[modifier] Chapitre PREMIER
1. Magistrats de l'Empire romain, qui présidez, pour rendre la justice, dans un lieu découvert et éminent, presque au sommet même de la cité, s'il ne vous est pas permis d'examiner devant tout le monde et de peser sous les yeux de tous la cause des chrétiens pour la tirer au clair; si, dans cette espèce seule, votre autorité craint ou rougit d'informer en public, avec une attentive justice; si enfin, comme il est arrivé naguère, la haine pour notre secte, trop occupée des jugements domestiques, ferme la bouche à la défense, qu'il soit du moins permis à la vérité de parvenir à vos oreilles, silencieusement, par la voie secrète d'un plaidoyer écrit.
2. La vérité ne demande point grâce pour elle, parce qu'aussi bien elle ne s'étonne pas de sa condition. Elle sait qu'elle vit dans ce monde en étrangère; que, parmi des étrangers, elle trouve facilement des ennemis, que d'ailleurs c'est dans les cieux qu'elle a sa famille, sa demeure, son espérance, son crédit et sa gloire. En attendant, elle n'a qu'un désir, c'est de ne pas être condamnée sans être connue. - 3. Qu'ont ici à perdre vos lois, qui commandent souverainement dans leur propre empire, si la vérité était étendue? Est-ce que par hasard leur puissance éclatera mieux, si elles condamnent la vérité, même sans l'entendre? Mais, si elles la condamnent sans l'entendre, outre l'odieux de l'iniquité, ne s'attireront-elles pas le soupçon d'une arrière&endash;pensée, en refusant d'entendre une chose qu'elles ne pourraient plus condamner après l'avoir entendue?
4. Voici donc le premier grief que nous formulons devant vous : l'iniquité de la haine que vous avez du nom de chrétien. Le motif qui parait excuser cette iniquité est précisément celui qui l'aggrave et qui la prouve, à savoir votre ignorance. Car quoi de plus inique que de haïr une chose qu'on ignore, même si la chose mérite la haine? En effet, elle ne mérite votre haine que si vous savez si elle la mérite. - 5. Si la connaissance de sa valeur réelle fait défaut, comment prouver que la haine est juste? Cette justice, en effet, ne peut se prouver par le fait seul, mais par la connaissance que nous en avons. Puisque donc les hommes haïssent parce qu'ils ne connaissent pas l'objet de leur haine, pourquoi cet objet ne serait-il pas tel qu'ils ne doivent pas le haïr? Par conséquent, nous confondons à la fois leur haine et leur ignorance, l'une par l'autre : ils restent dans l'ignorance, parce qu'ils haïssent, et ils haïssent injustement, parce qu'ils ignorent.
6. La preuve de leur ignorance, qui condamne leur iniquité précisément en lui servant d'excuse, est fournie par ce fait que tous ceux qui jusqu'ici haïssaient parce qu'ils ignoraient, cessent de haïr aussitôt qu'ils cessent d'ignorer. Ceux-là deviennent chrétiens, et ils le deviennent assurément en connaissance de cause; et alors ils commencent à haïr ce qu'ils étaient et à professer ce qu'ils haïssaient, et ils sont aussi nombreux que vous voyez que nous sommes. - 7. L'Etat, s'écrie-t-on, est assiégé; jusque dans les campagnes, dans les bourgs fortifiés, dans les îles, il n'y a que des chrétiens; des personnes de tout sexe, de tout âge, de toute condition, de tout rang même, passent au nom chrétien, et l'on s'en afflige comme d'un dommage!
8. Et pourtant, malgré ce fait, ils ne s'avisent pas de présumer l'existence de quelque bien caché. Il ne leur est pas permis d'être plus justes dans leurs soupçons ; il ne leur plaît pas de s'assurer de plus près. En cette occasion seule, la curiosité humaine est engourdie. Ils aiment à ignorer, alors que d'autres sont ravis de connaître! Anacharsis blâmait les illettrés qui se font juges des lettrés : combien plus aurait-il blâmé ceux qui ne savent pas et qui se font juges de ceux qui savent! - 9. Ils aiment mieux ne pas connaître, parce que déjà ils haïssent. Ils préjugent ainsi que ce qu'ils ne connaissent pas est tel que, s'ils le connaissaient, ils ne pourraient pas le haïr. En effet, si l'on ne découvre aucun juste motif de haïr, le mieux est, à coup sûr, de renoncer â une haine injuste; si, au contraire, on acquiert la certitude que le juste motif existe, non seulement la haine ne perd rien de sa force, mais on trouve une raison de plus pour persévérer, précisément parce qu'on peut se glorifier d'être juste. - 10. Mais, dites-vous, on ne peut préjuger qu'une chose est bonne, de ce qu'elle attire beaucoup d'hommes; que de gens, en effet, se laissent façonner au mal, que de gens passent au vice comme des transfuges? - Qui le nie ? Mais pourtant ce qui est vraiment mauvais, ceux-là mêmes que le mal entraîne n'osent pas le défendre comme bien. La nature a rempli de crainte ou couvert de honte tout ce qui est mal.
