Johann Wolfgang von Goethe : Second Faust, traduction Gérard de Nerval (Édition de 1877)
AVERTISSEMENT
SUR LE SECOND FAUST ET SUR LA LÉGENDE
Le pacte infernal signé entre Faust et Méphistophélès ne s’est ni accompli ni dénoué entièrement dans le premier Faust de Gœthe. Lorsque Méphistophélès rappelle à lui le docteur au moment où Marguerite va marcher au supplice, le lecteur a pu supposer que l’âme de Faust tombait au pouvoir du démon, pendant que celle de Marguerite s’élevait au ciel, emportée par les anges. Le sens se trouve complet ainsi. Mais il restait pourtant à l’auteur le droit de continuer la vie fabuleuse de son héros et de mettre en œuvre le reste de la légende populaire, dont il s’était écarté dans l’épisode de Marguerite.
C’est ce que Gœthe a fait dans le second Faust, et nous avons dû, pour l’intelligence des deux ouvrages, donner aussi la source même où il s’était inspiré. On verra par là ce qui lui appartient en propre et ce qui forme le fonds commun où sont venus puiser tant d’auteurs qui ont traité le même sujet. Ainsi que nous l’avons annoncé ailleurs, nous avons traduit entièrement dans cette édition la partie du second Faust qui fut publiée en 1827, du vivant de l’auteur, sous le titre d’Hélène.
Le complément posthume de cette tragédie, qui a paru depuis dans ses œuvres complètes, ne se rattache plus aussi directement au développement clair et précis de la première donnée, et, quelles que soient souvent la poésie et la grandeur des idées de détail, elles ne forment plus cet ensemble harmonieux et correct, qui a fait du premier Faust un chef-d’œuvre immortel. Une analyse détaillée, mêlée des scènes les plus remarquables, entièrement traduites, nous a paru suffire pour guider le lecteur du dénoûment du premier Faust à ce magnifique acte d’Hélène, qui est véritablement la partie la plus importante du second Faust de Gœthe, et où se retrouve encore un beau reflet de ce puissant génie, dont la faculté créatrice s’était éteinte depuis bien des années, lorsqu’il essaya de lutter avec lui-même en publiant son dernier ouvrage.
Nous avons ensuite repris le récit de l’action secondaire qui se passe à la cour de l’empereur, et nous avons donné dans leur entier les scènes de la mort de Faust, dans lesquelles l’auteur semble s’être inspiré à son tour du poëme de Manfred de lord Byron, que son premier Faust avait évidemment inspiré. Notre travail se trouve ainsi complet, et l’examen analytique, reliant entre elles les grandes parties qui se correspondent, explique les scènes d’intermède et d’action épisodiques, fort diffuses et fort obscures pour les Allemands eux-mêmes.
PROLOGUE
——
Une contrée riante.
- FAUST, étendu sur un gazon fleuri, fatigué et inquiet, cherche à s’endormir, et des esprits appelés Elfes, figures légères et charmantes, voltigent en cercle autour de lui.
Si la pluie des fleurs du printemps
Tombe en flottant sur toutes choses,
Si la bénédiction des vertes prairies
Sourit à tous les fils de la terre,
Le grand esprit des petits elfes
Porte son aide partout où il peut ;
Et que ce soit un saint ou un méchant.
L’homme de malheur excite toujours sa pitié.
Vous qui flottez autour de cette tête en cercle aérien,
Montrez ici la noble nature des elfes ;
Adoucissez la douleur aiguë du cœur,
Arrachez les flèches amères du remords cuisant,
Et purifiez son âme des malheurs passés.
Il y a quatre périodes du repos de la nuit ;
Remplissez-les avec bienveillance et activité.
D’abord vous penchez sa tête sur de frais coussins de verdure,
Puis vous le baignez dans la rosée du fleuve Léthé ;
Bientôt les membres roidis s’assouplissent,
Et, se fortifiant, il repose en attendant le matin.
Vous remplirez alors le plus beau devoir des elfes
En le rendant à la sainte lumière du jour.
LE GIiœUR chante alternitivement, tantôt à Jeux, tantôt à plusieurs voix.
Les airs tièdes s’emplissent
Autour du gazon verl ;
Doux zépliyrs, nuages zébrés
Apportez le crépuscule.
Chuchotez de douces paroles de paix.
Bercez le cœur dans un repos d’enfant ;
Et sur les yeux de cet homme fatigué
Fermez les portes du jour.
La nuit déjà est tombée.
L’étoile s’allie à l’étoile ;
De grandes lumières, de petites étincelles
Scintillent ici comme au loin.
Se mirent là-bas dans le lac transparent,
Et oclairenl la nuit là-haut ;
La pompe sereine de la lune
Scelle le bonheur du repos.
Déjà les heures sont passées,
Joie cl dùuleur ont disparu.
Pressens-le, tu pourras guérir ;
Confie-toi au nouveau regard du jour.
Les vallées verdissent, les collines grandissent.
Et s’accouplent pour faire de l’ombre en repos ;
Partout en folâtres flots d’argent
La semence vogue vers la récolte.
Aie le désir d’avoir des désirs.
Aspire à ces splendeurs du ciel ;
La prison qui t’entoure est fragile ;
Le sommeil est l’écorce ; rejette-la.
Ne tarde pas à te lancer dans l’action.
Si la foule traîne en hésitant.
Le noble esprit peut tout accomplir
Quand il comprend et saisit tout.
Un bruit immense annonce l’approclie Ju soleil.
ARIEL.
Écoulez, écoutez ! La tempête des Heures
Résonne déjà pour les oreilles des esprits ;
Déjà le nouveau jour est né.
Les portes du rocher grincent en ronflant ;
Les roues de Phébus craquent en roulant.
Quel bruissement la lumière apporte !
C’est le bruit du tambour, le son de la trompette ;
L’œil sourcille et l’oreille s’étonne ;
On ne peut ouïr l’inouï.
Cachez-vous dans les couronnes de fleurs.
Plus avant, plus avant ; restez tranquilles
Dans les rochers, sous les feuillages ;
Si ce bruit vous frappait, vous en resteriez sourds.
FAUST.
Les pulsations de la vie battent avec une nouvelle ardeur, pour faire un riant accueil au crépuscule éthéré. Et toi, terre, tu dor.Tiais aussi cette nuit, et tu respires à mes pieds, nouvellement rafraîchie. Tu commences déjà à m’environner de délices, tu animes et encourages ma forte résolution d’aspirer désormais à l’Etre suprême. Déjà le monde s’ouvre à demi dans les lueurs du crépuscule, la forêt retentit d’une existence à mille voix. Dans toutes les vallées, les nuages se fondent ; les clartés du ciel s’affaissent dans les profondeurs, et branchages et feuillages jaillissent de l’abîme parfumé, où ils dormaient jusqu’à présent. Les couleurs aussi se détachent du fond lie verdure, où la fleur et la feuille égouttent la rosée tremblante. Un paradis se dévoile autour de moi.
Regardez ! Les cimes des montagnes lointaines jouissent d’avance de cette heure de fête ! Elles sont baignées déjà de l’éternelle lumière, qui, plus tard, viendra jusqu’à nous. Déjà la clarté naissante glisse au-devant de nous par les pentes verdies des hauteurs. Le soleil s’avance en vainqueur. Hélas ! voici déjà mes yeux blessés de ses flèches ardentes !
Il en est donc ainsi, lorsqu’un espoir longtemps cherché touche enfin aux portes ouvertes de l’accomplissement et du salut ! À voir les flammes s’élancer des profondeurs qui gisent au delà, l’homme s’épouvante et s’arrête. Nous ne voulions qu’allumer le flambeau de la vie, et c’est une mer de flammes qui se répand autour nous ! Et quelles flammes ! Est-ce amour ? est-ce haine ? Enveloppés de ces replis brûlants, épouvantés d’une terrible alternative de douleurs et de joie, nous nous retournons bientôt vers la terre pour nous réfugier de nouveau sous l’humble voile de noire existence ignorante !
Que le soleil luise donc derrière moi ! La cascade bruit sur les récifs. C’est elle que je contemple avec un transport qui s’accroît sans cesse. De chute en chute, elle roule, s’élançant en mille et mille flots et jetant aux airs l’écume, sur l’écume bruissante. Mais que l’arc bigarré de cette tempête éternelle se courbe avec majesté ! tantôt en lignes pures, tantôt se fondant en air lumineux, et répandant autour de la cascade un doux frisson d’air agité. C’est là l’image de l’activité humaine ; saisis-en bien l’aspect et le sens, et tu comprendras que notre vie n’est de même qu’un reflet aux mille couleurs. KXAMEN AXALYTIOLE
Après ce prologue où l’auteur vient de retremper sou héros dans l’atmosphère romanesque et féerique du Songe d’une nuit d’été, déjà évoquée pour l’intermède du sabbat, l’action se transporte au milieu d’une cour impériale du moyen âge. Les personnages qui paraissent n’ont pas d’autre nom que l’empereur, le chancelier, le maréchal, etc. L’empereur, assis au milieu des conseillers, demande ou est son fou. Un page vient lui apprendre que ce pairvre homme s’est laissé choir en descendant un escalier. Estil mort ? est-il ivre ? On ne le sait pas. 11 ne remue plus. Un second page annonce aussitôt qu’un autre fou vient de se présenter à sa place, qu’il est fort bien vêtu, mais que les hallebardiers ne veulent pas le laisser entrer. L’empereur donne un ordre, et Méphistophélès vient s’agenouiller devant le trône. Son compliment est gi-ocieusement accueilli, et il prend la place de son prédécesseur à droite du prince.
Le conseil se met à discuter les affaires de l’Etat. Le chancelier parle longtemps contre la corruption du siècle, et, passant en revue toutes les classes de la société, y signale partout un esprit d’immoralité et de révolte auquel il faut chercher remède. Les juges eux-mêmes et les possesseurs de charges publiques ne sont pas exceptés de sa censure.
Le général se plaint des troupes et des oftlciers qui réclament un arriéré de solde, et menacent la tranquillité du pays. Le trésorier lui repond que les caisses sont vides, que tout le monde vit pour soi, et que la richesse de l’empne a été tarie par les guerres et les divisions des partis politiques.
Le maréclial énumère les provisions de liouche que la eour dévore chaque jour, et se plaint de la cherté des subsistances, qu’on gaspille à 1 envi. Tous ces conseillers inquiets et maussades semblent être les mêmes dont nous avons entendu déjà Jes lamentations dans la nuit du sabbat ’ du premier Faust. Au reste, toute l’action désormais se passe dans un monde vague, où il devient difficile de distinguer les fantômes des personnages réels.
L’empereur, étourdi de toutes ces plaintes, se tourne vers son nouveau fou, et lui demande s’il n’a pas, à son tour, une plainte à faire. Méphistophélès s’étonne, au contiaire, des jérémiades qu’il vient d’entendre. Il commence par tlalter l’empereur, qui peut tout, et qui n"a qu’à souftler pour abattre ses ennemis. Avec un peu de courage et de bonne volonté, tous ces embarras disparaîtront, et l’astre de l’empire recouvrera tout son éclat.
Les courtisans murmurent à ces paroles :
— Gela est aisé à dire ! Mais que faut-il faire ? Les gens à projets trouvent tout facile…
— Qu’est-ce qui vous manque ? dit Méphistophélès. De l’argent ? Voyez la grande difficulté ! Le sol même de l’empire en est rempli. C’est de l’or brut dans les veines lies monts*, c’est de l’or monnayé dans les trous des murailles, où l’ont caché les citoyens, effrayés depuis longues années des guerres et des révolutions. H ne s’agit que de faire paraître ces richesses à la face du soleil, au moyen des forces données à l’homme par la nature et par l’esprit.
— La nature et l’esprit ! s’écrie le chancelier ; ce ne sont pas des mots à dire à des chrétiens ! C’est pour de telles paroles qu’on brûle les athées. La nature est le péché ; l’esprit est le diable en personne, et le doute os le produit de leur accouplement monstrueux !…
I. \oyez- page VU. — Je reconnais bien là, dit Méphistophélès, votre savante circonspection. Ce que vous ne touclicz pas, vous le croyez à mille lieues ! Ce que vous ne chiffrez pas vous semble faux ! Ce que vous ne sauriez peser n’a pour vous aucun poids 1 Ce que vous ne pouvez monnayer vous parait sans valeur.
— Mais, dit l’empereur, à quoi bon tant do paroles ? Nous manquons d’argent, trouvez-en.
Méphistophélès promet encore une fois tous les trésors enfouis sous la terre, et est soutenu dans ses assertions par l’astrologue de la cour, qui offre l’aide de la divination et des charmes pour trouver les mines inconnues et les trésors enfouis.
Ces deux personnages s’accordent à faire un si brillant tableau de ces finances impériales à recouvrer sous la terre, que le souverain veut se mettre tout de suite en besogne et prendre en main la pioche et la pelle. L’astrologue fait observer que le carnaval va s’ouvrir, et qu’il convient de le passer dans la joie. Il suffit d’avoir foi dans l’avenir, et de faire un dernier étalage de luxe et d’abondance publique.
— À partir du mercredi des Cendres, dit l’empereur, nous commencerons donc nos nouveaux travaux. Jusque-là, vivons en gaieté.
Les fanfares résonnent, le conseil se séjjare, el Méphistophélès rit à part soi de la façon dont il vient de jouer son rôle de fou.
Ici commence un intermède bouffon et satirique dont il est difficile de fixer les vagues allusions. Il ressemble en cela à celui de la pi^emière partie, intitulé : les Xoces d’or d’Ohéron et de Tilania.
La scène représente une vaste salle entourée de galeries et parée pour le carnaval. Là se presse une foule de personnages de tout temps, dont on ne peut trop dire si ce sont des masques ou des fantômes. Un héraut est chargé du récitatif àQ cette longue scène, où mille acteurs divers chantent ou dissertent, selon leur rôle. Des jardiniers et des jardinières, des bûcherons, des oiseleurs, des pêcheurs. forment une sorte d’entrée de ballet. Une mère et sa fille cherchent l’épouseur, rare à fixer ; Polichinelle raille la foule affairée ; des parasites se promettent les joies du festin, et des chœurs dominent par leurs chants le tumulte de l’assemblée. Le héraut donne aussi passage à un groupe de poètes didactiques, salyriques et romanesques ; quelquesuns d’entre eux chantent la nuit et les tombeaux, et se pressent autour d’un vampire nouvellement ressuscité, pour en tirer des inspirations. Le héraut fait entrer derrière eux une mascarade selon la mythologie grecque, composée des Grâces et des Parques, qui chantent leurs diverses fonctions humaines et divines. Les personnages symboliques, la Crainte, l’Espérance, la Sagesse, prennent part à leur tour à ce concert, où Zoïle-Thersite élève sa voix discordante.
Bientôt Plutus arrive, entouré d’un brillant cortège, et la foule émerveillée fait cercle autour de lui. Le jeune homme qui conduit le char de ce dieu sème sur son passage des bijoux, des perles et des pierreries qui, recueillis par les assistants, se transforment en insectes, en papillons, en feux follets. On sent déjà que Méphistophélès n’est pas étranger à ces prodiges, et joue encore, dans un monde plus relevé, son rôle de physicien de la taverne d’Auerbach ’, Plutus, à son tour, descend du char, et ouvre un coffre-fort où brille l’or fondu, mesuré dans des vases d’airain. La foule se presse avidement vers ces sources nouvelles de prospérité. Mais Plutus, ])longeant son sceptre dans le métal bouillonnant, en asperge l’assemblée, qui pousse des cris de douleur et de colère.
Une entrée de faunes, de satyres et de nymphes amène, en chantant un chœur, le dieu Pan, qu’une dépufation de gnomes vient complimenter, et auquel ils promettent les trésors renfermés dans la terre. On commence à voir ici que le dieu Pan n’est que l’empereur lui-même, déguisé. Les gnomes le conduisent vers le merveilleux trésor de Plutus ; mais, au moment où il se penche pour regarder dans le
i. Yoyei pages 84 et suiv. coffre, sa barbe et son costume prennent feu, et les courtisans, qui se précipitent pour éteinch’e les flammes, sont incendiés à leur tour. Le héraut, qui raconte toute cette scène au moment où elle ?e passe, appelle au secours de l’empereur, et maudit la mascarade imprudente. Mépiiistophélùs, ou jieut-ètre Faust, car l’auteur ne le nomme pas, caché sous les hfd^ils de Plutus, apaise les flammes, raille l’assemblée de sa frayeur et déclare (jue tout cel ?. n’était qu’un tour de magie blanche.
Après cet intermède, l’action précédente recommence, et la cour, réunie dans des jardins, s’entretient des événements merveilleux de la fête qui vient de se passer. Ici, pour la première fois, nous voyons reparaître Faust, qui demande à l’empereur s’il est content de la mascarade. Ce dernier est enthousiasmé de ses nouveaux hôtes, et approuve fort l’idée du divertissement, qui lavait un peu effrayé d’abord, mais qui s’est dénoué si heureusement.
— J’avais l’air de Pluton dans toutes ces flammes ! ditil avec orgueil, et, au milieu de la foule embrasée, il me semblait régner sur le peuple des salamandres.
Méphistophélès le flatte en lui jurant qu’il s’en faut de bien peu qu’il ne règne en effet sur tous les éléments.
Soudain, le maréchal entre tout en joie, annonçant que tout va le mieux du monde ; le général vient dire aussi que les troupes ont été payées ; le trésorier s’écrie que ses coffres regorgent de richesses. Tout l’or qui roulait et ruisselait dans l’intermède semble être allé se condenser et se refroidir dans les caisses publiques.
— C’est donc un prodige ? dit l’empereur.
— Nullement, dit le trésorier. Pendant que, cette nuit, vous présidiez à la lete sous le costume du grand Pan, votre chancelier nous a dit : a Je gage que, pour faire le bonheur général, il me suffirait de quelques traits de plume. » Alors, pendant le reste de la nuit, mille artistes ont rapidement reproduit quelques mots écrits de sa main, indiquant seulement : ce papier vaut dix ; cet autre vaut cent ; cet autre, iniUe, ainsi de suite. Votre signature est apposée, en outre, sur tous ces papiers. Depuis ce mo ment, tout le peuple se livre à la joie, l’or circule et afflue partout ; l’empire est sauvé.
— Quoi ! dit l’empereur, mes sujets prennent cela pour argent comptant ? L’armée et la cour se contentent d’être payées ainsi ? C’est un miracle que je ne puis trop admirer.
Ici, Méphistophélès, qui vient de jouer ce rôle de Law dans une cour du moyen âge, en inspirant ces idées au chancelier, développe la théorie des banques et du papiermonnaie ; et l’empereur, pour reconnaître le service que le docteur et lui viennent de lui l’endre, les crée à tout jamais surintendants des finances et directeurs des mines dans toute l’étendue de ses possessions. Le fou qu’on avait cru mort, et que Méphistophélès avait remplacé, reparaît à la fin de celte scène. On lui apprend tout ce qui s’est passé, et l’empereur, joyeux de le retrouver vivant, le comble de richesses en papier. Le fou, seul de toute la cour, ne fait pas grand cas de ces billets de banque, et les veut faire servir à quelque usage inférieur. Un se moque de lui, et on le laisse seul avec Méphistophélès, qui lui jure que ce papier vaut de l’or.
— Mais, dit le fou, me le changera-t-oa bien contre de l’or ?
— Sans doute, tout de suite, dit Méphistophélès.
— Je vais le changer, dit le fou. Mais, avec de l’or puis-je acquérir comme autrefois une terre, une maison^ un bois autour de la maison ?
— Sans nul doute.
— Je vais vite changer le papier contre l’or, et l’or contre la maison et la terre. Dès ce soir, je vivrai tranquillement dans ma propriété !
— Pas si fou ! dit Méphistophélès seul, en quittant la scène ; pas si fou !
Dans toutes ces scènes épisodiques, Faust a été presque oublié. Il reparaît dans la suivante avec ses désirs, son activité et ses poétiques aspirations de la première partie ; c’est pourquoi nous donnerons cette s ;:ène dans son entier. Une galerie sombre.
Pourquoi m’amènes-tu dans ce passage écarté ? Il n’y a ici nul plaisir ; il nous faut retourner dans cette foule bigarrée de la cour, où notre magie a tant de succès.
Ne me parle pas ainsi ; tu as dans tes vieux jours usé tout cela à tes semelles ; cependant, ta manière d’agir à présent ne tend qu’à me manquer de parole. Moi, au contraire, je suis tourmenté ; le maréchal et le chambellan me poussent, l’empereur veut que cela se fasse sur-lechami»… 11 veut voir Hélène et Paris, le modèle des hommes et .celui des femmes ; il veut les voir en figures humaines. Vite donc à l’œuvre, je ne saurais manquer à ma parole.
Ta légèreté à promettre était imprudence.
Tu n’as pas, compagnon, réfléchi non plus jusqu’où ces artifices nous conduiront. Nous avons commencé par le rendre riche ; maintenant, il veut que nous l’amusions.
Tu crois que tout se fait si vite !… Nous touchons ici à des obstacles plus rudes : tu vas mettre la main sur un domaine étranger, et te faire inconsidérément de nouvelles obligations. Tu comptes évoquer aisément Hélène, comme le fantôme du papier-monnaie, avec des sorcelleries empruntées, avec des fantasmagories postiches… J’appelle aisément à mon service les sorcières, les nains et les monstres ; mais de telles héroïnes ne servent point au\ amourettes du diable.
Voilà toujours ta vieille chanson. Ouest, avec toi, dans une incertitude continuelle ; lu es le père des obstacles, et, pour chaque remède, tu demandes un salaire à part. Cependant, cela finit par se faire, avec un peu de murmure, je le sais, et à peine on a pensé à la chose, que lu l’apportes déjà.
Le peuple des ombres païennes est en dehors de ma sphère d’activité ; il habite un enfer à lui. Pourtant il existe un moyen.
Parle, et sans retard.
Je te découvre à regret un des plus granils mystères. Il est des déesses puissantes, qui trônent dans la solitude. .\utour d’elles n’existent ni le lieu, ni moins encore le temps. L’on se seul ému rien que de parler d’elles. Ce
sont LES MÈRES. ’
Les Mères !
Ce mot t’épouvante" ?
Les Mères ! les Mères ! cela résonne d’une façon si étrange !
Cela l’est aussi. Des déesses inconnues à vous mortels, et dont le nom nous est pénible à prononcer, à nous-mêmes. Il faut chercher leur demeure dans les profondeurs du vide. C’est par ta faute que nous avons besoin d’elles.
Où est le chemin ?
Il n’y en a pas. À travers des sentiers non foulés encore et qu’on ne peut fouler,. . uu chemin vers l’inaccessible, vers l’impénétrable… Es-tu prêt ? — Il n’y a ni serroies ni verrous à forcer ; tu seras poussé parmi les solitudes. — As-tu une idée du vide et de la solitude ?
De tels.discours sont inutiles ; cela rappelle la caverne de la sorcière, cela reporte ma pensée vers un temps qui n’est plus ! N’ai-je pas dû me frotter au monde, apprendre la détinition du vide et la donner ? — Si je parlais raisonnablement, selon ma pensée, la contradiction redoublait de violence. A’ai-je pas dû, contre ces absurdes résistances, chercher la solitude et le désert, et, pour pouvoir à mon gré vivre seul, sans être entièrement oublié, m’abandonner enfin à la compagnie du diable ?
Si tu traversais l’Océan, perdu dans son horizon sans rivages, tu verrais du moins la vague venir sur la vague, et même, quand tu serais saisi par l’épouvante de l’abîme, tu apercevrais encore quelque chose. Tu verrais les dauphins qui fendent les flots vert,g et silencieux, lu verrais les nuages qui filent, et le soleil, la lune et les étoiles qui tournent lentement. Mais, dans le vide éternel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, tu n’entendras point le mouvement de tes pieds, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants.
Tu parles comme le premier de tous les mystagogues qui ait jamais trompé de fervents néophytes. Mais c’est au rebours. Tu m’envoies dans le vide, afin que j’y accroisse mon art, ainsi que mes forces ; tu me traites comme ce chat auquel on faisait retirer du feu les châtaignes. N’importe ! je veux approfondir tout cela, et, dans ton néant, j’espère, moi, trouver le granil tout.
Je te rends justice avant que tu t’éloignes de moi, et je vois bien que tu connais le diable. Prends celte clef.
Ce petit objet !
Touche-la, el tu apprécieras ce qu’elle vaut.
Elle croît dans ma main ! elle s’enflamme ! elle éclaire !
T’aperçois-tu de ce qu’on possède en elle ? Cette clef sentira pour toi la place que tu cherches. Laisse-toi guider par elle, et tu parviendras près des Mères.
Des Mères ! cela me frappe toujours comme une commotion électrique. Quel est donc ce mot que je ne puis entendre ?
Ton esprit est- il si borné qu’un mot nouveau te troul)le ? Veux-tu n’entendre rien toujours que ce que lu as entendu ? Tu es maintenant assez accoutumé aux prodiges pour ne point t’étonner de ce que je puis dire au dclu de ta portée.
Je ne cherche point à m’aider de l’indifférence ; la meilleure partie de l’homme est ce qui tressaille et vibre en kii. Si cher que le monde lui vende le droit de sentir, il a besoin de s’émouvoir et de sentir profondément ïiinmensité.
Descends donc ! je pourrais dire aussi bien : monte ; c’est la même chose. Echappe à ce qui est, en te lançant dans les vagues régions des images. Réjouis-toi au speclacle du monde qui depuis longtemps n’est plus. Le mouvement de la terre entraîne les nuages ; agite la clef et tiens-la loin de ton corps.
Dieu ! je trouve en la serrant de nouvelles forces, et pour cette grande entreprise déjà ma poitrine s’élargit.
