Andromède

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Andromède[1]
Tragédie
TRAGÉDIE - 1650.


À M. M. M. M.

Madame,

C’est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi, et je m’assure que vous aurez de la peine vous-même à reconnaître que c’est à vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu’elles parlent de vous, jusqu’à ce que je vous les explique ; alors vous m’avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à l’exécution de vos commandements. Vous l’avez voulu, et j’obéis ; je vous l’ai promis, et je m’acquitte. C’est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelques temps à vous-même ; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c’est à vous que ce compliment s’adresse. N’achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d’Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapport ses aventures ont avec les vôtres ; ce serait faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j’ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l’attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

Madame,
Votre très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,
CORNEILLE.

ARGUMENT
TIRÉ DU QUATRIÈME ET CINQUIÈME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES D’OVIDE.

« Cassiope, femme de Céphée, roi d’Éthiopie, fut si vaine de sa beauté, qu’elle osa la préférer à celle des néréides, donc ces nymphes irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l’obéissance du roi son mari, que les forces humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on recourut à l’oracle de Jupiter Ammon. La réponse qu’en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d’exposer à ce monstre Andromède, leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter ce triste arrêt ; et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n’attendait que la mort, lorsque Persée, fils de Jupiter et de Danaé, passant par hasard, jeta les yeux sur elle : il revenait de la conquête glorieuse de la tête de Méduse, qu’il portait sous son bouclier, et voulait au milieu de l’air au moyen des ailes qu’il avait attachées aux deux pieds, de la façon qu’on nous peint mercure. Ce fut d’elle-même qu’il apprit la cause de sa disgrâce ; et l’amour que ses premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étaient devenus si précieux.

Avant que d’entrer au combat, il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seraient pour lui, et reçut les effets de cette promesse sitôt qu’il eut tué le monstre.

Le roi et la reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur ; mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée, frère du roi, et oncle de la princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés ; et Persée s’en défendit quelque temps sans autre secours que celui de sa valeur et de quelques amis généreux : mais, se voyant près de succomber sous le nombre, il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu’il tira de dessous son bouclier ; et l’exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivaient, cette fatale vue les convertit en autant de statues de pierre, qui servirent d’ornement au même palais qu’ils voulaient teindre du sang de ce héros. »

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j’ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l’art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d’agrément.

En premier lieu, j’ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d’autant qu’il est fort extraordinaire qu’une femme dont la fille est en âge d’être mariée ait encore d’assez beaux restes pour s’en vanter si hautement ; et qu’il n’est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c’est dans la jeunesse que la beauté étant la plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d’être sur le retour et que l’âge mûri l’esprit de la personne qui s’en serait enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j’ai supposé que l’oracle d’Ammon n’avait pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu’il avait ordonné seulement qu’on lui exposât tous les mois une fille, qu’on tirât au sort pour voir celle qui lui devait être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on était au jour qu’il le fallait suivre pour la sixième.

J’ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s’est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu’Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l’amour pour elle, qu’il n’ose découvrir, parce qu’il l’avait promise à Phinée, mais qu’il nourrit toutefois d’un peu d’espoir, parce qu’il voir son mariage différé jusqu’à la fin des malheurs publics. Je l’ai fait plus généreux qu’il n’est dans Ovide, où il n’entreprend la délivrance de cette princesse qu’après que ses parents l’ont assurée qu’elle l’épouserait sitôt qu’il l’aurait délivrée. J’ai changé aussi la qualité de Phinée, que j’ai fait seulement neveu du roi, dont Ovide le nomme frère ; le mariage de deux cousins me semblant plus supportable, dans nos façons de vivre, que celui de l’oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paraître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher, où elle est attachée, quoique Ovide n’en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j’ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine tout extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure ; outre qu’ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que me Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s’en put saisir dés lors pour faire ses courses par le milieu de l’air.

Nos globes célestes, où l’on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède m’ont donné jour à les faire enlever tous les quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire la noce de ces amants, comme si la terre n’en était pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je me suis non plus enhardi à la nommer : il dit pour toute chose que Céphée régnait en Éthiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n’est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins : je me contenterai donc de vous dire qu’il fallait que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ce n’est pas que les Maures les plus noirs n’aient leurs beautés à leur mode ; mais il n’est pas vraisemblable que Persée, qui était Grec, et né dans Argos, fût devenu amoureux d’Andromède si elle eût été de leur teint. J’ai pour moi le consentement de tous les peintres, et surtout l’autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d’Andromède. Ma scène sera donc, s’il vous plait, dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer, et pour le nom, vous lui donnerez tel qu’il vous plaira.

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n’ai employée qu’à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s’attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce que pourrait dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre : mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l’intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu’y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auraient fait une grande obscurité dans le corps de l’ouvrage, si elles avaient eu à instruire l’auditeur de quelque chose d’important. Il n’en va pas de même pour les machines, qui ne sont pas, dans cette tragédie, comme les agréments détachés ; elles en font le nœud et le dénoûment, et y sont si nécessaires, que vous n’en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l’édifice. J’ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poëme ; mais aussi faut-il que j’avoue que le sieur Torrelli s’est surmonté lui-même à en exécuter les dessins, et qu’il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos ; de sorte que s’il m’est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette tragédie par l’oracle ingénieux qu’elle prononce, il lui en est dû bien d’avantage pour l’avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l’air dans cette magnifique étoile, avec tant d’art et de pompe qu’elle remplit tout le monde d’étonnement et d’admiration. Il en faut dire autant des autres que j’ai introduites, et dont il a inventé l’exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu’il sera malaisé d’en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que, quelque effort d’imagination que j’aie fait depuis, je n’ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d’ornement extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse ; je n’en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps fera éclater quelqu’un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire ce que j’avance. En attendant, recevez celui-ci comme le plus achevé qui aie encore paru sur nos théâtres ; et souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers, que vous n’y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinna ou dans Rodogune, parce que mon principal but à été de satisfaire la vue par l’éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l’esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n’est pas que j’en aie fui ou négligé aucune occasions ; mais il s’en est rencontré si peu, que j’aime mieux avouer que cette pièce n’est que pour les yeux.


PERSONNAGES


DIEUX DANS LES MACHINES.

Jupiter.

Junon.

Neptune.

Mercure.

Le Soleil.

Vénus.

Melpomène.

Éole.

Cymodoce, Néréide

Éphyre, Néréide

Cydippe, Néréide

Huit vents.


HOMMES.

Céphée, roi d’Éthiopie, père d’Andromède.

Cassiope, reine d’Éthiopie.

Andromède, fille de Céphée et de Cassiope.

Phinée, prince d’Éthiopie.

Persée, fils de Jupiter et de Danaé

Timante, capitaine des gardes du roi.

Ammon, ami de Phinée.

Aglante, Nymphe d’Andromède

Céphalie, Nymphe d’Andromède

Liriope, Nymphe d’Andromède

Un Page de Phinée.

Chœur de peuple.

Suite du roi.


La scène est en Éthiopie, dans la ville capitale du royaume de Céphée, proche de la mer.


PROLOGUE

L’ouverture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s’élevant les uns sur les autres, portent le faîte jusques dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laisse voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont occupés par une forêt d’arbres touffus et entrelacés les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne paraît Melpomène, la muse de la tragédie ; et, à l’opposite, dans le ciel, on voit le Soleil s’avancer dans un char tout lumineux, tiré par quatre chevaux qu’Ovide lui donne.

Le Soleil, Melpomène


MELPOMÈNE
Arrête un peu ta course impétueuse ;
Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux[2] ;
Tu n’en vis jamais en ces lieux
La pompe plus majestueuse :
J’ai réuni, pour la faire admirer,
Tout ce qu’ont de plus beau la France et l’Italie ;
De tous leurs arts mes sœurs l’ont embellie :
Prête⁻moi tes rayons pour la mieux éclairer.
Daigne à tant de beautés, par ta propre lumière,
Donner un parfait agrément,
Et rends cette merveille entière
En lui servant toi-même d’ornement.

LE SOLEIL
Charmante muse de la scène,
Chère et divine Melpomène,
Tu sais de mon destin l’inviolable loi ;
Je donne l’âme à toutes choses,
Je fais agir toutes les causes ;
Mais quand je puis le plus, je suis le moins à moi ;
Par une puissance plus forte
Le char que je conduis m’emporte :
Chaque jour sans repos doit et naître et mourir.
J’en suis esclave alors que j’y préside ;
Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide
Ne règle que leur route, et les laisse courir.

MELPOMÈNE
La naissance d’Hercule et le festin d’Atrée
T’ont fait rompre ces lois ;
Et tu peux faire encor ce qu’on t’a vu deux fois
Faire en même contrée.
Je dis plus : tu le dois en faveur du spectacle
Qu’au monarque des lis je prépare aujourd’hui ;
Le ciel n’a fait que des miracles en lui ;
Lui voudrais-tu refuser un miracle ?

LE SOLEIL
Non, mais je le réserve à ces bienheureux jours
Qu’ennoblira sa première victoire ;
Alors j’arrêterai mon cours
Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire.
Prends cependant le soin de le bien divertir,
Pour lui faire avec joie attendre les années
Qui feront éclater les belles destinées
Des peuples que son bras lui doit assujettir.
Calliope ta sœur, déjà d’un œil avide
Cherche dans l’avenir les faits de ce grand roi,
Dont les hautes vertus lui donneront emploi
Pour plus d’une Iliade et plus d’une Ænéide.

MELPOMÈNE
Que je porte d’envie à cette illustre sœur,
Quoique j’aie à craindre pour elle
Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle !
Mais, quel qu’en soit enfin le mérite et l’honneur,
J’aurai du moins cet avantage
Que déjà je le vois, que déjà le lui plais,
Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits
Déjà dans ses pareils je lui trace une image.
Je lui montre Pompée, Alexandre, César,
Mais comme des héros attachés à son char ;
Et tout ce haut éclat où je les fais paraître
Lui peint plus qu’ils n’étaient, et moins qu’il ne doit être.

LE SOLEIL
Il en effacera les plus glorieux noms
Dès qu’il pourra lui-même animer son armée ;
Et tout ce que d’eux tous a dit la renommée
Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons.
Son père et son aïeul tout rayonnants de gloire,
Ces grands rois qu’en tous lieux a suivis la Victoire,
Lui voyant emporter sur eux le premier rang,
En deviendraient jaloux s’il n’était pas leur sang.
Mais vole dans mon char, muse ; je veux t’apprendre
Tout l’avenir d’un roi qui t’est si précieux.

MELPOMÈNE
Je sais déjà ce qu’on doit en attendre,
Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.

LE SOLEIL
Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde ;
Qu’unissant ensemble nos voix,
Nous fassions résonner sur la terre et sur l’onde
Qu’il est et le plus jeune et le plus grand des rois.

MELPOMÈNE
Soleil, j’y vole ; attends-moi donc, de grâce.

LE SOLEIL
Viens, je t’attends, et te fais place.

Melpomène vole dans le char du Soleil, et, y ayant pris place auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la louange du roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par le chœur de la musique.

Cieux, écoutez ; écoutez, mers profondes ;
Et vous, antres et bois,
Affreux déserts, rochers battus des ondes,
Redites après nous d’une commune voix :
Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.
La majesté qui déjà l’environne
Charme tous ses Français[3] ;
Il est lui seul digne de sa couronne ;
Et quand même le ciel l’aurait mise à leur choix,
Il serait le plus jeune et le plus grand des rois[4].
C’est à vos soins, reine, qu’on doit la gloire
De tant de grands exploits ;
Ils sont partout suivis de la victoire ;
Et l’ordre merveilleux dont vous donnez ses lois
Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.

LE SOLEIL
Voilà ce que je dis sans cesse
Dans tout mon large tour.
Mais c’est trop retarder le jour ;
Allons, muse, l’heure me presse,
Et ma rapidité
Doit regagner le temps que sur cette province
Pour contempler ce prince
Je me suis arrêté.

(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans son char, pour aller publier ensemble la même chose au reste de l’univers.)

FIN DU PROLOGUE

ACTE premier

Cette grande masse de montagnes et ces rochers élevés les uns sur les autres qui la composaient, ayant disparu en un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville capitale du royaume de Céphée, ou plutôt la place publique de cette ville. Les deux côtés et le fond du théâtre sont des palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui gardent admirablement l’égalité et les justesses de la perspective. Après que les yeux ont eu le loisir de se satisfaire à considérer leur beauté, la reine Cassiope paraît comme passant par cette place pour aller au temple : elle est conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un cavalier de grand mérite qu’elle entretient des malheurs publics, attendant que le roi la rejoigne pour aller à ce temple de compagnie.


