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ANALYSES.a. dumont. Dépopulation et civilisation.

autre chose que la possibilité d’accéder jusqu’au faîte d’une montagne de biens et de pouvoirs très inégaux, dont la hauteur, avec leur inégalité, s’accroît sans cesse. Ne doit-elle pas sans cesse s’accroître avec cette ambition dentelle n’est que la projection objective et imaginaire ? Cela doit être, au surplus, en vertu d’une autre fiction engendrée par le même principe. Puisque les droits sont égaux et que le sort des individus est dans leurs propres mains, on en conclut logiquement que le succès à présent est la vraie mesure de la valeur personnelle, de l’intelligence et de la moralité. C’est souvent tout le contraire, notre auteur le sait bien. N’importe ; un des mensonges conventionnels de notre civilisation, pour employer le langage de Nordau, est que le pauvre l’est par sa faute, que le parvenu doit sa fortune à ses talents, et que le second, in petto, sinon ouvertement, a le droit de mépriser le premier. Ce mépris est d’une étoffe toute neuve. « Le mépris qui tombait jadis d’une classe supérieure sur une classe moins fortunée était supportable parce qu’il était collectif. Aujourd’hui le mépris, s’adressant à l’individu isolé, est devenu intolérable. » Par suite, l’arrogance des parvenus « va croissant ». L’ambition, l’attraction capillaire, a donc été érigée en dogme ; c’est le premier des devoirs. Si, par hasard, quelqu’un s’avise de mettre son orgueil à rester soi, à ne pas ramper pour monter comme font les chenilles le long d’un piquet, il doit se résigner d’avance à être méprisé de tous. « En vain un homme calme et sensé veut-il rester immobile dans sa condition, faire son luxe de son indépendance, et posséder des loisirs en guise de superflu ; on ne le laissera pas tranquille. Le désintéressement, la vie simple et fièrement indépendante, autant d’articles démodés, objets d’un dédain si sincère qu’on se ferait tort en en faisant trop de cas. » Etre fonctionnaire, par exemple, et n’être pas solliciteur, c’est une anomalie qui rend légèrement ridicule.

Faut-il croire maintenant M. Arsène Dumont quand il impute ces vices de notre démocratie, et la dépopulation qu’ils entraînent, à notre passé monarchique d’une part, et, d’autre part, aux deux sources pétrifiantes où nous aurions eu le malheur d’être trempés jusqu’ici : l’hellénisme et le catholicisme ? Il n’est pas douteux que le sceau royal ait laissé son empreinte à beaucoup de nos vanités et « à certaines formes de notre luxe » ; mais quelle erreur de penser que l’uniformité d’idéal en fait de luxe et d’art a pour cause l’ancien régime ! Rien de plus démocratique, au contraire. C’est très arbitrairement qu’on attribuerait à l’esprit démocratique la simplicité et la similitude de plus en plus grande des vêtements masculins (évolution qui a commencé à s’opérer depuis plusieurs siècles) et qu’on reprocherait à l’esprit monarchique les progrès parallèles dans le luxe des toilettes féminines, des ameublements et des habitations. On ne voit pas pourquoi, de ces deux progrès contraires, mais contigus et simultanés, l’un plutôt que l’autre aurait une origine aristocratique. La centralisation, par l’émigration rurale, par la fascination des capitales toujours plus éblouissantes, a fait cela ; c’est elle, monarchique d’abord, démocra-