Satyricon Notes

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Sommaire


===CHAPITRE I.=== Num alio furiarum genere declamatores inquietantur ? — C’est ici que commence, à proprement parler, le Satyricon ; tout ce qui précède est regardé comme une interpolation par les meilleurs éditeurs et commentateurs de Pétrone.

Succisi poplites membra non sustinent. — Allusion aux soldats vaincus, auxquels on coupait les nerfs des jarrets pour les empècher de fuir.

[modifier] CHAPITRE II.

Non magis sapere possunt quam bene olere qui in culina habitant. — On nous pardonnera d’avoir traduit ces mois par le proverbe trivial : « Un cuistre sent toujours sa cuisine. » C’est qu’il rend parfaitement le sens du latin, et qu’en outre le mot de cuistre s’applique très-bien à ces pédants ridicules, à ces déclamateurs dont parle Pétrone, lesquels, au lieu de former l’esprit et le goût de leurs élèves, ne leur enseignent qu’à couvrir des lieux communs d’un déluge de périodes mielleuses et d’expressions boursouflées, et réduisent l’éloquence à une harmonie puérile, à de vaines antithèses.

Homericis versibus canere non timuerunt. — Toutes les éditions de Pétrone que nous avons sous les yeux portent simplement canere timuerunt ; mais nous pensons, avec Heinsius, qu’il faut lire non timuerunt ; sans cette négation, le passage n’a plus de sens. Pétrone vient de dire : Nondum umbraticus doctor ingenia deleverat quum Pindarus et novem Lyrici.... canere timuerunt. Quel serait donc ce talent dans toute sa force, qui ne servirait qu’à craindre d’imiter la sublimité d’Homère ?

[modifier] CHAPITRE IV.

Improbasse schedium Lucilianæ improbitatis. — Pétrone parle ici du talent de l’improvisation. Schedium est un canevas, une matière traitée sur-le-champ et sans préparation. Improbitas Luciliana est pris dans le même sens que ce passage de Martial : Improbos Phædri jocos, c’est-à-dire les plaisanteries audacieuses de Phèdre.

[modifier] CHAPITRE VIII.

Omnes mihi videbantur satyrion bibisse. — « Le satyrion, dit Pline, est un fort stimulant pour l’appétit charnel. Les Grecs prétendent que cette racine, en la tenant seulement dans la main, excite des désirs amoureux, et beaucoup plus fortement encore si on en boit une infusion dans du vin ; et que c’est pour cette raison qu’on en fait boire aux béliers et aux boucs trop lents à saillir. On éteint, ajoute-t-il, les ardeurs produites par le satyrion en buvant de l’eau de miel et une infusion de laitue. Les Grecs donnent en général le nom de satyrion à toute espèce de boisson propre à exciter ou ranimer les désirs. » C’est la même plante qu’Apulée, le médecin, nomme priapiscon ou testiculum leporis.

[modifier] CHAPITRE IX.

Tuus inquit iste frater. — Le nom de frater, que l’on trouvera plusieurs fois répété dans cet ouvrage, était parfois un nom de débauche chez les Romains : il signifiait un mignon ; mais il est plus exactement rendu par le mot de giton, emprunté à un des personnages de cette satire, et pris substantivement pour désigner celui qui se livre au vice honteux de la pédérastie. Nous verrons plus loin soror signifier une maîtresse.

[modifier] CHAPITRE XI.

Sic dividere cum fratre nolito, etc. — À partir de ces mots, tout ce qui suit, jusqu’au chapitre XII, veniebamus in forum, etc., est une interpolation évidente, adoptée par Nodot, mais que Burmann a rejetée, avec raison, de son édition. Nous ne l’avons traduite que pour ne pas interrompre le fil de la narration ; mais nous ne donnerons aucune note sur ce passage, d’une latinité bien inférieure à celle de Pétrone, et qui, d’ailleurs, ne présente aucune difficulté sérieuse. On y reconnaît aisément la main d’un écrivain moderne, qui a cherché vainement à imiter les grâces et quelquefois même jusqu’aux incorrections de l’auteur qu’il a voulu compléter.

[modifier] CHAPITRE XIV.

Ipsi qui cynica traducunt tempora cœna. — La frugalité des philosophes cyniques qui, au rapport de Lucien, ne mangeaient que des légumes, couvrait, sous l’apparence de la sévérité, la turpitude de leurs mœurs.

[modifier] CHAPITRE XVII.

Neve traducere velitis tot annorum secreta. — Ces prétendus mystères n’étaient plus même un secret du temps de Juvénal. Voici la description qu’il nous en a laissée dans sa satire VI, Contre les femmes, v. 315. Nous empruntons cette citation à l’excellente traduction de Dusaulx, (voir la nouvelle édition publiée par MM. Garnier frères). « On sait à présent ce qui se passe aux mystères de la Bonne-Déesse, quand la trompette agite ces autres ménades, et que, la musique et le vin excitant leurs transports, elles font voler en tourbillons leurs cheveux épars, et invoquent Priape à grands cris. Quelle ardeur, quels élans ! quels torrents de vin ruissellent sur leurs jambes ! Laufella, pour obtenir la couronne offerte à la lubricité, provoque de viles courtisanes, et remporte le prix. A son tour, elle rend hommage aux fureurs de Médulline. Celle qui triomphe dans ce conflit est regardée comme la plus noble. Là, rien n’est feint ; les attitudes sont d’une telle vérité, qu’elles enflammeraient le vieux Priam et l’infirme Nestor. Déjà lés désirs exaltés veulent être assouvis ; déjà chaque femme reconnaît qu’elle ne tient dans ses bras qu’une femme impuissante, et l’antre retentit de ces cris unanimes : Introduisez les hommes ; la déesse le permet. Mon amant dormirait-il ? qu’on l’éveille. Point d’amant ? je me livre aux esclaves. Point d’esclaves ? qu’on appelle un manœuvre. A son défaut, si les hommes manquent, l’approche d’un âne ne l’effrayerait pas. »

[modifier] CHAPITRE XIX.

Et prœcincti certe altius eramus. —Allusion à la coutume qu’avaient les soldats romains de relever leur robe avec leur ceinture, quand ils se disposaient à combattre. C’est pourquoi Virgile a dit :Discinctos Afros,c’est-à-direinhabiles militiœ,parce que les soldats courageuxcincti erant.De là vient aussicingulam militiœ dare,qui, selon Rufin, signifie :Dare jus militandi.

[modifier] CHAPITRE XXIV.

Ascylto embasicœtas detur ;et, plus haut,non intellexeras cinœdum embasicœtam vocari ? Il y a ici un jeu de mots, intraduisible en français, qui roule sur ce mot,embasicœtes,composé de È(j. êa ! v£[v, monter, et jcoîtïi, lit. On donnait ce nom à des débauchés qui parcouraient les lits pour faire souffrir aux autres l’espèce de débauche dont parle ici Pétrone. C’est ce qui fait dire à Catulle, dans sa trentième épigramme :Perambulavit omnium cubilia.Nous avons traduit ce mot par celuid’incube,qui, en français, s’en rapproche le plus, et qui en donne une idée assez exacte. Il paraît d’ailleurs que ce débauché s’appelaitEmbasicœtas,nom qui convenait parfaitement à ses fonctions, comme celui deCoupéà l’écuyer tranchant dont il sera question plus loin.

[modifier] CHAPITRE XXV.

Quœ tulerit vitulum, illa potest et tollere taurum.Ce proverbe, auquel Quartilla donne ici un sens obscène, a cependant une autre origine que celle dont elle le fait dériver. Il fait allusion à Milon de Crotone, qui, s’étant habitué à porter un veau nouvellement né à une distance de plusieurs stades, finit, en continuant chaque jour cet exercice, par le porter de même lorsqu’il fut parvenu à la dimension d’un taureau. Quintilien rappelle ce trait, liv. Ier, chap. 9, de sonInstitution oratoire :« Milo, quem vitulum assueverat ferre, taurum fere-bat. » Du reste, ce proverbe peut s’appliquer très-bien à cette femme, qui, par une habitude quotidienne du libertinage, finit par se livrer sans danger aux plus grands excès. Venerat jam dies. . . . liberae cœnœ apud Trimalchionem. —Nous avons traduit, d’après Nodot, " Nous touchions au jour où Trimalchion, dans un festin, devait affranchir un grand nombre d’esclaves. » Mais ce sens ne nous satisfait point. Selon Lavaur,libéra cœnaétait un festin où l’on n’élisait point de roi, au lieu qu’ordinairement on choisissait un roides festins,qui les réglait à sa volonté, et qui était reconnu comme maître par tous les convives, ce qu’attestent assez les écrits des anciens. Lefestin libre,dont il est ici question, sera donc sans règle, sans ordre ; tout s’y passera dans la licence et le dérèglement. On peut aussi interpréterlibera coenapar un festin auquel tout le monde était indistinctement admis, même les esclaves de Trimalchion, comme nous le verrons plus loin. On peut encore prendre ici le motlibera cœnadans le même sens, que lelibera vinad’Horace[Art poétique,vers 85).

[modifier] CHAPITRE XXVII.

Inter pueros capillatos. —Il sera souvent question, dans le cours de cet ouvrage, de cespueri capillati.Ce n’était qu’aux esclaves destinés aux plaisirs qu’on laissait et entretenait une longue chevelure : tous les autres portaient les cheveux courts. Digitos concrepuit. —C’était la coutume des grands d’appeler leurs esclaves en faisant craquer leurs doigts. Martial, sur l’inscription deMatella,dit, liv. xIv, épigr. 119 :Dum poscor crepita digitorum.L’affranchi Pallas, étant accusé d’une conspiration contre Néron, quand on lui nomma quelques-uns de ses affranchis comme ses complices, répondit avec arrogance qu’il ne leur avait jamais parlé que par des gestes de la tête ou de la main, pour ne pas se familiariser avec eux (Tac,Ann. ,xIII). Digitos. . . . in capite pueri tersit. —C’était encore un raffinement qui annonçait l’opulence et la mollesse chez les anciens, que d’essuyer ses mains aux cheveux d’un de ces esclaves à longue chevelure.

[modifier] CHAPITRE XXYIII.

Hoc suum propinasse dicebat. —Ce passage n’est intelligible qu’en sous-entendant le motgenium.Trimalchion voulait dire que ces étuvistes venaient de faire des libations à son bon génie, ou plutôt de boire à sa santé ; car c’est là le véritable sens depropinare. Chiramaxio, in quo deliciœ ejus vehebantur. —Espèce de chaise a, porteur ; des deux mots grecs,-/v. o,main, et âpux ! ; a, char.

[modifier] CHAPITRE XXIX.

Cave, cave canem ! —Sénèque rapporte que, de son temps, il y avait aux portes des palais de gros chiens d’attache ; et Artémidore, que quelques-uns se contentaient d’en faire peindre l’image sur la muraille, auprès de la loge du portier, avec cette inscription :Cave canem !ce qui fait dire à Vairon :Cave canem inscribi jubeo : c’était aussi une inscription assez ordinaire sur les grandes portes, pour avertir les étrangers de ne pas entrer témérairement. Erat venalitium titulis pictum. —Chaque esclave, mis en vente dans un marché public, portait suspendu au cou un écriteau qui indiquait son pays, son savoir-faire, ses défauts : cela était ordonné par les édiles.VoyezAulu-Gelle, liv. IV, chap. 2 ; et ce distique de Properce. , liv. IV, élégie 5 : Aut quorum titulus per barbara colla pependit, Cœlati niedio quum saliere foro. Et pixis aurea non pusilla, in qua barbam ejus conditam esse dice-bant. —Les Romains gardaient leur première barbe avec un soin superstitieux ; ils adoptèrent assez tard l’usage de se raser. Varron nous apprend que les premiers barbiers vinrent de Sicile en Italie, l’an 454 de la fondation de Rome, amenés par Publius Ticinus Mena ; avant cette époque, on ne s’y rasait pas.

[modifier] CHAPITRE XXX.

Vestimenta mea cubitoria perdidit. —Les Romains avaient pour la table des habits particuliers qu’ils y portaient toujours, et qu’ils ne pouvaient porter ailleurs ; et, quand ils mangeaient hors de chez eux, ils envoyaient ces habits chez leur hôte, à moins que celui-ci ne leur en fournît. La couleur de ces habits n’était point fixée, tandis que l’habit de ville devait toujours être blanc. Ils appelaient cette robe de festinvestis cœnatoriaoucubitoria ;celle des gens de qualité s’appelaitsynthesis.Néron portait quelquefois en public cette robe de festin, ce que Suétone, au chapitre li de la vie de cet empereur, lui reproche comme un manque de bienséance.

[modifier] CHAPITRE XXXI.

Pueris alexandrinis aquam in manus nivatam infun-denlibus. —Les esclaves d’Alexandrie étaient les plus recherchés, non-seulement parce qu’ils venaient de loin, mais parce qu’ils étaient particulièrement propres aux plaisirs les plus effrénés, et que rien d’infâme ni de vil ne les rebutait. Martial, épigr. 42 du liv. IV, décrivant les qualités qu’il veut trouver dans un esclave, exige d’abord qu’il soit Égyptien : Niliacis primum puer is nascatur in oris, Nequitias tellus scit dare nulla magis. Aquam nivatam. —Cette eau se faisait avec de la neige fondue, puis filtrée, et plongée de nouveau dans la neige pour la frapper de glace. Néron l’aimait à un tel point, qu’il en faisait mettre dans ses bains. Cette invention est d’ailleurs fort ancienne. Pline (liv. xxxI, chap. 3) dit que Néron s’avisa le premier de faire bouillir de l’eau, et de la mettre ensuite dans la neige, afin qu’elle prît mieux le froid et fût moins dangereuse. In quarum marginibus nomen Trimalchionis inscriptum erat et argenti pondus. —Avant l’invention des armes ou du blason, on gravait le nom des grands seigneurs sur leur vaisselle, ou des emblèmes qui leur convenaient ; et les pièces d’argenterie qui étaient ainsi marquées se nommaientpocula lilterata.Plaute dit, en parlant d’une urne :llœc litte-rata est : ab se cantat cuja sit.Pétrone, pour tourner en ridicule l’ostentation de Trimalchion, ajouteet argenti pondus.Ce n’était point l’usage, chez les gens habitués à l’opulence, d’indiquer ainsi le poids de l’argent. Glires, melle et papavere sparsos.Les anciens se servaient du miel comme nous faisons du sucre. Quant àpapaver,il s’agit ici du pavot blanc : on faisait des sauces avec le jus de sa graine broyée, après l’avoir fait rissoler (Pline, liv. xxIx, chap. 8). On l’employait aussi quelquefois avec du lait, comme le prouve ce passage d’Ovide,Fastes,liv. Iv, vers 149 : Nec pigeat tritum niveo cum lacte papaver Sumere, et expressis mella liquata favis. Glires,les loirs étaient fort estimés, chez les anciens, de ceux qui aimaient la bonne chère. Martial, liv. xIII, dit, en faisant parler le loir : Tota mihi dormitur hiems, et pinguior illo Tempore sum quo me nil nisi somnus alit.

[modifier] CHAPITRE XXXII.

Pallio enim coccineo adrasum excluserat caput. —C’était une grande marque de luxe et de mollesse déporter la tête enveloppée dans son manteau. Sénèque, lettre cxv, décrivant la mollesse de Mécène, lui reproche particulièrement de s’être montré en public ainsi vêtu.

[modifier] CHAPITRE XXXIII.

Ut deinde spina argentea dentes perfodit. —Un cure-dents d’argent était, chez les Romains, une marque de luxe, parce qu’ils ne se servaient ordinairement que de petits morceaux de bois ou de plume.

[modifier] CHAPITRE XXXIV.

Jam Trimalchio fecerat potestatem si quis nostrum iterum vellet mulsum sumere. —Ce que les Romains appelaient mulsum était une espèce d’hypocras ou vin miellé dont quatre parties étaient de vin, et la cinquième de miel : il en est souvent question dans les auteurs anciens ; et c’est par là qu’on commençait le repas. Auguste, demandant à Pol-lion, alors âgé de plus de cent ans, et encore vigoureux, par quels moyens il avait conservé une si belle santé, Pollion lui répondit :Intus mulso, forts oleo. Argentumque inter reliqua purgamenta scopis cœpit verrere. —Sénèque, lettre lxvii du livre VI, raconte que pendant que les maîtres étaient à table, un esclave était obligé de laver les crachats sur le parquet ; un autre recevait les vomissements de ceux qui étaient ivres ; un autre balayait tout ce qui tombait de la table :Alius sputa detegit, alius reli-quias temulentorum subditus colligit, etc.Pétrone, pour nous donner une idée de la magnificence extravagante de Trimalchion, dit que, par son ordre, un plat d’argent tombé à terre est balayé avec les ordures par un esclave. Statim allatoe sunt amphoroe vitreoe diligenter gypsatœ. —Ces bouteilles étaient bouchées avec une espèce de mastic fait de plâtre fin mêlé avec de la résine : on s’en sert encore aujourd’hui en Italie pour le même usage, et c’est l’équivalent de notre goudron. Les anciens plaçaient sur le cou ou goulot des bouteilles,cervicibus,des étiquettes,pittacia,qui indiquaient le nom du vin, son terroir, son âge ; ce qui nous est confirmé par Juvénal, en parlant d’un vin : Cujus patriam titulumque senectus Delevit. Larvam argenteam attulit servus. —C’était, dit Plutarque, un usage que les Grecs avaient emprunté des Égyptiens, et qu’ils avaient transmis aux Romains, de faire figurer dans les repas des têtes de mort, des squelettes. Le but de cette coutume, selon Scaliger, était de porter les convives à'goûter les douceurs de la vie pendant qu’ils jouissaient d’une bonne santé, et à s’abandonner aux plaisirs que la mort devait bientôt leur ravir. Hérodote en parle liv. II, chap. 78. Les vers que Pétrone met dans la bouche de Trimalchion développent cette pensée : on les croirait inspirés par ce passage du livre de laSagesse,où Salomon fait dire à l’impie :Umbrae transitus est tempus nostrum, et non est reversio finis nostri. Venite ergo, et fruamur bonis quae sunt, et utamur creatura, tanquam in juventute celeriter. Vino pretioso et unguentis nos impleamus, et non prœtereat nos flos temporis. Coronemus nos rosis antequam mar-cescant : nullum pratum sit quod non pertranseat luxuria nostra. Nemo vestrum exsors sit luxuriœ nostrae, ubique relinquamus signa lœtitiœ, quoniam haec est pars nostra, et hœc est sors nostra.Cette idée a été reproduite sous toutes les formes par les poëtes anacréontiques ; elle fait le sujet de celte chanson si connue : Nous n’avons qu’un temps à vivre ; Amis, passons-le gaiement, etc.

[modifier] CHAPITRE XXXV.

Repositorium enim rotundum duodecim habebat signa in orbe disposita. —Celte machine, qui avait la forme d’un globe, et qui contenait les douze signes du zodiaque, était sans doute une chose singulière, mais non pas nouvelle. Alexis, de Thurium, poëte comique, plus ancien que Ménandre, décrit ainsi, au rapport de Suidas, une machine ou un surtout de table à peu près semblable : « Après qu’on nous eut donné à laver, on dressa une table sur laquelle on servit, non du fromage, des olives, des ragoûts et d’autres mets ordinaires, mais un bassin magnifique qui représentait la moitié du ciel, et dans les divers compartiments duquel on avait enchâssé tout ce que le firmament offre de plus beau : des poissons, des chevreaux, des écrevisses et tous les signes du zodiaque. Enfin nous portâmes les mains sur ces astres, et nous ne quittâmes le ciel qu’après l’avoir percé comme un crible. » (Athénée, liv. II, chap. 18. ) — D’après ce passage du poëte grec, on voit que l’invention de ce globe n’était point due à l’imaginative du maître d’hôtel de Trimalchion, mais que c’était une nouveauté renouvelée des Grecs. Suadeo, inquit Trimalchio, cœnemus ; hoc est jus cœnœ. —Je soupçonne fort Trimalchion de vouloir faire ici un calembour, et de jouer sur le motjus,qui, comme chacun sait, a deux sens fort opposés :jus, droit,etjus, sauce.Ainsihoc est jus cœnœsignifierait également :c’est le droit du festin, c’est pour cela qu’on est à table ;ouc’est l’assaisonnement, la quintessence, le plus succulent du repas.Nous voyons de même ces mots,in jus vocare,tour à tour traduits parappeler en justice,et parfricasser, mettre à l’étuvée, au court-bouillon.On connaît d’ailleurs le fameux calembour de Cicéron :Jure te adjuvabo.

[modifier] CHAPITRE XXXVI.

Altilia, et sumina ; — Altilia,toutes sortes de volailles engraissées ;sumina,sorte de ragoût fait des mamelles de la tétine d’une truie qui vient de mettre bas. Martial dit, livre xIII, épi gramme 41 : Esse potes nudum sumen, sic ubere largo Effluit, et vivo lacte papilla tumet. Le motsumense prend aussi pour la poitrine d’une laie, que l’on appelle lebourbelieren termes de vénerie. Garum piperatum. —Legarumétait la liqueur ou sauce que l’on lirait d’un poisson nommé -y" ? 0’’ par les Grecs ; on a ensuite étendu ce nom a toutes sortes de sauces faites avec des poissons ou avec leur saumure, ce qui fait dire avec tant de raison à Manilius, liv. v, vers 671, en parlant de cette sauce : Hinc sanies pretiosa fluit, floremque cruoris Evomit, et mixto gustum sale temperat oris. Sénèque dit, lettre xcVI :Garum, pretiosam malorum piscium saniem ;et Martial, liv. xIII, sur le motOstrea : Ebria baiano veni modo concha Lucrino : Nobile nunc silio Iuxuriosa garum. On faisait legarumavec des entrailles de poisson confites dans le vin et le vinaigre, ou bien dans l’eau et le sel, et souvent dans l’huile ; on y mettait aussi du poivre,garum piperatum,comme le dit ici Pétrone, et quelquefois des fines herbes. Pline (liv. XXXI, chap. 3) dit que legarumfait avec le maquereau seul était le plus estimé ; mais Célius Aurelianus donne le prix augarumfait avec un poisson du Nil appelésilurus.C’était en même temps la meilleure sauce à servir avec les poissons. De nos jours on fait aussi différentes sauces avec des poissons, entre autres la sauce d’anchois dont les Anglais font un très-grand usage. Pisces, qui in Euripo natabant. —L’Euripe, comme on sait, est ce bras de mer qui sépare l’île d’Eubée ou de Négrepont de la Grèce, et qui est si resserré devant Chalcis, qu’une galère pouvait à peine y passer. Ce canal était et est encore remarquable par l’irrégularité de ses marées. Les Romains avaient donné, par extension, le nom d’Euri-pesaux canaux par lesquels ils conduisaient et distribuaient les eaux pour l’embellissement de leurs maisons de campagne.Ductus aquarum quos Euripos vocant,dit Cicéron(de Legibus,lib. II). Ils appelaient aussiEuripesles fossés dont ils environnaient leurs cirques et leurs théàtres :Civitas exstruxit theatrum, scena erat talis, et statuae super Euripum, etc.Voir Tertullien contre Hermogène. Sidonius Apollinaris, poëme XXII, v. 208 : Fusilis Euripus propter : cadit unda superne Ante fores pendente lacu, venamque secuti Undosa inveniunt nantes cœnacula pisces. Pétrone, par une hyperbole plaisante, donne ici le nom d’Euripe à ces flots de saumure ou de court-bouillon qui, coulant des outres portées par quatre satyres, placés aux angles du surtout, allaient se réunir au fond de cette machine, et y formaient une espèce de lac où nageaient des poissons tout accommodés. Scissor, et ad symphoniam ita gesticulatus laceravit obsonium. —Ce passage, et cent autres de ce festin, prouvent que les anciens étaient Lien plus raffinés que nous dans les plaisirs de la table. Nous n’avons point, comme eux, de ces écuyers tranchants qui découpaient les viandes en mesure, aux sons de l’orchestre.

[modifier] CHAPITRE XXXVII.

Uxor, inquit, Trimalchionis, etc. —Ce n’est plus Pétrone qui parle ici, c’est un des affranchis de Trimalchion, ou plutôt un de ses anciens compagnons d’esclavage. Nous allons, dans la suite de ce festin, voir plusieurs de ces affranchis prendre la parole : un Seleucus, un Philéros, un Ganymède, un Échion, etc. ; leurs locutions seront barbares et étrangères, fourmilleront de solécismes et de barbarismes, de mots bâtards, formés du grec et du latin, de proverbes et de quolibets bas et grossiers, ce qui nous donnera une juste idée de l’éducation de ces parasites, et de la société que rassemble autour de lui ce Trimalchion, esclave parvenu, dont les goûts dépravés ne larderont pas à se faire connaître. L’hôte et les convives sont dignes les uns des autres, et peuvent aller de pair ; c’est à quoi il faut bien prendre garde : il n’y a dans leurs discours ni justesse, ni suite, ni liaison, ni sens : ce sont des manières de parler triviales, telles que Piaule, Térence et Molière en mettent dans la bouche des esclaves et des valets. Cet avertissement est nécessaire pour faire sentir et apprécier le mérite de cet ouvrage, où les interlocuteurs s’expriment avec une vérité et un naturel qui prouvent dans notre auteur une observation profonde des mœurs et du langage des différentes classes de la société. Ignoscet mihi genius tuus. —Comme nous dirions en français :sauf votre respect.On sait d’ailleurs que les anciens croyaient que chacun avait son génie particulier, ainsi que nous avons notre ange gardien, nos bons et nos mauvais anges. L’auteur dit, dans un autre endroit : genios vestros iratos habeam. Pica pulvinaris. —Mot à mot,une pie d’oreiller ;parce que c’est lorsqu’elles sont au lit avec leurs maris que les commères de l’espèce de Fortunata donnent carrière à leur médisance, et cherchent a nuire-à ceux qu’elles n’aiment pas ; d’où Martial : Sit non ditissima coujux, Sit nox cum somno, sit sine lite dies. Quem amat, amat ; quem non amat, non amat. —C’est un proverbe vulgaire : Aut amat, aut odit mulier, nihil est tertium, dit Publius Syrus, en parlant des femmes.

[modifier] CHAPITRE XXXVIII.

Arietes a Tarento emendos. —Le territoire de Tarente était célèbre pour ses bons vins et ses bonnes laines. Martial dit, livre XIII : Nobilis et lanis, et felix vitibus, Aulon Det pretiosa tibi vellera, vina mihi. Aulon est une colline fertile en vins et en troupeaux, aux environs de Tarente. On trouve aussi dans Horace, ode G du livre II, l’éloge des laines de Tarente : Unde si Parcae prohibent iniquae, Dulce pellitis ovibus Galesi Flumen, et regnata petam Laconi Rura Phalantho. Varron(de Re rustica,lib. II} dit que les brebis de Tarente avaient de si bonne laine, qu’on les couvrait de peaux, afin que leur toison ne se gâtât pas ; c’est pour cela qu’on les appelaitoves pellitœ. Semen boletorum. —De la graine de champignons ou de morilles. Ainsi Trimalchion voulait faire venir de l’Inde de la graine de champignons, quoique ces cryptogames n’en produisent point. Cela peint admirablement bien la démence d’un de ces riches ignorants qui se figurent qu’avec de l’or on peut tout se procurer, comme lefinancierde La Fontaine, qui se plaignait Que les soins de la Providence N’eussent point au marché fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire. Ex onagro. —L’onagre est une espèce d’âne sauvage. On le trouvait principalement en Phrygie et en Lycaonie. Pline (liv. VIII, chap. 44) en parle ainsi :Mula autem, ex equa et onagra mansuefacta, velox in cursu, duritia eximia pedum, verum strigoso corpore, indomito animo. Sed generator, onagro et asina genitus, omnes antecellit.Les riches faisaient de cet animal un objet de luxe, comme nous le prouve la lettre de Cicéron à Atticus, livre VI :Nec deerant onagri,dit-il en parlant du voyage fastueux de Védius Pollion. Collibertos ejus. —Nous voyons par là qu’à l’exception d’un très-petit nombre de personnes, telles qu’Ascylte, Encolpe, Agamemnon, tous les autres convives de Trimalchion n’étaient que des affranchis. Quum olla male fervet. . . . amici de medio. — Quand lu marmite est renversée, adieu les amis !Horace exprime la même idée, ode 5 du livre Ier : Diffugiunt cadis Cum fœce siccatis amici. Apros gausapatos. —Littéralement, dessangliers en capote velue,c’est-à-dire encore couverts de leur peau, pour montrer qu’on les servait tout entiers ; ce qu’on ne voyait que sur les tables somptueuses. Juvénal, satire], s’élève avec su verve ordinaire contre ce luxe monstrueux : . . . . . . Quanta est gula, quœ sibi totos Ponit apros ! P. Servilius Rufus fut le premier, au témoignage de Pline (liv. VIII, chap. 51), qui fit servir sur sa table un sanglier tout entier.

[modifier] CHAPITRE XXXIX.

Sermonibus publicatissignifie ici une conversation générale, par opposition aux entretiens particuliers et à voix basse. C’est l’effet ordinaire du vin, que les convives commencent, dès qu’ils sont ivres, à parler à haute voix, et souvent tous à la fois. Is ergo reclinatus in cubitum. —C’était un air dégagé, et sans façon, fort opposé à la bienséance et à la politesse, comme on dit parmi nous :mettre les coudes sur la table.Un homme qui savait vivre se tenait droit de la ceinture en haut, sans être trop penché en avant sur la table, ni couché en arrière ou sur le côté.Sic notus Ulyxes ? —Trimalchion vient de faire un mauvais quolibet, en disant à ses convives de boire assez pour mettre à la nage les poissons qu’ils ont mangés,pisces nature oportet.Le voici maintenant qui fait de l’érudition :Sic notus Ulyxes ?par allusion à ces vers du IIe livre de l’Enéide : . Autulla putatis Dona carere (lotis Danaum ? sic notus Ulyxes ? Oportet etiam inter cœnandum philologiam nosse. —De plus fort en plus fort ! voici notre amphitryon qui s’élève à la philologie, et Dieu sait quelle phiilologie ! Nous allons bientôt le voir tomber de balourdise en balourdise. In totidem se figuras convertit. —Nous ne nous arrêterons pas sur l’explication astronomique, ou plutôt astrologique, de ce globe céleste inventé par le cuisinier de Trimalchion. Il serait en effet impossible d’expliquer toutcs les absurdités que Pétrone met à dessein dans la bouche de cet ignorant présomptueux. Cornu acutum. —C’est-à-dire des gens à se bien défendre, et qu’il ne fait pas bon attaquer, comme l’on dit,tollere cornua, cornu ferire.Ainsi Horace, ode 21 du livre III, pour dire que le vin donne des forces et du courage : Viresque, et addis cornua pauperi. Laudamus urbanitatem mathematici. —Le sens demathematicusest iciastrologue,parce qu’en effet la plupart des mathématiciens se livraient à l’étude de l’astrologie. Ne genesim meam premerem. —Trimalchion avait fait mettre une simple couronne sur le signe du Cancer, comme nous l’avons vu précédemment, pour ne pas défigurer son horoscope par quelque mets ignoble, mais au contraire pour en relever la noblesse. Cucurbitœ. —Des têtes de citrouille. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a donné ce nom aux têtes vides et sans cervelle. Juvénal dit, satire XIV : Quum facias pejora senex, vacuumque cerebro ampridem caput hoc ventosa cucurbita quœrat. Obsonatores, et rhetores. —Pétrone revient ici avec complaisance sur celte comparaison des rhéteurs et des cuisiniers, que nous avons déjà vue au commencement de cette satire.

[modifier] CHAPITRE XL.

Altera caryotis, altera thebaicis repleta. —Ces dattes croissent en Syrie et en Judée, et surtout dans Je territoire de Jéricho : elles sont jaunes et noires, grosses, rondes comme des pommes, et très-douces. Quant aux autres, appeléesthebaïcœ,elles se trouvent dans les déserts de la Thébaïde, voisins du Grand-Caire en Egypte, qu’habitaient anciennement ces fameux anachorètes qui ne vivaient que de ce fruit. Ces dernières sont blanches et petites, niais fort nourrissantes. Pline compte quarante-neuf espèces de dattes ; et comme ce fruit croit dans les forêts, on en avait suspendu des corbeilles aux défenses du sanglier, en guise des glands dont il se nourrit, pour les distribuer aux convives, comme nous le verrons bientôt.

[modifier] CHAPITRE XLI.

Dionyse. . . liber esto ! —C’est un jeu de mots qu’il est impossible de rendre clairement en français. Trimalchion y revient encore quelques lignes plus loin, lorsqu’il dit aux convives :Non negabitis me habere Liberum patrem.Les anciens donnaient le nom dePaterà presque tous les dieux, et celui deMateraux déesses, comme le prouve le nom de Jupiter, composé de Zsu ; et de Ttar/ip, ou, selon d’autres étymologistes, deJuvans Pater ;on trouve partout, dans les poëtes, le nom deMaterdonné à Junon, à Cérès, etc. Nous rappellerons, à propos de ces divers noms donnés à Bacchus, qu’Antoine eut la fantaisie, en traversant la Grèce, de se faire appelerLiberouBacchus ;il prit le costume de ce dieu, et, comme lui, monté sur un char traîné par des tigres, il se fit accompagner d’hommes et de femmes vêtus en satyres et en bacchantes. Les Athéniens allèrent à sa rencontre en l’invoquant comme Bacchus ; et, pour se moquer de lui, lui offrirent en mariage la déesse Minerve, protectrice de leur ville. Antoine prit fort bien la plaisanterie ; mais, pour les payer de la même monnaie, il accepta la fiancée qu’ils lui offraient, et Jour fit payer mille talents pour sa dot.

[modifier] CHAPITRE XLII.

Homo bellus. —Celle épithètebellusest parfaitement placée dans la bouche de celui qui parle, et nous apprend l’usage que l’on doit faire de ce mot, qu’on applique souvent mal à propos, et qui ne peut convenir à un personnage de quelque importance. Il se prenait tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part. Martial raille plusieurs personnes qui, de son temps, abusaient de ce mol, dont il détermine le. véritable sens dans les épigrammes 7 du livre II et 63 du livre m, où il dit : « Un joli homme sait et fait joliment une foule de jolies petites bagatelles inutiles ; et tout son mérite se borne là ; bien différent en cela d’un honnête homme, etc. >> Aussi, dans le passage qui nous occupe, Seleucus, après avoir dit que Chrysante était un homme aimable, un joli homme, ajoute ettam bonus,comme pour corriger la faiblesse du premier éloge. Medicus enim nihil aliud est quam animi consolatio. —Cet axiome de Pétrone, quoique placé dans la bouche d’un fou, est admirable. En effet, le médecin doit commencer sa cure par consoler son patient, par guérir son esprit toujours affecté par la maladie. C’est ce que négligent trop de docteurs dont l’aspect triste, la ligure sévère, le ton brusque et tranchant, sont plus propres à intimider le malade qu’à lui donner le courage dont il a besoin.

[modifier] CHAPITRE XLIII.

Qui linguam caninam comedi. —Scheffer s’imagine à tort qu’il est. question ici de cette herbe qu’on appellecynoglosse,ou langue de chien, plante borraginée, narcotique et anodine, qui n’a nullement la vertu de rendre les gens hardis à parler.Linguam caninamest plutôt, selon moi, une allusion à l’effronterie si connue descyniques.C’est ainsi que Quintilien ditcanina eloquentia,style mordant. Dans Homère, Achille irrité appelle Agamemnonœil de chien,et. la Fable rapporte qu’Hécube, captive, fut changée en chienne, et le lieu de sa sépulture, près d’Abydos, fut appelé leTombeau de la chienne,parce que, comme cet animal, Hécubeaboyaitcontinuellement contre les Grecs. Cependantlingua caninane doit pas se prendre ici en mauvaise part, car Philéros ne dirait pas du mal do lui-même, mais dans le même sens que, chez nous, unsaint Jean bouche d’or,un homme franc, qui ne déguise en rien sa pensée. Discordia, non homo. —La discorde incarnée, la discorde en personne. Nous verrons plus loin piper,non homo.