Un trépied ardent te fera reconnaître que tu es arrivé à la plus profonde des profondeurs. Aux lueurs qu’il projette, tu verras les Mères, les unes assises, les autres allant et venant, comme cela est. Forme, transformalion, éternel entretien de l’esprit éternel, entouré des images de toMtes choses créées. Elle ne te verront pas, car elles ne voient que les ctrcs qui ne sont pas nés. Là, point de faiblesse ; car le danger sera grand. Va droit où tu verras
le trépied et touche-le avec la clef. (Faust élève la clef avec l’attitude de la résolution.) C’cst bien. Alors, le trépied s’y attache et te suit en esclave. Tu remontes tranquillement ; le bonheur t’élève, et, avant qu’elles t’aient vu, te voilà de retour avec lui ; et, dès que tu l’auras posé sur le sol, tu pourras évoquer de la nuitétei’nelle héros et héroïnes, toi, le premier qui ait osé cette action. Elle sera accomplie, et par toi seul, et tu verras durant l’opération magique se transformer on dieu les vapeurs de l’encens.
Et que faut-il faire maintenant ?
Maintenant, que tout ton être tende en bas ; ti’épigne pour descendre ; tu trépigneras pour remonter.
Faust trépigne sur le sol et disparait.Puisse sa clef le mener à bonne fin ! Je suis curieux do savoir s’il reviendra. Une salle du palais.
Faust a disparu dans l’abîme du vide. Mépliistophélès, (jui vient de lui donner les moyens d’accomplir courageusement son épreuve, retourne près de l’empereur, qui, dans une salle ricliement éclairée, attend le résultat de cite fantasmagorie. Le chamljellan exprime à Mépliistophélès l’impatience du souverain. Réduit à un rôle secondaire, le diable scml)lc ici chargé d’amuser te tapis en attendant le retour de l’illustre magicien. On l’accable de questions, de prières ; on lui demande des secrets de physique, de médecine, et même de toilette. Une jeune blonde se plaint des rougeurs qui tachent sa Ijlanche peau dans la saison d’été. Mépliistophélès lui donne la formule d’un onguent de frai de grenouilles et de langues de crapauds. Une brune expose piteusement son pied frappé d’un rhumatisme, qui ne peut ni danser ni courir. Le diable applique seulement son pied fourchu sur le pied de cette belle, qui s’enfuit en criant, mais guérie. Bientôt, ne sachant plus auquel entendre, le diable se dérobe à cette cohue. Dans la salle des chevaliers, l’empereur, assis.-continue d’attendre ; le héraut exprime les vœux de l’assemblée, préparée aux plus étranges apparitions. L’asti’ologue, qui, jusque-là, a toujours sondé l’espace, de son œil et de sa pensée, annonce enfin ce qu’aperçoit sa clairvoyance surnaturelle.
Dans le vide. FAUbT, d’un ton solennel.
J’invoque votre nom, ô Mères qui régnez dans l’espace sans bornes, éternellement solitaires, sociables pourtant, la tête environnée des images de la vie active, mais sans vie ! Ce qui a une fois été se meut là-bas dans son apparence et dans son éclat, car toute chose créée se dérobe tant qu’elle peut au néant ; et vous, forces toutes-puis santés, vous savez répartir toutes choses pour la tente des jours ou la voûte des nuits. Les unes sont emportées dans le cours heureux de la vie ; l’enchanteur hardi s’empare des autres, et, se confiant dans son art, il prodigue noblement les miracles à la foule émerveillée.
l’astrologue, sur le théâtre.
La clef ardente touche ù peine le vase du trépied, qu’une vapeur épaisse s’en exhale et remplit l’espace. Elle roule, partage, dissipe et ramasse tour à tour les flocons nébuleux. Et maintenant, écoutez le sublime chœur des esprits ; leur marche répand l’harmonie autour d’eux, cl quelque chose d’inexprimable s’exhale de ces sons aériens. Les sons qui s’éloignent se déi’oulent en mélodies ; la colonnade et le triglyphe résonnent, et il semble que le temple chante tout entier. La vapeur s’affaisse ; du sein de ses plus légers nuages, s’avance un beau jeune homme dont les mouvements sont réglés par l’harmonie. Ici s’arrête ma tâche, et je n’ai nul besoin de le nommer. Qui ne reconnaîtrait le gracieux Paris ?
UNE DAME.
Oh ! quel éclat de forte et biullante jeunesse !
UNE AUTRE.
Frais et plein de sève comme une pèche nouvelle.
UNE AUTRE.
J’admire le doux contour de ses lèvres finement coupées.
UNE AUTRE.
C’est une coupe où tu t’abreuverais volontiers.
UNE AUTRE.
Il est charmant ; mais il a peu d’élégance.
UNE AUTRE.
Ses membres n’ont pas toute la souplesse qu’il faut. UN CHEVAUEn.
C’est le paire qui se trahit dans toute sa personne. Rien de la dignité du prince ni des manières de la cour.
UN AUTRE.
Eh ! c’est un beau jeune homme dans sa demi-nudité ; mais je voudrais bien voir la ligure qu’il ferait sous le harnais.
UNE DAME.
Il s’assied à terre mollement, gracieusement.
UN CHEVALIER.
!-^ur son sein… vous vous trouveriez bien, n’est-ce pas ?
UNE AUTRE DAME.
Il courbe son bras si gracieusement sur sa têle !
LE CHAMBELLAN.
Un homme sans usage. J’en suis révolté…
UNE DAME.
Vous autres seigneurs, vous trouvez à redire à tout.
LE CHAMBELLAN.
En présence de l’empereur, s’étendre ainsi !
LA DAME.
C’est une pose qu’il prend ; il se croit seul.
LE CHAMBELLAN.
L’acteur môme doit ici suivre l’étiquette.
LA DAME,
L’aimable jeune homme est plongé dans un doux sommeil.
LE CHAMBKLLAN.
Le voilà qui ronfle à présent ; c’est naturel ! c’est parfait !
UNE JEUNE DAME, ravie.
Quel est ce parfum mêlé d’encens et de rose… qui, en le rafraîchissant descend jusqu’au fond du cœur ? UNE AUTRE PLUS VIEILLE.
11 est vrai, un souffle divin répand dans l’air une odeur douce et pénétrante. C’est son haleine !
UNE PLUS VIEILLE.
C’est le sang frais de la croissance… qui circule comme ambroisie partout le corps de ce jeune homme et s’exhale dans l’atmosphère autour de lui !
MÉPHISTOPIIÉLÈS.
C’est donc elle enlin !… Eh bien, je ne sens pas mon repos compromis. Elle est parfaite ; mais sa beauté ne me dit rien !
l’astrologue.
Pour moi, je n’ai, celte fois, rien à faire davantage. Je l’avoue en honneur et le reconnais. La beauté vient là en personne ; et, quand j’aurais une langue de flamme… On a beaucoup chanté de tout temps la beauté. Celui à qui elle apparaît se sent saisi, hors de lui-même. Celui à qui elle appartient possède le suprême bien !
Âi-je encore mes yeux ? Il semble qu’à travers mon ànie s’échappe à flots la source de la beauté pure ! Ma course de terreur aura-t-elle cette heureuse récompense ? Combien le monde nvélait nul et fermé ! Qu’il me semble changé depuis mon sacerdoce ? Le voilà désirable enfin ! solide, durable !… Meure le souffle de mon être si je vais jamais habiter loin de toi ! L’image adorée qui me charma jadis dans le miroir magique * n’était que le reflet vngue d’une telle beauté ! Tu deviens désormais le mobile de toute ma force, l’aliment de ma passion ! À toi désir, amour, adoration, délire !…
méphistophélès. Contenez-vous ! Ne sortez pas de votre rôle.
1. Voyez page 91». UNE VIEILLE DAME.
Grande, bien taillée ; seulement, la tète trop petite !
UNE PLUS JEUNE.
Regardez donc le pied… Comment ferait-il pour être plus lourd ?
UN DIPLOMATE.
J’ai vu des princesses de cette beauté. Des pieds à la tête, elle me paraît accomplie !
UN COURTISAN.
Elle s’approche doucement du jeune homme endormi.
UNE UAME.
Qu’elle est laide encore près de cette pure image de la jeunesse !
UN POETE.
Il est éclairé de sa beauté.
UNE DAME.
Endymion et la Lune. C’est un vrai tableau !
LE POETE.
C’est juste. La déesse semble descendre et se pencher sur lui pour boire son haleine. sort digne d’envie !… Un baiser ! La mesure est pleine.
UNE DUÈGNE.
Quoi ! devant tout le monde ? C’est trop d’extravagance.
Redoutable faveur pour le jeune homme !
Silence ! Laisse l’image accomplir sa volonté.
LE COLRTISAN.
Elle s’éloigne en glissant légèrement. Il s’éveille.
UNE DAME.
Elle regarde tout à l’entour. Je l’avais bien pensé. LE COURTISAN.
Et s’étoune ! C’est un prodige que ce qui lui arrive.
UNE DAME.
Mais, pour elle, il n’y a là nul prodige, croyez-moi.
LE COURTISAN.
Elle revient vers lui avec une attitude pleine de pudeur.
UNE DAME.
Je remarque qu’elle semble lui apprendre quelque chose. En pareil cas, les hommes sont bien sots. Il croit vraiment qu’il est le premier
UN CHEVALIER.
Laissez-moi l’admirer… Délicate avec majesté !
UNE DAME.
L’impudique ! Gela est de la dernière inconvenance.
UN PAGE.
Je voudrais bien me trouver à sa place.
UN COURTISAN.
Qui ne se prendrait en une telle nasse !
UNE DAME.
C’est un bijou qui a passé par toutes les mains ! Aussi la dorure eu est bien usée.
UNE AUTRE DAME.
Depuis sa dixième année, elle n’a plus rien valu.
UN CHEVALIER.
Chacun choisit ce qui lui plaît le mieux. Je me contenterais bien de ce beau reste.
UN SAVANT.
Je la vois clairement ici ; cependant, j’avoue que je doute si c’est bien là véritablement Hélène ; la réalité mène à l’absurde… Je me tiens avant tout à la lettre des textes. Je lis donc qu’elle a, eu effet, séduit par sa beauté toutes les barbes grises de Troie. Et, comme il vc\e semble, le fait s’accomplit même ici. Je ne suis pas jeune, et cependant elle me plaît.
l’astrologue. Ce n’est plus un jeune homme, c’est maintenant un hardi héros, qui la saisit sans lui laisser la force de se défendre ; il la soulève de son bras puissant. Serait-ce qu’il veut l’enlever ?
KAUST, s’élantant.
Fou ! téméraire ! que fais-tu ? Tu ne m’entends pas ! Arrête ! c’est trop !
Cette fantasmagorie est cependant ton ouvrage.
l’astrologue.
Un mot seulement. D’après tout ce que j’ai vu, j’appellerais cette scène : l’E.nlèvement d’Hélène.
Quel enlèvement ? Suis-je pour rien à cette place ? N’aije point dans la main cette clef ? Elle m’a guidé à travers l’épouvante, et le flot et la vague des espgices solitaires, et m’a ramené sur ce terrain solide. Ici, je prends pied ! ici est le domaine du réel, et, d’ici, l’Espi’it peut lutter avec les Esprits, et se promettre l’empire du double univers !… Elle était si loin ; commenl la yois-je maintenant si près ? Je la sauve, et elle est doublement à moi. Courage 1 ô Mères ! Mères, exaucez-moi ! Celui qui 1 a connue ne peut plus se détacher d’elle !
l’astrologuç. Que fais-tu ? Faust ! Faust ! — ^ De force il la saisit ; déjà l’image s’est troublée. Il attaque le jeune homm-e avec la clef ; il le touche. Malheur à nous ! malheur !… Hélas ! hélas !
Explosion. Faust tombe à torre. Les Esprits se fondent en vapeur.
Voilà ce que c’est ; se charger d’un tel fou, c’est de quoi arriver à mal, fùt-on le diable lui-même !
Ténèbres, tumulte.
La chnnibre d’étude du docteur Faust.
Méphistophélcs a reporté le docteur Faut dans son ancienne demeure, il l’a couché sur le lit de ses pères ; et, pendant que son corps endormi repose, le diable retrouve tout en place, tel qu’ils l’ont laissé, jusqu’à la plume même qui a servi au pacte, et où brille encore le reste de la goutte de sang tirée aux veines du docteur.
— C’est une pièce rare, et qui se vendra cher aux antiquaires, dit Méphistophélès.
Un chœur d’insectes salue le maître, et court, bourdonne et danse autour de lui ; la vieille fourrure de la robe doctorale bruit de ces chants légers. Méphistophélès revêt encore une fois ce costume, et voit la cloche pour appeler les gens de la maison. Un serviteur arrive, et s’effraye de voir cet hôte inattendu. — Méphistophélès le reconnaît.
— Vous vous appelez Nicomède ? lui dit-il.
— Vous me connaissez ?
— Je vous reconnais ; vous avez vieilli beaucoup, et vous êtes étudiant encore, respectable sire !…
Le vieil étudiant a passé au service du docteur Vaguer, qui se livre à de graves expériences de chimie transcendante. Un bachelier entre à son tour la tète haute et fier de son nouveau grade. Il parle et raisonne sur tout, et pi’étend argumenter contre le diable lui-même, qu’il trouve arriéré, suranné et sentant la vieille école. On reconnaît dans ce fier personnage l’humble étudiant de la première partie.
La scène se passe ensuite au laboratoire de Vagner, qui, las de la chimie et de la physique expérimentale, a imaginé de dérober le secret de la Création. À force de com l)iner les gaz, les fluides et les plus purs éléments de la matière, il est parvenu à concentrer dans une fiole le mélange précis où doit éclore le genre humain. De ce momcnl, la femme devient inutile ; la science est maîtresse du monde… Mais, au moment où déjà la flamme reluit au fond de la fiole, Méphistophélès entre brusquement.
— Silence ! arrêtez-vous, dit Vagner.
— Qu’y a-t-il ?
— Vn homme va se faire.
— Un homme ? Vous avez donc enfermé des amants quelque part ?
— Bon ! dit Vagner : une femme et un homme, n’est-ce pas ? C’était là l’ancienne méthode ; mais nous avons trouvé mieux. Le point délicat d’où jaillissait la vie, la douce puissance qui s’élançait de l’intérieur des ùlres confondus, qui prenait et donnait, destinée à se former d’elle-même, s’alimentant des substances voisines d’abord, et ensuite des substances étrangères, tout ce système est vaincu, dépassé ; et, si la brute s’y plonge encore avec délices, l’homme doué de plus nobles facultés doit rêver une plus noble et plus pure origine…
En eff’3t, cela monte et bouillonne ; la lueur devient plus vive, la (iole tinte et vibre, un petit être se dessine et se forme dans la liqueur épaisse et blanchâtre ; ce qui tintait prend une voix. Homonculus, dans sa fiole, salue son père scientifique. Il se réjouit de vivre, et craint seulement que le père, en l’embrassant, ne brise trop tôt son enveloppe de cristal : c’est là la loi des choses. Ce qui est naturel s’étend dans toute la nature ; mais le produit de l’art n’occupe qu’un espace borné.
Homoncuius salue aussi le diable, qu’il appelle son cousin, et lui demande sa protection pour vivre dans le monde. Le diable lui conseille de donner tout de suite une preuve de sa vitalité. Homonculus s’échappe des mains de Vagner, et s’en va voltiger sur le front de Faust, endormi. Là, il semble prendre part au rêve que fait le docteur dans ses aspirations vers la beauté antique ; il assiste avec lui à l’image de la naissance d’Hélène. Lédase baigne sous de frais ombrages, dans les eaux pures de l’Eurotas. Un liruit se fait entendre dans la feuillée ; des femmes s’échappent à demi nues, et la reine, restée seule, reçoit dans ses bras le cygne divin.
Ce rêve donne à Faust l’idée d’où sortiront les scènes étranges qui se préparent. L’apparition fantastique qui a eu lieu dans le palais lui a laissé, comme on l’a vu, une impression extraordinaire. S’il a saisi la clef magique dans la scène que nous avons rapportée, c’était pour attaquer le spectre de Paris, qu’il n’a pu voir sans jalousie tenter d’enlever Hélène. Mêlant tout à coup les idées du monde réel et celles du monde fantastique, il s’est épris profondément delà beauté d’Hélène, qu’on ne pouvait voir sans l’aimer. Où est-elle ? elle existe quelque part dans le monde, puisque l’art magique a pu la faire apparaître. Fantôme pour tout autre, elle représente un objet réel pour celte vaste intelligence qui conçoit à la fois le connu et l’inconnu.
C’est par ce dénoûment que la scène se lie à l’intermède qui va suivre. Il semble que, dans celte partie, l’auteur ait voulu donner un pendant à la nuit de sabbat de la première partie, en créant, cette fois, une sorte de sabbat du Tartare antique. Erichto ouvre la scène, et décrit les terreurs de cette nuit orageuse, qui se passe aux champs de Pharsale. Faust et Méphistophélès passent bientôt, portés sur le manteau magique, et guidés par Homonculus, qui voltige dans l’air en les éclairant, comme le follet du premier sabbat. Les sages de la Grèce, les sphinx et les sirènes, rêvent leurs pensées et chantent leurs chants. Méphistophélès les interroge curieusement, et discute avec eux sur des points d’histoire et de philosophie.
Pendant ce temps, Faust se transporte aux rives du Pénéios et se plonge dans ses flots en interrogeant les nymphes qui l’haliiteat. Il rencontre Ghiron, qui l’invite à sauter sur son dos et lui fait traverser le fleuve ; ce centaure l’emporte aux champs de Cynocéphale, où Home vainquit la Grèce. Chiron parle à Faust avec enthousiasme des héros de son temps, de Jason, d’Orphée et d"Achille, son élève. jNIais Faust ne veut entendre parler que d’Hélène, la belle des belles, le type le plus pur de l’antique beauté.
Mais la beauté n’est rien selon Chiron, la grâce seule est irrésistible. Telle était Hélène quand elle s’assit sur son dos de coursier.
-:- Tu l’as portée ?
— Elle ? dit Chiron ? Oui, sur ce dos même où tu es assis. Elle se tenait comme toi à ma chevelure, où elle plongeait ses blanches mains, rayonnante de charmes, jeune, délices du vieillard.
— Elle avait à peine sept ans alors, n’est-ce pas ? dit Faust.
— Prends garde, observe Chiron, les philologues se trompent souvent et trompent les autres. C’est un être à part que la femme mythologique ; le poëte la crée selon sa fantaisie. Elle ne sera jamais majeure, jamais vieille ; elle a toujours l’aspect séduisant qui éveille les désirs. On l’enleva jeune, et, vieille, on la désire encore. En un mot, pour le poète, le temps n’existe pas.
— Ainsi, dit Faust, le temps n’eut sur elle aucun empire ! Achille la rencontra bien à Phéra, en dehors de tout espace de temps. Quel étrange bonheur ! cet amour fut conquis sur le destin. Et ne puis-je, moi, par la seule force du désir, rappeler à la vie les formes abstraites et uniques, la créature éternelle et divine, aussi grande que tendre, aussi sublime qu’aimable ? Tu la vis jadis, et, moi, aujourd’hui, je l’ai vue, aussi belle que charmante, aussi belle que désirée ; maintenant, tout mon esprit, tout mon être en sont possédés. Je ne vis point si je ne puis l’atteindre.
Ici, Chiron juge que Faust a perdu la raison, il le renvoie à Manto, la fille d’Esculape, qui, moins sévère que Chiron, admire ce noble esprit humain possédé de la soif de l’impossible. Elle promet à Faust son aide puissante, et le guide vers l’antre obscur de Perséphone, creusé dans le pied du mont Olympe.
Méphistophélès parcourt d’un autre côté les vagues régions du monde des ombres ; de l’entretien des sages, il passe à celui des lamies, qui tentent de le séduire on lui offrant des charmes analogues à sa nature diabolique. Il en veut saisir une petite qui lui glisse dans les mains comme une couleuvre ; et une grasse plus appétissante, qui, au toucher, tombe en morceaux comme un champignon.
Le chœur des ombres antiques finit par reconnaître Méphistophélès pour un fils de sorcière, fille elle-même de sibylle, et Méphistophélès, humilié, se met à railler l’antiquité comme le temps présent. Il quitte enfin le séjour des ombres et retourne prendre pied sur la matière, formulée par un roc nommé Oréas, qui se prévaut de sa qualité pour mépriser les rêves des poëtes et les fantômes des âges évanouis. HÉLÈNE
Devant le palais de Ménélas, à Sparte HELENE arrive, suivie d’un chœur de TROIS JEUNES PRISONNIÈRES, PANTHALIS, la coryphée *. ’
Beaucoup admirée et beaucoup blâmée, je suis Hélène ; j’arrive du Jjord où nous venons de débarquer, encore ivre du balancement animé des vagues, qui, venant des plaines phrygiennes, nous a portés sur leur dos haut voiifé, par la faveur de Poséidon et la force d’Euros, dans les baies paternelles. Là en bas, le roi Ménélas se réjouit de son retour et de celui des plL’s vaillants de ses guerriers. Moi, je te salue, haute maison que Tyndaréos, mou père, à son retour, s’est fait élever près de la pente de la colline de Pallas ; et, lorsqu’ici je grandis fraternellement avec Clytemneslre, avec Castor et avec Pollux, compagnons de mes jeux, cette maison était ornée plus magnifiquement que toutes les autres maisons de Sparte. Salut, battants de la porte d’airain ! C’est alors que vous vous ouvriez largement, pleins d’hospitalité, qu’il arriva un jour que, moi, l’élue entre plusieurs, je vis apparaître Ménélas comme mon fiancé. Ouvrez-vous de nouveau, pour que je puisse remplir fidèlement l’ordre pressé du roi, comme il convient à l’épouse. Laissez-moi entrer ! et que tout ce qui,
1. To .te celte partie a été traduite littéralement, ce qui était le seul moyen de donner une idée des effets du style de Goethe, qui a tenté ici une sorte de pastiche de la versification grecque.
jusqu’à présent, m’assaillit fatalement reste derrière moi ; car, depuis que, sans inquiétude , Je quittai cette place, pour visiter le temple de Cythère, obéissant à un devoir sacré, et que, là, un ravisseur, le Phrygien, m’enleva, bien des choses sont passées que les hommes de loin et de près aiment à se raconter, mais que celui-ci n’aime pas à entendre, do qui la tradition, en grandissant, a pris la forme du conte.
Ne dédaigne pas, ô femme illustre 1 L’honorable possession du plus grand des biens ; Car le plus grand bonheur, tu le possèdes seule : La gloire de la beauté, qui s’élève au-dessus de tout. Le héros est précédé par son nom:
Alors, il marche fièrement : Mais le plus opiniâtre des hommes Se soumet à la beauté toujours triomphante.
Ainsi, je viens ici portée par les vagues avec mon époux, et c’est lui qui m’envoie devant lui à sa ville ; mais je ne sais quelle est sa pensée, si je viens comme épouse, si je viens comme reine, si je viens comme sacrifice des poignantes douleurs du prince et pour les malheurs prolongés dès Grecs. Je suis conquise, mais je ne sais si je suis prisonnière ! Les immortels m’ont singulièrement départi la renommée et la destinée, ces compagnes scabreuses de la beauté, qui sont même à ce seuil, près de moi, avec une présence sombre et menaçante. Car déjà, dans le navire profond, l’époux ne me regarda que rarement ; il ne prononça aucune parole indulgente. U était là en face de moi, comme s’il rêvait malheur. Mais, lorsque, naviguant vers le profond rivage de la baie, les proues des navires avaient à peine salué la terre, il dit, comme inspiré par un dieu : « Ici, mes guerriers débarquent suivant l’ordre ; je les passerai en revue le long du rivage. Mais, toi, continue ton voyage le long de la rive féconde de l’Eurotas, marche en dirigeant les coursiers sur l’ornement de l’humide prairie, jusqu’à ce que tu sois arrivée à la belle plaine où se trouve Lacédémone, autrefois vaste champ voisin de hautes montagnes ; entre dans la maison du prince, qui s’élève jusqu’aux nuages, et passe en revue les sei’vantes qui y sont restées, à la tête desquelles est la vieille et prudente intendante. Celle-ci te montrera la riche collection des trésors, tels que ton père les a laissés, et que j’ai accumulés moi-même en les augmentant dans la paix et dans la guerre. Tu trouveras tout dans le meilleur ordre ; car c’est là le privilège du prince, qu’il retrouve, en revenant, tout fidèlement à sa place tel qu’il l’y avait laissé. Car le serviteur n’a pas le droit de rien changer par sa volonté. »
Réjouis-toi maintenant en contemplant le trésor magnifique Qui s’est toujours augmenté par le prix et par la masse ; Car l’éclat de la chaîne, la splendeur de la couronne, Montrent leur fierté d’être ici, et semblent sentir ce qu’ils sont ; Mais entre seulement, et les anime de ta présence ; Ils seront bientôt rendus à l’existence et au mouvement. Je me réjouis de voir la beauté qui lutte d’empire Avec l’or, et les perles, et les diamants.
Le maître continua à parler en maître : « Lorsque tu auras tout vu l’un après l’autre, alors prends des trépieds qui te sont nécessaires et d’autres vases dont le sacrificateur a besoin pour le saint usage des fêtes, les bassins, les coupes et le plateau. Que l’eau la plus pure soit dans les cruches élancées ; de plus, que le bois sec, prêta jeter des flammes, soit Là ; enfin que le couteau bien affilé ne manque pas. Et, pour tout le reste, je l’abandonne à tes soins. )i Ainsi il dit, me pressant de partir ; mais l’ordonnateur ne m’indique rien qui respire et qu’il veuille sacrifier pour honorer les Olympiens. Cela est grave ; pourtant je ne ci’ains rien, et j’abandonne tout aux dieux, qui achèvent ce qui semble être conçu dans leur sein. Qu’il soit bien ou mal apprécié par les hommes, nous devons supporter le destin, nous qui sommes mortels. Mainte fois le sacrificateur a levé la hache pesante vers la nuque de l’animal couché sur la terre, et n’a pu l’achever, en étant empêché, ou par un ennemi voisin, ou par l’intervention d’un dieu.
