William Shakespeare (Victor Hugo)/I/V/2

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PREMIÈRE PARTIE
Livre V
Les Âmes

II
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Non, tu n’es pas fini. Tu n’as pas devant toi la borne, la limite, le terme, la frontière. Tu n’as pas à ton extrémité, comme l’été l’hiver, comme l’oiseau la lassitude, comme le torrent le précipice, comme l’océan la falaise, comme l’homme le sépulcre. Tu n’as point d’extrémité. Le « tu n’iras pas plus loin », c’est toi qui le dis, et on ne te le dit pas. Non, tu ne dévides pas un écheveau qui diminue et dont le fil casse. Non, tu ne restes pas court. Non, ta quantité ne décroît pas ; non, ton épaisseur ne s’amincit pas ; non, ta faculté n’avorte pas ; non, il n’est pas vrai qu’on, commence à apercevoir dans ta toute-puissance cette transparence qui annonce la fin et à entrevoir derrière lui autre chose que toi. Autre chose ! et quoi donc ? l’obstacle. L’obstacle à qui ? L’obstacle à la création ! l’obstacle à l’immanent ! l’obstacle au nécessaire ! Quel rêvé !

Quand tu entends les hommes dire : « Voici jusqu’où va Dieu. Ne lui demandez pas davantage. Il part d’ici, et s’arrête là. Dans Homère, dans Aristote, dans Newton, il vous a donné tout ce qu’il avait. Laissez-le tranquille maintenant. Il est vidé. Dieu ne recommence pas. Il a pu faire cela une fois, il ne le peut deux fois. Il s’est dépensé tout entier dans cet homme-ci ; il ne reste plus assez de Dieu pour faire un homme pareil. » Quand tu les entends dire ces choses, si tu étais homme comme eux, tu sourirais dans ta profondeur terrible ; mais tu n’es pas dans une profondeur terrible, et étant la bonté, tu n’as pas de sourire. Le sourire est une ride fugitive, ignorée de l’absolu.

Toi, atteint de refroidissement ; toi, cesser ; toi, t’interrompre ; toi, dire : Halte ! Jamais. Toi, tu serais forcé de reprendre ta respiration après avoir créé un homme ! Non, quel que soit cet homme, tu es Dieu. Si cette pâle multitude de vivants, en présence de l’inconnu, a à s’étonner et à s’effrayer de quelque chose, ce n’est pas de voir sécher la sève génératrice et les naissances se stériliser ; c’est, ô Dieu, du déchaînement éternel des prodiges. L’ouragan des miracles souffle perpétuellement. Jour et nuit les phénomènes en tumulte surgissent autour de nous de toutes parts, et, ce qui n’est pas la moindre merveille, sans troubler la majestueuse tranquillité de l’Être. Ce tumulte, c’est l’harmonie.

Les énormes ondes concentriques de la vie universelle sont sans bords. Le ciel étoile que nous étudions n’est qu’une apparition partielle. Nous ne saisissons du réseau de l’Être que quelques mailles. La complication du phénomène, laquelle ne se laisse entrevoir, au-delà de nos sens, qu’à la contemplation et à l’extase, donne le vertige à l’esprit. Le penseur qui va jusque-là n’est plus pour les autres hommes qu’un visionnaire. L’enchevêtrement nécessaire du perceptible et du non perceptible frappe de stupeur le philosophe. Cette plénitude est voulue par ta toute-puissance, qui n’admet point de lacune. La pénétration des univers dans les univers fait partie de ton infinitude. Ici nous étendons le mot univers à un ordre de faits qu’aucune astronomie n’atteint. Dans le cosmos que la vision épie et qui échappe à nos organes de chair, les sphères entrent dans les sphères, sans se déformer, la densité des créations étant différente ; de telle sorte que, selon toute apparence, à notre monde est inexprimablement amalgamé un autre monde, invisible pour nous invisibles pour lui.

Et toi, centre et lieu des choses, toi, l’Être, tu tarirais ! Les sérénités absolues pourraient, à de certains moments, être inquiètes du manque de moyens de l’infini ! Les lumières dont une humanité a besoin, il viendrait une heure où tu ne pourrais plus les lui fournir ! Mécaniquement infatigable, tu pourrais être à bout de forces dans l’ordre intellectuel et moral ! On pourrait dire : Dieu est éteint de ce côté-là ! Non ! non ! non ! ô Père !

Phidias fait ne t’empêche pas de faire Michel-Ange. Michel-Ange créé, il te reste de quoi produire Rembrandt. Un Dante ne te fatigue pas. Tu n’es pas plus épuisé par un Homère que par un astre. Les aurores à côté des aurores, le renouvellement indéfini des météores, les mondes par-dessus les mondes, le passage prodigieux de ces étoiles incendiées qu’on appelle comètes, les génies, et puis les génies, Orphée, puis Moïse, puis Isaïe, puis Eschyle, puis Lucrèce, puis Tacite, puis Juvénal, puis Cervantes et Rabelais, puis Shakespeare, puis Molière, puis Voltaire, ceux qui sont venus et ceux qui viendront, cela ne te gêne pas. Pêle-mêle de constellations. Il y a de la place dans ton immensité.






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