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A GENOUX


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Lais Bretons






Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1921.




JEAN-PIERRE CALLOC’H


――――――


A GENOUX


――――


Lais Bretons


accompagnés d’une traduction française


DE


PIERRE MOCAËR


――――


Introduction de RENÉ BAZIN
de l’académie française


Préface bilingue de JOSEPH LOTH
de l’institut


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PARIS


LIBRAIRIE PLON


PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS


8, rue garancière — 6e



Tous droits réservés





Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays



INTRODUCTION


Le 6 mai 1917, l’Echo de Paris publiait cet article :


JEAN-PIERRE CALLOC’H


Vous vous souvenez peut-être d’un fragment de poésie bretonne, que j’ai publié ici, voilà quatre mois, le 7 janvier, sous le titre : La prière du guetteur : « Je suis le grand veilleur, debout dans la tranchée ; – Je sais ce que je suis, et je sais ce que je fais : – L’âme de l’Occident, ses filles et ses fleurs, – C’est toute la beauté du monde que je garde cette nuit….. »

La pièce, – texte breton et traduction en regard, – m’était arrivée sans être accompagnée d’une lettre, sans autre indication que le nom de l’auteur, le numéro de la compagnie d’infanterie où Jean-Pierre Calloc’h était sous-lieutenant, et le numéro du secteur. Je l’avais trouvée si belle, que j’avais résolu aussitôt de partager avec d’autres l’émotion dont elle me pénétrait. Les grands poètes sont bien rares, même simplement les vrais poètes. Celui-là en était un grand, je ne crains pas de le dire. Il vient de mourir : il n’avait pas vingt-neuf ans.

Je le connaissais. Oh ! je ne l’ai pas assez connu ! Il aura été, pour moi, un de ceux qu’on devine, et qui passent, et qu’on ne peut rappeler ; une de ces âmes rencontrées sur le chemin, dans la foule, un moment, et qui laissent au cœur tant de regrets qu’on se demande de quel nom nommer cet attrait mystérieux, et cette certitude d’une amitié perdue. J’avais répondu au lieutenant Calloc’h. Quatre ou cinq lettres échangées et une visite d’une demi-heure : c’est tout ce que nous eûmes de commun dans la vie, et je ne pense plus à lui qu’avec douleur.

Un après-midi, le 23 mars dernier, je vis entrer chez moi un homme de haute taille, robuste de corps et de visage, noir de cheveux, l’air sombre et fermé. Il s’assit devant moi, face au jour. Il tournait entre ses doigts son képi comme un béret. À peine avions nous dit quelques mots qu’il sourit, et que je reconnus toute la Bretagne timide, délicate et profonde. Il répondait par monosyllabes, autant que possible, mais le sourire était une phrase, et même plus.

— Vous êtes de l’île de Groix, monsieur ?

— Oui.

— Permettez moi de vous interroger : c’est une présentation. Que faisait votre père ?

— Pêcheur.

— Et votre mère ?

— Cultive la terre.

— Je suis sûr qu’elle est une de ces mamans tendres, comme j’en connais plusieurs, qui vivent dans l’inquiétude, à cause de leur fils.

— Elle est habituée à attendre.

— L’île est croyante, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui.

— Et la terre est bonne ?

Un long sourire où toute l’île fut présente.

— Très bonne. Ce sont les femmes qui la travaillent. Eux, ils sont en mer. Depuis l’âge de neuf ans, ils ne quittent guère la mer. Ils ont de l’audace, plus que les terriens.

— Vous naviguiez, vous aussi, je parie ?

— Tant que je pouvais : deux mois, trois mois avec eux.

— Écrivez cela.

— J’y ai pensé.

— Êtes-vous parti comme sous-lieutenant ?

— Non : soldat.

— Et combien êtes-vous d’officiers, sortis de Groix ?

— Seul.

— Vous avez publié des poésies, déjà ?

— Oui, dans les revues du pays.

— Mais vous en avez de nouvelles ?

— J’en avais une trentaine, que je ne voulais pas garder dans la tranchée, vous comprenez. Je les ai confiées à un camarade, qui a été envoyé dans le pays de Galles. Je lui ai écrit : je n’ai pas reçu de réponse.

— J’espère que…

— Mais oui, il reviendra bien, un jour ou l’autre.

— Vous publierez alors le volume. Je vous promets qu’il en sera parlé. Où le publierez-vous ?

— Chez un imprimeur du pays. Ce n’est guère que des prières. Je lui donnerai pour titre : « À genoux. » Il sera publié en français aussi.

Nous causâmes encore un peu. J’avais cette impression, le regardant et l’écoutant, que cet homme était un marin, un poète d’une sensibilité extraordinaire, déjà riche de souvenirs très rares, un soldat, et un futur prêtre. Il me promit de revenir.

Un de ses amis, M. Yves Le Diberder, a écrit, dans le Nouvelliste de Lorient, un bel article, pour pleurer et célébrer le poète breton tué à l’ennemi. « Il a été tué, dit-il, en première ligne, par un obus, sur le nouveau front au delà de Noyon, dans l’après-midi de ce mardi de Pâques dernier, 10 avril 1917… Né à Groix, en 1888, d’une famille de pêcheurs, il fit ses études à Sainte-Anne… Sous l’influence de certains de ses maîtres, auxquels il resta toujours attaché, il sentit s’éveiller en lui, outre une vocation ecclésiastique qui fut malheureusement contrariée plus tard, une vocation d’homme d’action et d’écrivain breton. Un très brillant avenir littéraire s’ouvrait devant lui. Son nom sera sans doute inséparable de l’histoire de la langue et de la poésie bretonnes… Parfaitement au courant de notre langue nationale en tous ses dialectes, il y était arrivé à une grande maîtrise. Il travaillait encore à la perfectionner, et il aura été un de ceux qui auront le plus fait avancer la restauration et l’unification du breton littéraire. Difficilement égalable dans la forme, il ne sera pas remplacé pour le fond. La profondeur singulièrement émouvante de quelques-uns de ses morceaux (beaucoup sont inédits), leur assure de vivre autant que notre littérature. »

Un peu plus loin, et pour montrer mieux quelle perte la France vient de faire, M. Le Diberder publie une pièce que Jean-Pierre Calloc’h écrivit au moment où il passait dans le service armé. Elle est tout entière admirable. Je n’en puis, faute de place, citer que des fragments :


Or, la mil neuf cent quatorzième année après la naissance du

Christ dans l’étable,

Comme la tête du Pauvre tout à coup, à la fenêtre des mondains

livrés aux danses déréglées,

Comme les trois paroles sur le mur, au temps du grand souper

de Balthazar,

INTRODUCTION


Comme une lune de deuil et de terreur, aveuglant chaque soleil de sa splendeur sauvage,
Au-dessus des horizons méprisables de la catin Europe,
La face sanglante de la Guerre !…
Comme les chanteurs de la Bonne-Nouvelle, qui vont par la Bretagne, de porte en porte, à la fête bénie de Noël,
— En souvenir des anges qui annoncèrent la paix aux hommes

la première nuit de l’Age chrétien, —

J’ai cherché mes frères, ce soir, pour leur dire les souhaits

du barde.

Et je n’ai trouvé personne à la maison.
Les douces maisons de la Celtie sont vides, à part quelques foyers, de-ci, de-là, où le feu depuis longtemps est éteint
Et devant lesquels on voit pleurer de pauvres femmes, et de petits enfants qui songent, qui songent.
O mon Dieu, quelle peste a passé sur ce pays-ci ?
Celte de la Haute-Ecosse, où es-tu ? Et toi, Celte d’Irlande ? Où donc es-tu, Celte de Galles ? O Celte de Bretagne, mon sang, où es-tu ?
Elles sont vides, les douces maisons de la Celtie ! Comme le soleil de l’été se levait sur la vallée, les hommes sont partis avec leurs épées.
Je ne dors plus. Il y a une voix, dans la nuit d’hiver, qui m’appelle, une voix étrange…
Bientôt je serai dans la tuerie. Quels signes y a-t-il sur mon front ? Année nouvelle, verrai-je la fin ?
Et qu’importe ? Que ce soit tôt ou tard, quand l’heure viendra d’aller vers le Père, j’irai joyeux : Jésus sait consoler les mères.
Sois bénie, année nouvelle, quand bien même, au milieu de tes trois cent soixante-cinq jours, il y aurait mon dernier jour.
Sois bénie ! Car plus de cent années ont passé sur ce pays,

sans avoir connu autre chose que la colère de Dieu, et tu contempleras, toi, sa miséricorde.

Cette poésie concise, pleine, humaine et divine, c’est-à-dire complète, qui nous la rendra ? Elle seule émeut les cœurs, les élève, est assurée de vivre par eux. Et celui qui chantait ainsi est mort !
Ah ! jeunes gens qui grandissez après ceux-là, et qui
demain serez des hommes, quelle tâche sera la vôtre ! Ne cherchez pas à remplacer les poètes, qui sont des êtres marqués du signe, deux ou trois par siècle. Mais cette noblesse de tant de combattants, cet esprit viril, cette foi en Dieu, cet amour de la France, cette volonté prompte à tout donner, ce long travail de préparation, qui s’est épanoui pour d’autres en sacrifice et qui s’épanouira pour vous en action continue, voilà ce qu’il faut que vous imitiez ! En vérité, bientôt on pourra dire : « La France, ce n’est plus que vous ! » Mais vous pourrez toute la refaire.

RENÉ BAZIN,
de l’Académie française.


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PRÉFACE

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Parmi tant de ses enfants qui ont versé leur sang pour la défense, la réputation et l’honneur de notre pays, Jean Calloc’h est, sans conteste, un de ceux qui méritent le plus d’être pleures par leur mère la Bretagne. Vous n’avez qu’à parcourir d’un bout à l’autre, lecteur et cher compatriote, le recueil de ses poésies, pour avoir de lui un portrait fidèle. Il vit et respire dans chacune de ses pages ; il s’y montre tel qu’il était : vrai Breton, vrai chrétien, vaillant soldat, n’ayant d’autre souci nuit et jour que le bien, la gloire et le progrès de la Bretagne. Le monde

avait été rude et dur pour lui. Il cachait dans un grand corps (il mesurait six pieds anglais de haut) une âme tendre, susceptible et extraordinairement sensible.

Lorsqu’il lui fallut quitter Groix et ses relations, quitter l’Arvor, le pays tant aimé où il avait toujours espéré vivre et mourir, il se faisait l’effet d’être un marin jeté dans une barque fragile, sur une mer pleine d’écueils. Parfois il perdait courage : écoutez-le appeler la mort. « Je ne fais que soupirer après la mort... j’ai envie, j’ai faim de mourir. Oh, être foulé sous six pieds de terre lourde, pourri dans les ténèbres, loin de l’air ! Etre raide mort ! — Rêve bon et doux, rêve aimé, tu me mets dans la joie de mon pauvre coeur et dans mon esprit ».