[modifier] CHAPITRE XLIV.

Cum quo audacter posses in tenebris micare. —Expression proverbiale chez les anciens pour désigner un homme de bien. « Vous auriez pu sans crainte jouer à la mourre avec lui dans les ténèbres. " La mourre est un jeu qui consiste à lever autant de doigts que l’indique celui qui commande : il exige une grande vivacité dans l’exécution, et en même temps celui qui commande a besoin de ses yeux pour voir si on lui présente le nombre de doigts indiqué. Mais Ganymède dit ici que Safinius était de si bonne foi, qu’on pouvait jouer à ce jeu avec lui au milieu des ténèbres, sans crainte qu’il accusât •faux. Ce jeu est très-ancien ; Cicéron en parle presque dans les mêmes termes que Pétrone :Dignus est quieum in tenebris mices ;et livre III, chapitre 3 desOffices : Nullum erit certamen, sed quasi forte, aut micando victus, alleri cedat aller.Calpurnius en fait mention dans sa 2e églogue : Et nunc alternos magis ut distinguere cantus Possitis, ter quisque manus jactate micantes. Nec mora, discernunt digitis : prior incipit Idas. Saint Augustin rapporte aussi ce proverbe, livre VIII, chapitre 5de Trin. : Nam ubi id volumus, facile habemus, ut alia omittam, vel micando digitis tribus. Porro cum quo micas in tenebris, ei liberum est, si velit, fal-lere.Ce jeu est encore fort eu usage aujourd’hui en Italie et en Hollande parmi le menu peuple, qui joue à la mourre dans les rues avec des éclats de voix surprenants. Nescio quid asiatici habuisse. —Ce Ganymède qui parle ici était probablement originaire d’Asie, et il profite de cette occasion pour vanter l’inépuisable faconde des orateurs de son pays. Les Asiatiques passaient à Rome pour de grands diseurs de riens sonores, comme le prouve ce passage du chapitre 2 de notre auteur :Nuper ventosa isthaec et enormis loquacitas Athenas ex Asia commigravit.Or, en Asie on exerçait les chanteurs, les comédiens et toutes sortes d’acteurs, à ne point suer ni cracher, pendant qu’ils étaient en scène. C’est à cette coutume que Ganymède l’ait allusion ; et ce qu’il trouve surtout d’admirable dans Safinius, c’est qu’on ne le voyait jamais ni suer ni cracher, lorsqu’il parlait au barreau. Urceatim pluebat. —Comme nous disons en français,il pleut à seaux.

[modifier] CHAPITRE XLV.

Echion centonarius. —La plupart des éditions portentcentenarius :on appelait ainsi les affranchis qui avaient cent mille petits sesterces de rente ; mais j’ai préféré m’en tenir au manuscrit de Trau, qui portecentonarius,qui signifie ravaudeur, chiffonnier, marchand de haillons. Les discours que va tenir Échion, par exemple son allusionau paysan qui avait perdu un porc bigarré,me semblent convenir parfaitement à un homme de cette profession. Cependant on donnait aussi le nom decentonariià ceux qui fournissaient dans les villes et dans les camps les objets propres à éteindre les incendies ; dans ce dernier sens, Échion serait une espèce de pompier. Ceux qui adoptentcentenariusallèguent pour motif, que notre Homme paraît très-content de son sort, comme le prouvent ces mots :Non, me Hercules ! patria melior dici posset ;. . .non debemus delicati esse : ubique melius caelus est Tu, si aliubi fueris, dices, hic porcos coctos ambu- lare, etc. ;mais l’expérience prouve que les hommes les plus pauvres ne sont pas toujours ceux qui se plaignent le plus de leur condition.Familia non lanistitia, sed plurimi liberti. —Les maîtres qui instruisaient les gladiateurs portaient le nom de lanistae ;ils achetaient des esclaves ou prenaient des enfants trouvés qu’ils élevaient pour cette profession. On appelait une troupe de ces gladiateursfamilia lanistitia,c’est-à-direcui lanista prœerat.Auguste les chassa de Rome, au rapport de Suétone, dans la vie de cet empereur, chapitre 42 ; Senèque en parle aussi,de Beneficiis.Les Romains en vinrent à un tel excès de cruauté au sujet des combats de gladiateurs, qu’outre les esclaves sans nombre qu’ils faisaient égorger dans ces affreux spectacles, ils y engageaient encore des affranchis et des citoyens qui jouissaient d’une pleine liberté. Suétone, dans laVie de Néron,dit que ce prince poussa encore plus loin la barbarie, et qu’il fit paraître dans un amphithéâtre qu’il fit bâtir exprès, non pas des gladiateurs ordinaires ni même des affranchis, mais des chevaliers et des sénateurs romains, au nombre de mille ; et que, non content de cela, il en contraignit quelques-uns des plus con-. sidérables à combattre contre les bêtes féroces : il y fit même combattre des femmes. Caligula égala et surpassa même la cruauté de Néron. Claude, l’imbécile époux de Messaline, ayant vu avec un extrême plaisir deux gladiateurs se tuer l’un l’autre en même temps, se lit apporter leurs épées pour en faire deux couteaux de table !Voyezle même Suétone,Vies de Caligula et de Claude. Non est mixcix. —J’ignore quel est le sens et l’étymologie de ce mot ; peut-être faudrait-il écriremittixdemittere,c’est-à-diremissio-tiem dare gladiatoribus ; non est mittix,il n’est point homme à ménager ses esclaves, il veut qu’on se batte sans quartier,sine fuga, ut amphi-theatrum videat carnarium in medio,pour que les spectateurs jouissent d’un véritable carnage au milieu du Cirque ;ferrum optimum daturus est,il donnera aux gladiateurs du fer bien trempé, et non pas de ces épées au tranchant émoussé comme celles dont on se sert au théâtre. Peut-être faut-il lire simplementmitisau lieu demixcixoumittix. Mulierem essedarium. —Juste-Lipse, dans sesSaturnales,traite amplement de ces espèces d’amazones qui montaient des chars armés en guerre.Essedariadeesseda,chariot dont se servaient les Gaulois et les Bretons, et qui avait été inventé chez les Belges. Qui deprehensus est, quum dominam suam delectaretur. — Deprehensusest le terme propre pour dire : surpris en adultère. Horace, satire 2 du livre I : Deprendi miserum est Par la loiJuliade l’empereur Auguste, la peine de ce crime n’était que l’exil. Cependant, sous ce même prince et sous ses successeurs, les adultères furent souvent condamnés à mort par plusieurs décrets particuliers, jusqu’à ce que, par les constitutions générales de l’empereur Théodose et ensuite de Justinien, les peines contre tous les adultères fussent rendues capitales. Outre cela, il avait été permis de tout temps au mari qui surprenait un coupable en flagrant délit de le tuer, si c’était un esclave, comme celui dont parle Pétrone. Glyco autem, sestertiarius homo, dispensatorem ad bestias dedit. — Sestertiarius homo,un homme de quatre sous, un homme de rien. Pour comprendre ce passage, il faut bien faire attention à ces motsad bestias dedit.Cela ne veut pas dire que Glycona fait jeter aux bêtes son trésorier,mais simplementqu’il l’a condamné aux bêtes. Ce Glycon, cet homme de rien, n’ayant probablement ni bêles féroces, ni amphithéâtre pour faire exécuter sa condamnation, a donné, peut-êtrc même vendu cet esclave à Titus, pour que celui-ci le fit déchirer par les bêtes dans le spectacle de gladiateurs qu’il est sur le point d’offrir au public. Ce qui prouve que la sentence n’est pas encore exécutée, c’est qu’Échion ajoute : Ridebis populi rixam inter zelotypos, et amasiunculos. " Vous rirez de voir les spectateurs prendre parti les uns pour le mari jaloux, les autres pour le galant, favorisé. » Ce motridebisindique clairement que le supplice n’a pas encore eu lieu. C’est ainsi que nous voyons dans le Martyre de sainte Perpétue :Quia sciebam me ad bestius datam esse, mirabar quod non mitte-rentur mihi bestiœ.Dans ce passage,datam esse ad bestiasne signifie pasjetée aux bêtes,maiscondamnée aux bêtes,et a le même sens quepronunciare ad bestiasque nous trouvons dans Tertullien,de Resurre-ctione carnis ;de même,dare ad remum,dans Suétone, condamner aux galères. Magis illa matella digna fuit, quam taurus jactaret. — Matella, unpot de nuit, c’est-à-dire une femme impudique ; quam taurus jactaret,qu’un taureau la fît sauter en l’air. C’était le supplice des adultères. Nodot prétend « qu’on les exposait ainsi à la fureur des cornes d’un taureau pour en avoir fait pousser sur le front de leurs maris. » Ce qu’il y a de certain, c’est que, pour entretenir les taureaux dans cet, exercice, on plaçait, dans les amphithéâtres, de gros rouleaux de bois qu’ils ra-massaient avec leurs cornes, et qu’ils lançaient, en l’air avec une grande vigueur. Martial, épigramme 21,sur les Spectacles de Domitien : Namque gravem gemino cornu sic excutit ursum, Jactat ut inipositas taurus in astra pilas. Nous trouvons encore dans le Martyre de sainte Perpétue : Puellis fero-cissimam vaccam prœparavit : prior Perpetua jactata est ;et Rufin dit, dans son Histoire ecclésiastique :Quum a tauro ferociter instigata fuisset, innumeris ictibus lacessita, et toto arenae ambitu jactata, nihil lœditur. Colubra restem non parit. —Une couleuvre n’engendre pas une corde. C’est un proverbe qui a le même sens que cet autre qu’on trouve dans un ancien poëte : E vipera rursum vipera nascitur. C’est l’équivalent, de celui-ci :Bon chien chasse de race. Tertiarius mortuus pro mortuo. —Les anciens, à un gladiateur vaincu, en substituaient, jusqu’à trois l’un après l’autre, pour combattre contre le vainqueur ; on les appelaitsubdititiiousnpposititiioutertiarii,en grec sœs^fci. Ici Pétrone dit que le gladiateur qu’on substitua à un autre qui venait de mourir, était lui-même unmort,un cadavre,mortuus pro mortuo,car il avait les nerfs coupés,nervia prœcisa.Caracalla, au rapport de Dion dans laViede cet empereur, prenait un si grand plaisir à voir répandre le sang des gladialeurs, qu’il en obligea un, nomméBaton,à combattre dans un même jour contre trois autres successivement, jusqu’à ce qu’il l’eût fait tuer ; après quoi il lui fit faire des obsèques magnifiques. Ad summam, omnes postea secti sunt. —La loi des gladiateurs les contraignant à combattre jusqu’à la mort, ceux qui n’avaient pas de coeur, après un combat d’un moment, se blessaient eux-mêmes, et se coupaient quelquefois un bras pour émouvoir la compassion des spectateurs et obtenir qu’on leur sauvât la vie. C’est là le sens desecti sunt : "Ils se firent quelques blessures pour terminer le combat. » Juvénal, dans sa deuxième satire, dit en parlant d’un de ces polirons : Sergiolus jam radere guttur Cœperat, et secto requiem sperare lacerto.

[modifier] CHAPITRE XLVI.

Cicaro meus. —C’est un terme de tendresse, comme nous disons en français :mon poupon, mon poulet.Horace, satire 3 du livre II, en parlant d’un enfant, l’appellecatellus.Ce qui prouve queCicaron’est pas ici un nom propre, mais un surnom d’amitié, c’est que Trimalchion s’en sert dans la suite de cette satire, chapitre 7-1, pour désigner son fils, ou du moins un enfant qu’il affectionnait beaucoup :Ad dexteram pones statuam Fortunatœ meœ, et catellam cingulo alligatam, et Cicaronem meum.Selon Heinsius et Burmann,Cicaroserait mis ici, par corruption, pourCicero,nom q. ue les anciens donnaient à tous les enfants qui annonçaient de grandes dispositions, comme nous dirions d’un enfant borné :Ce n’est pus un Voltaire.Quintilien, livre x, dit en parlant de Cicéron :Apud posteros id consequutus est, ut Cicero non jam hominis nomen, sed eloquentiœ habeatur.Peut-être est-ce là l’origine du nom deciceroneque l’on donne, en Italie, à ceux qui se louent aux étrangers pour leur montrer et leur expliquer les antiquités de cette contrée. Libra rubricata. —Pourlibros rubricutos ;barbarisme grossier, qui indique assez l’ignorance de celui qui parle. C’est ainsi que l’on appelait les livres de droit, parce que les titres en étaient écrits en lettres rouges, ce qui leur fit donner le titre derubriques.Perse, satire cinquième, dit, en parlant d’un livre renfermant les réponses d’un célèbre jurisconsulte ; Excepto, si quid Mazuri rubrica vetavit. Ce mot est passé de la jurisprudence dans le langage ordinaire, pour signifier des ruses, des finesses, des détours. Destinavi illum artificium aut tonsorium doceri, aut prœconem, aut certe causidicum. —Admirez la progression dans laquelle cet affranchi place les diverses professions auxquelles son (ils peut prétendre, s’il apprend bien le droit :J’ai résolu,dit-il,de lui faire apprendre quelque profession utile, comme celle de barbier, de crieur public, ou tout au moins d’avocat.El ce n’est pas sans raison qu’il place en première ligne le métier de barbier ; car, sous Néron et ses successeurs, on vit souvent les premières charges de la cour occupées par des gens qui avaient été barbiers ou baigneurs. Ce qui motive encore son estime particulière pour les barbiers, c’est qu’on en vit plusieurs qui l’emportaient en crédit et eu richesses sur tous les patriciens ; comme celui dont parle Juvénal dans sa première satire : Patricios omnes opibus quum provocet unus Quo tondente gravis juveni mihi barba sonabat. , Il juge, en outre, que faire de son fils un barbier ou un crieur public, c’est plus que d’en faire un avocat. Il avait vu sans doute plus de gens de cette sorte, que d’avocats, faire fortune à la cour. Ainsi, le même Juvénal dit, satire VII, que si l’empereur ne relevait pas la fortune et l’espérance des poëtes, les plus célèbres allaient se faire ou baigneurs, ou boulangers, ou crieurs publics : Quum jam celebres notique poetae Balneolum Gabiis, Romae conducere furnos Tentarent ; nec fœdum alii, nec turpe putarent Prœcones fieri. Martial, livre v, épigramme 50, donnant des conseils à un de ses amis sur l’éducation de son fils, lui recommande de l’’éloigner de l’étude de l’éloquence, de la poésie, du droit et de toutes les sciences ; et il ajoute : «Veut-il apprendre quelque chose d’utile, qu’il se fasse musicien ou joueur d’instruments : Fac, discat citharœdus, aut choraules ; ou, s’il n’a pas assez d’esprit pour ces arts, faites-le crieur public ou architecte, " Et livre VI, épigramme 8, il raconte qu’un vieillard avait refusé sa fille à doux préteurs, quatre tribuns, sept avocats et dix poëtes, Prœtores duos, quatuor tribuni, Septem causidici, decem poetœ, pour la donner à un crieur public.

[modifier] CHAPITRE XLVII.

Petauristarios. —Il paraît, d’après ce passage, que les anciens étaient parvenus à dresser des porcs à différents exercices de voltige et à certains tours d’adresse, ce qui est prodigieux, vu la lourdeur et le peu d’intelligence de ces animaux.Vitulos, acno coctos. —On servait sur la table, des veaux, des porcs, des sangliers tout entiers. Érasme rapporte le proverbe :Solidos e cli-bano boves ;et le poëte comique Antiphane, au rapport d’Athénée, livre IV, dit, dans sa pièce intituléePélops : Nos pères faisaient rôtir un bœuf entier, un mouton, un cerf.On dit même, ajoute-t-il,qu’un cuisinier(ce qui est monstrueux)fit rôtir et servit au grand roi(le roi des Perses)un chameau tout entier ! Èx quota decuria es ? —Chaque corps de métier avait, chez les anciens, ses chefs, qu’on appelait décimons, et chacun d’eux avait plusieurs ouvriers et artisans dans sa décurie, c’est-à-dire sous sa direction. Ces décuries étaient plus ou moins honorables, selon la "profession ou l’emploi de ceux dont elles étaient composées ; ce qui faisait que l’on tirait quelquefois" un homme d’une décurie pour le placer dans une autre plus distinguée, pour récompenser son mérite ; et quelquefois aussi qu’on le faisait descendre dans une décurie inférieure pour le punir.Ex quota decuria es ?Ces paroles sont pleines de vanité et d’ostentation : par là Trimalchion indique qu’il avait tant d’esclaves, qu’il était obligé de les distinguer par décuries. Or, les Romains avaient trois sortes de valets : les principaux se nommaientatrienses,et ils servaient dans le palais ;viatoresétaient les valets de pied, qu’on envoyait de côté et d’autre, et qu’on appelait aussicursores ;les moins estimés étaient lesvillici,ou valets de basse-cour.

[modifier] CHAPITRE XLVIII.

Dicitur confine esse Tarracinensibus et Tarentinis. —La première de ces villes est dans la campagne de Rome, et la seconde aux extrémités du royaume de Naples. Ce passage suffirait seul pour prouver que ce n’est pas Néron que Pétrone a eu en vue sous le nom de Trimalchion : cet empereur n’était pas sans doute un érudit, mais il n’était pas non plus d’une ignorance assez grossière pour commettre d’aussi lourdes bévues. Il est donc beaucoup plus probable que notre auteur a voulu peindre ici Tigellin, cet homme sorti de la lie du peuple, qui, à force de bassesses et d’intrigues, parvint à supplanter Pétrone dans la faveur de Néron, et bientôt après à le perdre.

[modifier] CHAPITRE L.

Quum Ilium cuptum est, Annibal, homo vafer, etc. —Cette histoire, ou plutôt ce conte de Trimalchion sur l’origine do l’airain de Corinthe, est parfaitement conforme à son éducation, et. offre un trait d’excellent comique. Personne n’ignore combien Annibal fut pos- térieur à la guerre de Troie. Ce fut l’an de Rome 608, cinquante-sept ans après qu’Annibal eut quitté l’Italie, que les Romains prirent Corinthe et la livrèrent aux flammes. On prétend que, du mélange des métaux qui se fondirent dans l’embrasement de cette ville, se forma le bronze de Corinthe.

[modifier] CHAPITRE LI.

Fuit tamen faber, qui fecit phialam vitream, quœ non frangebatur. —Parmi les découvertes que nous devons aux anciens, il en est peu de plus utiles pour les commodités et les agréments de la vie que l’invention du verre. Cette découverte est due au hasard, et remonte à mille ans environ avant l’ère chrétienne. Pline dit que des marchands de nitre, qui traversaient la Phénicie, s’étant arrêtés sur les bords du fleuve Bélos pour y faire cuire leur nourriture, mirent, à défaut de pierres, des morceaux de nitre pour soutenir leurs vases, et que ce nitre, mêlé avec le sable, se fondit à la chaleur du feu, et forma une liqueur claire et transparente qui, s’étant figée, donna la première idée de la façon du verre. Il est d’autant plus étonnant que les anciens n’aient pas connu plus tôt l’art de rendre le verre propre à transmettre la lumière dans leurs maisons, et à conserver la représentation des objets, en appliquant l’étain derrière les glaces, que les progrès de la découverte du verre furent chez eux portés fort loin. En effet, quels beaux ouvrages n’ont-ils pas faits avec cette matière ! Quoi de plus superbe, par exemple, que ces colonnes de verre, d’une hauteur et d’une grosseur prodigieuses qui décoraient le temple de L’île d’Aradus ? Mais le plus fameux ouvrage en verre est le théâtre que Seaurus fit construire, pendant qu’il était édile : ce théâtre avait trois étages ornés de trois cent soixante colonnes. Le premier étage était tout de marbre ; le deuxième, tout incrusté de verre en mosaïque, ornement jusqu’alors inconnu, et qui n’a jamais été imité depuis ; le troisième était de bois doré. Les colonnes du premier étage avaient 13 mètres environ de hauteur ; trois mille statues de bronze, placées entre les piliers, rendaient ce théâtre le plus noble et le plus somptueux que l’on ait jamais vu. Quant à l’histoire racontée par Trimalchion au sujet du verre malléable, elle ne mérite aucune croyance. C’était un conte déjà usé chez les anciens, et dont les. hommes instruits se moquaient. Cependant, il paraît qu’on y croyait encore du temps de Pline l’Ancien, qui place cette invention sous le règne de Tibère.Voyezlivre xxxvI, chapitre 26, où il assure qu’on se contenta de ruiner la boutique et les instruments de l’ouvrier. D’autres auteurs, comme Dion, livre LVII, et Isidore, livre xvI, chapitre l5. prétendent qu’on fit mourir l’inventeur.

[modifier] CHAPITRE LII.

Quemadmodum Cassandra occidit filios suos. —Cette histoire de Cassandre qui tue ses enfants, et de Niobé enfermée dans le cheval de Troie, est une nouvelle preuve de l’ignorance de Trimalchion, qui, voulant expliquer à ses convives les sujets ciselés sur ses amphores d’argent, brouille, confond les faits et les époques. Qu’est-ce encore que ces combats d’Herméros et de Pétracte ? Je pense que notre Midas veut parler du combat d’Hector et de Patrocle. On voit tous les jours des gens sans éducation commettre de pareilles bévues, lorsqu’ils veulent faire preuve d’érudition. Ce serait donc peine perdue que de chercher à expliquer sérieusement les discours de cet ivrogne. Credite mihi, cordacem nemo melius ducit. —La cordace, danse lascive des Grecs. Athénée, livres IX et XIV, dit qu’il n’y avait que des personnes sans pudeur qui osassent la danser : elle était probablement du genre desbolerosespagnols et de lachahutde nos guinguettes. Meursius, dans sonOrchestrum,prodigue l’érudition sur cette danse, et cite une multitude de passages empruntés d’auteurs grecs et latins qui en ont parlé ; mais nous n’avons pu faire aucun usage des lambeaux qu’il entasse sans choix et sans ordre, malgré l’extrême envie que nous avions d’offrir à'nos lecteurs une description détaillée de cette danse. Quoi qu’il en soit, elle devait être d’une indécence rare ; puisque Trimalchion veut en amuser l’ivresse de ses convives et la sienne ; et nous croyons pouvoir, sans nous tromper, la ranger dans la classe des danses obscènes. Les Grecs en liront leurs délices, et les Romains l’adoptèrent avec une espèce de fureur, lorsqu’ils eurent pris les mœurs, les arts et les vices de la Grèce. C’est probablement la cordace qui donna aux Romains l’idée de la danse nuptiale qui offrait la peinture la plus dissolue de toutes les actions secrètes du mariage. La licence de cet exercice fut poussée si loin sous le règne de Tibère, que le sénat fut forcé de chasser de Rome, par un décret solennel, tous les danseurs et tous les maîtres de danse ; mais le mal était trop grand, lorsqu’on y appliqua ce remède extrême, et la défense ne servit qu’à rendre ce plaisir plus piquant. Qui le croirait ? la jeunesse romaine prit la place des danseurs à gages qu’on avait chassés. Le peuple imita la noblesse ; et les sénateurs eux-mêmes n’eurent pas honte de se livrer à cet indigne exercice. Il n’y eut plus de distinction sur ce point entre les plus grands noms et la plus vile canaille de Rome. Enfin l’empereur Domitien, qui n’était rien moins que délicat sur les mœurs, se vit obligé d’exclure du sénat des pères conscrits qui s’étaient avilis au point, d’exécuter en public ces sortes do danses. Cette frénésie de danser était bien éloignée de la modestie des mœurs romaines du. temps de Cicéron, qui, dans l’oraisonpro Murena,dit que l’on ne pouvait faire à un homme une injure plus grave que de l’appeler danseur :Un homme,ajoute-t-il,ne peut danser, s’il n’est ivre ou fou.

[modifier] CHAPITRE LIII.

Saltuariorum testumenta. — Saltuarii, ceux. qui étaient chargés de la garde des forêts et des fruits. Trimalchio cum elogio exheredabatur. —Tel était le malheur de ces temps-là, que les empereurs cassaient souvent, les testaments des parlicu-liers pour s’emparer de leurs biens. Dès lors, ceux qui voulaient en conserver une partie à leur famille étaient obligés de faire un legs considérable à l’empereur, pour l’intéresser à maintenir leurs dispositions testamentaires. Quelques-uns s’en excusaient dans leurs testaments, et y expliquaient les raisons qu’ils avaient de ne rien laisser à l’empereur. C’est le sens du motelogium. ,qui, dans le droit, se prend ordinairement en mauvaise part, et s’applique aux motifs qu’on alléguait pour exhé-réder quelqu’un. Ainsi saint Augustin(in Sermone de vita et moribus clericorum)dit : Ambos exheredavit, illum cum laude, istum cum elogio.

[modifier] CHAPITRE LIV.

Alienum mortuum plorare. —Allusion au métier de ces femmes qu’on louait pour pleurer aux funérailles. Lucilius, satire XXII, dit à ce sujet :Couductœ flent alieno in funere ;Stace, livre v desSilves,vers 245 :Non sua funera plorant ; et Sénèque, deClementia,livre x, chapitre 0 :Qui a sapiente exigit ut lamentationem exigat et in alienis funeribus gemitus.

[modifier] CHAPITRE LV.

Summa carminis penes Nursum Thracem commorata est. —Quelques critiques veulent que ce Marsus soit le poëte de ce nom auquel Martial (liv. IV, épigr. 29) attribue un poëme sur les Amazones, et dont les ouvrages n’existent plus, à l’exception du quatrain suivant sur la mort de Tibulle, dont il était contemporain, et qui mourut apparemment peu de jours après Virgile : Te quoque Virgilio comitem non œqua, Tibulle, Mors juvenem campos misit in Elysios, Ne foret, aut Elegis molles qui fleret amores, Aut caneret forti regia bella manu. D’autres critiques ont substitué Mopsus, poëte tragique, à Marsus. Mais, dit Burmann, on ne voit nulle part que ni l’un ni l’autre soient nés dans la Thrace. D’ailleurs, il est vraisemblable que les convives de Trimalchion, beaux esprits, qui affectaient la grécomanie, qui faisaient à l’envi parade de leur érudition, ont imaginé de citer plutôt quelque poëte ancien de la Grèce, qu’un poëte latin moderne ; et comme l’intention de Pétrone était de les tourner en ridicule, et de mettre dans tout son jour la bêtise de ces fanfarons de science, il n’est pas étonnant qu’ils aient nommé précisément le plus mauvais. J’aime donc mieux croire, ajoute Burmann, que les copistes, pour abréger le mot, "ont écrit MorsumpourMorsimum.Morsimus était effectivement un poëte tragique, que Suidas représente comme le plus méprisable des Pra-dons de la Grèce, et dont Aristophane se moque dans sa comédiedes Grenouilles. Quid putes inter Giceronem et Publium interesse. —Publius Syrus, ainsi nommé parce qu’il était né en Syrie, fut conduit- comme esclave à Rome, y acquit dans la suite beaucoup de célébrité par ses comédies, qui lui valurent l’estime et la protection de Jules César. Decius Laberius, qui excellait dans ce genre, appelémimiquepar les anciens, venait de mourir. Publius, qui avait été quelque temps son rival, lui succéda, et obtint des succès plus éclatants encore que son prédécesseur. Quelques anciens ont mis les pièces de ce mimographe au-dessus de tout ce que les poëtes tragiques et comiques avaient produit de meilleur. Jules César en faisait un cas infini ; et, après lui, Cassius Severus et Sénèque le Philosophe en jugèrent très-favorablement. Néanmoins ses pièces n’eurent pas le même succès dans tous les temps : l’empereur Claude en raffolait ; mais, à cette époque, le peuple jadis roi ne partageait pas l’engouement du prince, et frondait au théâtre l’admiration de l’auguste protecteur. Claude prit le parti d’user de rigueur ; et, tandis que Messaline remplissait Rome et l’univers du scandale de ses débauches, plus soigneux de la gloire de Publius que de l’honneur du lit impérial, il ordonnait au censeur de prendre les précautions nécessaires pour forcer les Romains à rire aux comédies de son poëte favori. Quoi qu’il en soit, Cicéron, très-bon juge en littérature, ou n’aimait pas le genre de Publius, ou méprisait ses talens ; car il écrit à l’un de ses amis qu’il a su se faire assez de violence pour assister sans ennui, pendant les jeux célébrés par César, aux pièces de Publius et de Labe-rius. Mais, pensât-on différemment sur le compte de ce poëte, le parallèle que fait Trimalchion n’en paraîtra sûrement pas moins absurde au lecteur sensé : car l’auteur desOffices,desTusculanes,et de tant d’autres ouvrages sérieux et sublimes, ne peut avoir aucun Irait de ressemblance avec un poëte comique, quelles que soient les saillies aimables et spirituelles que celui-ci ait semées dans ses pièces. Ciconia etiam grata, peregrina, hospita. —Avant le règne d’Auguste, on ne s’était pas encore avisé de manger des cigognes ; d’où Horace dit, satire 2 du livre II : Tutus erat rhombus, tutoque ciconia nido, Donec vos auctor docuit praetorius. Ce fut un certain Acinius Rufus qui, le premier, fit servir des cigognes sur sa table, et les mit à la mode ; et comme ensuite il brigua la préture qui lui fut refusée, on fit à ce propos une chanson dont voici le sens :Si ce galant Rufus, qui apprête si bien les cigognes, n’a pas eu les suf-frages en sa faveur, c’est que le peuple a voulu venger la mort de ces oiseaux.Les cigognes, d’ailleurs, n’étaient pas lionnes à manger : leur rareté en faisait tout le prix. AEquum est, induere nuptam ventum textilem.— Sénèque,de Bene-ficiis,lib. VII, dit : « Je. vois des vêtements de soie, si l’on peut appeler vêtements ces étoffes qui ne mettent à couvert ni le corps ni la pudeur, et avec lesquelles une femme ne peut dire, sans mentir, qu’elle n’est pas nue. C’est ce qu’on va chercher à grands frais chez des nations inconnues, afin que nos femmes fassent voir au public tout ce qu’elles peuvent faire voir en particulier à leurs galants.« Il n’est pas nécessaire de faire sentir le rapport qui existe entre le passage de Sénèque et les vers de Pétrone : AEquum est, induere nuptam ventum textilem, Palam prostare nudam in nebula linea. . Varron appelle ces habits :vitreas togas,des robes de verre. Saint Jérôme, écrivant à Léta sur l’éducation de sa fille, veut qu’elle porto des habits qui la garantissent du froid, et qui ne la laissent pas nue en la couvrant :Non quibus vestita corpora nudentur.Horace, satire 2 du livre I ; Cois tibi paene videre est, Ut nudam Coae vestesétaient des habits d’une gaze très-fine qu’on faisait dans l’île de Cos, où il y avait une grande quantité de vers à soie (Pline, liv. II, chap. 23).

[modifier] CHAPITRE LVI.

Puerque, super hoc positus officium, apophoreta recitavit. —Les Romains, pendant les Saturnales, et lorsqu’ils donnaient des festins, faisaient des espèces de loteries où l’on tirait des billets qui contenaient toutes sortes de choses dont le maître de la maison faisait présent aux convives. Pour rendre ces loteries plus divertissantes, au lieu de billets blancs, comme dans les nôtres, on y mettait des sentences extravagantes ou des choses de nulle valeur, pour se moquer de ceux à qui ces billets tombaient en partage. Suétone, dans laVie d’Auguste,chapitre 75, en donne des exemples : « Aux Saturnales, dit-il, et même en d’autres occasions où il voulait se divertir, cet empereur faisait des loteries où il mettait des habits magnifiques, de l’or, de l’argent, quelquefois des médailles ; puis des éponges, des pelles à feu, des pincettes, des tuniques de poil de chèvre, et des lots encore plus bizarres. » Le même historien dit que Néron faisait en particulier de semblables loteries, et que clans les fêtes qu’il célébrapro œternitate imperii,pour l’éternelle durée de l’empire, il en ouvrit de publiques, où il fut, selon sa coutume dans ces sortes d’occasions, généreux et prodigue à l’excès. Il faisait jeter au peuple mille billets par jour, dont quelques-uns renfermaient des lots assez considérables pour faire tout d’un coup la fortune de ceux entre les mains desquels ils tombaient. Louis XIV donna quelquefois le même divertissement à sa cour ; mais la dignité naturelle du prince n’y admettait que des accessoires convenables à la majesté du trône. Argentum sceleratum ! —L’argent est appelé icisceleratum,c’est-à-dire :causa omnium sceleram. Quid non mortalia pectora cogis Auri sacra fames ? a dit Virgile. On donnait à Rome le nom descelerat us,non-seulement aux personnes qui commettaient des crimes, mais aux choses inanimées. C’est ainsi qu’on appelaitporte Scélératela porte Carmentale, par où étaient sortis les trois cent six Fabiens qui furent tous tués par les Etru-riens ; et rueScélérate,celle dans laquelle la femme de Tarquin fit passer son char sur le corps de son père. Seriphia et contumelia ! —Il y a dans ce passage une foule de jeux de mots et de mauvaises plaisanteries dont le sens est souvent inintelligible. Cependant nous avons quelquefois réussi à les comprendre : tel est, par exemple, le rapport de son, intraduisible en français, qui existe entrecontumelia,des outrages, etcontus cum malo,un croc et une pomme ; le rapport de forme entreporri,des poireaux,et flagellum,un fouet ; entrecanalemetpedalemun canal et une mesure d’un pied, etlepus et solea,un lièvre et une pantoufle. Mais entre les motsmurœnametlitteram, et murem cum rana aliigatum et fascem betœ,le jeu de mots est encore plus facile à saisir :murœna,en effet, renferme, à une lettre près,musetrana.Pour comprendre l’analogie qui existe entrelitteram etbetœ,il faut se rappeler quebeta,(3, est la seconde lettre de l’alpha bet grec. Ces niaiseries sont bien dignes de Trimalchion et de ses con vives.

[modifier] CHAPITRE LX.

Repente lacunaria sonare caeperunt. —Les Romains étaient si somptueux dans leurs festins, que les lambris de leurs salles à manger se changeaient quelquefois à chaque service, soit en tournant sur eux-mêmes, soit en s’entr’ouvrant. Sénèque, épître 91 :Qui ver-satilia coenationum laquearia ita coaginentat, ut subinde alia facies atque alia succedat, et toties tecta quoties fercula mutentur, etc.Suétone, dans laVie de Néron,chapitre 31, décrit de •semblables lambris pratiqués dans le palais de cet empereur, et d’où l’on répandait sur les convives des fleurs et des parfums. Coronœ aureœ, cum alabastris unguenti, pendebant.— Athénée, livre xv, nous apprend qu’on apportait pour chacun des convives des couronnes et des parfums, avant de servir le fruit : les Grecs les faisaient descendre du plafond à l’aide d’une machine. Le poëte Alexis raconte que l’on vit paraître dans les banquets des colombes frottées d’essences qu’elles répandaient, en volant, sur la table et sur les convives. Horace, odes 4 et 38 du livre I, demande des couronnes de myrte à l’esclave qui lui verse à boire : il est aussi question, au chapitre 28 d’Isaïe, de ces couronnes dont les buveurs se paraient à la fin des repas, et lorsque le vin les faisait chanceler. Presque toutes ces habitudes de luxe avaient passé des Assyriens aux Grecs, soit par les Égyptiens, soit par les Phéniciens, et s’étaient transmises des Grecs aux Romains. Les couronnes ordinaires des festins étaient de fleurs ou de myrte ; mais celles que Trimalchion fait donner à ses convives sont d’or, ou tout au moins dorées, pour montrer la richesse et la magnificence du maître de la maison. Priapus, a pistore factus. —Comme Priape était le dieu des jardins, il était tout naturel qu’il présidât au dessert. Les pâtissiers faisaient pour ce service des figures de Priape qui, dans le devant de leur robe, car tel est le véritable sens de ces motssinu satis amplo,offraient aux convives toutes sortes de fruits et de raisins :omnis generis poma et uvas sustinebat.Ces Priapes étaient de pâte cuite, et on pouvait les manger, comme le dit Martial dans l’épigramme 69 du livre XIV : Si vis esse satur, nostrum potes esse Priapum. Cœperunt effundere crocum.— Sénèque, dans l’épître 91, rapporte que l’on faisait jaillir du safran dans les salles de festin par des tuyaux cachés. On s’en servait surtout dans les fêtes sacrées, et on en parfumait les coussins sur lesquels on posait les statues des dieux. Unum Cerdonem, alterum Felicionem,. tertium Lucronem. —Ce sont des noms de divinités, comme celles que saint Augustin tourne en ridicule au commencement de son ouvrage intituléla Cité de Dieu.Les anciens avaient fini par établir une divinité spéciale pour chaque action et pour chaque objet. —Cerdonem,de/. s’pù\ç, signifie gain, lucre, profit, d’où l’on tire l’étymologie du vieux mot françaisguerdon,qui veut dire la récompense ou le profit de quelque travail ou service. Polémon, an cien et célèbre historien, écrit, au rapport d’Athénée, livre v, que les habitants de Sparte adoraient un dieu qu’ils appelaient Ks’pîov. Juvénal appellecerdonesdes artisans, desgagne-petit,satire IV, avant-dernier vers. —Felicionem de felix,le dieu du bonheur. —Lucronemdelucrum,le dieu du gain ; le même probablement que Cerdon : ce n’était pas trop de deux divinités de cette nature pour un homme qui avait fait sa fortune par des gains qui n’étaient probablement pas très-légitimes. Arnobe, livre IV,Contre les gentils,leur reproche des dieux qu’ils adoraient sous le même nom,Lucrios deos,qui présidaient aux gains même les plus déshonnêtes et les plus injustes :

[modifier] CHAPITRE LXII.