Tu ne saurais deviner ce qui arrivera.
Reine, marche en avant.
Forte dans ton courager !
Le bien et le mal arrivent
À l’homme sans être prévus. Nous ne le croirions pas si d’avance on ne nous l’annonçait.
Troie n’a-t-elle pas brûlé ? Nous avons cependant vu
La mort devant nos yeux, la mort ignominieuse ;
Et ne sommes-nous pas ici
Attachées à toi. te servant pleines de joie ?
Nous voyons le soleil éblouissant du ciel
Et ce qu’il y a de plus beau sur la terre.
Et toi, si charmante ; heureuses que nous sommes !
Soit ! quoi qu’il arrive, il me convient de monter sans retard dans la maison du roi, laquelle, longtemps désirée, et beaucoup regrettée, et presque perdue pour toujours se trouve de nouveau devant mes yeu.x, je ne sais comment. Les pieds ne me portent pas si légèrement sur les marches élevées, que je franchissais jadis comme un enfant.
Jetez, ù mes sœurs !
O tristes prisonnières.
Jetez au loin toutes vos douleurs ;
Partagez le bonheur de notre maîtresse.
Partagez le bonheur d’Hélène,
Qui vers le foyer de son père.
D’un pied lent et tardif
Mais d’autant plus fei’me,
S’approche toute en joie.
Chantez et louez les dieux saints,
Qui rétablissent le bonheur.
Et ramènent l’homme à ses foyers.
Celui qui est libre plane,
Comme sur des ailes,
Sur les choses les plus dures ; tandis qu’en vain
Le prisonnier, plein de désir et de regret,
Au delà du créneau de son cacliot
Étend le bras en se désolant.
Mais elle, un dieu la saisit,
Elle, la fugitive,
Et des ruines d’Iliori,
Il la reporta dans ces lieux ;
Dans la vieille maison de son père,
Parée de nouveau pour elle.
Après les innombrables
Délices et tourments
De sa première jeunesse,
Dont elle doit garder la mémoire.
PANTHALIS, coryphée.
Abandonnez maintenant le sentier parsemé de joie et de chants, et tovuniez vos regards vers les battants de la porte. Que vois-je, mes soeurs ? la reine ne retourne-t-ellc pas vers nous à pas redoublés et pleine d’émotion ’ ? Qu’estce, grande reine ? Qu’as-tu pu rencontrer d’effrayant dans le portique de la maison, au lieu du salut des tiens ? Tu ne le caches pas, car j’aperçois de l’aversion sur ton front ; une noble colère en lutte avec la surprise.
HELENE, qui a laissé les battanls de la porte ouverts.
La crainte vulgaire ne convient pas à la fille de Jupiter, et la main légère et fugitive do la frayeur ne la touche pas ; mais l’épouvante qui, s’élevantde l’origine des choses, s’élève sous mille formes, comme des nuages brûlants du foyer central de la montagne, ébranle jusqu’à la poitrine du héros.
Ainsi, aujourd’hui, pleins d’horreur, les dieux du Styx m’ont masqué l’entrée de la maison, que volontiers, comme l’hôte renvoyé, je voudrais franchir en m’éloignant. Mais non ! j’ai reculé jusqu’au grand jour, et vous ne me pousserez pas plus loin, puissances, qui que vous soyez. Je songerai à me consacrer ; alors, l’épouse purifiée poiirra, comme son époux, saluer le feu du foyer.
LA CORYPHÉE.
Découvre à tes servantes, femme illustre,
À celles qui t’assistent, ce qui est arrivé. HELENE.
Ce que j’ai vu, vous le verrez de vos yeux, si la vieille nuit n’a pas englouti ces images dans la profondeur de son sein fécond en merveilles. Mais, pour que vous le sachiez, je vous le dis en ces termes. Lorsque j’entrai dans le premier espace intérieur de la maison du roi, marchant avec solennité, et me rappelant les premiers devoirs, je m’étonnai du silence des galeries désertes. Mon oreille ne fut point frappée du bruit de ceux qui marchent en travaillant ; mon regard cherchait en vain ces êtres empressés et remuants poussés par les occupations, et aucune servante n’apparut, aucune intendante, de celles qui viennent toujours pour saluer l’étranger ; mais, lorsque je m’approchai vers le siège du foyer, là, je vis, près des débris des cendres éteintes, assise à terre, oh ! quelle grande femme voilée ! non comme endormie, mais comme rêvant. Je l’appelle au travail du ton de quelqu’un qui croit voir l’intendante de la maison, que la précaution de mon époux avait peut-être placée là en attendant ; mais cette femme immobile reste assise enveloppée. Enfin elle remue, sur mes menaces, le bras droit, comme si elle me repoussait et du foyer et du portique.
Je me détourne d’elle avec colère, et je précipite mes pas vers les degrés où s’élève le Thalamos paré et placé près de la salle du trésor. Mais la vision se lève et saute brusquement de la terre ; me barrant le chemin en maîtresse, elle se montre dans sa taille décharnée, et le regai’d creux, sombre et sanguinaire ; singulière figure qui trouble et l’œil et l’esprit. Mais je parle en vain ; car la parole ne saurait construire des formes en créatrice. Tenez, la voilà elle-même ! elle ose se présenter au jour ! — Ici, nous sommes les maîtresses, jusqu’à l’arrivée de notre seigneur et de notre roi.
Phébus, l’ami de la beauté, repousse ces créations de la nuit, et les refoule dans les cavernes, ou bien il en triomphe.
PHORKYAS se montre sur le seuil entre les jambages des portes.
J’ai beaucoup éprouvé, quoique la chevelure
Flotte, jeune encore, autour de mes tempes,
J’ai vu bien des spectacles d’horreur ;
Les malheurs de la guerre, la nuit d’Ilion,
Lorsqu’elle succomba ;
À travers les bruits pleins de nuages et de poussière
Des guerriers qui s’entre-choquaient, j’entendis les dieux
Crier avec fracas, j’entendis la Discorde
D’une voix d’airain retentir à travers champs
À l’entour des murailles.
Hélas ! ils étaient encore debout,
Les murs de Troie ; mais l’incendie.
Gagnant déjà de proche en proche,
Va se répandant çà et là,
Avec le souffle de la tempête.
Au-dessus de la ville endormie.
En fuyant, je vis, à travers la fumée, et la braise,
Et la flamme qui s’étendait comme une langue,
L’arrivée des dieux dans une effrayante colère.
Je vis s’avancer des figures merveilleuses
Aux formes gigantesques,
À travers la vapeur éclairée par le feu.
Si je le vis, ou si l’esprit, maîtrisé par l’angoisse,
M’a formé ces illusions,
Jamais je ne pourrais l’affirmer ;
Mais ce que je vois ici d’horrible,
Cela, je le sais sans en douter :
De la main je le toucherais,
Si je n’étais retenue parla crainte.
Laquelle des filles de Phorkyas peux-tu donc être ?
Car je te compare à cette race.
Es-tu une de celles qui n’ont qu’un œil et une dent
Qu’elleis se repassent alternativement ?
Oses-tu bien, monstre,
À côté de la beauté.
Te montrer devant le regard connaisseur
De Phébus, le dieu du beau !
Mais avance toujours, avance !
Il ne contemple pas ce qui est laid ;
De même que jamais son œil sacré
N’a regardé l’ombre qui le suit.
Nous, mortels, hélas ! nous sommes condamnés
Malheureusement par la triste destinée
À avoir cette indicible douleur de la vue
Que fait naître ce qui est abominable, éternellement maudil
Dans ceux qui aiment ce qui est beau.
Eh bien, écoute donc : si insolemment
Tu nous braves, écoute les malédictions,
Écoute les menaces, les invectives qui sortent
De la bouche maudissante des bienheureux
Que les dieux ont formés !
PHORKYAS.
La parole est vieille, mais le sens est toujours vrai et sublime. Que jamais la pudeur et la beauté ne s’accordent à traverser, en se donnant la main, le vert sentier de la terre.
Profondément enracinée, réside dans toutes les deux une si ancienne haine, que, n’importe où elles se trouvent en chemin, chacune tourne le dos à son ennemie ; chacune se presse de marcher en avant de plus belle ; la pudeur affligée, mais la beauté toujours hautaine et insolente, jusqu’à ce qu’enfin la nuit creuse de l’Orcus les entoure, à moins que l’âge ne les ait domptées avant cette époque. Je vous trouve maintenant, audacieuses qui venez de l’étranger, remplies d’arrogance, pareilles à l’essaim à la fois bruyant et rauque qui, par-dessus notre tête, en nuage prolongé, envoie d’en haut ces sons qui engagent le voyageur silencieux à jeter ses regards en haut ; mais ils passent leur chemin, et lui va le sien ; il en sera ainsi de nous. Qui êtes-vous donc, vous qui, sauvages comme des Ménades, semblables aux femmes ivres, osez faire ce vacarme autour du palais sublime du roi ? Qui donc étes-vous, qui aboyez en voyant l’intendante, comme la meute des chiens en apercevant la lune ? Croyez-vous que la race dont vous sortez m’est cachée ? Toi, jeune engeance ! enfantée dans la guerre, élevée dans les batailles, toi, dévorée par la luxure, à la fois séduite et séductrice, énervant et la force du guerrier, et la foi*ce du citoyen ! Ainsi groupées, vous ressemblez à des sauterelles qui se précipitent d’en haut pour couvrir les moissons verdoyantes des champs. Vous, dissipatrices de l’application étrangère ! vous dont la gourmandise détruit la prospérité naissante ! loi, marchandise conquise, vendue au marché, troquée ! HÉLÈXE,
Celle qui, en présence de la maîtresse, gronde les servantes usurpe ses droits comme patronne de la maison ; car à elle seule il convient de vanter ce qui est louable, ou même de réprimander tout ce qui mérite blâme.
Aussi suis-je satisfaite des services qu’elles m’ont rendus lorsque la force d’Ilion fut assiégée et succomba, et fut anéantie, non moins que lorsque nous supportâmes les peines communes de la vie errante, où chacun d’ordinaire ne pense qu’à soi. J’attends encore ici pareille chose de ce joyeux, troupeau. Le maître ne demande pas ce qu’est l’esclave, seulement comment il sert. Tais-toi donc, et ne détourne d’elles ni tes regards ni ta figure hideuse. As-tu bien gardé jusqu’ici la maison du roi à la place de la maîtresse de la maison ?
Cela sera ta gloire ; mais, à présent, elle revient ellemême. Retire-toi maintenant, afin de ne pas être punie au lieu d’être louée.
PHORKYAS.
Menacer les habitantes de la maison demeure un droit immense, que l’illustre épouse du souverain comblé des faveurs de Dieu a bien mérité par une sage direction en de longues années. À présent que tu es reconnue et que tu entres de nouveau dans ton ancien rang de reine et de maîtresse de la maison, saisis les l’ènes relâchées depuis longtemps ; règne et gouverne maintenant ; prends possession du trésor et de nous telles que nous sommes. Mais, avant tout, protége-moi, moi, la plus vieille, contre ce troupeau de filles, qui, près du cygne de ta beauté, semble une bande d’oies criardes mal emplumées.
LA CORYPHÉE.
Que la laideur se montre laide auprès de la beauté !
PHORKYAS.
Que la sottise paraît sotte auprès de la prudence !
À partir de ce vers, les choristes répondent chacune en sortant du chœur. PREMIÈRE CHORÉTIDE.
Raconte-nous de l’Érèbe, ton père ; raconte-nous de la Nuit, ta mère.
PHORKYAS,
Parle donc de Scylla, ton cousin germain.
DEUXIÈME CHORÉTIDE.
Maint et maint monstre s’élève dans ton arbre généalogique !
PHORKYAS.
À rOrcus va chercher ta consanguinité 1
TROISIÈME CHORÉTIDE.
Ceux qui y habitent sont trop jeunes pour toi.
PHORKYAS.
Va attii^er dans tes filets amoureux le vieux Tirésias.
QUATRIÈME CHORÉTIDE.
La nourrice d’Orion est son arrière-petite-fille.
PHORKYAS.
Les Harpies, je suppose, l’ont nourrie de leurs excréments.
CINQUIÈME CHORÉTIDE.
Avec quoi nourris-tu cette maigreur si bien soignée ?
PHORKYAS.
Ce n’est pas avec du sang, dont tu es si avide.
SIXIÈME CHORÉTIDE.
Tu n’aimes que des cadavres, hideux cadavre toi-même
PHORKYAS.
Des dents de vampire brillent dans ta bouche insolente.
LA CORYPHÉE.
Je fermerai la tienne si je dis qui tu es.
PHORKYAS.
Commence par te nommer, et l’énigme est devinée.
Sans colère, mais en m’affligeant, je me place entre vous, vous interdisant la fureur d’une pareille lutte de paroles ; car rien n’est si nuisible au service des maîtres que la désunion des fidèles serviteurs. L’écho de ses ordres accomplis rapidement ne lui revient plus alors avec harmonie ; au contraire, autour de lui naît un bruit, un tumulte ; plus d’unité ; il s’y perd, c’est en vain qu’il gronde. Ce n’est pas tout : vous avez, dans votre colère sans frein, évoqué des images et des figures si fatales et si pleines d’horreur que je me sens poussée vers l’Oi^cus, en dépit des champs fleuris de ma patrie qui m’entourent. Est-ce bien le souvenir ? était-ce une illusion qui m’a saisie ? Étais-je tout cela ? le suis-je ? le serai-je à l’avenir, le rêve et le fantôme de ceux qui détruisent les villes ? Les jeunes filles frémissent ; mais, toi, la plus vieille, tu n’es pas émue. Parle donc, mais parle clairement.
PHORKYAS.
Celui qui se souvient du bonheur varié des longues années, celui-là croit que la plus grande faveur des dieux n’est qu’un rêve. Mais, toi, jouissant de si grandes faveurs, sans mesure et sans fin, tu n’as vu, ta vie durant, que des amoureux enflammés soudainement aux coups les plus audacieux. Déjà Thésée te saisit, de bonne heure excité par sa flamme ardente, fort comme Hercule, jeune homme aux formes belles et magnifiques.
Il me ravit ! moi, biche svelte de dix ans ! et le château d’Aphidné, dans l’xVttique, me cacha.
PHORKYAS.
Alors, délivrée Ijientôt par Castor et par PoUux, tu fus entourée par l’élite des héros.
Cependant, je favorisai secrètement, comme je l’avoue volontiers, Patrocle, lui, l’image de Pelée ! PHORKYAS.
Mais la volonté de ton père te destina à Ménélas, qui sut traverser les mers et sut aussi garder sa maison.
Il lui donna à la fois sa fille et le soin de son empire ; Hermione fut le fruit de celte union.
PHORKYAS.
Mais, tandis que Ménélas conquérait au loin avec valeur l’héritage de Crète, à toi, épouse solitaire, il apparut un hôte d’une beauté fatale.
Pourquoi me ressouvenir de ce demi-veuvage, et des suites afl’reuses qui en sont résultées pour moi ?
PHORKYAS.
Cette entreprise me valut, à moi, née libre à Crète, la captivité et un long esclavage.
Il t’a nommée immédiatement intendante, te confiant beaucoup : et le château et le trésor conquis par sa valeur.
PHORKYAS.
Que tu as abandonnés, songeant à Ilion, la ville aux fortes murailles et aux joies inépuisées de l’amour.
Ne me rappelle pas les joies ! ma poitrine et ma tète furent inondées par des souffrances inexprimables.
PHORKYAS.
Cependant, on dit que tu apparus sous deux faces, comme double fantôme, à la fois dans Ilion et en Egypte.
Ne rends pas plus confus encore mes sens égarés ; même maintenant, je ne sais, je suis… PHORKYAS.
Ils ajoutaient, ensuite, que, montant du creux empire des ombres, Achille se joignit ardemment à toi ! t’aimant antérieurement, contre toutes les résolutions de la destinée.
IVrais, comme idole, je m’unis à lui, idole lui-même. C’était un songe ; ces paroles le disent assez… Je perds connaissance… et deviens une idole encore une fois, je le sens !
Elle tombe dans les bras du cliœur.Tais-toi, tais-toi ! Toi, au regard oblique, à la bouche méchante : Des lèvres si hideuses, ne montrant qu’une dent ’…. Que peut-il sortir de cet effroyable gouffre entr’ouvert ? Car le méchant qui parait bienfaisant, La colère du loup sous la toison de la brebis M’inspirent plus de frayeur Que la gueule du chien à trois lêtes. Nous sommes là écoutant avec anxiété : Quand, comment peut-il sortir, ce monstre sans égal, Placé là dans toute son horreur ? Car, maintenant, au lieu de nous verser La douce parole consolatrice, puisée dans le Lélhé, Tu remues, des temps passés, plus de mal que de bien,
Et tu rembrunis, en même temps. Et l’éclat du présent et la lumière de l’espérance Qui doucement commençaient à poindre. Tais-toi, tais-loi ! Que l’âme de la reine, Déjà près de s’enfuir. Se maintienne encore et conserve palpable La plus pure de toutes les formes Que le soleil ait Jamais éclairées.
Hélène s’est remise et se retrouve au milieu des autres. PHORKYAS.
Sors des nuages légers, magnifique soleil de ce jour, qui, voilé, nous ravissais encore et ’qui règnes maintenant en éblouissant par ton éclat. Tu vois dans ton regard charmant comme le monde se déroule devant tes yeux pleins de douceur. Qu’elles m’appellent laide tant qu’elles veulent, je sais aussi ce qui est beau.
Si je sors en chancelant du vide qui m’entourait dans le vertige, je voudrais cependant encore jouir du repos, car mes membres sont si las ; mais il convient aux reines, il convient à tous les hommes de se posséder et de prendre courage, quelque menaçantes que soient les circonstances.
PHORKYAS.
Es-tu enfin là dans ta grandeur, dans ta beauté ? Ton regard signifie-t-il un ordre ? Quel est-il ? Prononce-le !
Tenez-vous prête à réparer ce que l’insigne négligence de votre querelle a fait perdre : ayez hâte d’accomplir un sacrifice tel que le roi me l’a commandé.
PHORKYAS.
Tout est prêt dans la maison, la coupe, le trépied, la hache aiguë, tout ce qui est nécessaire pour arroser et pour encenser ; désigne la victime !
Le roi ne l’a pas indiquée.
PHORKYAS.
Il ne l’a pas prononcé ? mot fatal !
Quelle douleur s’empare de toi ?
PHORKYAS.
Reine, c’est toi qui es la victime !
Moi ?
PHORKYAS.
Et celles-ci. I.E CHŒUR,
Malheur et désespoir !
PHORKYAS.
Ta tomberas par la hache !
Horrible ! mais je l’ai pressenti. Malheureuse que je suis !
PHORKYAS.
Cela me semble inévitable.
Hélas ! et nous, quel sera notre sort ?
PHORKYAS
Elle meurt d’une noble mort ; mais vous, au balcon élevé de la maison qui supporte le faîte du toit, comme les griv-es quand on les prend, vous trembloterez à la
file. (Hélène et le chœur sont étonnés et effrayés, formant un groupe significatif symétriquement disposé.) SpCCtreS ! VOUS VOilà immobiles comme des figures effrayées de quitter le jour qui ne vous appartient pas. Les hommes, ces spectres qui tous vous ressemblent, ne renoncent pas volontiers à la lumière brillante et sublime du soleil ; mais personne ne prie pour eux et personne ne les sauve de cette foi ; tous ils le savent, mais peu s’y plaisent… Il est certain, vous êtes perdues ! Courage donc, à l’œuvre ! (Frappant dans ses
mains ; on voit à la porte apparaître des nains déguisés, qui exécutent avec promptitude les ordres qu’elle a prononcés.) ApprOche-toi, monstrC
sombre, rond comme une boule… Roule vers ici, il y a du mal à faire à pleines mains. Faites place à l’autel aux cornes d’or ; déposez la hache éblouissante au-dessus du bord d’argent ; emplissez d’eau les vases, car il y aura à laver la souillure affreuse du sang noir ; étendez ici précieusement le tapis sur la poussière, afin que la victime s’agenouille royalement, et soit enveloppée, à la vérité la tète séparée, mais ensevelie avec décence et dignité. LA CORYPHÉE.
La reine demeure abandonnée à ses pensées ; les jeunes filles se fanent comme le gazon moissonné. iNIais, à moi, leur doyenne, il semble qu’un devoir sacré m’impose d’échanger la parole avec toi, la plus âgée des âgées. Tu es expérimentée, sage ; tu semblés être bienveillante pour nous, quoique cette jeune troupe écervelée t’ait méconnue ; c’est pourquoi, dis ce que tu crois possible pour nous sauver.
PHORKYAS.
Rien de si facile : seulement, de la reine il dépend de se conserver, et vous autres aussi qui lui appartenez. Il faut de la résolution et de la promptitude.
la plus révérée des parques ! la plus sage des sibylles, tiens fermés les ciseaux d’or ; alors, annonce-nous le jour et le salut, car nous sentons déjà douloureusement nos jeunes membres se remuer, tressaillir, se détacher, qui préféraient d’abord se réjouir dans la danse et se reposer ensuite sur le sein du bien-aimé.
I.oisse-les se lamenter ! Je ressens de l’aftliction, mais nulle crainte ; cependant, si tu peux nous sauver, j’y consens avec reconnaissanco ; pour l’esprit sage, pénétrant, au regard lointain, souvent l’impossible se montre encore possible ; parie et dis ton moyen de salut !
Parle ! parle ! hàte-toi de dire comment nous échapperons à ces affreux lacets qui saisissent déjà, menaçants, notre col, comme de hideux ornements. Nous le pressentons déjà, malheureuses ! c’est pour nous suffoquer, pour nous étouffer, si toi, ô Rhéa ! la mère auguste de tous les dieux, tu n’as pas pitié de nous.
PHORKYAS.
A.vez-vous assez de patience pour’écouter silencieuse ment le fil prolongé du discours ? Ce sont de nombreuses histoires.
Nous te suivrons avec patience ! car, en t’écoulant, nous prolongeons notre vie.
PHORKYAS.
Celui qui, restant dans sa maison, garde un noble trésor et sait cimenter les murailles élevées de sa demeure, de même qu’assurer le toit contre la pluie battante, celuilà passera bien les longs jours de sa vie ; mais celui qui franchit criminellement, avec des pas fugitifs, le chemin sacré du seuil de sa porte, celui-là trouve, en retournant, l’ancienne place, mais tout transformé, sinon détruit.
À quoi bon ici ces sentences banales ? Tu peux raconter ; ne rappelle pas des choses fâcheuses.
PHORKYAS.
Cela est historique et n’est aucunement un reproche. De golfe en golfe, Ménélas a ramé ; Ménélas combattait en pirate, et les rivages et les îles furent traités en ennemis. Revenant couvert de butin, il entassa ces richesses dans son palais. Pendant dix longues années, il resta devant Ilion ; je ne sais combien de temps il lui fallut pour revenir. Mais que se passa-t-il ici sur la place du palais sublime de Tyndare ? Qu’est devenu l’empire tout à l’entour ?
Gronder est donc ta seconde nature, pour que tu ne saches point remuer les lèvres sans prononcer un blâme ?
PHORKYAS.
Tant d’années demeura abandonné le vallon montueux qui s’étend au nord de Sparte ! Le Taygète est par derrière, où, comme un joyeux ruisseau, l’Eurbtas roule, et traverse ensuite largement notre vallée, le long des roseaux, où il nourrit.vos cygnes. Là-bas, derrière le vallon montagneux, une race audacieuse s’est établie, soi’tie de la nuit oimmérienne ; elle a construit une tour inaccessible, d’où elle maltraite, selon ses désirs, et le sol et ceux qui l’habitent.
Quoi ! ils ont pu accomplir chose pareille ? Cela semble impossible.
PHORKYAS.
Ils avaient assez de temps ; il y a une vingtaine d’années que cela s’est passé.
Y a-t-il un seul maître ? Sont-ce des brigands ? sont-ils nombreux et alliés ?
PHORKYAS.
Ce ne sont point des brigands ; mais l’un d’eux est le maître de tous. Je ne l’attaque pas par des paroles, bien qu’il m’ait déjà visitée ; il ne dépendait que de lui de tout prendre ; mais il se contenta de quelques dons libres : c’est ainsi qu’il les nomma, mais non comme tribut.
Quel air a-l-il ?
PHORKYAS.
Il n’est lioint mal ! Il me plaît, à moi ; c’est un homme alerte, hardi, bien fait, comme il s’en trouve peu parmi les Grecs ; c’est un homme intelligent. On attaque ces gens comme des barbares ; mais je ne pense pas qu’on en trouve parmi eux un seul aussi cruel que maint héros qui, devant Ilion, s’est montré semblable aux anthropophages. Je fais cas de sa générosité ; je me suis confiée à lui… Et son château, ah ! si vos yeux le voyaient ! c’est bien autre chose que ces vieux remparts que vos pères ont élevés sans plan et sans pensée, commodes Cyclopes qui construisent à la manière cyclopacnne, roulant la l)ierre brute sur des pierres brutes ; mais, là, au contraire, là, tout est horizontal, perpendiculaire et régulier. Ea un mot, voyez le château du dehors, il aspire vers le ciel, si solide, si bien ordonné, clair et poli comm’e l’acier. À y grimper, la pensée même glisse ; et, dans l’intérieur, de vastes cours fermées, entourées d’architectures de toute espèce et à toutes les fins. Voilà des colonnettes, des arceaux, des ogives, des balcons, des galeries qui dominent en dedans et au dehors, et des blasons.
LE CHOEUR.