Scène I

Cassiope, Persée, suite de la reine.


CASSIOPE
Généreux inconnu qui chez tous les monarques
Portez de vos vertus les éclatantes, marques,
Et dont l’aspect suffit à convaincre nos yeux
Que vous sortez du sang ou des rois ou des dieux,
Puisque vous avez vu le sujet de ce crime[5]
Que chaque mois expie une telle victime,
Cependant qu’en ce lieu nous attendrons le roi,
Soyez-y juste juge entre les dieux et moi.
Jugez de mon forfait, jugez de leur colère ;
Jugez s’ils ont eu droit d’en punir une mère,
S’ils ont dû faire agir leur haine au même instant.

PERSÉE
J’en ai déjà jugé, reine en vous imitant ;
Et si de vos malheurs la cause ne procède
Que d’avoir fait justice aux beautés d’Andromède,
Si c’est là ce forfait digne d’un tel courroux,
Je veux être à jamais coupable comme vous.
Mais comme un bruit confus m’apprend ce mal extrême
Ne le puis-je, madame, apprendre de vous-même,
Pour mieux renouveler ce crime glorieux
Où soudain la raison est complice des yeux ?

CASSIOPE
Écoutez : la douleur se soulage à se plaindre ;
Et quelques maux qu’on souffre ou que l’on aie à craindre,
Ce qu’un cœur généreux en montre de pitié
Semble en notre faveur en prendre la moitié.
Ce fut ce même jour qui conclut l’hyménée
De ma chère Andromède avec l’heureux Phinée :
Nos peuples, tout ravis de ces illustres nœuds,
Sur les bords de la mer dressèrent force jeux ;
Elle en donnait les prix. Dispensez ma tristesse
De vous dépeindre ici la publique allégresse ;
On décrit mal la joie au milieu des malheurs ;
Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs.
O jour, que ta mémoire encore m’est cruelle !
Andromède jamais ne me parut si belle ;
Et voyant ses regards s’épandre sur les eaux[6]
Pour jouir et juger d’un combat de vaisseaux,
« Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l’onde,
« Et promit à ses yeux la conquête du monde
« Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau
« Les miroirs vagabonds de son flottant berceau. »
À ce fameux spectacle on vit les Néréides
Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides,
Et pour nouvelle pompe à ces noble ébats
À l’envi de la terre étaler leurs appas.
Elles virent ma fille ; et leurs regards à peine
Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine,
Que par des traits plus forts se sentant effacer,
Éblouis et confus je les vis s’abaisser,
Examiner les leurs, et sur tous leurs visages
En chercher d’assez vifs pour braver nos rivages.
Je les vis se choisir jusqu’à cinq et six fois,
Et rougir aussitôt nous comparant leur choix ;
Et cette vanité qu’en toutes les familles
On voit si naturelle aux mères pour leurs filles,
Leur cria par ma bouche : « En est-il parmi vous,
« O nymphes ! qui ne cède à des attraits si doux ?
« Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles[7],
« Qu’entre nous la nature en forme de plus belles ? »
Je m’emportais sans doute, et c’en était trop dit :
Je les vis s’en cacher de honte et de dépit ;
J’en vis dedans leurs yeux les vives étincelles :
L’onde qui les reçut s’en irrita pour elles[8] ;
J’en vis enfler la vague, et la mer en courroux
Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous.
C’eût été peu des flots ; la soudaine tempête,
Qui trouble notre joie et dissipe la fête,
Enfante en moins d’une heure et pousse sur nos bords
Un monstre contre nous armé de mille morts.
Nous fuyons, mais en vain ; il suit, il brise, il tue ;
Chaque victime est morte aussitôt qu’abattue.
Nous ne voyons qu’horreur, que sang de toutes parts ;
Son haleine est poison, et poison ses regards :
Il ravage, il désole et nos champs et nos villes.
Et contre sa fureur il n’est aucuns asiles.
Après beaucoup d’efforts et de vœux superflus,
Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus,
Nous courons à l’oracle en de telles alarmes[9] ;
Et voici ce qu’Ammon répondit à nos larmes :
« Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois
« Au monstre qui le venge une fille à son choix,
« Jusqu’à ce que le calme à l’orage succède ;
« Le sort vous montrera
« Celle qu’il agréera :
« Différez cependant les noces d’Andromède. »
Comme dans un grand mal un moindre semble doux,
Nous prenons pour faveur ce reste de courroux.
Le monstre disparu nous rend un peu de joie :
On ne le voit qu’aux jours qu’on lui livre sa proie.
Mais ce remède enfin n’est qu’un amusement :
Si l’on souffre un peu moins, on craint également;
Et toutes nous tremblons devant une infortune
Qui toutes nous menace avant qu’en frapper une.
La peur s’en renouvelle au bout de chaque mois ;
J’en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois.
Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées,
Mais des beautés, hélas ! dignes d’être adorées,
Et de qui tous les traits, pleins d’un céleste feu,
Ne cédaient qu’à ma fille, et lui cédaient bien peu ;
Connue si, choisissant de plus belle en plus belle,
Le sort par ces degrés tâchait d’approcher d’elle,
Et que, pour élever ses traits jusques à nous,
Il essayât sa force, et mesurât ses coups.
Rien n’a pu jusqu’ici toucher ce dieu barbare;
Et le sixième choix aujourd’hui se prépare :
On le va faire au temple ; et je sens malgré moi
Des mouvements secrets redoubler mon effroi.
Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice,
Qui jamais à mes vœux ne parut si propice ;
Et toutefois mon cœur à force de trembler
Semble prévoir le coup qui le doit accabler.
Vous donc, qui connaissez et mon crime et sa peine.
Dites-moi s’il a pu mériter tant de haine,
Et si le ciel devait tant de sévérité
Aux premiers mouvements d’un peu de vanité.

PERSÉE
Oui, madame, il est juste ; et j’avourai moi-même
Qu’en le blâmant tantôt j’ai commis un blasphème.
Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement,
Quel grand crime il punit d’un si grand châtiment.
Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères
Qu’il veuille s’abaisser à suivre leurs colères[10] ;
Et quand votre mépris en fit comparaison,
Il voyait mieux que vous que vous aviez raison.
Il venge, et c’est de là que votre mal procède,
L’injustice rendue aux beautés d’Andromède[11].
Sous les lois d’un mortel votre choix l’asservit !
Cette injure est sensible aux dieux qu’elle ravit,
Aux dieux qu’elle captive ; et ces rivaux célestes
S’opposent à des nœuds à sa gloire funestes,
En sauvent les appas qui les ont éblouis,
Punissent vos sujets qui s’en sont réjouis.
Jupiter, résolu de l’ôter à Phinée,
Exprès par son oracle en défend l’hyménée.
À sa flamme peut-être il veut la réserver ;
Ou, s’il peut se résoudre enfin à s’en priver,
À quelqu’un de ses fils sans doute il la destine ;
Et voilà de vos maux la secrète origine.
Faites cesser l’offense, et le même moment
Fera cesser ici son juste châtiment.

CASSIOPE
Vous montrez pour ma fille une trop haute estime,
Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime,
Dont la civilité me force de juger
Que vous ne m’accusez qu’afin de m’obliger.
Si quelquefois les dieux pour des beautés mortelles
Quittent de leur séjour les clartés éternelles,
Ces mêmes dieux aussi, de leur grandeur jaloux,
Ne fout pas chaque jour ce miracle pour nous :
Et, quand pour l’espérer je serais assez folle[12],
Le roi , dont tout dépend est homme de parole ;
Il a promis sa fille, et verra tout périr
Avant qu’à se dédire il veuille recourir,
11 tient cette alliance et glorieuse et chère :
Phinée est de son sang , il est fils de son frère.

PERSÉE
Reine, le sang des dieux vaut bien celui des rois.
Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.
Voici le roi qui vient.

ACTE premier


Scène II

Cephée, Cassiope, Phinée, Persée, Suite du Roi et de la Reine.


CÉPHÉE
XXXXXXXXXXXXXXXN’en parlons plus, Phinée,
Et laissons d’Andromède aller la destinée[13].
Votre amour fait pour elle un inutile effort ;
Je la dois comme une autre au triste choix du sort.
Elle est cause du mal, puisqu’elle l’est du crime :
Peut-être qu’il la veut pour dernière victime,
Et que nos châtiments deviendraient éternels.
S’ils ne pouvaient tomber sur les vrais criminels.

PHINÉE
Est-ce un crime en ces lieux, seigneur, que d’être belle ?

CÉPHÉE
Elle a rendu par là sa mère criminelle.

PHINÉE
C’est donc un crime ici que d’avoir de bons yeux
Qui sachent bien juger d’un tel présent des cieux.

CÉPHÉE
Qui veut en bien juger n’a point le privilège
D’aller jusqu’au blasphème et jusqu’au sacrilège.

CASSIOPE
Ce blasphème, seigneur, de quoi vous m’accusez[14]...

CÉPHÉE
Madame, après les maux que vous avez causés,
C’est à vous à pleurer, et non à vous défendre.
Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre ;
Et ne laissez paraître en cette occasion
Que larmes, que soupirs, et que confusion.

(à Phinée.)

Je vous le dis encore, elle la crut trop belle ;
Et peut-être le sort l’en veut punir en elle :
Dérober Andromède à cette élection,
C’est dérober sa mère à sa punition.

PHINÉE
Déjà cinq fois, seigneur, à ce choix exposée,
Vous voyez que cinq fois le sort l’a refusée.

CÉPHÉE
Si le courroux du ciel n’en veut point à ses jours,
Ce qu’il a fait cinq fois il le fera toujours[15].

PHINÉE
Le tenter si souvent, c’est lasser sa clémence :
Il pourra vous punir de trop de confiance ;
Vouloir toujours faveur, c’est trop lui demander,
Et c’est un crime enfin que de tant hasarder.
Mais quoi ! n’est-il, seigneur, ni bonté paternelle,
Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle ?

CÉPHÉE
Ah ! ne m’arrachez point mon sentiment secret.
Phinée, il est tout vrai, je l’expose à regret.
J’aime que votre amour en sa faveur me presse ;
La nature en mon cœur avec lui s’intéresse ;
Mais elle ne saurait mettre d’accord en moi
Les tendresses d’un père et les devoirs d’un roi ;
Et par une justice à moi-même sévère,
Je vous refuse en roi ce que je veux en père.

PHINÉE
Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois
Dont l’aveugle rigueur s’étend jusques aux rois ?

CÉPHÉE
Celles que font les dieux, qui, tout rois que nous sommes,
Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,
Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir
Que pour le mesurer aux règles du devoir.
Que diraient mes sujets si je me faisais grâce,
Et si, durant qu’au monstre ou expose leur race,
Ils voyaient, par un droit tyrannique et honteux,
Le crime en ma maison, et la peine sur eux ?

PHINÉE
Heureux sont les sujets, heureuses les provinces
Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes !

CÉPHÉE
Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets,
Quand il se fait justice ainsi qu’à ses sujets !
Notre oracle, après tout, n’excepte point ma fille,
Ses termes généraux comprennent ma famille ;
Et ne confondre pas ce qu’il a confondu,
C’est se mettre au-dessus du dieu qui l’a rendu.

PERSÉE
Seigneur, s’il m’est permis d’entendre votre oracle,
Je crois qu’à sa prière il donne peu d’obstacle[16] ;
Il parle d’Andromède, il la nomme, il suffit,
Arrêtez-vous pour elle à ce qu’il vous en dit ;
La séparer longtemps d’un amant si fidèle.
C’est tout le châtiment qu’il semble vouloir d’elle.
Différez son hymen sans l’exposer au choix.
Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois.
Quand il leur a montré quelque légère haine,
Répand sur leurs sujets le reste de leur peine[17].

CÉPHÉE
Vous prenez mal l’oracle ; et pour l’expliquer mieux,
Sachez... Mais quel éclat vient de frapper mes yeux ?

D’où partent ces longs traits de nouvelles lumières ? (Le ciel s’ouvre durant cette contestation du roi avec Phinée, et fait voir dans un profond éloignement l’étoile de Vénus qui sert de machine pour apporter celte déesse jusqu’au milieu du théâtre. Elle s’avance lentement sans que l’œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue ; et cependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.)


