Si quelque avorton de l’Envie
Ose encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L’ire de la terre et des cieux,
Et dans les savantes oreilles
Verser de si douces merveilles,
Que ce misérable corbeau,
Comme oiseau d’augure sinistre
Banni des rives de Caïstre,[1]
S’aille cacher dans le tombeau.
Venez donc,[2] non pas habillées
Comme on vous trouve quelquefois,
En jupes dessous les feuillées
Dansant au silence des bois ;
Venez en robes où l’on voie
Dessus les ouvrages de soie
Les rayons d’or étinceler,
Et chargez de perles vos têtes,
Comme quand vous allez aux fêtes
Où les dieux vous font appeler.
Quand le sang bouillant en mes veines
Me donnait de jeunes désirs,
Tantôt vous soupiriez mes peines,
Tantôt vous chantiez mes plaisirs :
Mais, aujourd’hui que mes années
Vers leur fin s’en vont terminées,
Siérait-il bien à mes écrits
D’ennuyer les races futures
Des ridicules aventures
D’un amoureux en cheveux gris ?
Non, vierges, non : je me retire
De tous ces frivoles discours ;
Ma reine est un but à ma lyre
Plus juste que nulles amours ;
Et quand j’aurai, comme j’espère,
Fait ouïr, du Gange à l’Ibère,
Sa louange à tout l’univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m’aider à faire des vers !
Aussi bien, chanter d’autre chose
Ayant chanté de sa grandeur,
Serait-ce pas après la rose
Aux pavots chercher de l’odeur,
Et des louanges de la lune
Descendre à la clarté commune
D’un de ces feux du firmament
Qui, sans profiter et sans nuire,
N’ont reçu l’usage de luire
Que par le nombre seulement ?
Entre les rois à qui cet âge
Doit son principal ornement,
Ceux de la Tamise et du Tage
Font louer leur gouvernement :
Mais en de si calmes provinces,
Où le peuple adore les princes,
Et met au degré le plus haut
L’honneur du sceptre légitime,
Saurait-on excuser le crime
De ne régner pas comme il faut ?
Ce n’est point aux rives d’un fleuve
Où dorment les vents et les eaux
Que fait sa véritable preuve
L’art de conduire les vaisseaux :
Il faut en la plaine salée
Avoir lutté contre Malée,[3]
Et, près du naufrage dernier,
S’être vu dessous les Pléiades[4]
Eloigné de ports et de rades,
Pour être cru bon marinier.
Ainsi quand la Grèce, partie
D’où le mol Anaure[5] coulait,
Traversa les mers de Scythie
En la navire qui parlait[6],
Pour avoir su des Cyanées[7]
Tromper les vagues forcenées,
Les pilotes du fils d’Éson[8],
Dont le nom jamais ne s’efface,
Ont gagné la première place
En la fable de la Toison.
Ainsi, conservant cet empire
Où l’infidélité du sort,
Jointe à la nôtre encore pire,
Allait faire un dernier effort,
Ma reine acquiert à ses mérites
Un nom qui n’a point de limites,
Et, ternissant le souvenir
Des reines qui l’ont précédée,
Devient une éternelle idée
De celles qui sont à venir.
Aussitôt que le coup tragique
Dont nous fûmes presque abattus
Eut fait la fortune publique
L’exercice de ses vertus,
En quelle nouveauté d’orage
Ne fut éprouvé son courage !
Et quelles malices de flots,
Par des murmures effroyables,
À des vœux à peine payables
N’obligèrent les matelots !
Qui n’ouït la voix de Bellone,
Lasse d’un repos de douze ans,
Telle que d’un foudre qui tonne,
Appeler tous ses partisans,
Et déjà les rages extrêmes,
Par qui tombent les diadèmes,
Faire appréhender le retour
De ces combats dont la manie
Est l’éternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour ?
Qui ne voit encore à cette heure
Tous les infidèles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure
Ne chercher que troubles nouveaux,
Et ressembler à ces fontaines
Dont les conduites souterraines
Passent par un plomb si gâté
Que, toujours ayant quelque tare,
Au même temps qu’on les répare
L’eau s’enfuit d’un autre côté ?
La paix ne voit rien qui menace
De faire renaître nos pleurs ;
Tout s’accorde à notre bonace :
Les hivers nous donnent des fleurs ;
Et si les pâles Euménides
Pour réveiller nos parricides
Toutes trois ne sortent d’enfer,
Le repos du siècle où nous sommes
Va faire à la moitié des hommes
Ignorer que c’est que le fer.
Thémis, capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est affermie
En son redoutable pouvoir ;
Elle va d’un pas et d’un ordre
Où la censure n’a que mordre ;
Et les lois, qui n’exceptent rien
De leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violence
Qui veut avoir plus que le sien.
Nos champs même ont leur abondance
Hors de l’outrage des voleurs;
Les festins, les jeux et la danse
En bannissent toutes douleurs.