Intellexi illum versipellem esse. —Les Latins nommaientvariosetversipellesceux qui, comme Protée, changeaient de forme quand il leur plaisait. Plaute,dans Amphitryon,dit en parlant de Jupiter, tantôt taureau, tantôt cygne, tantôt corbeau : Ita versipellem se facit quando lubet. Ce mot répond à peu près à notreloup-garouet, aulycanthrope.des Grecs. Pline dit à ce sujet, livre VIII, chapitre 22 : Homines in lupos verti, rursumque restitui sibi, falsum esse, confidenter existimare de-bemus. Unde tamen ista vulgo infixa sit fama in tantum, ut in maledictis versipelles habeat, indicabitur.

[modifier] CHAPITRE LXIII.

Asinus in tegulis. —C’est une expression, proverbiale, pour dire une chose surprenante et incroyable. •Nam a puero vitam chiam gessi. —« Car, dès mon enfance, j’ai toujours mené une vie voluptueuse. »Vitam chiam,ainsi appelée de Chio, une des îles de la mer Egée, renommée pour la mollesse de ses habitants. Athénée, livre I, nous apprend que la vie voluptueuse de ce peuple était, passée en proverbe, comme celle des Phéaciens, leurs voisins. Homère, dansl’Odyssée,Horace, épître 15 du livre I, et Junius, dans ses pro- verbes, font mention de celle île, où les concerts d’instruments, les danses et les festins étaient continuels. Subito strigœ cœperunt. — Strigœoustrigesétaient des oiseaux de nuit qui, disait-on, enlevaient les enfants au berceau et leur suçaient le sang : c’est cette espèce de grande chauve-souris que nous appelonsvampire.Ovide explique ainsi l’origine de leur nom au livre VI desFastes : Nocte volant, puerosque petunt nutricis egentes, Est illis strigibus nomen, sed nominis hujus Causa, quod horrenda stridere nocte solent. On a ensuite donné ce nom aux sorcières, parce qu’elles choisissent la nuit pour faire leurs maléfices. Robert Southey, dans une de ses ballades, fait parler ainsila Sorcière de Berkeley : I have suck’d the breath of sleeping babes, The fiends have been my slaves ; I have ’nointed myself with infants’ fat, And feasted on rifled graves. « Jai sucé le souffle des nouveau-nés pendant leur sommeil ; les démons ont été mes esclaves ; je me suis parfumée de la graisse des enfants, et je me suis régalée de la chair des cadavres sur les tombeaux profanés, Apulée, dansl’Ane d’or,livre I, parle amplement de ces sorcières, et dit qu’elles sont surtout friandes de chair humaine. Les lois saliques ordonnent que « si-une sorcière a mangé un homme, et qu’elle en soit convaincue, elle payera 200 écus, » ce qui était une grande somme pour ce temps-là. C’est pour cette raison qu’on gardait anciennement les corps morts avec tant de soin. Salvum sit, quod tango. —C’est une formule de prière pour écarter un fâcheux événement. Le narrateur vient de dire que le Cappadocien perça de son épée une sorcière dans l’endroit qu’il indique sur son propre corps ou sur celui d’un de ses voisins de table, comme le marquent ces mots,hoc loco ;et, pour effacer la lâcheuse impression de son récit, ou la crainte superstitieuse que le geste qu’il vient dé faire a pu faire naître soit dans son esprit, soit dans celui du convive qu’il a touché, il ajoute :Salvum sit quod tango :« Que les dieux préservent d’un pareil accident l’endroit que je touche ! »

[modifier] CHAPITRE LXIV.

Unum Apelletem. —Apellète était un tragédien qui avait une très-belle voix ; Caligula le fit déchirer à coups de verges, pour avoir balancé à répondre lequel il trouvait le plus grand, de Jupiter ou de lui ; et, tandis qu’Il expirait sous les coups, ce prince, en l’enten- dant gémir, eut la férocité de dire qu’il lui trouvait la voix charmante en cet instant.. VoyezSuétone, dans laViede cet empereur, chapitre 33. Buccae ! buccœ ! quot sunt hic ? —C’est une espèce de jeu puéril que Lavaur décrit ainsi : « L’un monte à califourchon sur le dos de l’autre ; il le frappe d’une main et lève quelques-uns des doigts de l’autre main, comme ceux qui jouent à la mourre ; puis il demande à celui qui est sous lui combien il a levé de doigts, et continue à le frapper jusqu’à ce qu’il ait deviné. » Chaque pays a un mot particulier pour désigner le patient. Peut-être, au lieu debuccœ,serait-il préférable de lirebucco,sot, imbécile, reproche qui semblerait s’adresser à la lenteur d’esprit de celui qui ne peut pas deviner combien de doigts on lui présente.

[modifier] CHAPITRE LXV.

Insecutœ sunt matteœ. —Lesmattéesétaient un service composé de mets délicats, hachés et assaisonnés d’épiceries, enfin tel que notre auteur va les décrire ; ce mot est tiré du grec\i. oLrnm,qui vient de (/. ar™, ou (j-âouto, pétrir ; hacher. Athénée, vers la fin de son livre XIV, enseigne la manière de faire les mattées ; sa prescription est digne de figurer dansle Cuisinier royalou leCordon-Bleu :« Hachez et mêlez ensemble, dit-il, une perdrix, des pigeons gras, des petits poulets" gras, et arrosez le tout de vinaigre ou de verjus ; » et, livre iv, il y ajoute des oisons, des tourterelles, des grives, des merles, des lièvres, des agneaux, des chevreaux. C’est une espèce de salmis, ou plutôt d’olla podrida,qu’on mettait ordinairement sur table avant le dernier service. Sénèque, épître 95 ; dit à ce sujet :Piget esse singula, coguntur in unum sapores, in cœna fit quod fieri debet saturo in ventre ; exspecto jam ut manducata ponantur :« On ne se contente plus de manger les mets séparés, on rassemble tous les goûts en un seul ; on fait à table ce qui doit se faire dans l’estomac rassasié ; on en viendra bientôt, j’espère, à servir des viandes toutes mâchées. » Nudos pedes in terram deferre.— On devait cet hommage aux "premiers magistrats du pays, et surtout" au préteur (qui rendait et faisait rendre la justice), de se lever sur ses pieds, lorsqu’il entrait dans le lieu où l’on était ; et c’est ce qu’Encolpe se disposait à faire, prenant Habinnas pour le préteur, lorsqu’Agamemnon l’avertit de son erreur. Ce passage prouve d’ailleurs évidemment que les anciens se mettaient à table les pieds nus, comme nous l’avons dit précédemment. Quand ils passaient dans la salle du festin, ils prenaient des mules de chambre, qu’ils quittaient au bas des lits, et qu’ils reprenaient en se levant. Ainsi Horace, satire 2 du livre II, dit que le maître de la maison, voulant se lever-pour donner quelques ordres, demande ses pantoufles :soleas poposcit. Scissa lautam novemdialem servo suo Misello faciebat. —On nommaitsacrum novemdialele sacrifice que l’on faisait pour un mort, neuf jours après son décès, et qui était suivi d’un festin, auquel on invitait tous les amis du défunt. Cette solennité est indiquée dans la novelle 115 de Justinien, chapitre v, et dans saint Augustin,Questions sur la Genèse,où il se plaint que les chrétiens imitent cette coutume des païens,quod apud Latinos novemdiale appellatur.Les jeux de l’anniversaire de la mort d’Anchise se font au jour de la neuvaine,Enéide,livre v : Exspectata dies aderat, nonamque serena Auroram Phaethontis equi jam luce vehebant. Dans l’Iliade(chant XXIV), Priam demande à Achille neuf jours pour pleurer Hector. Ordinairement oh gardait pendant sept jours le corps du défunt ; on le brûlait le huitième jour, et le neuvième on l’ensevelissait. Quem mortuum manumiserat. —C’était un caprice, dont il est difficile de concevoir la raison, d’affranchir un esclave à'l’article de sa mort, à moins que ce ne fût pour ne pas perdre le prix de sa liberté ; c’est ce que les anciens appelaientmoribundum manumittere,et non pasmortuum,comme le dit ici Pétrone pour outrer la plaisanterie. Les jurisconsultes ont été plusieurs fois consultés pour savoir si cet affranchissement était valable, et la loi dernière(Digest. de manum. testam. )dit positivement :Quosdam scribere solitos, stichus "quum morietur, liber esto. Coacti sumus dimidias potiones super ossicula ejus effundere. —C’était l’usage chez les anciens de verser du vin sur les bûchers et sur les tombeaux des morts ; ainsi aux funérailles de Misène, livre VI de l’Enéide : Postquam coliapsi cineres, et flamma quievit, Relliquias vino et bibulam lavere favillam. Selon Festus, on appelait ces libationsvinum respersum.Le religieux Numa avait cependant défendu de répandre du vin sur les bûchers, parla loi Postumia,qui réglait les funérailles :Vino rogum ne adspergito(Pline, liv. XIV, chap. 2. ).

[modifier] CHAPITRE LXVI.

Scriblita frigida. —Habinnas se moque ici de Scissa, quand il parle de la tarte froide qu’il a fait servir a ses convives : les tartes, chez les anciens, ne se servaient que chaudes, comme le prouve ce passage do Martial, livre III, épigramme 17 : Circumlata diu mensis scriblita secundis, Urebat nimio sœva calore manus.

[modifier] CHAPITRE LXXX.

Intortocircabrachium pallio.— Ferrarius(de Re vestiaria,liv. I, ch. 5) nous apprend que c’était la coutume des Romains, lorsqu’ils se préparaient à un combat imprévu, ou lorsqu’ils n’avaient pas eu le temps de prendre leurs armes défensives, de s’entourer le bras gauche de leur manteau, en guise de bouclier. On en voit un exemple dans César,Guerre civile,livre I : Reliqui coeunt inter se, et, re-pentino periculo exterriti, sinistras sagis involvunt, gladios distringunt, atque ita se a cetratis equitibusque defendunt, castrorum propinquitate confisi ;et dans Valerius Flaccus ; livre III, vers 118 : Linquit et undantes mensas infectaque pernox Sacra Medon, chlamys imbelli circumvenit ostro Torta manum, strictoque vias praefulgurat ense. Grex agit in scena mimum. —Que diraient lesartistes dramatiquesde notre siècle (remarquez bien que je ne me sers pas du mot decomédiens),s’ils venaient, ce qui n’est pas probable, à jeter les yeux sur ce passage où Pétrone, en parlant des acteurs de son temps, se sert de l’expression grossièregrex,troupe, troupeau : il y aurait de quoi faire jeter les hauts cris, même auxartistes funambules. Il est bien vrai que, sous Louis XIV, on disaitla troupe de Molière,et que l’auteur duTartufe,qui était comédien lui-même, ne s’en offensait pas. Mais nous avons changé tout cela ; et maintenant on dit :une compagnie, une société d’artistes dramatiques :ce qui ne veut pas dire que ces messieurs et ces dames aient plus de mérite que les comédiens du temps de Molière. Non, sans doute, mais ils ont gagné en considération ce qu’ils ont perdu en talent : c’est encore un perfectionnement. A propos de ce passage :Grex agit in scena mimum,nous croyons devoir relever l’erreur où sont tombés plusieurs interprètes d’Horace, qui prétendent que lesmimesde l’antiquité étaient une espèce de comédie jouée par un seul acteur. Si ces mots de Pétrone :Grex agit mimum,ne suffisaient pas pour prouver le contraire, nous pourrions citer plusieurs autres autorités non moins imposantes, et entre autres ce vers d’Horace lui-même, livre I, épître 18 : Vel partes mimum tractare secundas.

[modifier] CHAPITRE LXXXI.

Menelaus etiam antescholanus. — Les savants sont divisés sur la véritable signification de ce motantescholanus :les uns en font une espèce desous-maître,derépétiteur ;d’autres, et Gonsallo de Salas est de ce nombre, n’y voient qu’un inspecteur, un gardien duproscholium,vestibule des écoles publiques, qui n’était séparé que par. un rideau du lieu où se tenait l’auditoire. Les élèves, avant de se présenter devant le professeur, devaient s’y arrêter pour composer leur visage et leur maintien, ce dont ils étaient avertis par leproscholuschargé de ce soin.

[modifier] CHAPITRE LXXXII.

In exercitu vestro phœcasiati milites ambulant ? —Lephœcasionétait un soulier blanc, dont la mode était venue des Grecs, et que portaient les prêtres, les courtisans et les baladins. Du reste, cette scène, entre Encolpe et ce soldatmatamore,est d’un naturel exquis. Ml est impossible de peindre d’une manière plus vraie les transes d’un poltron qui veut faire le brave.

[modifier] CHAPITRE LXXXIII.

Etiam animorum esse picturam. —Le plus grand mérite de la peinture et de la sculpture a toujours été, non pas simplement de rendre exactement la forme des objets, mais d’animerles personnages que l’on représente de façon à faire croire a leur existence réelle. C’est ce qui a fait dire à Virgile, en parlant des statues de bronze,spirantia œra.Pline rapporte un exemple remarquable d’un peintre qui excellait à donner l’expression de la nature à ses ligures : AEqualis ejus fuit Aristides Thebanus. Is omnium primus animum pinxit, et sensus omnes expressit, quos vocant Grœcie"6»î ;item perturbationes, du-rior paulo in coloribus. IIujus pictura est, oppido capto ad matris mo-rientis e vulnere mammam adrepens infans : intelligitur sentire mater et timere ne, emortuo lacte, sanguinem infans lambat, etc. Si modo coronis aliquid credendum est. —On n’a jamais donné de couronnes publiques aux poëtes, pour prix de leurs ouvrages, avec plus de magnificence que du temps de Domitien et de Néron. Ce dernier prince les briguait avec beaucoup d’avidité, au rapport de Tacite et de Suétone. On comptait jusqu’à sept sortes de ces couronnes. La première se nommaitquerna,de chêne ; elle se donnait inCapitolino cer-tamine,parce que le chêne était consacré à Jupiter Capitolin. Martial, livre IV, épigramme 45, s’écrie : 0 cui tarpeias licuit contingere quercus, Et meritas prima cingere fronde comas ! La deuxième,oleacea,qui fut instituée en l’honneur de Minerve, à qui l’olivier était dédié : on la recevaitin Albano certamine. VoyezSuétone, dans laVie de Domitien.La troisième,palmea,était composée de branches de palmier, nouées avec des rubans de diverses couleurs ; ce qui lui faisait donner l’épithète delemniscata.Ausone dit à ce sujet : Et quae jam dudum tibi palma poetica pollet Lemnisco ornata est, quo mea palma caret, La quatrième,laurea :on en couronnait aussi les empereurs ; ce qui a inspiré à Stace cette pensée ingénieuse pour flatter Domitien : At tu, quem longe primum stupet itala virtus Graiaque, cui geminae florent vatumque ducumque Certatim laurus, olim dolet altera vinci. (Achilleidoslib. 1, v. 14. ) La cinquième,exedera.Pline en parle, livre XVI, chapitre 62 :Alicui et semen nigrum, alii crocatum : cujus coronis poetœ utuntur, foliis minus nigris.D’où Ovide (Art d’aimer,liv. III, v. 411), se plaignant que les Muses sont délaissées et sans honneur : Nunc ederae sine honore jacent La sixième,myrtea.C’était avec raison qu’on couronnait les poëtes élégiaques et lyriques du myrte consacré à Vénus ; ce qui a fait dire à Stace, livre I, silve 2 : Mitisque incedere vates Maluit, et nostra laurum subtexere myrto. Enfin la septième,ex apio,d’ache, espèce de grand persil. Dans son commentaire sur ces vers de 15 sixième églogue de Virgile : Ut linus haec illi divino carmine pastor, Floribus atque apio crines ornatus amaro, Dixerit Servius nous apprend qu’on décernait cette couronne dans les jeux Né-méens, qui furent institués en l’honneur du poëte Archemorus. Ju-vénal (sat. VIII, v. 224) adresse à Néron le reproche d’avoir brigué la couronne d’ache : Quid Nero tam saeva crudaque tyrannide fecit ? Haec opera atque hae sunt generosi principis artes, Gaudentis faedo peregrina ad pulpita saltu Prostitui, graiaeque apium meruisse coronae. Dans les jeux publics, le même poëte pouvait remporter plusieurs cou-ronnes ; Stace en obtint trois aux jeux Albins. Une ancienne inscription, recueillie par Gruter, nous apprend qu’un enfant de treize ans obtint la couronne décernée aux poëtes dans les jeux Capitolins. Voici cette inscription :

L. VALERIO. PUDENT. HIC. QUUM. ESSET. ANNORUM. XIII. ROMAE. CERTAMINE. JOVIS. CAPITOLINI. LUSTRO. SEXTO. CLARITATE. INGENII. CORONATUS. EST INTER. POETAS. LATINOS. OMNIBUS. SENTENTIIS. JUDICUM.

Quare ergo, inquis, tam male vestitus es ? —On trouve un passage semblable dans Martial, livre VI, épigramme 82 : Subrisi modice, levique nutu ; Me, quem dixerat esse, non negavi. Cur ergo, inquit, habes malas lacernas ? Respondi : Quia sum malus poeta. Ces plaisanteries sur la misère des gens de lettres sont maintenant usées et rebattues, et ne trouvent plus guère d’applications dans notre siècle, où tout homme doué d’un talent, même médiocre, tire presque toujours un parti avantageux de son travail. On a d’ailleurs justement blâmé dans Boileau ce sarcasme cruel sur la pauvreté d’un mauvais poëte : Tandis que Colletet, crotté jusqu’à l’échine, S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine. Et qui sollicitat nuptas, ad praemia peccat. —Comme l’adultère était puni de mort chez les Romains, les femmes mariées payaient souvent leurs amants pour les engager au secret. Cette loi est encore en usage chez plusieurs peuples modernes. Du reste, il n’y avait que l’adultère et le viol qui fussent si sévèrement punis ; tout autre genre de prostitution était toléré, on pourrait presque dire encouragé, comme le montre ce passage de saint Jérôme :Apud illos viris impudicitiœ frena laxan-tur, et solo stupro atque adulterio condemnato, passim per lupanaria, et ancillulas libido permittitur, quasi culpam faciat dignitas, non voluntas.Pétrone s’élève encore plus loin contre cet infâme commerce des hommes qui faisaient payer leurs caresses : Scribit amatori meretrix ; dat adultera nummos.

[modifier] CHAPITRE LXXXV.

In Asiam quum a quœstore essem stipendio edu-ctus. —On ne peut nier que cette aventure du poëte Eumolpe ne soit racontée avec beaucoup d’esprit et d’agrément ; mais quelles mœurs, grands dieux ! quelle profonde dépravation dans cet homme qui, ayant reçu l’hospitalité dans une maison, cherche, par tous les moyens possibles, à corrompre le fils de son hôte, et abuse d’une manière infâme de la confiance de ses parents, qui, dupes de son air sévère et de ses chastes discours, l’ont chargé de voilier sur l’éducation de leur enfant ! Qu’Encolpe raconte ses honteuses amours avec Giton, on le conçoit : l’auteur, dès les premières lignes de cet ouvrage, nous a représenté son héros comme un aventurier souillé de toute espèce d’infamies, et de la part duquel on doit s’attendre à tout ; mais qu’Eumolpe, un poëte de quelque mérite, dans la bouche duquel Pétrone place ses plus beaux vers, le poëme de laGuerre civile ;qu’un vieillard se vante, en plaisantant, d’avoir violé les plus saintes lois de l’hospitalité, c’est ce que je ne pourrais pardonner à Pétrone, si je ne savais que ce qui, dans nos mœurs, serait monstrueux, semblait aux Romains tout simple, tout naturel. Preuve nouvelle des immenses services rendus à l’humanité par le christianisme. Du reste, je partage entièrement l’avis de Saint-Évremond, qui a réfuté, d’une manière très-ingénieuse, les auteurs qui ont fait l’éloge de la morale duSatyricon.Saint-Évremond s’était montré l’admirateur passionné du style et de l’esprit de Pétrone ; mais son enthousiasme, comme on va le voir, ne lui fermait pas les yeux sur l’immoralité de ses personnages. Le passage dont il s’agit est écrit avec tant de grâce, qu’on me saura gré de le mettre ici sous les yeux du lecteur, malgré son étendue : « Je ne suis pas de l’opinion de ceux qui croient que Pétrone a voulu reprendre les vices de son temps ; je me trompe, ou les bonnes mœurs ne lui ont pas tant d’obligation. S’il avait voulu nous laisser une morale ingénieuse dans la description des voluptés, il aurait tâché de nous en donner quelque dégoût ; mais c’est là que paraît le vice avec toutes les grâces de l’auteur ; c’est là qu’il fait voir, avec le plus grand soin, l’agrément et la politesse de son esprit. S’il avait eu dessein de nous instruire par une voie plus fine et plus cachée que celle des préceptes, pour le moins verrions-nous quelque exemple de la justice divine et humaine sur ses débauchés. Tant s’en faut : le seul homme de bien qu’il introduit, le pauvre Lycas, marchand de bonne foi, craignant bien les dieux, périt misérablement dans la tempête au milieu de ces corrompus qui sont conservés. Encolpe et Giton s’attachent l’un avec l’autre pour mourir plus étroitement unis, et la mort n’ose toucher à leurs plaisirs. La voluptueuse Tryphène se sauve avec toutes ses hardes dans un esquif. Eumolpe fut si peu ému du danger, qu’il avait le loisir de faire quelques épigrammes. Lycas, le pieux Lycas appelle inutilement les dieux h son secours ; à la honte de leur providence, il paye ici pour tous les coupables. Si l’on voit quelquefois Encolpe dans les douleurs, elles ne lui viennent point de son repentir ; il a tué son hôte, il est fugitif ; il n’y a sorte de crimes qu’il n’ait commis : grâce à la bonté de sa conscience, il vit sans remords. Ses larmes, ses regrets ont une cause bien différente : il se plaint de l’infidélité de Giton qui l’abandonne ; son désespoir est de se l’imaginer dans les liras d’un autre qui se moque de la solitude où il est réduit. Tous les crimes lui ont succédé heureusement, à la réserve d’un seul qui lui a véritable-ment attiré une punition ; mais c’est un péché pour qui les lois divines et humaines n’ont point ordonné de châtiment. Il avait mal répondu aux caresses de Circé ; et, à. la vérité, son impuissance est la seule faute qui lui ait fait de la peine. Il avoue qu’il a failli plusieurs fois, mais qu’il n’a jamais mérité la mort qu’en cette occasion. Bientôt il retombe dans le même crime, et reçoit le supplice mérité avec une parfaite résignation. Alors il rentre en lui-même et reconnaît la colère des dieux ; il se lamente du pitoyable état où il se trouve ; et, pour recouvrer sa vigueur, il se met entre les mains d’une prêtresse de Priape, avec de très-bons sentiments de religion, mais, en effet, les seuls qu’il paraisse avoir dans toutes ses aventures. Je pourrais dire encore que le bon Eumolpe est couru des petits enfants quand il récite ses vers ; mais quand il corrompt son disciple, la mère le regarde comme un philosophe ; et, couché dans une même chambre, le père ne s’éveille pas. Tant le ridicule est sévèrement puni chez Pétrone, et le vice heureusement protégé ! Jugez par là'si la vertu n’a pas besoin d’un autre orateur pour être persuadée. Je pense qu’il était du sentiment de Beautru : qu’honnête homme et bonnes moeurs ne s’accordent pas ensemble. »{Dissertation sur Pétrone. )

[modifier] CHAPITRE LXXXVIII.

Et Chrysippus. . . ter helleboro animum de-tersit. —Chrysippe, fils d’Apollonius de Tarse, fut un philosophe stoïcien qui excella surtout dans la dialectique. Diogène Laërce rapporte qu’il • composa soixante-quinze volumes, et Pétrone dit qu’il prit trois fois de l’ellébore. Les anciens philosophes croyaient que cette herbe était salutaire à l’esprit, comme le tabac des modernes. Valère Maxime (liv. II, chap. 8) rapporte que Carnéade en usait beaucoup. Le meilleur croissait dans l’île d’Anticyre. De là vient qu’anciennement on disait, par raillerie, d’un homme qui faisait quelque extravagance, naviget Anticyram.L’ellébore dont les anciens se servaient était l’ellébore blanc, ouvera-trum ; en français,viraire ;c’est un purgatif très-violent. Lysippum, statuœ unius lineamentis inhœrentem.— Lysippe fut, au rapport des anciens historiens, le plus célèbre sculpteur qui ait jamais existé. Quintilien rapporte qu’on a vu de lui jusqu’à cent dix ouvrages ; ce qui semblerait contredire ce que Pétrone dit ici :Statuœ unius li-neis inhœrentem inopia extinxit.Alexandre le Grand faisait tant de cas de cet excellent artiste, qu’il fit une ordonnance par laquelle il défendait à tout autre sculpteur que Lysippe de faire sa statue, et à tout autre qu’Apelles de le peindre ; ce qu’Horace rappelle très-spirituellement à Auguste, dans son épître ire du livre II : Edicto vetuit ne quis se, praeter Apellem, Pingeret, aut alius Lysippo duceret aera, Fortis Alexandri vultum simulantia

[modifier] CHAPITRE XC.

Lapides in Eumolpum recitantem miserunt. —Gon-salle de Salas compare ici très-plaisamment le poëte Eumolpe, à la tôle duquel les pierres volent sitôt qu’il commence à réciter ses vers, à cet Amphion qui faisait mouvoir les pierres aux accents de sa voix, comme le dit Horace dans sonArt poétique(v. 393) : Dictus et Amphion, thebanae conditor arcis, Saxa movere sono testudinis, et prece blanda Ducere quo vellet C’était une coutume barbare, sans doute, mais assez fréquente chez les anciens, lorsqu’ils étaient réunis au théâtre, de lancer des pierres à la tête des mauvais poëtes, comme ils jetaient des couronnes de fleurs à ceux dont les ouvrages obtenaient leur approbation. Immo, inquam ego, si ejuras hodiernum bilem, una cœnabimus. —Pétrone a représenté très-plaisamment, sous le personnage d’Eumolpe, ces poëtes qui ont la manie de réciter leurs vers à tout venant et. partout, au bain, à la promenade, à table.

[modifier] CHAPITRE XCI.

Video Gitona, cum linteis et strigilibus. —Le stri-gile ou racloir, en usage dans les bains des anciens pour masser, était une petite ratissoire en forme de serpette, mais sans tranchant, dont on se servait pour faire tomber la sueur, et en même temps la crasse qui était sur le corps.

[modifier] CHAPITRE XCII.

Ipsum hominem laciniam fascini crederes.— Mot à mot :Vous eussiez dit que cet homme n’était que le bord d’un phallus ;c’est-à-dire que l’homme semblait attaché à la verge, plutôt que la verge à l’homme. C’est dans ce sens que Catulle a dit : Non homo, sed vere mentula magna, minax. Ne mea quidem vestimenta ab officioso recepissem. —Dans les premiers temps de la puissance romaine, on avait établi dans les bains publics des officiers nomméscapsarii,pour garder les habits de ceux qui venaient se baigner. Ensuite la république ayant perdu sa liberté avec son respect pour les moeurs, on confia ce soin à de jeunes garçons d’un extérieur agréable, qu’au rapport de Sénèque le Rhéteur on nommaofficiosi,en raison de leur complaisance à se prêter aux goûts lascifs des baigneurs. Tanto magis expedit, inguina, quam ingenia fricare. —Il y a ici un jeu de mots intraduisible en français, qui consiste dans le rapprochement de ces motsinguina, ingenia.

[modifier] CHAPITRE XCIII.

Ultimis ab oris Attractus scarus. —Le latin dit que la sargue était attirée à Rome des extrémités du monde, parce que ce poisson était très-rare. On le faisait venir de la mer Carpathienne, avant qu’un certain Optatus, affranchi de Tibère, qui avait le commandement de l’armée navale sur la côte d’Ostie, en fît apporter un très-grand nombre qu’on jeta dans la mer de Toscane. L’empereur ayant ordonné qu’on rejetât tous ceux que l’on pêcherait, il s’en trouva quelque temps après une fort grande quantité, particulièrement vers la Sicile, où ils avaient été inconnus jusqu’alors. Pline le Naturaliste dit que ce poisson vit d’herbes, et rumine comme le boeuf. Amica vincit Uxorem. —Ovide donne la raison de cette préférence dans sonArt d’Aimer,livre III, vers 585 : Hoc est, uxores quod non patiatur amari : Conveniunt illas, quum voluere, viri ; et un peu plus loin, vers 603 : Quae vehit ex tuto minus est accepta voluptas. Rusa cinnamum veretur. —La cinnamome est un arbuste odoriférant, de la famille du cannelier ; les anciens liraient de son suc un par-fum très-rare et très-estimé. dont Martial (liv. IV, épigr. 13) parle en ces termes : Tam bene rara suo miscentur cinnama nardo. Quant aux roses, elles étaient si communes en Italie, qu’au rapport de Servius, dans son commentaire sur le livre IV desGéorgiques,il y avait une ville en Calabre où l’on faisait deux fois l’an la récolte des roses ; c’est probablement la ville de Pœstum,que Virgile, pour cette raison, appellebiferum.A moins qu’il ne soit ici question de cette espèce de roses qu’on appelleremontantes,et qui fleurissent plusieurs fois l’an.

[modifier] CHAPITRE XCIV.

Raram facit mixturam cum sapientia forma. —Virgile exprime ainsi la même pensée : Gratior est pulchro veniens in corpore virtus. Et Juvénal : Rara est concordia formae Atque pudicitiae ? Et jam scmicinctio stanti ad parietem spondae me junxeram. —Lesc-micinctiumétait une espèce de demi-ceinture. Saint Isidore (liv. XIX, chap. 33 desOrigines)dit, en parlant des différentes espèces de ceintures en usage chez les anciens :Cinctus est lata zona, et ex utrisque minima cingulum.Quant àsponda,c’est le bois du lit qu’Encolpe avait dressé debout, le long de la muraille, et auquel il avait attaché sa ceinture pour se pendre. Mercenario Eumolpi novaculam rapit. —Il ne faut pas confondre, dans les auteurs latins,mercenariusavecservus : mercenarius, a mercede,était un homme libre qui se louait comme valet à un autre homme, moyennant une récompense convenue. Celui-ci, dont le nom étaitCorax ;comme on le verra plus loin, a bien soin de rappeler à son maître qu’il est né libre :Quid vos, inquit, me jumentum putatis esse, aut lapida-riam navem ? hominis operas locavi, non caballi ; nec minus liber sum quam vos, etsi pauperem pater me reliquit.

[modifier] CHAPITRE XCV.

Sciatis, non viduœ hanc insulam esse. —C’est ici le lieu de bien préciser le sens de ces motsinsula, insularii,qui se représenteront plusieurs fois dans la suite.Insulane signifie pas uneîle,dans le sens ordinaire, mais une maison isolée, dont les murs ne tiennent à aucune maison voisine, et qui, par cette raison, forme uneespèce d’île ou d’oasis dans une ville ou un village. C’est l’explication que Festus donne de ce mot :Insulœ dictae proprie, quœ non junguntur, parietibus cum vicinis, circuituque publico, vel privato cinguntur.Tacite(Moeurs des Germains,chap. 16) :Suam quisque domum spatio circum-dat, nullis cohaerentibus œdificiis, more insularum ;et Donat dans son commentaire sur ce passage desAdelphesde Térence, acte IV, se. 2 : Id quidem angiportum, dit :Domos, vel portus, vel insulus, veteres dixerunt.Ces maisons isolées étaient beaucoup plus communes à Rome que les maisons mitoyenncs avec d’autres. Les Pères de l’Église donnent également le nom d’in-sulœaux églises, parce qu’elles étaient nécessairement séparées de toutes les demeures voisines. Insulasignifie aussi un quartier isolé des autres par les rues environnantes. Insularii,dont il est question un peu plus loin, signifie par cette raison, non pas simplement les habitants d’une maison de cette nature, mais ceux qui en occupaient une partie à titre de location.D’insulaon a faitinsulare,d’où vient notre verbe françaisisoler. Ille, tot hospitum potionibus ebrius, urceolum fictilem in Eumolpi ca-put juculatus est. —Burmann lit :Ille tot hospitum potionibus dives ;ce qui n’offre aucun sens, car la richesse de cet aubergiste n’a aucun rapport avec la rixe qui s’élève entre lui et le poëte Eumolpe. Nodot, Tor-naesius, Patisson et Puteanus, auxquels il faut joindre Erhard, Richard de Bourges et plusieurs autres commentateurs, lisent :Ille tot hospitum potationibus liberum fictilem urceolum,et ils expliquent les motsliberum fictilem urceolum,parune cruche de terre vide,ouvidéepar les nombreuses libations des hôtes de Manicius. Ce sens est plus raisonnable ; mais tous les manuscrits portentliber,et non pasliberum,ce qui est bien différent. Ne pourrait-on pas, dans ce cas, entendre parliber potationibus hospitum,un homme échauffé, rendu libre dans ses propos et dans ses actions par les nombreuses rasades qu’il avait bues avec ses hôtes ? Je conviens que le molliberest très- rarement employé dans ce sens. Par ces motifs, j’ai pensé que quelque copiste, voyant sur un ancien manuscrit le motebriusa demi effacé, aura luliber.Dans tous les cas,ebriusa plus de rapport avecliberque ledives deBurmann. Anus. . . soleis ligneis imparibus imposita. —Sans doute cette vieille servante était boiteuse ; c’est du moins ce que l’on peut inférer de ces motssoleis imparibus imposita.

[modifier] CHAPITRE XCVI.

Caput miserantis stricto acutoque articulo percussi. —C’est ce que les Latins appelaienttalitrum,et nouschiquenaude.C’était un châtiment qu’on infligeait aux enfants et aux esclaves. Cependant Gonsalle de Salas et Burmann, dans leurs notes, le traduisent en grec par le mot xovJùXoç, qui signifie un coup de poing. Je pencherais assez pour ce sens ; car il- ne me paraît pas naturel que Giton, âgé de seize ans, comme nous le verrons bientôt, pleurât pour une chiquenaude. Procurator insulœ, Bargates. — Procuratorsignifie ici le quar-tenier, le commissaire du quartier, et non pas l’intendant, l’administrateur d’une maison, d’un bien, comme l’entend Bourdelot.

[modifier] CHAPITRE XCVII.

