Un satyre

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Comme l’angelus sonnait, le soleil s’étant depuis un moment déjà mussé derrière les nuages rouges du Mont de la Bouloie, Mimile, le petit gars du père Victor, qui gardait ses bêtes dans l’enclos des Essarts, rassembla ses vaches et ses bœufs et, le fouet claquant comme pour une menace, modula longuement d’un gosier sonore le cri coutumier de ralliement et de retour : « À l’eau lô-lô-lô lô-lô…ve ! »

Dans l’air rafraîchi où une impalpable brume se condensait en rosée, les bêtes levèrent leur mufle humide et, dociles à l’invite de leur jeune gardien, gravirent le coteau pour reprendre, par la saignée pratiquée dans le petit bois qui délimitait en haut leur pâture, le chemin de terre bordé de haies vives aboutissant au village.

Aux alentours et dans les lointains invisibles, les tintements joyeux des clochettes argentines et les bourdons graves des sonneaux indiquaient à Mimile que les autres petits bergers, ainsi que les bergères de son âge rapatriaient comme lui vers l’abreuvoir et vers l’étable leurs troupeaux repus.

À quelque cent mètres en avant, dans le même chemin, les trois vaches et les six bouvillons de sa petite camarade, la Tavie, qui, depuis une semaine, pâturaient dans la prairie voisine de son enclos, prenaient le pas accéléré, excités par les coups de fouet, et les injures vigoureuses : bougre de charogne, sale chameau, etc., de leur conductrice, que l’ombre grandissante, malgré sa hardiesse naturelle, tant soit peu effrayait sans qu’elle en voulût convenir.

Dans l’azur à peine noirci du couchant, l’étoile du berger brillait d’un feu paisible, sans un scintillement ; l’air était calme ; pas un frisson n’agitait les faîtes ajourés en dentelles sombres des haies vives sur lesquels on voyait zigzaguer comme l’éclair noir d’un vol silencieux de souris-volante ou virer en frou-frou soyeux et quasi muet le planement furtif d’une chouette.

Mimile, qui avait joué tout le jour avec sa petite voisine la Tavie dans la grande haie qui séparait leurs pâtures respectives, suivait d’un œil vigilant la marche de son troupeau. Le Frisé, un jouvenceau d’un an, capricieux et fantasque en diable, lui donnait surtout du fil à retordre, cherchant à profiter de tous les passages frayés dans l’une ou l’autre haie pour s’éclipser subitement. Aussi, tout en poussant à pleine gorge des mélodies de sa composition où les trala la la lère alternaient avec des « Frisé par ci, Frisé par là, ah grand salaud ! » et autres menaces de circonstance, Mimile faisait de temps à autre claquer vigoureusement son fouet pour, d’une façon précise et tangible, rappeler au sentiment de la discipline ses tributaires encornés se bousculant dans les ornières boueuses de l’étroit chemin.

La première maison du village, derrière l’écran circulaire de son noyer centenaire, présenta bientôt sa masse compacte dont l’obscurité grandissante amplifiait encore les dimensions, et le Creux, sorte de mare, par delà son armée naine de roseaux alignés, montant sur son pourtour une garde muette, apparut, lamé de reflets d’argent.

Une bousculade plus violente se produisit ; les petits veaux et les génisses rejetés de droite et de gauche par la poussée des grands bestiaux s’égratignèrent aux ronces flottantes des haies. Mais le berger, qui avait pour consigne de ne pas laisser boire ses bêtes à la mare, se jeta au plus épais de la mêlée et, passant devant le troupeau, de sa lanière sifflante fit rebrousser chemin aux impatients et les remit dans le droit chemin.

La grande rue du village s’ouvrait, resserrée entre ses deux rigoles desséchées par le soleil, avec ses maisons un peu retirées où brillaient des lumières et quelques vergers gardés par des murs de pierres brutes empilées simplement les unes sur les autres, au-dessus desquelles les arbres fruitiers tendaient leurs branches envahissantes. Au centre du pays se trouvait l’abreuvoir municipal qu’entretient de son jet intarissable et frais, craché par un gros triton joufflu, la bonne source canalisée après maints procès coûteux soutenus au temps jadis par les anciens des anciens de la commune.

