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Page:Erckmann-Chatrian — L'ami Fritz (1864).djvu/159

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L’AMI FRITZ.

chantais. Tu m’as peut-être entendu de la cuisine ; ça t’a bien fait rire, n’est-ce pas ?

— Oh ! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste ; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.

— Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir. »

Il était heureux de montrer son talent à Suzel, et commença la Reine de Prusse. Ses doigts sautaient d’un bout du clavecin à l’autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu’on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu’il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d’admiration, et sa petite bouche rose entr’ouverte, semblait en extase.

Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu’il se retourna tout content de lui-même :

« Oh ! que c’est beau, dit-elle, que c’est beau !

— Bah ! fit-il, ça, ce n’est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose, de magnifique, le Siège de Prague ; on entend rouler les canons ; écoute un peu. »

Il se mit alors à jouer le Siège de Prague avec un enthousiasme extraordinaire ; le vieux clavecin