Crispus, mollis, formosus. — Crispus,frisé, ce qui était regardé comme une grande beauté chez les anciens.VoyezMartial, livre v, épigramme 62 : Crispulus iste quis est, uxori semper adhaeret Qui, Mariane, tuœ ? crispulus iste quis est ? Moschus, dans sa charmante idylle de l’Amour fugitif,représente Cu-pidon frisé. Ascyltos stabat, amictus discoloria veste. —Le code Théodosien(du Vêtement dont il convient de se servir dans Rome)ordonne que ceux qui feront quelque acte public seront revêtus d’une robe de plusieurs couleurs. Annecteretque pedes et manus. institis, quibus sponda culcitam ferebat. —Ces cordes étaient passées les unes dans les autres, et tenaient aux traverses du lit comme sont aujourd’hui nos fonds sanglés. C’est ce que prouve un autre passage de notre auteur, chapitre 140Coraci autem imperavit ut lectum, in quo ipse jacebat, subiret, positisque in pavimento manibus, dominum lumbis suis commoveret.Ce qu’il n’eût pu faire, si le fond du lit eût été fait de planches, et non de sangles ou de cordes.

[modifier] CHAPITRE XCVIII.

Eumolpus conversus salvere Gitona jubet. —L’usage de saluer, quand on éternue, est le seul peut-être qui ait résisté aux diverses révolutions qui ont changé la face du monde. L’universalité, comme l’antiquité de cette coutume, est vraiment étonnante. 1° Aristote remonte, pour expliquer cet usage, aux sources de la religion naturelle : il observe que la tête est l’origine des nerfs, des esprits, des sensations, le siège de l’âme, l’image de la divinité ; qu’à tous ces titres, la substance du cerveau a toujours été honorée ; que les premiers hommes juraient par leur tête ; qu’ils n’osaient toucher, encore moins manger la cervelle d’aucun animal : remplis de ces idées, il n’est pas étonnant qu’ils aient étendu leur respect religieux jusqu’à l’éter-miment. Telle est, suivant Aristote, l’opinion des anciens et des plus savants philosophes. 2° D’autres crurent trouver à cet usage une source plus lumineuse, en la cherchant dans la philosophie de la Fable et de l’âge d’or. Quand Prométhée, disent-ils, eut mis la dernière main à sa figure d’argile, il eut besoin du secours du ciel pour lui donner le mouvement et la vie. Il y lit un voyage sous la conduite de Minerve. Après avoir parcouru légèrement les tourbillons de plusieurs planètes, où il se contenta de recueillir, en passant, certaines influences qu’il jugea nécessaires pour la température des humeurs, il s’approcha du soleil sous le manteau de la déesse, remplit subtilement une fiole de cristal, faite exprès, d’une portion choisie de ses rayons, et, l’ayant bouchée hermétiquement, il revint aussitôt à son ouvrage favori. Alors, ouvrant le flacon sous le nez de la statue, le divin phlogistique pénétra dans la tête, s’insinua dans les libres du cerveau ; et le premier signe de vie que donna la créature nouvelle fut d’éternuer. Prométhée, ravi de l’heureux succès de son invention, se mit en prière, et lit des voeux pour la conservation de son ouvrage qui les entendit, s’en souvint, et les répéta toujours, dans la même occasion, à ses enfants, et ceux-ci les ont perpétués jusqu’à ce jour, de génération en génération, dans toutes leurs colonies. Cette ingénieuse fiction, qui nous laisse entrevoir, dans la plus haute antiquité, la connaissance des procédés de l’électricité ; qui montrait à l’homme le premier anneau de la chaîne qui le lie au système général de la création ; qui lui révelait enfin le plus haut principe de la physique et de la religion naturelle, quoiqu’elle manque de solidité sous le point de vue historique, nous a paru peindre d’une manière trop intéressante la nature et l’homme à sa naissance, pour nous refuser au plaisir de la transmettre à nos lecteurs. 3° Enfin, l’hypothèse suivante n’est peut-Cire pas la moins spécieuse. Parmi les enfants qui viennent de naître, dit-on, les uns ne respirent que quelques instants après qu’ils sont au inonde, et d’autres restent tellement plongés dans un état de mort apparente, qu’il faut, avec des liqueurs irritantes, leur souffler la chaleur et la vie. Alors le premier effet de l’air, le premier signe d’existence qu’ils donnent, est l’éternu-ment. Cette espèce de convulsion générale semble les réveiller en sursaut, et la commence le jeu de la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes, un père n’a qu’un souhait qu’il répétera, un souhait qui retentira dans son coeur à chaque secousse qui fait tressaillir son enfant : c’est que son fils vive, que le dieu des cieux le conserve ! Quoi qu’il en soit de ces diverses hypothèses, ce respect religieux pour les éternuments fut pour les Romains une source inépuisable d’erreurs et de préjugés ridicules. La superstition distingua les bons éternuments d’avec les mauvais. Quand la lune était dans certains signes du zodiaque, l’éternument était un bon augure, et dans les autres il était mauvais. Le matin, depuis minuit jusqu’à’midi, c’était un fâcheux pronostic ; favorable, au contraire, depuis midi jusqu’à minuit. On le jugeait pernicieux en sortant du lit ou de table ; il fallait s’y remettre et tâcher ou de dormir, ou de boire, ou de manger quelque chose pour changer ou rompre les lois du mauvais quart d’heure. Ils tiraient aussi de semblables inductions des éternuments simples ou redoublés, de ceux qui se faisaient en tournant la tête à droite ou à gauche, au commencement ou au milieu de l’ouvrage, et de plusieurs autres circonstances dont le détail serait aussi long qu’inutile.

[modifier] CHAPITRE XCIX.

Ego sic semper et ubique vixi, ut ultimam quamque tucem, tanquam non redituram, consumerem. —Cette maxime vraiment épicurienne se trouve souvent reproduite dans Horace : livre I, épitre 4 : Omnem crede diem tibi diluxisse supremum. Ode 16 du livre II : Quid brevi fortes jaculamur œvo. Multa ? Iœtus in praesens animus quod ultra est Oderit curare, et amara lento Temperet risu ; nihil est ab omni Parte beatum. Ode 8 du livre m : Dona prœsentis cape lœtus horae, et Linque severa. Moraris, inquit Eumolpe, tanquam properandum ignores ? —Burmann litpropudiumau lieu deproperandum.J’avoue qu’avec ce mot la phrase est pour moi inintelligible.Propudium,en effet, signifiehonte, infamie, obscénité,et je ne vois pas quelle honte il pouvait y avoir à faire attendre le patron du navire. Nodot imprimeprope diem ignores ;ce qui a du moins plus de sens. J’ai adoptéproperandum,d’après l’autorité de Tornésius. In altum compono. —Pourad alendum.On trouve souvent dans les auteursaltum componere ;faire provision de vivres. Et, adoratis sideribus, intro navigium. — Sideraindique ici Castor et Pollux, que les marins et tous ceux qui s’embarquaient avaient coutume d’invoquer avant de monter sur mer. Vénus était aussi une des divinités propices aux navigateurs, comme on le voit dans Horace, ode 3 du livre I : Sic te Diva potens Cypri, Sic fratres Helenae, lucida sidera.

[modifier] CHAPITRE C.

In puppis constrato locum semotum elegimus. --Pup pis construtum,la chambre de poupe. Ce n’était autre chose qu’un re- tranchement pratiqué dans le tillac avec des planches, à travers lesquelles il était très-facile d’entendre ce qui se disait dans cette chambre.Naves constratœ,vaisseaux pontés ; c’est ce que César appellenaves tectœ. Qui tryphœnam exulem Tarentum ferat ? —D’autres lisentuxoremau lieu d’exulem ;mais ayant admis les prétendus fragments de Pétrone retrouvés à Bellegrade, où l’auteur donne pour femme à Lycas une certaine Doris, je n’ai point cru devoir adopter la leçond’uxorem,quoiqu’il toute force un mari aussi peu délicat sur l’article des mœurs que Lycas, eût bien pu changer de femme, surtout depuis qu’il avait eu connaissance des liaisons qui existaient entre Doris et Encolpe, et dont il est fait mention au chapitre XI.

[modifier] CHAPITRE CI.

Pro consortio studiorum, commoda manum. — Pro consortio studiorumsignifieen raison de la communauté de nos goûts,c’est-à-direde notre amour commun pour Giton. — Commoda manum,prêtez-nous la main. On trouve dans Sénèquecommodare manum mori-turo,aider quelqu’un à mourir. Et familiœ negotiantis onus deferendum ad mercatum conduxit. —Les commentateurs ne nous offrent aucun secours pour l’intelligence de ce passage assez obscur. Il est souvent fait mention dans les auteurs anciens du motfamilia ;Ulpien en donne l’explication suivante :Familiœ adpellatione omnes qui in servitio erant continentur.Martianus le ju-risconsule (liv. lxv) parle en ces termes de ceux qu’il appelleservos negotiatores : —Legutis servis, exceptis negotiatoribus, Labeo scripsit, eos legato exceptos videri, qui prœpositi essent, negotii exercendi causa, veluti qui ad emendum, locandum, conducendum prœpositi sunt.Mais cela ne jette pas une grande lumière sur le passage en question. Mon opinion personnelle est que Pétrone veut parler ici d’une troupe d’esclaves que Lycas avait embarquée sur son vaisseau, moyennant un prix convenu, pour la transporter à Tarente, où elle devait être vendue, mais non pas pour son compte : car il y a dans le latinconduxit ;ce qui ne signifie pas qu’il avait loué ces esclaves (on ne loue pas des esclaves pour les vendre), mais qu’il avait pris à tâche, qu’il avait entrepris de les transporter.Conducereest pris dans le sens desuscipere :c’est ainsi que l’on ditconducere aliquem docendum, «entreprendre l’éducation de quelqu’un, » et non pas « louer quelqu’un pour l’instruire. » On trouve un autre exemple, encore plus frappant, deconducerepris en ce sens, dans la fable où Phèdre dit, en parlant de Simonide : Yictoris laudern cuidam pyctœ ut scriberet, Certo conduxit pretio. . . Tryphœna quœ voluptatis causa huc atque illac vectatur. —Ces mots me confirment encore plus dans l’opinion que j’ai émise plus haut, que Tryphène n’était pas la femme de Lycas, mais que c’était une voyageusesentimentalequi aimait à aller de côté et d’autre pour son seul plaisir, c’est-à-dire pour donner carrière à ses goûts érotiques. D’ailleurs, on ne peut nier qu’il existât des relations intimes entre celle femme et Lycas ; car, lorsqu’elle le surprend cherchant à faire violence à Encolpe, il s’enfuit tout honteux à sa vue. Il est vrai qu’elle ne se gêne pas pour faire des caresses et des avances à Giton à la barbe de Lycas ; mais c’était du moins un amourlégitimepour de pareilles gens, tandis que la tentative de Lycas était, pour le sexe de Tryphène, une insulte que les femmes ne pardonnent jamais, à moins qu’elles n’y trouvent leur compte, comme cette. Doris qui engageait ce même Encolpe à écouter les propositions de son mari, pour lui fermer les yeux sur leurs amours secrets. Quomodo possumus egredi nave. . ,. opertis capitibus, an nudis ? Opertis, et quis non dare manum languentibus volet ? —On voit, par ce passage de Pétrone, que les anciens avaient coutume de se couvrir la tête, lorsqu’ils étaient malades, non-seulement pour se défendre des injures de l’air, mais pour indiquer aux autres l’état de leur santé. Ce qui fait dire à Eumolpe, que, s’ils se couvrent la tête, tout le monde s’empres-sera de leur offrir la main, comme à des malades,languentibus,pour descendre du vaisseau. Dans tout autre cas, c’était un signe de la mollesse la plus efféminée, que de sortir la tête couverte. Aussi notre auteur, parmi les bizarreries et les inconvenances qu’il remarque dans Trimalchion, a-t-il soin de dire, au chapitre XXXII :Palliolo enim coc-cineo adrasum excluserat caput,« Sa tête chauve sortait à demi d’un petit manteau de pourpre. » CHAPITRE CILEumolpus, tanquam litterarum studiosus, utique atra-mentum habet.— Les anciens se servaient, comme nous, d’encre pour écrire sur lecharta,ou papier, qu’ils roulaient,volvebant,lorsqu’il était rempli, et. qu’on appelait pour cette raisonvolumen,volume. Cette encre était de différentes natures, et portait différents noms, selon l’usage auquel on l’employait. Vitruve appelleatramentum librarium,et Cornelius Celsusscriptorium,celle qui servait à écrire ; mais ils en avaient d’autres qu’ils appelaienttectoriaoupictoria,qui servaient au dessin, à la peinture, etsutoria,celle qui servait à noircir les chaussures. L’encre à écrire était ordinairement faite de noir de fumée que l’on recueillait sur les murs des chambres qui n’avaient pas de cheminée ni d’ouverture par où la fumée pût s’échapper. Pour empêcher cette encre de s’emboire ou de s’étaler sur le papier, on y ajoutait une espèce de gomme que Pétrone appelleferrumen.De quelle espèce était cette gomme ? c’est ce qu’il nous est impossible de déterminer d’une manière précise ; mais il paraît que cette encre avait le défaut d’être gluante et de déteindre sur les habits, comme Giton le dit un peu plus loin ;Nec vestem atramento adhœsurum, quod frequenter, etiam non arcessito fer-rumine, infigitur. Et circumcide nos, ut judœi videamur, etc. —Isidore{Origines,liv. xrx, chap. 23) parle des Juifs, des Arabes et des Gaulois dans les mêmes termes que Pétrone :Nonnullœ etiam gentes, non solum in vestibus, sed et in corporibus aliqua sibi propria vindicant. Circumcidunt Judœi prœ-patia, pertundunt aures Arabes, etc. Mauros liabet tetra nox corporum, Gallos Candida cutis ;Pétrone parle avec plus de détails de la circoncision des Juifs, dont il se moque, dans une épigramme que l’on trouvera dans les fragments attribués à cet auteur. Les Arabes n’étaient pas les seuls qui se perçaient les oreilles, cette coutume était aussi pratiquée chez les Carthaginois ; ce qui fait dire à Plaute(Pœnutus,acte v, scène 3) : Mil. Atque ut opinor digitos in manubiis non habent. Ag. Qui jam ? — Mil. Quia incedunt cum anulatis auribus. La Blancheur des Gaulois était proverbiale chez les anciens, et l’on pensait qu’ils avaient d’abord porté le nom de Galates, en raison de ce que leur teint avait la blancheur du lait, en grec fil*. Galli a candore cor-poris primum Galatœ appellati ;ce qu’un poëte a exprimé ainsi : Ignea mens Gallis, et lactea corpora, nomen A candore datum Numquid et labra possumus tumore teterrimo implere ? —L’auteur duMoretuma rendu d’une manière pittoresque les caractères distinctifs de la race éthiopienne : Afragenus, tota patriam testante figura, Torta comam, labroque tumens, et fusca colorem ; Pectore lata, jacens mammis, compressior alvo, Cruribus exilis, spatiosa prodiga planta. Numquid et talos ad terram deducere ? —Peut-être serait-il mieux de lireproducere,et de traduirepourrons-nous allonger nos talons (comme les Éthiopiens),c’est-à-dire les rendre saillants ; ce qui est une difformité remarquable chez presque tous les individus de la race nègre.

[modifier] CHAPITRE CIII.

Continuo radat utriusque non solum capita, sed etiam supercilia. — On rasait les cheveux aux esclaves ; mais on ne rasait les sourcils qu’aux scélérats, aux séditieux et aux déserteurs. Cicéron fait une ingénieuse allusion à cet usage, dans son oraison pourRoscius,lorsqu’il dit, en parlant d’un certain Fannius Chéréa :Nonne ipsum caput, et supercilia illa penitus abrasa, olere malitiam et clami-tare calliditatem videntur ? Nonne ab imis unguibus usque ad verticem summum (si quam conjecturam adfert hominis tacita corporis figura) ex fraude, fallaciis, mendaciis, constare totus videtur ? qui idcirco capite et superciliis semper est rasis, ne ullum viri boni pilum habere dicatur. Et nolum fugitivorum epigramma per totam faciem. . . . duxit. —Les caractères qu’on imprimait sur le visage des esclaves, et qui marquaient le crime qu’ils avaient commis, étaient deux lettres, l’une grecque, l’autre latine : * etF ;c’est pour cette raison qu’on appelait ces criminelsinscripti, litterati, notati.Cette coutume dura jusqu’au temps de Constantin, qui, au rapport d’Ulpien, défendit par la loiTamdiu,paragraphede Fugitivis,qu’on exerçât à l’avenir cette cruauté, parce qu’elle déshonorait l’espèce humaine, que le Créateur avait faite à sa ressemblance : ce qui fit que, depuis cette époque, on se servit, pour le même objet, de colliers qu’on rivait au cou des esclaves qui avaient déserté, et sur lesquels on gravait des inscriptions qui publiaient leur crime. Pi-gnorius, dans son livrede Servis,affirme, qu’il avait vu à Rome un collier de cette nature, avec l’inscription que voici : TENE ME, QUIA FUGI, ET REVOCA ME DOMINO MEO BONIFACIO LINARIO. On voit dans le premier chapitre du roman d’Ivanhoë,par Walter Scott, que les Anglo-Saxons avaient adopté cette coutume des Romains : Wamba, et Gurth, le gardien des pourceaux, portent également à leur cou un collier rivé, sur lequel est gravé le nom de Cédric, leur maître.

[modifier] CHAPITRE CIV.

Lycas, ut Trijphœnse,somnium expiavit. —Il y a deux choses à considérer ici : l’expiation du songe de Tryphène, et celle du crime qu’Encolpe et Giton avaient commis dans le vaisseau, en s’y faisant couper les cheveux pendant une nuit fort calme. Nous verrons plus loin à quel supplice Lycas les condamna pour expier cette impiété, bien qu’ils prétendissent, pour se disculper,qu’ils ignoraient qu’on ne fait le sacrifice de ses cheveux sur un vaisseau qu’à la dernière extrémité, etc.Du reste, le sacrifice des cheveux passait, chez les anciens, pour un des plus agréables qu’ils pussent offrir aux dieux. Les esclaves prêts à être affranchis, se rasaient la tête, et en consacraient la dépouille à quelque dieu, comme en échange du bienfait do la liberté qu’ils supposaient lui devoir. Les matelots en faisaient autant, non-seulement dans la circonstance dont parle Pétrone, mais encore lorsque, échappés du naufrage, ils étaient de retour dans leur patrie : alors ils faisaient ce sacrifice à la mer, et, de plus, suspendaient leurs vêtements humides dans le temple de Neptune. Pour en revenir au songe de Tryphène, et aux expiations auxquelles il donna lieu, l’auteur ne nous dit pas quelles en furent les cérémonies, parce que c’était une chose fort commune. C’était un acte de religion généralement établi chez les païens, pour purifier les coupables et les lieux que l’on croyait souillés, ou pour apaiser la colère des dieux que l’on supposait irrités. La cérémonie de l’expiation ne s’employa pas seulement pour les crimes ; elle fut pratiquée dans mille autres occasions différentes. Ainsi ces mots si fréquents chez les anciens,expiare, lustrare, purgare, fe-bruare,signifiaient faire des actes de religion pour effacer quelque faute, ou détourner de sinistres présages. L’usage des expiations, innocent par lui-même, devint, entre les mains de la superstition, une source intarissable de pratiques ridicules, dont l’avarice et l’hypocrisie des prêtres multiplièrent tellement les abus, qu’elles allumèrent la bile de Juvénal, qui s’exprime ainsi à ce sujet dans sa VIe satire : « Vois-tu fondre, chez ta pieuse épouse, la foule des prêtres de Cybèle et de Bellone ? Vois-tu ce personnage gigantesque, et vénérable aux yeux de ses vils subalternes ; cet homme qui, s’étant autrefois privé des sources de la vie, n’est plus homme qu’à demi, mais à qui la cohorte enrouée et les tambours plébéiens cédent unanimement l’honneur du pas et la tiare phrygienne ? L’entends-tu parler avec emphase ? Redoutez, lui dit-il, les approches de septembre et les vents du midi, si vous n’expiez pas vos fautes par une offrande de cent œufs ; si vous ne me donnez vos robes couleur de feuille-morte, afin de détourner sur elles les malignes influences qui vous menacent dans le cours de l’année. « Au plus fort de l’hiver, elle ira, dès la pointe du jour, briser la glace du Tibre ; elle y plongera par trois fois sa tête intimidée : de là, tremblante et toute nue, elle se traînera sur ses genoux ensanglantés autour du champ de Tarquin le Superbe. S’il lui dit : Parlez ; la blanche Io l’ordonne ! elle ira jusqu’aux confins de l’Egypte ; elle en rapportera des eaux chaudes puisées dans l’île de Meroé, pour les répandre dans le temple d’Isis, voisin de l’antique demeure du pâtre Romulus. Elle croit, n’en doutez pas, avoir entendu la voix de la déesse. Et voilà les êtres privilégiés à qui les dieux parlent dans la nuit ! " Tels sont les prestiges qui consacrent ce pontife escorté d’un troupeau de prêtres tondus et revêtus de lin, ce vagabond, ce nouvel Ami-bis, qui se rit de la superstition des folles qu’il aveugle et séduit. Il prie encore pour celles qui cédèrent aux désirs de leurs époux pendant les jours de continence et de fêles solennelles. Vous avez encouru, leur dit-il, un châtiment rigoureux ; car j’ai vu le serpent d’argent remuer sa tête. Ses larmes feintes et ses formules préparées apaisent enfin Osi-ris : bien entendu qu’on l’avait déjà gagné par l’offrande d’une oie grasse et d’un gâteau. Mais est-il vrai qu’il daigne communiquer avec ces insensés ? dans ce cas, l’O. lympe est bien oisif, et vous autres dieux, bien désoeuvrés là-haut ! »

[modifier] CHAPITRE CV.

Nec non eodem futurus navigio. —Nodot, qui, non content d’avoir attribué à Pétrone des fragments de sa façon, se permet fréquemment d’altérer le texte authentique de notre auteur, dénature ainsi ce passage :Non omen jacturus navigio, hospitio, mihi ;et il traduit : « Je ne l’ai pas fait pour attirer aucun malheur sur le vaisseau, puisque j’étais dedans. " J’avoue franchement que je ne comprends pas cet endroit ainsi défiguré par Nodot, même après avoir lu sa traduction, et il me semble que le texte généralement adopté est beaucoup plus clair ; en voici l’explication : « J’ai ordonné que l’on délivrât mes esclaves de leur longue chevelure, parce que, devant faire route avec eux sur le même vaisseau, je ne voulais pas me trouver à bord avec des malheureux couverts de ces signes de deuil et de châtiment ; j’ai voulu me rendre les auspices favorables en leur faisant raser la tête. » Il est notoire que les anciens regardaient comme un fâcheux présage de se trouver sur le même vaisseau avec des malheureux et des coupables, et même d’habiter auprès d’eux sous le même toit. Ils croyaient qu’en pareil cas le crime d’un seul homme retombait sur ceux qui l’entouraient. C’est ce qu’Horace exprime dans son ode 2 du livre III : Vetabo, qui Cereris sacrum Vulgarit arcanœ, sub iisdem Sit trabibus, fragilemque mecum Solvat phaselum. Sœpe Diespiter Neglectus incerto addidit integrum. Théophraste se moque de ceuxqui, à la moindre agitation des vagues, demandent si tous les passagers sont initiés.D’ailleurs les cheveux longs et en désordre étaient regardés. par les anciens comme la marque dis-tinctive des coupables. Ut tutela navis expiaretur. — Tutela navis,la divinité dont l’image décorait la proue du vaisseau, et qui lui donnait son nom. C’est ce que Lutacius explique en ces termes :Tutelam navis intelligimus cum guber-natore navigare. Habent enim pictos prœsules, quorum nominibus nuncu-pantur et naves.Du reste, cet usage existe encore de nos jours, et nos bâtiments portent le nom de la ligure représentée sur leur proue. Placuit quadragenas utrisque plagas imponi. —Quand on condamnait au fouet ou à'quelque autre châtiment semblable, on marquait dans la sentence le nombre de coups que le coupable devait recevoir. Les Romains avaient pris cette coutume des Égyptiens, qui eux-mêmes la tenaient des Juifs, comme le prouve la loi de Moïse(Deutéronome, XXV, versets 2 et 3) :Si eum, qui peccavit, dignum viderint plagis, prosternent et coram se facient verberari. Pro mensura pecculi erit et plagarum mo-dus, ita duntaxat, ut quadrigenarium numerum non excedant, ne faede laceratus ante oculos tuos abeat frater tuus.Or, les Juifs étaient si religieux observateurs de cette loi, qu’ils ne donnaient jamais que trente-neuf coups aux criminels, de peur de se tromper et d’outre-passer le nombre fixé. Nous en avons la preuve dans la seconde épître de saint Paul aux Corinthiens (chap. XI, verset 24), où il ditqu’il a été maltraité cinq fois par les Juifs, et qu’à chaque fois il a reçu quarante coups moins un.On remarquera en passant que le nombre de quarante coups, prescrit par la loi de Moïse, est celui que Lycas fit donner à Encolpe et à Giton. Les coups de corde ou degarcettesont encore aujourd’hui le châtiment qu’on inflige sur les vaisseaux. Tres plagas spartana nobilitate concoxi. —Les Spartiates faisaient fouetter leurs enfants jusqu’au sang devant les autels, afin de les accoutumer de bonne heure à la souffrance ; et il ne leur était pas même permis de jeter un seul cri. Ce qui a fait dire à Cicéron{Tusculanes,liv. II) :Spartae vero pueri ad aram sic verberibus accipiuntur, ut multus e visceribus sanguis exeat : nonnunquam etiam, ut, quum ibi essem, au-diebam, ad necem : quorum non modo nemo exclamavit unquam, sed ne ingemuit quidem.Il ajoute plus loin (liv. VI) :Pueri spartiatœ non inge-miscunt verberum dolore laniati. Jam Giton mirabili forma exarmaverat nautas.Ovide dit de même (liv. II desAmours,élégie 5) : Ut faciem vidi, fortes cecidere lacerti : Defeusa est armis nostra puella suis. Quem homo prudentissimus. —Pétrone appelle ici Lycas homo pru-dentissimus,par ironie. Quod ergastutum intercepisset non errantes ? —Tout le monde saitqu’ergastulumétait une prison où l’on renfermait les esclaves, et où on les obligeait à travailler, tout enchaînés qu’ils étaient ; mais de nombreux passages des auteurs latins prouvent qu’on y renfermait aussi d’autres coupables, quelles que fussent d’ailleurs leur naissance et leur condition.VoyezSuétone(Vie d’Auguste,ch. XXXII) :Rapti per agros viatores sine discrimine, liberi servique, ergastulis possessorum suppri-mebantur.Dans ce passage,viatoresdoit évidemment s’entendre dans le même sensqu’errantesdans Pétrone,des vagabonds.Suétone dit encore (Vie de Tibère,ch. VIII) :Curam administravit. . . . repurgandorum tota Italia ergastulorum, quorum domini in invidiam venerant, quasi exceptos supprimerent, non solum viatores, sed et quos sacramenti metus ad hujusmodi latebras compulisset.Dans ces deux phrases,supprimereest synonymed’intercipere.

[modifier] CHAPITRE CVI.

Lycas, memor adhuc uxoris corruptœ. —C’est sur ce passage, sans nul doute, que Nodot, dans ses prétendus fragments retrouvés à Belllegrade, s’est fondé pour forger toute cette histoire des amours de Lycurgue avec Ascylte, d’Encolpe avec Doris, de Lycas, époux de celle-ci, avec le même Encolpe, et de Tryphène avec Encolpe et Giton à la fois : cette histoire si embrouillée et si peu vraisemblable, qui remplit presque tout le chapitre XI, lequel ne contient pas moins de onze pages de texte, et qui, par sa longueur, est hors de toute proportion avec les autres chapitres de cet ouvrage. Cette interpolation, facile à reconnaître par les fréquents gallicismes qui s’y trouvent, excita surtout la bile de Breugières de Barante, qui attaqua ces nouveaux fragments dans sesObservations,auxquelles Nodot répondit avec aigreur par saContre-Critique,comme nous l’avons dit ailleurs. Je pense que le lecteur ne sera pas faché de connaître quelques-unes des objections que Breugières fit à Nodot, à propos de ce chapitre XI, et la manière dont Nodot y répondit. Je prie le lecteur, pour mieux comprendre les unes et les autres, d’avoir sous les yeux le cha-pitre en question. J’ai eu soin de faire imprimer en italique les objections, pour qu’on puisse plus facilement les distinguer des réponses de Nodot. Quant à mes observations personnelles, je les ai placées entre parenthèses. Considérons à présent quelle gêne et quelle torture paraissent dans le fragment qui conduit Encolpe, Ascylte et Giton dans le château de Lycurgue. On les y fait aller pour donner l’intelligence de ce qui suivra, et pour que quand on parlera de Lycas, de Tryphène et de Doris(comme dans les chapitres C, CI, CIV, CV et suivants),ce ne soient plus des personnages inconnus. —Hé bien, que trouvez-vous à redire à cela ? cette conduite n’est-elle pas d’un auteur de bon sens ? Rien ne paraît gêné dans ce discours (Nodot veut dire dans ce fragment), et je ne vois pas que Pétrone se soit donné la torture pour écrire si naturellement. (Permis à Nodot de trouver naturel le style de ce fragment dont il est le père ; bien des lecteurs ne seront pas de son avis. ) Encolpe et Ascylte(après la querelle qu’ils ont eue au sujet de Giton, au chapitre x, et dans laquelle ils se sont dit toutes leurs vérités, et se sont traités réciproquement d’infâmes débauchés, d’assassins et de coupe-jarrets)se rendent en pèlerinage au château de Lycurgue, où ils trouvent bonne compagnie(c’est-à-dire une compagnie digne d’eux)Lycas qui, selon les apparences, y avait aussi peu affaire que la coquette Tryphène. Lycas, Encolpe, Giton et Tryphène, ne trouvant pas qu’on vécût assez librement chez Lycurgue, prirent le partides’en aller à la maison de Lycas, où ils espéraient d’être plus à leur aise, et comptaient de faire meilleure chère. —Je vous avoue que vous commencez à m’embarrasser pour vous répondre ; tantôt je vous vois si confus, que j’ai peine à'débrouiller ce que vous prétendez montrer clairement ; et tantôt vos con-naissances sont si bornées, qu’il ne leur est pas permis de parvenir à celle de l’auteur : car de croire qu’il y ait de la malice en votre fait, je ne puis me l’imaginer. Toutefois, comment se peut-il faire, sans ma-lice ou sans ignorance, que vous donniez un tout autre sens au texte (que celui qu’il renferme ? (Nodot se fâche, comme on voit ; ce n’est pas la meilleure manière de répondre ; et ne pourrait-on pas lui dire, comme ce philosophe qui vit tomber la foudre à ses pieds au moment où il parlait contre les dieux :Bon Jupiter ! lu te fâches ; donc tu as tort ?) Les trois vols que font Encolpe, Ascylte et Giton sont tout à fait impossibles.— Il n’y a que deux vols, vous n’en trouverez pas davantage. (J’en demande bien pardon à Nodot, il y a trois vols ; il y eu a même quatre : 1° le vol du voile et du cistre d’isis ; 2° celui des effets les plus précieux de la campagne de Lycurgue ; 3° la bourse qu’Ascylte ramasse à terre, et avec laquelle il s’enfuit aussitôt,crainte de réclamation ;4° et enfin, le superbe manteau qu’Encolpe détache de la selle d’un cheval, et qu’il emporte dans la forêt prochaine. ) Est-il vraisemblable que deux hommes aillent dans un vaisseau, et que, sans être aperçus des matelots qui les reçoivent et leur font honneur, ils s’enfuient chargés de marchandises ? L’autre vol a quelque chose de plus surnaturel. Encolpe et Giton sont enfermés dans une chambre entourée de gardes : Ascylte vient pendant que ces gardes sont endormis ; il ouvre la porte dont il brise la serrure, et, pendant tout ce bruit, les gardes continuent à dormir sur les deux oreilles. —C’en est assez, je vous arrête encore. Pour faire connaître que vous avez aussi falsifié cette ci-talion, lisons ce fragment. Il y est dit qu’Ascyltle vint pour délivrer ses amis, et que, voyant les gardes endormis, il ouvrit la porte avec un morceau de fer ; et cela est aisé à comprendre. (Pas si facile à comprendre. Il fallait que ces gardes fussent bien négligents, pour s’endormir près d’une porte qui n’était fermée qu’avec un verrou de bois,ligneum claus-trum ;d’ailleurs il y a dans le texte même de Nodot :Serraque delapsa nos excitavit.Comment se fait-il que la chute de celte serrure réveille Encolpe et Giton sans interrompre le sommeil des gardes ? ). A cela que répond Nodot ? — L’auteur, dit-il, le marque précisément :Ob pervigi-lium altus custodes habebat somma.Considérez que Pétrone (ou plutôt Nodot) a tout prévu. Les gardes avaient veillé fort tard, et ils étaient alors dans le premier sommeil, que certaines gens ont si dur, qu’on peut les toucher et les pousser même fortement sans qu’ils s’éveillent, (Cela est vrai ; mais n’est-ce pas le cas de dire avec Boileau : Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ? ) Nous ne poursuivrons pas ces citations qui fatigueraient le lecteur ; nous avons voulu seulement lui donner une idée de la polémique de Nodot contre un des plus redoutables adversaires deses fragments.Bur-mann, dans sa préface, prouve peut-être encore plus clairement par les gallicismes sans nombre, et même les solécismes dont ces fragments sont remplis, qu’ils ne peuvent être de Pétrone. Nous aurons probablement l’occasion de revenir plus tard sur lesObservationsde Breugières, à'propos des autres interpolations de Nodot que nous trouverons dans les chapitres suivants.

[modifier] CHAPITRE CVII.

Me, utpote hominem non ignotum, elegerunt. —Eumolpe adresse à. Lycas un discours selon toutes les règles de l’art oratoire. Il commence par un exorde insinuant et modeste, où il établit que lui, l’avocat des coupables, n’est pas un homme inconnu à Lycas, à la fois juge et partie dans cette cause ; ensuite, pour l’intéresser davantage en faveur de ses clients, il lui rappelle qu’ils ont été autrefois ses amis intimes,amicissimi.Puis arrivant, sans autre préparation, au fait principal, il adresse à Lycas cette question :Vous croyez peut-être que c’est le hasard qui a conduit ces jeunes gens sur votre bord ?Et il répond aussitôt à cette objection par une raison convaincante : c’est qu’iln’est pas un seul passager qui ne s’informe avant toutes choses du nom de celui à qui il va confier son existence.Donc Encolpe et Giton savaient que le vaisseau sur lequel ils s’embarquaient appartenait à Lycas, et cependant ils n’ont pas hésité à y monter ; donc ils n’avaient d’autre but, en faisant cette démarche spontanée, que de le fléchir et de rentrer en grâce avec lui. Mais Eumolpe sent que cet argument n’est pas inattaquable, comme nous le verrons bientôt ; et,. pour Tétayer, il entre dans plusieurs considérations. D’abord, c’est que Lycas n’a pas le droit d’empêcherdes hommes libresde naviguer où bon leur semble. Secondement, c’est que, lors même que ce seraient des esclaves,le maître le plus cruel pardonne à son esclave fugitif que le repentir ramène à ses pieds.Enfin,comment ne pas pardonner à un ennemi qui se livre à notre merci ?Alors Eumolpe, résumant tous ses moyens de défense, interpelle son juge :Vous voyez, suppliants devant vous, des jeunes gens aimables, bien nés, etc.Avant de terminer, Eumolpe, prévoyant que Lycas lui objectera surtout le déguisement d’Encolpe et de Giton, et le crime dont ils se sont rendus coupables en se faisant tondre sur son bord, se hâte d’aller au-devant de ce reproche, en disantque c’est pour se punir de l’offense qu’ils ont faite à Lycas et à Tryphène, que ces jeunes gens, nés libres, ont fait graver sur leur front ces honteux stigmates de la servitude. Lycas, comme on le pense bien, n’est pas dupe d’une pareille ruse,et réduit,comme il le dit,les arguments d’Eumolpe à leur juste valeur ;mais nous ne le suivrons pas dans sa réponse nerveuse, brusque et concise, comme il convenait à un homme de son caractère. Cependant Eumolpe ne se tient pas pour battu, et répond, tant bien que mal, à Lycas. Mais toute son éloquence ne peut parvenir à désarmer la colère de ce marin qui persiste dans son premier arrêt, et exige le supplice des coupables. Ou je me trompe, ou tout ce plaidoyer, pour et contre, est traité avec beaucoup d’esprit, et offre une scène pleine de naturel et de vérité. Quae salamandra supercilia excussit tua ? —La salamandre est un animal de la figure du lézard, excepté qu’elle a la tête plus large et la queue plus longue. Les anciens prétendaient que le sang de cet animal, et même sa salive, avaient la propriété de faire tomber les cheveux ou le poil aux endroits qui en étaient frottés, comme si le feu y avait passé. Dioscoride (liv. I, ch. 54) dit qu’il suffit pour cela de se frotter avec le sang de la salamandre ; d’autres ajoutent qu’il faut la faire mourir dans l’huile et se servir de cette huile. On sait d’ailleurs que la salamandre passait, pour incombustible. Pline l’Ancien prétend (liv. XXIX, ch. 23) qu’il suffit de frotter quelque partie du corps que ce soit, même le bout du pied, avec de la salive de salamandre, pour que le poil tombe à l’instant de tout le corps :Quum, saliva ejus (salamandrœ) quacumqae parte corporis, vel in pede imo respersa, omnis in toto corpore defluat pilus.

