Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/La Providence à l’homme

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Chez l’auteur, 1860 (1, pp. 123-127).

HUITIÈME

MÉDITATION



LA PROVIDENCE À L’HOMME



Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !
Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !
Tu peux fermer tes yeux à la magnificence

Des dons que je t’ai faits !


Tu n’étais pas encor, créature insensée,
Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ;
Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée

Te portait dans son sein.


Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ;
Je préparais les temps selon ma volonté.
Enfin ce jour parut ; je dis : Nais pour ma gloire

Et ta félicité !


Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,
Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ;
J’échauffai de tes sens la séve languissante

Des feux de mon regard.


D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ;
Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour.
J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelle

Où se peignit le jour.


Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,
Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison :
Tu pensas ; la parole acheva ta pensée,

Et j’y gravai mon nom.


En quel éclatant caractère
Ce grand nom s’offrit a tes yeux !
Tu vis ma bonté sur la terre,
Tu lus ma grandeur dans les cieux !
L’ordre était mon intelligence ;
La nature, ma providence ;
L’espace, mon immensité !
Et, de mon être ombre altérée,
Le temps te peignit ma durée,
Et le destin, ma volonté !


Tu m’adoras dans ma puissance,
Tu me bénis dans ton bonheur,
Et tu marchas en ma présence
Dans la simplicité du cœur ;
Mais aujourd’hui que l’infortune
A couvert d’une ombre importune
Ces vives clartés du réveil,
Ta voix m’interroge et me blâme,
Le nuage couvre ton âme,
Et tu ne crois plus au soleil.


« Non, tu n’es plus qu’un grand problème
» Que le sort offre à la raison ;
» Si ce monde était son emblème,
» Ce monde serait juste et bon. »
Arrête, orgueilleuse pensée !
À la loi que je t’ai tracée
Tu prétends comparer ma loi ?
Connais leur différence auguste :
Tu n’as qu’un jour pour être juste ;
J’ai l’éternité devant moi !


Quand les voiles de ma sagesse
À tes yeux seront abattus,
Ces maux dont gémit ta faiblesse
Seront transformés en vertus.
De ces obscurités cessantes
Tu verras sortir triomphantes
Ma justice et ta liberté :
C’est la flamme qui purifie
Le creuset divin où la vie
Se change en immortalité !


Mais ton cœur endurci doute et murmure encore :
Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore

De l’éternelle aurore
Les célestes clartés !


Attends ; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure,
Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :
Regarde qui je suis, et marche sans murmure,

Comme fait la nature
Sur la foi de son Dieu.


La terre ne sait pas la loi qui la féconde :
L’Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,
Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,

De sa prison profonde
La mer vomit son onde,
Et des bords qu’elle inonde
Recule en mugissant ?


Ce soleil éclatant, ombre de la lumière,
Sait-il où le conduit le signe de ma main ?
S’est-il tracé lui-même un glorieux chemin ?

Au bout de sa carrière,
Quand j’éteins sa lumière,
Promet-il à la terre
Le soleil de demain ?


Cependant tout subsiste et marche en assurance.
Ma voix chaque matin réveille l’univers ;

J’appelle le soleil du fond de ses déserts :

Franchissant la distance,
Il monte en ma présence,
Me répond, et s’élance
Sur le trône des airs !


Et toi, dont mon souffle est la vie,
Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
Peux-tu craindre que je t’oublie,
Homme, roi de cet univers ?
Crois-tu que ma vertu sommeille ?
Non, mon regard immense veille
Sur tous les mondes à la fois !
La mer qui fuit a ma parole,
Ou la poussière qui s’envole,
Suivent et comprennent mes lois.


Marche au flambeau de l’espérance
Jusque dans l’ombre du trépas,
Assuré que ma providence
Ne tend point de piége à tes pas !
Chaque aurore la justifie,
L’univers entier s’y confie,
Et l’homme seul en a douté !
Mais ma vengeance paternelle
Confondra ce doute infidèle
Dans l’abîme de ma bonté.




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