Sans penser à autre chose qu’à ne point semer au port quelque vache à l’humeur vagabonde ou quelque génisse capricieuse, Mimile, son fouet à la main, était planté là, derrière son troupeau s’abreuvant à longs traits, quand le père Louchon, prenant son air le plus croquemitaine, s’approcha de lui :

— Ah ah ! te voilà, petit polisson ! s’exclama-t-il en le menaçant du doigt ; me dirais-tu bien ce que tu faisais hier après-midi avec la Tavie dans le gros buisson de la haie des Essarts ?

— Moi, rien ! on s’amusait, répartit Mimile naïvement.

— Et à quoi vous amusiez-vous ?… Ah ah ! tu ne réponds rien !… Petit satyre ! que je vous y reprenne encore tous les deux, ajouta-t-il en clignant de l’œil d’un air malicieux, tandis que le gamin, rougissant pour cacher sa confusion, courait détourner la Poumotte, sa plus vieille vache, qui prenait fort opportunément une direction opposée à celle de son étable.

— Satyre ! pensait Mimile en suivant son troupeau. Qu’est-ce que ce vieil imbécile a bien voulu me dire ? Et il eut beau réfléchir à tout ce qu’il avait fait avec la Tavie, il n’arriva point à trouver une explication plausible : ça tire ! ça tire ? J’sais pas ce que c’est, moi ; m…iel pour toi, vieux bac !

Et il n’y pensa plus.

Tout de même la menace du père Louchon l’avait induit en méfiance. Aussi, lorsque, le lendemain, se trouvant avec ses vaches et ses bœufs dans l’enclos des Essarts, la petite tête blonde ébouriffée de la Tavie apparut dans l’ouverture de la haie, il fit semblant de ne pas la voir.

— Hé, Mimile, cria-t-elle ! viens-tu ? On va bien s’amuser aujourd’hui, Mimile !

Forcé de lever la tête, il répondit à son tour par une brève interrogation :

— Quoi ?

— T’entends donc pas c’que je te dis ; viens t’amuser…

— Non !

— Non ? Pourquoi ?

— Pasque !

Et la Tavie eut beau insister, multiplier les interrogations sous les formes les plus diverses, il s’en tint énergiquement à son refus et à sa laconique explication : « pasque ! »

C’est que le petit gars, réfléchi et un peu timide, avait, malgré ses huit ans, pensé qu’il devait être sans doute fort grave de se livrer, en compagnie d’une fillette du même âge, à des jeux que les parents, l’école et l’église n’encouragent ni ne tolèrent, jeux qui lui valaient en outre, du père Louchon, la dénomination peu aimable de satyre.

Dépitée à son tour, après avoir traité son jeune voisin d’âne et d’imbécile, la gamine refranchit la haie et se résolut à charmer seule les heures de la vesprée.

Elle s’appliqua donc, à l’ombre d’un gros buisson, avec des pierres, de la mousse, des rameaux verts et des fleurs, à édifier une petite niche au fond de laquelle un caillou long, dressé sur une de ses bases, figurait un saint ou une sainte. Auprès de cet élu, une procession d’autres cailloux, représentant des fidèles venaient en pèlerinage demander ou la pluie ou le beau temps, à moins que ce ne fût la destruction des souris et des vers blancs, ou encore l’extermination des chenilles.

Mimile, de son côté, utilisant des cailloux, des baguettes de coudrier taillées et d’autres matériaux tout aussi rudimentaires, se livrait dans une taupinière à des travaux de fortification avec remblais, talus, poternes, pont-levis, sans oublier les fossés dans lesquels il se réservait, le moment venu, de pisser un coup pour en rendre le passage plus difficile à un imaginaire ennemi.

Tout était paisible aux alentours. Les pâturages, enclavés dans les bois de tous côtés, sauf au levant, où des haies vives érigeaient leurs épaisses barrières épineuses, restaient d’un vert dru malgré la chaleur torride de cette fin d’été. Seuls, dans un des versants caillouteux de la forêt, deux ou trois vieux hêtres accusaient, par quelques feuilles roussies prématurément, l’arrivée prochaine de l’automne et la mort de l’été.