Mais cet accès de désespoir ne durait ps longtemps, aussitôt il entendait une voix intérieure à laquelle il obéissait : « Lorsque vous me voyez à bout de forces à terre, alors au fond de mon coeur votre voix parle doucement et je me lève fortifié, puisqu’il est vrai que vous êtes là ».

Au lieu de s’insurger contre la volonté de Dieu ou de lui demander d’enlever de dessus de ses épaules la croix si lourde dont il les avait chargées, ce sont des remerciements qu’il lui adressait : « Soyez béni de m’avoir choisi tout pécheur que je sois, quoique je ne sois rien, pour traîner votre croix sur tous les chemins du monde : aller après vous, aller après vous, que cela fait du bien! »

Pour tenir tête à la tempête et aux coups de vent du monde, c’est à l’amour de Dieu qu’il se recommandait. Il se compare lui-même dans une de ses plus belles poésies à la patelle attachée à un rocher au milieu de la mer en furie "Sans frein et impitoyables, les vagues monstrueuses éclataient, mais la patelle tenait bon. Et voici que la mer s’est calmée et la pauvre patelle frêle est toujours attachée au rocher. Elle sait s’accrocher à la roche qui la supporte, la patelle; rien ne pourra l’en détacher. Eh bien, rien n’est plus vrai : comme la petelle eu rocher, mon cœur vous est attaché".

A Paris il n’avait pas un regard pour les théâtres

et les lieux de plaisirs. Balloté, suivant ses propres expressions, comme sur une mer agitée, pleine de rochers cachés, il avait cherché des îlots pour jeter l’ancre, y attacher sa barque, et laisser reposer quelque temps son corps et son esprit près de défaillir. Il en avait trouve trois qu’il aimait par dessus tout et qu’il fréquentait : L’île des Pauvres, c’est-à-dire, l’Eglise de Noire-Dame-des-Victoires ; L’île des Nations (l’Église du Sacré-Coeur) ; L’île des Anges (La Chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur).

Si Calloc’h avait voue sa vie à la Bretagne, il était prêt aussi à la sacrifier pour elle. Il n’avait aucune peur de la mort : quoiqu’il eût le pressentiment qu’il était destiné à tomber avant peu sur le champ de

bataille, personne ne courut avec plus d’élan au combat, au premier appel du pays : « Avant peu je serai dans la tuerie. - Quels signes y a-t-il sur mon front ? Verrai-je ta fin, année nouvelle ? Et qu’importe ? Plus tôt ou plus tard, quand sonnera l’heure d’aller vers le Père, j’irai joyeuxzjésus sait consoler les mères.

Année nouvelle, année de guerre ! sois bénie, quand même tu apporterais dans ton manteau avec le renouveau pour le monde, la mort pour moi. Quest-ce que la mort d’un homme, ou de cent, ou de cent mille, du moment que le pays sera vivant et glorieux, et que la race continuera P Lorsque je mourrai, dites les prières et enterrez moi comme mes pères, mon front tourné vers l’ennemi ». e ’ ›

Ce n’est pas cette année-là cependant que ses pressentiments se sont verifiés ; c’est en avril, l’année suivante, qu’il est tombé au champ d’honneur. La dernière poésie du recueil a été composée sur le front le 7 du mois de septembre ; on peut l’appeler le chant du cygne. Le tour était venu pour Calloc’h de faire le guet au front, dans les tranchées face à l’ennemi. Il lui semblait qu’il était un marin faisant le quart en mer : «je suis un matelot faisant le quart. Dors, ô pays, dors en paix. Je ferai le quart pour toi, et si la mer germanique vient à s/enfler ce soir, nous sommes frères des rochers qui défendent la douce Bretagne ».

Qyoiqu’il fut vaillant et sans peur, il appelait à son aide Celui en qui il avait mis toutes ses espérances.

« Lorsque je bondis hors de la tranchée, une hache à la main, mes gars disent’peut-être : « En avant ! celui-la est un homme ». Et ils me suivent dans la boue, le feu, les glaces ; mais vous, vous savez bien que je ne suis qu”un pécheur. Aussi, quand la nuit répand ses épouvantes sur la vallée, lorsque mes frères dorment dans les grottes des tranchées, ayez pitié de moi, ecoutez ma demande, et la nuit sera pour moi pleine de clartés ».

Ce serait assez de cette poésie pour placer Calloc’h au premier rang parmi nos bardes. On y trouve réunies les qualités et le talent poétique extraordinaire qu’on distingue dans ses écrits, C’està-dire : une nature élevée et pure ; un esprit aux trouvailles et aux élans surprenants ; une connaissance approfondie du breton et de sa lexicographie, le rendant capable d’exposer clairement et avec leurs nuances les pensées les plus difficiles à exprimer. Au lieu de mots français qu’on est heureux de voir si fournis dans des livres appelés bretons, en particulier le Catéchisme, Calloh’h préférait employer des mots vraîment bretons, fussent-ils nouveaux, inconnus, hors d’usage, jetés de côté ou depuis longtemps oubliés comme par exemple: Klod, gloire (qu’on trouve dans un manuscrit de Xe siècle après la naissance de Jésus-Christ) ; kevrin, mystère ; dihuz, consolation (il serait préférable de dire dihu, en breton de Vannes) ; kevrin et dihuz se trouvent dans des écrits du XVe ou du XVIe siècle; Felan, fidèle est le vieux breton fid-lon (plein de foi), mis en breton de Vannes. Il y a des mots qui sont tirés de racines bien connues, comme briel, digne ; kempredel, contemporain (tait de : kem+pred+ el − él à le même sens et la même valeur que dans merù-el). Il a été en chercher plus d’un dans un autre coin de Bretagne, comme : sil-gérieirt, répliquer ; tuï, galop, tuãh d’après les règles de Vannes ; roueg, rare (roué serait plus correct en Broérec, mais gloeù serait préférable). Aberh, sacrifice, est tiré de abarth, usité chez les Bretons d’Angleterre, les Kembré qu’on appelle en français les Gallois.

En vérité, c’est une grande perte qu’a faite la Bretagne en perdant Callodh ; et nous aurions lieu de nous plaindre du sort cruel qui nous l’a enlevé si tôt, dans la fleur de la jeunesse, mais semble-t-il, il nous avait été envi ! par le chœur des bardes saints de Bretagne et appelé à faire sa partie avec eux, là- haut, là où il avait eu toujours tant hâte d’aller. Oui, disons de lui ce que disait au XIIIe siècle, un barde des Bretons d’Angleterre, d’un chef qu’il aimait par dessus tout, en s’adressant à Dieu :

« Vous étiez donc bien pressé de l’emmener avec vous ; j’aurais bien lieu de m’irriter de ce rapt, mais vous l’avez bien choisi pour faire partie de votre troupe, ô Christ. roi du ciel. ».




La Vie de jean-Pierre Calloc’h

Jean-Pierre-Hyacinthe Calloc’h, le barde breton dont nous présentons aujourd’hui l’œuvre principale au public, naquit le 24 Juillet 1888, à l’lle de Groix, de Jean-Pierre Calloc’h, marin-pêcheur et de Marie-Josèphe Glouhec, originaire de Locmiquélic, village de pêcheurs aux environs de Lorient. Si le barde eut à souffrir plus tard des mécomptes de la vie, il fut toutefois heureux en ce qui concerne ses parents. Son père était un homme très intelligent et très bon, qui avait même commencé ses études en vue de la prêtrise, mais avait dû y renoncer faute d’argent. C’était un excellent chrétien, assistant régulièrement aux offices et l’on parle encore dans l’Ile du gros livre qu’il apportait toujours à l’Église. Sa mère, qui lui survit, est une femme courageuse et bonne, qui a toujours su donner à ses enfants l’exemple de sentiments profondément et sincèrement chrétiens. Devant les malheurs terribles qui l’ont accablée sans relâche, ses lèvres ont désappris le sourire, mais elle ne s’est pas aigrie ; calme et digne, résignée, elle a toujours tenu tête aux infortunes et Dieu sait, cependant, combien celles-ci furent nombreuses et pénibles. Tout d’abord, ce fut son mari qui mourut noyé au Croisic, à la suite d’un accident, un soir qu’il lisait à bord de son bateau. Jean-Pierre était alors au séminaire et n’avait que quatorze ans ; puis ce fut ses deux filles qui, après avoir donné les plus belles espérances, moururent successivement après une longue et cruelle maladie ; ce fut ensuite l’état de santé de Jean-Pierre lui-même qui donna des inquiétudes sérieuses à un moment et l’empêcha d’accomplir le rêve de sa vie, c’est-à-dire l’entrée dans les ordres après de solides et brillantes études ; ce fut enfin le coup terrible de sa mort et, aujourd’hui même la malheureuse femme n’a pas encore achevé de gravir son dur calvaire. Ah ! que le souvenir des premières années de son ménage, alors que toute la maisonnée heureuse et nombreuse disait en commun la prière du soir autour du foyer familial doit être à la fois cher et douloureux à la mère du barde breton et qu’il doit lui sembler lointain !

Dès l’âge de deux ans et demi, Jean-Pierre fut envoyé à l’école chez les Sœurs ; de là, à six ans, il passa chez les Frères, où il resta quatre ans ; comme il montrait beaucoup d’intelligence et d’application, un prêtre, l’abbé Leroux, lui donna des leçons particulières et, à onze ans, il obtint d’entrer au petit séminaire de Vannes ; à 16 ans, il passa son baccalauréat ès-lettres et l’année suivante quitta le séminaire. Entre temps, il avait perdu son père, comme nous l’avons vu plus haut, mais Dieu lui en avait donné un autre en la personne de l’abbé Corignet, alors vicaire à Groix et qui pleure aujourd’hui en lui celui qui fut son fils adoptif.

Il semble bien que c’est au séminaire que s’est éveillée la vocation poétique de jean-Pierre Calloc’h et ce fut certes pour lui au cours de la vie un réconfort puissant que de pouvoir écrire ses larmes ; triste, voire même parfois sombre et muet, lorsqu’il pensait aux tristesses de son foyer, il cachait un cœur de la plus délicate tendresse ; il aimait comme les Bretons savent aimer l’île sauvage dont les rocs défient la puissance arrogante de l’Atlantique et dont les rudes pêcheurs vont arracher à l’Océan le pain de leurs familles au cours d’intrépides croisières ; pour chanter son île, pleurer ses douleurs et les endormir, clamer la foi religieuse qu’il avait si pure et si profonde, le jeune barde se servit tout d’abord du français, puis, trouvant le breton un meilleur instrument poétique pour lui, il arriva à s’en servir à peu près exclusivement. Il est inutile de dire qu’à cette époque du réveil du sentiment breton et de la langue littéraire bretonne, Jean-Pierre Calloc’h devait prendre de bonne heure une place importante dans le mouvement de renaissance celtique sous le pseudonyme de Bleimor (loup de mer) qu’il adopta dès le début ; il en restera une des plus nobles gloires.