PERSÉE
Du ciel qui vient d’ouvrir ses luisantes barrières,
D’où quelque déité vient, ce semble, ici-bas
Terminer elle-même entre vous ces débats.

CASSIOPE
Ah ! je la reconnais, la déesse d’Éryce ;
C’est elle, c’est Vénus, à mes vœux si propice :
Je vois dans ses regards mon bonheur renaissant.
Peuple, faites des vœux, tandis qu’elle descend.

Scène III

Vénus, Céphée, Cassiope, Persée, Phinée, Chœur de musique, suite du Roi et de la Reine.


CHOEUR
Reine de Paphe et d’Amathonte[18],
Mère d’Amour, et fille de la mer.
Peux-tu voir sans un peu de honte
Que contre nous elle ait voulu s’armer,
Et que du même sein qui fut ton origine
Sorte notre ruine ?
Peux-tu voir que de la même onde
Il ose naître un tel monstre après toi ?
Que d’où vint tant de bien au monde
Il vienne enfin tant de mal et d’effroi,
Et que l’heureux berceau de ta beauté suprême
Enfante l’horreur même ?
Venge l’honneur de ta naissance
Qu’on a souillé par un tel attentat ;
Rends-lui sa première innocence,
Et tu rendras le calme à tout l’État :
Et nous dirons enfin que d’où le mal procède
Part aussi le remède.

CASSIOPE
Peuple, elle veut parler ; silence à la déesse ;
Silence, et préparez vos cœurs à l’allégresse.
Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer ;
Écoutez-en l’effet qu’elle va prononcer.
VÉNUS, au milieu de l’air.
Ne tremblez plus, mortels ; ne tremble plus, ô mère !
On va jeter le sort pour la dernière fois.
Et le ciel ne veut plus qu’un choix
Pour apaiser de tout point sa colère.
Andromède ce soir aura l’illustre époux
Qui seul est digne d’elle, et dont seule elle est digne.
Préparez son hymen, où, pour faveur insigne.
Les dieux ont résolu de se joindre avec vous.
PHINÉE, à Céphée.
Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse[19],
Seigneur, l’heureux arrêt qu’a donné la déesse.

CÉPHÉE
Allez, l’impatience est trop juste aux amants.
CASSIOPE, voyant remonter Vénus.
Suivons-la dans le ciel par nos remercîments ;
Et, d’une voix commune adorant sa puissance,
Montrons à ses faveurs notre reconnaissance.

CHŒUR
Ainsi toujours sur tes autels
Tous les mortels
Offrent leurs cœurs en sacrifice !
Ainsi le Zéphyr en tout temps
Sur tes palais de Cythère et d’Éryce
Fasse régner les grâces du printemps !
Daigne affermir l’heureuse paix
Qu’à nos souhaits
Vient de promettre ton oracle ;
Et fais pour ces jeunes amants,
Pour qui tu viens de faire ce miracle.
Un siècle entier de doux ravissements.
Dans nos campagnes et nos bois
Toutes nos voix
Béniront tes douces atteintes ;
Et dans les rochers d’alentour
La même écho[20] qui redisait nos plaintes
Ne redira que des soupirs d’amour.

CÉPHÉE
C’est assez... la déesse est déjà disparue ;
Ses dernières clartés se perdent dans la nue ;
Allons jeter le sort pour la dernière fois.
Malheureux le dernier que foudroîra son choix.
Et dont en ce grand jour la perte domestique
Souillera de ses pleurs l’allégresse publique !
Madame, cependant, songez à préparer
Cet hymen que les dieux veulent tant honorer :
Rendez-en l’appareil digne de ma puissance,
Et digne, s’il se peut, d’une telle présence.

CASSIOPE
J’obéis avec joie, et c’est me commander
Ce qu’avec passion j’allais vous demander,

Scène IV

Cassiope, Persée, suite de la reine.


CASSIOPE
Eh bien ! vous le voyez, ce n’était pas un crime,
Et les dieux ont trouvé cet hymen légitime,
Puisque leur ordre exprès nous le fait achever,
Et que par leur présence ils doivent l’approuver.
Mais quoi ! vous soupirez ?

PERSÉE
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXJ’en ai bien lieu, madame.

CASSIOPE

Le sujet ?


PERSÉE
XXXXXXXXVotre joie.

CASSIOPE
XXXXXXXXXXXXXXXXElle vous gêne l’âme ?

PERSÉE
Après ce que j’ai dit, douter d’un si beau feu,
Reine, c’est ou m’entendre ou me croire bien peu.
Mais ne me forcez pas du moins à vous le dire,
Quand mon âme en frémit et mon cœur en soupire.
Pouvais-je avoir des yeux et ne pas l’adorer ?
Et pourrais-je la perdre et n’en pas soupirer ?

CASSIOPE
Quel espoir formiez-vous, puisqu’elle était promise,
Et qu’en vain son bonheur domptait votre franchise ?

PERSÉE
Vouloir que la raison règne sur un amant,
C’est être plus que lui dedans l’aveuglement.
Un cœur digne d’aimer court à l’objet aimable
Sans penser au succès dont sa flamme est capable ;
Il s’abandonne entier, et n’examine rien ;
Aimer est tout son but, aimer est tout son bien ;
Il n’est difficulté ni péril qui l’étonne.
« Ce qui n’est point à moi n’est encore à personne,
« Disais-je ; et ce rival qui possède sa foi,
« S’il espère un peu plus, n’obtient pas plus que moi. »
Voilà durant vos maux de quoi vivait ma flamme,
Et les douces erreurs dont je flattais mon âme.
Pour nourrir des désirs d’un beau feu trop contents,
C’était assez d’espoir que d’espérer au temps ;
Lui qui fait chaque jour tant de métamorphoses
Pouvait en ma faveur faire beaucoup de choses.
Mais enfin la déesse a prononcé ma mort,
Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort.
J’étais indigne d’elle et de son hyménée,

Et toutefois, hélas ! je valais bien Phinée.


CASSIOPE
Vous plaindre en cet état, c’est tout ce que je puis.

PERSÉE
Vous vous plaindrez peut-être apprenant qui je suis.
Vous ne vous trompiez point touchant mon origine,
Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine :
Mon père est... Mais pourquoi contre vous l’animer ?
Puisqu’il nous faut mourir, mourons sans le nommer ;
Il vengerait ma mort, si j’avais fait connaître
De quel illustre sang j’ai la gloire de naître ;
Et votre grand bonheur serait mal assuré,
Si vous m’aviez connu sans m’avoir préféré.
C’est trop perdre de temps, courons à votre joie,
Courons à ce bonheur que le ciel vous envoie ;
J’en veux être témoin, afin que mon tourment
Puisse par ce poison finir plus promptement.

CASSIOPE
Le temps vous fera voir pour souverain remède
Le peu que vous perdez en perdant Andromède ;
Et les dieux, dont pour nous vous voyez la bonté,
Vous rendront bientôt plus qu’ils ne vous ont ôté.

PERSÉE
Ni le temps ni les dieux ne feront ce miracle.
Mais allons : à votre heur je ne mets point d’obstacle,
Reine ; c’est l’affaiblir que de le retarder ;
Et les dieux ont parlé, c’est à moi de céder[21].

ACTE second

Cette place publique s’évanouit en un instant pour faire place à un jardin délicieux ; et ces grands palais sont changés en autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les uns des statues d’où sortent autant de jets d’eau, les autres des myrtes, des jasmins et d’autres arbres de cette nature. De chaque côté se détache un rang d’orangers dans de pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu’au milieu du théâtre, et le séparent ainsi en trois allées, que l’artifice ingénieux de la perspective fait paraître longues de plus de mille pas. C’est là qu’on voit Andromède avec ses nymphes qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande dont cette princesse veut couronner Phinée, pour le récompenser, par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu’il lui vient d’apporter.


Scène I

Andromède, chœur de nymphes, un page.


ANDROMÈDE
Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée ;
Et devant qu’il soit peu nous reverrons Phinée,
Que de ma propre main j’en voulais couronner
Pour les heureux avis qu’il vient de me donner.
Toutefois la faveur ne serait pas bien grande ;
Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande.
Dans l’état où le ciel nous a mis aujourd’hui,
C’est l’unique présent qui soit digne de lui.
Quittez, nymphes, quittez ces peines inutiles ;
L’augure déplairait de tant de fleurs stériles ;
Il faut à notre hymen des présages plus doux.
Dites-moi cependant laquelle d’entre vous...
Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.

AGLANTE
Quoi, madame ?

ANDROMÈDE
XXXXXXXXXXXXÀ tes yeux je vois que tu devines[22].
Dis-moi donc d’entre vous laquelle a retenu
En ces lieux jusqu’ici cet illustre inconnu.
Car enfin ce n’est point sans un peu de mystère
Qu’un tel héros s’attache à la cour de mon père.
Quelque chaîne l’arrête et le force à tarder.
Qu’on ne perde point temps à s’entre-regarder.
Parlez, et d’un seul mot éclaircissez mes doutes.
Aucune ne répond, et vous rougissez toutes !
Quoi ! toutes l’aimez-vous ? Un si parfait amant
Vous a-t-il su charmer toutes également ?
Il n’en faut point rougir, il est digne qu’on l’aime :
Si je n’aimais ailleurs, peut-être que moi-même,
Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né,
Il aurait eu mon cœur, s’il n’eût été donné.
Mais j’aime trop Phinée, et le change est un crime.

AGLANTE
Ce héros vaut beaucoup puisqu’il a votre estime ;
Mais il sait ce qu’il vaut, et n’a jusqu’à ce jour
À pas une de nous daigné montrer d’amour.

ANDROMÈDE
Que dis-tu ?

AGLANTE
XXXXXXXXXXPas fait même une offre de service.

ANDROMÈDE
Ah ! c’est de quoi rougir toutes avec justice ;
Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur,
Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur.

CÉPHALIE
Où les vôtres, madame, épandent leur lumière,
Cette honte pour nous est assez coutumière.
Les plus vives clartés s’éteignent auprès d’eux,
Comme auprès du soleil meurent les autres feux :
Et pour peu qu’on vous voie et qu’on vous considère,
Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire.

ANDROMÈDE
Vous êtes une adroite ; achevez, achevez :
C’est peut-être en effet vous qui le captivez ;
Car il aime, et j’en vois la preuve trop certaine.
Chaque fois qu’il me parle il semble être à la gêne ;
Son visage et sa voix changent à tout propos ;
Il hésite, il s’égare au bout de quatre mots ;
Ses discours vont sans ordre ; et plus je les écoute,
Plus j’entends des soupirs dont j’ignore la route.
Où vont-ils, Céphalie ? où vont-ils ? répondez.

CÉPHALIE
C’est à vous d’en juger, vous qui les entendez.
UN PAGE, chantant sans être vu.
Qu’elle est lente cette journée !

ANDROMÈDE
Taisons-nous : cette voix me parle pour Phinée ;
Sans doute il n’est pas loin, et veut à son retour
Que des accents si doux m’expliquent son amour.

LE PAGE
Qu’elle est lente cette journée
Dont la fin me doit rendre heureux[23] !
Chaque moment à mon cœur amoureux
Semble durer plus d’une année.
O ciel ! quel est l’heur d’un amant,
Si, quand il en a l’assurance.
Sa juste impatience
Est un nouveau tourment ?
Je dois posséder Andromède :
Juge, Soleil, quel est mon bien !
Vis-tu jamais amour égal au mien ?
Vois-tu beauté qui ne lui cède ?
Puis donc que la longueur du jour
De mon nouveau mal est la source,
Précipite ta course,
Et tarde ton retour.
Tu luis encore, et ta lumière
Semble se plaire à m’affliger.
Ah ! mon amour te va bien obliger
À quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté
Dont le divin éclat me dompte ;
Et tu fuiras de honte
D’avoir moins de clarté[24].

Scène II

Phinée, Andromède, un page, Chœur de Nymphes, suite de Phinée.


PHINÉE
Ce n’est pas mon dessein, madame, de surprendre,
Puisque avant que d’entrer je me suis fait entendre.

ANDROMÈDE
Vos vœux pour les cacher n’étaient pas criminels,
Puisqu’ils suivent des dieux les ordres éternels.

PHINÉE
Que me direz-vous donc de leur galanterie ?

ANDROMÈDE
Que je vais vous payer de votre flatterie.

PHINÉE
Comment ?