Qu’appelle-t-on des blasons ?
PHORKYAS.
Ajax n’avait-il pas des serpents enlacés sur son bouclier, comme vous l’avez vu vous-mêmes ? Les Sept, là-bas devant Thèbes, portaient chacun sur son bouclier de riches images significatives. Là, on voyait la lune et les étoiles sur le firmament nocturne, et aussi la déesse, le héros et les échelles, les glaives et les flambeaux, et tous les fléaux qui menacent fatalement les bonnes villes. Notre troupe de héros possède des figures de ce genre qu’elle a conservées par héritage de ses premiers aïeux, dans le pi’emier éclat des couleurs. Vous voyez des lions, des aigles, et aussi des serres et des becs, puis des cornes de buftle, des ailes, des roses, des queues de paon, aussi des raies or, et noir et argent, bleu et rouge. De pareilles choses sont appendues dans ces salles, les unes après les autres, formant une file. Dans les salles sans bornes, immenses comme le monde, là, vous pouvez danser.
Dis, y a-t-il là aussi des danseurs ?
PHORKYAS.
Les meilleurs, une jeune troupe, fraîche, aux boucles d’or. Quel parfum de jeunesse elle répand ! Paris seul exhalait cette douce odeur lorsqu’il vint trop près de la reine.
Tu sors tout à fait de ton rôle ; dis-moi le dernier mot. PHORKYAS.
Tu dois le lire ; c’est à toi à prononcer ce oui simple, grave et intelligible ! Aussitôt je t’entourerai de ce château.
Oh ! dis-la, cette vaillante parole ! sauve-toi, et nous en même temps.
Comment dois-je craindre que le roi Ménélas ne soit assez cruel envers moi pour vouloir ma perte" ?
PHORKYAS.
As-tu donc oublié comment il mutila ton Déiphobus, ce frère de Paris tué dans le combat, sans l’avoir écouté, qui, avec opiniâtreté, te conquit, toi veuve, et te prit heureusement pour concubine ; il lui coupa le nez et les oreilles et le mutila plus encore. C’était une horreur à le voir.
C’est ainsi qu’il le traita, et c’est à cause de moi qu’il agit ainsi.
PHORKYAS.
Pour lui-même, il te fera pai’eiile chose. La beauté est indivisible ; celui qui l’a possédée tout entière préfère l’anéantir, maudissant tout partage de possession.
(Trompettes dans le lointain ; le chœur frémit.) AvCC quelle force le
son jeté de la trompette saisit et déchire l’oreille et les entrailles ; ainsi la jalousie se cramponne et s’introduit dans la poitrine de l’homme, qui n’oublie jamais ce qu’il a possédé jadis, et ce qu’il a perdu maintenant, et qu’il ne possède plus.
N’entends-lu pas retentir les cors ? ne vois-tu pas les éclairs des armes ?
PHORKYAS.
Sois le bienvenu, seigneur et roi ; je te rendrai volontiers compte, à toi.
Mais nous ?
PHORKYAS.
Vous le savez clairement ; vous voyez sa mort devant vos yeux ; la vôtre aussi y est comprise : non, vous ne sauriez être sauvées.
J’ai médité sur ce qu’il y a de plus pressé, sur ce que je dois tenter. Tu es un mauvais génie, je le sens bien, et je le crains. Tu tournes le bien en mal. Mais, avant tout, je veux te suivre au castel ; le reste, je le sais ; ce que la reine peut cacher mystérieusement et profondément en son sein est impénétrable à chacun. Vieille, marche en avant !
Oh ! que volontiers nous allons,
D’un pied fugitif !
Derrière nous la mort ;
Devant nous du château
Les murs inacessibles.
Qu’il nous protège aussi bien
Que le château d’Ilion,
Qui pourtant a succombé Sous une ruse infâme.
Des nuages se répandent, voilent le fond, et, si l’on veut, le voisinage du spectateur.
Comment ? mais comment,
Sœurs, regardez à l’entour !
Le jour n’était-ii pas serein ?
Des files de nuages s’étendent,
Sortis des flots sacrés d’Eurotas.
Déjà le regard perd le doux rivage
Couronné partout de roseaux ;
Et aussi les cygnes, libres, gracieux, fiers,
Qui se glissent mollement sur l’eau,
Nageant ensemble avec délices.
Hélas ! je ne les vois plus ;
Mais cependant, cependant.
J’entends encore leurs chants ;
J’entends encore dans le lointain de terribles sons.
Ces sons signifient la morl ;
Hélas ! pourvu qu’ils ne nous annoncent pas aussi,
Au lieu du salut, et des secours promis,
Notre heure et notre fin dernière,
À nous qui ressemblons aux cygnes.
Avec leurs beaux cols blancs, hélas !
Et à celle qui est née des cygnes.
Malheur à nous, malheur à nous 1
Tout autour de nous déjà
Est voilé de nuages ;
Nous ne pouvons nous voir l’une l’autre !
Qu’arrive-t-il donc ? Marchons-nous ?
Ou planons-nous seulement.
En frôlant le sol de nos pas ?
Ne vois-tu rien ? N’est-ce pas peut-être
Hermès qui plane devant nous ?
Son sceptre d’or ne luit-il pas,
Nous guidant, nous précipitant,
Vers le mélancolique séjour de l’Hadès,
Plein de formes insaisissables,
Et toujours vide, si fort qu’on le remplisse ?
Le théâtre change et représente l’intérieur de la cour d’un ch.4teau
du moyen âge .
Oui, tout d’un coup, le nuage s’assombrit, il perd son éclat grisâtre, et devient brun comme les murs. Des murailles s’opposent en effet au regard, et arrêtent sa liberté. Est-ce une cour ? est-ce une profonde fosse, affreuse dans tous les cas ? Hélas ! sœurs, nous sommes prises, prises comme jamais nous ne l’avons été.
LA GORYPHÉK.
Précipitée et frivole, véritable image de femme, qui dépend de chaque moment, jouet et caprice du temps, du bonheur et du malheur, ni l’une ni l’autre ne savez rien suppoi-ter avec calme ; toujours l’une contredit l’autre avec violence, et les autres se disputent à travers leurs paroles. Dans lajoie comme dans la douleur, vous pleurez et vous riez du même ton. Maintenant taisez-vous ! et attendez en écoutant ce que la reine résoudra dans sa sublime sagesse, pour elle et pour nous.
Où es-(u, pythonisse ? N’importe ton nom, sors de ces nuages, de ce sombre castel ! El tu allais peut-être pour m’annoncer à ce magnifique seigneur et héros, pour me préparer un bon accueil. Je t’en remercie ; mais conduismoi promptement vers lui ; je ne désire que la fin de ce labyrinthe ; je ne désire que le repos.
LA CORYPHÉE.
C’est en vain, ô reine ! que tu jettes tes regards à l’entour ; le simple fantôme a disparu ; il est resté peut-être là-bas dans le nuage, au sein duquel nous sommes venues ici, je ne sais comment, promptement et sans faire lin pas. Peut-être erre-t-il dans le labyrinthe de ce castel qui s’est formé d’éléments si divers, interrogeant peutêtre le seigneur, touchant la salutation auguste que l’on doit au prince. Mais vois donc déjà là-haut se remuer en foule dans les galeries, sur les croisées et sous les portails, en s’entre-choquant, beaucoup de serviteurs ; cela nous annonce un accueil à la fois distingué et favorable.
Mon cœur s’épanouit !
Oh ! voyez seulement là
Avec quelle retenue et quel pas mesuré
La jeune troupe gracieuse fait mouvoir avec harmonie
Son cortège réglé ; comment, et d’après quel ordre
Semble rangé et formé de si bonne heure
Ce magnifique peuple d’adolescents !
Que dois-je admirer le plus ?
Est-ce la démarche élégante ?
Est-ce la chevelure bouclée autour du front éclatant,
Et les joues rouges comme des pêches,
Couvertes encore d’un velouté si doux ?
Volontiers j’y mordrais ; mais je frissonne en y pensant ;
Car dans une tentation pareille,
La bouche, hélas ! peut se remplir de cendres !
Mais les plus beaux s’approchent de nous.
Que peuvent-ils porter là ?
Des degrés pour le trône,
Un tapis et un siège.
Une draperie à l’entour,
Qui semble une tente.
La voilà qui flotte,
En des guirlandes de nuages
Au-dessus de la tûte
De notre reine ;
Car déjà elle est montée
Sur le magnifique siège.
Approchez, degré par degré,
Formez-vous en cercle majestueux.
Dignement, trois fois dignement !
Soit bénie une réception si belle !
Tout ce que le chœur vient de prononcer s’exécute peu à peu. Faust, après que des jeunes enfants et des rarlets ont défilé on long cortège, parait en haut de l’escalier dans un costume de cour, en chevalier du moyen âge^ et descend avec lenteur et dignité.
LA CORYPHEE, le contemplant attentivement.
Si à celui-ci les dieux, comme ils le font souvent, n’ont pas prêté pour peu d’instants une figure merveilleuse, un port sublime, une présence aimable et charmante ; s’il doit garder ces avantages ; alors, on peut dire qu’il réussira dans tout ce qu’il doit entreprendre, soit dans les combats avec les hommes, soit dans ceux que les femmes soutiennent. En vérité, il est préférable à beaucoup d’autres que mes yeux ont cependant hautement estimés. Je vois le prince, avec sa démarche lente et grave, sa retenue pleine de respect… Hélas ! sauve-toi, ô reine !
Au lieu d’un salut solennel, comme il convenait, au lieu d’un accueil respectueux, voici que je t’amène, rudement chargé de fers, le serviteur que voilà, lequel, oubliant son devoir, m’a détourné du mien. — Ici, agenouille-toi pour faire l’aveu de ta faute à cette femme sublime. — Voilà, auguste souveraine, l’homme chargé de veiller du haut de la tour, avec sou œil perçant, de regarder tout à l’entour pour épier rigoureusement, dans l’espace des cieux et sur l’étendue de la terre, tout ce qui peut s’annoncer çà et là ; et tout ce qui peut se mouvoir, depuis le cercle des collines dans la vallée, jusque dans le castel élevé ; soit les flots d’un troupeau, soit les flots d’une armée. Nous nous partageons ceux-là, et nous attaquons l’autre. Aujourd’hui, ô quel oubli ! Tu approches, il ne t’annonce point. La réception pleine d’honneur, due à une si noble étrangère, se trouve manquée. Il a, par ce forfait, mérité la mort ; déjà son sang aurait coulé ; mais toiseule as le droit de punir, ou de faire grâce à ton gré.
Celte haute autorité, telle que sur eux tu me l’accordes, comme arbitre, comme souveraine (et sans doute c’est une épreuve), je l’exerce maintenant ; le premier devoir d’un juge est d’entendre les accusés. — Parle donc !
LYNCÉUS, gardien de la tour.
Laissez-moi m’agenouiller, laissez-moi voir,
Laissez-moi mourir, laissez-moi vivre !
Car je suis dévoué tout entier
À cette femme envoyée des dieux.
J’attendais les délices du matin.
J’épiais à l’est l’arrivée du jour.
Tout d’un coup le soleil, devant moi,
Se leva par miracle au sud.
Mon regard tourné vers ce côté,
Au lieu des gorges, au lieu des hauteurs,
Au lieu de l’espace de la terre et des cieux,
Ne voyait plus que celle qui est sans égale.
Je suis doué d’un regard perçant,
Comme le lynx placé au haut des arbres ;
Mais, maintenant, il fallait que je fisse effort,
Comme au sortir d’un profond rùve ;
Je no savais plus comment m’orienter ;
Le créneau, la tour, la porte fermée…
Les nuages planent et s’entr’ouvrent,
Et voici, la déesse en sort.
Les yeux et le sein tournés vers elle,
Je m’enivrais de ce doux éclat.
Celle beauté, combien elle éblouit !
Elle m’aveuglait tout à fait, malheureux !
J’ai oublié les devoirs du garde,
J’ai oublii’ le cor enchanté ;
Menace toujours de m’anéantir !
La beauté dompte toute colère.
Je ne puis pas punir le mal que j’ai causé. Malheur à moi ! Cruelle, cruelle destinée qui me poursuit, de séduire partout le cœur des hommes à ce point, qu’ils ne respectent ni eux-mêmes, ni toute autre chose honorable. Pillant, séduisant, .comljattant, enlevant des demi-dieux, des héros^ des dieux, môme des démons, je fus conduite par eux çà et là. Je mis en désordre le monde maintes fois, et, à présent, je cause l’embarras partout. Eloigne co brave, donne-lui la liberté ; qu’aucune honte n’atteigne celui qui est ébloui par les dieux.
C’est avec étonnement, ma reine, que je vois celle qui louche le but si juste, et en même temps je me sens atteint. Je vois l’arc qui a lancé la flèche et qui m’a blessé. Des flèches suivent les flèches et m’atteignent. Partout jo les pressens emplumées, perçant à travers l’air et les murailles. Que suis-je maintenant ? Tout à coup vous tournerez contre moi ceux qui m’étaient toujours fidèles, et je crains déjà que mon armée n’obéisse à la femme triomphante qui n’a jamais été vaincue. Que puis-je faire, gue de me remettre à votre disposition moi-même, et tout co qui m’appartient ? Permettez que je me jette à genoux eu vous reconnaissant, libre et fidèle, comme ma souveraine, vous qui, en paraissant, acquîtes la possession et le trône.
LYNCEUS, portant une caisse et acco-npagné d’hommes qui en portent d’autres.
Vous me voyez de retour, ma reine. Le riche mendie un regard ; il le voit et se sent à la fois misérable comme un pauvre, et riche comme un prince. Qu’est-ce que j’étais et qu’est-ce que je suis maintenant ? Que faut-il vouloir ? que faire ? À quoi bon l’étincelle des plus beaux yeux ? Elle rejaillit devant vous. — Nous arrivâmes du côté du Levant ; c’en était fait de l’Occident : le premier ne savait rien du dernier, le premier tomba, le second resta debout, la lance du troisième n’était pas loin ; chacun était fortifié au centuple ; des milliers furent tués inaperçus. Nous poussâmes plus loin, nous entraînâmes tout avec violence ; partout nous fûmes les maîtres ; et là où je commandais aujourd’hui en maître, un autre vola et pilla demain. Celui-ci s’empara de la plus belle femme, celui-là du plus beau taureau ; tous les chevaux furent enlevés. Mais, moi, j’aimais à épier ce qu’il y a de plus beau, de plus rare qu’on ait jamais vu, et tout ce qu’un autre possédait n’était pour moi que de l’herbe séchée.
J’étais à la trace des trésors.
Je suivais seulement ma vue perçante ;
Je regardais dans toutes les poches ;
Tout intérieur était transparent pour moi.
Et des monceaux d’or m’appartenaient ;
Mais avant tout est la plus noble pierre,
L’émeraude mérite de verdoyer sur ton cœur.
Maintenant, balance entre l’oreille et la bouche
La gouttelette sortie des gouffres de la mer ;
Les rubis sont tout à fait éclipsés.
Le rouge de tes joues les rend pfdes.
Et c’est ainsi que le plus grand des trésors,
Je le transporte ici k ta place ;
Devant tes pieds je dépose
La récolte de plus d’une bataille sanglante^
Je traîne ici bien des caisses,
J’ai encore plus de ces coffres do fer ;
Permets que je suive ta trace.
Et je remplirai ton trésor jusqu’aux voûtes.
Car à peine as-tu monté au trône.
Que déjà se courbent, déjà s’inclinent
L’esprit, et la richesse et le pouvoir,
Devant Ion unique image.
Tout cela je le tenais ferme à moi ;
Mais, maintenant, malicieuse, il est ton bien ;
Je l’ai cru digne, sublime et de poids.
Maintenant, je vois que ce n’était rien.
Disparu est tout ce que j’ai possédé ; C’est une herbe moissonnée, fanée. Oh ! rends-hii par un regard indulgent Toute sa valeur qu’il a perdue !
Eloigne promptement ce fardeau acquis avec audace, sans être blâmé, à la vérité, mais sans récompense. Déjà tout ce que le castel recèle dans son sein est à elle. Il est donc inutile de lui offrir un trésor spécial. Pars, et amoncelle trésor sur trésor avec ordre. Montre l’image sublime du luxe qu’aucun regard n’a encore vu ! Que les voûtes brillent comme les cieux purs. Prépare des paradis de la vie surnaturelle, fais devant ses pas rouler des tapis sur des tapis ; que son pied foule un parterre velouté, et que son regard, que les dieux n’éblouissent pas, ne rencontre partout que l’éclat le plus sublime.
LYNCÉUS.
Ce que le seigneur ordonne est facile ; pour le serviteur, c’est un jeu ; la fierté de cette beauté ne rôgne-t-elle pas sur le bien et sur la vie ? Déjà toute l’armée est adoucie, tous les glaives sont paralysés et éraoussés devant celte magnifique image ; le soleil même est froid devant la splendeur de sa figure. Tout est vide, tout est nul.
Je désire te parler ; mais monte, viens à mes côtés ! La place vide appelle le seigneur et assure la mienne.
Permets d’abord qu’à genoux je te rende ce loyal hommage, femme sublime ; la main qui m’élève à tes côtés, permets que je la baise. Reçois-moi, comme co-régent de ton empire sans bornes ; tu auras en moi et adorateur et serviteur et gardien, tout dans l’un.
Je vois et j’entends des merveilles sans nombre ; je suis ravie d’étonnement. Je voudrais m’informer de beaucoup de choses. Mais je désire savoir pourquoi le ton du discours de cet homme m’a semblé si singulier et si affable. Un son semble harmonieusement succéder à un autre son, et, lorsqu’une parole a frappé l’oreille, arrive une autre parole pour caresser la premicre.
Si déjà le langage de nos peuplades te séduit, alors certainement leur chant te transportera ; car il satisfait et l’oreille et le sens dans toute sa profondeur. Mais ce qu’il y a de plus sûr, essayons-le immédiatement ; il appellera, il attirera de doux discours.
Ainsi, dis-moi comment faire pour dire de si belles paroles ?
Rien de si facile ; il faut que cela parte du cœur, et, lorsque la poitrine est brisée d’espoir et de regret, on regarde à l’entour, et on demande —
— qui est heureux avec soi ?
L’esprit ne contemple ni le futur, ni le passé. Le présent seul —
— est notre bonheur.
C’est un trésor, un gain sublime, possession et gage ; qui le confirme ?
— Ma main.
LE GHCEUK.
Qui ose blâmer notre reine, Si elle accorde au seigneur de ce cliâteau Un accueil amical ? Car, avouez-le, toutes nous sommes prisonnières
Comme cela nous est arrivé souvent,
Depuis l’ignominieuse chute d’Ilion,
Et depuis que nous errons dans un labyrinlhe d’existences
Pleines d’angoisse et de cliagrin.
Des femmes exposées à l’amour des hommes
Ne font pas elles-mêmes de choix.
Mais elles les subissent ;
Et à des becgers aux cheveux d’or,
Peut-être comme à des faunes au poil rude,
Selon que l’occasion se présente,
Elles accordent un pareil droit
Sur leurs membres délicats et faibles. —
Plus près et plus près encore ils sont assis.
Appuyés déjà l’un contre l’autre,
L’épaule à l’épaule, le genou contre le genou,
Les mains dans les mains ; ils se bercent
Sur l’élévation sublime
Du trône aux sp’.endides coussins.
La majesté ne se prive pas
De la secrète joie
De se manifester hautement
Diîvant les regards du peuple.
Je me sens si loin, et cependant si près. Et j’aime à me dire : « Me voilà, là. »
À peine je respire ; la parole me manque, ma bouche tremble ; c’est un rêve ; le jour et le lieu sont disparus.
11 me semble que j’ai trop vécu, et, cependant, je me sens si nouvelle ! identiliée avec toi ; si fidèle à toi, inconnu.
N’analyse pas la destinée la plus unique ; l’existence est un devoir, ne fût-ce que pour un instant.
PHORKYAS, entrant avec violence.
Épelez encore l’alphabet de l’amour, Jouez-vous en creusant les choses amoureuses, Continuez à aimer et à subtiliser par oisiveté ;
Mais le temps n’est pas favorable.
Ne sentez-vous pas un sourd tremblement ?
Prêtez l’oreille seulement
Au son aigu de la trompette.
Le malheur n’est pas loin ;
Ménélas, avec des flots de peuplej
Est en marche vers vous !
Préparez-vous à la lutte terrible !…
Entouré de la foule des vainqueurs,
Mutilé comme Déiphobus,
Tu expieras la protection donnée à ces femmes.
Suspendue à un fil léger,
Celle-ci trouvera près de l’autel
La hache fraîchement aiguisée.
Audacieuse interruption ! elle s’annonce à contretemps. Même dans les dangers, je n’aime pas l’impétuosité irréfléchie. Le plus beau des messagers, un message de malheur le rend laid ; et toi, la plus laide des laides, tu aimes à apporter le message le plus affreux. Mais, cette fois-ci, tu ne réussiras pas ; remplis les airs de ton haleine vide. Ici, il n’y a pas de danger, et même le danger ne serait qu’une vaine menace.
Signaux, explosion des tours, trompettes et clairons, musique guerrière, passage de forces militaires formidables.
Bientôt tu verras de nouveau assemblé le cercle inséparable des héros. Celui-là seul est digne de la faveur des femmes, qui sait les protéger par la force. (Aux chefs,
qui se séparent des colonnes et qui s’approchent.) AvCC cette COlère
calme et retenue, qui vous assure la victoire, allez, jeunesse au sang pur du Nord, et vous, forces de l’Orient dans sa fleuri Couvertes d’acier, éblouissantes de rayons, ces armées qui brisèrent empire sur empire, elles avancent, la terre tremble ; elles marchent et le tonnerre suit. C’est près de Pylos que nous mîmes pied à terre. Le vieux Nestor n’est plus ! et lous les petits liens de royauté, notre troupe sauvage les brise. Sans retard repoussez maintenant de ces murs Ménélas jusqu’à la mer ! Qu’il y rôde, pillant et guettant sa proie, c’était là son penchant et sa destinée.
La reine de Sparte m’ordonne de vous saluer comme ducs. iSIeltons maintenant à ses pieds et la montagne et la vallée, et la conquête de l’empire sera à vous. Toi, Germain, défends les baies de Corinthe avec des boulevards et des digues. Et toi, Goth, je recommande à ta résistance l’Achaïe avec ses cent gorges. Que les armées des Francs marchent vers Élis, que les Saxons aient Messine en partage, que le Normand balaye les mers, et qu’il grandisse l’Argolide.
Alors, chacun demeurera chez soi et dirigera la force et l’éclair vers l’extérieur ; mais Sparte trônera sur vous, siège de la reine pour de longues années. Elle vous voit jouir à la fois, vous, tous et chacun, de pays où rien ne manque. Vous chercherez avec confiance, à ses pieds, sanction, droit et lumière.
Faust descend, les princes font un cercle autour de lui, afin d’écouter mieux l’ordre et l’ordonnance.
Celui qui demande la plus belle pour soi.
Bravement avant toute chose
Doit avec sagesse regarder ses armes :
En flattant, il a bien su gagner
Ce qu’il y a de plus désirable sur terre ;
Mais il ne le possédera pas tranquillement :
De rusés séducteurs la surprennent.
Des brigands audacieux la lui arrachent.
Qu’il y pense et y prenne garde.
Je loue notre souverain pour cela ;
Je l’estime plus haut que tous les autres.
D’avoir réussi, par sa prudence et par sa valeur,
À faire que les forts soient là, obéissants.
Debout, à attendre son signal.
Us exécutent loyalement son ordre ;
Chacun en tirant profit pour soi.
Comme pour appeler le remerciement du prince,
Et tous deux pour le profit de la gloire, son égale.
Car qui l’arrachera désormais
Au puissant qui la possède ?
Elle lui appartient. Oh ! qu’il la garde !
Doublement nous le souhaitons !
Il l’a entourée au dedans des sûres murailles ;
Au dehors, de la plus vaillante armée.
Les dons accordés à ceux-ci, à chacun un riche territoire, ces dons sont grands et magnifiques ; qu’ils partent, nous gardons l’empire du centre. Et ils te protégeront avec ardeur, tour à tour, toi, teri’e qui n’es pas une île, mais que les vagues ont rattachée par une légère chaîne de collines aux derniers hôtes des montagnes de l’Europe. Que ce pays, acquis maintenant à ma reine, fasse plus que tout autre le bonheur de tous ; lorsqu’au doux gazouillement des hautes eaux d’Elurotas elle sortit de la coquille, son auguste mère et sa sœur furent éblouies de son éclat. Ce pays, ta patrie, te montrant, tourné vers toi, sa plus grande beauté, oh ! préfère-le à celui qui t’appartient. Et même, quand sur ses plus hautes montagnes le dard du soleil est vainqueur, le rocher verdoie encore, et la chèvre y prend sa frugale pitance. La source ruiss^elle, les ruisseaux se précipitent, et déjà commencent à verdir les ravins, les pentes et les prés ; l’on voit passer sur cent collines des troupeaux de brebis. Les bètes à cornes marchent d’un pas mesuré vers le bord escarpé, l’abri est préparé pour elles, le roc se voûte en cent cavernes. Pan les protège ; des nymphes séjournent dans les grottes humides et rafraîchies, et, désireux des régions plus élevées, l’arbre s’élève de branche en branche. Ce sont déjà de vieilles forêts : le chêne est grand, fort et dur ; l’érable, plein d’un doux suc, s’élève dans toute sa grâce et se joue de son fardeau. Et, maternellement, dans l’ombre tranquille jaillit le lait pur pour l’enfant et l’agneau ; les fruits pendent partout, et le miel dégoutte de la tige creusée. Là, le bien-être est héréditaire ; la joue devient sereine comme la bouche, chacun est immortel à sa place, ils sont saints et contents, et ainsi se développe le gracieux enfant pour devenir un jour père heureux. Nous sommes surpris, et nous nous demandons : « Sont-ce des hommes ou des dieux ? » C’est ainsi qu’Apollon s’était associé aux pasteurs ; car, là où la nature règne dans sa pureté, tous les mondes s’embrassent et se confondent. (Assis à côté d’elle.) Ainsi pour toi comme pour moi, tout a réussi ; oublions le passé ; oh I sois fière de ton origine divine, tu appartiens entièrement au premier monde. Un château ne doit pas t’enfermer. Conservant son éternelle jeunesse, pour nous, pour nos délices, l’Italie est voisine encore de Sparte. Appelée à jouir du bonheur le plus sublime, tu touches au point suprême de ton sort : les trônes se changent en verdure, notre bonheur est libre au sein de la nature.