À sa sortie du séminaire, ne pouvant, par suite de sa santé, poursuivre ses études de prêtrise – ce qui fut pour lui un désappointement atroce, – il fut appelé à remplir quelques postes de maître-surveillant dans divers établissements religieux d’éducation. C’est ainsi qu’il passa trois ans à Paris et un an à Reims. Il y donna entière satisfaction, mais ne s’y plût pas : le Breton s’y sentait trop déraciné. Même avant de partir, en Septembre 1907, il écrivait à un correspondant : « Je compte donc plus que jamais, mon cher J…., sur le secours de tes prières. Tu devines toi-même qu’à présent, je vais en avoir plus besoin que jamais en cette grande ville que je déteste d’avance, si pleine de dangers de toutes sortes et où, pardessus le marché, je serai isolé ou à peu près ». Dans une lettre écrite de Paris même, il disait : « Je n’ai pas grand chose à faire dans ce Paris, et je m’y ennuie, et je n’ai pas le courage de me désennuyer en écrivant aux amis de Bretagne. Ma mélancolie est aux grandes marées tous ces jours-ci…. En attendant, Paris me dégoûte. Vive la province, mon cher…, et vive la Bretagne ! Cette « ville-lumière » est immensément lâche et malpropre. Je comprends que les Bretons y meurent en foule ». En Novembre de la même année (1907) il déclare : « J’aimais bien ma Bretagne avant de venir à Paris ; à présent, je crois que j’en suis fou ». Dans une autre lettre, il s’exprime ainsi : « Paris ne vaut pas grand chose, tiens ! Il y a du bien là-dedans, mais pas plus qu’ailleurs, tandis que le mal déborde, surtout en ces jours de Carnaval et de Mi-Carême » ; parlant des « aristocrates », il se montre sévère à leur égard et les accuse de n’être que des païens et des païennes ; plus loin, on rencontre une autre note, bien caractéristique de ce garçon si doux, si timide, mais qui, des fois, était terrible : « Comme la Bretagne est bonne et belle à côté de cette Géhenne ! Quand le grand Paris flambera dans le feu de Dieu, je connais quelqu’un qui se frottera les mains !… »

Un passage d’une autre lettre adressée à M. l’abbé Corignet, montre bien à quel point montait parfois sa détresse morale et fait comprendre ainsi l’idée qu’il se faisait de son rôle de maître : « Il faut que je finisse cette lettre dans laquelle je vous entretiens de mes chers morts : c’est un flot de souvenirs qui me monte au cœur avec un flot de larmes, et je suis en étude du soir, après la promenade faite par mon confrère, devant vingt-cinq petits mousses qui ne bronchent pas ; il ne faut pas qu’ils s’aperçoivent que leur maître, leur « ennemi », a grand besoin de pleurer. Pauvres chers bambins ! Ils me trouvent sévère, grâce aux dix minutes d’arrêt que je leur lance à tort et à travers. J’ai même donné un pain sec. Que Dieu et la Très Sainte Vierge m’inspirent les meilleurs moyens de faire du bien à leurs petites âmes. Chaque matin, j’offre à Dieu, pour elles., mes souffrances ». Jean Calloc’h fut, en effet, toujours à la recherche des moyens de faire du bien autour de lui et de communiquer ses convictions religieuses et bretonnes aux personnes avec lesquelles il entrait en contact. En ce sens, il avait véritablement une âme d’apôtre.

À l’époque des vacances, c’était une joie profonde pour lui que de pouvoir venir se retremper dans l’air natal et revoir sa chère île ; il vivait alors de la vie du marin et s’embarquait souvent pour les campagnes de pêche au thon, qui est celle préférée des Groisillons. Une des poésies de ce recueil racontent les misères et les déboires de ce dur métier ; c’est celle qui a trait à la croisière de 1’ « Aquilon » mais il aimait cette vie qui avait été celle de son père et de ses ancêtres, et puis, comme il n’était pas riche, cela lui permettait parfois de faire des gains assez appréciables et d’aider ainsi sa famille. Il vivait à bord des robustes bateaux groisillons, comme ailleurs, en Breton et en chrétien. Le capitaine de l’ « Aquilon », lui-même, M. Eugène Even, me disait que la grande préoccupation de son ami Jean-Pierre était de rechercher les mots bretons les plus anciens pour en enrichir le vocabulaire moderne courant. Souvent, dans ses moments de loisir, au large, il jouait à l’équipage assemblé quelques airs sur la flûte, principalement des airs bretons et religieux ; bien souvent aussi, il restait seul dans ses réflexions et interrogeait muettement l’immensité qui l’entourait sans que l’équipage osât le déranger.

À Paris, il avait aussi ses moments de liberté, mais il les occupait d’une manière qui n’est pas commune à beaucoup de jeunes gens, c’est-à-dire à la prière, à l’étude, aux recherches dans les bibliothèques. Il s’intéressait extrêmement à l’histoire de son île natale et était toujours à l’affût des documents y ayant trait. Pendant tout ce temps, il espérait parfois et désespérait plus souvent de pouvoir atteindre l’objet de ses vœux : l’ordination et l’église paisible dans une de nos calmes campagnes bretonnes. C’est au cours de son service militaire, accompli comme soldat auxiliaire à Vitré, qu’il apprit qu’il devait renoncer définitivement à ses espoirs et il ne se consola jamais de leur naufrage.

Néanmoins, il était chef et soutien de famille et il ne lui fallait pas se décourager. À sa sortie du régiment, il rentra donc dans l’enseignement comme surveillant pour pouvoir préparer sa licence. Au moment où la guerre éclata il était maître-surveillant à l’école Supérieure de Commerce et d’Industrie de Paris. Il avait su, en dépit de ses abords froids et réservés, s’y attirer la sympathie de son Directeur, l’amitié et le respect de ses collègues et l’affection de ses élèves. Comme me le disait M. Wiriath, le directeur de l’École, un homme qui s’y connaît en hommes, dans un milieu où les idées religieuses n’étaient pas précisément en honneur, mais où l’on savait rendre un juste hommage aux convictions sincères, Jean- Pierre Calloc’h pratiquait sans ostentation, mais aussi sans la moindre fausse honte. Il y jouait même aussi le rôle de directeur de conscience à l’occasion ; c’est ainsi que parmi ses papiers j’ai retrouvé une lettre très curieuse d’un de ses anciens élèves, avec lequel il était resté en relations épistolaires après son départ à la guerre. Ce jeune homme y parle philosophie avec une fougue et une emphase naïves et discute les grands problèmes qui la confondent avec une amusante désinvolture ; il écrit même à son ancien maître que ce qu’il avait pris pour son système philosophique n’était, il le voyait bien d’après sa dernière lettre, que des lambeaux de scolastique et de religion ! Il serait assez intéressant de lire la réponse de Calloc’h à cette boutade du jeune philosophe.

Nous avons dit que Calloc’h était une des figures, une des valeurs du, mouvement breton. Pour bien comprendre le poète et son œuvre, il nous faut dire en quelques mots rapides ce en quoi consistent les. idées bretonnes auxquelles j’ai déjà fait allusion. Comme on le sait, la Bretagne qui ne fut réunie qu’assez tard à la France – l’absorption de l’une par l’autre n’eut lieu en réalité qu’à l’époque de la Révolution – la Bretagne, dis-je, a conservé plus que nulle autre province une originalité très accusée et une mentalité bien nettement distincte. Peuplée par une race celtique fortement attachée à ses traditions, sans toutefois être ennemie du progrès comme on le croit assez généralement, la Bretagne, ou tout au moins la Basse-Bretagne, a conservé l’héritage pré- cieux de la langue bretonne. Cette langue, apparentée de très près à celle que parlaient les ancêtres des Français, avant la conquête romaine et à celles que parlent encore aujourd’hui les Gallois comme M. Lloyd George et les Irlandais est dédaignée, ignorée par les pouvoirs publics et son emploi est même formellement interdit à l’école, ce qui est monstrueux en ces temps de liberté et de culture. Quoiqu’il en soit, la Bretagne représente en France la tradition celtique ; elle y est une lumière que la France ne peut laisser s’éteindre sans diminuer son propre éclat. Les Bretons savent mourir courageusement pour la Grande Patrie quand il le faut – Bleimor et tant d’autres l’ont bien montré, – mais l’idée celtique, l’idée bretonne que représente la Petite Patrie peut encore rendre de plus grands services que le sang breton lui-même à la France qui est, elle aussi, il ne faudrait jamais l’oublier, une nation celtique. Comme le disait le poète lui-même : « La Bretagne est un vaisseau à côté d’un autre plus grand, la France », mais pour qu’il en soit ainsi, il faut évidemment que notre pays ne soit pas étouffé par une centralisation contre nature et sottement poussée à l’excès ; il faut qu’il puisse se développer librement dans le sens où il peut atteindre au plein rayonnement de sa force, c’est-à-dire dans le sens breton, dans le sens celtique, et il lui faut pour cela conserver l’idiome si cher et si jalousement défendu par tant de générations.

Calloc’h avait donc sa place toute marquée parmi les militants bretons qui commencèrent leur ardente campagne vers les premières années de ce siècle. Il fit partie de l’ « Union Régionaliste Bretonne », puis de la « Fédération Régionaliste de Bretagne ». Il collabora également à différentes revues bretonnes, comme Dihunamb (Réveillons-nous), revue mensuelle dont l’histoire est un véritable roman de foi patriotique, le Pays Breton, Brittia, etc. Finalement, il songeait à l’établissement, pour la défense de la langue bretonne, d’une nouvelle Société de combat pour l’après-guerre, mais ne s’était ouvert de ce projet qu’à peu de personnes, craignant l’intervention intempestive de ces brouillons et de ces détraqués qui n’ont pas, hélas, plus manqué au mouvement breton qu’aux autres mouvements intellectuels. Soudain la guerre éclate ; la France, la grande patrie est attaquée ; la Bretagne n’hésite pas et les Bretons veulent partir au front : Calloc’h, quoique classé dans le service auxiliaire, voulut faire la campagne. D’après son livret militaire, elle lui compte à partir du 25 Janvier 1915 ; il fut d’abord élève-aspirant au centre d’instruction de Saint-Maixent du Ier Avril au 12 Août 1915 et fut promu aspirant le 20 Août de la même année.

