Livre I
Shakespeare, sa vie
V
En 1728, Voltaire apporta d’Angleterre en France le nom de Will Shakespeare. Seulement, au lieu de Will, il prononça Gilles.
La moquerie commença en France et l’oubli continua en Angleterre. Ce que l’irlandais Nahum Tate avait fait pour le Roi Lear, d’autres le firent pour d’autres pièces. Tout est bien qui finit bien eut successivement deux arrangeurs, Pilon pour Hay-Market, et Kemble pour Drury-Lane. Shakespeare n’existait plus et ne comptait plus. Beaucoup de bruit pour rien servit également de canevas deux fois : à Davenant, en 16/3 ; à James Miller, en 1737. Cymbeline fut refait quatre fois : sous Jacques II, au Théâtre-Royal, par Thomas Dursey ; en 1695, par Charles Marsh ; en 1759, par W. Hawkins ; en 1761, par Garrick. Coriolan fut refait quatre fois : en 1682, pour le Théâtre-Royal, par Tates ; en 1720, pour Drury-Lane, par John Dennis ; en 1755, pour Covent-Garden, par Thomas Sheridan ; en 1801, pour Drury-Lane, par Kemble. Timon d’Athènes fut refait quatre fois : au théâtre du Duc, en 1678, par Shadwell ; en 1768, au théâtre de Richmond-Green, par James Love ; en 1771, à Drury-Lane, par Cumberland ; en 1786, à Covent-Garden, par Hull.
Au dix-huitième siècle, la raillerie obstinée de Voltaire finit par produire en Angleterre un certain réveil. Garrick, tout en corrigeant Shakespeare, le joua, et avoua que c’était Shakespeare qu’il jouait. On le réimprima à Glascow. Un imbécile, Malone, commenta ses drames, et, logique, badigeonna son tombeau. Il y a sur ce tombeau un petit buste, d’une ressemblance douteuse et d’un art médiocre, mais, ce qui le rend vénérable, contemporain de Shakespeare. C’est d’après ce buste qu’ont été faits tous les portraits de Shakespeare qu’on voit aujourd’hui. Le buste fut badigeonné. Malone, critique et blanchisseur de Shakespeare, mit une couche de plâtre sur son visage et de sottise sur son œuvre.