La scène change. Des kiosques fermés s’adossent à un rang de casernes entourées de treillages ombragés. Faust et Hélène ne sont pas vus. Le chœur, dormant, est dispersé çà et là.
PHORKYAS.
Je ne sais pas depuis quand les filles dorment ; si elles ont rêvé ce que j’ai vu clairement, je l’ignore. Eveillonsles. Les jeunes gens s’étonneront, et vous, adultes, qui, assis là-bas, attendez pour voir enfin la solution de ces miracles dignes de foi. Debout ! debout ! secouez vos cheveux, ne clignotez plus, et écoutez-moi.
LE CHŒLU.
Parle toujours et raconte ce qui s’est passé de merveilleux ; nous désirons entendre ce que nous ne pouvons pas croire, car nous nous ennuyons à regarder ces rochers.
PHORKYAS.
À peine vous êtes- vous frotté les yeux, mes enfants, et déjà vous vous ennuyez. Apprenez donc ce qui suit : dans ces cavernes, dans ces grottes et kiosques, notre seigneur et son épouse trouvaient protection et sûreté, comme un couple amoureux épris des charmes de la nature.
Comment, là-dedans ?
Séparés du monde, ils n’appelaient que moi seule pour les servir. J’étais auprès d’eux honorée de leur confiance ; mais, comme cela convient aux confidentes, je regardais autour de moi, je m’adressais partout, cherchant des racines, des mousses et des écorces dont je connaissais l’efficacité, et ils restaient seuls.
Tu parles comme si un monde entier était là dedans : des forêts et des prairies, des ruisseaux et des lacs ; quels contes nous récites-tu donc ?
Sans doute, inexpérimentées que vous êtes, ce sont des profondeurs que vous n’avez point sondées ; des salles et des cours partout, que je découvrais à force de chercher. Tout à coup j’entends des éclats de rire résonnant dans la caverne ; j’y porte mes regards, et je vois un jeune garçon sautant du sein de la mère vers le père, du père vers la mère ; les badinages, les cajolei’ies, les agaceries du fol amour m’étourdirent. Nu, un génie sans ailes, un faune sans animalité, il bondit sur la terre ferme ; mais le sol, par la réaction, le fait sauter au milieu des airs, et, au second, au troisième saut, il touche à la voûte. La mère, pleine d’angoisses, s’écrie : « Bondis toujours ainsi et selon ton loisir ; mais garde-toi de voler, car le vol ne t’est pas permis. » Et le père lui donne des exhortations : « L’élasticité qui te pousse en haut est dans la terre ; touche le sol seulement du doigtdupied, et tu seras bientôt fort comme le fils de la terre, Antée. » Conformément à ces paroles, il sautille sur la masse du rocher d’une pente à l’autre, comme saute une balle au jeu de paume ; mais tout à coup il disparaît dans la fente du gouffre, et il nous semble perdu. La mère se lamente, le père la console, et, moi, haussant les épaules, je me tiens debout. Et de nouveau quelle apparition ? Est-ce qu’il y a là des trésors cachés ? Il s’est richement vêtu d’habits rayés de fleurs ; des houppes tombent le long- des bras, des écharpes flottent autour du sein ; portant dans sa main la lyre d’or, comme un petit Phébus, il avance, plein de courage, jusqu’au boi’d, jusqu’à la saillie. Nous fûmes frappés d’étonnement. Les parents, ravis d’admiration, se jetèrent l’un dans les bras de l’autre ; car quelle splendeur environne sa tète ? Cela est difficile à dire, si c’est l’éclat de l’or ou la tlamme du génie qui brille. Et c’est ainsi qu’il s’annonce par ses actions et ses mouvements comme maître futur de tout ce qui est beau, et sentant dans ses veines les mélodies éternelles ; tel vous l’entendrez et vous le verrez.
Tu appelles cela un miracle, toi, née en Crète ! Tu n’as donc jamais écouté la parole du poëte, qui enseigne à tous ^ N’as-tu jamais appris la richesse divine, héroïque, des traditions de l’Ionie, des souvenirs de la Grèce ? Tout ce qui se fait aujourd’hui n’est qu’une faible image des délicieux jours de nos aïeux. Ton récit n’égale pas celui qu’un agréable mensonge, plus digne de foi que la vérité, raconta du fils de Maïa. Les suivantes prodiguaient leurs soins à ce nourrisson, à peine né, gentil et vigoureux ; mais le petit espiègle retire bientôt ses membres souples et précieusement emmaiilottés, semblable au papillon qui, déployant ses ailes, s’échappe promptement et voltige hardiment dans l’éther rayonnant. Ainsi, lui, plus agile encore, prouva bientôt par son adresse qu’il favoriserait les fripons et les voleurs. Il vola au dominateur des mers le trident, à Phébus l’arc et la flèche, à Héphestion la tenaille ; il eût pris môme l’éclair, de ’son père Jupiter, s’il n’eût pas eu peur du feu. Il remporta la victoire au carrousel sur Éros, et enleva la ceinture à Cypris, malgré ses caresses.
Une musique douce et mélodieuse se foit entendre dans la caverne. Tous font attention et aemblent être profondément touchés.
Écoutez ces sons charmants, délivrez-vous vite des fables, abandonnez la foule de vos dieux ; c’est passé. Personne ne veut plus vous comprendre : nous demandons davantage, car ce qui doit toucher le cœur doit venir du cœur.
Elle se retire vers le rocher. LE CHa-:UR.
Si tu aimes, être terrible, ces douces images, nous voilà touchées jusqu’aux larmes. Que l’éclat du soleil disparaisse des cieux, s’il peut se faire jour dans l’âme, nous trouverons alors dans notre cœur ce que le monde entier nous refuse.
HELENE,indiqué.
EUPHORION.
Si VOUS entendez le chant d’un enfant, votre joie ressemble à la sienne ; si vous me voyez sauter selon leur cadence, le cœur vous bondit de plaisir.
L’amour, pour rendre heureux les hommes, unit deux personnes ; pour combler leur bonheur, il en faut trois.
F.\UST.
Tout est alors trouvé : je suis à toi et tu es à moi, nous sommes unis pour toujours ; que jamais cela ne change !
L’aspect de l’enfant réunit le plaisir do beaucoup d’années dans ce couple. Que cet aspect est doux à nos cœurs !
EUPHORION.
Laissez-moi danser ! laissez-moi sauter, au sein des airs ! Tout pénétrer et tout saisir, voilà ma joie.
Sois modéi’é, sois prudent ! Calme cette audace ! Ne te prépare point la chuic et le malheur. Ta perte serait la nôtre, ô mon cher fils !
EL’PHORION.
Je ne veux pas plus longtemps rester attaché à la terre ! laissez mes mains, laissez mes cheveux, laissez mes vêtements, ils sont à moi.
Oh ! pense ! oh ! pense à qui tu appartiens : hélas ! quel malheur, si tu troublais ce noble assemblage : — moi, toi et lui !
Bientôt, je le crois, le nœud sera brisé.
Arrête, arrête, pour l’amour de tes parents, tes désirs sans bornes 1 Sois tranquille, suis l’usage de tous 1
EUPHORION.
Seulement pour vous plaire, je m’arrêterai. (Entraînant le chœur à la danse. ; Doucement je me mêlerai à ces chœurs joyeux. Est-ce bien là la mélodie ? est-ce bien le mouvement ?
Oui, cela est bien fait. Guide lo cercle harmonieux de ces belles danseuses.
Oh ! si cela était passé ! La bouffonnerie me réjouit peu.
EUPHORION etSi tu remues tes bras charmants, si lu secoues dans les airs ta chevelure lumineuse, si ton pied et tes pas si doux frôlent la terre, si tes membres ont des mouvements gracieux, alors tu as atteint ton but, bel enfant ! tous nos .cœurs sont pour toi ; tout te sourit.
Vous êtes tous des chevreuils fugitifs ! C’est un jeu nouveau où il faut courir ! Je suis le chasseur, vous êtes le gibier.
Si tu veux que nous te suivions, sois moins agile ; car nous n’avons qu’un but, qu’un seul désir de récompense, c’est de t’embrasser, ô belle image !
Ah ! par les forêts, par les ronces et les rochers !… Ce qui est facilement atteint me répugne ; seulement, ce qu’il faut forcer me séduit.
Quelle espièglerie ! quel tapage ! Aucune modération u’est à espérer. 11 s’élance, et ses cris résonnent comme le cor à travei-s monts et vallées. Quel désordre ! quels cris !
II a passé devant nous, se riant de nous avec dédain ; de toute la foule, il amène la plus bruyante.
Si je traîne ici la fière jeune fille, si je la serre contre mon sein avec délices, si je baise sa bouche, malgré sa résistance, je le fais pour montrer ma force et ma volonté.
LA JEUNE FILLE.
Laisse-moi ! Moi aussi, j’ai de la force et du courage. Ma volonté, comme la tienne, ne se laisse pas facilement forcer. Tu te fies à toii bras ? Tiens ferme, insensé que
lu es, et je te brûle pour m’amuser. (Elle jette des flammes et
flamboie en s’éievant.) Suis-moi dans les airs, suis-moi dans le tombeau ; cherche à attraper le but que tu as manqué.
Que dois-je faire ici, entre le rocher et la montagne touffue ? Ne suis-je pas jeune et frais ? Les vents sifflent, les flots mugissent dans le lointain, je les entends ; je veux m’en approcher.
Il monte plus haut sur le rocher.Yeux-tu ressembler aux chamois ? Nous tremblons de te voir tomber.
Il faut que je monte toujours plus haut, que mes regards se portent toujours plus loin. Maintenant, je sais dû je suis : au milieu de l’île, au milieu du pays de Pélops ; moitié sur la terre, moitié dans la mer.
Si tu ne veux pas rester paisiblement à la montagne et dans la forêt, cherchons alors les vignes rangées au penchant des collines, allons cueillir des figues et des pommes. Reste, ohl reste dans ce beau pays.
Rêvez-vous la paix ? Que chacun rêve ce qui lui est doux. La guerre est le mot de ralliement. La victoire ! voilà^n mot qui sonne bien !
Celui qui en temps de paix désire le retour de la guerre se sépare de l’espérance et du bonheur…
Pas de vagues, pas de murs ; le cœur de l’homme, ferme comme l’airain, est le rempart le plus certain. Voulez-vous Tester sans conquêtes ? Allons, armés légèrement, faire la guerre ; les femmes deviennent des amazones, et chaque enfant devient un héros.
Divine poésie ! qu’elle monte vers le ciel ! qu’elle brille, cette belle étoile, loin et toujours plus loin ! elle nous suit, et c’est avec plaisir qu’on entend sa marche harmonieuse.
Non, je n’ai pas paru comme un enfant ; l’adolescent arrive armé, associé avec ceux qui sont forts, libres et hardis. Partons ! ce n’est que là où s’ouvre le chemin de la gloire.
A^peine entré dans la vie, tu désires déjà en sortir ? Est-ce que nous ne sommes rien pour toi ? Notre belle réunion est donc un rêve ?
Entendez-vous le tonnerre sur la mer ? l’entendez-vous dans la vallée, dans la poussière et dans les vagues, dans la foule et dans le tumulte, vers la douleur et le tourment ? La mort est une loi ; cela se comprend assez.
guelle horreur ! quel délire ! la mort est pour toi une loiî
Dois-je tendre ailleurs ? Non ; je veux ma part de misère et de malheur !
LES PRÉCÉDENTS.
Orgueil et danger ! destin mortel !
Je sens des ailes qui se déplient… Là-bas, là-bas, il faut aller ! admirez mon vol !
U se jette dans les airs ; les vêlements le portent un instant, sa têts est radieuse, une trace de lumière devient visible.
Icare ! assez de douleurs !
Vn beau jeune homme tombe aux pieds des parents ; l’on croit reconnaitre dans ce cadavre une figure connue ; mais l’envoloppe matérielle disparaît aussitôt, l’auréole monte comme une comète vers le ciel, les vêtements et le manteau restent sur la terre’.
De dures souffrances viennent tout de suite après la joie.
EUPHORIOX, voix venant de la profondeur.
Ne me laissez pas seul, ma mère, dans ce sombre séjour.
Pause.
Pas seul ! — Qu’importe oii tu séjourneras !
Nous croyons assez te connaître.
Hélas ! si tu quittes le jour,
Nul cœur ne se séparera de toi.
À peine nous osons te plaindre ;
Avec envie nous célébrons ton sort :
Dans le jour ou dans les ténèbres,
L’amour et le courage furent grands en toi !
Hélas ! né pour le bonheur de la terre,
Issu d’aïeux sublimes, doué de tant de force,
Hélas ! trop tôt perdu pour toi-même,
Enlevé dans la fleur de ta jeunesse !…
Un œil d’aigle pour contempler le monde ;
Une âme sympathique à tous les mouvements du cœur,
Ardemment aimé de la meilleure des femmes.
Poëte aux chants incomparables !…
Piien n’a pu l’arrêter, et toi-même.
Tu t’es pris au réseau fatal !
Ainsi, tu t’es brouillé sans crainte
Avec les mœurs et avec la loi.
Pourtant, tu as, par tes rêves sublimes,
Montré ce que valait ton audace si noble ;
Tu voulais remporter le plus beau des triomphes ;
Mais c’est là que tu t’es perdu !
1. On suppose que cette allégorie se rapporte à Byron.
Qui réussira mieux ? Sombre question,
Que le destin tient voilée encore,
Lorsqu’à la plus fatale des journées
Tous les peuples se taisent en perdant leur sang !
Mais de nouveaux chants retentissent,
Ne restez pas plus longtemps affligés,
Car le sol les reproduit encore
Comme il les a produits toujours !
Une ancienne parole s’éprouve aussi tristement en moi, c’est que la beauté et le bonheur ne se réunissent pas pour longtemps. Le lien de la vie et de l’amour est déchiré ; en le déplorant, je te dis adieu, pénétrée de douleur. Encore une fois, je me jette dans tes Ijras. Perséphone, reçois-moi ! reçois mon fils !
Elle embrasse Faust ; tout ce qui est matériel en elle disparait, le vêtement et le voile lui restent dans les bras.
Tiens bien ce qui te reste de tout ce que tu possédais. Elle se détache du vêlement. Déjà les démons en tirent les pointes, et voudraient l’entraîner dans leur séjour. Tiens ferme ! La déesse n’est plus. Tu l’as perdue ; mais son vêtement est divin. Use de ce présent inestimable, et lève-toi. Il te transportera dans les airs aussi longtemps que tu pourras t’y manitenir. Nous nous reverrons, mais loin, très-loin d’ici.
Les vêtements d’Hélène se changent en nuages, ils entourent Faust, l’enlèvent, et l’emportent dans les airs.
C’est par bonheur que je les trouve. Il est vrai que la llamme a disparu ; mais le monde n’est pas $ plaindre : en voilà assez pour consacrer les poëtes futurs, pour combattre l’envie et l’esprit de métier stérile. Et, si je ne puis conférer le génie, je puis du moins prêter l’habit. PANTHAUS.
Maintenant, hâtez-vous, jeunes filles ! Enfin, nous sommes débarrassées du charme que nous imposait cette vieille sibylle de Thessalie. Ainsi nos oreilles n’entendent plus ce tintamarre de sons confus qui distrait l’ouïe, et plus encore le sens intérieur. Descendons dans le Hadès ! La reine n’y est-elle point allée à pas mesurés et graves ? Que les pas des fidèles servantes suivent immédiatement les siens ; nous la trouverons près du trône de ceux que nul n’approfondit.
Les reines sont reines partout ;
Même dans le Hadès, elles ont les premières places ;
Se rangeant fièrement près de leurs égales.
Familières avec Perscplione i ;
Mais nous, nous sommes reléguées au fond
Sous les profondes prairies d’Asphodèle,
Parmi les peupliers longuement élancés,
Au sein des pâturages stériles.
Quel passe-temps nous reste-t-il ?
Plaintives comme les chauves-souris,
Bruissantes sans joie comme des spectres.
LA CORYPHÉE.
Celui qui ne s’est acquis aucun nom,
Qui n’aspire vers rien de noble,
Appartient aux éléments ; aussi passez, passez I
Je désire ardemment être seule avec ma reine ;
Non-seulement le mérite, mais la fidélité
Nous conserve notre existence.
Elle part.
TOUTES.
Nous sommes rendues à la lumière du jour ;
À la vérité, nous ne sommes plus des personnes,
Nous le sentons, nous le savons ;
Mais nous n’irons jamais vers Je Hadès ;
La nature, éternellement vivante,
À des droits sur nous comme esprits,
Et nous sur elle comme nature.
I. Proserpine. UNE PARTIE DU CHŒUR.
Et nous, dans les sifflements et les chuchotements, dans les doux souffles des zéphyrs, nous attirons en folâtrant, nous appelons doucement les racines des sources vitales vers les branches, tantôt par des feuilles, tantôt par des fleurs. Nous ornons avec transport les cheveux qui flottent librement dans les airs. Lorsque le fruit tombe, aussitôt le peuple pleure de joie et de vie, et les troupeaux se rassemblent en hâte pour saisir, pour goûter, se reposant laborieusement, et, comme devant les premiers dieux, on se prosterne devant nous tout à l’entour.
UNE AUTRE PARTIE DU GHCEUR.
Nous, à ce miroir poli qui s’étend au flanc de ces parois de rochers, nous nous plions en caressant, nous nous mouvons en douces vagues, nous écoutons et prêtons l’oreille à chaque son, le chant des oiseaux, les bruits des roseaux ; que cela soit la voix formidable de Pan, notre réponse est toute prête. Si le vent souffle, nous soufflons aussi en réponse ; s’il tonne, nos tonnerres roulent et redoublent effroyablement ; trois fois, dix fois, nous y répondons.
UNE TROISIÈME PARTIE DU CHŒUR.
Sœurs ! les sens émus, nous avançons avec les ruisseaux ; car cette suite de collines richement ornées dans le lointain, là-bas, nous attire. Toujours en descendant, toujours plus profondément, nous versons l’eau, sei’pentant comme des méandres, tantôt vers la prairie, tantôt vers les pelouses, comme le jardin qui entoure la maison. Là, les sommets élancés des cyprès l’indiqaent, par delà le paysage, le long des rives et au miroir des vagues aspirant à l’Ether.
UNE QUATRIÈME PARTIE.
Errez, vous autres, où il vous plaira ; nous nous entrelaçons, nous bruissons autour de la colline plantée par tout, où sur le cep la vigne verdit. Là, tous les jours, à chaque heure, la passion du vigneron nous fait voir le résultat heureux de son labeur plein d’amour ; tantôt avec la hache, tantôt avec la bêche, tantôt en amoncelant, en coupant, en rattachant ; il prie tous les dieux, mais avant tous le dieu du soleil. Bacchus le doucereux se soucie peu du fidèle serviteur ; il repose dans les feuillages ; il s’appuie dans les cavernes, folâtrant avec le plus jeune des faunes. Tout ce dont il a besoin pour la douce ivresse reste toujours préparé pour lui dans les antres, remplissant les cruches et les vases conservés à droite et à gauche, au fond de ces caves éternelles. Mais, lorsque tous les dieux, lorsque Hélios, avant tout, en formant de l’air, en créant des vapeurs, en chauffant, en brûlant, ont amoncelé la corne d’abondance des grains, où travaillait le silencieux vendangeur, aussitôt tout s’anime encore, et chaque feuillage remue ; un bruit sourd se fait entendre do cep à cep. Des corbeilles craquent, des seaux clapotent, des hottes gémissent de toutes parts vers la grande cuve, pour la danse vigoureuse des vignei^ons. Et c’est ainsi qu’on foule fuineusement aux pieds la sainte abondance des grains pleins de sève. Écumant et vomissant, tout s’entremêle, hideusement broyé. Et maintenant retentissent dans l’oreille les sons d’airain des cymbales et des bassins. Car Dionysos a dépouillé le voile de ses mystères. Il se montre avec ses satyres et leurs femelles chancelantes, et l’animal aux longues oreilles de Silénus vient à travers, avec son ton rauque et criard. Rien n’est ménagé ; des animaux à pied fourchu foulent aux pieds toute pudeur : tous les sens tournent comme dans un tourbillon ; l’oreille est horriblement étourdie. Les hommes ivres tâtonnent après les coupes , les tètes, les ventres sont pleins. L’un ou l’autre résiste encore ; mais il ne fait qu’augmenter le tumulte ; car, pour faire place au vin nouveau, on vide rapidement les outres des vieilles vendanges.
Le rideau tombe, Phorkyas se lève comme un génnt à l’avant-sc^ne, descen-I du cothurne, ôte son mastiue et son voile, et se montre comme Méphistophélès, pour commenter, si c’était nécessaire, la pièce dans l’épilogue. Le champ de bataille.
Après la mort, ou plutôt ranéantissement du fantôme adoré d’Hélène, Faust se retrouve sur le sommet d’\nie montagne, encore ébloui des visions perdues, qui pour lui ont été réelles, et ont occupé quelque temps l’activité de son âme. Méphistophélès vient lui demander s’il n’est pas las encore de la vie, et s’il n’a pas tout épuisé, la science, la gloire, l’amour de cœur, l’amour d’intelligence, et n’est pas content encore d’avoir pu sonder vivant deux infinis : le temps et l’espace. Que peut-il vouloir encore ? La richesse, le pouvoir, le plaisir des sens ? Mais ce sont là des phases de l’existence, que Faust a traversées sans s’y arrêter.
— Je vois, dit Méphistophélès, qu’il nous faut passer à à une autre sphère ; celle-ci est épuisée, tordue comme une orange vide. C’est vers la lune que ton esprit aspire maintenant, je le vois Lien.
— Tu te trompes, dit Faust, la terre est encore un théâtre assez vaste pour l’activité qui me reste. Je veux frapper •d’admiration les races humaines. Je veux laisser des monuments de mon passage et pétrir enfin la nature au moule idéal de ma pensée. Assez de rêves : la gloire n’est rien, l’aclion est tout.
^- Qu’il soit donc fait à ton gré ! dit le diable, qui commence à désespérer de fatiguer une intelligence si robuste.
Et ils abaissent do nouveau leur vol sur le monde matériel. La vie humaine recommence à bruire autour d’eux.
Combien de temps s’est-il passé depuis qu’ils ont quitté la cour de l’empereur ? Des années, des instants, peutêtre. Mais l’empereur est encore vivant. La prospérité finan(jière improvisée par Méphistopliélès n’a pas été de longue durée. Le papier-monnaie est redevenu papier ; les folles dissipations de la cour ont mis le comble à la misère publique. Une grande partie de l’empire s’est soulevée, et le souverain légitime joue sa couronne dans une dernière bataille. Faust ordonne à Méphistophélès de le secourir, et se dispose lui-même à prendre part au com bat, revêtu d’une armure brillante. Trois personnages magiques deviennent les aides de camp du nouveau général, et Méphistophélès évoque de terre les fantômes innombrables des âmes disparues. L’empereur, placé entre ses deux amis, les questionne en tremblant sur ces effrayantes levées qui se déroulent en légions bizarres, tantôt représentant des forces à vaincre le monde, et tantôt d’innocents brouillards embrasés des feux du couchant. L’aide de ces fantômes n’empêche pas les véritables troupes de l’empereur d’être taillées en pièces, si bien qu’il ne restera plus un bras de chair et de sang pour protéger le sein de Tempereur contre les hardis révoltés. En effet, ceuxlà n’ont pas tardé à s’apercevoir que les lances qui les menaçaient ne faisaient aucune blessure, et déjà les voilà qui gravissent les hauteurs. Ici, IMéphistophélès fait appel aux esprits des sources souterraines qui envoient à la surface de la terre une apparence d’inondation. Les troupes eiinemies se croient au moment d’être noyées, ainsi que l’armée du pharaon, et se dispersent comme des troupeaux au milieu des brouillards qui égai’cnt leurs yeux et leurs pensées. L’empereur, maître du champ de bataille, est bientôt rejoint par les siens. Il ne songe plus qu’à récompenser ceux qui lui sont restés fidèles. À ce moment, tout le monde l’a été, et chacun apporte ses preuves. L’archevêque seul vient faire entendre des paroles sévères et reprocher à l’empereur de n’avoir triomphé qu’à l’aide des puissances infernales. On l’apaise en lui promettant de bâtir une magnifique église sur le lieu même do la bataille, et en faisant au clergé de l’empire de riches dotations.