À l’armée, il donna toujours l’exemple du plus beau et du plus simple courage et l’on en pourrait donner maints exemples ; à l’assaut, armé de la hache d’abordage que lui avait envoyé un ami, M. A. Colin de Larmor, il était terrible ; quand ses hommes de garde étaient trop « marmites » au poste, il prenait lui-même leur place sans dire un mot et y restait toute la nuit ; on se demande vraiment pourquoi sa nomination au grade de sous-lieutenant se fit si long- temps attendre et pourquoi il ne fut pas décoré [1].

En tout cas, le souvenir du lieutenant Jean-Pierre Calloc’h n’est pas oublié parmi ceux de ses frères d’arme qui lui survivent et ils se rappellent encore cet officier modèle, qui fut à la fois une belle intelligence, un bon soldat, un Breton et un bon chrétien. La simple énumération des livres trouvés dans sa malle d’officier après sa mort, le dépeint bien : la Biblia Sacra ; Bourru, soldat de Vauquois, de Jean des Vignes Rouges ; Gingolph l’Abandonné, de René Bazin ; l’Imitation de Jésus-Christ (en breton), le Livre du gradé, l’Histoire de M. Polly, de H.-G. Wels, l’Orestie, les Choëphores, les Euménies, d’Eschyle, Notennou diwar benn ar Gelted Koz, Ar Ouiziegez, Skiant ar Vuhezegez, ar Gelennadurez (en breton. Notes sur les Anciens Celtes, les Connaissances, la Science sociale, l’Instruction). Sonnenneu Bretoned er Morbihan (Chants des Bretons du Morbihan, en breton), voire même un de ces romans policiers qui plaisent à son esprit épris de récits d’aventures.

Calloc’h, au début, espérait bien revenir de la guerre ; il me l’avait souvent dit, mais hélas il se trompait, en effet, le mardi de Pâques 1916, alors que la nature se reprend à la vie et à l’espérance, le barde breton, frappé d’un éclat d’obus à la tête mourait à Urvillers pour la France. Ce fut une perte douloureuse pour sa mère, sa famille, ses amis ; c’en fut aussi une très dure pour la Bretagne, qu’il aimait si tendrement et pour laquelle il voulait tant faire ; avant toutefois d’aller courir les risques de la guerre, il avait eu soin de me confier un manuscrit de poésies bretonnes pour le faire imprimer au cas où il viendrait à disparaître. C’est là un pieux devoir que j’ai estimé un honneur de remplir de mon mieux et je concluerai ces lignes rapides en exprimant le vœu sincère, qui était aussi celui de Jean-Pierre Calloc’h, que ce livre puisse faire refleurir au cœur de nos compatriotes bretons l’amour de leur langue magnifique, vieille peut-être mais toujours noble et vigoureuse et que nous ne saurions laisser s’abâtardir sans déchoir et être indignes de nos pères.

Pierre MOCAER.







PRÉFACE.

Au nom du Père

Et du Fils
Et du Saint-Esprit.
Ainsi-soit-il !




A GENOUX


Sur l’air A hed an noz, air gallois[2].

Quand le soleil commence à se lever : — À genoux !
— Quelle grande joie de se jeter — À genoux ! — Devant la lumière revenue — Quelle allégresse incomparable c’est — De prier dans la douceur du matin — À genoux !

La cloche de l’Angélus sonne :
    — À genoux !
Le prêtre dit la messe
    — À genoux
Chacun en se rendant à son travail,



Journalier, matelot, ouvrier, – Toute la Création loue son Créateur – À genoux.


Le barde au matin de sa vie, – À genoux. – A voulu se prosterner aussi – À genoux. – Ô Jésus, écoutez-le, — Ouvrez toute large la porte de Votre Cœur – À la pauvre prière du barde breton – À genoux.




TROIS SANCTUAIRES,
TROIS PRIÈRES.




TROIS SANCTUAIRES, TROIS PRIÈRES

Périple. – Puisque nous ne savons aucune fin à notre misère, mon âme, baissons la tête… Et méditons.

Ce qui nous est arrivé est une vieille chose : les ancêtres la connaissaient.

Quand ils étaient lassés des horizons, ils mettaient leur barque à la mer, et ils ramaient,

Et ils allaient, avec eux les Saints de Dieu, chercher parmi les mers lointaines

Les îles lointaines de la jeunesse.

Sans doute ce n’est point au même rêve que nous cherchons un corps, non.

Mais la navigation que nous faisons il y a des années ressemble aux leurs.


Comme eux, nous avons quitté la maison, un matin ; nous avons perdu le foyer comme eux ; nous faisons cap, comme eux, vers l’Inconnu.

Et comme eux revenu du voyage merveilleux, mon âme,

Nous dirons ces îles où nous avons trouvé

Du repos… – Les églises…

I

L’île des Pauvres : église de Notre-Dame des Victoires.

Ici viennent les coupables, les sans-force, les écrasés ;

Ici l’on s’agenouille silencieux et l’on pleure sans mot dire.

C’est la maison de la Mère.

La mère a sa statue là-bas, la tête cerclée d’or au- dessus de l’autel blanc, et elle montre son Fils à la foule.

Et la foule ne voit pas la foule ; la foule a les yeux attachés sur ceux de la Mère.



Considère autour de toi. Ou as-tu vu prier comme en ce lieu-ci ?

Devant les flambeaux allumés, on entend sangloter des âmes ; ici se fait la meilleure prière, la prière des regards.

Pourquoi parlerais-je ?… Ils savent bien, tous les deux, quelle espèce de mal est mon mal.

Ils savent mes faiblesses, et mon péché, et ma honte immense,

Et que mon cœui mortel est prisonnier dans les serres du milan sombre du Désespoir.

Il n’y a pas besoin de parler à ma Mère pour qu’elle- sache. Elle lit clairement au fond de moi.

’ Je me suis jeté à vos pieds, O Mère, comme un homme ivre. Je suis ivre de chagrin, et je suis muet.

Mes yeux cherchent vos yeux, la lumière de vos yeux, la paix de votre front de Vierge.



Je ne suis plus qu’un regard devant votre regard ; mon esprit est engourdi, engourdie ma langue. Dites-moi pourquoi je suis vivant ?…

Je vous ai priée dans la jeunesse du jour et mon cœur était desséché, et la rosée de votre parole n’est pas venue.

Sous le plomb du soleil de midi, anéantisseur de toute force, je vous ai suppliée. Et votre voix ne s’est pas élevée.

Au soir et toute la nuit, je criais vers vous : corps et esprit, j’étais enveloppé de ténèbres, comme ceux qui sont morts pour toujours,

Et vous ne m’avez pas regardé…

Ô Mère, si vous ne me regardez pas, qui me regardera ? Si vous ne vous occupez pas de moi, qui le fera?

Ô Lumière, que ferais-je sans vous, si ce n’est tâtonner, quand je suis aveugle ?

Puisque je sais solitaire, que ferais-je sans vous, si ce n’est pleurer à chaudes larmes, ô Allégresse ?



Sans vous, ô Lys, que ferais-je, quand je suis péché, si ce n’est peiner Dieu ?

Peiner votre Fils….."

Elle a entendu la parole secrète, elle a lu sur mes regards.

Et maintenant je bois la paix, à satiété, à satiété.

Et maintenant je m’en irais sans souci vers les hommes ; ma main est dans la main de ma Mère,

Je suis fort.

II

L’île des Nations : basilique du Sacré-Cœur.

J’ai passé cet après-midi le seuil de votre porte, et je suis venu m’asseoir dans Votre maison sur la colline,

Cœur de Jésus !

Mais je ne Vous parlerais pas de ma lassitude : ce n’est pas pour moi que je suis en chemin.



Votre maison est le temple des nations ; je suis venu prier pour mon peuple.

Je lève mes mains vers Vous, comme celles de Moïse Votre Prophète, jusqu’à ce qu’elles se lassent et jusqu’à ce qu’elles tombent ;

Et entre mes lèvres ma voix tremble.

Vous aviez ouvert un sillon au couchant du vieux monde, un sillon sur la mer.

Et dans ce sillon Vous aviez semé des Celtes.

Là étaient les meilleurs grains, et Vous preniez chaque année

Une poignée d’entre eux pour les semer par l’univers.

Les uns tombaient dans les rochers, et ils mouraient ;

Les autres tombaient dans les épines, qui les étouffaient ;

D’autres dans la terre labourée…

Les fils de ma race étaient Vos grains, et en chaque terre où vous les semiez Page:Calloch - A Genoux.djvu/51 Page:Calloch - A Genoux.djvu/52 Page:Calloch - A Genoux.djvu/53 Page:Calloch - A Genoux.djvu/54 Page:Calloch - A Genoux.djvu/55 Page:Calloch - A Genoux.djvu/56 Page:Calloch - A Genoux.djvu/57 Page:Calloch - A Genoux.djvu/58 Page:Calloch - A Genoux.djvu/59 Page:Calloch - A Genoux.djvu/60 Page:Calloch - A Genoux.djvu/61 Page:Calloch - A Genoux.djvu/62 Page:Calloch - A Genoux.djvu/63 Page:Calloch - A Genoux.djvu/64 Page:Calloch - A Genoux.djvu/65 Page:Calloch - A Genoux.djvu/66 Page:Calloch - A Genoux.djvu/67 Page:Calloch - A Genoux.djvu/68 Page:Calloch - A Genoux.djvu/69 Page:Calloch - A Genoux.djvu/70 Page:Calloch - A Genoux.djvu/71 Page:Calloch - A Genoux.djvu/72 Page:Calloch - A Genoux.djvu/73 Page:Calloch - A Genoux.djvu/74 Page:Calloch - A Genoux.djvu/75 Page:Calloch - A Genoux.djvu/76 Page:Calloch - A Genoux.djvu/77



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SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE
Dédié à mon ami R. Le Roux
(Meven mordiern)
en souvenir des jours passés.

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LA VEILLÉE DANS LES TRANCHÉES

PRIÈRE DU GUETTEUR

7-27 Septembre.



Les ténèbres pesantes s’épaissirent autour de moi ; — Sur l’étendue de la plaine la couleur de la nuit s’épandait, — Et j’entendis une voix qui priait sur la tranchée : —— O la prière du soldat quand tombe la lumière du jour.

« Le soleil malade des cieux d’hiver, voici qu’il s’est couché ; – Les cloches de l’Angélus ont sonné dans la Bretagne. – Les foyers sont éteints et les étoiles luisent : — Mettez un cœur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine. Page:Calloch - A Genoux.djvu/240 Page:Calloch - A Genoux.djvu/241 Page:Calloch - A Genoux.djvu/242 Page:Calloch - A Genoux.djvu/243





LETTRES CHOISIES


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Lettre adressée à M. Pierre Mocaër.