ANDROMÈDE
XXXXXXXXEn vous donnant de semblables témoins,
Si vous aimez beaucoup, que je n’aime pas moins.
Approchez, Liriope, et rendez-lui son change[25] ;
C’est vous, c’est votre voix que je veux qui me venge.
De grâce, écoutez-la ; nous avons écouté,
Et demandons silence après l’avoir prêté.
LIRIOPE chante.
Phinée est plus aimé qu’Andromède n’est belle,
Bien qu’ici-bas tout cède à ses attraits ;
Comme il n’est point de si doux traits,
Il n’est point de cœur si fidèle.
De mille appas son visage semé
La rend une merveille :
Mais quoiqu’elle soit sans pareille,
Phinée est encore plus aimé.
Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime
On la préfère aux nymphes de la mer,
Ce n’est que de savoir aimer
Qu’elle-même veut qu’on l’estime ;
Chacun, d’amour pour elle consumé,
D’un cœur lui fait un temple :
Mais quoiqu’elle soit sans exemple,
Phinée est encor plus aimé.
Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle
C’est un miracle aussi que son amour,
Pour qui Vénus en ce beau jour
A prononcé ce digne oracle :
Le ciel lui-même, en la voyant, charmé,
La juge incomparable ;
Mais, quoiqu’il l’ait faite adorable,
Phinée est encor plus aimé.

(Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique, dont chaque couplet a pour refrain l’oracle que Vénus a prononcé au premier acte en faveur de ces deux amants, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique.)


LE PAGE
Heureux amant !

LIRIOPE
XXXXXXXXXXXXXHeureuse amante !

LE PAGE
Ils n’ont qu’une âme.

LIRIOPE
XXXXXXXXXXXXXXXXIls n’ont tous deux qu’un cœur.

LE PAGE
Joignons nos voix pour chanter leur bonheur.

LIRIOPE
Joignons nos voix pour bénir leur attente.

LE PAGE ET LIRIOPE
Andromède ce soir aura l’illustre époux
Qui seul est digne d’elle, et dont seule elle est digne.
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.

CHŒUR
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.

LE PAGE
Le ciel le veut.

LIRIOPE
XXXXXXXXXXXXVénus l’ordonne.

LE PAGE
L’amour les joint.

LIRIOPE
XXXXXXXXXXXXXL’hymen va les unir.

LE PAGE
Douce union que chacun doit bénir !

LIRIOPE
Heureuse amour qu’un tel succès couronne !

LE PAGE ET LIRIOPE
Andromède ce soir aura l’illustre époux
Qui seul est digne d’elle, et dont seule elle est digne.
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.

CHŒUR
Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,
Les dieux ont résolu de se joindre avec nous.

ANDROMÈDE
Il n’en faut point mentir, leur accord m’a surprise.

PHINÉE
Madame, c’est ainsi que tout me favorise,
Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux
Après l’heureux effet de cet arrêt des dieux,
Que leurs souhaits unis[26]...

Scène III

Phinée, Andromède, Timante, un page, chœur de Nymphes, suite de Phinée.


TIMANTE
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXAh, seigneur ! ah, madame !

PHINÉE
Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton âme ?

TIMANTE
Le pire des malheurs.

PHINÉE
XXXXXXXXXXXXXXXXLe roi serait-il mort ?

TIMANTE
Non, seigneur ; mais enfin le triste choix du sort
Vient de tomber... Hélas ! pourrai-je vous le dire ?

ANDROMÈDE
Est-ce sur quelque objet pour qui ton cœur soupire ?

TIMANTE

Soupirer à vos yeux du pire de ses coups,

N’est-ce pas dire assez qu’il est tombé sur vous ?

PHINÉE
Qui te fait nous donner de si vaines alarmes ?

TIMANTE
Si vous n’en croyez pas mes soupirs et mes larmes,
Vous en croirez le roi, qui bientôt à vos yeux
La va livrer lui-même aux ministres des dieux.

PHINÉE
C’est nous faire, Timante, un conte ridicule ;
Et je tiendrais le roi bien simple et bien crédule,
Si plus qu’une déesse il en croyait le sort.

TIMANTE
Le roi non plus que vous ne l’a pas cru d’abord ;
Il a fait par trois fois essayer sa malice,
Et l’a vu par trois fois faire même injustice ;
Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.

PHINÉE
Et toutes les trois fois le sort en a menti.
Le ciel a fait pour vous une autre destinée ;
Son ordre est immuable, il veut notre hyménée ;
Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux ;
Et ce n’est pas au sort à démentir les dieux.

ANDROMÈDE
Assez souvent le ciel par quelque fausse joie
Se plaît à prévenir les maux qu’il nous envoie[27] ;
Du moins il m’a rendu quelques moments bien doux
Par ce flatteur espoir que j’allais être à vous.
Mais puisque ce n’était qu’une trompeuse attente,
Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.

PHINÉE
Et vous mourrez contente ! Et j’ai pu mériter
Qu’avec contentement vous puissiez me quitter !
Détacher sans regret votre âme de la mienne !
Vouloir que je le voie, et que je m’en souvienne !
Et mon fidèle amour qui reçut votre foi
Vous trouve indifférente entre la mort et moi !
Oui, je m’en souviendrai, vous le voulez, madame ;
J’accepte le supplice où vous livrez mon âme :
Mais, quelque peu d’amour que vous me fassiez voir,
Le mien n’oublîra pas les lois de son devoir.
Je dois malgré le sort Je dois malgré vous-même,
Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime,
Et faire reconnaître aux yeux qui m’ont charmé
Que j’étais digne au moins d’être un peu mieux aimé.
Vous l’avoûrez bientôt, et j’aurai cette gloire
Qui dans tout l’avenir suivra notre mémoire,
Que pour se voir quitter avec contentement
Un amant tel que moi n’en est pas moins amant.

ANDROMÈDE
C’est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches,
Si vous ne les croissez par d’injustes reproches !
Vous quitter sans regret ! les dieux me sont témoins
Que j’en montrerais plus si je vous aimais moins.
C’est pour vous trop aimer que je parais tout autre ;
J’étouffe ma douleur pour n’aigrir pas la vôtre ;
Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher,
Et me montre insensible afin de moins toucher.
Hélas ! si vous savez faire voir comme on aime,
Du moins vous voyez mal quand l’amour est extrême ;
Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort,
Lequel m’est plus cruel, ou de vous, ou du sort.

PHINÉE
Hélas ! qu’il était grand quand je l’ai cru s’éteindre[28],
Votre amour ! et qu’à tort ma flamme osait s’en plaindre !
Princesse, vous pouvez me quitter sans regret ;
Vous ne perdez en moi qu’un amant indiscret,
Qu’un amant téméraire, et qui même a l’audace
D’accuser votre amour quand vous lui faites grâce.
Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison,
Qui perds en vous perdant et lumière et raison,
Je n’ai que ma douleur qui m’aveugle et me guide ;
Dessus toute mon âme elle seule préside ;
Elle y règne, et je cède entier à son transport ;
Mais je ne cède pas aux caprices du sort.
Que le roi par scrupule à sa rigueur défère,
Qu’une indigne équité le fasse injuste père,
La reine et mon amour sauront bien empêcher
Qu’un choix si criminel ne coûte un sang si cher.
J’ose tout, je puis tout après un tel oracle.

TIMANTE
La reine est hors d’état d’y joindre aucun obstacle ;
Surprise comme vous d’un tel événement,
Elle en a de douleur perdu tout sentiment ;
Et sans doute le roi livrera la princesse
Avant qu’on l’ait pu voir sortir de sa faiblesse.

PHINÉE
Eh bien ! mon amour seul saura jusqu’au trépas,
Malgré tous...

ANDROMÈDE
XXXXXXXXXXXLe roi vient ; ne vous emportez pas.

Scène IV

Céphée, Phinée, Andromède, Persée, Timante, chœur de Nymphes, un page, suite du Roi et de Phinée.


CÉPHÉE
Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes
De ce dernier effort des colères célestes,
Si tu sais de ton sort l’impitoyable cours,
Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours,
Épargne ma douleur, juges-en par sa cause,
Et va sans me forcer à te dire autre chose[29].

ANDROMÈDE
Seigneur, je vous l’avoue, il est bien rigoureux
De tout perdre au moment qu’on se doit croire heureux ;
Et le coup qui surprend un espoir légitime
Porte plus d’une mort au cœur de la victime.
Mais enfin il est juste, et je le dois bénir ;
La cause des malheurs les doit faire finir.
Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses,
Verra plus de constance en moi qu’en ses promesses ;
Heureuse, si mes jours un peu précipités
Satisfont à ces dieux pour moi seule irrités,
Si je suis la dernière à leur courroux offerte,
Si le salut public peut naître de ma perte !
Malheureuse pourtant de ce qu’un si grand bien
Vous a déjà coûté d’autre sang que le mien,
Et que je ne suis pas la première et l’unique
Qui rende à votre état la sûreté publique !

PHINÉE
Quel ! vous vous obstinez encore à me trahir ?

ANDROMÈDE
Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir.

PHINÉE
Honteuse obéissance à qui votre amour cède !

CÉPHÉE
Obéissance illustre, et digne d’Andromède !
Son nom comblé par là d’un immortel honneur...

PHINÉE
Je l’empêcherai bien, ce funeste bonheur.
Andromède est à moi, vous me l’avez donnée ;
Le ciel pour notre hymen a pris cette journée ;
Vénus l’a commandé : qui me la peut ôter ?
Le sort auprès des dieux se doit-il écouter ?
Ah ! si j’en vois ici les infâmes ministres
S’apprêter aux effets de ses ordres sinistres...

CÉPHÉE
Apprenez que le sort n’agit que sous les dieux,
Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux[30].
Votre perte n’est rien au prix de ma misère ;
Vous n’êtes qu’amoureux, Phinée, et je suis père.
Il est d’autres objets dignes de votre foi ;
Mais il n’est point ailleurs d’autres filles pour moi.
Songez donc mieux qu’un père à ces affreux ravages
Que partout de ce monstre épandirent les rages ;
Et n’en rappelez pas l’épouvantable horreur,
Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.

PHINÉE
Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terres
Fasse à tous vos sujets d’impitoyables guerres ;
Le sang de tout un peuple est trop bien employé
Quand celui de ses rois en peut être payé ;
Et je ne connais point d’autre perte publique
Que celle où vous condamne un sort si tyrannique.

CÉPHÉE
Craignez ces mêmes dieux qui président au sort.

PHINÉE
Qu’entre eux-mêmes ces dieux se montrent donc d’accord.
Quelle crainte après tout me pourrait y résoudre ?
S’ils m’ôtent Andromède, ont-ils quelque autre foudre ?
Il n’est plus de respect qui puisse rien sur moi ;
Andromède est mon sort, et mes dieux, et mon roi ;
Punissez un impie, et perdez un rebelle ;
Satisfaites le sort en m’exposant pour elle ;
J’y cours : mais autrement je jure ses beaux yeux,
Et mes uniques rois, et mes uniques dieux[31]...
(Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruit, et accompagné d’éclairs redoublés avec tant de promptitude, que cette feinte donne de l’épouvante aussi bien que de l’admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre Éole avec huit vents, dont quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volant en l’air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paraissent deux à deux au milieu de l’air sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite ; ce qui n’empêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes.)

Scène V

Æole, huit vents, Céphée, Persée, Phinée, Andromède, chœur de nymphes, suite du roi et de Phinée


CÉPHÉE
Arrêtez ; ce nuage enferme une tempête
Qui peut-être déjà menace votre tête.
N’irritez plus les dieux déjà trop irrités.

PHINÉE
Qu’il crève, ce nuage, et que ces déités...

CÉPHÉE
Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde...

PHINÉE
À les trop irriter qu’est-ce que je hasarde ?
Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu ?
Tombe, tombe sur moi leur foudre, s’il m’est dû ;
Mais s’il est quelque main assez lâche et traîtresse
Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse.
Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux,
Et mes uniques rois, et mes uniques dieux...
ÆOLE, au milieu de l’air.
Téméraire mortel, n’en dis pas davantage ;
Tu n’obliges que trop les dieux à te haïr :
Quoi que pense attenter l’orgueil de ton courage.
Ils ont trop de moyens de se faire obéir.
Connais-moi, pour ton infortune ;
Je suis Æole, roi des vents.
Partez, mes orageux suivants,
Faites ce qu’ordonne Neptune.