Quant à Faust, il demande la concession d’un vaste royaume où il puisse réaliser ses plans et ses découvertes : pour n’avoir pas à s’embarrasser dans les mille réseaux du droit, des souvenirs et de la propriété, il choisit un terrain vierge encore, qu’il se charge lui-même de gagner sur la mer. Maintenant, soit qu’en effet la mer recule et se continue derrière des digues immenses, soit qu’un nouveau prestige crée un pays d’illusions sur les dunes ari des de l’Océan, Faust se trouve le souverain d’une riche contrée habitée par un peuple paisible. Un voyageur qui jadis a fait naufrage sur ces lieux mêmes, reconnaît en passant les écueils qui brisèrent son navire, devenus aujourd’hui des rochers pittoresques ; la ligne bleue delà mer s’est reportée bien loin de là, à l’horizon. Il reconnaît néanmoins sur la hauteur qui jadis était le rivage, deux vieillards vénérables, personnages typiques formulés par les noms de Philémon et Baucis. Le vieux couple qui l’a sauvé jadis des flots lui apprend toutes les merveilles qui se sont passées depuis sa venue, cl hoche la tête eu parlant du nouveau maître du pays et de la prospérité chanceuse qu’il a répandue dans les environs. En effet» un palais éblouissant s’est élevé dans une nuit, de vastes forêts sont sorties de terre comme l’herbe, des maisons flottent au soleil, des canaux répandent la fécondité, et, dans tout ce pays si riche et si vaste, il n’est pas une image de Dieu, pas une cloche, pas une église ; le nom du ciel y meurt sur les lèvres. Ce n’est que sur l’ancienne terre ferme qu’une antique chapelle est restée debout encore avec sa cloche qui tinte le jour, et sa lampe qui luit dans les ténèbres.
Un palais. — Un grand parc. — Un grand canal.
Le soleil tombe, les derniers vaisseaux entrent joyeusement dans le port Une grande nacelle est sur le point d’arriver au canal. Les pavillons bigarrés flottent gaiement dans l’air, les mâts se dressent avec souplesse. G’es^ par toi que le nautonier se dit heureux ; le bonheur le salue à bon droit.
La clochette sonne sur les dunes.
Maudites cloches ! La blessure qu’elles me causent brûle comme un coup meurtrier. Devant moi, mon empire s’étend à l’infini ; derrière moi, le chagrin me harcèle et me rappelle par ces sons envieux que la source de mes richesses n’est pas pure ! La pelouse sous les tilleuls, la vieille maison, la petite église caduque, ne m’appartiennent pas… et, si je voulais aller respirer là-bas, ces ombrages étrangers me feraient frissonner ; ils sont une épine pour les yeux, une épine pour les pieds. Ohl que ne suis-je loin d’ici !
LE VEILLEUR DE LA TOUR.
Comme la nacelle cingle joyeusement, poussée par un frais zéphyr ! Sa course rapide nous apporte des coffres, des caisses et des sacs pleins de richesses !
La mcelle arrive, chargée des productions de toutes les contrées du monde.
Profonde nuit.
LYNCEUS, chantant sur les créneaux.
Né pour voir,
Payé pour apercevoir,
Attaché à la tour.
Le monde me charme.
Je vois au loin.
Je vois près de moi
La lune et les étoiles,
La forêt et le chevreuil.
Je vois en toutes choses
L’éternelle beauté,
Et, comme cela me plaît,
Je me plais à moi-même !
Se lever sur ce monde sombre !
Je vois des feux élincclanls
À travers la double nuit des tilleuls…
Hélas ! la cabane intérieure est en flamme.
Elle qui était garnie de mousse et située en lieu humide !
De cel enfer brûlant,
Des éclairs montent en langues de feu
À travers les feuilles, à travers les branches
O mes yeux ! faut-il que vous voyiez cela !
Faut-il que mon regard porte si loin I
Voici la petite chapelle qui croule
Ecrasée du fardeau des branches.
Les flammes embrasent déjà le faîte,
Et jusqu’à la racine brûlent
Les troncs creux, roiiges comme pourpre !…
Quel chant plaintif entends-jc là-haut ? D’aJjord des paroles, puis des sons ! Mon veilleur se lamente, et l’action qui vient de s’accomplir me chagrine intérieurement. Mais, pour quelques tilleuls ruinés et réduits en troncs de charbon, qu’importe ! Un vaste espace sera bientôt déblayé, et ma vue s’étendra à l’infini. Je verrai aussi la nouvelle demeure bâtie pour ce vieux couple, qui, dans ie sentiment de sa vertu, achève paisiblement ses jours.
MÉPHtSTOPHÉLÈS et SES TROIS SERVITEURS.
Nous voilà arrivés de toutes les forces des chevaux. Pardonnez si tout n’a pas été très-bien. Nous frappâmes <l’abord à coups redoublés, et personne n’ouvrit la porte ; nous secouâmes et frappâmes toujours, et voilà la porte vermoulue enfoncée. Nous nous mîmes à appeler à grands cris et avec menaces ; mais les vieillards paraissaient tout étourdis, et, comme il arrive en pareille occurrence, nous ne pouvions leur faire entendre raison ; sur quoi, nous n’hésitâmes pas à les tirer dehors avec force. Le couple s’est beaucoup débattu, et ils ont fini par tomber expirants à terre. Un étranger, qui était caché dans la maison et qui fit mine de se défendre, fut étendu mort près d’eux. En peu de temps, la paille s’enflamma aux charbons brûlants répandus autour de la cabane. La voilà maintenant qui pétille dans le feu et sert de bûcher aux trois corps.
Etiez-vous sourds à mes paroles ? Je voulais l’échange et non le vol. J’abhorre cette action imprudente et tyran j nique. Partagez entre vous ma malédiction.
CHOSUR.
La vieille parole retentit : obéis à la force !
Et, si tu es courageux, si tu tiens ferme,
Tu risqueras et la maison et la cour, et toi-même.
Les étoiles ont perdu leurs regards et leur clarté ; la flamme tombe et s’amoindrit ; un frisson d’air l’éventé encore et porte jusqu’ici la vapeur et la fumée. Ordre vite donné et trop vite accompli ! Qui flotte là dans l’ombre ?
QUATRE FEMMES GRISES s’avancent. LA. PREMIÈRE.
Je m’appelle la Famine.
LA SECONDE.
Je m’appelle la Dette.
LA TROISIÈME.
Je m’appelle le Souci.
LA QUATRIÈME.
Je m’appelle la Détresse.
TOUTES TROIS.
La porte est close, nous ne pouvons entrer. C’est la maison d’un riche, nous n’y avons point affaire.
LA FAMINE.
Là, je deviens ombre.
LA DETTE.
Là, je deviens à rien.
LA DÉTRESSE,
Là, se détourne le visage déshabitué de moi. LE SOUCI.
Vous, mes sœurs, vous ne pouvez et n’osez rien ici. Le souci peut se glisser seul par le trou de la seiTure.
Le Souci disparaît. LA FAMINE.
Vous, mes compagnes sombres, éloignez-vous.
LA DETTE.
Je m’attache à toi seule et marche à ton côté.
LA DÉTRESSE.
Et la Détresse marche sur vos talons.
TOUTES TROIS.
Les nuages filent, les étoiles sont voilées. Là, derrière, derrière, de loin, de loin, le voilà qui vient, notre père le Trépas.
Quatre j’en vis venir, et trois seulement s’en vont. Je ne puis saisir le sens de leurs paroles. Cela résonnait comme détresse ; puis venait une rime plus sombre : la mort. Cela sonnait creux et de la voix sourde des fantômes. Je n’ai pu m’affranchir encore de cette impression. Si je pouvais éloigner la magie de mon chemin et désapprendre tout à fait les formules cabalistiques ! Si je pouvais, nature, être seulement un homme devant toi ; alors, cela vaudrait bien la peine d’être homme !
Je l’étais jadis, avant que je cherchasse à pénétrer tes voiles, avant que j’eusse maudit avec des paroles criminelles le monde et moi-même. Maintenant, l’air est plein de tels fantômes, qu’on ne saurait comment leur échapper. Si le jour pur et clair vient sourire un seul instant, la nuit nous replonge aussitôt dans les voiles épais du rêve. Nous revenons gaiement des campagnes reverdies, tout à coup un oiseau crie ; que crie-t-il ? .l/a//ieyr/ Le malheur ! il nous surprend, enveloppés jeunes et vieux des liens de la superstition. Il arrive, il s’annonce, il avertit, et nous nous trouvons seuls, épouv’antés en sa présence… La porte grince, mais personne n’entre. (Avec terreur.) Y a-t-il quelqu’un ici ?
LE SOUCI.
La réponse est dans la demande.
Et qui es-tu donc ?
LE SOUCI.
Je suis là, voilà tout.
Éloigne-toi. .
LE SOUCI.
Je suis OÙ je dois être.
Alors, ne prononce aucune parole magique… Prends garde à toi !
LE SOUCI.
L’oreille ne m’entendaiit pas,
Je murmurerai dans le cœur ;
Sous diverses métamorphoses
J’exerce mon pouvoir effrayant ;
Sur le sentier ou sur la vague,
Eternel compagnon d’angoisse.
Toujours trouvé, jamais cherché,
Tantôt flatté, tantôt maudit !
N’as-tu jamais connu le Souci ?
Je n’ai fait que courir par le monde, saisissant aux cheveux tout plaisir, négligeant ce qui ne pouvait me suffire, et laissant aller ce qui m’échappait. Je n’ai fait qu’accomplir et désirer encore, et j’ai ainsi précipité ma vie dans une éternelle action. D’abord grand et puissant, à présent, je marche avec sagesse et circonspection. Le cercle de la terre m’est suffisamment connu. La vue sur l’autre monde nous est fermée. (Ju’il est insensé, celui qui dirige ses regards soucieux de ce côté, et qui s’imagine être au dessus des nuages, au-dessus de ses semldables ! Qu’il se tienne ferme à cette terre ; le monde n’est pas muet pour l’homme qui vaut quelque chose. À quoi bon "flotter dans l’éternité ? Tout ce que l’homme connaît, il peut le saisir. Qu’il poursuive donc son chemin, sans s’épouvanter des fantômes ; qu’il marche, il trouvera du malheur et du bonheur ; lui qui est toujours mécontent de tout, du mal comme du bien.
LE souci.
Lorsqu’une fois je possède quelqu’un,
Le monde entier ne lui vaut l’ien ;
D’éternelles ténèbres le couvrent,
Le soleil ne se lève ni ne se couche pour lui ;
Ses sens, si parfaits qu’ils soient,
Sont couverts de voiles et de ténèbres.
De tous les trésors, il ne sait rien posséder ;
Bonheur, malheur deviennent des caprices.
Il meurt de faim au sein de l’abondance.
Que ce soient délices ou tourments,
Il remet au lendemain,
N’attend rien de l’avenir
Et n’a plus jamais de présent.
Tais-toi ! je ne veux pas entendre un non-sens. Ya-t’en ! cette mauvaise litanie rendrait fou l’homme le plus sage.
LE SOUCI.
S’il doit aller, s’il doit venir,
La résolution lui manque.
Sur le milieu d’un chemin frayé.
Il chancelle et marche à demi-pas.
Il se perd de plus en plus.
Regarde à travers toute chose,
À charge à lui-même et à autrui ;
Respirant et étouffant tour à tour.
Ni bien vivant, ni bien mort,
Sans désespoir, sans résignation,
Dans un roulement continuel.
Regrettant ce qu’il fait, haïssant ce qu’il doit faire,
Tantôt libre, tantôt prisonnier.
Sans sommeil ni consolation,
Il reste fixé à sa place
Et tout préparé pour l’enfer.
Misérables fantômes ! c’est ainsi que vous en agissez mille et mille fois avec la race humaine ; vous changez des jours indifférents en affreuses tortures. Je le sais, on se défait difficilement des esprits de ténèbres ; mais ta puissance, ô Souci ! rampant ou puissant, je ne la reconnaîtrai pas.
LE SOUCI.
Vois donc avec quelle rapidité
Je pars en te jetant des imprécations !
Les hommes sont aveugles toute leur vie ;
Eh bien, Faust, deviens-le à la fin de tes jours !
Il lui souffle au visige.
La nuit paraît ôlre devenue plus profonde ; mais à l’intérieur brille une lumière éclatante. Ce que j’ai résolu, je veux m’empresser de l’accomplir. La parole du Seigneur a seule de la puissance. vous, mes serviteurs, levez-vous de vos couches les uns après les autres, et faites voir ce que j’ai si audacieusement médité ; saisissez l’instrument, remuez la pelle et le pieu ; il faut que cette œuvre désignée s’accomplisse ; l’ordre exact, l’application rapide sont toujours couronnés par le plus beau succès ; qu’une œuvre des plus grandes s’achève, un seul esprit suffit pour mille mains !
Grand vestibule du palais. — Des flambeaux.
MEPHISTOPHELÈS, comme gardien, en tête.
Venez, venez ! entrez, entrez !
Lémures paresseuses,
Formées de fibres, de veines et d’os
Rajustés et ranimés à demi. LEMURES, en chœur.
Nous voilà prêtes à l’instant ;
Car, d’après ce que nous avons appris,
Il s’agit d’une vaste contrée
Que nous devons occuper.
Les pieux pointus sont prêts,
Et la chaîne aussi, pour mesurer.
Quant à la cause de ton invocation,
C’est ce que nous avons oublié.
MÉPHIS’i’OPHÉLÈS.
Une s’agit pas ici de travaux artificiels ; procédez d’après les règles ordinaires. Le plus grand s’y couchera de toute sa grandeur ; vous autres, vous creuserez le gazon autour de lui. Comme on l’a fait à nos pères, faites une excavation oblongue et carrée ; hors du palais, une maison étroite ; c’est là la fin imbécile de tout le monde.
LEMURES, creusant avec des gestes moqueurs.
Oh ! que j’élais jeune ! je vivais, j’aimais.
Et c’était si doux, ce me semble !
Partout oîi des sons joyeux frappaient mes oreilles.
Mes pieds se remuaient d’eux-mêmes.
Voilà que la vieillesse sournoise
M’a frappé de ses béquilles ;
J’ai bronché à travers la porte de la tombe.
Pourquoi aussi la porte était-elle justement ouverte ?
Comme le cliquetis des pelles me réjouit ; c’est la foule qui me flatte, qui réconcilie la terre avec elle-même, qui met des bornes aux vagues et qui entoure la mer d’une sorte de chaîne.
Tu ne travailles que pour nous avec tes digues et tes bords ; car tu apprêtes par là un grand repas au démon de la mer, à Neptune. Tu es perdu dans tous les cas. Les éléments ont pactisé avec nous, et le tout n’aboutit qu’à la destruction.
Gardien !
MEPHISTOPHELES.
Me voici.
Travailleur, travaille de ton mieux. Encourage-les par la jouissance et la sévérité ; paye, leurre ; pousse-les. Je veux, chaque jour, avoir des nouvelles du fossé et des progrès qu’il fait par la longueur.
On parle, à ce que j’ai appris, non d’un fossé, mais d’une fosse,
Un marais se traîne le long des montagnes et infecte tout ce que nous avons acquis jusqu’à présent. Dessécher ce marais méphitique, ce serait le couronnement de nos travaux. J’offrirais de vastes plaines à des millions d’hommes pour qu’ils y vivent librement, sinon sûrement. Voici des champs verdoyants et fertiles ; hommes et troupeaux se reposent à leur aise sur la nouvelle terre, attachés par la ferme puissance des collines qu’ils élèvent par leurs travaux ardents. Un paradis sur terre ! Que dehors les flots bruissent jusqu’aux bords : à mesure qu’ils les lèchent pour faire une voie, nous nous empressons de remplir nous-mêmes la brèche.
Oui, je m’abandonne à la foi de cette parole, qui est la dernière fin de la sagesse. Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie, qui, tous les jours, se dévoue à les conquérir, et y emploie, sans se soucier du danger, d’abord son ardeur d’enfance, puis sa sagesse d’homme et de vieillard. Puissé-je jouir du spectacle d’une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté ! À un tel moment, je pourrais dire : « Reste encore ! tu es si beau ! » La trace de mes jours terrestres ne pourrait plus s’envoler dans le temps… Dans le pressentiment d’une telle félicité, je jouis maintenant du plus beau moment de ma vie.
Faust tombe, les lémures le saisissent et le placent dans le tombeau.Aucune joie ne le rassasie, aucun bonheur ne lui suffit. Il s’élance ainsi toujours après des images qui changent. Le dernier instant, si vide et si méprisable qu’il fût, le malheureux eût voulu le saisir et l’arrêter. Le temps est resté le maître. Le vieillard gît là sur le sable. L heure s’arrête…
Elle s’arrête ; elle se tait comme minuit.
L’aiguille tombe.Elle tombe ! Tout est accompli.
Tout est passé !
Passé ! Un mot inepte. Pourquoi passé ? Ce qui est passé et le pur néant, n’est-ce pas la même chose ? Que nous veut donc cette éternelle création, si tout ce qui fut créé va s’engloutir dans le néant ! « C’est passé ! » Que faut-il lire à ce texte ? C’est comme si cela n’avait jamais été ! Et pourtant cela se meut encore dans une certaine région, comme si cela existait. Pourquoi ?… J’aimerais mieux simplement le vide éternel.
Faust est mort, le pacte est accompli, le pari semble gagné. Dans une sorte d’épilogue, Méphistophélès, resté près du cadavre, appelle à son aide les sombres légions. L’âme, encore attachée au corps, va tomber comme un fruit mûr. Mais cette âme puissante a résisté jusqu’au dernier moment. Le son de la cloche mystique était arrivé jusqu’à son oreille. Une pensée divine l’avait remplie et enivrée à l’instant suprême. Aussi les anges arrivent près du corps en même temps que les démons. Les sombres cohortes lâchent pied sans résistance. L’Hosanna seul les met en déroute. Méphistophélès, sombre et railleur toujours, se dresse fièrement au milieu des armées célestes. Il fait valoir ses droits, il discute, il ergote comme un docteur sur la lettre du traité. Les anges lui répondent par des cantiques et développent devant lui toute la splendeur de leurs phalanges. Une pluie de roses tombe sur le sol. L’éther vibre de mélodies. Le diable lui-même se sent séduit par ce spectacle. Le doute de sa propre négation le saisit ; entraîné depuis si longtemps par l’âme sublime de Faust à travers les sphères infinies, parmi toutes les beautés de la création, dans le dédale du monde antique qu’il ignorait, et dont les fantômes de sages et de dieux se sont entretenus avec lui, le diable, fils des temps nouveaux, a perdu beaucoup de son orgueil et de sa haine ; toujours il proteste, comme on vient de voir plus haut ; mais la vérité se glisse malgré lui dans son esprit rebelle. Les chants célestes lui sont doux à entendre, le parfum des roses divines flatte son odorat. L’admirable beauté des anges le séduit même, et lui inspire des paroles de désir et d’amour. Au milieu de ces anges lutins, de ces fleurs, de ces rondes d’esprits folâtres, le vieux diable ressemble au satyre antique enlacé par des enfants. Cette double image participe de l’alliance du monde ancien et du monde nouveau tentée par le poëte. On prévoit que le diable, un jour, sera pardonné selon le vœu de sainte Thérèse. L’ange déchu se laisse enlever l’âme de Faust pendant ce rêve du paradis.
Réveillé par les chants de triomphe des anges qui remontent au ciel avec leur proie, Méphistophélès exhale ses plaintes comme l’avare qui a perdu son trésor :
— Qu’y a-t-il ? Que sont-ils devenus ? Je me suis donc laissé duper par cette engeance qui m’enlève le fruit de ma peine ! C’était pour cela qu’ils rôdaient autour de la tombe. Un grand, un unique trésor m’est ravi. Cette grande âme, qui s’était donnée à moi, ils me l’ont dérobée par la ruse. À qui me plaindre, maintenant ? Qui jugera mon droit acquis ? — Te voilà donc trompé dans tes vieux jours, et tu l’as mérité ; tu as à plaisir gâté tes affaires ! Un désir insensé, une fantaisie vulgaire, une absurde pensée d’amour t’a égaré, toi le démon !… Et, quand tout ton esprit et toute ton expérience avaient su mener à bien cette sotte entreprise, voici que, pour un moment d’insigne folie, le déuoûment tourne contre toi !
Emportée loin de la terre par les esprits du ciel, l’âme de Faust traverse d’abord une région intermédiaire où prient de saints anachorètes, auxquels l’auteur donne les noms mystiques de Pater Extaticus, Pater Profundus, Pater Seraphicus. Dans cette solitude céleste, les âmes s’épurent et laissent au passage les dernières souillures de leur enveloppe terrestre. Une sphère supérieure encore est habitée par les enfants de minuit et les anges novices, qui, de là, transmettent l’âme aux saintes femmes, sur lesquelles règne et plane la souveraine du ciel, Mater Gloriosa.
Les trois grandes pénitentes, Madeleine, la Samaritaine et Marie l’Égyptienne, chantent un hymne à la sainte Vierge, en l’implorant. Margueinte, après elles, intercède pour l’âme de Faust, en répétant quelques paroles de la prière même qu’elle adressait, dans la première partie, à l’image de Mater Dolorosa.
Le ciel pardonne : l’âme de Faust, régénérée, est accueillie par les esprits bienheureux ; et l’auteur semble donner pour conclusion que le génie véritable, même séparé longtemps de la pensée du ciel, y revient toujours, comme au but inévitable de toute science et de toute activité.
Dans le ciel.
LES TROIS PÉNITENTES.
Magna Peccatrix (S. Lucæ, viii, 36), Mulier Samaritana (S. Joh., iv}. Maria Ægyptiaca (Acta Sanctorum).
Toi qui à de grandes pécheresses
N’as jamais refusé de s’approcher de toi ;
Toi qui as fait monter dans l’élernité
La pénitence ressentie au fond du cœur.
Daigne accueillir cette bonne âme
Qui ne s’est qu’une fois oubliée
Et qui n’avait jamais pressenti sa faute ;
Daigne lui accorder son pardon.
Abaisse, abaisse,
Toi sans pareille.
Toi, radieuse,
Ton regard de grâce vers mon bonheur !
L’amant de ma jeunesse
Échappé aux troubles de la vie,
Il revient auprès de moi !
Il nous surpasse déjà en grandeur
Par la force de sa stature ;
Il récompensera pleinement
Nos soins, notre fidélité et notre sollicitude ;
Nous fûmes de bonne heure éloignés
Des chœurs joyeux des hommes ;
Mais celui-ci a appris beaucoup,
Et il nous apprendra à son tour.
Entouré du noble chœur des esprits,
Le nouveau venu se reconnaît à peine ;
À peine il pressentit cette vie renouvelée,
Et déjà il ressemble à la sainte cohorte.
Vois comme il se délivre de tout lien terrestre !
Comme il jette à bas ses vieilles dépouilles !
Et comme de la robe éthérée
Jaillit la première force de la jeunesse.
Permettez-moi de le guider et de l’instruire ;
Car le nouveau jour l’éblouit encore.
Viens, élève-toi jusqu’aux sphères supérieures !
Dès qu’il pressentira ta présence, il te suivra !
LÉGENDE DE FAUST
PAR VIDMANN
TRADUITE EN FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE PAR PALMA CAYET
L’origine de Fauste, et ses études.
Le docteur Fauste fut fils d’un paysan natif de Veinmait sur le Rhod, qui a eu une grande parenté à Wittenberg, comme il y a eu de ses ancêtres gens de bien et bons chrétiens ; même son oncle qui demeura à Wittenberg et en fut bourgeois fort puissant en biens, qui éleva le docteur Fauste, et le tint comme son fils ; car, parce qu’il était sans héritiers, il prit ce Fauste pour son fils et héritier, et le fit aller à l’école pour étudier en la théologie. Mais il fut débauché d’avec les gens de bien, et abusa de la parole de Dieu. Pourtant, nous avons vu telle parenté et alliance de fort gens de bien et opulents comme tels avoir été du tout estimés et qualifiés prud’hommes, s’être laissés sans mémoire et ne s’être fait mêler parmi les histoires, comme n’ayant vu ni vécu en leurs races de tels, enfants impies d’abomination. Toutefois, il est certain que les parents du docteur Fauste (comme il a été su d’un chacun à Wittenberg) se réjouirent de tout leur cœur de ce que leur oncle l’avait pris comme son fils, et, comme de là en avant ils ressentirent en lui son esprit excellent et sa mémoire, il s’ensuivit sans doute que ses parents eurent un grand soin de lui, comme Job, au chapitre I, avait soin de ses enfants, à ce qu’ils ne fissent point d’offense contre Dieu. Il advient aussi souvent que les parents qui sont impies ont des enfants perdus et mal conseillés, comme il s’est vu de Cam, Gen. 4 ; de Ruben, Gen. 49 ; d’Absalon, 2 Reg. 15, 18. Ce que je récite ici, d’autant que cela est notoire quand les parents abandonnent leur devoir et sollicitude, par le moyen de quoi ils seraient excusables. Tels ne sont que des masques, tout ainsi que des flétrissures à leurs enfants ; singulièrement comme il est advenu au docteur Fauste d’avoir été mené par ses parents. Pour mettre ici chaque article, il est à savoir qu’ils l’ont laissé faire en sa jeunesse à sa fantaisie, et ne l’ont point tenu assidu à étudier, qui a été envers lui par sesdits parents encore plus petitement. Item, quand ses parents, vu sa maligne tête et inclination, et qu’il ne prenait pas plaisir à la théologie, et que de là il fut encore approuvé manifestement, même il y eut clameur et propos commum, qu’il allait après les enchantements, ils le devaient admonester à temps, et le tirer de là, comme ce n’était que songes et folies, et ne devaient pas amoindrir ces fautes-là, afin qu’il n’en demeurât coupable.
Mais venons au propos. Comme donc le docteur Fauste eut parachevé tout le cours de ses études, en tous les chefs plus subtils de sciences, pour être qualifié et approuvé, il passa outre de là en avant, pour être examiné par les recteurs, afin qu’il fût examiné pour être maître, et autour de lui y eut seize maîtres, par qui il fut ouï et enquis, et, avec dextérité, il emporta le prix de la dispute.
Et ainsi, pour ce qu’il fut trouvé avoir suffisamment étudié sa partie, il fut fait docteur en théologie. Puis, après, il eut encore à lui en tête folle et orgueilleuse, comme on appelle des curieux spéculateurs, et s’abandonna aux mauvaises compagnies, et, mettant la sainte Écriture sous le banc, et mena une vie d’homme débauché et impie, comme cette histoire donne suffisamment à entendre ci-après.