Saint-Maixent, le 15 Juillet 1915.
Cher ami,

J’apprends par l’Action Française d’hier que vous venez, au cercle de Lorient, de faire une conférence sur le Nationalisme breton. Félicitations. Si vous avez écrit cette conférence, je serais bien heureux d’en avoir communication [3]. Je vous la renverrai, avec annotations s’il y a lieu. Comme je ne suis pas sûr de revenir de la guerre, je partirai heureux si j’ai pû m’expliquer et m’entendre définitivement là-dessus avec vous.

En même temps, si vous pouvez me donner des nouvelles des amis à la bataille, cela me fera plaisir. Nous sommes hors du monde ici ; on ne sait rien de la Bretagne.

Notre examen commence le 27 Juillet, paraît-il, pour se terminer le 10 Août. Je serai donc donc à Lorient, je l’espère, entre le 10 et le 15. Pourrions-nous nous rencontrer ? J’aurais à vous confier en dépôt un modeste manuscrit (une trentaine de poésies bretonnes) à publier au cas où je ne reviendrais pas. Si je reviens, je vous le reprendrai et m’occuperai moi-même de la publication. Ce sera tout ce qui restera de moi au cas où je laisserais ma peau dans l’aventure.

J’ai été très affecté de la mort d’Ely-Monbet. C’est une grosse perte pour nous, une perte irréparable [4].

F… n’a pas bougé de Paris. R. Le Roux a été appelé dans le service auxiliaire. Il est à Majic-City. Que devient P… ? Pas de nouvelles depuis quatre mois bientôt.

Kenevo, car je n’ai pas grand temps. À bientôt de vos nouvelles.

Hou kilé karanteus é Doué ha Breiz [5].

J. CALLOCH.



A M. Pierre Mocaër.

Lorient, le 13 Août 1915.

Cher ami,

Je suis de retour au dépôt, c’est-à-dire à Groix. Huit jours de permission. Je quitte Lorient pour Nantes, le 24 Août, à 1 heure 1/2. Pourrai-je vous voir d’ici là ? — De préférence vers la fin de la semaine (prochaine), ou bien mardi en huit. Comme vous voudrez. Je vous confierai le pauvre « dépôt » que je vous remercie de vouloir bien accepter.

Merci de vos brochures. Reçues, avec votre lettre, comme nous préparions l’examen, je n’ai guère eu le temps de vous faire mon compliment avant aujourd’hui. Pourriez - vous disposer d’un second exemplaire en faveur de R. Le Roux ? Votre étude sur l’enseignement au Pays de Galles [6] l’intéressait fort. La préface de Loth, résumé des idées que celui-ci nous exposa longuement à tous deux, lui fera plaisir aussi. Si vous voulez je me chargerai de l’expédition.

Été chez M… Personne. Où est-il ? Et D… ? Serai bien heureux de vous voir avant de partir. Si les jours que je vous indique ne vous arrangent pas, indiquez d’autres.

A bientôt.

D’oh a galon é Doué ha Breiz [7]

J. CALLOCH. A M. René Le Roux.

Aux Armées, le 30 Août 1915.

Cher ami,

J’ai eu un bon début. Aussitôt arrivé on m’a affecté à une compagnie qui se trouvait en première ligne et je suis allé la rejoindre à travers les boyaux. Rassurez-vous : ils sont profonds, je puis m’y promener debout sans être vu [8].

Les tranchées sont bien installées. J’avais pour moi tout seul un petit gourbi où j’étais heureux comme un roi. Un lit de camp, une planche pour table, et une vraie chaise. Quand il pleut on est à l’abri. C’est rustique et charmant.

Je n’y ai passé que quarante-huit heures. C’était le tour de mon régiment de venir au repos pour dix jours, après trois semaines de tranchées. De sorte que je vous écris de ….. ma chambre, une chambre que j’ai louée dans le village où nous cantonnons, et je suis là comme à la maison, avec tout le nécessaire. Ici ce n’est déjà plus la guerre. Cependant on entend toujours le canon.

Je suis avec des Bretons de Cornouailles, de bons gars. Quelques mauvaises têtes, dont l’un, engagé volontaire de la classe 1874, a fini par se faire citer à l’ordre après avoir frisé le conseil de guerre. A M. Pierre Mocaër.

Forêt de C…, le 2 Septembre 1915. Cher ami,

Excusez le pauvre papier. Er brezel [9].

Peu de nouvelles à vous donner. Je n’ai passé encore que 48 heures en première ligne. C’était le tour de mon régiment de venir au repos pour 10 jours. Nous repartons le 7 pour un secteur voisin.

Mon repos consiste à venir toute la journée tous les jours dans la forêt, surveiller une corvée de bûcherons qui abattent des arbres et en font des rondins de 3 mètres pour les tranchées. Encore un métier que j’aurais fait, en plus des autres.

La forêt est splendide. Les feuilles mortes portent à la rêverie ; les vertes parlent de l’espérance et de la Celtie. En ce moment je suis assis sur une pierre au pied d’un gros hêtre. Les hommes travaillent. Alors je pense à vous.

Si vous avez passé par l’imprimerie, on a dû vous remettre, empaqueté par mes soins, le manuscrit dont je vous parlais. Je n’ai pas eu le temps de transcrire les cantiques. Si je ne reviens pas c’est une corvée qui vous incombera. Aussi bien j’espère, – je ne sais du reste pas pourquoi, – revenir.

Raté à Nantes l’occasion de faire connaissance avec votre courtier maritime [10]. Lui ai écrit, sur la demande qu’il a chargé un de mes camarades de me faire.

J’ai la tête vide ce soir. Quand je serai dans les tranchées, si nous avons la paix comme la dernière fois, – ce que je ne crois pas, enfin à mon premier moment de liberté spirituelle, – je vous expliquerai ma façon de concevoir notre nationalisme. Je crois que nous nous entendrons facilement sur tous les points. Kenevo. Donnez-moi de vos nouvelles. Toute lettre, à la guerre, fait du bien. Souvenez-vous en parfois pour moi. D’oh a greis kalon é Doué ha Breiz [11].

J. CALLOC’H.

P. S. – « Ar henteu er brezél ». C’est un petit carnet de notes en breton de Vannes que je fabrique à mes heures de loisir. Encore quelque chose qui vous reviendra, si je dégringole. Ce sera à ajouter à mon petit livre.

BLEIMOR.



A M. Achille Colin.

Des tranchées, le 23 Septembre 1915.
Cher Monsieur,

Votre lettre n’a fait que me donner plus de regrets encore de n’avoir pu causer avec vous, soit à Lorient, soit à Nantes. Fasse Dieu que l’occasion se représente, je vous assure que je la saisirai avec joie par la crinière. Et si je reviens de cette guerre, on tâchera de vous redonner des foules à remuer. Nous en reparlerons. Voire âge ne fera que vous donner plus d’autorité.

La Bretagne d’après la guerre ne sera pas tout à fait la même qu’avant. Il y a un fait nouveau. Notre peuple a pris conscience de sa valeur ; il est redevenu fier d’être Breton. Croyez-en un témoin. Avant d’aller au front j’étais parmi les marins et les paysans du Vannetais ; ici, dans la tranchée, mes gars sont tous de Cornouailles. Partout j’ai recueilli la même impression réconfortante pour nos cœurs de patriotes. Le sentiment national est réveillé. A nous de souffler dans ce foyer, d’alimenter cette flamme. Fécondée par le sang et les larmes notre terre est bonne pour les bonnes semences. Si les semeurs le veulent, la moisson sera merveilleuse.

Un plan d’action immédiate après la guerre, je vous l’exposerai plus tard. J’ai déjà eu l’occasion d’en dessiner les grandes lignes avec Mocaër. 11 faudra agir dès la cessation des hostilités afin de ne pas laisser la Belle se rendormir. Avec de la bonne volonté et de la ténacité nous[12] arriverons. Il faut que nous arrivions.

Je suis pressé, ayant d’autres lettres à faire. Il fait nuit. Des balles errent dans le bois, que la lune nouvelle éclaire curieusement. Les canons causent- Des mottes de terre contre ma porte à l’instant : une bombe vient d’éclatef à quelques dix mètres. On a l’habitude ; on s’en f…

Et j’ai confiance en Dieu qui me garde.

En attendant, continuez d’apprendre la vieille langue, et croyez-moi

Votre tout dévoué é Doué ha Breiz.

BLEIMOR.



A M. Lucien Douay.

Au bivouac, le 29 Septembre 1915
Cher Lucien,

Merci de votre dernière carte, qui m’a bien fait plaisir. Peut-être celle-ci est-elle la dernière que je vous écrirai avant longtemps. Oh ! je ne sais rien de précis. Nous n’avons pas d’ordre jusqu’à présent. Mais si vous avez eu la joie de lire les communiqués sur les affaires de Champagne et d’Artois, vous comprendrez aisément que nous pouvons être d’un moment à l’autre, appelés à l’honneur de marcher. Quel beau jour ce sera !

Un frémissement de joie court les tranchées, quand nous recevons, – un jour avant les civils – des précisions sur notre offensive. On a hâte de sauter aussi le parapet et d’aller s’établir en face, – le plus loin possible, en face. Fasse Dieu que ce soit bientôt !

Au revoir, Lucien. Faites un bon soldat, bien disci- pliné, même quand vous ne comprendrez pas. Et s’il arrivait que je ne vous écrive plus jamais, souvenez-vous de moi, parfois, parce que jusqu’au dernier moment j’aurai été

Votre tout ami.

J. CALLOC’H

A M. Achille Colin.

Le 12 Octobre 1915

Cher Monsieur,

Je vous disais dernièrement que les hommes de chez nous, depuis la guerre, avaient repris conscience de leur nationalité, de leur race, et qu’ils sont fiers désormais d’être des Bretons. Comment cela s’est-il passé ? C’est très simple.

L’officier a besoin de ses hommes, en campagne, et de leur moral. Pour maintenir ce .moral à la hauteur nécessaire, il faut qu’il leur parle. Et que leur dire ? Les exploits, la valeur de leurs ancêtres ; les exploits, la valeur de leurs frères des autres régiments bretons ; leurs exploits à eux aussi, au cours de cette guerre. Cela donne aux hommes l’orgueil d’appartenir à une nation brave entre toutes, (c’est l’important pour après la guerre) et la volonté d’en rester dignes (c’est ce que cherche l’officier). Pour peu que les militants du nationalisme breton qui survivront à la tuerie sachent exploiter ces sentiments en faveur de la Bretagne, ils iront vite.

