Adieu, chansons
Pour rajeunir les fleurs de mon trophée,
Naguère encor, tendre, docte, ou railleur,
J’allais chanter, quand m’apparut la fée
Qui me berça chez le bon vieux tailleur.
« L’hiver, dit-elle, a soufflé sur ta tête ;
« Cherche un abri pour tes soirs longs et froids.
« Vingt ans de lutte ont épuisé ta voix,
« Qui n’a chanté qu’au bruit de la tempête. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.
« Ces jours sont loin, poursuit-elle, où ton âme
« Comme un clavier, modulait tous les airs ;
« Où la gaieté, vive et rapide flamme,
« Au ciel obscur prodiguait ses éclairs.
« Plus rétréci, l’horizon devient sombre ;
« Des gais amis le long rire a cessé.
« Combien là-bas déjà t’ont devancé !
« Lisette même, hélas ! n’est plus qu’une ombre.
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.
« Bénis ton sort. Par toi la poésie
« A d’un grand peuple ému les derniers rangs.
« Le chant qui vole à l’oreille saisie,
« Souffla tes vers, même aux plus ignorants.
« Vos orateurs parlent à qui sait lire ;
« Toi, conspirant tout haut contre les rois,
« Tu marias, pour ameuter les voix,
« Des airs de vielle aux accents de la lyre. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.
« Tes traits aigus, lancés au trône même,
« En retombant aussitôt ramassés,
« De près, de loin, par le peuple qui t’aime,
« Volaient en chœur, jusqu’au but relancés.
« Puis quand ce trône ose brandir son foudre,
« De vieux fusils l’abattent en trois jours.
« Pour tous les coups tirés dans son velours,
« Combien ta muse a fabriqué de poudre. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.
« Ta part est belle à ces grandes journées,
« Où du butin tu détournas les yeux.
« Leur souvenir, couronnant tes années,
« Te suffira, si tu sais être vieux.
« Aux jeunes gens raconte-s-en l’histoire ;
« Guide leur nef ; instruis-les de l’écueil ;
« Et de la France, un jour, font-ils l’orgueil,
« Va réchauffer ta vieillesse à leur gloire. »
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.
Ma bonne fée, au seuil du pauvre barde,
Oui, vous sonnez la retraite à propos.
Pour compagnon, bientôt dans ma mansarde,
J’aurai l’oubli, père et fils du repose.
Mais à ma mort, témoins de notre lutte,
De vieux Français se diront, l’œil mouillé :
Au ciel, un soir, cette étoile a brillé ;
Dieu l’éteignit longtemps avant sa chute.
Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé.
L’oiseau se tait ; l’aquilon a grondé.