Or, c’est au dire commun et très-véritable, qui est au plaisir du diable, il ne le laisse reposer ni se défendre. Il entendit que, dans Cracovie, au royaume de Pologne, il y avait eu ci-devant une grande école de magie, fort renommée, où se trouvaient telles gens qui s’amusaient aux paroles chaldéeanes, persanes, arabiques et grecques, aux figures, caractères, conjurations et enchantements, et semblables termes, que l’on peut nommer d’exorcismes et sorcelleries, et les autres pièces ainsi dénommées par exprès les arts dardaniens, les nigromances, les charmes, les sorcelleries, la divination, l’incantation, et tels livres, paroles et termes que l’on pourrait dire. Cela fut très-agréable à Fauste, et y spécula et étudia jour et nuit ; en sorte qu’il ne voulut plus être appelé théologien. Ainsi fut homme mondain, et s’appela docteur de médecine, fut astrologue et mathématicien. Et en un instant il devint droguiste ; il guérit premièrement plusieurs peuples avec des drogues, avec des herbes, des racines, des eaux, des potions, des receptes et des clystères. Et puis après, sans raison, il se mit à être beau diseur, comme étant bien versé dans l’Écriture divine. Mais, comme dit bien la règle de Notre-Seigneur, Jésus-Christ : « Celui qui sait la volonté de son maître et ne la fait pas, celui-là sera battu au double. » Item : « Nul ne peut servir deux maîtres. » Item : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » Fauste s’attira tous ces châtiments sur soi, et mit son âme à son plaisir par-dessus la barrière ; tellement, qu’il se persuada n’être point coupable.
Le serviteur de Fauste.
Le docteur Fauste avait un jeune serviteur qu’il avait élevé quand il étudiait à Wittenberg, qui vit toutes les illusions de son maître Fauste, toutes ses magies et son art diabolique. Il était un mauvais garçon, coureur et débauché, du commencement qu’il vint demeurer à Wittenberg : il mendiait, et personne ne voulait le prendre à cause de sa mauvaise nature. Ce garçon se nommait Christofle Wagner, et fut dès lors serviteur du docteur Fauste : il se tint très-bien avec lui, en sorte que le docteur b’auste l’appelait son fils. Il allait où il voulait, quoiqu’il allât boitant et de travers.
Le docteur Fauste conjure le diable pour la première fois.
Fauste vint en une forêt épaisse et obscure, comme on se peut figurer, qui est située près de Wittenberg, et s’appelle la forêt de Mangealle, qui était autrefois trèsbien connue de lui-même. En cette forêt, vers le soir, en une croisée de quatre chemins, il fit avec un bâton un cercle rond, et deux autres qui entraient dedans le grand cercle. Il conjura ainsi le diable en la nuit, entre neuf et dix heures ; et lors manifestement le diable se relâcha sur le point, et se fit voir au docteur Fauste en arrière, et lui proposa : « Or sus, je veux sonder ton cœur et ta pensée, que tu me l’exposes comme un singe attaché à son billot, et que non-seulement ton corps soit à moi, mais aussi ton âme ; et tu me seras obéissant, et je t’envoierai où je voudrai pour faire mon message. » Et ainsi le diable amiella étrangement Fauste, et l’attira à son abusion.
Lors le docteur Fauste conjura le diable, à quoi il s’efforça tellement, qu’il fit un tumulte qui était comme s’il eût voulu renverser tout de fond en comble ; car il faisait plier les arbres jusques en terre ; et puis le diable faisait comme si toute la forêt eût été remplie de diables, qui apparaissaient au milieu et autour du cercle à l’environ comme un grand charriage menant bruit, qui allaient et venaient çà et là, tout au travers par les quatre coins, redonnant dans le cercle comme des élans et foudres, comme des coups de gros canon, dont il semblait que l’enfer fût entrouvert ; et encore y avait-il toute sorte d’instruments de musique amiables, qui s’entendaient chanter fort doucement, et encore quelques danses ; et y parurent aussi des tournois avec lances et épées, tellement que le temps durait fort long à Fauste, et il pensa de s’enfuir hors du cercle. 11 prit enfin une résolution unique et abandonnée, et y demeura, et se tint ferme à sa première condition (Dieu permettant ainsi, à ce qu’il pût poursuivre), et se mit comme auparavant à conjurer le diable dejnouveau, afin qu’il se fît voir à lui devant ses yeux, de la façon qui s’ensuit. 11 s’apparut à lui, à l’entour du cercle, un griffon, et puis un dragon puant le soufre et soufflant ; en sorte que, quand Fauste faisait les incantations, cette bète grinçait étrangement les dents, et tomba soudain de la longeur de trois ou quatre aunes, qui se mit comme un peloton de feu, tellement i{ue le docteur Fauste eut une horrible frayeur. Nonosbtant, il embrassa sa résolution, et pensa encore plus hautement ds faire que le diable lui fût assujetti. Comme quand Fauste se vantait, en compagnie un jour, que la plus haute tête qui fût sur la terre lui serait assujettie et obéissante, et ses compagnons étudiants lui répondaient qu’ils ne savaient point de plus haute tète que le pape, ou l’empereur, ou le roi. Lors répondait Fauste : « La tête qui m’est assujettie est encore plus hante, comme elle est décrite en l’épitre de saint Paul aux Ephésiens : « C’est le prince de ce monde sur la terre et dessous le ciel. » Ainsi donc, il conjura cette étoile une fois, deux fois, trois fois, et lors devint une poutre de feu, un homme au-dessus qui se défit ; puis après, ce furent six globes de feu comme des lumignons, et s’en éleva un au-dessus, et puis un autre par-dessous, et ainsi conséquemment^ tant qu’il se changea du tout, et qu’il s’en forma une figure d’un homme tout en feu, qui allait et venait tout autour du cercle, par l’espace d’un quart d’heure. Soudain ce diable et esprit se changea sur-le-champ en la forme d’un moine gris, vint avec Fauste en propos, et demanda ce qu’il voulait.
Le nom du diable qui visita Fauste.
Le docteur Fauste demanda au diable comme il s’appelait, quel était son nom. Le diable lui répondit qu’il s’appelait Méphistophélès. Les conditions du pacte, quelles elles sont.
Au soir, environ vêpres, entre trois et quatre heures, le diable volatique se montra au docteur Fauste derechef, et le diable dit au docteur Fauste : « J’ai fait ton commandement, et tu me dois commander. Partant, je suis venu pour t’obéir, quel que soit ton désir, d’autant que tu m’as ainsi ordonné, que je me présentasse devant toi à cette heure ici. » Lors Fauste lui fit réiionse, ayant encore son âme misérable, toute perplexe, d’autant qu’il n’y avait plus moyen de différer l’heure donnée. Car un homme en étant venu jusque-là ne peut plus être à soi ; mais il est, quant à son corps, en la puissance du diable, et de là en avant la personne est en sa puissance. Lors Fauste lui demanda les pactions qui s’ensuivent :
Premièrement, qu’il peut faire prendre une telle habitude, forme et représentation d’esprit, qu’en icelle il vînt et s’apparût à lui.
Pour le second, que l’esprit fît tout ce qu’il lui commanderait, et lui apportât tout ce qu’il voudrait avoir de lui.
Pour le troisième, qu’il lui fût diligent, sujet et obéissant, comme étant son valet.
Pour le quatrième^qu’à toute heure qu’il l’appellerait et le demanderait, il se trouvât au logis.
Pour le cinquième, qu’il se gouvernât tellement par la maison, qu’il ne fût vu ni reconnu de personne que de lui seul, à qui il se montrerait, comme serait son plaisir et son commandement.
Et, finalement, que toutes fois et quantes qu’il l’appellerait, il eût à se montrer en la même figure comme il lui ferait commandement.
Sur ces six points, le diable répondit à Fauste qu’en (^outes ces choses, il lui voulait être volontaire et obéissant et qu’il voulût aussi proposer d’autres articles par ordre, et, lorsqu’il les accomplirait, qu’il n’aurait faute de rien. Les articles que le diable lui proposa sont tels que ciaprès :
Premièrement, que Fauste lui promît et jurât qu’il serait sien, c’est-à-dire en la possession et jouissance du diable.
Pour le second, qu’afin de [dus grande confirmation, il lui ratifiât par sou propre sang, et que de son sang il lui eu écrivit un tel transport et donation de sa personne.
Pour le troisième, qu’il fût ennemi de tous les chrétiens.
Pour le quatrième qu’il ne se laissât attirer à ceux qui le voudraient convertir.
Conséquemment, le diable voulut donner à Fauste un certain nombre d’années qu’il aurait à vivre, dont il serait aussi tenu de lui, et qu’il lui tiendrait ces articles, et qu’il aurait de lui tout son plaisir et tout son désir. Et qu’il le pourrait en tout presser, que le diable eût à prendre une belle forme et telle qu’il lui plairait.
Ledit Fauste fut tellement transporté de la folie et superbité d’esprit, qu’ayant péché une fois, il n’eut plus de souci de la béatitude de son âme ; mais il s’abandonna au diable, et lui promit d’entretenir les articles susdits. Il pensait que le diable ne serait pas si mauvais, comme il le faisait paraître, ni que l’enfer fût si impétueux, comme on en parle-.
Le docteur Fauste s’oblige.
Après tout cela, le docteur Fauste dressa par- dessus cette grande oubliance et outrecuidance, un instrument au diable et une reconnaissance, une briève soumission et confession, qui est acte horrible et abominable. Et celte obligation-là fut trouvée en sa maison, après son misérable départ de ce monde.
C’est ce que je prétends montrer évidemment, pour instruction et exemple à tous les bons chrétiens, afin qu’ils n’aient que faire avec le diable, et qu’ils puissent retirer d’entre ses pattes leurs corps et leurs âmes,
oomme P^’auste s’est outrageusement abandonné à son misérable valet et obéissant, qui se disait être par le moyen de telles œuvres diaboliques, qui est tout ainsi que les Parthes faisaient, s’obligeant les uns aux autres ; il prit un couteau pointu, et se piqua une veine en la main gauche, et se dit un homme véritable. 11 fut vu, en sa main ainsi piquée, un écrit comme d’un sang de mort, en ces mots latins : honio, fugo ! qui est à dire : « homme, fuis-t’en de là, et fais le bien. »
Puis le docteur Fauste reçoit son sang sur une tuile et y met des charbons tout chauds, et écrit comme s’ensuit ci-après.
« Jean Fauste, docteur, reçois de ma propre main maîiifestement pour une chose ratifiée, et ce en vertu de cet écrit, qu’après que je me suis mis à spéculer les éléments, et après les dons qui m’ont été distribués et départis de là-haut : lesquels n’ont point trouvé d’habitude -dans mon entendement. Et de ce que je n’ai peut-être en-seigné autrement des hommes, lors je me suis présentement adonné à un esprit qui s’appelle Méphistophélès, qui est valet du prince infernal en Orient, par paction entre lui et moi, qu’il m’adresserait et m’apprendrait, comme il m’était prédestiné, qui aussi réciproquement m’a promis de m’ètre sujet en toutes choses. Partant et à l’opposite, je lui ai promis et lui certifie que d’ici à vingt-quatre ans. de la date de ces présentes, vivant jusque-là complètement, comme il m’enseignera en son art et science, et en ses inventions me maintiendra, gouvernera, conduira, et me fera tout bien, avec toutes les choses nécessaires à mon âme, à ma chair, à mon sang et à ma santé, que je suis et serai sien à jamais. Partant, je renonce à tout ce qui est pour la vie du maître céleste et de tous les hommes, et que je sois en tout sien. Pour plus grande certitude^ et plus grande confirmation, j’ai écrit la présente promesse de ma propre main, et l’ai sous-écrite do mon propre sang, que je me suis tiré expressément pour ce faire, de mon sens et de mon jugement, de ma pensée jet .volonté, et l’ai arrêlé, scellé et testifié, etc. « La subscription. Jean Fauste, docteur de la production des éléments et des choses spirituelles.
Fauste tira cetîe obligation à son diable, et lui dit : « Toi, tiens le brevet. » jMéphistophélès prit le brevet, et voulut encore de Fauste avoir cela, qu’il lui en fît une copie. Ce que le malheureux Fauste dépêcha.
Les hôtes du docteur Fauste se veulent couper le nez.
Le docteur Fauste avait, en un certain lieu, invité des hommes principaux pour les traiter, sans qu’il eût apprèlô aucune chose. Quand donc ils furent venus, ils virent bien la table couverte, mais la cuisine était encore froide. Il se faisait aussi des noces, le même soir, d’un riche et honnête bourgeois, et avaient été tous les domestiques de la maison empêchés pour bien et honorablement traiter les gens qui y avaient été invités ; ce que le docteur Fauste ayant appris, commanda à son esprit que, de ces noces, il lui appoi’tàt un service de vivres tout apprêtés, soit poissons ou autres, et qu’incontinent il les enlevât de là, pour traiter ses hôtes. Soudain, il y eut, en la maison oti l’on faisait les noces, un grand vent parles cheminées, fenêtres et portes, qui éteignit toutes les chandelles ; après que le vent fut cessé et les chandelles derechef allumées et qu’ils eurent vu d’où le tumulte avait été, ils trouvèrent qu’il manquait à un mets une pièce de rôti, à un autre une poule, à un autre une oie, et que dans la chaudière il manquait aussi de grands poissons. Lors furent Fauste et ses invités pourvus de vivres ; mais le vin manquait, toutefois non pas longtemps, car Méphistophélès fut fort bien au voyage de Florence dans les caves de Fougres, dont il en emporta quantité. Mais, après qu’ils eurent mangé, ils désiraient (qui est ce pourquoi ils étaient principalement venus) qu’il leur fît pour plaisir quelques tours d’enchantement. Lors il leur fit ve nir sur la table une vigne avec ses grappes de raisin, dont un chacun en prit sa part. Il commanda puis après de prendre un couteau et le mettre à la racine comme s’ils eussent voulu couper ; néanmoins ils n’en purent pas venir à bout ; puis, après, il s’en alla hors des étuves et ne tarda guère sans revenir. Lors ils s’arrêtèrent tous et se tinrent l’un l’autre par le nez, et un couteau dessus. Quand donc puis après ils voulurent, ils purent couper les grappes. Cela leur fut ainsi mis aucunement ; mais ils eussent bien voulu qu’il les eût fait venir toutes mûres.
Au jour du dimanche, Hélène enchantée.
Au jour du dimanche, des étudiants vinrent, sans être invàtés, en la maison du docteur Fauste pour souper avec lui, et apportèrent avec eux des viandes et du vin, car c’étaient gens de dépense volontaire.
Comme donc le vin eut commencé à monter, il y eut propos à table de la beauté des femmes, et l’un commença de dire à l’autre, qu’il ne voulait point voir de belles femmes, sinon la belle Hélène de Grèce, parce que sra beauté avait été cause de- la ruine totale de la ville de Troie, disant qu’elle devait être très-belle, de ce qu’elle avait été tant de fois dérobée, et que pour elle s’était faite une telle élévation.
Le docteur Fauste répondit : « Puisque vous avez tant de désir de voir la belle personne de la reine Hélène femme de Ménélaûs et fille de Tyndare et de Léda, sœur de Castor et de Pollux (qui a été la plus belle de toute la Grèce), je vous la veux faire venir elle-même ; que vous voyiez personnellement son esprit eu sa forme et stature comme elle a été en vie. »
Sur cela, le docteur Fauste défendit à ses compagnons que personne ne dit mot, et qu’ils ne se levassent point de la fable pour s’émouvoir à la caresser, et sortit hors du poêle.
Ainsi, comme il entrait dedans, la reine Hélène suivait après lui à pied, si admirablement belle, que les étudiants ne savaient pas s’ils étaient eux-mêmes ou non, tant ils étaient troublés et transportés en eux-mêmes.
Ladite Hélène apparut en une robe de pourpre noire précieuse,- ses cheveux lui traînaient jusques en bas si. excellemment beaux, qu’Us semblaient être fm or, et si bas qu’ils venaient jusques au-dessous des jarrets, au gros de la jambe, avec de beaux yeux noirs, un regard amoureux, et une petite tête bien façonnée, ses lèvres rouges comme des cerises, avec une petite bouche, un beau long cou blanc comme un cygne, ses joues vermeilles comme une rose, un visage très-beau et lissé, et son corsage longuet, droit et proportionné. Enfin, il n’eût pas été possible de trouver en elle une seule imperfection.
Elle se fit ainsi voir par toute la salle du poêle, avec une façon toute mignarde et poupine, tellement que les étudiants furent enflammés en son amour, et ce n’est qu’ils savaient que ce fût un esprit, il leur fût facilement venu un tel embrasement pour la toucher. Ainsi Hélène s’en retourna avec le docteur Fauste hors de l’éfuve.
L’enfant de Fauste et d’Hélène.
Afin que l’esprit donnât du contentement au docteur Fauste avec sa misérable chair, il se présenta à lui environ la minuit, comme s’il s’était éveillé, la figure de la belle Hélène de Grèce, toute telle que ci-devant il l’avait représentée devant les étudiants, et se mit en son sein, étant une stature toute pareille d’alors, avec un visage amoureux et charmant. Comme le docteur Fauste vit cela, il se rendit son prisonnier de cœur, tellement qu’il eut amitié avec elle et la tint pour sa femme de joie, qui lui gagna lellement l’amour, qu’il n’eût pu avoir sa vue hors d’elle, et enfin elle devint grosse de lui, et enfanta un fils dont le docteur Fauste s’en réjouit fort, et l’appela Juste Fauste. Mais, comme il vint à la fin de sa vie, cet enfant s’engloutit, tout de même que la mère. Les lamentations et gémissements du docteur Fauste.
Au docteur Fauste coulaient les heures comme une horloge, toujours en crainte de casser ; car il était tout affligé, il gémissait, et pleurait, et rêvait en soi-même» battant des pieds et des mains comme un désespéré. Il était ennemi de soi-même et de tous les hommes, en sorte qu’il se fit celer, et no voulut voir personne, non pas même son esprit, ni le souffrir auprès de lui. C’est pourquoi j’ai bien voulu insérer ici une de ses lamentations qui ont été mises par écrit.
« Ah ! Fauste 1 tu es bien d’un cœur dévoyé et non naturel, qui, par ta compagnie, es damné au feu éternel, lorsque tu avais pu oljtenir la béatitude, lors tu l’as instamment perdue. Ah ! libre volonté, est-ce que lu as réduit mes membres, que dorénavant ils ne peuvent plus voir que leur destruction ? Ah ! miséricorde et vengeance, en quoi j’ai eu occasion de m’engager pour gage et abandon ! indignation et compassion ! pourquoi ai-jc été fait homme ? la peine qui m’est apprêtée pour endurée ! Ah ! ah ! malheureux que je suis ! ah ! ah ! que me sert de me lamenter ?
« Ah ! ah ! ah ! misérable homme que je suis ! malheureux et misérable Fauste, tu seras fort bien en la troupe dfis malheureux, que je suis, pour endurer les douleurs extrêmes de la mort, et même une mort plus pitoyable, que jamais créature malheureuse ait endurée. Ah ! ah ! mes sens dépravés, ma volonté corrompue, mon outrecuidance et libertinage ! ma vie fragile et inconstante ! ô toi qui as fait mes membres et mon corps, et mon àme aussi aveugle comme tu es,ô volupté temporelle, en quelle peine et travail m’as-tu amené, que tu as ainsi aveuglé et •obscurci mes yeux ! Ah ! ma triste pensée, et toi, mon âme troublée, ouest ta connaissance ? O misérable travailô douteuse espérance ! que jamais plus il ne soit mémoire de toi ! Ah ! tourment sur tourment, ennui sur ennui Hélay ! déploration !… Qui me délivrera ? où m’irai-je cacher ? où fuirai-je ?… Or, je suis où j’ai voulu être ; je suis pris ! »
Sur un tel regret ci-dessus récité, il apparut à Fauste son esprit Méphistophélès, qui vint à lui et l’attaqua par ses discours injurieux, de reproche et de moquerie.
Comment le docteur Fauste fut en enfer.
Le docteur Fauste s’ennuyait si fort, qu’il songeait et rêvait toujours de l’enfer. Il demanda à son valet Méphistophélès qu’il fît en sorte qu’il pût enquérir son maître Lucifer et Bélial, et allèrent à eux ; mais ils lui envoyèrent un diable qui avait nom Belzebub, commandant sous le ciel, qui vint et demandai Fauste ce qu’il désirait. Il répond que c’était s’il y aurait quelque esprit qui le pût mener en enfer et le ramener aussi, tellement qu’il pût voir la qualité de l’enfer, son fondement, sa propriété et substance, et s’en retirer ainsi. « Oui, dit Belzebulj, je te mènerai environ la minuit, et t’y emporterai. » Comme donc ce fut à la minuit, et qu’il faisait obscur, Belzebub se montra à lui, et avait sur son dos une selle d’ossements, et tout autour elle était fermée, et y monta Fauste là-dessus, et ainsi s’en va de là. Maintenant, écoutez comment le diable l’aveugla et lui fit le tour du singe ; c’est qu’il ne pensait en rien autre chose, sinon qu’il était en enfer.
11 l’emporta en un air ou le docteur Fauste s’endormit, tout ainsi que quand quelqu’un se met en l’eau chaude ou dedans un bain. Puis, après, il vint sur une haute montagne, au-dessus d’une grande île. De là, les foudres, les poix et les lances de feu éclataient avec un si grand bruit et tintamarre, que le docteur Fauste s’éveilla. Le serpent diabolique faisait de telles illusions, en cet abîme, au pauvre Fauste ; mais Fauste, comme il était tout entouré de feu, comme il lui semblait, c’est qu’il ne trouvf» pourtant pas aucune roussure ni brûlure ; mois il sentait un petit vent comme un rafraîchissement et une récréation ; il entendit aussi là-dessus certains instruments, dont toute l’harmonie était fort plaisante ; et toutefois il ne put voir aucun instrument, ni comment ils étaient faits, tant l’enfer était en feu, et n’osa pas demander de quelle forme ils étaient faits ; car il lui avait été défendu auparavant, qu’il ne pouvait absolument parler ni demander d’aucune chose, parce qu’il était ainsi englouti de son diabolique serpent, de Belzebub et de deux qu trois autres. Alors, le docteur Fauste entra encore plus avant dans l’abîme, et, les trois s’en étant allés avec le susdit Belzebub, il se rencontra au docteur Fauste sur cela un gros cerf-volant avec de grosses cornes et trompes, qui voulut fracasser ou enfondrer le docteur Fauste en l’abîme susdit, dont il eut grande frayeur ; mais les trois susdits serpents chassaient avec ledit cerf. Comme donc le docteur Fauste se vit entrer plus avant au fond de la caverne, il vit que tout à l’entour de lui il n’y avait rien que des verminiers et couleuvres puantes. Mais les couleuvres étaient fort grosses ; après lesquelles vinrent des ours volant comme au secours, qui combattirent et joutèrent contre les couleuvres, et les vainquirent tellement, qu’il lui fut sur et libre de passer par là, el, comme il fut arrivé plus en avant en descendant, voici un gros taureau volant qui venait dessus une grande porte et tour, qui s’en courut ainsi furieux et bramant contre Fauste, et poussa si rudement contre son siège, que le siège et le serpent avec vint à donner dessus dessous avec ledit Fauste.
Le docteur Fauste tomba encore plus bas dans l’abîme avec de grandes blessures et avec un grand cri ; car il pensait déjà maintenant : « C’est fait de moi ! » même il ne pouvait plus avoir son esprit. Toutefois, il le vint encore attaquer, pour le faire tomber plus bas ; un vieux, tout hérissé magot, vint le tourmenter et irriter. En la suprémitè de l’enfer, il y avait un brouillard si épais et ténébreux, qu’il ne voyait rien du tout, et au-dessus il se forma une grosse nuée sur quoi montaient deux gros dragons, et menaient un chariot avec eux, où le vieux magot mit le docteur Fausto ; après s’ensuivit, l’espace d’un gros quart d’heure, une grosse nuée ténébreuse, tellement que le docteur Fauste n’eût su voir ni les dragons ni le chariot, ni s’y prendre en tâtonnant ; et, en allant plus avant, il descendit encore plus profondément. Mais, aussitôt que cette grosse nuée ténébreuse et puante fut engloutie, il vit un cheval et un chariot suivant après. Et, après, fut le docteur Fauste remis à l’air, et, au même instant, il entendit plusieurs coups de foudre et éclairs, tellement que cela allait si menu, que le docteur Fauste se tint coi sans dire mot, ayant grande frayeur et tout tremblant. Sur cela, le docteur Fauste vint sur une eau grosse et tempétueuse, où les deux dragons le poussèrent dedans pour y être submergé ; mais il n’y trouvait point d’eau : ains il y trouva une grosse vapeur de chaline ardente, et les vapeurs et les ondes venaient à battre tellement le docteur Fauste, qu’il perdit le cheval et son chariot, et tomba encore de plus en plus au profond et en une impétuosité de haut en bas, tant que finalement il vint à tomber dans l’abîme, qui éiait fort creux et tout pointu par le dedans des rochers ; c’est pourijuoi il se tint là comme s’il eût été moit ; il regardait de tous côtés, et ne vit personne, ni ne put rien entendre. Î^Iais enfin il lui commença à naître une petite lumière ; comme il fut descendu encore plus bas, il vit de l’eau à l’entour de lui. Le docteur Fauste regarda alors ce qu’il devait faire, disant : Puisque lu es abandonné des esprits infernaux, il faut que tu t’enfonces dans ce gouffre, ou dans cette eau, ou que tu te défasses comment que ce soit. « Alors, il se dépila en soi-même, et se vanta mettre en un courage désespéré, au travers un endroit qu’il vit tout en feu, en disant : « Maintenant, vous, esprits, recevez cette offrande dévouée à votre service, à quoi mon âme est condamnée. » Gomme il se fut ainsi jeté à travers par précipitation, il entendit un bruit et tumulte fort cftroyable qui faisait ébranler les montagnes et les rochers, et tant plus que lui pensait qu’il se passât, le bruit se faisait encore plus grand ; et, comme il fut venu jusqu’au fondement, il vit dans le feu plusieurs bourgeois, quelques empereurs, rois, princes, seigneurs et des gens d’armes tout enharnachés à milliers. Autour du feu, il y en avait une grande chaudière pleine d’eau, dont quelques-uns d’eux buvaient, les autres se rafraîchissaient et baignaient ; les autres, sortant de la chaudière, s’en couraient au feu pour s’échauffer.