[modifier] CHAPITRE CVIII.

Multi ergo utrinque semimortui labuntur : —Je ne sais pas pourquoi Gronove et Burmann se tourmentent pour corriger ce motsemimortuique portent tous les anciens manuscrits, et essayent de lui substituersine mora,qui ne signifie rien, ousine morte,qui n’est guère plus intelligilible. Ils l’ont si bien senti, qu’ils se voient forcés, par cette correction, de changer les mots suivantscruenti vul-neribus,et de lireincruenti vulneribus,oucruenti sine vulneribus ;ce qui est presque une absurdité : car, s’il y a du sang de répandu, il y a des blessures, quelque légères qu’elles soient. Je ne vois pas non plus sur quoi ils se fondent pour prétendre que toute cette scène de tumulte n’est qu’un combat pour rire. Il est vrai que Pétrone en fait un récit plaisant ; mais cela n’empêche pas qu’il n’y eut de bons coups donnés de part et d’autre, comme cela arrive souvent eu pareil cas, quoique tout finisse par s’arranger à l’amiable. L’auteur le dit positivement :Quum appareret futurum non stlatarium bellum. — Stlatarius, de stlata,espèce de navire plus large que profond, et dont, pour cette raison, la marche était très-lente. Ainsinon stlatarium bellumsignifieraune guerre qui n’est pas lente,ouune guerre vigoureuse. Heu ! mihi fata H os inter fluctus quis raptis evocat armis ? —Cette phrase, quoique difficile et embrouillée, peut cependant se construire et s’expliquer ainsi :Quis(sous-entenduvestrum) evocat fata mihi,appelle la mort sur ma tête,inter hos fluctus,au milieu des flots qui nous entourent,raptis armis,en prenant les armes !Cui mors una non est satis ?A qui une seule mort ne suffit-elle pas ?

[modifier] CHAPITRE CIX.

Pelagiœ consederant volucres, quas textis urundi-nibus, etc.Ces roseaux étaient si adroitement préparés, qu’on les allongeait ou qu’on les diminuait à volonté ; si bien qu’en mettant au bout une petite baguette enduite de glu, on les approchait insensiblement des oiseaux sans qu’ils s’en aperçussent, et on les prenait de la sorte. La facilité que ces gluaux avaient de s’allonger les avait fait nommercres-centes,Martial l’explique clairemenl, livre IX, épigramme 55 : Aut crescente levis traheretur arundine prœda, Pinguis et implicitas virga teneret aves. Jam Tryphaena Gitona extrema parte potionis spargebat. —Cette manière de plaisanter a existé de tout temps, et elle était fort en usage chez les Romains, qui, dans leurs banquets, s’amusaient souvent à jeter au nez des spectateurs le fond de leurs verres : Ils avaient même dressé à ce manége les éléphants destinés aux jeux publics, comme Élien le rapporte dans sonHistoire des animaux(liv. II, ch. 2). Cependant, selon Gonsalle de Salas, on pourrait aussi entendre ce passage en ce sens, que Tryphène présentait à Giton le reste du vin qu’elle avait bu ; ce qui serait plus délicat et plus galant, quoiquespargebat parte extrema potionispuisse difficilement se traduire ainsi. Quoi qu’il en soit, voici une anecdote assez curieuse que Caïus Fortunatius rapporte à ce sujet :Une femme galante avait trois amants ; se trouvant un jour à table avec eux, elle baisa le premier, donna le reste de son verre au second, et couronna le troisième.On demande quel est celui qu’elle aimait le plus. Je réponds, sans hésiter : celui à qui elle donne à boire le reste de son verre. En effet, couronner un homme est peut-être un témoignage d’estime ou de simple amitié ; en embrasser un autre, cela suppose sans doute de la tendresse pour lui ; mais donner à son amant le reste de son verre, c’est une preuve d’amour bien plus intime. Ovide me confirme dans cette opinion par ce précepte de sonArt d’aimer(liv. I, v. 575) : Fac primus rapias illius tacta labellis Pocula ; quaque bibet parle puella, bibas.

[modifier] CHAPITRE CX.

Corymbioque dominae pueri adornat caput. —Ce n’est pas d’aujourd’hui, comme l’on voit, que les femmes et même bon nombre d’hommes, s’efforcent, par mille inventions, de tromper les yeux, et empruntent le secours de l’art pour cacher leurs défauts naturels. M. de Guerle, mon beau-père, dans son Eloge des perruques,prouve que les chevelures postiches sont presque aussi anciennes que le monde. Comme cet ouvrage, tiré à un petit nombre d’exemplaires, est devenu fort rare, on me permettra d’en extraire un assez long fragment qui offrira au lecteur une histoire complète de la perruque chez les anciens. Cette citation aura d’ailleurs l’avantage de jeter un peu de gaieté dans ces notes. On y trouvera, je pense, une plaisanterie fine et légère, jointe à une éruditon variée, sans être superficielle. Écoutons le moderne Mathanasius. « J’ignore pourquoi les jésuites de Trévoux, Furgaut et plusieurs autres, ont prétendu qu’il n’y avait pas chez les anciens de (êtes à perruque. L’histoire, la poésie, la tradition et les monuments déposent contre leur témoignage. L’un de nos plus graves historiens, Legendre, l’a solennellement réfuté, en attestant que la perruque était commune chez les Romains et chez les Grecs. A l’autorité de Legendre se joint celle du savant auteur dont l’ouvrage a pour titre :Mœurs et usages des Romains :ce fut, dit-il, vers le commencement de l’empire que s’introduisit à Rome l’usage commode des perruques. Ménage, dans sonDictionnaire étymologique,et Saint-Foix ont également reconnu l’antiquité de la perruque. « Quelle ville fut son berceau ? La perruque eut le sort d’Homère, et la question reste à résoudre. Dans sa glose sur leLivre des Rois,un rabbin, grand commentateur, voulant rapporter à son pays l’honneur d’une découverte aussi utile, attribue l’invention des perruques à Michol, fille, comme ou sait, du roi Saül. Dans ce système, la perruque serait juive, et n’aurait guère que deux mille huit cent cinquante-huit ans, à quelques jours près. Ce calcul me parait mesquin. Et puis cette peau de chèvre dont Michol, pour sauver son pauvre mari des fureurs de Saül, s’avisa de coiffer une statue, quelle ressemblance avait-elle, je vous prie, avec une perruque ? La prétention du rabbin est donc sans fondement. Dans son épithalame pour Julie, saint Paulin s’est permis, il est vrai, de dire, en parlant des filles de Sion : Quaeque caput passis cumulatum crinibus augent, Triste gerent nudo vertice calvitiem. Ou, comme le traduit un de nos vieux poëtes : Pour les punir d’avoir porté perruque, Le Seigneur Dieu va mettre à nu leur nuque. Mais ce distique ne peut tirer à conséquence. Saint Paulin n’avait d’autre but que d’empêcher Julie de se damner pour une perruque : il faut bien lui pardonner l’anachronisme en faveur de l’intention. « Les historiens profanes n’ont pas été plus heureux dans leurs recherches. Je ne vois pas sur quelle autorité pouvait se fonder Cléarque, par exemple, quand il plaçait chez les Lapygiens, c’est-à-dire dans l’ancienne Pouille, la première tête à perruque. Selon moi, l’origine des perruques se perd dans la nuit des temps ; elles durent naître chez les femmes avec l’envie de plaire. Fille de la coquetterie, la perruque est donc aussi ancienne que le monde. C’est aussi le sentiment de Rangon, dans son traitéde Capillamentis ;et ce sentiment est d’autant mieux motivé, qu’il repose sur une certitude morale qui, dans cette occasion, vaut bien toutes les certitudes physiques et métaphysiques possibles. Mais ne nous brouillons pas avec les chronologistcs ; dans leur mauvaise humeur, ils pourraient nous accabler sous le poids des chiffres. Abandonnons-leur donc les temps fabuleux de la perruque, et descendons au siècle de Cyrus. « Au rapport de Posidippe, cité par Élien (liv. I, en. 26 de sesHistoires diverses),la parure ordinaire de la belle Aglaïs, fille de Mégacle, contemporain de Cyrus, était une perruque ornée d’une aigrette. Qui ne sait qu’aux funérailles d’Adonis, les Phéniciennes devaient à la déesse Ergetto, la Vénus de Tyr, le sacrifice de leur pudeur, ou celui de leurs cheveux ? Assurément, les Phéniciennes ont porté perruque. Cette assertion, fondée sur la présomption de leur sagesse, devient une démonstration par le témoignage de Saint-Foix. Voici comme il raconte la chose dans sesEssais sur Paris.Après avoir parlé de l’embarras où l’alternative plaçait sans cesse la pudeur des beautés de Tyr et de Sidon, il ajoute : « L’argent que quelques-unes recevaient pour prix de leurs complai-« sances appartenait à la déesse ; c’était le casuel des prêtres. Un par-«ticulier, peut-être un mari, un jaloux, imagina les perruques, et le « proposa aux femmes qui ne voulaient ni se prostituer, ni perdre leurs « cheveux. L’invention parut commode, mais elle excita la réclamation " des prêtres ; ils décidèrent que les perruques pouvaient nuire à leurs « droits, et les perruques furent défendues. » Quelle rude épreuve pour la chasteté des Phéniciennes ! « Mausole, roi de Carie, aimait beaucoup l’argent, et ses peuples aimaient presque autant leurs cheveux. Que fit Mausole ? Aristote nous l’apprend{Économ. ,liv. II). En vertu d’un ordre secret du roi, les magasins se remplissent tout à coup de perruques achetées au rabais chez les nations voisines. A peine furent-elles toutes accaparées, qu’un édit solennel vint condamner les têtes lyciennes, sans distinction d’âge ni de sexe, à se faire tondre dans les vingt-quatre heures. La désolation fut extrême ; mais il fallut obéir : un refus eut attiré plus que la perte des cheveux. Alors les magasins s’ouvrent, les perruques sont mises à l’enchère, la concurrence en élève le prix à un taux excessif ; et voilà le trésor du prince enrichi de plusieurs millions. Ce roi-là savait spéculer sur le luxe ; et le monopole des perruques ne l’a pas rendu moins célèbre que le monument superbe où la chaste Artémise le lit loger quand il fut mort. « Si l’on en croit Suidas et Tite-Live (liv. XXI), Annibal, ce guerrier non moins fameux par ses ruses que par son courage, afin de mieux échapper aux embûches des Gaulois, changeait souvent d’habits et de perruques. Appien{Histoire de là guerre d’Espagne,ch. IX) dit que, pour jeter l’épouvante dans les rangs ennemis, les Ibères, sous la conduite de Viriatus, arborèrent des perruques à longues queues. Les lois assy- riennes défendaient aux jeunes gens des deux sexes de se marier avant d’avoir coupé leurs cheveux, et de les avoir appendus dans le temple de Bélus, en l’honneur de l’immortel brochet Oannès. Tous les mariages se faisaient donc à Babylone, en perruque. Le même usage avait lieu chez les Grecs de Trézènes ; mais là, c’était au pudique Hippolyte qu’étaient consacrées les dépouilles des têtes vierges. VoyezHistoire de la déesse de Syrie,faussement attribuée à Lucien. « Héritiers des arts, enfants de l’Egypte et de la Phénicie, les Grecs ne pouvaient manquer d’être excellents perruquiers. La perruque se nommait chez euxyftiiyri(imposture) ; c’est Ménage qui nous l’apprend. Et qu’est-ce en effet qu’une perruque, sinon l’officieux mensonge d’une chevelure artificielle ? D’après quelques passages de Thucydide(Préface de la Guerre du Péloponnèse),on voit que les jeunes Athéniennes préféraient, parmi les perruques, celles dont les tresses blondes, repliées sous un réseau transparent, s’y cachaient à moitié pour briller davantage. D’autres aimaient à ramener ces tresses sur le sommet du front, où des aiguilles d’or les tenaient arrêtées. La tête de ces aiguilles avait la forme de cigales auxquelles il ne manquait que la voix, et qui, dans un balancement perpétuel, semblaient toujours prêtes à s’envoler. Les petits-maîtres, du temps d’Aristophane, avaient mis à la mode la coiffure d’enfant, ou la perruque à la jockei : c’était celle de l’efféminé Cratinus ; et, si l’on en croit Ovide, Sapho, pour plaire à Phaon, plaçait dans sa perruque des poinçons garnis de perles. " II est évident qu’à Home la mode des perruques était devenue générale vers les derniers temps de la république. Tibulle, Ovide, Properce et Gallus ont chanté les perruques de leurs maîtresses, dans une foule de jolis vers. Il fallait, dit un grave académicien (l’abbé Nadal,Dissertation sur le luxe des daines romaines),il fallait, pour l’ornement d’une tête romaine, les dépouilles d’une infinité d’autres têtes. Tantôt les che- veux flottaient sur les épaules au gré des vents, tantôt ils s’arrondissaient en boucles sur un sein d’albâtre. Souvent on en tressait des couronnes ; quelquefois ils s’élevaient à pic, et laissaient à découvert l’ivoire d’un joli cou. Ce fut Plotine, femme de Trajan, qui introduisit à Rome ces perruques àl’Andromaque,dont parle Juvénal dans sa sixième satire. Elles s’élevaient par étages sur le devant de la tête, et formaient une espèce de turban à triple rouleau : c’était la coiffure favorite des femmes à petite taille. L’illustre Adrien Valois a recueilli quatorze médailles d’impératrices romaines ; et, sur chacune de ces médailles, on voit une perruque différente. Les dieux même honoraient les perruques d’une protection spéciale. Les prêtres de Diane, selon saint Maxime (dans sesHomélies),portaient une perruque courte à cheveux hérissés. La coquetterie, si l’on en croit Dion Chrysostome{Oratio de cultu cor-poris),s’était glissée jusque sur les autels. C’est là que la majesté des dieux s’accroissait encore de la majesté des perruques. On murmura plus d’une fois tout bas contre Apollon qui, non content de briller dans les cieux par sa chevelure d’or, accaparait encore sur la terre, pour parer ses images, les plus belles perruques de Rome. Les prêtres de la bonne Cybèle tenaient en réquisition permanente le génie des coiffeuses ; ils leur disputaient, souvent avec avantage, l’honneur de rajeunir, à l’aide des colifichets de la mode, les vieux attraits de la mère des dieux. L’aiguille dont ils se servaient pour la coiffer était devenue miraculeuse, et Servius la place à côté du sceptre de Priam et du bouclier de Romulus, parmi les gages de la gloire et de la durée de l’empire romain. Mais de toutes les perruques divines, nulle n’était plus imposante que la perruque de JupiterMulti-comans. " Martial, plus malin que galant, critiqua seulement l’abus des perruques. Tête chaussée !calceatum caput !s’écriait-il quelquefois (liv. XII, épigr. 45). Seize siècles avant que Boileau eût plaisanté l’abbé Pochetto sur ses sermons d’achat, Martial avait déjà dit, à peu près de même (liv. VI, épigr. 12) : Jurat capillos esse, quos emit, suos Fabulla : numquid illa, Paulle, pejerat ? nego. Plus loin, il ajoute (liv. XII, épigr. 23) : Dentibus, atque comis, nec te pudet, uteris emptis : Quid facies oculo, Laelia ? non emitur. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Il est clair que Martial n’en voulait qu’aux vilaines têtes à perruque. « Les médailles nous montrent les têtes impériales d’Othon, de Commode, de Poppée, de Julie, de Lucile, ornées decapillaments :c’était le nom générique des perruques romaines. Les petites-maîtresses avaient sur leur toilette diverses espèces de perruques pour les différentes heures du jour. Elles portaient en chenille legalericon :c’était une sorte de petit casque qui donnait à leurs traits, avec un air cavalier, quelque chose de plus piquant. Lecorymbionétait pour les visites d’étiquette, les promenades et le spectacle. Cette coiffure d’apparat avait un volume immense ; elle ressemblait assez à celle des Bacchantes. Othon, au rapport de Suétone, se servait dugalericonpour cacher sa calvitie ; Cali- gula, sous la même perruque, courait lutiner dans l’ombre les prostituées de Rome ; et Messaline, abaissant, la nuit, devant la coiffure blonde des amours, la majesté du diadème, allaitincognitoprovoquer dans les camps les robustes caresses des soldats romains (voyezla satire VI de Juvénal). Mais la perruque la plus fameuse de l’antiquité fut, sans contredit, la perruque de l’empereur Commode. La description élégante que Lampride en a faite dans la vie de cet empereur (Historiae Âugustae scriptores),lui assure l’immortalité : c’était lecorymbion,mais lecorymbiondans tout son éclat. Il faut voir dans l’historien ce prince, apparemment seul avec ses remords et ses craintes, n’osant confier son cou royal au rasoir d’un barbier, ni son front même à l’aiguille des coiffeurs, se brûlant lui-même les cheveux et la barbe, ajustant devant son miroir sa vaste perruque, l’abreuvant de parfums et d’essences, et répandant sur elle des flots de poudre d’or. « Les chevelures allemandes et gauloises étaient les plus recherchées des perruquiers romains ; leur couleur approchait de celle de l’or. En vain le déclamateur Sénèque (épître cxv, etde la Brièveté de la vie)gourmanda les perruques ; on ne l’écouta même pas. L’éloquence chrétienne de Tertullien, dans son traitéde la Toilette des dames,chapitre VII, ne fut pas plus heureuse. Clément d’Alexandrie, dans sesStro-matesouTapisseries ;Grégoire de Nazianze, dansl’Éloge de Gorgonie,sa sœur ; saint Ambroise, dans son livrede la Virginité ;saint Jérôme, dans ses brûlantes Epitres,ne produisirent pas plus d’effet. Ces bons Pères eurent beau nommer les perruquesfourreaux de têtes, dépouille des morts, édifices de prostitution, tours de Satan ;ils eurent beau vouer aux flammes de l’enfer les chevelures postiches, et ceux ou celles qui les portaient, la perruque n’en courut pas moins conquérir l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; et l’univers fut peuplé de têtes à perruque, à'la barbe des saints et des philosophes, « C’était surtout les jours de fêtes que brillaient les perruques. Aux calendes de janvier, c’est-à-dire aux premiers jours de l’an, l’étrenne la mieux reçue était une perruque. Si lesMatronalesétaient la fêle des dames, elles étaient donc aussi la fête des perruques (Ovide,Fastes,liv. m). Pendant la célébration des Bacchanales, ou, si vous youlez, à l’époque du carnaval romain, la perruque jouait encore un grand rôle ; on y voyait les hommes se mêler aux Bacchantes, la main armée de torches, et la tête affublée de perruques de femmes (S. Astère,llom. in fest. kalend. ).Lisez l’Ane d’ord’Apulée, livre XI : vous y verrez, aux processions de la déesse Isis, un dévot africain paraître en escarpins dorés, en robe de soie traînante, chargé de bijoux et de pierreries, agi- tant avec mollesse les ondes de sa perruque, et contrefaisant la démarche d’une petite-maîtresse. Il paraît que la coiffe des perruques romaines était une calotte de peau de bouc (Martial, liv. XII, épigr. 45). Elle s’a-justait avec tant de dextérité, qu’on distinguait à peine si la coiffure était postiche. Mais l’art des perruquiers ne tenait pas toujours ferme contre l’opiniâtreté des vents ; et Festus Avienus(carmen x)nous a conservé 1’anecdote d’un cavalier dont une bise incivile mit tout à coup le chef à nu, aux éclats de rire des malins spectateurs. Tel était l’engouement, que le front chauve qui ne pouvait atteindre au prix courant des perruques voulait du moins en arborer l’image. Martial (liv. VI, épigr. 57), Farnabe, et Turnèbe(Adversar. ,cap. XXVII) nous l’apprennent : on se peignait la tête avec des pommades de diverses couleurs ; on donnait à ces croûtes parfumées la figure d’une perruque, et les sillons onduleux dont on savait les orner jouaient, dit-on, au parlait les tresses de cheveux naturels. Après cela, continue Martial, pour raser, en un moment et sans risque, la plus belle fêle du monde, il suffisait d’une éponge. « Comment les anciens n’auraient-ils pas aimé les perruques ? les cheveux étaient ce qu’ils avaient de plus cher ; et cependant il fallait sans cesse les sacrifier pour en semer le tombeau des morts. Teucer, dans Sophocle(Ajax furieux,acte IV, sc. 6), dit au jeune Ajax, en lui montrant la tombe de son père : « Venez, enfant ; approchez, en posture de suppliant, de celui qui vous donna le jour ; demeurez-y les yeux " tournés vers votre père, ayant en main l’humble offrande de mes « cheveux, de ceux de votre mère, et des vôtres. » Dans le même tragique, Electre (acte I, sc. 5), voyant Chrysosthémis, sa soeur, apporter au tombeau d’Agamemnon les présents de Clytemnestre, s’écrie : «Pen-« sez-vous que ces hypocrites offrandes puissent expier le meurtre de « mon père ? Non, non, il n’en sera rien. Laissez là ces dons stériles ; « faites mieux : coupez vous-même ces boucles de cheveux, et joignez-" les aux miens. Hélas ! il m’en reste peu, je les ai déjà sacrifiés ; mais " enfin j’en offre le reste, et leur dérangement montre assez ma dou" leur. » On devait encore se couper les cheveux dans le deuil. Aussi, dans l’Orested’Euripide (acte II, sc. I), le chœur chante-t-il : « Voilà « Tyndare, ce Spartiate chargé d’années, qui s’avance d’un pas préci-" pité, couvert de noirs vêtements, et la tête rasée dans le deuil où sa « fille le plonge. » Dans la même pièce (acte I, sc. 3), Electre, toujours plaintive, accuse Hélène de manquer aux bienséances, parce qu’elle n’a coupé que l’extrémité de ses cheveux après la mort d’une de ses sœurs : « Voyez, dit-elle, avec quel artifice cette femme vient de couper l’ex- " trémité de ses cheveux sans nuire à sa beauté ! Elle est toujours ce « qu’elle lut autrefois ! Puissent les dieux te détester, ô toi qui as perdu, « moi, mon frère, la Grèce entière !. . . Ah ! malheureuse que je suis ! » A la mort de Masistius, dit Hérodote, livre IX, les Perses, pour marquer leur chagrin, non-seulement se rasèrent la tête, mais ils coupèrent encore le poil à toutes leurs montures : c’est l’expression de Lamothe-Le-Vayer. La douleur, comme tous les extrêmes, est de courte durée ; elle n’attendait pas, pour s’envoler, que les cheveux eussent repris leur grandeur naturelle. Comment rappeler alors les jeux et les ris autour d’une tête tondue ? c’eût été la chose impossible ; mais on prenait perruque, et toute la bande des amours, selon l’expression du bon La Fontaine, revenait au colombier. " Un nouveau motif de tendresse pour les perruques chez la docte antiquité, c’était la haine religieuse qu’on y portait aux tètes chauves. Qui ne sait que César lui-même, César au milieu de. sa gloire, vit les brocards de ses soldats poursuivre son front chauve jusque sur son char de triomphe ? « Voici le chauve adultère, criaient-ils en choeur ; maris, « cachez vos femmes ! »Calvum mœchum duximus ;mariti, servate uxores !César,. sans cheveux, paraissait d’autant plus ridicule, que le nom même de César rappelait l’idée d’une belle chevelure. Celle de son aïeul était encore célèbre, et ce fut elle, dit-on, qui mérita à cet ancêtre du dictateur le surnom de César.Cœsar a caesarie dictus.Pour consoler le vainqueur du monde, et dérober sa calvitie il la malignité romaine, le sénat permit à César de porter perpétuellement une couronne de lauriers. Un sénatus-consulte fit ainsi de cette couronne la perruque des héros. Si les couronnes étaient aujourd’hui parmi nous à la mode, combien de simples soldats français pourraient porter, sans être chauves, la perruque de César ! » Immo supercilia profert de pyxide. —On voit maintenant, par ces motssupercilia profert de pyxide,que les dames romaines portaient aussi des sourcils postiches. Martial (liv. IX, épigr. 37) parle d’une coquette qui avait des cheveux, des dents et des sourcils de contrebande : Quum sis ipsa domi, mediaque ornere Suburra, Fiant absentes et tibi, Galla, comae ; Nec dentes aliter, quam serica, nocte reponas, Et jaceas centum condita pyxidibus : Nec tecum facies tua dormiat : innuis illo, Quod tibi prolatum est mane, supercilio. Quia flavicomum corymbion erat. —L’auteur soutient ici le caractère qu’il a donné à Tryphène, d’une femme de mauvaise vie, parce qu’il n’y avait que les courtisanes qui portassent des perruques blondes ; les matrones n’en mettaient que de noires : c’est pour cela que Juvénal, dans sa satire VI, vers 120, nous représente Messalinecachant ses cheveux bruns sous une perruque blonde : . Nigrum flavo crinem abscondente galero, pour aller dans une maison de prostitution se livrer à la brutalité publique.

CHAPITRE CXI.

Matrona quœdam Ephesi tam notœ erat pudicitiœ. —Ce conte dela Matrone d’Éphèsea été traduit ou imité dans toutes les langues ; et c’est le premier morceau duSatyriconqu’on ait fait passer dans la nôtre, comme on l’a vu dans lesRecherches sceptiques sur le Satyricon :un clerc, nommé Hébert, la rendit en vers français, vers l’an 1200. Ce sujet a aussi été traité pour la scène, et on lui doit un joli vaudeville. De tous les imitateurs de Pétrone, celui qui a le mieux réussi, c’est La Fontaine, dont on me permettra de reproduire ici le conte, fort joli, sans doute, mais peut-être trop prolixe, trop paraphrasé, et qui est loin, selon moi, de reproduire la piquante simplicité de l’original :

S’il est un conte usé, commun et rebattu,
C’est celui qu’en ces vers j’accommode à ma guise.
Et pourquoi donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t-elle point déjà produit assez d’écrits ?
Quelle grâce aura ta matrone
Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ?
Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes vers je l’aurai rajeunie.

Dans Éphèse il fut autrefois
Une dame en sagesse, en vertu sans égale,
Et, selon la commune voix,
Ayant su raffiner sur l’amour conjugale.
Il n’était bruit que d’elle et de sa chasteté ;
On l’allait voir par rareté ;
C’était l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !
Chaque mère à sa bru l’alléguait pour patron ;
Chaque époux la prônait à sa femme chérie :
D’elle descendent ceux de la Prudoterie,
Antique et célèbre maison.
Son mari l’aimait d’amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce serait un détail frivole.
Il mourut ; et son testament
N’était plein que de legs qui l’auraient consolée,
Si les biens réparaient la perte d’un mari Amoureux autant que chéri. Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Qui n’abandonne pas le soin du demeurant, Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant. Celle-ci, par ses cris, mettait tout en alarme, Celle-ci faisait un vacarme, Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ; Bien qu’on sache qu’en ses malheurs, De quelque désespoir qu’une âme soit atteinte, La douleur est toujours moins forte que la plainte, Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs. Chacun fit son devoir de dire à l’affligée Que tout a sa mesure, et que de tels regrets Pourraient pécher par leur excès : Chacun rendit par là sa douleur rengrégée. Enfin, ne voulant plus jouir de la clarté Que son époux avait perdue, Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté D’accompagner cette ombre aux enfers descendue. Et voyez ce que peut l’excessive amitié (Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie), Une esclave en ces lieux la suivit par pitié, Prête à mourir de compagnie ; Prête, je m’entends bien, c’ést-à-dire, en un mot, N’ayant examiné qu’à moitié ce complot, Et jusques à l’effet courageuse et hardie. L’esclave avec la dame avait été nourrie ; Toutes deux s’entr’aimaient, et cette passion Était crue avec l’âge au cœur des deux femelles : Le monde entier à peine eût fourni deux modèles D’une telle inclination. Comme l’esclave avait plus de sens que la dame, Elle laissa passer les premiers mouvements ; Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme Dans l’ordinaire train des communs sentiments. Aux consolations la veuve inaccessible S’appliquait seulement à tout moyen possible De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux. Le fer aurait été le plus court et le mieux ; Mais la dame voulait paître encore ses yeux Du trésor qu’enfermait la bière, Froide dépouille, et pourtant chère : C’était là le seul aliment Qu’elle prît en ce monument. La faim donc fut celle des portes Qu’entre d’autres de tant de sortes Notre veuve choisit pour sortir d’ici-bas. Un jour se passe, et deux, sans autre nourriture Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas, Qu’un inutile et long murmure Contre les dieux, le sort et toute la nature. Enfin sa douleur n’omit rien, Si la douleur doit s’exprimer si bien. Encore un autre mort faisait sa résidence Non loin de ce tombeau, mais bien différemment, Car il n’avait pour monument Que le dessous d’une potence : Pour exemple aux voleurs on l’avait là laissé. Un soldat bien récompensé Le gardait avec vigilance. Il était dit par ordonnance Que si d’autres voleurs, un parent, un ami, L’enlevaient, le soldat, nonchalant, endormi, Remplirait aussitôt sa place. C’était trop de sévérité ; Mais la publique utilité Défendait qu’on ne fît au garde aucune grâce. Pendant la nuit il vit, aux fentes du tombeau, Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau. Curieux, il y court, entend de loin la dame Remplissant l’air de ses clameurs. Il entre, est étonné, demande à cette femme Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs, Pourquoi cette triste musique, Pourquoi cette maison noire et mélancolique ? Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit Toutes ces demandes frivoles. Le mort pour elle y répondit : Cet objet, sans autres paroles. Disait assez par quel malheur La dame s’enterrait ainsi toute vivante. Nous avons fait serment, ajouta la suivante, De nous laisser mourir de faim et de douleur. Encor que le soldat fût mauvais orateur, Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie. La dame cette fois eut de l’attention ; Et déjà l’autre passion Se trouvait un peu ralentie : Le temps avait agi. — Si la foi du serment, Poursuivit le soldat, vous défend l’aliment. Voyez-moi manger seulement. Vous n’en mourrez pas moins. — Un tel tempérament Ne déplut pas aux deux femelles. Conclusion, qu’il obtint d’elles Une permission d’apporter son soupé : Ce qu’il fit. Et l’esclave eut le cœur fort tenté De renoncer dès lors à la cruelle envie De tenir au mort compagnie. — Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu : Qu’importe à votre époux que vous cessiez de vivre Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre, Si par votre trépas vous l’aviez prévenu ? Non, madame ; il voudrait achever sa carrière. La nôtre sera longue encor si nous voulons. Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la bière ? Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons. On ne meurt que trop tôt : qui nous presse ? attendons. Quant à moi, je voudrais ne mourir que ridée. Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ? Que vous servira-t-il d’en être regardée ? Tantôt, en voyant les trésors Dont le ciel prit plaisir d’orner votre visage, Je disais : Hélas ! c’est dommage, Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. — A ce discours flatteur la dame s’éveilla. Le dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira Deux traits de son carquois : de l’un il entama Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la dame. Jeune et belle, elle avait sous ses pleurs de l’éclat ; Et des gens de goût délicat Auraient bien pu l’aimer, et même étant leur femme. Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié, Sorte d’amour ayant ses charmes, Tout y fit : une belle, alors qu’elle est en larmes, En est plus belle de moitié. Voilà donc notre veuve écoutant la louange, Poison qui de l’amour est le premier degré ; La voilà qui trouve à son gré Celui qui le lui donne. Il fait tant qu’elle mange ; Il fait tant que de plaire, et se rend en effet Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait ; Il fait tant enfin qu’elle change ; Et toujours par degrés, comme l’on peut penser, De l’un à l’autre il fait cette femme passer. Je ne le trouve pas étrange : Elle écoute un amant, elle en fait un mari, Le tout au nez du mort qu’elle avait tant chéri. Pendant cet hyménée, un voleur se hasarde D’enlever le dépôt commis aux soins du garde : Il en entend le bruit, il y court à grands pas ; Mais en vain : la chose était faite. Il revient au tombeau conter son embarras, Ne sachant où trouver retraite. L’esclave alors lui dit, le voyant éperdu : — L’on vous a pris votre pendu ? Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ? Si madame y consent, j’y remédierai bien. • Mettons notre mort en sa place, Les passants n’y connaîtront rien. — La dame y consentit. 0 volages femelles ! La femme est toujours femme. Il en est qui sont belles ; Il en est qui ne le sont pas : S’il en était d’assez fidèles, Elles auraient assez d’appas. Prudes, vous vous devez défier de vos forces : Ne vous vantez de rien. Si votre intention Est de résister aux amorces, La nôtre est bonne aussi, mais l’exécution Nous trompe également ; témoin cette matrone. Et, n’en déplaise au bon Pétrone, Ce n’était pas un fait tellement merveilleux Qu’il en dût proposer l’exemple à nos neveux. Cette veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on lui vit faire, Qu’au dessein de mourir, mal conçu, mal formé ; Car de mettre au patibulaire Le corps d’un mari tant aimé, Ce n’était pas peut-être une si grande affaire : Cela lui sauvait l’autre, et, tout considéré, Mieux vaut goujat debout qu’empereur enterré. Cette imitation du conte de Pétrone inspire à M. Durand les réflexions suivantes : « Ce conte n’est que plaisant dans La Fontaine ; mais dans Pétrone il finit par un trait horrible et qui choque toutes les convenances. Son esprit, qui savait si bien sacrifier aux grâces, aurait dû lui fournir un dénoûment plus aimable. Suivant lui, c’est l’épouse consolée qui propose d’exhumer son mari et de l’accrocher au poteau dépouillé. Au moins le conteur français met cet avis odieux dans la bouche d’une esclave ; ce correctif même n’adoucit que faiblement, selon moi, l’horreur que cette circonstance inspire. » N’en déplaise à M. Durand, je ne suis pas de son avis. Le dénoû-ment du conte de Pétrone est tel qu’il devait être. Il voulait prouver, comme il le fait dire en propres termes à Eumolpe,qu’il n’y a pas de femme, quelque prude qu’elle soit, qu’une passion nouvelle ne puisse porter aux plus grands excès ;et pour prouver ce qu’il avance,je vais,ajoute-t-il,vous raconter un fait arrivé de nos jours.C’était, comme on le voit, un fait récent, un fait connu, notoire ; Pétrone n’était donc pas le maître d’en changer le dénoûment. D’ailleurs Flavius, au rapport de Jean de Sarisbéry, dans son traité deNug. cur. ,livre VIII, chapitre 11, assure que celte histoire est véritable, et quela veuve qui en est l’héroïne fut punie de son impiété, de son parricide et de son adultère, en présence du peuple ;ce sont ses propres termes :mulieremque impietatis suce, et sceleris parricidatis, et adulterii, in conspectu populi, luisse pœ-nas.Apulée a traité un sujet à peu près semblable au livre II de sonAne d’or,mais avec beaucoup moins d’enjouement et de grâce que Pétrone ; nous renvoyons, pour la comparaison de ces deux histoires, à l’excellente traduction d’Apulée donnée par M. Bétolaud. Il est facile de reconnaître, dans laMatrone d’Éphèse,l’origine d’un charmant épisode du conte deZadig,par Voltaire, celui de la prude, qui, croyant son mari décédé, consent à lui couper le nez dans son tombeau, pour guérir son amant d’une douleur de côté. Ne quis ad sepulturam corpora detraheret. —On refusait la sépulture à ceux qui avaient été condamnés au dernier supplice, et on les laissait suspendus au gibet pour épouvanter, par ce spectacle, lcs malfaiteurs qui seraient tentés de les imiter. Cela se pratique encore de nos jours en plusieurs endroits de l’Italie. Faciemque unguibus sectam,— Cette marque d’une extrême aflliction était une coutume que les femmes observaient pour témoigner l’excès de leur douleur. Mais la loi des Douze Tables abolit cet usage chez les Romains. Nec venit in inentem, quorum consederis arvis ? —Ce vers et le précédent sont empruntés au livre IV del’Enéide,où ils sont employés à peu près dans le même sens que Pétrone leur donne ici. Dans Virgile, Anne, conseillant à Didon de ne pas rejeter les services d’Ënée, qu’elle aime en secret, lui rappelle qu’elle est dans un pays barbare, etc. Ici une servante, qui ne se sent pas d’humeur à mourir de faim, tâche de décider sa maîtresse à se rendre aux empressements d’un jeune homme qui ne lui est pas indifférent ; et, pour y réussir, elle lui représente l’horreur du lieu où elle se trouve : elle lui a déjà dit précédemment, en citant un autre vers de Virgile : Id cinerem aut manes credis curare sepultos ? Croyez-vous qu’une froide cendre et des mânes inanimés se soucient de vos r’egrets ? Ne hanc quidem partem corporis mulier abstinuit. —Ce passage de notre auteur est remarquable par l’extrême retenue avec laquelle il exprime une idée assez gaillarde ; Pétrone parle dans la suite avec une égale pudeur de l’organe de la virilité, lorsqu’il dit :Quum a parte cor-poris quam ne ad cogitationem quidem admittere severioris notae homines solent, etc.Cet endroit et plusieurs autres prouvent que Pétrone, en nous offrant le tableau fidèle de la corruption des mœurs de son siècle, a cependant montré plus de retenue dans ses expressions que Martial, Catulle et plusieurs autres que je pourrais citer, et chez lesquels Nomen adest rebus, nominibusque pudor.