(Ce commandement d’Æole produit un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble. Les deux vents qui étaient à ses côtés suspendus en l’air s’envolent, l’un à gauche et l’autre à droit[32] : deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le même nuage qui les vient d’apporter ; deux autres, qui étaient à sa main gauche sur les ailes du théâtre, s’avancent au milieu de l’air, où, ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d’où les deux derniers fondent sur Andromède, et, l’ayant saisie chacun par un bras. Ils l’enlèvent de l’autre côté jusque dans les nues.)


ANDROMÈDE
Ô ciel !

CÉPHÉE
XXXXXIls l’ont saisie, et l’enlèvent en l’air.

PHINÉE
Ah ! ne présumez pas ainsi me la voler ;
Je vous suivrai partout malgré votre surprise.

Scène VI

Céphée, Persée, suite du roi.


PERSÉE
Seigneur, un tel péril ne veut point de remise ;
Mais espérez encor, je vole à son secours,
Et vais forcer le sort à prendre un autre cours[33].

CÉPHEE
Vingt amants pour Nérée en firent l’entreprise ;
Mais il n’est point d’effort que ce monstre ne brise.
Tous voulurent sauver ses attraits adorés,
Tous furent avec elle à l’instant dévorés.

PERSÉE
Le ciel aime Andromède, il veut son hyménée,
Seigneur ; et si les vents l’arrachent à Phinée,
Ce n’est que pour la rendre à quelque illustre époux
Qui soit plus digne d’elle, et plus digne de vous ;
À quelque autre par là les dieux l’ont réservée.
Vous saurez qui je suis quand je l’aurai sauvée.
Adieu. Par des chemins aux hommes inconnus
Je vais mettre en effet l’oracle de Vénus.
Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles.

CÉPHÉE
Moi, qui ne puis former d’espérances frivoles,
Pour ne voir point courir ce grand cœur au trépas,
Je vais faire des vœux qu’on n’écoutera pas.

ACTE troisième

Il se fait ici une si étrange métamorphose, qu’il semble qu’avant de sortir de ce jardin Persée ait découvert cette monstrueuse tête de Méduse qu’il porte partout sous son bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composaient sont devenus des rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la nature, qu’il semble qu’elle ait plus contribué que l’art à les placer ainsi des deux côtés du théâtre : c’est en quoi l’artifice de l’ouvrier est merveilleux, et se fait voir d’autant plus, qu’il prend soin de se cacher. Les vagues s’emparent de toute la scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu’elles laissent pour leur servir de rivage ; elles sont dans une agitation continuelle, et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs de falaises : on en voit l’embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paraît si vaste et d’une si grande étendue, qu’on jurerait que les vaisseaux qui flottent près de l’horizon, dont la vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n’y a personne qui ne juge que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l’injustice des dieux et du supplice d’Andromède ; aussi la voit-on au haut des nues, d’où les deux vents qui l’ont enlevée l’apportent avec impétuosité et l’attachent au pied d’un de ces rochers.



Scène première

Andromède, au pied d’un rocher ; deux vents qui l’y attachent, Timante, chœur de peuple sur le rivage.

TIMANTE
Allons voir, chers amis, ce qu’elle est devenue,
La princesse, et mourir, s’il se peut, à sa vue.

CHŒUR
La voilà que ces vents achèvent d’attacher,
En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher,

TIMANTE
Oui, c’est elle sans doute. Ah ! l’indigne spectacle !

CHŒUR
Si le ciel n’est injuste, il lui doit un miracle.

XXXXXXXXXXXXXX(Les vents s’envolent.)


TIMANTE
Il en fera voir un, s’il en croit nos désirs.

ANDROMÈDE
Ô dieux !

TIMANTE
XXXXXXXAvec respect écoutons ses soupirs ;
Et puissent les accents de ses premières plaintes
Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes !

ANDROMÈDE
Affreuse image du trépas
Qu’un triste honneur m’avait fardée,
Surprenantes horreurs, épouvantable idée.
Qui tantôt ne m’ébranliez pas,
Que l’on vous conçoit mal quand on vous envisage
Avec un peu d’éloignement[34] !
Qu’on vous méprise alors ! qu’on vous brave aisément !
Mais que la grandeur de courage
Devient d’un difficile usage
Lorsqu’on touche au dernier moment !
Ici seule, et de toutes parts
À mon destin abandonnée ;
Ici que je n’ai plus ni parents, ni Phinée,
Sur qui détourner mes regards ;
L’attente de la mort de tout mon cœur s’empare.
Il n’a qu’elle à considérer ;
Et, quoi que de ce monstre il s’ose figurer.
Ma constance qui s’y prépare
Le trouve d’autant plus barbare
Qu’il diffère à me dévorer.


Étrange effet de mes malheurs !
Mon âme traînante, abattue,
N’a qu’un moment à vivre, et ce moment me lue
À force de vives douleurs.
Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes,
Cependant que la mort me fuit ;
Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit ;
Et mes espérances éteintes
N’attendent la fin de mes craintes
Que du monstre qui les produit.


Qu’il tarde à suivre mes désirs !
Et que sa cruelle paresse
À ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse
Goûte d’amers et longs soupirs !
Ô toi, dont jusqu’ici la douceur m’a suivie,
Va-t’en, souvenir indiscret ;
Et, cessant de me faire un entretien secret
De ce prince qui m’a servie,
Laisse-moi sortir de la vie
Avec un peu moins de regret.


C’est assez que tout l’univers
Conspire à faire mes supplices ;
Ne les redouble point, toi qui fus mes délices,
En me montrant ce que je perds ;
Laisse-moi...

Scène II

Cassiope, Andromède, Timante, chœur de peuple.


CASSIOPE
XXXXXXXXXXMe voici, qui seule ai fait le crime ;
Me voici, justes dieux, prenez votre victime ;
S’il est quelque justice encore parmi vous,
C’est à moi seule, à moi qu’est dû votre courroux.
Punir les innocents, et laisser les coupables.
Inhumains ! est-ce en être, est-ce en être capables ?
À moi tout le supplice, à moi tout le forfait.
Que faites-vous, cruels ? qu’avez-vous presque fait ?
Andromède est ici votre plus rare ouvrage ;
Andromède est ici votre plus digne image ;
Elle rassemble en soi vos attraits divisés :
On vous connaîtra moins si vous la détruisez.
Ah ! je découvre enfin d’où provient tant de haine ;
Vous en êtes jaloux plus que je n’en fus vaine ;
Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants,
Elle aurait plus que vous et d’autels et d’encens ;
Chacun préférerait le portrait au modèle,
Et bientôt l’univers n’adorerait plus qu’elle[35].

ANDROMÈDE
En l’état où je suis le sort m’est-il trop doux,
Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous ?
Faut-il encore ce comble à des malheurs extrêmes ?
Qu’espérez vous, madame, à force de blasphèmes ?

CASSIOPE
Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi :
Mais je ne les irrite, hélas ! que contre toi ;
Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes ;
Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes,
Et pour punir ta mère ils n’ont, ces cruels dieux,
Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux.
Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie,
C’est percer de mon cœur la plus tendre partie ;
Que je souffre bien plus en te voyant périr,
Et qu’ils me feraient grâce en me faisant mourir.
Ma fille, c’est donc là cet heureux hyménée[36],
Cette illustre union par Vénus ordonnée
Qu’avecque tant de pompe il fallait préparer,
Et que ces mêmes dieux devaient tant honorer !
Ce que nos yeux ont vu n’était-ce donc qu’un songe,
Déesse ? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge ?
Nous aurais-tu parlé sans l’aveu du Destin ?
Est-ce ainsi qu’à nos maux le ciel trouve une On ?
Est-ce ainsi qu’Andromède en reçoit les caresses ?
Si contre elle l’envie émeut quelques déesses,
L’amour en sa faveur n’arme-t-il point de dieux ?
Sont-ils tous devenus, ou sans cœur, ou sans yeux ?
Le maître souverain de toute la nature
Pour de moindres beautés a changé de figure ;
Neptune a soupiré pour de moindres appas ;
Elle en montre à Phébus que Daphné n’avait pas ;
Et l’Amour en Psyché voyait bien moins de charmes,
Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.
Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer.
Ma fille ? au vif éclat qu’ils sèment dans la mer.
Les tritons amoureux, malgré leurs néréides,
Devraient déjà sortir de leurs grottes humides.
Aux fureurs de leur monstre à l’envi s’opposer,
Contre ce même écueil eux-mêmes l’écraser,
Et de ses os brisés, de sa rage étouffée,
Au pied de ton rocher t’élever un trophée.
ANDROMÈDE, voyant venir le monstre de loin.
Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir ?
Vous hâtez mon supplice au lieu de m’affranchir.
Vous appelez le monstre. Ah ! du moins à sa vue
Quittez la vanité qui m’a déjà perdue.
Il n’est mortel ni dieu qui m’ose secourir.
Il vient ; consolez-vous, et me laissez mourir.

CASSIOPE
Je le vois, c’en est fait. Parais du moins, Phinée,
Pour sauver la beauté qui t’était destinée ;
Parais. Il en est temps, viens en dépit des dieux
Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux ;
L’amour te le commande, et l’honneur t’en convie ;
Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie ?

ANDROMÈDE
Il n’a manque d’amour, ni manque de valeur ;
Mais sans doute, madame, il est mort de douleur :
Et comme il a du cœur et sait que je l’adore,
Il périrait ici, s’il respirait encore.

CASSIOPE
Dis plutôt que l’ingrat n’ose te mériter.
Toi donc, qui plus que lui t’osais tantôt vanter,
Viens, amant inconnu, dont la haute origine,
Si nous t’en voulons croire, est royale ou divine ;
Viens en donner la preuve, et, par un prompt secours,
Fais-nous voir quelle foi l’on doit à tes discours ;
Supplante ton rival par une illustre audace ;
Viens à droit de conquête en occuper la place :
Andromède est à toi si tu l’oses gagner.
Quoi ! lâches, le péril vous la fait dédaigner !
Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes !
Allons, mon désespoir, jusqu’au milieu des ondes
Faire servir l’effort de nos bras impuissants
D’exemple et de reproche à leurs feux languissants ;
Faisons ce que tous deux devraient faire avec joie ;
Détournons sa fureur dessus une autre proie :
Heureuse si mon sang la pouvait assouvir !
Allons. Mais qui m’arrête ? Ah ! c’est mal me servir.
(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)

Scène III

Andromède, attachée au rocher ; Persée, en l’air, sur le cheval Pégase ; Cassiope, Timante et le chœur sur le rivage.


TIMANTE, montrant Persée à Cassiope, et l’empêchant de se jeter en la mer.
Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide ?
Voyez par quels chemins on secourt Andromède ;
Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé...

CASSIOPE
Ah ! c’est cet inconnu par mes cris appelé,
C’est lui-même, seigneur, que mon âme étonnée…
PERSÉE, en l’air, sur le Pégase.
Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée,
Si j’étais moins que lui digne de votre choix,
Et si le sang des dieux cède à celui des rois.

CASSIOPE
Rien n’égale, seigneur, un amour si fidèle ;
Combattez donc pour vous en combattant pour elle :
Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.
PERSÉE, à Andromède.
Adorable princesse, avouez-en mon bras.
CHŒUH DE MUSIQUE, cependant que Persée combat le monstre.
Courage, enfant des dieux, elle est votre conquête ;
Et jamais amant ni guerrier
Ne vit ceindre sa tête
D’un si beau myrte ou d’un si beau laurier.
UNE VOIX seule.
Andromède est le prix qui suit votre victoire :
Combattez, combattez ;
Et vos plaisirs et votre gloire
Rendront jaloux les dieux dont vous sortez.
LE CHŒUR répète.
Courage, enfant des dieux, elle est votre conquête ;
Et jamais amant ni guerrier
Ne vit ceindre sa tête
D’un si beau myrte ou d’un si beau laurier.
TIMANTE, à la reine.
Voyez de quel effet notre attente est suivie,
Madame ; elle est sauvée, et le monstre est sans vie.
PERSÉE, ayant tué le monstre.
Rendez grâces au dieu qui m’en a fait vainqueur.

CASSIOPE
Ô ciel ! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur !
L’oracle de Vénus enfin s’est fait entendre :
Voilà ce dernier choix qui nous devait tout rendre ;
Et vous êtes, seigneur, l’incomparable époux
Par qui le sang des dieux se doit joindre avec nous.
Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée ;
C’est à ce grand héros que le sort t’a donnée ;
C’est pour lui que le ciel te destine aujourd’hui ;
Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.