Le docteur Fauste entra dans le feu, en voulut retirer une âme damnée, et, comme il pensait la tenir par la main, elle s’évanouit de lui tout à coup en arrière. Mais il ne pouvait alors demeurer là longtemps, à cause de la chaleur ; et comme il regardait çà et là, voici que vint le dragon ou bien Belzebub, avec sa selle dessus, et s’assit dessus et le passa ainsi en haut ; car Fauste ne pouvait là plus endurer, à cause des tonnerres, des tempêtes, des brouillards, du soufre, de la fumée, du feu, froidure et chaleur mêlés ensemble ; de plus, à cause qu’il était las d’endurer les effrois, les clameurs, les lamentations des malheureux, les hurlements des esprits, les travaux et les peines, et autres choses. Le docteur Fauste n’ayant eu, en tout ce temps-là, aucun bien au dedans de cet enfer, aussi son valet n’avait pensé autre chose d’en pouvoir rien emporter, puisqu’il avait désiré de voir l’enfer, il eut mieux aimé le voir une fois, et demeurer toujours dehors, puis après. En cette façon vint Fauste derechef en sa maison ; après qu’il se fut ainsi endormi sur sa selle, l’esprit le rejeta tout endormi sur son lit ; et, après que le jour fut venu, et que le docteur Fauste fut réveillé, il ne se trouva point autrement que s’il se fût trouvé aussi longtemps en une prison ténébreuse ; car il n’avait point vu autre chose, sinon comme des monceaux de feu, et ce que le feu avait baillé de soi. Le docteur Fauste, ainsi couché sur son lit, pensait après l’enfer. Une fois, il le prenait à bon escient qu’il eût été là dedans, et qu’il l’avait vu. Une autre fois, il doutait là-dessus, que le diable lui eût fait quelque illusion et trait d’enchanterie par les yeux, comme cela fut vrai ; car il n’avait garde de lui faire voir effectivement l’enfer, de crainte de lui causer trop d’appréhension. Cette histoire et cet acte, touchant ce qu’il avait vu, et comment il avait été transporté en l’enfer, et comment le diable l’avait aveuglé, le docteur Fauste luimême l’a ainsi écrit, et a été ainsi trouvé après sa mort en une tablette de la propre écriture de sa main, et ainsi couché en un livre fermé qui fut trouvé après sa mort.
Esprits infernaux, entre lesquels les sept principaux sont nommés par leurs noms.
Le diable, qui s’appelle Bélial, dit au docteur Fauste : « Depuis le septentrion, j’ai vu ta pensée, et est tellC ; que volontiers tu pourrais voir quelques-uns des esprits infernaux qui sont princes ; pourtant j’ai voulu m’apparaitre à toi avec mes principaux conseillers et serviteurs, à ce que tu aies ton désir accompli. » Le docteur Fauste répond : « Or sus, où sont-ils ? » Sur cela, Bélial dit. Or, Bélial était apparu au docteur Fauste en la forme d’un éléphant marqueté et ayant l’épine du dos noire ; seulement, ses oreilles lui pendaient en bas, et ses yeux tout remplis de feu, avec de grandes dents blanches comme neige, et une longue trompe, qui avait trois aunes de longueur démesurée, et avait au col trois serpents volants. Ainsi vinrent au docteur Fauste les esprits l’un après l’autre, dans sou poêle ; car ils n’y eussent pu être tous à la fois. Or, Bélial les montra au docteur Fauste l’un après l’autre comme ils étaient et comment ils s’appelaient. Ils vinrent devant lui, les sept esprits principaux, à savoir le premier : Lucifer, le maître gouverneur, saluant le docteur Fauste, lequel le décrit ainsi : t C’était un grand homme, et était chevelu et picoté, de la couleur comme des glands de chêne rouges , qui avaient une grande queue après eux. » Après venait Beizebub, qui avait les cheveux peints de couleur, velu partout le corps ; il avait une tête de bœuf avec deux oreilles effroyables, aussi tout marqueté de hampes, et chevelu, avec deux gros floquets si rudes comme les charains du foulon qui sont dans les champs, demi vert et jaune, qui flottaient sur les floquets d’en bas, qui étaient comme d’un four tout de feu ; il avait une queue de dragon. Astaroth, celui-ci vint en la forme d’un serpent, et allait sur la queue tout droit ; il n’avait point de pieds ; sa queue avait des couleurs comme de briques changeantes, son ventre était fort gros, il avait deux petits pieds fort courts, tout jaunes, et le ventre un peu blanc et jaunâtre, le cou tout de châtain roux, et une pointe en façon de piques et traits, comme le hérisson, qui avançaient de la longueur des doigts. Après, vint Satan, tout blanc et gris, et marqueté ; il avait la tète d’un âne et avait la queue comme d’un chat, et les cornes des pieds longues d’une aune. Suivit aussi Annabi’y ;il avait la tète d’un chien noir et blanc, et des mouchetures blanches sur le noir, et, sur le blanc, des noires ; seulement, il avait les pieds et les oreilles pendantes comme un chien, qui étaient longues de quatre aunes.
Après tous ceux-ci, venait Dythican, qui était d’une aune de long ; mais il avait seulement le corps d’un oiseau, qui est la perdrix ; il avait seulement tout le cou vert et moucheté ou ombragé.
Le dernier fut Drac, avec quatre pieds fort courts, jaune et vert, le corps par-dessus flambant brun, comme du feu bleu, et sa queue rougeàtre. Ces sept, avec Bélial, qui sont ses conseillers d’entretien, étaient ainsi habillés des couleurs et façons qui ont été récitées.
D’autres aussi lui apparurent, avec semblables figures, comme des bêtes inconnues, comme des pourceaux, daims, cerfs, ours, loups, singes, lièvres, buffles, chevaux, boucs, verrats, ânes et autres semblables. En telles couleurs et formes, ils se présentèrent à lui selon que chacun sortait dudit poêle, l’un après l’autre. Le docteur Fauste s’étonna fort d’eux, et demanda aux sept qui s’étaient arrêtés, pourquoi ils n’étaient apparus en autres. Ils répondirent et dirent qu’autrement ils ne pourraient plus rentrer en enfer, et pourtant qu’ils étaient les bètes et les serpents infernaux ; quoiqu’ils fussent fort effroyables et hideux, toutefois, ils pouvaient aussi prendre forme et barbe d’homme quand ils voulaient. Le docteur Fauste dit là-dessus : « C’est assez, pviisque les sept sont ici ; » et pria les autres de prendre leur congé, ce qui fut fait.
Lors le docteur Fauste leur demanda qu’ils se fissent voir en essai pour voir ce qu’il en arriverait, et alors ils se changèrent l’un après l’autre, comme ils avaient fait auparavant en toule sorte de bêtes, aussi en gros oiseaux, en serpents et en ])ètes de rapine à quatre et à deux pieds. Cela plut bien au docteur Fauste, et leur dit si lui aussi le pourrait davantage. Ils dirent oui, et lui jetèrent un petit livre de sorcellerie, et qu’il fît aussi son essai, ce qu’il fît de fait. Toutefois, le docteur Fauste ne put pas faire davantage. Et devant qu’eux aussi voulussent prendre congé, il leur demanda qui avait fait les insectes. Ils dirent : « Après la faute des hommes ont été créés les insectes, afin que ce fût pour la punition et honte des hommes ; et nous autres ne pouvons tant, que de faire venir force insectes, comme d’autres bètes. » Lors tout incontinent apparurent, au docteur Fauste, dans son poêle ou étuve, toute sorte de tels insectes, comme fourmis, lézards, mouches bovines, grillons, sauterelles et autres. Alors, toute la maison se trouva pleine de cette vermine. Toutefois, il était fort en colère contre tout cela, transporté et hors de son sens ; car, entre autres de tels reptiles et insectes, il y en avait qui le piquaient comme fourmis ; les bergails le piquaient, les mouches lui couraient sur le visage, les puces le mordaient, les taons ou bourdons lui volaient autour. Tant qu’il en était tout étonné, les poux le tourmentaient en la tète et au cou, les araignées lui {liaient de haut en bas, les chenilles le rongeaient, les guêpes l’attaquaient. Enfin il fut tout partout blessé de toute cette vermine, tellement qu’on pourrait bien dire qu’il n’était encore qu’un jeune diable, de ne se pouvoir pas défendre de ces bestions. Au reste, le docteur Fauste ne pouvait pas demeurer dans lesdites étuves ou poêles ; mais, d’abord qu’il fut sorti du poêle, il n’eut plus aucune plaie, et n’y eut plus de tels fantômes autour de lui, et tous disparurent, s’étant dévorés l’un l’autre vivement, et avec promptitude. Moqueries do Mépbistophélès et gémissements du docteur Fausle.
Comme 1g docteur Fauste se tourmentait tellement qu’il ne pouvait plus parler, son esprit Méphistophélès vint à lui, et lui dit : « D’autant que tu as su la sainte Ecriture, et qu’elle t’enseigne de n’aimer et adorer qu’un seul Dieu, le servir seul, et non pas un autre, ni à gauche, ni à droiîe, et que c’était ton devoir d’être soumis et obéissant à lui ; mais comme vous n’avez pas fait cela, ainsi au contraire, vous l’avez abandonné et renié, vous avez perdu sa grâce et miséricorde ; et vous vous êtes ainsi abandonné en corps et en âme à la puissance du diable ; c’est pourquoi il faut que vous accomplissiez votre promesse ; et entends bien mes rhythmes :
As-tu été, ainsi quoi ?
Tout bien te sera sans émoi.
As-tu cela, licns-le bien,
Le mallieur vient en un rien.
Parlant, tais-loi, souffre et accorde,
Nul ton malheur plaint ni recorde.
C’est ta honte, et de Dieu l’offense.
Ton mal court toujours sans dépense.
y Partant, mon Fauste, il n’est pas bon de manger, avec des grands seigneurs et avec le diable, des cerises ; car ils vous en jettent les noyaux au visage, comme tu vois maintenant ; c’est pourquoi il te faut tenir loin de là. Tu eusses été assez loin de lui, mais ta superbe impétuosité l’a frappé ; ta as un art que ton Dieu l’a donné, tu l’as méprisé, et ne l’as pas rendu utile ; mais tu as appelé le diable au logis, et vous êtes convenu avec lui pour vingt-quatre ans, jusque aujourd’hui. Il t’a été tout d’or, ce que l’Esprit t’a dit. Partant, le diable t’a mis une sonnette au cou comme à un chat. Vois-tu, tu as été une très-belle créature dès ta naissance ; mais tout ainsi qu’un homme porte une rose en sa main, elle est passée et écoulée ; il n’en demeure rien ; tu as mangé tout ton pain» tu peux bien chanter la chansonnette ; tues venu jusqu’au jour du carème-prenant, tu seras bientôt à Pâques. Tout ce que tu appelles à ton aide ne sera pas sans occasion ; une saucisse rôtie a deux bouts. Du diable, il ne peut rien venir de bon ; tu as eu i ;n mauvais métier et nature, pourtant la nature ne laisse jamais la nature ; ainsi, un chat ne laisse jamais la souris. L’aigre principalement fait l’amertume. Pendant que la cuiller est neuve, il eu faut user à la cuisine ; après, quand elle est vieille, le cuisinier la jette, d’autant que ce n’est plus que fer. N’cst-il pas ainsi de toi ? n’es-tu pas un vrai pot neuf et une cuiller neuve pour le diable ? INIaintenant, il ne t’est point nécessaire que le marchand t’apprenne à vendre. Et, après, n’as-tu pas suffisamment fait entendre, par ta préface, que Dieu t’a abandonné ? De plus, mon Fauste, n’as-tu pas abusé par une témérité grande, qu’en toutes tes affaires et en ton département tu t’es appelé l’ami du diable, pourtant, persuadé que Dieu est le maître -, mais le diable que comme un abbé ou un moine ? L’orgueil ne fait jamais rien de bien ; tu as voulu être appelé le maître Jean en tous bourgs ou villages ; ainsi pourrait être un homme fou, de vouloir jouer avec les pots au lait ; quiconque veut beaucoup avoir aura fort peu. Fais maintenant cette mienne doctrine entrer dedans ton cœur ; et mon enseignement, lequel tuas possible oublié, c’est que tu n’avais pas bien connu qui est le diable, d’autant qu’il est le singe de Dieu. Aussi est-il un menteur et meurtrier, et la moquerie apporte diffame. Oh ! si vous eussiez eu Dieu devant les yeux ! mais tu t’es laissé aller. Tu ne devais pas ainsi t’agréer d’être avec le diable, comme tu as fais légèrement, et lui as ajouté foi ; car qui croit facilement sera soudain trompé. Le diable a ouvert sa gueule, et tu es entré dedans ; tu t’es donné à lui comme son sujet, et l’as signé de ton propre sang ; ainsi traitet-il ses sujets, tu as laissé entrer par une oreille ce qui est sorti par l’autre. » Après donc que le diable eut assez chanté à Fauste le pauvre Judas, il disparut incontinent et rendit Fauste tout mélancolique et troublé. Les vingt-quatre ans du docteur Fauste étaient terminés, quand, en la dernière semaine, l’Esprit lui apparut. Il le somma sur son écrit et promesse, qu’il lui mit devant les yeux, et lui dit que le diable, la seconde nuit d’après, lui emporterait sa personne, et qu’il en fût averti.
Le docteur Fauste, tout effrayé, se lamenta et pleura toute la nuit. Mais son Esprit, lui ayant apparu, lui dit : « Mon ami, ne sois point de si petit courage ; si tu perds ton corps, il n’y a pas loin d’ici jusqu’à ce qu’on te fasse jugement. Néanmoins tu mourras à la fin, quand même tu vivrais cent ans… Les Turcs, les juifs, et les empereurs qui ne sont pas chrétiens, mourront aussi, et pourront être en pareille damnation. Ne sais-tu pas bien encore qu’il t’est ordonné ? Sois de bon courage, ne t’afflige pas tant ; si le dialjle t’a ainsi appelé, il te veut donner une àme et un corps de substance spirituelle, et tu n’endureras pas comme les damnés. » Il lui donna de semblables consolations, fausses cependant et contraires à l’Ecriture sainte. Le docteur Fauste, qui ne savait pas comment payer autrement sa promesse qu’avec sa peau, alla, le jour susdit que l’Esprit lui avait prédit que le diable l’enlèverait, trouver ses plus fidèles compagnons, maîtres bacheliers et autres étudiants, lesquels l’avaient souvent cherché ; il les pria qu’ils voulussent venir avec lui au village de Romlique, situé à une demi-lieue de Wittenberg, pour s’y aller promener, et puis, apiès, prendre un souper avec lui, ce qu’ils lui accordèrent. I !s allèrent là ensemble, et y prenaient un déjeuner assez ample, avec beaucoup de préparatifs somptueux et superflus, tant en viandes qu’en vins que l’hôte leur présenta ; et le docteur Fauste se tint avec eux fort plaisamment ; mais ce n’était pas de bon cœur. Il les pria encore derechef qu’ils voulussent avoir agréable d’être avec lui, et souper avec lui au soir, et qu’ils demeurassent avec lui toute la nuit, qu’il avait à leur dire chose d’importance ; ils le lui promirent et prirent encore un souper. Gomme donc le vin du souper fut servi, le docteur Fauste contenta l’hôte, et pria les étudiants qu’ils vou lussent aller avec lui, en un aulre poêle, et qu’il avait là quelque chose à leur dire. Gela fut fait, et le docteur Faustc parla à eux de la soite :
« Mes amis lideles et du tout aimés du seigneur, la raison pourquoi je vous ai appelés est que je vous connais depuis longtemps, et que vous m’avez vu traiter de beaucoup d’expériments et incantations, lesquels toutefois ne sont provenus d’ailleurs que du diable, à laquelle volupté diabolique rien ne m’a attiré que les mauvaises compagnies qui m’ont circonvenu, et tellement que je me suis obligé au diable ; à savoir, au dedans de vingt-quati’C ans, tant en corps qu’en âme. Maintenant, ces vingt-quatre ans-là sont à leur iin jusqu’à cette nuit proprement, et voici à présent, l’heure m’est présentée devant les yeux, que je serai emporté ; car le temps est achevé de sa course ; et il me doit enlever cette nuit, d’autant que je lui ai obligé mon corps et mon âme, si sûrement que c’est avec mon propre sang.
« Finalement, et pour conclusion, la prière amiable que je vous fais est que vous vouliez vous mettre au lit et dormir en repos ; et ne vous mettez pas en peine si vous entendez quelque bruit à la maison, ne vous levez point du lit, car il ne vous arrivera aucun mal ; et je vous prie, quand vous aurez trouvé mon corps, que vous le fassiez mettre en terre : car je meurs comme un bon chrétien, et comme un mauvais tout ensemble : comme un bon chrétien, d’autant que j’ai une vive repentance dans mon cœur, avec un grand regret et douleur ; je prie Dieu de me faire grâce, afin que mon âme puisse être délivrée. Je meurs aussi comme un mauvais chrétien, d’autant que je veux bien (jue le diable ait mon corps, que je lui laisse volontiers, et que seulement il me laisse avec mon ùme en paix. Sur cela, je vous prie que vous vouliez vous mettre au lit, et je vous désire et souhaite la bonne nuit ; mais, à moi elle sera pénible, mauvaise et épouvantable. »
Le docteur Faustc fit cette déclaration avec une affection cordiale, avec laquelle il ne se montrait point aulremenlêtre affligé, ni étonné, ni abaissé de courage. Mais les étudiants étaient bien surpris de ce qu’il avait été si dévoyé, et que, pour une science trompeuse, remplie d’impostures et d’illusions, il se fût ainsi mis en danger de s’être donné au diable en corps et en âme ; cela les affligeait beaucoup, car ils l’aimaient tendrement. Ils lui dirent : «Ah ! monsieur Fauste, où vous êtes-vous réduit, que vous ayez si longtemps tenu cela secret, sans en rien dire, et ne nous avez point révélé plus tôt celte triste affaire ? Nous vous eussions délivré de la tyrannie du diable par le moyen des bons théologiens. Mais, maintenant, c’est une diffamie et une chose honteuse à votre corps et à votre àme. » Le docteur Fauste leur répondit : « Il ne m’a été nullement loisible de ce faire, quoique j’en aie eu souvent la volonté. Comme là-dessus un voisin m’avait averti, j’eusse suivi sa doctrine, pour me retirer de telles illusions et me convertir ; mais, comme j’avais fort bien la volonté de le faire, le diable vint qui me voulut enlevei’, comme il fera cette nuit, et me dit qu’aussitôt que je voudrais entrepi’cndre de me convertir à Dieu, il m’emporterait avec soi dans l’abîme des enfers. »
Comme donc ils entendirent cela du docteur Fauste, ils lui dirent : « Puisque maintenant il n’y a pas moyen de vous garantir, invoquez Dieu, et le priez que, pour l’amour de son cher fils Jésus-Christ, il vous pardonne, et dites : " Ah ! mon Dieu, soyez miséricordieux à moi, pauvre « nécheur, et ne venez point en jugement contre moi ; car • Je ne puis pas subsister devant vous, et combien qu’il ’( me faille laisser mon corps au diable, veuillez néants inoins garantir mon âme ! » S’il plaît à Dieu, ii vous garantira. » Il leur dit qu’il voulait bien prier Dieu, et qu’il ne voulait pas se laisser aller comme Cain, lequel dit que ses péchés étaient trop énormes pour en pouvoir obtenir pardon. Il leur récita aussi comme il avait fait ordonnance par écrit de sa fosse pour son enterrement. Ces étudiants et bons seigneurs, comme ils donnèrent le signe de la croix sur Fauste pour se départir, pleurèrent et s’en allèrent l’un après l’autre.
Mais le docteur Fauste demeura au poêle, et, comme les étudiants s’allaient mettre au lit, pas un ne put dormir ; car ils voulaient entendre l’issue. Mais, entre douze et une heure de nuit, il vint dans la maison un grand vent tempétueux qui l’ébranla de tous côtés, comme s’il eût voulu la faire sauter en l’air, la renverser et la détruire entièrement : c’est pourquoi les étudiants pensèrent être perdus, sautèrent hors de leurs lits, et se consolaient l’un l’autre, se disant qu’il ne sortissent point de la chambre. L’hôte s’encourut avec tous ses domestiques en une autre maison. Les étudiants, qui reposaient auprès du poô’.e, où était le docteur Fauste, y entendirent des sifflements horribles et des hurlements épouvantables, comme si la maison eût été pleine de serpents, couleuvres, et autres bêtes vilaines et sales : tout cela était entré par la porte du docteur Fauste dans le poêle. 11 se leva pour crier à l’aide et au meurtre, mais avec bien de la peine et à demivoix ; et, un moment après, on ne l’entendit plus. Gomme donc il fut jour, et que les étudiants, qui n’avaient point dormi toute la nuit, furent entrés dans le poêle, où était le docteur Fauste, ils ne le trouvèrent plus, et ne virent rien, sinon le poêle tout plein de sang répandu : le cerveau s’était attaché aux murailles, d’autant que le diable l’avait jeté de l’une à l’autre. Il y avait là aussi ses yeux et quelques dents, ce qui était un spectacle abominable et effroyable. Lors les étudiants commencèrent à se lamenter et à pleurer, et le cherchèrent d’un côté et d’autre. À la fin, ils trouvèrent son corps gisant hors du poêle, parmi de la fiente, ce qui était triste à voir ; car le diable lui avait écrasé la tête et cassé tous les os.
Les susdits maîtres et étudiants, après que Fauste fut ainsi mort, demeurèrent auprès de lui jusqu’à ce qu’on l’eût enterré au même lieu-, après, ils s’en retournèrent à Wittenberg, et allèrent en la maison du docteur Fauste, où ils trouvèrent son serviteur Wagner, qui se trouvait fort mal, à cause de son maître. Ils trouvèrent aussi l’histoire de Fauste toute dressée et décrite par lui-même, comme il a été récité ci-devant, mais sans la fin, laquelle a été ajoutée des maîtres et (étudiants. Semblablement au même .jour, Hélène enchantée avec son fils d’enchantement ne furent plus trouvés depuis, mais s’évanouirent avec lui. Il y eut aussi, puis après dans sa maison, une telle inquiélude, que personne depuis n’y a pu habiter. Fauste apparut à son serviteur Wagner, encore plein de vie, en la même nuit, et lui déclara beaucoup de choses secrètes. Et même on l’a vu encore depuis paraître à la fenêtre, qui jouait avec quiconque y fût allé.
Ainsi finit toute l’histoire de Fauste, qui est pour instruire tout bon chrélien, principalement ceux qui sont d’une tête et d’un sens capricieux, superbe, fou et téméraire, à craindre Dieu et fuir tous les enchantements et tous les charmes du diable, comme Dieu a commandé bien expressément, et non pas d’appeler le diable chez eux et lui donner consentement, comme Fauste a fail ; car ceci nous est un exemple effroyable. Et tâchons continuellement d’avoir en horreur telles choses et d’aimer Dieu surtout ; élevons nos yeux vers lui, aclorons-lc et chérissons-le de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces : et, à l’opposite, renonçons au diable et à tout ce qui en dépend ; et qu’ainsi nous soyons finalement bienheureux avec Notre-Seigneur. Amen. Je souhaite cela à un chacun du profond de mon cœur. Ainsi soit-il.
Soyez vigilants, et prenez garde ; ca» votre adversaire le diable va autour de vous, comme un lion bruyant, et cherche qui il dévorera : auquel résistez, fermes en la foi. Amen.
Note de la quatrième édition.
Cette légende, comme on le voit, n’offre aucune donnée qui se rattache à l’invention de l’imprimerie, dont Faust partage l’honneur avec Gutenberg et Schœffer. Nous avons choisi la plus curieuse ; mais un grand nombre d’autres constatent ce détail et supposent que Faust s’était donné au diable pour réparer sa forlunc, perdue dans les essais de son invention. Le plus ancien auteur qui ail parlé de ces documcnls, Conrad Durieux, pense que ces légendes ont été fabriquées par des moine ?, irrités de la découverte de Johann Fust ou Faust, qui leur enlevait les utiles fonctions de copistes de ’manuscrits. Klinger, l’auteur allemand du livre remarquable intitulé les Aventures do Faust et sa Descente aux enfers, a admis cette version.
Cependant, à Leipzig, où l’on voit encore la cave de ÏAuerhach, illustrée par le souvenir de Faust et de Méphistophélès, les peintures anciennes conservées dans les arcs des voûtes et qui viennent d’être restaurées, portent la date de 1525, et l’invention de l’imprimerie date environ de 1440 ; il faudrait donc admettre, ou qu’il a existé deux Faust différents, ou que Faust était très- vieux lorsqu’il fit un pacte avec le diable ; ce qui rentrerait, du reste, dans la supposition qu’a fait Gœthe, qu’il invoque le diable pour se rajeunir.
L’histoire du vieux Paris conserve des souvenirs de Faust, qui vint apporter à Louis XI un exemplaire de la première Bible, et qui, accusé de magie, à cause de son invention même, parvint à se soustraire au bûcher ; ce que l’on attribua, comme toujours, à l’intervention du diable.
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