Comment s’y prendre ? Je vous ai parlé d’un « plan d’action » après la guerre. C’est un bien grand mot. Les circonstances avant tout, décideront de la conduite à tenir. Néanmoins j’ai dit ceci â Mocaër :

Aussitôt la paix signée, que l’on fasse circuler en Bretagne une sorte de pétition au gouvernement, demandant l’enseignement de la langue et de l’Histoire de Bretagne dans toutes les écoles secondaires et supérieures de toute la Bretagne. Les signataires de celte pétition ? Tout le monde, mais avant tout les soldats, ceux qui auront versé leur sang pour la France, officiers, sous-officiers, simples soldats et marins. Rappeler les blessures, les citations, les morts. L’envoyer, cette pétition, au gouvernement et à chaque député et sénateur, mais aussi à tous les journaux, bretons et parisiens. Entre nous, je ne crois pas qu’elle obtienne de réponse des pouvoirs, mais ce sera une excellente occasion de faire de la publicité, du bruit. II nous en faut à tout prix : pas de réussite sans cela. 11 faudra crier fort, hurler, rugir. Petit moyen pour une grande cause, mais l’esprit de notre âge est petit. Il faut se mettre à sa portée. Qjiand la partie dirigeante de l’élite française sera bien convaincue de ceci : que la langue des héros bretons, celle qu’ils parlaient à Dixmude, en Champagne, en Artois en se lançant vers les assauts mortels, il est juste et convenable qu’elle soit enseignée dans leurs écoles, – notre cause sera gagnée. Mais voilà : il faudra profiter de l’état d’esprit d’après la guerre qui ne sera probablement plus le même cinq ans après. Il faudra agir tout de suite.

Donc pétition, et agitation de cette pétition. Agitation non pas d’un jour, ni d’une semaine, mais sans limites dans le temps, la plus longue possible, la plus puissante possible. Vous comprenez. C’est pour créer un rassemble- ment, pour attirer les bons esprits autour de la question. Examinée de bonne foi, la question bretonne serait vite résolue.

La guerre est un atout dans notre jeu. Un autre ce sera l’affaire de l’Alsace-Lorraine. Revenue à la France, cette province ne pourra pas être soumise au même régime que les autres, sous peine de lui faire regretter les jours où elle fut allemande. Lois antireligieuses, centralisatrices, « unilinguistes », ils ne comprendraient pas si on leur jetait tout cela à la tête. Elle aura des privilèges, l’Alsace, sur tous ces chapitres, puisqu’elle les avait auparavant. Sa langue sera enseignée dans ses écoles. Et tout cela sera très bien. Nous l’approuverons, nous l’aiderons au besoin à obtenir ou plutôt à conserver ces biens – et nous réclamerons des Pouvoirs le même traitement pour nous. Il y aura, à notre avantage, que nous nous serons fait casser la figure pour reconquérir l’Alsace à la France et la liberté à l’Alsace. Par conséquent la position sera très bonne. L’exploiter habilement.

Ne jamais oublier, du reste.que l’œuvre primordiale, la plus urgente, ce sera d’assurer le salut de la langue. Si nous perdons notre langue, en vingt-cinq ans la Bretagne sera devenue une banale région française, ou plutôt cosmopolite, ayant perdu tout caractère. Si nous la sauvons, le reste nous sera donné par surcroît : autonomie administrative, économique, religieuse, etc.. Tout cela sera facile à conquérir quand nous aurons conquis l’école, c’est-à-dire l’âme des enfants, Il n’y aura qu’à avancer la main et à prendre.

Les Breuriez ar Brezoneg [13] du Vannetais et du Trécor, dont Mocaër vous aura parlé sans doute, étaient avant la guerre (avec le théâtre) le seul champ d’action fécond que nous possédions. La guerre est survenue juste au moment où, de concert avec mon maître M. Loth, professeur au Collège de France, et diverses autres personnalités, nous allions élaborer une organisation destinée à étendre ce champ d’action. Mais, si je vis, cela reviendra sûrement sur l’eau à la fin des hostilités. Si je meurs, j’espère que d’autres s’empareront du projet et feront tout pour l’exécuter. Si la chose vous intéresse, vous pourrez, quand vous reverrez Mocaër, lui demander communication de mon petit manuscrit de poésies bretonnes. Poésies religieuses, pour la plupart, destinées à être publiées après la guerre.

Une poignée de main à la bretonne et veuillez, cher Monsieur, me croire

Votre bien cordialement dévoué CALLOC’H.

A M. Lucien Douay.

Aux tranchées, le 10 Novembre 1915

Cher Lucien,

Aimez-vous la musique ? Si oui, vous auriez eu des joies aujourd’hui, en supposant qu’on vous ait envoyé me rejoindre à temps pour assister à îa chose. La chose, c’est un bombardement. 75, 80 de montagne, 90, 95, 105, 150 et pièces lourdes et crapouillots, tout ce monde là s’est mis à chanter vers onze heures. Une chanson française bien entendu. Mais il y en a une boche aussi, la réponse, qui comporte plusieurs couplets tout comme l’autre. Celui du 77, par exemple, du 75, hélas ! aussi, car ils nous en prirent quelques-uns, voici un an ; celui du 88 autrichien, bon ténor ; le cafouillis du 150, qui n’éclate pas ; le roulement du 210 ; les points d’orgue épouvantables du fameux minenwerfer. (Ah ! si nous le connaissons, celui-là !) Tout ça fait un ensemble de sons assez réussi, sous un ciel de pluie froide, dans un décor de terre remuée pleine de cadavres, de fils de fer barbelés et de rats. J’étais précisément, lorsque votre bonne lettre m’advint, en tram de terminer un rapport sur les dévastations nocturnes auxquelles ce dernier genre d’animaux se livre dans mon secteur.

20 Heures. – J’ai dû vous quitter, Lucien. Un pan de ma tranchée s’est écoulé vers deux heures, au moment où les canons s’étaient tus. Il a fallu aller examiner la question et diriger la réparation. Cela s’est fait petit à petit. Puis j’ai dîné, fait un bout de causette, décrotté mes godillots, et me voici à vous. Justement le bombardement vient, comme par hasard, de recommencer. I! était écrit que je vous écrirais au son de la musique !

Des obus pleuvent tout près, tout près. S’il en tombe un sur mon gourbi, cette lettre sera vite finie. Mes « murs » de terre tremblent sous les rafales. Demain il y aura du travail encore, dans ma tranchée. Nous sommes les castors, nous autres, qui rebâtissons sans cesse l’abri détruit. La guerre est la grande école de la patience.

Mais quelle vie splendide ! Savoir que chacun de vos pas, chacun de vos gestes, chacune de vos sueurs mérite à la Patrie un morceau de Victoire, de la victoire définitive, quel réconfort ! La guerre ennoblit. Les gens de l’arrière s’inquiètent parfois de notre « moral ». C’est très simple :. en fait de moral, mes Bretons ne savent même pas qu’ils en ont un. Ils grognent bien parfois, alors je les eng….. en breton. Mais ils travaillent toujours. Ceux qui reviendront de cette guerre nous créeront une race magnifique.

N’empêche que j’aime autant savoir que vous ne serez pas incorporé avant Mars. Comme cela vous éviterez l’hiver des tranchées, dont on n’a pas la moindre idée quand on n’y est pas. Mais aussi vous ne connaîtrez pas la jubilation intense d’être un monceau de boue, de disputer aux rats un peu de pauvre sommeil, de regarder en face la mitraille boche, d’eng…… la misère, et de s’en f…..

Allons, je me couche, car je suis de ronde à 3 heures. Je n’ai rien répondu à vos questions ? Bah ! Un s’en chargera qui me vaut bien : le temps. Et nous sommes de revue. En attendant je vous aime bien tel que vous êtes, – et je vous connais mieux que vous ne pensez. Bonsoir Lucien.

Votre tout ami : CALLOC’H.

Cela m’a fait de la peine d’apprendre la mort de Lajoinie. Un brave garçon et bon camarade.

Deutschland unter alles ! Ils sont essoufflés déjà, leurs canons. Allons, tant mieux ! Aussi bien, peut-être vont-ils recommencer tout à l’heure. On s’en f… 9 h. 15, non 21 h. 15. Je me fourre dans mes « draps ». Ce seraient de sales draps, si j’en avais ! car on on a de la boue aux bottes. Mais on n’a pas de draps, et puis on s’en f…

Kenevo, Lucien.



A M. René Le Roux.

En campagne, le 28 Novembre 1915
Cher ami,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Gelées, glaces, neige, les fourriers de l’hiver nous visitent. Il fait bien froid dans les gourbis, malgré que nous les enfumions méthodiquement. Enfin on a touché sur et sous-vêtements d’hiver, et les poilus n’ont pas besoin qu’on leur envoie du courage de l’arrière. Ils en ont. Belle race, nos Bretons. Ce sera un livre splendide, celui qui racontera leur guerre. Si nous en revenons, il n’y aura plus de misère pour nous abattre, car nous les aurons connues, et domptées — toutes.

Kenevo. Et bonne santé…… J’écrirai à Vallée [14] le mois prochain. Ce soir il faut que je dorme un peu.

D’oh a greis kalon e Doue ha Breiz


A. M. Lucien Douay.

Le 28 Décembre 1915
Cher Lucien,

Votre bonne lettre m’est arrivée comme j’arrivais de permission. Je ne veux point tarder à vous remercier de toutes les gentilles choses que vous y aviez mises pour moi. J’ai espéré, un moment, pouvoir vous joindre à mon passage à Paris ; mais c’était un matin de pluie torrentielle et je ne savais guère où vous aller chercher. Du reste je n’ai pas eu le temps de faire de visites.

Eh oui, je suis retourné vers les villages, après quatre mois. J’ai passé huit jours dans cette région mystérieuse que nous dénommons, d’ici, « l’arrière. » D’étranges habitants, ornent ces contrées. Ils ont bâti leurs gourbis à même le sol, sans creuser ; ils ne font point usage de tranchées ni de boyaux ; il n y a pas de petits postes devant les fermes. Le fil de fer barbelé, ils ne l’emploient que dans des proportions ridicules ; ils ne comprennent pas la nécessité des feuillées ! Ces peuples arriérés, la nuit, couchent en des lits faits d’étoffes et de plumes, où l’on a mille peines à s’endormir ; ils omettent régulièrement, chaque soir, d’accomplir le rite traditionnel chez nous, et qui est de suspendre le pain avec un fil de fer au plafond de la cagna ; ils ne donnent point le sou réglementaire au poilu qui leur rapporte un rat mort… Ces mœurs inacceptables[15] m’ont dégoûté très vite et j’ai abandonné à leur triste sort les naturels de ce pays, leur prédisant, s’ils continuaient, les pires catastrophes. Ils n’ont point paru me comprendre…..