Rien n’y gémit, rien n’y soupire,
Chaque Amarylle a son Tityre :
Et, sous l’épaisseur des rameaux,
Il n’est place où l’ombre soit bonne
Qui soir et matin ne résonne
Ou de voix ou de chalumeaux.
Puis, quand ces deux grands hyménées
Dont le fatal embrassement
Doit aplanir les Pyrénées
Auront leur accomplissement,
Devons-nous douter qu’on ne voie,
Pour accompagner cette joie,
L’encens germer en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues,
Et sans l’usage des charrues
Nos plaines jaunir de moissons ?
Quelle moins hautaine espérance
Pourrons-nous concevoir alors,
Que de conquêter à la France
La Propontide[9] en ses deux bords,
Et, vengeant de succès prospères
Les infortunes de nos pères
Que tient l’Égypte ensevelis,[10]
Aller si près du bout du monde,
Que le soleil sorte de l’onde
Sur la terre des fleurs de lis ?
Certes, ces miracles visibles,
Excédant le penser humain,
Ne sont point ouvrages possibles
À moins qu’une immortelle main ;
Et la raison ne se peut dire
De nous voir en notre navire
À si bon port acheminés :
Oui, sans fard et sans flatterie,
C’est Pallas que cette Marie
Par qui nous sommes gouvernés.
Mais, qu’elle soit nymphe ou déesse,
De sang immortel ou mortel,
Il faut que le monde confesse
Qu’il ne vit jamais rien de tel ;
Et quiconque fera l’histoire
De ce grand chef-d’œuvre de gloire,
L’incrédule postérité
Rejettera son témoignage,
S’il ne la dépeint belle et sage
Au deçà de la vérité.
Grand Henri, grand foudre de guerre,
Que, cependant que parmi nous
Ta valeur étonnait la terre,
Les Destins firent son époux ;
Roi dont la mémoire est sans blâme,
Que dis-tu de cette belle âme
Quand tu la vois si dignement
Adoucir toutes nos absinthes
Et se tirer des labyrinthes
Où la met ton éloignement ?
Que dis-tu, lorsque tu remarques
Après ses pas ton héritier,
De la sagesse des monarques
Monter le pénible sentier,
Et, pour étendre sa couronne,
Croître comme un faon de lionne ?
Que s’il peut un jour égaler
Sa force avecque sa furie,
Les Nomades n’ont bergerie
Qu’il ne suffise à désoler.
Qui doute que, si de ses armes
Ilion avait eu l’appui,
Le jeune Atride[11] avecque larmes
Ne s’en fût retourné chez lui ;
Et qu’aux beaux champs de la Phrygie,
De tant de batailles rougie,
Ne fussent encore honorés
Ces ouvrages des mains célestes
Que jusques à leurs derniers restes
La flamme grecque a dévorés ?
- ↑ Fleuve de Lydie très fréquenté par les cygnes, s’il faut en croire les poètes.
- ↑ Malherbe invoquait peut-être les Muses dans une strophe qui n’est pas venue jusqu’à nous, mais peut-être aussi a-t-il cru sa pensée assez clairement exprimée pour n’avoir pas besoin de les nommer ici.
- ↑ Cap Malée, promontoire de Laconie, fameux par plusieurs naufrages.
- ↑ Ce nom, sur l’origine duquel on n’est pas d’accord, se donne à sept étoiles réunies et placées dans la constellation du Taureau. Suivant l’opinion la plus vraisemblable, il dérive de πολείν, qui signifie tourner en rond ; et c’est ainsi que l’année a été appelée πλείων par Hésiode; suivant la plus commune, Pléiades dérive de πλείν, qui signifie naviguer ; et cette opinion est fondée sur ce que le lever des Pléiades étant vers la fin du printemps et le commencement de l’été, elles marquent par leur lever le temps propre à la navigation. (MÉNAGE.)
- ↑ Fleuve de Thessalie, ainsi nommé, parce que son cours était toujours paisible, mol, et à l’abri du vent.
- ↑ Le navire Argo, qui porta Jason dans la Colchide, et dont Valerius Flaccus a dit :
Venturos canit errores, canit et Jovis iras
Vocibus humanis, stellati conscia caeli.
Les poètes ont feint que ce navire parlait, parce qu’il était fait des chênes de Dodone, qui rendaient des oracles. (MÉNAGE.) - ↑ Les Cyanées, appelées aussi par les anciens Symplegades, et aujourd’hui les Pavonares, sont deux écueils très dangereux, voisins du Bosphore de Thrace, l’un en Europe et l’autre en Asie.
- ↑ Jason.
- ↑ Bras de mer entre l’Hellespont et le Pont-Euxin. C’est aujourd’hui la mer Blanche, ou mer de Marmara.
- ↑ Allusion aux croisades.
- ↑ Ménélas.