PERSÉE
Il faut la mériter par mille autres services ;
Un peu d’espoir suffit pour de tels sacrifices.
Princesse, cependant quittez ces tristes lieux,
Pour rendre à votre cour tout l’éclat de vos yeux.
Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée,
Vont rendre de tout point ma victoire achevée :
L’ordre que leur prescrit mon père Jupiter
Jusqu’en votre palais les force à vous porter,
Les force à vous remettre où tantôt leur surprise…

ANDROMÈDE
D’une frayeur mortelle à peine encore remise,
Pardonnez, grand héros, si mon étonnement
N’a pas la liberté d’aucune remercîment.

PERSÉE
Venez, tyrans des mers, réparer votre crime,
Venez restituer cette illustre victime ;
Méritez votre grâce, impétueux mutins,
Par votre obéissance au maître des destins.

(Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée ; et on les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter par-dessus les flots jusqu’aux lieux d’où ils l’avaient apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole en haut sur son cheval ailé ; et, après avoir fait un caracol[37] admirable au milieu de l’air, il tire du même côté qu’on a vu disparaître la princesse : tandis qu’il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de chants de victoire.)

CASSIOPE, voyant Persée revoler en haut après sa victoire.
Peuple, qu’à pleine voix l’allégresse publique
Après un tel miracle en triomphe s’explique,
Et fasse retentir sur ce rivage heureux
L’immortelle valeur d’un bras si généreux.

CHŒUR
Le monstre est mort, crions victoire,
Victoire tous, victoire à pleine voix ;
Que nos campagnes et nos bois
Ne résonnent que de sa gloire.
Princesse, elle vous donne enfin l’illustre époux
Qui seul était digne de vous.
Vous êtes sa digne conquête.
Victoire tous, victoire à son amour !
C’est lui qui nous rend ce beau jour,
C’est lui qui calme la tempête :
Et c’est lui qui vous donne enfin l’illustre époux
Qui seul était digne de vous.
CASSIOPE, après que Persée est disparu.
Dieux ! j’étais sur ces bords immobile de joie !
Allons voir où ces vents ont reporté leur proie,
Embrasser ce vainqueur, et demander au roi
L’effet du juste espoir qu’il a reçu de moi.

Scène IV

Cymodoce, Éphyre, Cydippe.

(Ces trois néréides s’élèvent du milieu des flots.)


CYMODOCE
Ainsi notre colère est de tout point bravée !
Ainsi notre victime à nos yeux enlevée
Va croître les douceurs de ses contentements
Par le juste mépris de nos ressentiments.

ÉPHYRE
Toute notre fureur, toute notre vengeance
Semble avec son destin être d’intelligence.
N’agir qu’en sa faveur ; et ses plus rudes coups
Ne font que lui donner un plus illustre époux.

CYDIPPE
Le sort, qui jusqu’ici nous a donné le change,
Immole à ses beautés le monstre qui nous venge ;
Du même sacrifice, et dans le même lieu,
De victime qu’elle est, elle devient le dieu.
Cessons dorénavant, cessons d’être immortelles,
Puisque les immortels trahissent nos querelles,
Qu’une beauté commune est plus chère à leurs yeux :
Car son libérateur est sans doute un des dieux.
Autre qu’un dieu n’eût pu nous ôter cette proie ;
Autre qu’un dieu n’eût pu prendre une telle voie ;
Et ce cheval ailé fût péri mille fois
Avant que de voler sous un indigne poids.

CYMODOCE
Oui, c’est sans doute un dieu qui vient de la défendre.
Mais il n’est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre ;
Et puisqu’un dieu pour elle ose nous outrager,
Il faut trouver aussi des dieux à nous venger.
Du sang de notre monstre encore toutes teintes,
Au palais de Neptune allons porter nos plaintes,
Lui demander raison de l’immortel affront
Qu’une telle défaite imprime à notre front.

CYDIPPE
Je crois qu’il nous prévient ; les ondes en bouillonnent ;
Les conques des tritons dans ces rochers résonnent ;
C’est lui-même, parlons.

Scène V

Neptune, les trois néréides.

Neptune, dans son char formé d’une grande conque de nacre, et tiré par deux chevaux marins.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXJe sais vos déplaisirs,

Mes filles ; et je viens au bruit de vos soupirs,

De l’affront qu’on vous fait plus que vous en colère.
C’est moi que tyrannise un superbe de frère,
Qui dans mon propre État m’osant faire la loi,
M’envoie un de ses fils pour triompher de moi.
Qu’il règne dans le ciel, qu’il règne sur la terre ;
Qu’il gouverne à son gré l’éclat de son tonnerre ;
Que même du Destin il soit indépendant ;
Mais qu’il me laisse à moi gouverner mon trident.
C’est bien assez pour lui d’un si grand avantage,
Sans me venir braver encor dans mon partage.
Après cet attentat sur l’empire des mers,
Même honte à leur tour menace les enfers ;
Aussi leur souverain prendra notre querelle :
Je vais l’intéresser avec Junon pour elle ;
Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un,
Nous saurons bien dompter notre tyran commun.
Adieu. Consolez-vous, nymphes trop outragées ;
Je périrai moi-même, ou vous serez vengées :
Et j’ai su du Destin, qui se ligue avec nous,
Qu’Andromède ici-bas n’aura jamais d’époux.

(Il fond au milieu de la mer.)


CYMODOCE
Après le doux espoir d’une telle promesse
Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse.

(Les néréides se plongent aussi dans la mer.)

ACTE quatrième

Les vagues fondent sous le théâtre ; et ces hideuses masses de pierres dont elles battaient le pied font place à la magnificence d’un palais royal. On ne le voit pas tout entier, on n’en voit que le vestibule, ou plutôt la grande salle, qui doit servir aux noces de Persée et d’Andromède. Deux rangs de colonnes de chaque côté, l’un de rondes, et l’autre de quarrées, en font les ornements : elles sont enrichies de statues de marbre blanc d’une grandeur naturelle, et leurs bases, corniches, amortissements, étalent tout ce que peut la justesse de l’architecture. Le frontispice suit le même ordre ; et, par trois portes dont il est percé, il fait voir trois allées de cyprès où l’œil s’enfonce à perte de vue[38].


Scène première

Andromède, Persée, chœur de nymphes, suite de Persée.


PERSÉE
Que me permettez-vous, madame, d’espérer ?
Mon amour jusqu’à vous a-t-il lieu d’aspirer ?
Et puis-je, en cette illustre et charmante journée,

Prétendre jusqu’au cœur que possédait Phinée ?


ANDROMÈDE
Laissez-moi l’oublier, puisqu’on me donne à vous ;
Et s’il l’a possédé n’en soyez point jaloux.
Le choix du roi l’y mit, le choix du roi l’en chasse ;
Ce même choix du roi vous y donne sa place ;
N’exigez rien de plus : je ne sais point haïr ;
Je ne sais point aimer, mais je sais obéir :
Je sais porter ce cœur à tout ce qu’on m’ordonne,
Il suit aveuglément la main qui vous le donne ;
De sorte, grand héros, qu’après le choix du roi,
Ce que vous demandez est plus à vous qu’à moi.

PERSÉE
Que je puisse abuser ainsi de sa puissance !
Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance !
Et de libérateur de vos rares beautés
M’élever en tyran dessus vos volontés !
Princesse, mon bonheur vous aurait mal servie,
S’il vous faisait esclave en vous rendant la vie ;
Et s’il n’avait sauvé des jours si précieux
Que pour les attacher sous un joug odieux.
C’est aux courages bas, c’est aux amants vulgaires,
À faire agir pour eux l’autorité des pères.
Souffrez à mon amour des chemins différents.
J’ai vu parler pour moi les dieux et vos parents ;
Je sens que mon espoir s’enfle de leur suffrage ;
Mais je n’en veux enfin tirer autre avantage
Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux
Du choix de vos parents, et du vouloir des dieux.
Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même ;
Et comme enfin c’est vous et non pas moi que j’aime,
J’aime mieux m’exposer à perdre un bien si doux
Que de vous obtenir d’un autre que de vous.
Je garde cet espoir, et hasarde le reste,
Et, me soit votre choix ou propice ou funeste,
Je bénirai l’arrêt qu’en feront vos désirs,
Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs.
Remplissez mon espoir ou trompez mon attente,
Je mourrai sans regret, si vous vivez contente ;
Et mon trépas n’aura que d’aimables moments,
S’il vous ôte un obstacle à vos contentements.

ANDROMÈDE
C’est trop d’être vainqueur dans la même journée
Et de ma retenue et de ma destinée.
Après que par le roi vos vœux sont exaucés,
Vous parler d’obéir c’était vous dire assez :
Mais vous voulez douter, afin que je m’explique,
Et que votre victoire en devienne publique.
Sachez donc...

PERSÉE
XXXXXXXXXXXXNon, madame : où j’ai tant d’intérêt,
Ce n’est pas devant moi qu’il faut faire l’arrêt.
L’excès de vos bontés pourrait en ma présence
Faire à vos sentiments un peu de violence ;
Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour,
Pourrait en ma faveur séduire votre amour ;
La pitié de mes maux pourrait même surprendre
Ce cœur trop généreux pour s’en vouloir défendre ;
Et le moyen qu’un cœur ou séduit ou surpris
Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris ?
De tout ce que j’ai fait ne voyez que ma flamme,
De tout ce qu’on vous dit ne croyez que votre âme ;
Ne me répondez point, et consultez-la bien ;
Faites votre bonheur sans aucun soin du mien :
Je lui voudrais du mal s’il retranchait du vôtre,
S’il vous pouvait coûter un soupir pour quelque autre,
Et si, quittant pour moi quelques destins meilleurs,
Votre devoir laissait votre tendresse ailleurs.
Je vous le dis encor dans ma plus douce attente,
Je mourrai trop content, si vous vivez contente,
Et si, l’heur de ma vie ayant sauvé vos jours,
La gloire de ma mort assure vos amours.
Adieu. Je vais attendre ou triomphe ou supplice,
L’un comme effet de grâce, et l’autre de justice.

ANDROMÈDE
À ces profonds respects qu’ici vous me rendez
Je ne réplique point, vous me le défendez ;
Mais, quoique votre amour me condamne au silence,
Je vous dirai, seigneur, malgré votre défense,
Qu’un héros tel que vous ne saurait ignorer
Qu’ayant tout mérité l’on doit tout espérer.

Scène II

Andromède, chœur de nymphes.


ANDROMÈDE
Nymphes, l’auriez-vous cru qu’en moins d’une journée
J’aimasse de la sorte un autre que Phinée ?
Le roi l’a commandé, mais de mon sentiment
Je m’offrais en secret à son commandement.
Ma flamme impatiente invoquait sa puissance,
Et courait au-devant de mon obéissance.
Je fais plus ; au seul nom de mon premier vainqueur,
L’amour à la colère abandonne mon cœur ;
Et ce captif rebelle, ayant brisé sa chaîne,
Va jusques au dédain, s’il ne passe à la haine.
Que direz-vous d’un change et si prompt et si grand,
Qui dans ce même cœur moi-même me surprend ?

AGLANTE
Que pour faire un bonheur promis par tant d’oracles
Cette grande journée est celle des miracles,
Et qu’il n’est pas aux dieux besoin de plus d’effort
À changer votre cœur qu’à changer votre sort.
Cet empire absolu qu’ils ont dessus nos âmes
Éteint comme il leur plaît et rallume nos flammes,
Et verse dans nos cœurs, pour se faire obéir,
Des principes secrets d’aimer et de haïr.
Nous en voyons au votre en cette haute estime
Que vous nous témoigniez pour ce bras magnanime ;
Au défaut de l’amour que Phinée emportait,
Il lui donnait dès lors tout ce qui lui restait ;
Dès lors ces mêmes dieux, dont l’ordre s’exécute,
Le penchaient du côté qu’ils préparaient sa chute ;
Et cette haute estime attendant ce beau jour
N’était qu’un beau degré pour monter à l’amour.

CÉPHALIE
Un digne amour succède à cette haute estime :
Si je puis toutefois vous le dire sans crime,
C’est hasarder beaucoup que croire entièrement
L’impétuosité d’un si prompt changement,
Comme pour vous Phinée eut toujours quelques charmes,
Peut-être il ne lui faut qu’un soupir et deux larmes[39]
Pour dissiper un peu de cette avidité
Qui d’un si gros torrent suit la rapidité.
Deux amants que sépare une légère offense
Rentrent d’un seul coup d’œil en pleine intelligence.
Vous reverrez en lui ce qui le fit aimer,
Les mêmes qualités qu’il vous plut estimer...