Le sifflement intermittent d’un merle effrayé par l’approche d’une femme en quête de mûres ou par le passage d’un écureuil, l’appel criard d’un geai sautant d’une branche à une autre dans un roux ébouriffement de plumes troublaient à peine le calme plat de cette mer vallonnée de verdure sur laquelle un soleil implacable versait à pleines écluses ses cascades lumineuses et chaudes de rayons.

Dans la prairie, les vaches lentement avançaient, broutant devant elles sans hâte et sans trêve. Le fanon musculeux ballottait de droite et de gauche comme une épaisse draperie qu’agitaient les mouvements de mufle réguliers et lents, tandis que la queue vigilante voltigeait sans relâche alentour de leurs cuisses et de leurs flancs, chassant les taons assoiffés de sang et les mouches importunes. De temps à autre, l’une d’elles, capricieuse ou lassée d’un mets toujours pareil, levait la tête et humait le vent pour surprendre, dans la symphonie des parfums exhalés par les herbes fines de la prairie, quelque harmonie nouvelle plus tentante et aller entamer plus loin un sillage nouveau, comme un mineur qui délaisse pour une veine plus riche un filon appauvri ou épuisé.

Mimile alors levait la tête, surveillant attentivement les évolutions de la bête, et, quand il la voyait tendre le museau du côté de la haie voisine, par un ou plusieurs vigoureux claquements de fouet, la rappelait à l’ordre et au sentiment de la discipline.

Il venait par cet infaillible procédé de faire rentrer dans le cerveau du Frisé, toujours prêt à chercher ailleurs ce qu’il avait devant lui, la perception des saines doctrines et, tranquillisé pour un temps, se remettait à l’œuvre, qui prenait bonne tournure, quand, du sentier qui à travers bois conduit à la ferme de la Bouloie en passant par les enclos, déboucha Le Rouge, un bâton à la main et son baluchon sur l’épaule.

— Tiens, pensa-t-il, il fait sa tournée pour les allumettes.

Le Rouge, dans le pays, était connu de tous, les gosses n’avaient pas peur de lui, car, malgré sa réputation de braconnier, de contrebandier, d’ivrogne et de « goûillaud », comme on disait, il n’avait jamais fait de mal à personne et si l’on pouvait le soupçonner de quelques délits de maraude ou de petits vols champêtres, nul n’avait jamais eu directement à se plaindre de ses agissements.

Les gamins aimaient même assez à le rencontrer, car il les interrogeait sur le passage des gendarmes, ainsi que sur les allées et venues de gens suspects, tels que douaniers, rats de cave, voire rats volants, autre genre d’oiseaux, si l’on peut dire, de la même famille que les autres qui, sous les plus spécieux prétextes, s’introduisaient chez les braves paysans pour allumer leur cigare et vous leur flanquaient un beau procès-verbal si on ne leur présentait pas une « souffrante » sortant des boîtes de la régie.

Le Rouge n’aimait point trop à rencontrer sur sa route ces gaillards-là ; aussi, selon la précision des réponses qui lui étaient faites, gratifiait-il ses éclaireurs de cadeaux princiers sous les espèces d’un petit ou d’un gros sou.

Le gosse aurait pu, dès qu’il le vit, se lever pour signaler au voyageur sa présence, mais comme on n’était pas dans la saison où l’on joue aux billes et où les pièces de monnaie sont précieuses, il ne bougea point, se donnant exclusivement à ses travaux et Le Rouge ne le découvrit pas auprès de son buisson, accroupi dans la terre et dans le soleil.

Le contrebandier traversa donc dans sa largeur l’enclos de Mimile et passa dans celui de la Tavie où il s’arrêta sans doute un instant à bavarder avec la gamine ; mais une fois la haie franchie, le berger le perdit de vue. Repris tout entier par son œuvre, il oublia vite cette apparition et se remit à besogner en silence. Son travail avançait : c’était magnifique, du moins il en jugeait ainsi.

Une allée fortifiée de bouts de bois conduisant à une poterne monumentale en coudre venait d’être terminée et il parachevait son ouvrage en installant sur ce châssis une sorte de trappe qui se manœuvrait de l’intérieur à l’aide d’une ficelle, quand un glapissement suraigu, suivi de hurlements farouches, le tirèrent en sursaut de son extase laborieuse.

D’un seul bond, il fut debout, écarquillant les quinquets, et courut entre les deux haies.