[modifier] CHAPITRE CXIII.

Et erubescente non mediocriter Tryphaena. —On se doute, d’après les mœurs dissolues que Pétrone attribue à Tryphène, que ce n’était pas par pudeur qu’elle rougissait à la fin du récit d’Eumolpe, mais plutôt au souvenir de quelque aventure semblable à celle de la matrone d’Éphèse, et où elle avait joué peut-être un rôle encore plus coupable. Expilatumque libidinosa migratione navigium. —C’est la première fois qu’il est fait mention du pillage de ce vaisseau dans les manuscrits authentiques. Lycas va y revenir dans le chapitre suivant :Vestem illam divinam, sistrumque redde navigio.C’est sur ces deux passages que Nodot s’est fondé, comme nous l’avons déjà dit, pour bâtir cette histoire du pillage qu’Encolpe et Giton font dans le vaisseau d’Isis au chapitre XI duSatyricon.C’était fort bien à Nodot de compléter leSatyriconpour le rendre plus intelligible ; mais il fallait se borner là, et ne pas chercher à donner le change aux lecteurs, en offrant ces suppléments comme l’œuvre même de Pétrone. Freinshemius et Brottier, savants illustres, qui écrivaient pour le moins en aussi bon latin que. Nodot, n’ont jamais cherché à attribuer à Quinte-Curce et à Tite-Live les suppléments qu’ils ont faits à'leurs ouvrages.

[modifier] CHAPITRE CXIV.

Inhorruit mare, nubesque undique adductœ obruere tenebris diem. —Cette description d’une tempête est tracée de main de maître, et annonce le poëte qui va bientôt nous offrir un tableau si vrai, si énergique, des maux de la guerre civile. Italici littoris Aquilo possessor.— Ces mots rappellent leNotus Adriœ arbiterd’Horace, et ce passage de Lucain, livre II, vers 454 : Ut quum mare possidet Auster Flatibus horrisonis. On trouve aussi dans Properce, livre I, élégie 18 : Et vacuum Zephyri possidet aura nemus. In mare ventus excussit, repetitumque infesto gurgite procella circum-egit, atque hausic. —N’est-ce pas là de la véritable poésie ? Cette image de la mer, qui ne semble un instant lâcher sa proie que pour la ressaisir et la plonger de nouveau dans l’abîme, est digne de Virgile, et rappelle ces beaux vers de l’Enéide,livre I, vers 114 : Ingens a vertice pontus In puppim ferit : excutitur, pronusque magister Volvitur in caput ; ast illam ter fluctus ibidem Torquet agens circum, et rapidus vorat aequore vortex. Prœteriens aliquis tralatitia humanitate lapidabit. —La religion païenne, par la loi appeléeJus pontificum,ordonnait, sous peine d’impiété, crime capital, à tous ceux qui trouvaient des corps sans sépulture, de les inhumer, parce que les anciens croyaient que Caron ne passait pas dans sa barque les atiies de ceux qui n’avaient pas reeu les honneurs funebres ; mais que ces ames restaient sur le rivage du Styx, expose^es a toutes les insultes des Furies qui venaient les tourmenter, On couvrait les eorps morts de mottes de terre ; mais si l’on ne pouvait s’en procurer, comme ici, par exemple, sur le bord de la mer, et si l’on n’avaitpas ce qui dtait nfoessaire pour les bruler, on les cachait sous un amas de cailloux : c’est ce que P(5trone appellelapidare.

[modifier] CHAPITRE CXV.

Ifirati erijo, quod illi vocaret in vicinia morlis, poema facere. —Cette preoccupation poetique, d’un homme oubliant fous les dangers qui 1’entourent, et composant des vers, memeau milieu d’une lempete, a ete’ admirablement de>. rite par Ovide dans sesTristes,livre 1, el^gie 10 : Quod facereni versus inter fera murmura ponli, Cyclades ^Egeas obstupuisse puto. Ipse ego nunc miror, tantis animique marisque Fluctibus ingeuiumsiion cecidisse meum. Seu stupor huic sludio, sive huio insania, nomen ; Omnis ab bac cura niens relevata niea est. Same ego nimbosis dubius jactabar ab Iloedis : Seepe minax Steropes sidere pontus erat. FuscabatquS diem custos Erymanthidos Ursae ; Aut Hyadas seevis hauserat Auster aquis : Ssepe maris pars intus erat ; tamen ipse trementi Carmina ducebam qualiacumque manu. Et Lycam quidem rorjus. . . . adolebat. —Il ne faut pas confondre, dans les auteurs lalins, ces trois mots, dont le sens est bien difftSrent :Pyra, rogus, buslum. — Pyrasignilie 1’amas de bois qui forme le bucher ;royus,le bueher ardent, etbustum,le bucher dej ; \ a demi consume’ par Ie feu. Virgile offre ces differentes nuances dansVtniide,livrc xi, vers 184 et suivants : Jam pater jEneas, jam curv6 in littore Tarchon Constituerepyras :huc corpora quisque suorum More tulere patrum : subjectisque ignibus atris Conditur in tenebras altum caligine cnfilum. Ter circumaccensos,cincti fulgentibus armis, Decurrererogos Tum littore toto Ardentes spectant socios,semiustaqueservant Susta

[modifier] CHAPITRE CXVl.

Aut captantur, aut captant. — Captare,tacher de Iromper quelqu’un ;capttiri,etre dup£ par quelqu’un, etre 1’objet de ses flatteries interessfies ;captator,un coureur de successions. Martial (liv. VI, épigr. 63) adresse ces vers à un certain Marianus, dont l’hé-ritage excitait la convoitise d’un de ces intrigants : Scis te captari : scis hunc, qui captat, avarum ; Et scis qui captat, quid, Mariane, velit. Pline l’Ancien (liv. XIV, ch. 1) s’élève en ces ternies contre cet infâme usage, de courtiser les vieillards pour obtenir un legs dans leur testament :Postquam coepere orbitas in auctoritate summa et potentiel esse, captatio in quœstu fertilissimo, ac sola gaudia in possidendo : omnes-que a maximo modo liberales dictœ artes, in contrarium cecidere, ac servitute sola profici coeptum. Et Ammien Marcellin (liv. XVIII, ch. 4) :Subsident aliqui copiosos homines, senes aut juvenes, orbos vel cœlibes, aut etiam uxores et liberos, ad voluntates condendas allicientes eos prœstigiis miris. Nemo liberos tollit :« personne ne lève ses enfants, » parce que la coutume, chez les Romains, était de poser à terre les enfants dès qu’ils étaient nés : si le père voulait prendre soin de leur éducation, il les levait et les embrassait ; au contraire, s’il n’était pas dans ce dessein, il les faisait exposer, et les laissait à qui les voulait prendre. Videbitis. . . . oppidum, tanquam in pestilentia campos. —Pétrone, en traçant cette affreuse caricature, songeait bien moins à Crotone qu’à la capitale de l’empire. Les descriptions que d’autres auteurs en ont faites sont d’une force de coloris également remarquable, et laissent de Rome une idée vraiment effrayante. Nous nous contenterons d’offrir à nos lecteurs le tableau suivant, tiré d’Ammien Marcellin, livre XIV, chapitre C : " Si vous Êtes, à votre arrivée à Rome, dit-il, conduit, comme un honnête étranger, chez un homme opulent, c’est-à-dire très-orgueilleux, vous serez d’abord reçu avec toutes sortes de politesses ; et, après avoir essuyé des questions auxquelles il faut le plus souvent répondre par des contes extravagants, vous vous étonnerez qu’un homme si considérable traite un simple particulier avec tant d’attention ; vous irez même jusqu’à vous accuser de n’Être pas venu dix ans plus tôt dans un si beau pays. Mais lorsque encouragé par ce premier accueil, vous retournerez le lendemain pour faire votre cour, vous resterez là comme un homme inconnu et qui tombe des nues, tandis qu’on se demandera tout bas d’où vous Êtes et d’où vous venez. A la lin, cependant, vous parviendrez à être reconnu et admis à la familiarité ; mais si, après trois ans d’assiduité, vous vous avisiez de vous éloigner le même espace de temps, on ne vous demandera pas à votre retour le motif de votre absence, car on ne s’en sera pas même aperçu. Bien plus, lorsque le temps viendra de donner ces repas si longs et si perfides pour la santé, on délibérera longtemps si, outre les convives d’obligation, on invitera encore quelque étranger ; et si, après un mûr examen, on veut bien s’y résoudre, celui-là seul sera admis qui, docte en fait de spectacles, monte une garde assidue chez les cochers du Cirque, ou qui est expert dans toutes les subtilités du jeu. Pour les hommes savants et vertueux, on les évite comme des ennuyeux et des trouble-fêtes. Que dirai-je de ces ridicules cavalcades de. nos riches fastueux, qui se divertissent à courir la poste dans les rues, au risque de se rompre le cou sur le pavé, traînant à leur suite une si grande quantité de domestiques, que, suivant l’expression du poëte comique, ils ne laissent pas même le bouffon pour garder la maison ? Et ce divertissement ridicule, les matrones elles-mêmes n’ont pas craint de l’imiter en courant aussi la ville dans des litières découvertes. Le char triomphal marche, au centre d’une armée d’esclaves ; et l’arrière-garde est formée par les eunuques, dont le nombre et la difformité nous font détester la mémoire de Sémi-ramis, cette reine cruelle, qui, la première, violant les lois de la nature, fit regretter à cette mère tendre, mais imprudente, d’avoir montré trop tôt, dans les générations à peine commencées, l’espoir des généra-lions futures. « Avec de pareilles mœurs, on croira facilement que les maisons où les sciences furent jadis cultivées ne sont plus maintenant que le réceptacle de plaisirs vains et frivoles ; de sorte qu’à la place des orateurs et des philosophes, on n’entend plus, du matin au soir, que le son des flûtes et le chant des musiciens. Pour les bibliothèques, elles sont plus closes et plus abandonnées que les sépulcres ; les orchestres, les instruments hydrauliques en ont pris la place. Enfin on en est venu à ce comble d’indignité, que, lorsque la disette a obligé de chasser de la ville les étrangers, cette loi a été exécutée a la rigueur pour tous ces hommes utiles qui enseignent les arts libéraux, tandis qu’on a conservé les mimes et les histrions, et que (ô honte ! ) trois mille danseuses ont été retenues dans la capitale, ainsi que leur cortége de musiciens et de choristes. Autrefois Rome était un asile assuré pour quiconque y portait les arts et l’industrie ; maintenant je ne sais quelle sotte vanité fait regarder comme vil et abject tout ce qui est né au delà du Pomérium. J’en excepte cependant les célibataires et tous ceux qui n’ont pas d’héritiers : ceux-là sont comblés d’attentions et de prévenances. Telles sont les mœurs des nobles ; pour le menu peuple, il passe souvent la nuit dans les cabarets, ou même dans les théâtres, à l’abri de ces toiles dont nous devons l’invention à Catulus, qui, le premier, introduisit à Rome cette recherche de commodités plus dignes de Capoue que de la ville de Romulus ; d’autres s’exposent des journées entières au soleil ou à la pluie, pour juger les cochers et disserter sur les événements du Cirque, etc. »

[modifier] CHAPITRE CXVIII.

Belli civilis ingens opus quisquis attigerit, etc. —Notre auteur fait ici une censure indirecte de laPharsalede Lucain ; mais Voltaire, dont l’autorité en matière de goût vaut au moins celle de Pétrone, en porte un jugement tout différent et tout à l’avantage de Lucain. La proximité des temps, dit-il, la notoriété publique de la guerre civile, le siècle éclairé, politique et peu superstitieux où vivait Lucain, ainsi que les héros de son poëme, la solidité de son sujet, ôtaient â.son génie toute liberté d’invention fabuleuse. La grandeur véritable des héros réels, qu’il fallait peindre d’après nature, était une nouvelle difficulté. Les Romains du temps de César étaient des personnages bien autrement importants que Sarpédon, Diomède, Mézence et Turnus. La guerre de Troie était un jeu d’enfants en comparaison des guerres civiles de Rome, où les plus grands capitaines et les plus puissants hommes qui aient jamais été se disputaient l’empire de la moitié du monde. « Virgile et Homère avaient fort bien fait d’amener les divinités sur la scène. Lucain a fait tout aussi bien de s’en passer. Jupiter, Mars, Vénus étaient des embellissements nécessaires aux actions d’Ënée et d’Agamemnon : on savait peu de chose de ces héros fabuleux ; ils étaient comme ces vainqueurs des jeux Olympiques que Pindare chantait, et dont il n’avait presque rien à dire. Il fallait qu’il se jetât sur les louanges de Castor, de Pollux et d’Hercule. Les faibles commencements de l’empire romain avaient besoin d’être relevés par l’intervention des dieux ; mais César, Pompée, Calon, Labiénus vivaient dans un autre siècle qu’Énée : les guerres civiles de Rome étaient trop sérieuses pour ces jeux d’imagination. Quel rôle César jouerait-il dans la plaine de Pharsale, si Iris venait lui apporter une armure, ou si Vénus descendait à son secours dans un nuage d’or ? « Ceux qui prennent les commencements d’un art pour les principes de l’art même sont persuadés qu’un poëme ne saurait subsister sans divinités, parce quel’Iliadeen est pleine ; mais ces divinités sont si peu essentielles au poème, que le plus bel endroit qui soit dans Lucain, et peut-être dans aucun poëte, est le discours de Caton, dans lequel ce stoïque ennemi des fables dédaigne d’aller voir le temple de Jupiter Ammon : Laissons, laissons, dit-il, un secours si honteux A ces âmes qu’agite un avenir douteux. Pour être convaincu que la vie est à plaindre, Que c’est un long combat dont l’issue est à craindre, Qu’une mort glorieuse est préférable aux fers, Je ne consulte point les dieux ni les enfers. Alors que du néant nous passons jusqu’à l’être, Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu’il faut connaître : Nous trouvons Dieu partout ; partout il parle à nous. Nous savons ce qui fait ou détruit son courroux ; Et chacun porte en soi ce conseil salutaire, Si le charme des sens ne le force à se taire. Pensez-vous qu’à ce temple un dieu soit limité ? Qu’il ait dans ces déserts caché la vérité ? Faut-il d’autre séjour à ce monarque auguste Que les cieux, que la terre, et que le cœur du juste ? C’est lui qui nous soutient ; c’est lui qui nous conduit ; C’est sa main qui nous guide, et son feu qui nous luit ; Tout ce que nous voyons est cet être suprême, etc. (Trad. de Brébeuf). « Ce n’est donc point pour n’avoir pas fait usage du ministère des dieux, mais pour avoir ignoré l’art do bien conduire les affaires des hommes, et de faire agir César, Pompée, Caton d’une manière conforme aux traits nobles et sublimes dont il s’est servi pour les peindre, que laPharsaleest si inférieure à l’Énéideet àl’Iliade.»

[modifier] CHAPITRE CXIX.

Orbem jam totum victor Romanus habebat. —Cette façon de parler, qu’on pourrait regarder comme une hyperbole ridicule, était familière dans la bouche des Romains. Les commentateurs et d’autres savants en rapportent un grand nombre d’exemples, tirés non-seulement des poëtes, mais aussi des orateurs et des historiens. Cicéron, parlant de Pompée, dit :Ses trois triomphes attestent que le globe de la terre est soumis à notre empire.Pompée lui-même donna ce titre fastueux à l’un de ses triomphes :De Orbe terrarum. Rien n’est plus fréquent, sur les anciens monuments, que cette manière de parler. De là ces épithètes derector, restitutor, locupletator orbis terrarum,qui sont si souvent données aux empereurs sur leurs médailles ; de là ce globe qui représente la terre et qui décore presque toujours les monuments qu’on leur a consacrés. L’empereur Antonin le Pieux, tout modeste qu’il était, n’a pas rougi de s’appeler lui-même le Maître de l’univers. Justinien, longtemps après la destruction de l’empire d’Occident, n’a pas hésité de nommer Rome la capitale du monde. Il paraît que le plus ancien auteur qui se soit servi de cette expression est Polybe, qui néanmoins y met un correctif, en disant que les Romains étaient maîtres de toutes les parties du monde alors connues. Depuis, les Romains s’accoutumèrent facilement à s’entendre traiter de maîtres du monde. Mais cette façon de parler, réduite à sa juste valeur, signifiait seulement l’empire romain,orbis romanus. Gravidis freta pressa carinis Jam peragebantur. —Le président Bou-hier, dont nous emprunterons plus d’une fois les savantes et judicieuses remarques sur le poëmede la Guerre civile,nous semble s’être grossièrement trompé dans l’interprétation qu’il donne de ce passage. Il litCarenisau lieu decarinis,et en fait un peuple au lieu d’une Botte : sa note est trop curieuse pour ne pas la rapporter en entier ; elle prouvera combien la manie des interprétations peut égarer un homme éru-dit. « Voila, sans doute, dit-il, quelque chose de bien surprenant, qu’au temps de César la mer fût déjà couverte de vaisseaux richement chargés. Je ne puis croire que Pétrone ait dit une telle sottise ; elle ne serait pas moins choquante, quand il aurait écritgraiisau lui degravidis,comme le voulait Philippe Rubens[Elector. , II, 10). Je suis donc persuadé que le poëte a eu en vue quelque expédition maritime que les Romains avaient faite peu avant la guerre civile dans des pays jusqu’alors inconnus. Cela m’a fait rejeter une idée, qui m’était d’abord venue, que parCarinisle poëte avait entendu des peuples d’Allemagne, qui portaient ce nom, et que Cluvier a placés vers la Baltique ; car ils n’ont été connus que longtemps après. Je crois plutôt que Pétrone a voulu désigner ici la descente que César Ht dans la Grande-Bretagne, et dont Florus a parlé, à peu près dans le goût de notre poëte, en cette sorte :Omnibus terra marique captis ; respexit (Cœsar) Oceanum et quasi huic romanus orbis non sufficeret, alterum cogitavit.Lucain en a fait mention à peu près de la même manière, livre I, vers 369 : Haec manus, ut victum post terga relinqueret orbem, Oceani tumidas remis compescuit undas. Ainsi je soupçonne que Pétrone avait écrit :Gravidis freta pressa Carenis.C’était le nom d’un peuple qui habitait à l’extrémité de l’Ecosse, d’après Ptolémée, dans quelques manuscrits duquel on trouve Kaptvo ! au lieu de Kaçnvo !, suivant Ortelius, et les diverses leçons que Saumaise avait tirées de la bibliothèque Palatine, et que j’ai entre les mains ; auquel cas, il n’y aurait rien à changer dans ce vers. Ce sont apparemment les mêmes peuples dont Pausanias a vanté la taille, et qu’il appelle Kaj ; : i ;. Sur quoi je suis fort de l’avis de Kuhnius, qui en jugeait ainsi. Camden[Britannio,p. 616, édit. de 1617) a cru que leur vrai nom étaitCatini,nom dérivé de la ville deCathnes,qui est située au même endroit. Quand il faudrait substituer ce nom dans notre poëme, le changement serait léger ; mais je ne crois pas qu’il y ait grand fond à faire sur cette conjecture, et j’aime mieux m’en tenir aux manuscrits de Plolémée. On ne niera pas, je pense, que mon explication ne donne plus d’agrément à'ce passage. La découverte de la Grande-Bretagne était toute nouvelle dans le temps des brouilleries de César et de Pompée. De la manière dont le premier a décrit cette grande île, il paraît que l’on en avait déjà fait le tour de son temps ; c’est ce que notre poëte a donné à entendre en parlant des plus reculés de ces insulaires. L’épithète degravidisleur convenait à'merveille ; elle signifie tout ce qui est gros et pesant, comme dans Cicéron (dela Divination,liv. I, ch. 11) : Aut quum se gravido tremefecit corpore tellus ; dans Virgile[Enéide,liv. VII, ) :Stipites hic gravidi nodis ;et dans Ful-gence (Mytholog. , liv. I)-. Erat gravido, ut apparebat, corpore.Or, telle était la taille des anciens Bretons, selon le témoignage, non-seulement de Pausanias, mais encore de Strabon, livre IV, qui dit qu’ils étaient Kau-voVspoi toï ; awj«. < ; t. Il ne reste donc plus de. difficulté dans ce passage. » Ne voilà-t-il pas, je le demande, bien de l’érudition dépensée en pure perte ? Quel besoin y avait-il, pour l’intelligence de ce passage, de recourir à Pausanias, à Strabon, et à tant d’autres écrivains tant anciens que modernes, lorsque le sens est si clair par lui-même ?gravidisest ici pouronustis.Quelle invraisemblance peut-on trouver a ce que, même du temps de César, il y eût sur la mer des vaisseaux pesamment chargés, puisque l’auteur dit lui-même qu’on allait chercher tous les raffinements du luxe de l’un à l’autre pôle, eu Assyrie, dans l’Inde, chez les Numides, chez les Arabes, et jusque chez les Serres, peuple de la Chine ? Du moment qu’il y avait des vaisseaux, pourquoi donc n’auraient-ils pas été pesamment chargés ?. . . Quant à ces motsfreta pressa,ils ne veulent pas dire, comme le suppose Bouhier, que toutes les mers fussent couvertes de vaisseaux, car on sait que les anciens ne s’éloignaient guère des côtes, mais simplement qu’elles étaient foulées par les vaisseaux, comme on lit plus haut dans leSatyricon,chapitre lxxix :classes premunt mare ;et dans Horace :premere littus,côtoyer le rivage. Non usu plebeio trita voluptas. —Quelques commentateurs lisentrisu plebeio tracta voluptas,ce qui n’offre aucun sens raisonnable, tandis queusu plebeio trita voluptas,rappelle ce passage de Sénèque (lettre CXXI) :Res sordida est, trita ac vulgari via vivere. Hinc Numidae adtulerant, illinc nova vellera Serres ; Atque Arabum populus sua despoliaverat arva. —Mon beau-père, M. de Guerle, a pensé que par ces mots :populus Arabum sua despoliaverat arva,il fallait entendre les parfums si vantés de l’Arabie ; Bouhier, au contraire, dans ses corrections sur le texte de Pétrone, prétend qu’il ne s’agit ici d’aucune espèce de parfums, mais des diverses sortes de soies qu’on lirait de l’Afrique, chez les Numides et les Arabes, et de l’Inde, chez les Serres. Cela peut être ; mais comme l’examen de celle opinion nous entraînerait dans une trop longue discussion, nous nous contenterons d’extraire de ses notes des détails assez curieux sur les différentes espèces de soies dont, selon Bouhier, il est question dans cet endroit : « La soie de la Chine, dit-il, est assez connue ; mais comme on connaît moins aujourd’hui celle de l’Afrique, il est bon de rappeler ce que les anciens en ont écrit. Pline nous apprend qu’elle se tirait d’une espèce de cocons qui se formaient sur des arbres du mont Atlas. L’Arabie n’était pas moins fertile que l’Afrique en arbrisseaux qui portaient cette espèce de duvet dont on tirait la soie. Pline en parle en plus d’un endroit ; et, avant lui, Hérodote avait dit qu’elle était d’un grand usage chez les Indiens. Ces soies sont aujourd’hui distinguées des autres par le nom de soies d’Orient, parmi nos commerçants, qui les disent produites par une plante, dans une gousse à peu près semblable à celle des cotonniers. » Virgile a fait mention des soies de l’Afrique ci de la Chine dans les vers suivants(Géorg. ,liv. II, v. 120) : Quid nemora AEthiopum molli canenlia lana ? Velleraque ut foliis depectant tenuia Seres ? que Delile a rendus ainsi : Là, d’un tendre duvet les arbres sont blanchis ; Ici, d’un fil doré les bois sont enrichis. L’illustre traducteur desGéorgiquesme semble avoir sacrifié, dans ces vers, la fidélité à la précision. Si je ne me trompe, il fallait nommer les Éthiopiens et les Serres, ou du moins les contrées qu’ils habitaient. Ut bibat humanum, populo plaudente cruorem. —« Quelles mœurs, quelles effroyables mœurs que celles des Romains ! s’écrie Diderot : je ne parle pas de la débauche, mais de ce caractère féroce qu’ils tenaient apparemment de l’habitude des combats du Cirque. Je frémis lorsque j’entends un de ces nouveaux Sybarites, blasé sur les plaisirs, las des voluptés de la Campanie, du silence et de la fraîcheur des forêts du Brutium, ou des superbes édifices de Tarente, se dire à lui-même : Je m’ennuie, retournons à la ville ; je me sens le besoin de voir couler du sang. . . . Et ce mot est celui d’un efféminé ! » Heu ! pudet effari, perituraque prodere fata ! —Ce fut dans une ville appelée Spada que l’on fit les premiers eunuques, si l’on en croit Etienne de Byzance. Dans ce cas, un étymologiste trouverait sans effort dansspadal’origine du mot latinspado,chapon, eunuque. Mais cette anecdote a bien l’air d’un conte. Quoi qu’il en soit, on ne sait auquel des deux sexes attribuer cette cruelle invention. Plusieurs anciens l’ont imputée à Sémiramis. Mais le reproche n’en doit-il pas plutôt tomber sur les hommes ? Ce sont eux, en effet, qui trouvent le plus d’avantages dans cet horrible attentat contre l’ordre de la nature. Il est évident que c’est le sentiment de Pétrone, et c’est aussi l’opinion de Quintilien. La manière la moins dangereuse de faire cette opération était de se servir d’un couteau de terre cuite qu’on fabriquait à Samos, et qu’on appelait, pour cette raison,testa samia,ousamiaseulement. La paraphrase par laquelle Nodot rend ces huit vers de Pétrone sur les eunuques est vraiment curieuse : Ah ! je n’ose poursuivre, etrappeler des choses Qui de tous nos malheurs furent les tristes causes. Ils ôtèrent,suivant l’usage des Persans, Aux enfants le pouvoir d’avoir d’autres enfants. L’affreux raffinement d’une infâme mollesse Défend contre les ans leur honteuse jeunesse, Et prolongele coursde leurs faibles appas. La nature se cherche et ne se trouve pas. On voit naître pour eux une flamme exécrable Qui ne s’allume point pour un sexe semblable. Ces jeunes corrompus laissent au gré des vents, D’un air efféminé, leurs cheveux ondoyants. Leurs habits sont lascifs,leur démarche est lascive, Et les mines qu’ils font demandent qu’on les suive. M. de Guerle a emprunté à Nodot ce vers : La nature s’y cherche et ne s’y trouve pas. C’est la traduction littérale du latinquœrit se'natura, nec invenit.Aussi le président Bouhier, Boispréaux et Durand l’ont-ils traduit de la même manière. Il n’appartenait qu’à Marolles de ne pas trouver ce qui était sous sa main ; et voici comme le bon abbé de Villeloin a rendu ce passage : A la mode persique, on taille la jeunesse : On l’énerve à dessein d’augmenter sa mollesse : On veut que sa beauté n’échappe pas si tôt.La nature se cherche et se lient en dépôt. Ces huit vers n’ont pas besoin de glose. Les Romains, selon Pétrone, avaient reçu des Perses l’usage infâme et barbare dont il s’agit ici. Les commentateurs ont dit de fort belles choses sur cette espèce d’eunuques, tour à tour hommes et femmes, sans être ni l’un ni l’autre.Voyezsurtout Paul Éginette et Frid. Lin-dinbrog. Ac maculis imitatur vilibus aurum.Bouhier pense qu’il faut lire :Heu ! maculis mutatur.Saumaise lisait :Ac maculis imitatur vilius au-rum.Quoi qu’en dise Bouhier, cette dernière leçon n’est pas si méprisable. Au reste, Hardouin, d’après un passage de Pline, évalue à cent vingt mille francs de notre monnaie le prix romain des belles tables de citronnier. Martial dit expressément qu’elles étaient plus précieuses que l’or. On trouve aussi dans Pline et dans Tertullien des choses presque incroyables sur le prix excessif que les Romains y mettaient. Lecitrumou citronnier, dont il est question, n’est pas celui que nous connaissons, mais un arbre beaucoup plus rare, et qui est perdu pour nous. Cicéron reproche à Verres d’avoir enlevé en Sicile une table superbe, faite de ce bois inestimable. Dans la vente des meubles de Gal-lus Asinius, il s’en trouva deux de cette espèce, qui furent vendues si cher, que le prix eût suffi, dit Pline, pour acheter deux riches métairies. Ce luxe prodigieux dans les tables excita la bile de Juvénal. " Les tables de nos sobres aïeux, dit-il (sat. XI, V. 118), n’étaient faites qu’avec les arbres du pays : si par hasard l’aquilon renversait un vieux noyer, il servait à cet usage ; mais, aujourd’hui, les riches mangent sans plaisir, et le turbot et le daim leur semblent insipides ; les roses et les parfums blessent leur odorat, à moins que leurs tables ne soient soutenues par un grand léopard à gueule béante, fabriqué avec l’ivoire des plus belles dents que nous envoient Syène, la Mauritanie, l’Inde et les forêts de l’Arabie, où les dépose l’éléphant fatigué de leur poids. » — Le travail de ces tables l’emportait encore sur la matière ; elles étaient ornées de marqueterie, de nacre de perles et d’ébène. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’ivoire était alors plus estimé que l’argent ; car, au dire du même poëte, les riches ne dédaignaient pas moins de faire usage d’une table avec un pied d’argent, que de porter un anneau de fer au doigt. Ce qui mit probablement cet objet de luxe en faveur, c’est que les Romains furent longtemps sans connaître les nappes et les serviettes. Non-seulement ces tables de citronnier étaient d’un prix exorbitant, mais il fallait, de plus, que, dans les salles à manger, tout répondît à cette magnificence, soit par la pourpre éclatante dont les lits des conviés étaient parés, soit par le multitude d’esclaves destinés a les servir. Cela suffit pour expliquer le vers qui suit celui qui fait l’objet de cette note : Citrea mensa, greges servorum, ostrumque renidens ! Ostrum renidensest ici la même chose que, dans Horace (liv. III, od. 1) :purpurarum sidere clarior usus. Quœ turbant censum.Ce texte a été ainsi réformé par les éditeurs, car tous les manuscrits ontquœ censum trahat,ousensim,ousensum.Bouhier préféreraitquœ censum trahat,si cela pouvait se lier avec ce qui précède. Mais comme on ne peut l’admettre avec vraisemblance, il suivrait volontiers l’avis de Saumaise, qui lisait :quœ secum trahat.Ce changement, selon Bouhier, rend la pensée du poëte à la fois claire et juste. Hostile ac male nobile lignum. —D’autres lisentsterile,au lieu dehostile ;mais il ne faut rien changer :hostilesignifiaitétranger,non-seulement dans les premiers temps de la république, comme on le voit par quelques passages de Varron et de Cicéron, mais encore postérieurement à Pétrone ; témoin ce passage de Florus(Hist. ,liv. III, ch. 2) :Hostile potius bellum, an civile dixerim, nescio.On pourrait aussi traduirehostileparvenant d’un pays ennemi ;car il est certain, d’après Dion Cassius, que, pendant la guerre civile de César et Pompée, les différents rois de Mauritanie avaient pris des partis opposés : savoir, Juba, celui de Pompée, et Bocchus celui de César. Ainsi les uns et les autres étaient regardés comme ennemis par le parti contraire. Horace a dit encore plus poétiquement :Captivum portatur ebur. Ingeniosa gula est.Martialde Gallina altili(liv. XIII) dit exactement dans les mêmes termes : Ingeniosa gula est. Les anciens, qui avaient inventé toutes sortes de raffinements pour la table, appelaientgulam eruditamun gourmand raffiné. On trouve dans Sénèque :ingeniosa luxuria.L’épithèteingeniosas’applique très-bien à toute invention nouvelle et inconnue jusqu’alors. Suétone, dans laVie de Caligula,chapitre 37, dit :Nepotinis sumplibus omnium prodigorum ingenia superavit ;et Ovide,Amours,livre III, élégie 8, vers 45 : Contra te solers, hominum Natura, fuisti, Et nimium damnis ingeniosa tuis. Siculo scarus œquore mersus ad mensum vivus perducitur.Sénèque, dans sesQuestions naturelles,livre m, dit exactement la même chose :Parum videtur recens mulus, nisi qui in convivœ manu emoritur. —« Le surmulet ne paraît pas assez frais, s’il ne meurt dans la main des convives. » Atqne lucrinis Eruta littoribus condunt conchylia cœnas.Au lieu decondunt,Cuperus et Bouhier lisenttendunt ;ce qui offre un assez bon sens, qu’ils justifient ainsi :tendunt,disent-ils, indique que les huîtres servaient à faire durer le repas, parce qu’elles réveillaient l’appétit des convives, comme Pétrone le dit dans le vers suivant : Ut renovent per damna famem Le mottenderea évidemment la signification que Bouhier lui attribue, comme on le voit dans ce vers d’Horace, livre I, épître 5 : AEstivam sermone benigno tendere noctem. Du reste, Juvénal a fait aussi mention de cet usage des Romains, de manger des huîtres au milieu du repas, satire VI, vers 302 : Grandiaque in mediis jam noctibus ostrea mordet. Pellitur a populo victus Cato. Caton fut exclu de la préturc l’an de Rome 699, sous le consulat de Pompée et de Crassus, qui, redoutant l’incorruptibilité de ce vertueux citoyen, forcèrent le peuple, par leurs intrigues et leurs violences, de lui préférer Vatinius, leur créature et le plus pervers des Romains dans ce siècle de corruption. Mais, dans cette occasion, s’agit-il de la préture ? Le motfasces,faisceaux, employé par Pétrone, semble désigner le consulat, quoique les autres magistrats supérieurs, tels que les préteurs, en fussent aussi décorés. Ce qu’il y a de certain, c’est que le consulat, au rapport de Plutarque, fut également refusé une fois à Caton. Mais doit-on s’en étonner, dit l’auteur anglais de la vie de Cicéron ? sa vertu farouche devait lui faire peu d’amis. Sa vie fut un combat continuel contre la corruption de son siècle, et il finit par en être la victime. Sa mort est le plus bel hommage qu’on ait jamais rendu à la liberté. Quœ poterant artes sana ratione movere.Ce vers, que les commentateurs ont passé sous silence, me paraît néanmoins mériter quelque examen. Si l’on jointsana rationeau verbemovere,cela signifierafaire perdre la raison ;ce qui ne peut convenir ici. Si l’on joint ces mots à artes,il semble que, dans le vers suivant, la guerre est mise au rang des moyens raisonnables de tirer les Romains de leur léthargie. C’est le vrai sens de ce passage, comme le prouve celui-ci de Cicéron(Lettres à Atticus,liv. VIII, lett. 2) :Respublica nunc afjlicta est, nec excitari sine civili pernicioso bello potest.Telle est la pensée de Cicéron, qui ne paraît point déraisonnable, quand on considère la déplorable confusion qui régnait alors dans la république romaine. La construction de toute la phrase de Pétrone est celle-ci :Quœ artes, ni furor, et bellum, et libido excita ferro, poterant movere, sana ratione, Romam mersam hoc cœno et jacentem somno ?