ANDROMÈDE
Et j’y verrai de plus cette âme lâche et basse
Jusqu’à m’abandonner à toute ma disgrâce ;
Cet ingrat trop aimé qui n’osa me sauver,
Qui, me voyant périr, voulut se conserver,
Et crut s’être acquitté devant ce que nous sommes,
En querellant les dieux et menaçant les hommes.
S’il eût... Mais le voici ; voyons si ses discours
Rompront de ce torrent ou grossiront le cours.

Scène III

Andromède, Phinèe, Ammon, Chœur de Nymphes, suite de Phinée.


PHINÉE
Sur un bruit qui m’étonne, et que je ne puis croire[40],
Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
Vient savoir s’il est vrai que vous soyez d’accord,
Par un change honteux, de l’arrêt de ma mort.
Je ne suis point surpris que le roi, que la reine,
Suivent les mouvements d’une faiblesse humaine ;
Tout ce qui me surprend, ce sont vos volontés.
On vous donne à Persée, et vous y consentez !
Et toute votre foi demeure sans défense
Alors que de mon bien on fait sa récompense !

ANDROMÈDE
Oui, j’y consens, Phinée, et j’y dois consentir ;
Et quel que soit ce bien qu’il a su garantir,
Sans vous faire injustice on en fait son salaire,
Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire.
De quel front osez-vous me nommer votre bien,
Vous qu’on a vu tantôt n’y prétendre plus rien ?
Quoi ! vous consentirez qu’un monstre me dévore,
Et ce monstre étant mort je suis à vous encore !
Quand je sors de péril vous revenez à moi !
Vous avez de l’amour, et je vous dois ma foi !
C’était de sa fureur qu’il me fallait défendre,
Si vous vouliez garder quelque droit d’y prétendre :
Ce demi-dieu n’a fait, quoi que vous prétendiez,
Que m’arracher au monstre à qui vous me cédiez.
Quittez donc cette vaine et téméraire idée ;
Ne me demandez plus quand vous m’avez cédée.
Ce doit être pour vous même chose aujourd’hui,
Ou de me voir au monstre, ou de me voir à lui.

PHINÉE
Qu’ai-je oublié pour vous de ce que j’ai pu faire ?
N’ai-je pas des dieux même attiré la colère ?
Lorsque je vis. Æole armé pour m’en punir,
Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir ?
N’eurent-ils pas besoin d’un éclat de tonnerre,
Ses ministres ailés, pour me jeter par terre ?
Et voyant mes efforts avorter sans effets.
Quels pleurs n’ai-je versés, et quels vœux n’ai-je faits ?

ANDROMÈDE
Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes,
Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes !
Et dedans mon péril vos sentiments ingrats
S’amusaient à des vœux quand il fallait des bras !

PHINÉE
Que pouvais-je de plus, ayant vu pour Nérée
De vingt amants armés la troupe dévorée ?
Devais-je encor promettre un succès à ma main,
Qu’on voyait au-dessus de tout l’effort humain ?
Devais-je me flatter de l’espoir d’un miracle ?

ANDROMÈDE
Vous deviez l’espérer sur la foi d’un oracle[41] :
Le ciel l’avait promis par un arrêt si doux !
Il l’a fait par un autre, et l’aurait fait par vous.
Mais quand vous auriez cru votre perte assurée,
Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée
Vous laissaient un exemple et noble et glorieux.
Si vous n’eussiez pas craint de périr à mes yeux.
Ils voyaient de leur mort la même certitude ;
Mais avec plus d’amour et moins d’ingratitude.
Tous voulurent mourir pour leur objet mourant.
Que leur amour du vôtre était bien différent !
L’effort de leur courage a produit vos alarmes,
Vous a réduit aux vœux, vous a réduit aux larmes ;
Et, quoique plus heureuse en un semblable sort,
Je vois d’un œil jaloux la gloire de sa mort.
Elle avait vingt amants qui voulurent la suivre,
Et je n’en avais qu’un, qui m’a voulu survivre.
Encor ces vingt amants qui vous ont alarmé
N’étaient pas tous aimés, et vous étiez aimé :
Ils n’avaient la plupart qu’une faible espérance,
Et vous aviez, Phinée, une entière assurance ;
Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi ;
N’était-ce point assez pour mourir avec moi ?
Pouviez-vous ?

PHINÉE
Pouviez-vous ? Ah ! de grâce, imputez-moi, madame,
Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme ;
Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant
De vous pouvoir jamais survivre un seul moment.
J’épargnais à mes yeux un funeste spectacle,
Où mes bras impuissants n’avaient pu mettre obstacle,
Et tenais ma main prête à servir ma douleur
Au moindre et premier bruit qu’eût fait votre malheur.

ANDROMÈDE
Et vos respects trouvaient une digne matière
À me laisser l’honneur de périr la première[42] !
Ah ! c’était à mes yeux qu’il fallait y courir,
Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir.
Vous ne me deviez pas envier cette joie
De voir offrir au monstre une première proie ;
Vous m’auriez de la mort adouci les horreurs ;
Vous m’auriez fait du monstre adorer les fureurs ;
Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable,
Je l’aurais regardé comme un port favorable,
Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux
Eût brûlé de rejoindre un amant généreux.
J’aurais désavoué la valeur de Persée ;
En me sauvant la vie il m’aurait offensée ;
Et de ce même bras qu’il m’aurait conservé
Je vous immolerais ce qu’il m’aurait sauvé.
Ma mort aurait déjà couronné votre perte,
Et la bonté du ciel ne l’aurait pas soufferte ;
C’est à votre refus que les dieux ont remis
En de plus dignes mains ce qu’ils m’avaient promis.
Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre ;
Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre.
Vous n’avez aucun lieu d’en devenir jaloux,
Puisque sur ce rocher j’étais morte pour vous :
Qui pouvait le souffrir peut me voir sans envie
Vivre pour un héros de qui je tiens la vie ;
Et quand l’amour encor me parlerait pour lui,
Je ne puis disposer des conquêtes d’autrui.
Adieu.

Scène IV

Phinée, Ammon, suite de Phinée


PHINÉE
Adieu. Vous voulez donc que j’en fasse la mienne,
Cruelle, et que ma foi de mon bras vous obtienne ?
Eh bien ! nous l’irons voir, ce bienheureux vainqueur,
Qui, triomphant d’un monstre, a dompté votre cœur.
C’était trop peu pour lui d’une seule victoire,
S’il n’eût dedans ce cœur triomphé de ma gloire !
Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher,
La mienne à son bonheur saura bien l’arracher ;
Et vainqueur de tous deux en une seule tête,
De ce qui fut mon bien je ferai ma conquête.
La force me rendra ce que ne peut l’amour.
Allons-y, chers amis, et montrons dès ce jour...

AMMON
Seigneur, auparavant d’une âme plus remise
Daignez voir le succès d’une telle entreprise.
Savez-vous que Persée est fils de Jupiter,
Et qu’ainsi vous avez le foudre à redouter ?

PHINÉE
Je sais que Danaé fut son indigne mère ;
L’or qui plut dans son sein l’y forma d’adultère :
Mais le pur sang des rois n’est pas moins précieux.
Ni moins chéri du ciel que les crimes des dieux[43].

AMMON
Mais vous ne savez pas, seigneur, que son épée
De l’horrible Méduse a la tête coupée,
Que sous son bouclier il la porte en tous lieux,
Et que c’est fait de vous, s’il en frappe vos yeux.

PHINÉE
On dit que ce prodige est pire qu’un tonnerre,
Qu’il ne faut que le voir pour n’être plus que pierre,
Et que naguère Atlas, qui ne s’en put cacher,
À cet aspect fatal devint un grand rocher.
Soit une vérité, soit un conte, n’importe ;
Si la valeur ne peut, que le nombre l’emporte.
Puisque Andromède enfin voulait me voir périr,
Ou triompher d’un monstre afin de l’acquérir,
Que, fière de se voir l’objet de tant d’oracles,
Elle veut que pour elle on fasse des miracles,
Cette tête est un monstre aussi bien que celui
Dont cet heureux rival la délivre aujourd’hui ;
Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire
Et monstres à combattre, et miracles à faire.
Peut-être quelques dieux prendront notre parti,
Quoique de leur monarque il se dise sorti ;
Et Junon pour le moins prendra notre querelle
Contre l’amour furtif d’un époux infidèle.

(Junon se fait voir dans un char superbe tiré par deux paons, et si bien enrichi, qu’il paraît digne de l’orgueil de la déesse qui s’y fait porter. Elle se promène au milieu de l’air, dont nos poëtes lui attribuent l’empire, et y fait plusieurs tours, tantôt à droite et tantôt à gauche, cependant qu’elle assure Phinée de sa protection.) Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/613 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/614 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/615 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/616 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/617 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/618 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/619 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/620 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/621 Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/622

  1. Le titre de la première édition (1655) porte que cette tragédie fut représentée, avec les machines sur le théâtre royal Bourbon.
  2. Je ne ferai point de remarques détaillées sur ce théâtre qui mérite les yeux du Soleil au lieu de ses regards, ni sur le frein que le Soleil tient à ses chevaux ; mais je remarquerai que ce n’est pas Quinault qui consacra le premier ses prologues à la louange de Louis XIV : il ne lui donna même jamais de louanges aussi outrées dans le cours de ses conquêtes que Corneille lui en donne ici. Il n’est guère permis de dire à un prince qui n’a encore aucune occasion de se signaler, qu’il est le plus grand des rois. Alexandre, César et Pompée, attachés au char de Louis XIV avant qu’il ait pu rien faire, révoltent un peu le lecteur.

    Je lui montre Pompée, Alexandre, César,
    Mais comme des héros attachés à son char.

    C’est cet endroit que Boileau voulait noter quand il dit à Louis XIV :

    Ce n’est pas qu’aisément, comme un autre, à ton char
    Je ne puisse attacher Alexandre et César. (V.)

  3. On prononçait alors François, Anglois, ce qui était très dur à l’oreille. On dit aujourd’hui : Anglais et Français ; mais les imprimeurs ne se sont pas encore défaits du ridicule usage d’imprimer avec un o ce qu’on prononce avec un a : les Italiens ont eu plus de goût et de hardiesse ; ils ont supprimé toutes les lettres qu’ils ne prononcent pas. (V.)
  4. Racine a heureusement imité cet endroit dans sa Bérénice :

    Parle ; peut-on le voir sans penser, comme moi,
    Qu’en quelque obscurité que le ciel l’eût fait naître,
    Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître ?

    C’est là qu’on voit l’homme de goût et l’écrivain aussi délicat qu’élégant : il fait parler Bérénice de son amant : ce n’est point une louange vague, le sentiment seul agit, l’éloge part du cœur. Quelle prodigieuse différence entre ces vers charmants et ce refrain : Il est le plus jeune et le plus grand des rois ! (V.) — À quel propos Voltaire met-il ici les vers de Racine en comparaison avec ceux de Corneille ? Melpomène, en parlant du jeune Louis, ne pouvait en parler comme Bérénice parle de son amant. (P.)

  5. Le sujet de ce crime, ce crime glorieux, force jeux, ces miroirs vagabonds, et toute cette longue et inutile description de la jalousie des Néréides qui se choisissent six fois, pouvaient être les défauts du temps ; et il était permis à Corneille de s’égarer dans un genre qui n’était pas le sien. Ce genre ne fut perfectionné par Quinault que plus de trente ans après. Voyez comme, dans sa tragédie-opéra de Persée et Andromède, Cassiope raconte la même aventure, comme il n’y a rien de trop dans son récit, comme il ne fait point le poëte mal à propos ! tout est concis, vif, touchant, naturel, harmonieux :

    Heureuse épouse, tendre mère,
    Trop vaine d’un sort glorieux,
    Je n’ai pu m’empêcher d’exciter la colère
    De l’épouse du dieu de la terre et des cieux.
    J’ai comparé ma gloire à sa gloire immortelle :
    I.R déesse punit ma fierté criminelle ;
    Mais j’espère fléchir son courroux rigoureux.
    J’ordonne les célèbres jeux
    Qu’à l’honneur de Junon dans ces lieux on prépare ;
    Mon orgueil offensa cette divinité,
    Il faut que mon respect répare
    Le crime de ma vanité.
    . . . . . . . . . . . . .
    Les dieux punissent la fierté.
    Il n’est point de grandeur que le ciel irrité
    N’abaisse quand il veut, et ne réduise en poudre;
    Mais un prompt repentir
    Peut arrêter la foudre
    Toute prête à partir.