11. Après tout, les méchants cherchent à se cacher, ils évitent de se montrer; pris sur le fait, ils tremblent; accusés, ils nient; même si on les met à la torture, ils n'avouent pas facilement ni toujours; condamnés sans espoir, ils sont tristes, ils se reprochent en eux-mêmes leurs actes, ils imputent au destin ou aux astres les égarements de leur esprit malfaisant. En effet, ils ne veulent pas être les auteurs du mal, parce qu'ils reconnaissent que c'est le mal. - 12. Chez un chrétien, que voit-on de semblable ? Aucun chrétien ne rougit, aucun ne se repent, si ce n'est, naturellement, de ne pas avoir été chrétien auparavant. S'il est dénoncé, le chrétien s'en fait gloire ; s'il est accusé, il ne se défend pas ; interrogé, il confesse de lui-même sa foi; condamné, il rend grâces. - 13. Quel est donc ce mal, qui n'a pas les caractères naturels du mal, ni crainte, ni honte, ni faux-fuyants, ni repentir, ni regret? Quel est ce mal, dont l'accusé se réjouit, dont l'accusation est l'objet de ses vœux et dont le châtiment fait son bonheur? Tu ne peux appeler folie ce que tu es convaincu d'ignorer.
[modifier] Chapitre II
1. Enfin, s'il est certain que nous sommes de grands criminels, pourquoi sommes-nous traités autrement par vous-mêmes que nos pareils, c'est-à-dire que les autres criminels? En effet, si le crime est le même, le traitement devrait être aussi le même. - 2. Quand d'autres sont accusés de tous ces crimes dont on nous accuse, ils peuvent, et par eux-mêmes et par une bouche mercenaire, prouver leur innocence ; ils ont toute liberté de répondre, de répliquer, puisqu'il n'est jamais permis de condamner un accusé sans qu'il se soit défendu, sans qu'il ait été entendu. - 3. Aux chrétiens seuls, on ne permet pas de dire ce qui est de nature à les justifier, à défendre la vérité, à empêcher le juge d'être injuste; on n'attend qu'une chose, celle qui est nécessaire à la haine publique : l'aveu de leur nom et non une enquête sur leur crime. - 4. Au contraire, si vous faites une enquête sur quelque criminel, il ne suffit pas, pour prononcer, qu'il s'avoue coupable d'homicide, ou de sacrilège, ou d'inceste, ou d'hostilité envers l'Etat, - pour ne parler que des inculpations lancées contre nous. Vous l'interrogez aussi sur les circonstances, la qualité du fait, le nombre, le lieu, le temps, les témoins, les complices. - 5. Avec nous, rien de semblable, et pourtant il faudrait également essayer de nous arracher l'aveu de ces crimes qu'on nous impute faussement : de combien d'enfants égorgés chacun a déjà goûté, combien d'incestes il a commis à la faveur des ténèbres, quels cuisiniers, quels chiens ont assisté. Quelle gloire pour un gouverneur, s'il découvrait un chrétien qui aurait déjà goûté de cent enfants!
6. Au contraire, nous voyons qu'il a même été défendu d'informer contre nous. En effet, Pline le Jeune, gouvernant une province, après avoir condamné quelques chrétiens, après en avoir démonté quelques-uns, effrayé toutefois de leur grand nombre, consulta l'empereur Trajan sur ce qu'il devait faire dans la suite. II lui exposait que, sauf l'obstination des chrétiens à ne pas sacrifier, il n'avait pu découvrir, au sujet de leurs mystères, que des réunions tenues avant le lever du soleil pour chanter des cantiques en l'honneur du Christ comme en l'honneur d'un dieu, et pour s'astreindre tous ensemble à une discipline qui défend l'homicide, l'adultère, la fraude, la perfidie et les autres crimes. - 7. Alors Trajan lui répondit que les gens de cette espèce ne devaient pas être recherchés, mais que, s'ils étaient déférés au tribunal, il fallait les punir.