Lucien, j’ai revu le visage de ma Patrie, triste sous le ciel gris de l’hiver. Les deuils en avaient assombri encore les beaux traits et si j’avais pu l’aimer avec plus de passion que jadis, c’est maintenant que cela serait venu. J’ai revu les côtes hautaines, les ports et les îles, – mon île. Qui voit Groix voit sa joie, dit un proverbe. Certes. Mais il ne m’a fallu que quelques jours pour comprendre que ma joie à moi était restée sur ce plateau d’argile et de boue où nuit et jour, avec mes poilus, je monte la garde au front de la France. Nous sommes gais, ici. Là-bas tout me semblait triste à la mort, et les maisons, et la chanson de la mer, et la plainte des barques. Ils sont là les gentils dundees, alignés dans un coin de la rade, poignants à voir dans leur abandon. Car on sent qu’ils attendent, eux aussi. Ils attendent depuis des mois et des mois les matelots aux terribles carrures qui les menaient jadis crever le ventre des tempêtes, sur les routes incomparables de la mer d’Occident. Combien ne les reverront jamais ? Vue de l’arrière, la guerre est dure infiniment.

Ici aussi, parfois. Un chagrin m’attendait à mon arrivée : un de mes hommes, blessé mortellement par un schrapnell en travaillant dans la tranchée, est mort le jour de mon retour. Deux autres, blessés. Ce sont mes premières pertes depuis que je suis là. Il a été dur ce Noël.

Voici donc que vous allez être soldat. C’est un terrible métier en ce moment-ci, mais c’est si beau ! Grandeur et Servitude ! En bas de l’échelle, c’est la servitude qui apparaît surtout, vous le sentirez comme tous. Alors, quand on est de taille, on élève ses pensées au-dessus de ce qui est corvées, vexations, injustices, pour songer à la souffrance de la Terre envahie. Vous serez de taille, j’en suis sûr.

Pour être admis à suivre un cours d’élève-aspirant, il faudra vous adresser au bureau de votre compagnie. Sans doute il paraîtra au rapport une note à ce sujet ; on demandera des candidats, et vous n’aurez qu’à donner votre nom. Un petit examen de « culture générale », dans quelque terrain vague entre le certificat d’études et le brevet élémentaire, et vous serez admis à suivre un peloton. Là il faudro vous distinguer, ce qui ne sera pas difficile. L’examen d’entrée comporte des interrogations écrites en géographie, histoire de France et arithmétique. Celui de sortie ne porte que sur des matières militaires qu’on vous fera étudier. Écrivez-moi dès votre incorporation. J’aurais bien aimé qu’on vous envoie dans l’artillerie, où l’on est beaucoup moins exposé. L’infanterie est l’arme du sacrifice, et c’est une des raisons pour lesquelles j’aime bien mes soldats.

Bonne année, cher ami. La formule bretonne c’est : « Bonne année, bonne santé et le Paradis à la fin de vos jours », où tous les bonheurs essentiels se retrouvent. Je vous les souhaite, en vous donnant, du champ de bataille, l’accolade du frère d’armes aîné.

Au revoir, Lucien,
CALLOC’H.



A M. Achille Colin.

31 Janvier 1916.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Certes, il faudra, après la guerre, faire quelque chose pour la Bretagne et sa langue.

Si je dois mourir dans mes bottes, ici ou là avant la fin, l’un de mes plus grands chagrins, en mourant, sera de ne pouvoir donner mon effort avec les autres, sous le drapeau breton. Mais que la volonté de Dieu s’accomplisse. Il n’a besoin de personne pour mettre la Bretagne debout.

Mais l’heure passe, et j’ai des revues à passer à ma section.

CALLOCH.



A M. Lucien Douay.

Le 4 Août 1916.
Lucien,

Une page pour vous, sur mes genoux, avec ma Bible comme sous-main.

Notre division n’a eu que peu de pertes et le corps d’armée est toujours en ligne. Sans doute irons-nous au grand repos après les attaques qui viennent. Les survivants pour un mois ou deux, et les morts, pour toujours.

Je suis remis maintenant des fatigues des premiers jours. Prêt pour les nouvelles vagues. C’est beau, un départ pour l’assaut. Nos Bretons ont été splendides. Sans enthousiasme, sans Marseillaises, en silence, bien alignés, au pas. Des fusants ont éclaté, des mitrailleuses se sont mises à crépiter ; cela ne troublait point leur calme surnaturel. C’était si beau que je n’en pouvais plus, – et je crois bien que j’ai pleuré. Ah ! les vaillants !

C’est une belle aventure, Lucien, de coucher, un soir de victoire mort ou vivant, sur des positions arrachées aux mains de l’ennemi. Il n’en est guère qui la vaillent.

Vu ce qu’ils ont fait à Lille, les bourreaux boches. Soyez tranquille : ils paieront tout. Si je puis sans accrocs arriver au corps à corps, ma hache et moi, mon ami, ferons de notre mieux pour vous venger.

J’ai une hache, oui. Moi seul, du reste. J’ai voulu essayer l’arme de mes ancêtres corsaires. Elle n’est point trop lourde pour mon bras. J’en suis satisfait.

Au revoir, Lucien, bientôt, – demain sans doute, — nous allons revoir le visage de la Mort, dont le décharne- ment n’effraie point les Bretons

« Car dans les orbites vides
De l’Ankou (la Mort) ils voient
Les yeux divins du Crucifié ».

Maintenant beaucoup tombent et tomberont dans ces champs-ci- Si mon tour vient de me coucher pour toujours, de payer de mon sang la victoire de mes frères, ne me plaignez point ; il est bien de mourir ainsi- Songez que je serai tombé….. pour la délivrance de notre Terre, et puis pour la Beauté du Monde. Pour maintenir la douceur des horizons français, auquel le dandinement de ces soudards balourds enlèverait toute délicatesse et toute grâce. Et puis pour la Gloire bretonne !

Mais ne songez pas à moi vainement – à quoi bon ? priez pour moi, quand vous saurez. Cela viendra. Cela vient toujours pour les âmes droites et fières, comme celles que j’aime en vous.

Cher Lucien, je suis
Votre tout ami
CALLOC’H.

Et la photo promise ?



A M. René Le Roux.

Le 13 Août 1915.
Cher ami,

Que devenez-vous ? Je crois vous avoir adressé une carte il n’y a pas longtemps, – courte, car je n’écris plus guère. Ce n’est pas commode d’écrire dans nos trous étroits, où l’on trouve à peine place à se coucher.

Vous avez dû voir sur les journaux qu’il y avait eu quelques petites bagarres dans la Somme. Sommes là depuis deux mois : préparation, attaque, consolation….., et çà recommence.

Le régiment n’a eu que peu de pertes. Au début il n’y avait pas grand’chose devant nous. Ce n’est pas comme maintenant. Maintenant, ils tirent autant que nous. Ce n est pas très folâtre, mais on s’y fait vite. La vie que nous menons !

Nous serons relevés bientôt sans doute. Si je ne suis pas démoli d’ici là, ce sera la permission. Bien gagnée, je vous assure.

Je croyais avoir gagné autre chose aussi : mon galon d’officier. C’était l’avis de mon Commandant de Compagnie, de mon chef de bataillon. Ce n’a pas été celui du Colonel du 219e, qui….. m’a mis au rancart. Je suis un civil, et je m’en fiche, mais tout de même…. Enfin !

Rien de neuf par ailleurs. Dites-moi où vous êtes et comment vous allez. J’en serai heureux.

D’eoc’h a wir galon é Doue ha Breiz
BLEIMOR.



A M. Paul Wiriath.

Le 4 Janvier 1917.
Monsieur le Directeur,

Je suis un peu en retard pour vous adresser mes vœux de nouvel an. C’est que tous ces jours-ci j’étais en première ligne, où nous avions du travail par dessus la tête, et peu de sommeil. Mais croyez-bien que pour être tardifs, ils n’en seront pas moins sincères.

Rien de nouveau chez nous. Nous travaillons et nous veillons, dans tous les agréments de l’hiver : eau, boue, neige. Cette charmante existence finira-t-elle en 1917 ? C’est le secret de Dieu. Nos poilus, quant au reste, acceptent leur misère d’un cœur égal. C’est vraiment une race admirable, celle qui tient la tranchée.

Bientôt nous déménagerons, pour aller voir en face. Car nous marchons encore en tête du prochain quadrille. Tant mieux ! Puisque c’est la guerre, faisons-la sérieusement.

Pièce à pièce, la machine britannique se monte. Ce sera quelque chose de très romantique, au printemps prochain. Une artillerie merveilleuse.

Je vous serais reconnaissant de transmettre mes meilleurs vœux à MM. Dupuis et Etevé.

Veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l’expression de mes sentiments respectueux.

CALLOC’H.




A M. René Le Roux.

Le 20 Février 1917.
Cher ami,

J’ai bien reçu la lettre et la brochure. Merci. Les Notennou [16] m’ont rappelé les bons jours d’étude d’autrefois, qui ne reviendront peut-être jamais.

Vos achats sont extrêmement intéressants. J ai lu, étant à la caserne, le livre de M. l’Abbé de Tourville. Autant qu’il m’en souvienne, il n’est pas tendre pour les Celtes. Arthur y faisait figure de « roitelet barbare». Évidemment, il y a de cela, mais ce n’est pas une raison pour ne pas s’arrêter à aucun autre de ses traits. Ce disciple de Le Play s’accorde du reste avec Demolins dans son mépris pour notre caractère. Et il ne me paraît pas possible de le suivre en cela.

Si j’avais prévu que vous me reparleriez de 1 éducation américaine, j’aurais découpé dans quelque journal du mois passé une interview d’Edison où il était précisément question de cela. Edison se plaignait de l’exclusif utilitarisme de cette éducation. Je ne vous cache point que cela m’a plu. Certes, il y a des réformes à faire dans notre système, mais je le verrais avec peine disparaître entièrement pour céder la place à un autre où serait bannie toute formation de l’âme et du goût. Une chose à remarquer c’est que l’Amérique n’a guère produit d’artistes, à cause de son système d’éducation. Maintenant, il est vrai que le nôtre dirige trop de jeunes gens, dont beaucoup n’ont point d’aptitudes, de ce côté-là. La meilleure méthode serait une fusion du système américain et du nôtre, bien difficile du reste à réaliser.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

D’oc’h a galon e Doue ha Breiz.
BLEIMOR.




À M. Paul Wiriath.

26 Mars 1917.
Monsieur le Directeur,

C’est une fatalité. Il faut que je m’excuse d’avoir passé Paris sans vous rendre visite. Et pourtant ce n’est point ma faute. Mon régiment s’est déplacé. Il a fallu que j’aille deux fois ce jour-là au Bourget pour savoir où rejoindre, et tous mes plans de séjour à Paris furent ainsi bouleversés. J’espère avoir plus de chance la prochaine fois. Mais quand, maintenant ?