    Les étrangers ne connaissent pas assez Quinault ; c’est un des beaux génies qui aient fait honneur au siècle de Louis XIV. Boileau, qui en parle avec tant de mépris, était incapable de faire ce que Quinault a fait : personne n’écrira mieux en ce genre ; c’est beaucoup que Corneille ait préparé de loin ces beaux spectacles. Une remarque importante à faire, c’est qu’il n’y a pas une seule faute contre la langue dans les opéras de Quinault, à commencer depuis Alceste. Aucun auteur n’a plus de précision que lui, et jamais cette précision ne diminue le sentiment ; il écrit aussi correctement que Boileau ; et on ne peut mieux le venger des critiques passionnées de cet homme, d’ailleurs judicieux, qu’en le mettant à côté de lui. (V.) — Remarquez pourtant que dans ces vers de Quinault il n’y a pas une seule expression poétique, une seule image, rien, en un mot, aux rimes près, qui les distingue de la prose. Que l’on vante, tant qu’on le voudra, cette facilité, ce naturel, et même celle pureté de langage ; nous n’en contestons pas le mérite ; il se peut sans doute comme le dit Voltaire, que Quinault écrive aussi correctement que Boileau, mais il s’en faut bien qu’il écrive aussi poétiquement, et c’est ce qui établit entre eux une différence qui ne permettra jamais qu’on les place à coté l’un de l’autre. Peut-être dira-t-on, en faveur de Quinault, que ses vers étaient précisément ce qu’ils devaient être pour être mis en chant : alors nous le louerons d’avoir si bien deviné quel était le genre de style le plus propre à faire valoir le talent d’un musicien ; mais il faudra convenir que ce genre est précisément celui d’une poésie facile et médiocre, à laquelle Racine n’aurait pu descendre. On peut en juger par les chœurs d’Esther et d'Athalie, qui sont d’une richesse de poésie si supérieure à tous les opéras de Quinault : il est vrai qu’ils n’ont point encore trouvé de musicien ; et nous n’en sommes pas surpris, parce que, pour les embellir, il faudrait au moins que le talent du musicien égalât le génie du poète ; ce qui peut-être n’arrivera jamais. (P.)

  6. Des regards ne s’épandent ni ne se répandent. (V.)
  7. Vous autres immortelles est comique. (V.)
  8. Ce vers est comme le précurseur de celui de Racine :
    Le flot qui l’apporta recule épouvanté. On a critiqué beaucoup ce dernier vers, et on n’a jamais parlé du premier ; c’est que l’un est de Phèdre, que tous les amateurs savent par cœur, et que l’autre est d’Andromède, que presque personne ne lit. Il parait utile d’observer que Corneille n’a point changé de style en changeant de genre. Le grand art consisterait à se proportionner à ses sujets. (V.) — Quoi ! Corneille n’a jamais changé de style, et c’est Voltaire qui se permet cette assertion ? Le style de Cinna et des Horaces est-il donc le même que celui des charmantes scènes du Menteur ? La belle scène de l’Amour et de Psyché, dans l’opéra de ce nom, n’est-elle donc pas comparable, pour la délicatesse et les grâces, à ce que Quinault écrivit de mieux longtemps après ? (P.)
  9. Il y a bien loin de la mer d’Éthiopie à l’oracle d’Ammon ; il fallait traverser toute l’Éthiopie et toute l’Égypte ; on ne va guère consulter un oracle à quatre cents lieues, quand le péril est si pressant. (V.)
  10. Colère n’admet jamais de pluriel. (V.)
  11. On ne rend point injustice, comme on rend justice ; c’est un barbarisme ; la raison en est qu’on rend ce qu’on doit : on ne doit justice, on ne doit pas injustice. D’ailleurs il y a beaucoup d’esprit dans le discours de Persée, mais il n’y a rien d’intéressant : c’est là un des grands défauts de Corneille. Quinault intéresse, quoiqu’il soit presque permis de négliger cet avantage dans l’opéra. (V.)
  12. Ce terme folle, et celui de civilité, et le ton de ce discours sont bourgeois ; tandis qu’il s’agit de dieux et de victimes : c’était un ancien usage , dont Corneille ne s’est défait que dans les grands morceaux de ses belles tragédies : cet usage n’était fondé que sur la négligence des auteurs, et sur le peu d’usage qu’ils avaient du monde. Les bienséances du style n’ont été connues que par Racine. (V.)
  13. Aller la destinée est encore une de ces expressions populaires qui ne sont pas permises ; mais un défaut plus considérable est celui du rôle de ce Céphée, qui vient dire tranquillement qu’il faut que sa fille soit exposée comme une autre. Il n’y a rien de si froid que cette scène. (V.)
  14. Ce blasphème de quoi on l’accuse, et cette longue contestation entre le mari et la femme, dans un si grand malheur, n’est pas sans doute excusable. (V.)
  15. On a déjà dit avec quel soin il faut éviter ces équivoques (V.) — Le sens nous parait très clair, et nous n’apercevons pas l’équivoque (P.)
  16. Un oracle qui donne peu d’obstacle à une prière, s’arrêter à ce que l’oracle en dit, le ciel qui est doux aux crimes des rois, et qui, leur ayant montré une légère haine, répand le reste de la peine sur les sujets ; tout cela est d’un style bien incorrect, bien dur, bien obscur, bien barbare. (V.)
  17. La pensée renfermée dans ces trois derniers vers est imitée d’Horace :

    Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi.

    Lib. I, Epist. II, V. 14

  18. Ce fut, dit-on, Boissette qui mit ce chœur en musique. On ne connaissait presque, en ce temps-là, qu’une espèce de faux-bourdon, qu’un contre-point grossier ; c’était une espèce de chant d’église, c’était une musique de barbares, en comparaison de celle d’aujourd’hui. Ces paroles : reine de Paphe sont aussi ridicules que la musique. Il n’y a rien de moins musical, de moins harmonieux que : d’où le mal procède part aussi le remède. Le fond de toute cette idée est fort beau : qu’importe le fond, quand les vers sont durs et secs ? C’est par l’heureux choix des mots et par la mélopée que la poésie réussit : les pensées les plus sublimes ne sont rien si elles sont mal exprimées. (V.)
  19. Il semble qu’il parle d’un habit. (V.)
  20. Ce mot, dans l’origine, était du genre féminin.
  21. On sent assez combien celle scène est froide et mal placée : quand même elle serait bien écrite, elle serait toujours mauvaise par le fond. (V.)
  22. Ces puérilités étaient le vice du temps ; cela pouvait s’appeler alors de la galanterie : on ne sentait pas l’indécence d’un pareil contraste avec le fond terrible de la pièce. (V.)
  23. Ce page chante là une étrange chanson ; mais, fût-elle bonne, un page qui vient chanter est bien froid. (V.)
  24. L’amour de Phinée, qui va bien obliger le soleil à se cacher et à fuir de honte d’avoir moins de clarté que le visage d’Andromède, est d’un ridicule bien plus fort que celui du poignard de Pirame, qui rougissait d’avoir versé le sang de son maître. On ne sort point d’étonnement de voir jusqu’où l’auteur de Cinna s’est égaré et s’est abaissé. (V.)
  25. Liriope qui rend son change au page est encore d’une étrange galanterie. (V)
  26. Voici une de ces choses étranges que j’ai promis de remarquer ; ce sont ces scènes de galanterie bourgeoise, aussi éloignées de la dignité de la tragédie que des grâces de l’opéra ; c’est cette Andromède qui demande à ses filles d’honneur laquelle est amoureuse de Persée : c’est ce page qui chante une chanson insipide ; c’est Andromède qui rend sérénade pour sérénade ; c’est : Approchez, Liriope, et rendez-lui son change, etc. Il semble que tout cela ait été fait pour la noce d’un bourgeois de la rue Thibautodé. Mais que l’on considère que les Français n’avaient aucun modèle dans ce genre ; nous n’avons rien de supportable avant Quinault dans le lyrique. (V.)
  27. Le plus grand fruit que l’on puisse recueillir de cette pièce, c’est d’en comparer les situations et les expressions avec celles de l’Iphigénie de Racine. Iphigénie, dans les mêmes circonstances, dit à son amant :

    Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et tranquille ;
    Si je n’ai pas vécu la compagne d’Achille,
    J’espère que du moins un heureux avenir
    À vos faits immortels joindra mon souvenir ;
    Et qu’un jour mon trépas, source de votre gloire,
    Ouvrira le récit d’une si belle histoire.

    C’est là qu’on trouve la perfection du style ; c’est là que tous les écrivains, soit en prose, soit en vers, doivent chercher un modèle. (V.)

  28. De longs discours, et si peu naturels dans une situation si violente, si affreuse, si inattendue, sont pires que le page qui veut faire enfuir le soleil, et que Liriope qui lui rend son change. (V.)
  29. Cela est encore plus mauvais que tout ce que nous avons vu. Les inepties du page et de Liriope sont sans conséquence ; mais un père qui sacrifie froidement sa fille, sans lui dire autre chose, joint l’atrocité au ridicule. (V.)
  30. Ce Céphée est ici plus insupportable que jamais ; il sacrifie sa fille de trop bon coeur. (V.)
  31. Il s’agit bien ici de beaux yeux, et (d’uniques rois, et d’uniques dieux. Voyez comme Achille parle dans Iphigénie. Cette scène a encore beaucoup de conformité avec l’Iphigénie de Racine. Andromède dit :

    Seigneur, je vous l’avoue ; il est bien douloureux
    De tout perdre au moment que l’on croit être heureux !

    Iphigénie s’exprime ainsi :

    J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
    Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
    Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
    Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
    Si prés de ma naissance eu eût marqué la fin

    Jamais un sentiment naturel et touchant ne fut plus éloigné de l’emphase tragique, ni exprimé avec une élégance plus noble et plus simple ; jamais on n’a mis plus de charme dans la véritable éloquence. (V.)

  32. On écrivait alors indifféremment à droit ou à droite ; la langue n’était pas encore fixée.
  33. Persée, qui va forcer le sort à prendre un autre cours, n’est pas le Persée de Quinault. (V.)
  34. On doit remarquer un défaut que Corneille n’a pu éviter dans aucune de ses pièces de théàtre ; c’est de faire parler le poëte à la place du personnage ; c’est de mettre en froids raisonnemenls, en maximes générales, ce qui doit être en sentiment ; défaut dans lequel Racine n’est jamais tombé. (V.)
  35. Voilà encore un des grands défauts de Corneille ; il cherche des pensées, des traits d’esprit, et, qui pis est, d’un esprit faux, quand il ne faut exprimer que la douleur. Cassiope découvre d’oû provient tant de haine ; c’est de jalousie : et Clytemnestre, dans Iphigénie, ne s’exprime pas ainsi. Mais, malgré ce défaut, il y a des moments de chaleur dans le discours de Cassiope ; on remarquera seulement qu’Andromède, enchaînée sur son rocher, et sur le point d’être dévorée, n’est pas en état de faire la conversation. (V.)
  36. On retrouve le même mouvement, et presque la même pensée dans ces vers de Racine :

    Barbare ! c’est donc là cet heureux sacrifice
    Que vos soins préparaient avec tant d’artifice !

    XXXXXXXXXXXXXIphigénie, acte IV, sc, IV.

  37. Le genre et l’orthographe du mot caracol ont changé depuis ; on écrirait aiyourd’hui une caracole.
  38. Après ces derniers mots, on lit dans la première édition : « Persée parait le premier dans cette salle conduisant Andromède à son appartement, après l’avoir obtenue du roi et de la reine ; et, comme si leur volonté ne suffisait pas, il fâche encore de l’obtenir d’elle-même par les respects qu’il lui rend, et les submissions extraordinaires qu’il lui fait. »
  39. C’est là un des plus étranges vers qu’on ait jamais faits en quelque genre que ce puisse être ; mais ce n’est qu’un vers aisé à corriger, au lieu que les froids et inutiles discours d’Andromède et du chœur des nymphes ne peuvent être embellis. (V.)
  40. Le rôle de Phinée devient ridicule quand il fait des reproches il la princesse de ce qu’on la donne à celui qui l’a sauvée ; il ne tenait qu’à lui de se mettre dans une barque, et d’aller combattre le monstre. Ce personnage est trop avili. (V.)
  41. Ces contestations sont bien froides. (V.)
  42. Andromède accable trop ce Phninée. (V.)
  43. Ces quatre vers sont beaux ; c’est la condamnation de presque toutes les fables de l’antiquité. (V.)