[modifier] CHAPITRE CXX.

Et, quasi non posset tot tellus ferre sepulcra, Divisit sineres. —L’hyperbole pourra paraître un peu forte : elle ne l’est pourtant pas plus que celle-ci de Juvénal, lorsqu’en parlant d’Alexandre (sat. x, v. 169) il dit : AEstuat infelix angusto in limite mundi ; ce que Boileau a rendu ainsi, satire VIII : Qui de sang altéré, Maître du monde entier, s’y trouvait trop serré. Du reste, l’idée de Pétrone se trouve reproduite presque mot pour mot dans ces vers de Martial sur Pompée et ses fils, livre V, épi-gramme 74 : Pompeios juvenes Asia atque Europa, sed ipsum Terra tegit Libyes ; si tamen ulla tegit. Quid mirum toto si spargitur orbe ? jacere Uno non poterat tanta ruina loco. Bustorum flammis et cana sparsa favilla.On ne conçoit pas trop, dit Bouhier, comment la flamme des bûchers pouvait paraître sur le visage de Pluton. Toute l’antiquité nous le représente avec un visage noir, mais non pas enflammé. Dans Claudien, il estnigra majestate veren-dus ;et c’est sans doute pour cela que Silius Italicus l’a appeléJovem nigrum.Martianus Capella (liv. I) en fait cette peinture :Pluto luci-fuga inumbratione pallescens, in capite gestabat sertum ebenum(ou plutôtebeninum), ac Tartareœ noctis obscuritate furvescens.Cela, ajoute Bouhier, me persuade que le texte original de Pétrone portait :bustorum fumis. fierum humanorum, divinarumque potestas.Cette puissance sans bor- nes, que les anciens attribuaient à la Fortune sur les dieux ainsi que sur les hommes, se trouve confirmée par une belle statue antique de cette déesse, dont Spanheim a donné le dessin et la description dans laPreuve de sa remarque"89sur les Césars de Julien ;la Fortune y est représentée avec les attributs de la plupart des principaux dieux, et avec cette inscription : FORTVN. OMNIVM. GENT. ET. DEOR. Fors, cui nulla placet nimium secura potestas.Scaliger, dans sesCa-talectes,a supprimé ce vers, à cause de la répétition du motpotestas,qui se trouve déjà à'la fin du vers précédent ; mais les anciens n’étaient pas si scrupuleux que nous à cet égard. Il y en a déjà un exemple dans ce poëme, aux vers 50 et 51, où le motprœdaest répété deux fois. Dans les six premiers vers d’une ode d’Horace assez courte (la 28e du liv. III), il y en a trois qui finissent par les motsdiesoumeridies.Dans la satire 2 du livre I, le même Horace emploie deux fois en trois vers le motpositus,et une fois le verbeappoint ;et Ovide, dans l’élégie 3 du livre II desPolitiques,répète jusqu’à trois fois en quatre vers le verbepetere.Il ne serait pas difficile de citer une foule d’autres exemples de ces répétitions. Barthius a donc eu raison, lorsqu’il a soutenu que ce vers, qui se trouve dans presque tous les manuscrits, devait être conservé. Nec posse ulterius perituram extollere molem ?Il y a lieu de s’étonner qu’aucun commentateur ne se soit arrêté à ce passage, qui est cependant assez difficile. En effet, le but de Pluton n’est pas d’engager la Fortune à élever plus haut la puissance des Romains : il lui reproche au contraire de les avoir jusque-là trop favorisés ; il vient même do lui demander ironiquement si elle ne se sent pas abattue sous le poids de leur grandeur. Bien loin qu’il ait l’intention de reculer la chute de Rome, il exhorte au contraire la Fortune, dans les termes les plus pressants, à la hâter :Quare age, Fors, etc.Il ne suffirait même pas, pour rétablir ce passage, de substituertollereàextollere ;car l’adverbeulteriussuppose une continuation de la chose commencée, et donne, par conséquent, à Pluton une pensée opposée à la sienne. Brotier propose de changerulteriusen alterius,en sous-entendantponderis,mot qui se trouve dans le vers précédent. Cela, selon lui, ferait un très-bon sens :Ne sauriez - vous,dirait Pluton,lui opposer une autre puissance, que vous n’élèverez que pour la faire tomber à son tour ?Cela désignerait à merveille l’élévation prochaine de César et sa chute future) AEdificant auro. —Bourdelot et Gonsalle de Salas pensent à tort qu’il s’agit ici du palais d’or de Néron : il ne peut être question dans ce poëme que du luxe qui précéda la guerre civile ; et cette allusion à Néron serait un anachronisme. Ce passage se rapporte donc uniquement aux dépenses excessives que les Romains, au temps de César et de Pompée, faisaient pour dorer les planchers et même les murs de leurs appartements. Pline rapporte ainsi l’origine de ce luxe(Histoire naturelle,liv. XXXII) :La-quearia, quœ nunc et in privatis domibus auro teguntur, post Carthagi-nem eversam primo inaurata sunt in Capitolio. Inde transiere in cameras ; in parietes quoque, etc.C’est ainsi qu’il faut entendre ce passage de Lucain (Pharsale,liv. 1) :Non auro tectisque modus. Dum varius lapis invenit usum. —Je ne serais pas éloigné d’adopter la leçon depariusau lieu devariusdans ce vers. En effet, cette expression,varius lapis,ne peut s’appliquer qu’au marbre, et l’on sait que celui de Paros était le plus renommé, comme on le voit, par exemple, dans ce vers d’Ovide : Hœret ut e pario formatum marmore signum. Cependantvariusoffre aussi un très-bon sens, etvarias lapissignifieraitun marbre veiné,ou ces marbres de diverses couleurs dont les anciens formaient leurs admirables mosaïques.

[modifier] CHAPITRE CXXI.

Quippe armare viros, etc. —Au lieud’armare,Bouhier, Tornésius et plusieurs autres lisentcremare ;mais je préfère la première leçon, adoptée par Gronovius. Il va être question plus loin de bûchers,Thessaliœque rogos ;etcremareferait ici une répétition inutile. Et sanguine pascere luctum.Burmann litluxum :je pense queluctumest la vraie leçon, car on n’a jamais dit que leluxe aimât le sang.Clau-dien, qui en fait une espèce de divinité, dit seulement dans le livre 1 de l’Invective contre Rufin : Et luxus populator opum On sait d’ailleurs que le luxe est plus propre à amollir les âmes qu’à les porter à la guerre. Il y a donc toute apparence que Pétrone avait écrit :Et sanguine pascere luctum.Les poëtes ont fait duDeuilune divinité, et Virgile(Enéide,liv. VI, v. 273) la place à l’entrée des Enfers : Vestibulum ante ipsum primisque in faucibus Orci Luctus Dans le passage de Claudien ci-dessus cité, le Deuil est représenté déchirant son voile : Scisso mœrens velamine Luctus. Stace{Thébaîde,liv. m, v. 125) ne se contente pas de lui donner des vêtements déchirés ; il dit, de plus, qu’ils étaient tout sanglants : Sanguineo discissus amictu Luctus atrox Pétrone a donc pu dire avec raison que le Deuil se repaissait de sang.Cerno equidem gemino jam stratos marte Philippos. —Ce vers fait allusion aux deux batailles de Pharsale en Thessalie, et de Philippes en Macédoine. Les Romains, sous les empereurs, désignaient souvent la réunion de ces deux provinces sous le nom général d’Emathie.Voyez,à ce sujet, l’excellente note de Delille sur ces quatre vers desGéorgiques(liv. 1, v. 488) : Ergo inter sese paribus concurrere telis Romanas acies iterum videre Philippi : Nec fuit indignum Superis, bis sanguine nostro Emathiam, et latos Hœmi pinguescere campos. M. Helliez, dans saGéographie de Virgile,fait à propos de ces vers la remarque suivante : « Virgile semble mettre la bataille de Pharsale dans la même plaine que celle de Philippos, quoiqu’il y ail quatre-vingts lieues do distance entre ces deux villes. On sauverait cette erreur géographique, si l’on rapportait l’adverbeiterum à'concurrere,et non àvidere.On sait que ces métathèses sont familières aux poëtes, et dès lors il n’y aura rien que d’exact dans la pensée de Virgile, puisque la bataille de Philippos fut la seconde où les armées romaines en vinrent aux mains pour décider de l’empire du monde. » Et Libyam cerno, et te, Nile, gementia castra. —Cette correction que je propose, au lieu do celle qui est généralement adoptée : Et Libyen cerno et tua, Nile, gementia claustra, est la seule qui me paraisse présenter un sens raisonnable.Timentesdu vers suivant se rapporterait alors àLibyam,àte, Nile,et àactiacos sinus :alorsgementia castraouclaustrane serait plus qu’une espèce d’apposition que l’on pourrait retrancher de ces deux vers sans en changer le sens, Vix navita Porthmeus Sujficiet, etc.— Comme ces deux mots,navitaetPorthmeus,signifient la même chose, on ne peut guère douter que l’un des deux n’ait été inséré ici mal à propos. Quelque commentateur aura probablement écrit à la marge d’un ancien manuscrit le motnavitapour expliquer le sens deporthmeus,et un copiste ignorant, comme l’étaient la plupart d’entre eux, aura inséré dans le texte ce motnavita,Saumaise pensait, avec quelque apparence de raison, quenavitaavait pris la place d’une épithète se rapportant au motsimulacradu vers suivant, et il avait proposé, sur son exemplaire, de liretabida,oulurida,ousqualida.Au reste, ce n’est pas ici seulement qu’on appelle en latin Caron du nom dePorthmeus ;on en voit un autre exemple dans cette inscription sépulcrale, rapportée par Spon, dans sesRecherches d’anti-quités,où un mari dit : SAT FVERAT, PORTHMEV, CYMBA VEXISSE MARITAM. Classe opus est. —Ces mots renferment une image noble, vive, grande, et qui n’a rien que de naturel, quand on réfléchit au carnage affreux des batailles de Pharsale, de Philippes et d’Actium : ils expriment avec plus de concision et d’énergie cette pensée de Lucain(Pharsale,liv. III, v. 16) : Praeparat innumeras puppes Acherontis adusti Portitor

[modifier] CHAPITRE CXXII.

Continuo clades hominum, venturaque damna.— Pétrone a encore voulu ici lutter avec Lucain ; il a imité le commencement du second livre de laPharsale. : Jamque irae patuere dem, etc. Olimque ornata triumphis. —Le manuscrit Colbert portehonorata,qui ne convient point à la mesure du vers. Burmann imprimeonerata :cela pourrait passer, si César avait reçu véritablement les honneurs du triomphe. Mais Suétone, dans la Vie de ce grand homme, chapitres 18 cl 37, et plusieurs autres historiens, nous apprennent que, bien que César eût mérité le triomphe, après sa première expédition d’Espagne, il ne l’obtint réellement qu’à la fin des guerres civiles. Il faut donc lireornata,avec Bouhier. Invitas me ferre manus ; sed vulnere cogor. —Sans entreprendre de justifier César des motifs qui lui firent porter les armes contre sa patrie, on ne peut se refuser à reconnaître qu’il avait de justes sujets de se plaindre du sénat, de l’aveu même des républicains modérés. Outre ce qu’en ont dit les historiens désintéressés, on peut voir de quelle manière en parle Cicéron lui-même, quoique du parti opposé, dans une lettre qu’il écrivit à César au commencement de la guerre civile :Judicavi eo bello te vio-lari ; contra cujus honorem, populi romani beneficia concessum, inimici atque invidi niterentur.II est vrai que dans une autre lettre à son ami Atticus(liv. VII), Cicéron soutient que les mauvais traitements du sénat ne devaient jamais porter César à'prendre les armes contre son pays. Mais, si l’on y prend garde, on verra que Cicéron n’avait pas meilleure opinion des desseins de Pompée, et que, dès lors, il prévoyait fort bien qu’il n’était plus question entre lui et son rival que du choix d’un maître ; car, répondant à Atticus, qui l’exhortait à se déclarer contre César, et à faire les derniers efforts pour se garantir de la servitude :«A quoi bon ? lui écrit-il ; pour Être proscrits, si nous sommes vaincus, ou tomber dans un autre esclavage, si nous sommes vainqueurs ? » Ce sont ses propres termes :Ut quid ? si victus eris, proscribare ? si viceris, tamen servias ?Il ne s’en expliquait pas moins franchement, comme on sait, avec les autres chefs du parti républicain. Comment donc César n’aurait-il pas compris que, s’il cédait à son rival, et s’il se laissait une fois désarmer, il tombait lui-même dans la servitude, sans aucun fruit pour la république. Telle est l’extrémité où il se trouvait réduit, et dont ses amis ne se cachaient point. Voici ce que l’un d’eux, Célius, écrivait il Cicéron :Pom-peius constituit non pati C. Cœsarem consulem aliter fieri, nisi exercitum et provincias tradiderit. Cœsari autem persuasum est se salvum esse non posse, si ab exercitu recesserit. Fert tamen illam conditionem ut ambo exercitus tradant.C’était, ce me semble, entendre la raison, que de consentir à être désarmé, pourvu que son rival le fût aussi. Quoi de plus juste et de plus convenable au salut de la république ? Cependant Pompée le refusa, et, par ce refus, poussa d’autant plus César aux dernières extrémités, que personne ne doutait à Rome que, si Pompée devenait le maître, sa domination ne fût aussi cruelle que celle de Sylla :Mirandum in modum Cnœus noster Sullani regni similitudinem concupi-vit, etc. ,dit Cicéron lui-même(Lett. fam. ,liv. IX, lett. 7 et 10). Ipse nitor Phœbi, vulgato latior orbe. —Bouhier prétend que Pétrone fait ici Phébus favorable à César, et que plus loin (v. 269) il le représente comme favorable à Pompée : Magnum cum Phœbo soror, et Cyllenia proies Excipit C’est, dit-il, une contradiction qu’on a justement reprochée à Pétrone. Ce reproche me paraît dénué de toute justice. Ici,Phœbusne signifie pas Apollon, le dieu de l’Olympe, mais simplement le soleil, considéré comme signe céleste. Plus loin, c’est Apollon lui-même que Pétrone a désigné.

[modifier] CHAPITRE CXXIII.

Fervere germano perfusas sanguine turmas. —Les traducteurs ont presque tous entendu, pargermano sanguine,les victoires remportées antérieurement par César sur les peuples de la Germanie. Maisgermanone serait-il pas ici synonymede fraterno,pourromano ?

[modifier] CHAPITRE CXXIV.

Ergo tanta lues divûm quoque numina vicil. —Quelques manuscrits, et celui de Colbert entre autres, portentviditau lieu devicit,et les commentateurs s’évertuent à expliquer ce passage sans pouvoir en venir à bout. Bouhier fait a ce sujet la remarque suivante : « Quoique cette leçon se trouve dans les manuscrits, je ne sais comment on a pu s’en accommoder ; car, à supposer queluespuisse s’entendre de la Fortune, la phrase signifierait seulement qu’elle a vu les dieux. Or, à quoi cela aboutirait-il ? Il n’y a pas de doute qu’il faut liretergo,qui était dans quelques éditions précédentes, et qui rend la lumière à ce passage.La Fortune n’a pas vu seulement fuir Pompée : elle a vu encore fuir les dieux.Otons aussi à la Fortune cette vilaine épithète detanta lues,qui ne lui convient point, et ponctuons ainsi ce vers : Tergo (tanta lues ! ) divûm quoque numina vidit. » Cette correction, que Bouhier propose en désespoir de cause, ne me paraît pas du tout nécessaire, d’autant plus quetergo vidit divûm numinan’est ni très-correct ni très-poétique, surtout lorsque Pétrone vient de dire dans le vers précédent : Ut Fortuna levis Magni quoque terga videret. Lisons plutôtvicitau lieu devidit,et traduisonstanta lues,une si grande contagion (la peur)vicit quoque numina divûm,triompha aussi de la puissance des dieux. Cette correction se trouve confirmée par le vers suivant : Consensitque fugœ cœli timor Absconditque olea vinctum caput. —Bouhier litgaleaau lieu deoleu,et fait à ce sujet une note trop sérieusement comique pour ne pas la rapporter : «Galea,dit-il, pourrait bien marquer iciun tour de faux cheveux,nommégalerusougalericon,dont se servaient quelquefois les dames romaines pour se déguiser, comme l’a dit Juvénal, à propos de Messaline : Flavo crinem abscondente galero, ce qu’un ancien scoliaste explique ainsi :Crine supposito, rotundo mulie-bri capitis tegumento, in modum galeae facto, quo utebantur meretrices.Il me paraît assez vraisemblable que Pétrone a voulu parler de cette sorte de perruques. » Le grave président Bouhier affuble, comme on le voit, la Paix d’une perruque, et d’une perruque de courtisane, encore ! Il ne croyait pas, à coup sûr, être si plaisant. Il aurait pu facilement s’épargner celle bévue, s’il eût réfléchi que, l’attribut ordinaire de la Paix étant l’olivier, il était plus probable que Pétrone avait écritolea vinctum caput. On pardonnera sans peine une pareille erreur à un homme d’ailleurs si distingué par son érudition ; mais ce qui est moins excusable, c’est l’étonnement que témoignent plusieurs interprètes de Pétrone, de voir que cet auteur fasse descendre aux enfers la Paix et ses compagnes, la Foi, la Justice et la Concorde ; tandis que, selon eux, la place de ces divinités était dans l’Olympe, et non pas chez Pluton. Ces savants ont oublié, sans doute, que la guerre était allumée dans le ciel comme sur la terre : l’auteur le dit positivement quelques vers plus loin : Namque omnis regia cœli In partes diducta ruit. Quelle retraite la Paix pouvait-elle choisir qui lui convînt mieux que les champs Élysées, lieux paisibles, habités par les âmes des hommes vertueux, et qui d’ailleurs faisaient aussi partie de l’empire de Pluton ? Tu legem, Marcelle, tene. —Marcus Claudius Marcellus, ex-consul, du parti de Pompée. Après la défaite et la mort de ce grand homme, Marcellus avait tout à craindre de la part du vainqueur, qu’il avait accusé en plein sénat de plusieurs crimes contre l’Étal ; mais le sénat tout entier, par l’organe de Cicéron, demanda sa grâce à César, qui l’accorda. Le sage Marcellus apprit son rappel avec indifférence ; et il s’obstinait à ne pas quitter sa retraite : Cicéron eut besoin de toute son adresse et de toute l’autorité qu’il avait sur son esprit pour l’y déterminer. Il partit enfin ; mais s’étant arrêté, dans sa route, au port du Pirée, pour y passer un seul jour avec Serv. Sulpicius, son ancien ami, qui avait été son collègue au consulat, il y fut assassiné par. un nommé Magius, l’homme du monde qui lui paraissait le plus attaché. On n’a jamais su la cause du crime de Magius, qui se perça le cœur du même poignard, et mourut sur-le-champ. Sulpicius fit porter à Athènes le corps de son ami, dont il célébra les funérailles avec autant de pompe que sa situation, dans une ville étrangère, le lui permettait. Il ne put obtenir des Athéniens une place dans leurs murs pour y déposer les restes de Marcellus, parce que leur religion le leur défendait ; mais ils lui laissèrent la liberté de prendre une de leurs écoles publiques, et il choisit celle de l’Académie, regardée alors comme le plus noble endroit de l’univers. Il y fit brûler le corps, et laissa des ordres pour élever à'sa cendre un monument en marbre. Marcellus était le chef d’une famille qui avait donné, depuis plusieurs siècles, des grands hommes et des citoyens vertueux à la république. La nature lui avait accordé des qualités qui répondaient à l’éclat de sa naissance. Il s’était formé un caractère particulier d’éloquence, qui lui avait acquis une réputation brillante au barreau ; de tous les orateurs de son temps, il était celui qui approchait le plus de la perfection à laquelle Cicéron s’était élevé ; son style avait de l’élégance, de la force et de l’abondance ; sa voix était douce autant que son action était noble et gracieuse. Sa mort coûta des regrets et des larmes à tous les Romains qui chérissaient encore la liberté et la vertu. Tu concute plebem, Curio. —Curion avait reçu de la nature des qualités égales à sa naissance. Son entrée dans le monde avait été des plus brillantes ; il fronda hautement, à la tête de la jeune noblesse, les entreprises des triumvirs, César, Pompée et Crassus. Cette audace le rendit l’idole du peuple ; il ne paraissait point au théâtre et dans les assemblées sans y recevoir des preuves éclatantes de sa faveur ; et Pompée n’avait jamais été plus applaudi dans les beaux jours de sa gloire. Cicéron l’aimait beaucoup ; ce grand homme, qui lui connaissait assez de génie et d’ambition pour faire beaucoup de bien ou de mal à sa patrie, tâcha de l’engager de bonne heure dans les intérêts de la république, de lui inspirer du goût pour la véritable gloire, et de le décider à faire un noble usage des biens immenses qu’il avait hérités de son père. Le luxe et la corruption rendirent ses efforts inutiles : Curion, qui venait d’exercer la questure en Asie, donna au peuple, en l’honneur de son père, des jeux qui lui coûtèrent sa fortune. Il y déploya la plus grande magnificence, mais ce fut surtout par la singularité de l’invention qu’il se distingua. Nous allons mettre le lecteur à même d’en juger, à l’aide des détails suivants : " II fit construire deux planchers, en forme de croissant, assez vastes pour contenir une portion considérable du peuple romain. Chacun de ces planchers n’avait d’autre point d’appui qu’un pivot sur lequel on le faisait tourner à volonté. Ces deux demi-cercles étaient d’abord adossés l’un à l’autre, mais à une distance convenable, afin qu’on eût la faculté de les faire mouvoir. On représentait en même temps sur tous les deux des pièces dramatiques, sans que de l’un à l’autre les acteurs pussent s’entendre ou s’interrompre. Ensuite on faisait tourner ces deux croissants, dont les extrémités, en se réunissant, formaient un cirque, où se donnaient des combats de gladiateurs. » C’est à cette occasion que Pline s’écrie avec sa causticité ordinaire. : « Que faut-il le plus admirer dans ce spectacle ? est-ce l’inventeur ou l’invention ? le machiniste, ou celui qui le met en œuvre ? la hardiesse de celui qui commande, ou la docilité de celui qui obéit ? La nouveauté du spectacle a tourné toutes les têtes ; et, dans son ivresse, le peuple romain ne voit pas l’imminent danger de son étonnante et bizarre position : il siége sans inquiétude sur un échafaud mobile prêt à fondre sous lui. Le voilà donc, ce peuple, le roi des nations, le conquérant de l’univers, le distributeur des provinces et des royaumes, le législateur de la terre, cette assemblée de dieux dont les volontés font la destinée du monde !  !  ! embarqué sur deux espèces de navires, spectateur et spectacle tour à tour, il pirouette sur deux gonds, et s’applaudit de l’étrange nouveauté du péril qu’il affronte ! » Cicéron, qui craignait que de pareilles dépenses, en absorbant le patrimoine de son élève, ne fussent l’écueil de sa vertu, l’avait inutilement engagé à suspendre son projet. L’événement justifia ses craintes : Curion fut réduit dans la suite à se vendre à César. Il était alors tribun du peuple : il n’avait d’abord sollicité cet emploi que pour attaquer le vainqueur des Gaules, et s’opposer à ses projets contre la république ; mais un million que César lui lit offrir changea ses dispositions, et le détacha de la cause commune. Ce n’était plus le temps des Curius ; et Fa-bricius, contemporain de César, eût peut-être accepté l’or des Samnites. Lorsque la guerre civile éclata, Curion sortit de Rome, et se rendit au camp de César, qui le chargea d’aller s’emparer de la Sicile. Caton, que Pompée y avait envoyé pour la garder, prit le parti de l’abandonner à Curion, qui le suivit aussitôt en Afrique pour le combattre. Le malheur et la mort l’y attendaient : ses troupes furent taillées en pièces par celles de Juba, roi de Mauritanie, attaché au parti de Pompée. Ses amis le pressaient d’assurer sa vie, et de fuir avec les débris de son armée ; mais il leur répondit qu’ayant si mal rempli les espérances de César, il ne se sentait, pas la force de paraître à ses yeux ; et, continuant de combattre en homme désespéré, il fut tué entre ses derniers soldats. Sa mort causa des regrets : Rome avait peu de jeunes citoyens dont elle eût conçu d’aussi grandes espérances ; et, depuis qu’il avait embrassé le parti de César, il avait fait oublier les désordres de sa première jeunesse par une conduite où la prudence n’avait pas eu moins de part que la valeur. On a dit de lui, comme de Catilina, qu’il méritait de mourir pour une meilleure cause. C’est son père qui, dans une. harangue, avait appelé César le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les maris. Non frangis portas ?. . . Thesaurosque rapis ? —Ce trésor était une caisse particulière qui depuis longtemps était destinée aux frais de la guerre des Gaules, et qu’il était défendu de divertir à d’autres usages, sous peine de l’exécration publique. Mais César s’en moqua, disant que, puisqu’il avait achevé la conquête des Gaules, cette destination devenait inutile, et qu’on ne devait pas se faire un scrupule de la changer.

[modifier] CHAPITRE CXXV.

Dii, deœque, quam male est extra legem viven-tibus ! quidquid meruerunt, semper exspectant.Plaute a dit de même :Nihil est miserius quam animus hominis conscius ;Sénèque :Conscientia aliud agere non patitur, ac subinde respicere ad se cogit, Dat pœnas quisquis exspectat ; quisquis autem meruit exspectat ; et Macrobe :Sibi videntur exitium quod merentur excipere.

[modifier] CHAPITRE CXXVI.

Vendisque amplexus, non commodas. —Les ouvrages des poëtes sont remplis d’allusions à cet amour vénal. Ovide, livre 1er desAmours,élégie 10, vers 13 : Et vendit quod utrumque juvat, quod uterque petebat : Et pretium, quanti gaudeat ipsa, facit. Quae Venus ex aequo ventura est grata duobus, Altera cur illam vendit, et alter emit ? et Properce, livre I, élégie 2 : Teque peregrinis vendere muneribus. Quo facies medicamine attrita ? —On trouve dans Ovide(Cosmétiques,v. 53) la recette suivante de l’une des compositions alors en usage parmi les femmes pour ajouter à l’éclat de leur teint ou pour en conserver la fraîcheur : «Prenez de l’orge de Libye, ôtez-en la paille et la robe ; prenez une pareille quantité d’ers ou d’orobe ; détrempez l’une et l’autre dans des œufs ; faites sécher, et broyez le tout ; jetez-y de la poudre de corne de cerf, de celle qui tombe au printemps ; joignez-y quelques oignons de narcisse pilés dans un mortier ; faites entrer ensuite dans ce mélange de la gomme et de la farine faite avec du froment de Toscane ; enfin liez le tout par une plus grande quantité de miel, et celte composition rendra le teint plus net que la glace d’un miroir, " Pline parle d’une vigne sauvage, qui a les feuilles épaisses et tirant sur le blanc, dont le sarment est noueux et l’écorce ordinairement brisée : " Elle produit, dit-il, des grains rouges avec lesquels on teint en écarlate ; et ces grains, pilés avec des feuilles de la vigne, nettoient parfaitement la peau. » L’encens entrait dans la plupart des cosmétiques alors en usage : tantôt il servait à enlever les taches de la peau, et tantôt les tumeurs. « Bien que l’encens, dit Ovide, soit agréable aux dieux, il ne faut pas néanmoins le jeter tout dans les brasiers sacrés ; il est d’autres autels qui réclament sa vapeur parfumée. » Le même poëte a connu, dit-il, des femmes qui pilaient du pavot dans de l’eau froide et s’en mettaient sur les joues. D’autres se faisaient enfler le visage avec du pain trempé dans du lait d’ânesse. Poppée se servait d’une espèce de fard onctueux, où il entrait du seigle bouilli ; on se l’appliquait sur le visage, où il formait une croûte qui subsistait quelque temps, et ne tombait qu’après avoir été lavée avec du lait. Poppée, qui avait mis cette pâte à la mode, lui laissa son nom. Les femmes allaient et venaient, ainsi masquées, dans l’intérieur de leur maison. C’était là, pour ainsi dire, leur visage domestique et le seul connu des maris. « Leurs lèvres, dit Juvénal, s’y prenaient à la glu. Les fleurs nouvelles qu’offrait le visage, après la toilette, étaient réservées pour les amants. » Il y eut une recette plus simple que celle d’Ovide, et qui eut la plus grande vogue : c’était un fard composé de la terre de Chio ou de Samos, que l’on faisait dissoudre dans du vinaigre. Pline nous apprend que les dames s’en servaient pour se blanchir la peau, de même que de la terre de Selinuse, blanche, dit-il, comme du lait, et qui se dissout prompte-ment dans l’eau. Les Grecs et les Romains avaient un fard métallique qu’ils employaient pour le blanc, et qui n’est autre chose que la céruse. Leur fard rouge se tirait de la racinerizion,qu’ils faisaient venir de la Syrie. Ils se servirent aussi, mais plus tard, pour leur blanc, d’un fard composé d’une espèce de craie argentine ; et, pour le rouge, dupurpurissimum, préparation qu’ils faisaient de l’écume de la pourpre, lorsqu’elle était encore toute chaude. Les qualités nuisibles de ces ingrédients ont été senties par les anciens autant que par les modernes. « Des grâces simples et naturelles, a dit Afranius, le rouge de la pudeur, l’enjouement et la complaisance, voilà le fard le plus séduisant de la jeunesse. Quant à la vieillesse, il n’est pour elle d’autre fard que l’esprit et les connaissances. » Et oculorum quoque mollis petulantia ? —Quelques commentateurs lisentmobilis,au lieu demollis ;ce qui signifierait alors des yeux sans cesse clignotants, ou, comme le disent les poëtes comiques,des œillades assassines.C’est ce que Pétrone nous semble avoir parfaitement rendu dans l’épigramme suivante qu’on lui attribue : 0 blandos oculos et inquietos, Et quadam propria nota loquaces ! Illic et Venus et leves Amores, Atque ipsa in medio sedet Voluptas ; et non passolet voluptas,comme l’imprime Burmann, ce qui n’offrirait aucun sens, non plus que l’épithèted’inficetosau lieu d’inquietos,telle qu’on la trouve dans lesCatalectes,à la suite de l’édition Bipontine : c’est, sans doute, une faute d’impression ; car que signifieraitinficetos ?ce serait un contre-sens. On peut traduire ainsi cette épigramme : « 0 les beaux yeux ! comme ils sont pétulants, comme ils ont une éloquence qui leur est propre ! Dans leur prunelle, Vénus, les Amours légers et la Volupté elle-même ont placé leur trône. » Quo incessus tute compositus, etc. —C’est ce qu’on appelle une démarche cadencée. Sénèque, dans sesQuestions naturelles,dit à ce sujet :Tenero et molli incessu suspendimus gradum ;Catulle : Quam videtis Turpe incedere, mimice ac moleste ; et Ovide,Art d’aimer,livre III : Est et in incessu pars non temnenda decoris. Nunquam tamen, nisi in equestribus sedeo. —Ceci est une suite de la satire contre les femmes de qualité qui se prostituaient à des hommes indignes de leurs faveurs, à des valets, à des muletiers, à des histrions. Mais il faut remarquer cependant que Pétrone, qui connaissait à fond le caractère des femmes, fait dans la suite changer de sentiment à cette soubrette, car elle devient amoureuse folle de celui dont elle rejette ici l’hommage avec tant de dédain. Frons minima. —La petitesse du front était regardée comme une marque de beauté chez les anciens. Horace, en parlant de sa chère Lycoris, dit :Insignis tenui fronte.Arnobe nous apprend que les femmes étaient si curieuses de cet avantage, qu’elles se mettaient des bandeaux sur la tête pour diminuer leur front. Martial dit à ce sujet, liv. IV, épigr.42 : Audi quem puerum, Flacce, locare velim. Lumina sideribus certent, moltesque flagellent Colla comae : tortas non amo, Flacce, comas. Frons brevis, atque modus breviter sit naribus uncis : Pœstanis rubeant semula labra rosis. Ce qui surprendra bien plus, c’est que la petitesse du front était regardée, par les anciens, comme une marque d’esprit ; Melctius (de la Nature de l’homme,.ch. VIII) le dit formellement, et mérite d’être lu a ce sujet. Voici ses propres termes :Parva vero ac modica fronte ingenii acumine prœditos, et ad dicendum propensos opinati sunt.

[modifier] CHAPITRE CXXVII.

Ut videretur mihi plenum os extra nubem luna proferre. —Cette comparaison du visage d’une belle avec la lune dans son plein ne paraîtrait pas très-flatteuse aux dames de nos jours. Los anciens pensaient autrement que. nous à ce sujet, et cette idée se trouve très-fréquemment reproduite dans les ouvrages des poëtes grecs et romains. Mox digitis gubernantibus vocem.Les petites-maîtresses, et même un grand nombre d’hommes chez les Romains, s’étudiaient à accompagner leurs paroles de gestes gracieux ; Suétone le dit formellement dans laVie de Tibère,chapitre 68 :Sermonem habuisse, non sine molli quadam digitorum gesticulatione. Feminam. . . hoc primum anno virum expertam.Horace (liv. III, ode 14 a dit de même : Et puella : Jam virum expertœ. Ut putares inter auras canere Sirenum concordiam. —Le chant des Sirènes était proverbial chez les anciens. Pétrone reproduit la même idée dans le premier de ses fragments,ad Amicam : Sirenum cantus, et dulcia plectra Thaliae Ad vocem tacuisse, reor.

[modifier] CHAPITRE CXXVIII.