La vieille Zélie, qui était venue au bois, sans doute pour y cueillir des mûres, s’enfuyait à toutes jambes dans la direction du village, gesticulant comme une folle, beuglant comme un âne en colère.

— Au brigand ! au bandit ! au satyre ! Ah ! le grand cochon, le saligaud !

Mimile, qui la regardait s’enfuir, ahuri de tout ce tapage, se demandant quelle en pouvait bien être la cause, aperçut alors Le Rouge. Il sortait du buisson dans lequel il avait joué la veille avec la Tavie et courait après la femme en lui criant :

— Taisez-vous ! mais taisez-vous donc, vieille folle ; pour l’amour de Dieu, taisez-vous ! je vous donnerai tout ce que vous voudrez : ma montre, mon porte-monnaie, tout, tout, tout…

Mais la vieille n’entendait rien, ne voulait rien entendre et hurlait de plus belle :

— Au satyre ! au satyre ! au brigand !

On eût dit qu’elle avait retrouvé ses jambes de dix-huit ans, tant elle filait rapidement ; bientôt même elle disparut au haut de la crête dans un épaulement de terrain et Mimile, détournant la tête, découvrit à ce moment la petite Tavie qui sortait à son tour du gros buisson où elle se trouvait sans doute avec le contrebandier.

— Qu’est-ce qu’ils ont donc bien pu faire ? se demandait le gosse. Peut-être ce qu’on a fait ensemble avant-hier. La vieille l’appelle satyre et c’est bien ce mot-là que le père Louchon me disait hier au soir ; pourtant, lui, ne s’est pas sauvé vers le village en gueulant comme un chien battu quand il m’a vu avec la Tavie !

Le Rouge, cependant, désespérant d’atteindre la vieille femme, s’arrêta et s’épongea le front. Il avait des yeux égarés et l’air à moitié fou. Pour qu’il ne s’aperçût pas de sa présence, Mimile rentra dans l’intérieur de la haie. Il le vit alors lever en l’air des bras désespérés, revenir vers la fillette à qui il jeta en hâte quelques mots incompréhensibles et se précipiter vers la forêt dans laquelle il s’engouffra et disparut comme un noyé qui s’enfonce dans une eau sombre, sans bruit refermée sur sa tête.

Pendant ce temps, époumonée et rouge, les cheveux défaits et les habits en loque, la vieille Zélie arrivait au village où ses hurlements l’avaient précédée. Émus par les cris entendus, tous ceux qui travaillaient aux champs aussi bien que ceux qui étaient à la maison accouraient ou sortaient sur le pas de leur porte, interrogeant la rue. La foule grossissait de minute en minute.

Immédiatement entourée, la cueilleuse de mûres fit à ceux qui se trouvaient là un récit qui devait à coup sûr être effrayant, car aussitôt la place de la fontaine retentit d’imprécations, de blasphèmes et d’épouvantables cris de colère et de rage :

— Le saligaud ! le brigand ! le satyre !

— Ah, le cochon ! si je l’attrape !

— Il faut le prendre !

— Qu’on aille chercher les gendarmes !

— Cette pauvre petite !

Seul dans la pâture avec la Tavie, Le Rouge et la vieille disparus, Mimile, vaguement alarmé et un peu inquiet, mais surtout très intrigué, était accouru pour demander à sa petite camarade des explications :

— Qu’est-ce qu’il t’a fait, Le Rouge ?

— Rien !

— Mais si ; en partant, il t’a dit quelque chose.

— C’est pas vrai !

— Qu’est-ce qu’elle avait, la vieille Zélie ?

— Je sais pas.

— Mais si, que tu sais. Pourquoi que tu ne veux pas me le dire ? eh bien, puisque c’est ça, je le dirai « à vos gens1 » quand ils viendront.

— Qu’est-ce que tu veux y dire ? Et puis, si tu dis quelque chose, eh bien, moi je dirai que t’es venu aussi avec moi dans le buisson, comme Le Rouge, toute la semaine passée et puis encore hier toute l’après-midi, na !

Le gosse n’eut pas le temps de s’expliquer davantage ; déjà les gens en hâte arrivaient, les uns armés de triques énormes, d’autres de fourches de fer, d’autres encore de vieux sabres et certains même de fusils de chasse.


1. Locution comtoise pour « tes parents ».

(suite et fin)