Livre V
Les Esprits et les masses
VIII
Trop de matière est le mal de cette époque. De là un certain appesantissement.
Il s’agit de remettre de l’idéal dans l’âme humaine. Où prendrez-vous de l’idéal ? où il y en a. Les poëtes, les philosophes, les penseurs sont les urnes. L’idéal est dans Eschyle, dans Isaïe, dans Juvénal, dans Alighieri, dans Shakespeare. Jetez Eschyle, jetez Isaïe, jetez Juvénal, jetez Dante, jetez Shakespeare dans la profonde âme du genre humain.
Versez Job, Salomon, Pindare, Ezéchiel, Sophocle, Euripide, Hérodote, Théocrite, Plaute, Lucrèce, Virgile, Térence, Horace, Catulle, Tacite, saint Paul, saint Augustin, Tertullien, Pétrarque, Pascal, Milton, Descartes, Corneille, La Fontaine, Montesquieu, Diderot, Rousseau, Beaumarchais, Sedaine, André Chénier, Kant, Byron, Schiller, versez toutes ces âmes dans l’homme.
Versez tous les esprits depuis Ésope jusqu’à Molière, toutes les intelligences depuis Platon jusqu’à Newton, toutes les encyclopédies depuis Aristote jusqu’à Voltaire.
De la sorte, en guérissant la maladie momentanée, vous établirez à jamais la santé de l’esprit humain.
Vous guérirez la bourgeoisie et vous fonderez le peuple.
Comme nous l’indiquions tout à l’heure, après la destruction qui a délivré le monde, vous opérerez la construction qui l’épanouira.
Quel but ! faire le peuple !
Les principes combinés avec la science, toute la quantité possible d’absolu introduite par degrés dans le fait, l’utopie traitée successivement par tous les modes de réalisation, par l’économie politique, par la philosophie, par la physique, par la chimie, par la dynamique, par la logique, par l’art ; l’union remplaçant peu à peu l’antagonisme et l’unité remplaçant l’union, pour religion Dieu, pour prêtre le père, pour prière la vertu, pour champ la terre, pour langue le verbe, pour loi le droit, pour moteur le devoir, pour hygiène le travail, pour économie la paix, pour canevas la vie, pour but le progrès, pour autorité la liberté, pour peuple l’homme, telle est la simplification.
Et au sommet l’idéal.
L’idéal ; type immobile du progrès marchant.
A qui sont les génies, si ce n’est à toi, peuple ? ils t’appartiennent, ils sont tes fils et tes pères ; tu les engendres et ils t’enseignent. Ils font à ton chaos des percements de lumière. Enfants, ils ont bu ta sève. Ils ont tressailli dans la matrice universelle, l’humanité. Chacune de tes phases, peuple, est un avatar. La profonde prise de vie, c’est en toi qu’il faut la chercher. Tu es le grand flanc. Les génies sortent de toi, foule mystérieuse.
Donc qu’ils retournent à toi.
Peuple, l’auteur, Dieu, te les dédie.