J’habite un pan d’église, dans un village dont toutes les maisons ont été incendiées ou détruites par les explosions. Sans ombre de motif, du reste ; simplement le plaisir de détruire. L’Église était toute neuve, 1912. Ils l’ont fait sauter en s’en allant. Seul, un grand Christ, sur un pan de mur, demeure intact parmi les ruines. Et ce symbole m a plu. Cette église-la ressemble assez à l’Europe d’aujourd’hui.

Mais quand nous irons chez eux ! Maintenant, c’est absolument nécessaire que nous y allions, ne fut-ce que pour leur faire payer cela, je n’ai jamais vu mes tranquilles Bretons dans un pareil état de fureur et de dégoût. Les quelques Boches qui leur sont tombés sous k main s’en sont ressentis. Ils le méritaient. Ces gens-là sont de simples brutes.

Avec tous mes regrets encore, veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l’expression de mes sentiments respectueux.

J. CALLOC’H



À M. René Bazin.

Le 27 Mars 1917.

Monsieur, J’ai à peine commencé la lecture de Gingolph à cause de nos déplacements, et ne puis donc vous en écrire. Ce sera, j’espère, dans quelques jours.

Mais je ne veux point attendre davantage pour vous remercier de la bonté de votre accueil. Aux temps passés, le barde, pour remercier, chantait une chanson. Je vous envoie donc une fin de poème, celui que j’aime le mieux parmi le peu que j’ai écrit [17]. Non point à cause de la forme, mais à cause du sujet. Cette chapelle des Bénédictines, que j’ai connue grâce aux livres de Huysmans, est le lieu du monde où j’ai le plus pleinement goûté la paix.

J’habite, en région délivrée, un pan d’église. Elle était en briques, et toute neuve. Une ruine maintenant. Seul, dressé sur un mur entouré de décombres (ornements sacrés, candélabres, poutres, bancs, pierres), un grand Christ est resté intact. J’ai aimé ce symbole. N’est-ce point l’Europe d’aujourd’hui, cette église-là ?

Ceux qui n’ont point vu ne sauraient se faire une idée de la désolation d’ici. Des villages entiers ont été littéralement rasés par ces brutes. Pour une fois, les journaux n ont pas exagéré, ils ne pourraient. Maintenant je souhaite que nous allions chez eux, pour détruire aussi. De pareilles choses appellent le talion, sans plus.

Veuillez, je vous en prie, présenter mes remerciements respectueux à Mme Bazin pour l’aimable invitation qu’elle a bien voulu me faire de revenir. Je tâcherai. Parce que je suis un sauvage, une telle promesse me coûtait avant que je sois allé chez vous. Maintenant ce n’est la plus la même chose.

Veuillez, Monsieur, agréer l’expression de mes sentiments respectueux.

CALLOC’H.



À M. René Bazin.

5 Avril 1917.

Monsieur, j’ai lu Gingolph. Son enfance fut un peu la mienne : courir la côte, chercher des vers pour aller à la pêche, ces souvenirs en foule, et je l’en ai aimé davantage. Cette race boulonnaise est proche de la mienne, par les côtés « mers » tout au moins. Seulement, vous n’entendrez jamais un marin breton proférer qu’il aime la mer.

Les navigations de nos harenguiers ressemblent à celles de nos thoniers, de nos chalutiers. C’est une école rude, aussi forme-t-elle de rudes garçons, au physique et au moral. Au point de vue chrétien, les hommes chez nous sont d’extérieur assez froid, souvent. Mais quand on a pénétré leur âme, quelle profondeur de Foi ! Je ne l’ai jamais rencontrée hors de Bretagne. Peut-être écrirai-je un jour le livre que vous me conseillez de faire sur eux. Et je n’aurai pas grand chose à inventer pour intéresser.

Nous voici loin de Gingolph. Je vous remercie très sincèrement de me l’avoir donné. A cause de ce qu’il me rappelle, et de certains mots qui s’y trouvent, je l’aimerai plus que toutes vos autres œuvres. Il est au fond de ma cantine, et je vais l’envoyer chez moi dès que je pourrai.

En ce moment ce n’est guère possible. Nous sommes de la zone qui bouge et va en avant. Et je viens de vivre les deux nuits les plus effroyables de ma vie de soldat.

C’est l’avril. Aux avant-postes nous avions des trous dans la boue, et l’on ne pouvait même pas y déplier les jambes. Toute la huit, la pluie, de l’eau jusqu’aux mollets, sur le plateau. Le jour, beau temps et l’on a marché. Prise sous un feu de mitrailleuses ma section a progressé quand même. A chaque bond, les autres raccourcissaient[18] leur tir, à droite, à gauche, devant, derrière, les balles se fichaient en plein dans la ligne, – mais toujours dans les intervalles et dans les distances. Et je n’ai pas eu un blessé ! La Providence est magnifique.

Un village enlevé, il a fallu se remettre en marche, la nuit, sous la pluie glacée, les obus, et les balles. Au matin, nous avons fait des trous. Et après avoir somnolé une heure, tous les hommes se sont réveillés, claquant des dents, les genoux tremblants, couverts de neige, et trempés de la tête aux pieds. Toute la journée la neige tomba, et la misère. Rien de chaud à manger ni à boire depuis soixante-dix heures. Pas un malade, du reste. Ils sont en granit, ces Bretons-ci. Tout de même ils ne plaisantaient plus de leur détresse, comme ils font d’habitude. C’était trop de souffrances aussi, mon Dieu, ils n’avaient plus la force.

Et voici que le soir nous nous sommes rencontrés avec le Bonheur. H avait la forme d’une écurie à chevaux. Le toit était parti, bien sûr, et à travers le pauvre plafond troué, il pleuvait partout. La paille était mouillée, souillée, infecte. Mais on a allumé un feu sous la mangeoire des chevaux ; peu à peu les vêtements se sont séchés. La soupe est venue, et au lieu de l’avaler glacée, comme les deux nuits passées, les hommes l’ont mise à chauffer.

Je me souviendrai longtemps de ce soir-là. Dehors, la neige tombait toujours. Mais dans l’étable dévastée il y avait du feu, mon Dieu, du bon feu clair, de la bonne soupe chaude, et entourant tout cela, les bons visages heureux des camarades et des hommes. Maintenant ils sourient, ils plaisantent, et ils raillent la misère passée. Et si vous les interrogez, si vous leur posez la question d’une psychologie si curieusement pénétrante avec laquelle on s’aborde au pays de langue bretonne : « Comment va l’univers ? » ils vous répondront que l’univers est bon, et qu’il y a tout de même des moments heureux dans la guerre. La France peut remercier Dieu de lui avoir donné une race comme celle qui vit – et meurt – ici.

Je songe à un de mes grands oncles, un des rares, et peut-être le seul de ma famille qui n’ait pas été un vagabond de la mer. Il fit d’autres voyages. A dix-huit ans, caporal dans la Grande Armée (ce fut le seul « gradé » de la famille avant moi !), il revenait de la Russie quand il eut les pieds gelés. Et il mourut à quatre-vingt quatorze ans, dans son lit de gardien de phare de Pen-Mesa, à l’île de Groix. Sans devenir gardien de phare, peut-être aurai-je le même destin. A force d’avoir « passé au travers », on se figure facilement que cela durera toujours. Mais Dieu fera de nous ce qu’il voudra, à charge pour lui de consoler nos mères. Il leur doit cela.

Cette longue lettre sort trop de mes accoutumances, et je termine ici, en vous demandant pardon de vous impor- tuner ainsi. Ne vous en prenez qu’à vous-même : il ne fallait pas se montrer si accueillant.

Veuillez, Monsieur, agréer et mes remerciements encore, et l’expression de mes sentiments respectueux.

CALLOC’H



Dernière lettre sans adresse, écrite le jour de sa mort et retrouvée sur lui :

Le 10 Avril 1917.
Cher ami,

En plein bled dans un trou recouvert d’une tôle, sous le rideau d’acier des canonnades. Je vous écris sur mes genoux. Il fait grand froid, pluie et neige et nous ne pouvons pas faire de feu. C’est le pays de la misère et de la désolation ici.

Aucun ravitaillement, à part le bout de bœuf et le quart de vin de l’Intendance, qui nous arrivent à des heures impossibles, la nuit.

Pour la première fois depuis vingt-et-un mois que je suis à la guerre, nous manquons de tabac. Je pense que la retraite de Russie était quelque chose comme ceci.

Il faut qu’ils soient en fer nos hommes. Dix jours et dix nuits de cette vie-là, sans aliments chauds, sans sommeil souvent. Ah ! il y a un Dieu pour les soldats !

Nous devons attaquer sans délai. On ira puisqu’il le faut.

Et ceci est un adieu peut-être.

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  1. Il vient de l’être et cette croix posthume a été une grande joie pour sa mère, sa famille et ses amis (1920).
  2. « A hyd y nos » en gallois.
  3. Cette conférence a été publiée en 1916 sous le titre: La Question Bretonne, Régionalisme et Nationalisme (Le Bayon-Roger, Lorient).
  4. Le capitaine de réserve Ely-Monbet, tombé glorieusement à l’ennemi, était bien connu dans le mouvement breton. C’était un sculpteur d’un goût très sûr et très fin, qui s’inspirait des motifs traditionnels celtiques.
  5. Votre ami affectionné en Dieu et la Bretagne.
  6. Un exemple à suivre : l’Enseignement bilingue au Pays de Galles, brochure parue en 1915 (Le Bayon-Roger, Lorient).
  7. A vous de cœur en Dieu et en la Bretagne.
  8. Jean-Pierre Calloc’h avait 1 m. 88.
  9. C’est la guerre.
  10. M. Achille Colin.
  11. À vous du fond du cœur en Dieu et en la Bretagne.
  12. Ws : nons -> nous
  13. Association fondée en Basse-Bretagne pour apprendre aux petits Bfatons à lire la langue qu’ils parlent à leur foyer et qui est proscrite des écoles.
  14. Directeur de « Kroaz ar Vretoned » (Saint-Brieuc) et auteur du livre célèbre : « La langue bretonne en 40 leçons ».
  15. innacceptables -> inacceptables
  16. Les Notennou diwarbenn ar Gelted koz (Notes sur les Anciens Celtes) sont une série de fascicules traitant en langue bretonne de tout ce qui a trait à la vie matérielle, sociale, religieuse, etc., de nos ancêtres. Ils sont écrits en collaboration par M. René Le Roux et F. Vallée.
  17. Vile des Anges (Chapelle des Bénédictines, rue Monsieur), Fin des « Trois sanctuaires, Trois prières ».
  18. WS : racourcissaient -> raccourcissaient
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