8. Oh! l'étrange arrêt, illogique par nécessité! Il dit qu'il ne faut pas les rechercher, comme s'ils étaient innocents, et il prescrit de les punir, comme s'ils étaient criminels! Il épargne et il sévit, il ferme les yeux et il punit. Pourquoi, ô censeur, te contredire ainsi toi&endash;même? Si tu les condamnes, pourquoi ne les recherches&endash;tu pas aussi ? Si tu ne les recherches pas, pourquoi ne les absous-tu pas aussi? Pour la recherche des brigands, il y a dans chaque province un détachement militaire désigné par le sort ; contre les criminels de lèse-majesté et les ennemis de l'Etat, tout homme est soldat et la recherche s'étend aux complices, aux confidents. - 9. Le chrétien seul, il n'est pas permis de le rechercher, mais il est permis de le dénoncer, comme si la recherche avait un autre but que la dénonciation ! Vous condamnez donc un chrétien dénoncé, alors que personne n'a voulu qu'il fût recherché! Et je le crains bien, s'il mérite un châtiment, ce n'est pas parce qu'il est coupable, mais parce qu'il s'est fait prendre, alors qu'il ne devait pas être recherché.
10. Mais voici un autre point, on vous ne nous traitez pas non plus d'après les formes de la procédure criminelle : c'est que, quand les autres accusés nient, vous leur appliquez la torture pour les faire avouer; aux chrétiens seuls vous l'appliquez pour les faire nier. Et pourtant, si c'était un crime d'être chrétien, nous nierions et vous auriez recours à la torture pour nous forcer d'avouer. Et en effet, il n'est pas vrai que vous croiriez inutile de rechercher par la torture les crimes des chrétiens, parce que l'aveu du nom de chrétien vous donnerait la certitude que ces crimes sont commis car vous-mêmes, chaque jour si un meurtrier avoue, bien que vous sachiez ce que c'est que l'homicide, vous lui arrachez par la torture les circonstances de son crime. - 11. Par conséquent, c'est contrairement à toutes les règles de la justice que, présumant nos crimes d'après l'aveu de notre nom, vous nous forcez par la torture à rétracter notre aveu, pour nous faire nier, en même temps que notre nom, tous les crimes que l'aveu du nom vous avait fait présumer.
12. Mais peut-être ne voulez-vous pas que nous périssions, nous que vous considérez comme de grands scélérats! Voilà pourquoi, sans doute, vous avez coutume de dire à un homicide : « Nie » ; et un sacrilège, vous le faites déchirer, s'il persiste à avouer. Si vous n'en agissez pas ainsi envers des criminels, vous nous jugez donc tout à fait innocents; vous ne voulez pas que nous persévérions dans un aveu que vous savez devoir condamner par nécessité et non par justice.&endash;13. Un homme crie : « Je suis chrétien. » Il dit ce qu'il est, et toi tu veux entendre ce qu'il n'est pas. Vous qui présidez pour arracher la vérité, de nous seuls vous vous efforcez d'entendre le mensonge! « Tu me demandes, dit l'accusé, si je suis chrétien : je le suis. Pourquoi me tortures-tu au mépris des règles de la justice? J'avoue et tu me tortures? Que ferais-tu, si je niais? » - Il faut en convenir, quand les autres nient, vous ne les croyez pas facilement, et nous, si nous nions, vous nous croyez aussitôt!
14. Un tel renversement des règles de la justice doit vous être suspect : craignez qu'il n'y ait quelque puissance cachée qui se serve de vous contre les formes judiciaires, contre la nature des jugements, contre les lois elles-mêmes. En effet, si je ne me trompe, les lois ordonnent de découvrir les malfaiteurs, non de les cacher; elles prescrivent de les condamner quand ils avouent, non de les acquitter. Voilà ce que disent formellement les décrets du sénat et les édits des princes. Le pouvoir dont vous êtes les ministres est un pouvoir réglé par les lois et non un pouvoir tyrannique. - 15. Chez les tyrans, en effet, la torture était employée même comme châtiment; chez vous, elle ne sert qu'à l'enquête. Observez bien votre loi à l'égard de la torture, qui n'est nécessaire que jusqu'à l'aveu, et si elle est prévenue par l'aveu, elle sera inutile; il faut céder le pas à la sentence. Il ne faut effacer le nom du coupable qu'après justice faite et non pour le soustraire à la peine.
