Amours, Délices et Orgues/L’Ascenseur du peuple

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Paul Ollendorff, 1898 (pp. 197-202).
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L’ASCENSEUR DU PEUPLE


Je ne sais si vous êtes comme moi, comme dit Sarcey, mais je n’ai jamais compris pourquoi les propriétaires louaient leur sixième étage moins cher que leur premier.

Un sixième étage coûte autant à construire qu’un premier, et même davantage, car les matériaux doivent être grimpés plus haut et la main-d’œuvre est d’autant plus dispendieuse qu’elle s’exerce sur un chantier plus loin du sol. (Demandez plutôt aux entrepreneurs de Chicago qui construisent des maisons de vingt-deux étages.)

Donc, le raisonnement qui pousse les propriétaires à louer leurs appartements moins cher dès qu’ils se rapprochent du ciel, est aussi faux que celui de ces imbéciles de marchands d’œufs qui, au lieu de vendre, un bon prix, leur marchandise au sortir du cul de la poule, préfèrent attendre quelques jours pour en tirer un bénéfice moindre.

Ce bas prix des logements haut situés les désigne tout naturellement au choix des ménages pauvres ou des personnes avares.

Dans les immeubles dotés d’un ascenseur (lift), le mal n’est que mi, mais l’ascenseur (lift) est rare dans nos bâtisses françaises, surtout dans celles où s’abritent le prolétariat, la menue bourgeoisie et la toute petite administration.

Pauvres gens qui trimez tout le jour, c’est votre lot à vous, chaque soir, accomplie la rude besogne, de grimper, à l’exemple du divin Sauveur, votre quotidien calvaire, cependant que de gras oisifs, d’opulents exploiteurs n’ont qu’un bouton à pousser pour regagner, mollement assis, leurs somptueux entresols !

La voilà, la justice sociale ! La voilà bien !

… On m’a présenté, dernièrement, un monsieur qui a trouvé un moyen fort ingénieux pour remédier à ce déplorable état de choses.

Simple employé dans la Compagnie générale d’Assurances contre la Moisissure, cet individu, auquel ses appointements ne permettent qu’un humble sixième étage, est atteint d’une vive répulsion pour les escaliers ; tellement vive, cette répulsion, qu’elle frise la phobie !

Alors, notre homme a imaginé un truc fort ingénieux pour s’éviter la formalité de ses quatre-vingts marches.

Avec l’assentiment du propriétaire, il a organisé à l’une de ses fenêtres un appareil assez semblable à celui dont on se sert pour tirer l’eau des puits : une forte poulie, une solide corde, et, aux bouts de la solide corde, deux robustes paniers pouvant contenir chacun une personne.

Sur le coup de sept heures et demie ou huit heures, selon qu’il a bu deux ou trois absinthes, l’employé de la Compagnie générale d’Assurances contre la Moisissure arrive au pied de sa maison.

Un coup de sifflet ! Une fenêtre s’ouvre ; au bout d’une corde, un panier descend jusqu’au sol.

L’homme s’installe dans le panier.

Second coup de sifflet ! C’est alors autour de la bourgeoise d’enjamber le balcon et de s’installer dans l’autre panier.

Comme le poids de la dame est inférieur à celui du monsieur, il ne se passe rien tant que l’aîné des garçons n’a pas ajouté à sa maman un poids supplémentaire.

Ce poids est représenté par une lourde pendule Empire, qui suffit à rompre l’équilibre.

Dès lors, le panier de la dame descend, cependant que monte celui du monsieur.

Ce dernier peut ainsi regagner son appartement sans la moindre fatigue.

La femme n’a plus qu’à remonter les six étages par l’escalier, tenant dans ses bras la pendule Empire, à laquelle elle doit faire bien attention, car son mari y tient énormément.