Numquid spiritus jejunio marcet ? —C’est ce que les Latins appelaientanima jejuna,et les Grecs, vYisrsi» ; ô’^eiv,sentir le jeûne.On en voit un exemple plaisant dans les vers suivants de Cécilius Plotius, rapportés par Aulu-Gelle, livre II, chapitre 23 : Sed tua morosa ne uxor ? quam rogas ? Qui tandem ? tœdet mentionis : quœ mihi, Ubi domum adveni ac sedi, extemplo suavium Datat, jejuna anima. Nil peccat suavio ; Et devomas, volt, quod foris potaveris. Numquid alarum negligens, sudore puteo ?Cette négligence de toilette a été stigmatisée par les poëtes anciens. Catulle, poëme lxix : Laedit te quœdam mala fabula, qua tibi fertur Valle sub alarum trux habitare caper. Horace revient souvent sur ce défaut de propreté, et dit, dans une do ses satires : Pastillos Rufinus o ! et, Gorgonius hircum. Ailleurs, épode XII : Hirsutis cubet hircus in alis. Ovide (Art d’aimer,liv. 1) recommande à son élève d’éviter avec soin ce double reproche : Nec male odorati sit tristis auhelitus oris : Nec laedant nares virque paterque gregis. Rapuit deinde tacenti speculum.Les premiers miroirs artificiels furent de métal ; Cicéron en attribue l’invention au premier Esculape. Quoi qu’il en soit, il paraît que ce meuble n’entrait pas encore dans la toilette des femmes au temps d’Homère : il n’en parle pas dans sa description de la toilette de Junon, quoiqu’il ait pris plaisir à rassembler tout ce qui contribuait à la parure la plus recherchée. Après avoir fait des miroirs d’airain, d’étain, de fer bruni, on en fabriqua d’un alliage des deux premiers métaux. L’argent pur obtint ensuite la préférence. Un artiste, nommé Praxitèle, contemporain du Grand Pompée, fut l’inventeur des miroirs de cette dernière espèce. On en fit même d’or, où le luxe prodigua les pierreries et les embellissements de tous les genres. Il est étonnant que les anciens, qui poussèrent si loin les progrès de la découverte du verre, n’aient pas connu l’art de le rendre propre à la représentation des objets, en appliquant l’étain derrière les glaces ; il ne l’est pas moins que, connaissant l’usage du cristal, plus propre encore que le verre à la fabrication des miroirs, ils ne s’en soient pas servis pour cet objet. Ce ne fut que très-tard qu’ils commencèrent à faire des miroirs de verre ; et les premiers sortirent des verreries de Sidon. Pline ne dit pas à quelle époque ; mais comme il n’y en avait pas encore du temps de Pompée, il est certain qu’ils parurent depuis la destruction de la république. Avant et depuis cette époque, on en ornait les murs des appartements et les alcôves des lits ; on en incrustait les plats et les bassins dans lesquels on servait les viandes sur la table ; on en revêtait les tasses et les gobelets, qui multipliaient ainsi l’image des convives. Non tam intactus Alcibiades in prœceptoris sui lectulo jacuit.Cet hommage éclatant, rendu à la vertu de Socrate par un auteur aussi licencieux que Pétrone, qui ne ménageait pas même, dans ses satires, l’empereur, dont sa vie et sa fortune dépendaient, me paraît digne d’attention. Ces motssocratica fidesprouvent d’ailleurs que la continence de Socrate était passée en proverbe chez les Romains. C’est donc à tort que quelques auteurs ont imputé à ce philosophe un vice si commun de son temps, mais auquel il resta toujours étranger. Maxime de Tyr l’a vengé de ces injurieux reproches dans plusieurs de ses dissertations ; et Plutarque, au discours premiersur les Vertus d’Alexandre,confirme celte vérité. « Socrate, dit-il, couchait près d’Alcibiade sans violer la chasteté. » Comment donc l’opinion contraire a-t-elle prévalu ? c’est qu’en général les hommes admettent la calomnie sans examen ; il n’y a que l’éloge qui soit pour eux un objet de discussion.

[modifier] CHAPITRE CXXIX.

-Licet ad tubicines mittas. —Mot il mot : « Envoyez chercher les joueurs de flûtes. » C’est comme si nous disions :Envoyez chercher les croque-morts.Nous avons déjà vu, au chapitre 78, Trimalchion faire venir les joueurs de cor pour imiter la cérémonie de son enterrement, parce que, chez les anciens, on portait les morts en terre au son des instruments ; mais il faut remarquer qu’il n’y avait que les jeunes gens qui fussent enterrés au son de la flûte : les personnes âgées l’étaient au son du cor ou de la trompette.

[modifier] CHAPITRE CXXX.

Mox cibis validioribus pastus, id est, bulbis, cochlearumque sine jure cervicibus.— Singulier remède, dira-t-on, pour se préparer à une lutte amoureuse, qu’un menu composé d’échalotes et d’huîtres crues ! Telle était cependant la vertu que les anciens attribuaient à cette espèce d’aliment, comme le prouve ce passage du poëte Alexis, rapporté par Athénée, livre II, chapitre 23 : IIo7. Çoù ;, xoy^ia ;, xt[o-jz". ç, wà, àxpoxiîiV. a ; Toffaïh’x toûtwv av ? lç cûpoi oâp ; iaxa, dont voici la traduction littérale : Bulbos, cochleas, cerycas, ova, extremos pecudum artus ; Tam multa ex his invenias remedia. Héraclite de Tarente donne la raison suivante de leurs propriétés aphrodisiaques : IîoX6ôç, ! )cat wov, xaî Ta ofwia 5*o>tEt (nr£pu. aTo ; etvai ironiTixà thà tÔ ôuge’i&Iç l^eiv "à ; wp«Taç œûaet ;, xaî rà ; aura ; (KivaaEiç to> a7repp. aTi»Bulbus, ova et similia gignere semen videntur, quia prima illorum natura eamdem cum genitura speciem et potestatem habet.Pline (liv. XX, ch. 9) dit que les oignons broyés rendent aux nerfs leur vigueur, qu’on les emploie avec succès pour les paralytiques ; et il ajoute :Venerem maxime megarici stimulant.Ovide, dans sonArt d’aimer(liv. II. V. 415), ne paraît pas avoir grande confiance dans ces prétendus spécifiques ; et il engage son élève à s’en abstenir comme de vrais poisons : Sunt qui preecipiant herbas, satureia, nocentes Sumere : judiciïs ista venena meis. Aut piper urticae mordacis semine miscent ; Tritaque in annoso flava pyrethra mero. Sed dea non patitur sic ad sua gaudia cogi, Colle sub umbroso quam tenet altus Eryx. Candidus, Alcathoi qui mittitur urbe pelasga, Bulbus, et, ex horto quae venit, herba salax, Ovaque sumantur, sumantur hyrmettia mella, Quasque tulit folio pinus acuta nuces. Hausi parcius merum,Valerius Flaccus, dans son poëme desArgonautes,livre II, vers 70, offre une imitation remarquable de ce passage. Les Argonautes, dit-il, . Fessas Restituunt vires, et parco corpora Baccho. Martial nous offre une ingénieuse plaisanterie sur le même sujet, dans son épigramme 107 du livre I : Interponis aquam subinde, Rufe, Numquid pollicita est tibi beatam Noctem Naevia ?. . . . Enfin Ovide, qu’il faut toujours citer en pareille matière, dit, dans sesRemèdes d’amour(v. 803) : Quid tibi prœcipiam de Bacchi munere, quaeris ? Spe brevius monitis expediere meis. Vina parant animum Veneri, nisi plurima sumas, Ut stupeant multo corda sepulla mero. Ignem ventus alit, vento restinguitur ignis. Lenis alit flammam, grandior aura necat. Aut nulla ebrietas, aut tanta sit, ut tibi curas Eripiat : si qua est inter utramque, nocet.

[modifier] CHAPITRE CXXXI.

Mox turbatum sputo pulverem medio sustulit digito. —Ce n’est pas sans raison que la vieille Prosélénos prend avec le doigt du milieu ce mélange de poussière et de salive. Le doigt médius était réputé infâme chez les anciens ; et Perse, en parlant d’un semblable enchantement, dit (sat. II, V. 33) : Infami digito et lustralibus ante salivis Expiat, urentes oculos inhibere perita. Ter me jussit exspuere.Tibulle a dit de même (élégie 11 du liv. I) : Ter cane, ter dictis despue carminibus. Vides, quod aliis leporem excitavi !Ovide offre un exemple de cette locution proverbiale, vers 661 du livre m del’Art d’aimer : Credula si fueris, aliae tua gaudia carpent ; Et lepus hic aliis exagitandus erit. Nobilis œstivas platanus diffuderat umbras.Virgile ne désavouerait pas cette courte, mais charmante description d’un jardin. Ce que Pétrone dit ici du platane, arbre touffu sous lequel les anciens se plaisaient à goûter le frais, rappelle ces vers d’Horace (liv. II, ode 11) : Cur non sub alta vel platano, vel hac Pinu jacentes sic temere, et rosa Canos odorati capillos, Dum licet, Assyriaque nardo, Potamus uncti ?

[modifier] CHAPITRE CXXXII.

Et me jubet catomidiare. —Ou plutôtcatomi-diari,c’est-à-direcatomis cœdi,« être fustigé. » Pétrone est le seul des auteurs de la bonne latinité qui se soit servi de ce mot, qu’on retrouve fréquemment dans les écrivains du moyen âge. Ainsi on lit dans la Vie de saint Vitus :-Tunc iratus Valerianus jussit infantem catomis cœdi ;dans la Passion de saint Afrique :Catomis te cœdi jubeam ; et dans Spartianus Hadrianus :Decoctores bonorum suorum catomidiari in amphitheatro jussit. Conditusque lectulo, totum ignem furoris in eam converti.Bussy-Ra-butin(Histoire amoureuse des Gaules)a imité ce passage presque littéralement ; mais qu’il est loin de reproduire les grâces de l’original ! Dans Rabutin, le comte de Guiche, chassé honteusement par la comtesse d’Olonne, dont il avait mal rempli l’attente amoureuse, s’exprime ainsi : " Je sortis brusquement de chez elle, et me retirai chez moi, où, m’étant mis au lit, je tournai toute ma colère contre la cause de mon malheur. D’un juste dépit tout plein Je pris un rasoir en main : Mais mon envie était vaine, Puisque l’auteur de ma peine, Que la peur avait glacé, Tout malotru, tout plissé, Comme allant chercher son autre, S’était sauvé dans mon ventre. « Ne pouvant donc lui rien faire, voici à peu près comme la rage me lui lit parler : — Hé bien, traître ! qu’as-tu à dire ? Infâme partie de moi-même et véritablement honteuse (car on serait bien ridicule de te donner un autre nom) : dis-moi, t’ai-je jamais obligé à me traiter de la sorte ? à me faire recevoir le plus sanglant affront du monde ? Me faire abuser des faveurs que l’on me donne, et me donner, à vingt-deux ans, les infirmités de la vieillesse !. . . — Mais en vain la colère me faisait parler ainsi : L’œil attaché sur le plancher, Rien ne le saurait toucher. Aussi, lui faire des reproches, C’est justement en faire aux roches. . . » Il suffit de jeter les yeux sur l’original pour se convaincre qu’ici Pétrone parle en courtisan, et Rabutin en laquais. Rogo te, MIHI apodixindefunctoriamredde. —Apodixis,mot tiré du grec iro’SeiÇiç, démonstration, preuve, publication : on appelait ainsi un certificat que le créancier donnait à son débiteur, quand celui-ci l’avait payé.Apodixis defunctoria,était un congé en forme, pour cause d’âge ou d’affaiblissement, et, par extension, unextrait mortuaire.En effet, Suétone, dans laVie de Néron, nous enseigne qu’il y avait à Rome des registres, appelésrationes libitinœ, où l’on inscrivait le nom de ceux qui mouraient, et que l’extrait qu’on en tirait se nommaitapodixis defunctoria.

[modifier] CHAPITRE CXXXIV.

Quod purgamentum nocte calcasti in trivio, aut cadaver ?Les anciens jetaienttrans caput,par-dessus leur tête, en certains endroits réservés, dans les carrefours, dans les courants d’eau, et dans la mer même,purgamenta,les choses qui avaient servi à expier un crime ; parce qu’ils appréhendaient qu’on ne marchât dessus, et qu’ils croyaient que ceux à qui ce malheur arrivait, par hasard ou au- trement, s’attiraient, par une espèce de contagion, la peine que méritait le crime expié.Voyez,à ce sujet, Virgile, égl. VIII, v. 101 : Fer cineres, Amarylli, foras : rivoque fluenti, Transque caput jace : ne respexeris. . . . CLAUDIEN,Quatrième consulat d’Honorius,vers 330 : Trans caput aversis manibus jaculator in altum Secum rapturas cantata piacula taedas ; et NémEsien, églogue iv : Quid prodest, quod me pagani mater Amyntae Ter vittis, ter fronde sacra, ter thure vaporo Lustravit, cineresque aversa effudit in amnem. Aut cadaver. —Les anciens regardaient comme une très-grande impureté, qu’il fallait expier, de toucher un corps mort. Cette superstition leur venait des Grecs, auxquels elle avait probablement été transmise par les Hébreux ; car nous lisons au livre desNombres,chapitre GO, verset 9 :Celui qui touchera un corps mort sera impur pendant sept jours ; mais s’il jette sur lui de cette eau le troisième jour et le septième, il sera purgé. Lorum in aqua.Expression proverbiale. Martial (liv. VII, épigr. 58) l’a employée dans le même sens : Madidoque simillima loro Inguina et livre X, épigramme 55 : Loro quum similis jacet remisso. Lunœ descendit imago, Carminibus deducta meis.Les anciens croyaient que les magiciennes avaient le pouvoir de faire descendre la lune du ciel par la force de leurs enchantements, et surtout en frappant sur des bassins d’airain. Ovide se moque ainsi de celte superstition, dans son poëme desCosmétiques,versets 41-42 : Et quamvis aliquis temesœa removerit aera, Nunquam Luna suis excutietur equis. Cependant il s’est montré plus crédule dans l’élégie 1 du livre II desAmours (v.23-24) : Carmina sanguineae deducunt cornua Lunae, Et revocant niveos Solis euntis equos. Ce dernier vers exprime la même idée que ceux de Pétrone : Trepidusque furentes Flectere Phœbus equos revoluto cogitur orbe.

[modifier] CHAPITRE CXXXV.

Musa Battiadœ veteris. —C’est-à-dire la muse antique de Callimaque, parce que ce poëte, fils deBattus, composa un poëme sur Hécalès.

[modifier] CHAPITRE CXXXVI.

Tales Herculea Stymphalidas arte coactas. —Les Stymphalides, oiseaux d’une prodigieuse grandeur, qui infestaient les bords du lac Stymphale, en Arcadie. Pausanias (liv. VIII) rapporte qu’ils persécutaient si cruellement les habitants de cette contrée, que ceux-ci supplièrent Hercule de les en délivrer. Ce héros en vint à bout par le secours de Minerve qui lui conseilla de faire un grand bruit en frappant sur des chaudrons : ce qui réussit ; car ces oiseaux, épouvantés, quittèrent le pays et se réfugièrent dans l’île d’Arétie. Pétrone appelle ce stratagème ars herculea,pour le distinguer des autres travaux d’Hercule, qui avait coutume de vaincre par la force et non par l’adresse,vi, non arte. Tribus nisi potionibus e lege siccatis.Conformément à la loi des buveurs, qui ordonnait à chaque convive de boiretrois, ou trois fois trois rasades,et qu’Ausone a ainsi formulée : Ter bibe, vel toties ternos, sic mystica lex est. Suétone, dans laVie d’Auguste,et Platon, dans saRépublique,font mention de cette coutume. Occidisti Priapi delicias, anserem omnibus matronis acceptissimum.L’oie était consacrée à Priape, parce que, selon plusieurs auteurs anciens, et Pausanias, entre autres, ce ne fut pas en cygne, mais en oie que Jupiter se métamorphosa pour séduire Léda. C’est ce que l’on trouve exprimé d’une manière positive dans le poëme deCiris,attribué à Virgile : Formosior ansere Ledœ. Atque esto, quidquid Servius, et Labeo.Servius Sulpicius, jurisconsulte très-estimé, non-seulement pour son érudition, mais encore pour la vigueur avec laquelle il résista aux entreprises de César, en disant librement ce qu’il croyait avantageux pour la république. Quelques-uns de ses amis lui ayant représenté le danger qu’il courait à lutter contre un ennemi aussi puissant que César, il leur répondit avec fermeté :Suum cuique judicium est. Labéon, autre jurisconsulte fort considéré. Appien, au livre de laGuerre civile, en parle comme d’un homme d’une intégrité et d’une fermeté admirables. Horace, au contraire, meilleur courtisan que philosophe, le traite de fou, dans sa troisième satire, pour avoir refusé le consulat qu’Auguste lui offrait. Extraxit fortissimum jecur, et inde mihi futura prœdixit.L’auteur fait allusion aux aruspices, qui prédisaient les choses futures par lin-, spection du foie et du cœur des animaux sacrifiés, dont ils tiraient de bons ou de mauvais augures, selon le bon ou le mauvais état de ces parties. C’est pour cela que Pétrone ditfortissimum jecur ;peut-être serait-il mieux de lirefortissimum, très-gras, très-bien engraissé, du verbefur cire, farcio, fartum.

[modifier] CHAPITRE CXXXVIII.

Ipse Paris, dearum litigantium judex.C’est ainsi que je lis ce passage avec Douza ; et non paslividinantium,comme le porte l’édition de Burmann ; nivitilitigantium,comme le voulait Thomas Munckerus, qui aurait dû laisser ce vieux mot dans Caton, où il était allé le déterrer ; ni, comme l’imprime Nodot,libidi-nantium,qui signifiese livrant aux débauches, ce qui serait ici un contre-sens. Du reste, je ne crois pas que le jugement de Paris ait jamais fourni une allusion plus ingénieuse que celle des six vers du XXIXe fragment, ci-dessus cité : De pretio formae quum tres certamen laissent, Electusque Paris arbiter esset eis ; Prœfecit Venerem Paridis censura duabus, Deque tribus victœ succubuere duœ. Cum tribus ad Paridem si quarta probanda venites De tribus a Paridi quarta probata fores. Nec me contumeliae lassant. Quod verberatus sum, nescio, etc.L’auteur peint ici avec autant de grâce que de sentiment cette patience infatigable des vrais amants, qui souffrent tout sans se plaindre de leurs maîtresses, même les traitements les plus indignes. On trouve à ce sujet dans Properce, livre II, élégie 19 : Ultro contemptus rogat, et peccasse fatetur Laesus, et invitis ipse redit pedibus ; et plus loin, dans la même élégie : Nil ego non patiar, nunquam ene injuria inutat. Ovide, dans sonArt d’aimer(liv. II, v. 533), fait à son disciple un précepte de cet oubli des injures : Nec maledicta puta, nec verbera ferre puellae, Turpe, nec ad teneros oscula ferre pedes.

[modifier] CHAPITRE CXXXIX.

Gemini satiavit numinis iram Telephus. —Les deux divinités dont il est question ici sont Minerve et Bacchus. Pour l’intelligence de ce passage, mal compris par la plupart des commentateurs, je suis obligé d’entrer dans quelques détails sur l’histoire fabuleuse de Télèphe, telle que la rapporte Apollodore, au livre III de l’O-rigine des dieux.Hercule, passant par Tégée, devint amoureux d’Auge, prêtresse de Minerve, et lui fit violence. Elle devint mère, et mit au monde un enfant qu’elle cacha dans un bois qui environnait le temple de la déesse ; ce qui irrita tellement Minerve, qu’elle envoya la stérilité dans le pays. Les oracles consultés répondirentqu’il y avait une impiété cachée dans le bois sacré.Il fut visité ; on y trouva l’enfant, et le père d’Auge le livra à Nauplius, pour le faire mourir. Mais celui-ci le remit à Teutras, roi de Mysie, qui le fit exposer sur le mont Parthenius, où il fut allaité par une biche, en grec ÉXaoo ;, ce qui lui lit donner le nom deTélèphe.Étant devenu grand, il se rendit à Delphes pour savoir quels étaient ses parents, et, par le conseil de l’oracle, il prit le chemin de la Mysie, où Teutras l’adopta pour son fils, et le déclara son héritier. Il fut donc, comme on le voit, persécuté dans son enfance par Minerve. Voici maintenant comment il éprouva le courroux de Bacchus. Ce dieu protégeait les Grecs : lorsqu’ils se rendaient au siége de Troie, Télèphe voulut défendre contre eux le passage de la Mysie ; mais les pieds de son cheval s’empêtrèrent dans un cep de vigne ; il tomba par terre, et fut blessé par Achille, qui le guérit ensuite avec la même lance dont il l’avait frappé. Les commentateurs, qui ne connaissaient que la moitié de cette histoire, ont dit à ce sujet bien des absurdités ; ils prétendent, par exemple, quegemini numinisdésigne ici Minerve, qui méritait ce sur-nom comme étant à la fois la déesse des beaux-arts et des combats. Teneo te inquit, qualem speraveram.Cette exclamation,teneo te !« je te tiens ! » lorsqu’on rencontre quelqu’un à l’improviste, a passé dans notre langue. Elle était familière aux auteurs latins. Apulée(Métamorphose,liv. x) :Teneo te, inquit, teneo meum palumbulum, meum passerem.Térence, dans son Heautontimorumenos,acte II, scène 3 :

ANTIPH ILA.

0 mi Clinia, salve.

CLiniAS.

Ut vales ?

ANTIPHILA.

Salvum advenisse gaudeo.

CLINIAS.

Teneone te, Antiphila, maxume animo- exoptatam meo ?

[modifier] CHAPITRE CXL.

Philumene nomine, quae multas sœpe hereditates officio œtatis extorserat. —Juvénal parle de ces gens qui extorquaient des testaments par de honteuses complaisances, satire I, vers 37 : Quum te submoveant, qui testamenta merentur Noctibus. . . . . . Ut scias, me gratiosiorem esse quam Protesilaum, etc. —Protésilas, un des héros grecs au siége de Troie, débarqua le premier, et fut tué par Hector. Il était fameux dans l’antiquité par le nombre de ses exploits amoureux. Laodamie, sa femme, l’aimait si éperdument, que, pendant son absence, elle satisfaisait sa passion pour lui, en embrassant une statue de cire qu’elle avait fait faire à sa ressemblance. Lorsqu’il fut mort, elle obtint des dieux sa résurrection pour trois jours, selon Lucien ; cependant Hyginus assure qu’elle n’en jouit que pendant trois heures. Trois heures ! c’était bien peu ; mais l’aimable revenant sût si bien mettre le temps à profit, que Laodamie mourut de plaisir entre ses bras. Liberorumque experientiam in arte.Pétrone a déjà dit plus haut, en parlant du fils de l’honnête Philumène,doctissimus puer, «ce garçon bien appris. » Cela rappelle cette vieille épigramme sur une jeune fille, savante avant l’âge : Hic jacet exutis Dionysia flebilis annis, Extremum tenui quœ pede rupit iter ; Cujus in octavo lascivia surgere messe Cœperat, et dulces fingere nequitias. Quod si longa suœ mansissent tempora vitae, Docrion in terris nulla puella foret.

[modifier] CHAPITRE CXLI.

Perusii idem fecerunt in ultima fame. —Au lieu dePerusii, Burmann litPetavii,d’autresPetelini ;et ils s’appuient, pour défendre celle leçon, sur plusieurs passages de Frontin (Strata-gèmes,liv. IV, ch. 5), d’Athénée (Deipnosophistes,liv. XII), de Tite-Live (liv. XXIII), de Polybe (liv. VII) et de Valère-Maxime (liv. VI). Ce- pendant, malgré ces imposantes autorités, je pense, avec le docte Joseph Scaliger, qu’il faut lirePerusii,et que c’est ainsi que Pétrone avait écrit.Pérouse,comme on sait, est une ville de Toscane, bâtie par les Achéens sur les bords du lac Trasimène. L. Antoine y fut assiégé par Auguste, qui ne parvint à s’emparer de la ville qu’après en avoir réduit les habitants à une si horrible famine, qu’ils furent obligés de se nourrir de chair humaine, comme le rapportent Tite-Live, livre CXXVI ; Suétone, dans laVie d’Auguste,chapitre 15 ; Frontin, livre IV, chapitre 5. Ausone confirme encore l’opinion de Scaliger par ce passage de sa vingt-deuxième épître, où il joint, comme Pétrone, les Sagontins aux Pérousins : Jamjam perusina et saguntina fame Etc. C’est à ce trait si connu que Lucain fait allusion par ces motsperusina fames. Juvénal (sat. xv, v. 93) rapporte un trait semblable des Vascons ou Gascons de la ville deCalaguris,aujourd’huiCalahorra,dans l’Espagne Tarragonaise : assiégés par Pompée et Métellus, et réduits aux dernières extrémités,ils furent forcés,dit Valère-Maxime, livre VII, chapitre G,de faire un horrible festin de la chair de leurs femmes et de leurs enfants.Voici les vers de Juvénal : Vascones, haec fama est, alimentis talibus olim Produxere animas : sed res diversa, sed illic Fortunœ invidia est bellorumque ultima, casus Extremi, longœ dira obsidionis egestas. Hujus enim, quod nunc agitur, miserabile debet Exemplum esse cibi : sicut modo dicta mihi gens Post omnes herbas, post cuncta animalia, quidquid Cogebat vacui ventris furor, hostibus ipsis Pallorem ac maciem, et tenues miserantibus artus, Membra aliena fame laccrabant. esse parata Et sua. Quisnam hominum veniam dare, quisve deorum Viribus abnuerit dira atque immania passis, Et quibus illorum poterant ignoscere manes Quorum corporibus vescebantur ? etc. Massilienses quoties pestilentia laborabant, etc.Ce passage de Pétrone est cité par Servius, dans son commentaire sur ce passage du IIe livre de l’Enéide auri sacra fames.Lactance Placide, dans son commentaire sur le livre x de laThébaïdede Stace, dit que cette coutume était commune à tous les Gaulois, et fait une ample description des cérémo- nie que l’on observait dans le sacrifice de ces victimes expiatoires :Lustrare civilatem,dit-il,humana hostia gallicus mos est. Nam aliquis de elegantissimis pellicebatur prœmiis, ut se ad hoc venderet : qui anno toto publicis sumptibus alebatur purioribus cibis ; denique certo et so-lenmi die per totam civitatem ductus ex urbe, extra pomœria saxis occi-debutur a populo.Si quelque lecteur trouvait la conclusion du roman satirique de Pétrone trop horrible et trop peu vraisemblable, ce passage de Lactance suffirait, je pense, pour justifier notre auteur.

NOTES

SUR LES FRAGMENTS ATTRIBUÉS A PÉTRONE. 1.Cedit crinibus aurum. —On trouve la même idée dans une pièce attribuée à Gallus : Pande, puella, pande capillulos Flavos, lucentes, ut aurum nitidum ; et dans Stace,Achilléide,livre I, vers 162 : Fulvoque nitet coma gratior auro. Ipsa tuos quum ferre velis per lilia gressus.Cette image gracieuse ne le cède guère à celle de Virgile(Enéide,liv. VII, V. 808), lorsqu’il dit, en parlant de Camille, reine des Volsques : Illa vel intactae segetis per summa volaret Gramina, nec teneras cursu laesisset aristas. IV. Transversosque rapit fama sepulta probris ?Ces motstransversos rapitrépondent à ce passage de Septimius(Guerre de Troie,liv. I, ch. 7) :Prœda ac libidine transversi agebantur V. Primus in orbe deos fecit timor. —Ce vers se trouve littérale ment dans laThébaïdede Stace, livre III, vers 661, et Lucrèce a para phrasé la même idée : Nunc quœ causa deum per magnas numina gentes Pervolgarit, et ararum compleverit urbes ; Unde etiam nunc est mortalibus insitus horror, Qui delubra deum nova toto suscitat orbi Terrarum Prœter eas cœli rationes, ordine certo, Et varia annorum cernebant tempora verti ; Nec poterant, quibus id fieret, cognoscere, causis ; Ergo perfugium sibi habebant omnia divis Tradere, et illorum nutu facere omnia flecti. VIII.Invenias quod quisque velit. —Bourdelot a inséré cette épi-gramme dans le chapitre CXXVI duSatyricon,après ces mots :Nisi in equestribus sedeo. XI. Sicommissa verens avidus reserare minister. —Pétrone semble avoir emprunté à Ovide(Métamorphoses, liv. XI) ces détails sur la fable si connue des oreilles de Midas ; Ausone, dans sa vingt-troisième épître, la rapporte en ces termes : Depressis scrobibus vitium regale minister Credidit, idque diu texit fidissima tellus. Inspirata dehinc vento cantavit arundo. XII. Fallunt nos oculi, vagique sensus. —Lucrèce à traité le même sujet, liv. IV, V. 354 : Quadratasque procul turres quum cernimus urbis, Propterea fit uti videantur sœpe rotundœ, Angulus obtusus quia longe cernitur omnis ; Sive etiam potius non cernitur, ac perit ejus Plaga, nec ad nostras acies perlabitur ictus. XIV.Sic format lingua fœtum, quum protulit ursa.— On lit dans Ovide(Métamorphoses,liv. XV, V. 379) : Nec catulus, partu quem reddidit ursa recenti, Sed male viva caro est ; lambendo mater in artus Fingit ; et in formam, quantam capit ipsa, reducit. Et piscis nullo junctus amore parit. —C’est une des nombreuses erreurs des anciens sur la génération des animaux ; elle n’a pas besoin d’être réfutée, non plus que la prétendue virginité des mères abeilles, que Pétrone, exprime ainsi trois vers plus loin : Sic, sine concubitu, textis apis excita ceris Fervet, et audaci milite castra replet. Presque tous les traducteurs de Virgile ont prouvé dans leurs notes l’absurdité de cette opinion, à propos de ces vers (v. 198 et 199) du quatrième livre desGéorgiques : Quod neque concubitu indulgent, nec corpora segnes In Venerem solvunt, aut fœtus nixibus edunt XV.Naufragus, ejecta nudus rate, quœrit eodem, etc. —Ces vers ne semblent-ils pas inspirés par ceux-ci de Properce, liv. II, élég. 1, v. 43 ? Navita de ventis, de tauris narrat arator, Enumerat miles vulnera, pastor oves. Grandine qui segetes et totum perdidit annum, —Ovide a dit de même (Métamorphoses,liv. I, v. 273) : Longique perit labor irritus anni. XVII.Judœus et licet porcinum numen adoret, Et cœli summas advocet auriculus. —Pétrone, par une mauvaise foi commune à tous les païens, qui accusaient les juifs et les chrétiens de toutes sortes de crimes et d’infamies, prétend ici qu’ils adoraient la divinité sous la forme d’un porc, tandis que leur aversion pour cet animal immonde est un fait notoire. Peut-être prenaient-ils pour une preuve de respect religieux celte abstinence de la chair de porc. Juvénal est tombé dans la même erreur, lorsqu’il dit : Nec distare putant humana carne suillam. Quant à cette autre assertion de Pétrone,et cœli summa advocet auri-culas,on sait que Tacite, Appien d’Alexandrie, Molon et d’autres historiens profanes ont reproché aux juifs de conserver dans le sanctuaire de leur temple une tête d’âne d’or massif, qui était l’objet de leur culte : le motif de ce culte (disent les ailleurs païens) était que les Hébreux, traversant le désert sous la conduite de Moïse, et dévorés par la soif, furent redevables de leur salut à l’instinct de leurs ânes, qui découvrirent des sources d’eau où tout le peuple de Dieu se désaltéra. L’historien Josèphe et Tertullien ont démontré clairement l’absurdité de cette fable. Cependant les Romains désignaient les chrétiens ainsi que les juifs par le nom grossierd’asinarios,et, dans d’infâmes caricatures exposées en public, ils représentaient le Christ avec des oreilles d’âne ; l’un de ses pieds se terminait par un sabot de corne ; il était vêtu d’une longue robe et portait un livre dans sa main ; et au-dessous de ces images monstrueuses ils mettaient cette inscription insolente :Deus christianorumàvo^rjTe ;. XIX.Delos, jam stabili revincta terrae — Ce fragment est évidemment imité de Virgile,Enéide,livre m, vers 73 : Sacra mari colitur medio gratissima tellus Nereidum matri, et Neptuno AEgeo : Quam pius arcitenens, oras et littora circum Errantem, Gyaro celsa Myconoque revinxit, lmmotamque coli dedit, et contemnere ventos. Olim purpureo mari natabat. —Dans ce vers,purpureussignifiebrillant,et non paspourpré ;c’est encore une imitation de Virgile,Géor-giques,livre IV, vers 373 : In mare purpureum violentior effluit amnis. XXI.Quando ponebam novellas arbores. —Parny semble avoir voulu imiter cette idée gracieuse dans ces vers : Bel arbre, je viens effacer Ces deux noms qu’une main trop chère, Sur ton écorce solitaire, Se plut elle-même à tracer. Ne parte plus d’Éléonore ; Rejette ces chiffres menteurs ; Le temps a désuni les cœurs Que ton écorce unit encore. XXXI.Nolo nuces, Amarylli, tuas, nec cerea prima. —Allusion à ces vers de la IIe églogue de Virgile : Ipse ego cana legam tenera lanugine mala, Castaneasque nuces, mea quas Amaryllis amabat. Addam cerea pruna. XXXIII.Quum mea me genitrix gravida gestaret in alvo. —Cette épigramme est, certes, un tour de force pour la précision ; on ne peut dire plus en moins de mots. « L’Anthologieentière, s’écrie La Monnoye dans l’enthousiasme de l’admiration, n’a rien de mieux tourné, de plus fin, ni de plus joliment imaginé. »(Œuvres choisies de La Monnoye,t. III, p. 418. ) La langue grecque est peut-être la seule jusqu’ici qui ait pu rendre avec grâce les dix vers latins par dix vers équivalents ; et c’est ainsi que Politien, Lascaris et La Monnoye ont su traduire agréablement en grec l’épigramme del’Hermaphrodite.Nicolas Bourbon l’a refaite, je ne sais pourquoi, en latin ; elle se trouve dans sesNugœ.Il s’en faut bien que cette copie vaille l’original. Jean Doublet, mademoiselle de Gournay, et La Monnoye lui-même, ont essayé d’en donner chacun une traduction française. La première est en seize vers irréguliers, la deuxième en dix-huit vers alexandrins, la troi- sième en quatorze vers de dix syllabes. Ainsi la plus courte des trois est d’un tiers plus longue que l’original ; je la cite comme la meilleure, la voici ; Ma mère enceinte, et ne sachant de quoi, S’adresse aux dieux ; là-dessus grand’bisbille. Apollon dit : C’est un fils, selon moi ; Et selon moi, dit Mars, c’est une fille ; Point, dit Junon, ce n’est fille ni fils. Hermaphrodite ensuite je naquis. Quant à mon sort, c’est, dit Mars, le naufrage ; Junon, le glaive ; Apollon, le gibet. Qu’arriva-t-il ? Un jour, sur le rivage, Je vois un arbre, et je grimpe au sommet Mon pied se prend ; la tète en l’eau je tombe, Sur mon épée. Ainsi, trop malheureux, A l’onde, au glaive, au gibet je succombe, Fille et garçon, sans être l’un des deux. M. de Guerle a essayé de faire en français ce que Politien, Lascaris et La Monnoye ont fait en grec ; voici son imitation qui, à'défaut d’autre mérite, a du moins celui de la précision : Ma mère enceinte, un jour, vint consulter les dieux. Que dois-je mettre au jour ? — Un fils, dit Aphrodite, Phébus dit : une fille ; — et Junon : nul des deux. — Enfin, me voilà né. Que suis-je ? Hermaphrodite. Sur ma mort divisés, Pan me voue au gibet, Mars au glaive, Bacchus m’envoie à la rivière. Aucun ne faut. Un saule ornait une onde claire ; J’y grimpe. Sur ma brette, en glissant du sommet, Je tombe, nez dans l’eau, pieds en l’air, et rends l’âme, Percé, noyé, pendu, sans nul sexe, homme et femme. XXXIV,Me nive candenti petiit modo Julia. —Charmé de la délicatesse qui caractérise la pensée et l’expression de l’épîgramme de Pétrone, La Monnoye a voulu la faire passer dans notre langue ; on va juger si la copie a conservé les grâces de l’original : Que dans la neige il se trouve du feu, Pas n’aurais cru que cela se pût faire ; Mais lorsqu’Iris, par manière de jeu, Hier m’en jeta, j’éprouvai le contraire. Par un effet qui n’est pas ordinaire, Mon cœur d’abord brûla du feu d’amour ; Or, si ce feu part du propre séjour Où le froid semble avoir élu sa place, Pour m’empêcher de brûler nuit et jour, N’usez, Iris, de neige ni de glace : Mais, comme moi, brûlez à votre tour. Longtemps avant La Monnoye, Clément Marot avait imité la même épigramme dans son style naïf et badin : Anne, par jeu, me jeta de la neige, Que je cuidois froide certainement : Mais c’étoit feu, l’expérience en ai-je, Car embrasé je fus soudainement. Puisque le feu loge secrètement Dedans la neige, où trouverai-je place Pour n’ardre point ? Anne, ta seule grâce Esteindre peult le feu que je sens bien, Non point par eau, par neige, ne par glace, Mais par sentir un feu pareil au mien.

FIN DES NOTES.

Paris. — Imprimerie de P. -A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine,

Fragments Satyricon
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