16. Enfin, il n'est pas un juge qui désire acquitter l'accusé en aveu; il n'est pas permis de le vouloir. C'est aussi pourquoi on ne contraint personne de nier. Un chrétien, tu le crois coupable de tous les crimes, ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des mœurs, de la nature entière, et tu le forces de nier, pour l'acquitter, ne pouvant l'acquitter que s'il nie. - 17. Tu éludes les lois. Tu veux donc qu'il nie son crime, pour le déclarer innocent, et cela malgré lui et bien que dans le passé il ne fût pas coupable. D'où vient cet aveuglement étrange qui vous empêche de réfléchir qu'il faut plutôt croire un accusé qui avoue spontanément que celui qui nie par force; ou encore de penser qu'il est à craindre que, contraint de nier, il ne nie pas sincèrement et que, absous, à l'instant même, après avoir quitté le tribunal, il ne rie de votre haine, étant redevenu chrétien?
18. Puisque donc, en toutes choses, vous nous traitez autrement que les autres criminels, puisque tous vos efforts ne tendent qu'à nous faire perdre le nom chrétien - nous le perdons, en effet, si nous faisons ce que font ceux qui ne sont pas chrétiens - vous pouvez conclure que ce n'est pas un crime qui est en cause, mais un nom, et ce nom est poursuivi par une œuvre de haine qui n'a qu'un seul but: c'est d'amener les hommes à refuser de connaître une chose qu'ils sont sûrs de ne pas connaître. - 19. Aussi croient-ils sur notre compte des choses qui ne sont pas prouvées, et refusent&endash;ils de s'en enquérir, de crainte qu'on ne leur prouve le contraire de ce qu'ils veulent croire, afin de pouvoir condamner ce nom si odieux à cette même œuvre de haine, non pas en prouvant les crimes, mais en les présumant, et après un simple aveu.
Si l'on nous met à la torture quand nous avouons, si l'on nous punit quand nous persévérons, et si l'on nous acquitte quand nous nions, c'est parce qu'on fait la guerre au nom seul. - 20. Enfin, pourquoi, quand vous lisez votre arrêt sur la tablette, qualiflez-vous un tel de « chrétien » ? Pourquoi ne l'appelez vous pas aussi « homicide », si un chrétien est un homicide? pourquoi pas aussi « incestueux »? pourquoi enfin ne lui donnez-vous pas tous ces noms que vous nous imputez? Pour nous seuls, vous rougissez ou vous dédaignez, en prononçant l'arrêt, de nommer les crimes. Si le nom de « chrétien » n'est le nom d'aucun crime, c'est le comble de l'absurdité de faire un crime du nom seul.
[modifier] Chapitre III
1. Que dis-je ? la plupart ont voué à ce nom de chrétien une haine si aveugle, qu'ils ne peuvent rendre à un chrétien un témoignage favorable, sans y mêler le reproche de porter ce nom. « C'est un honnête homme, dit l'un, que Gaius Seius, à cela près qu'il est chrétien. » Un autre dit de même : « Pour ma part, je m'étonne que Lucius Titius, un homme si éclairé, soit tout à coup devenu chrétien. » Personne ne se demande si Gaius n'est honnête et Lucius éclairé que parce que s'ils sont chrétiens, ni s'ils ne sont pas devenus chrétiens, parce que l'un est honnête et l'autre éclairé ! - 2. On loue en eux ce que l'on connaît, on blâme ce qu'on ignore, et, ce que l'on connaît, on l'attaque à cause de ce qu'on ignore : il est plus juste pourtant de préjuger de ce qui est caché par ce qui est manifeste que de condamner d'avance ce qui est manifeste d'après ce qui est caché.
3. D'autres flétrissent précisément ce qu'ils louent en ceux qu'ils avaient connus naguère libertins, mépri&endash;sables et malhonnêtes avant leur conversion: aveuglés par la haine, ils leur donnent, sans le savoir, un suffrage favorable. « Cette femme, disent-ils, comme elle était libre, comme elle était galante! Ce jeune homme, comme il était joueur, comme il était débauché! Les voilà devenus chrétiens. » Ainsi donc le nom de chrétien est regardé comme la cause de leur amendement ! - 4. Quelques-uns vont jusqu'à sacrifier leurs intérêts à cette haine, se résignant à un dommage, pourvu qu'ils n'aient pas chez eux ce qu'ils détestent. Une femme devenue chaste est répudiée par le mari qui n'a plus besoin d'être jaloux; un fils devenu docile est déshérité par le père qui supportait auparavant ses désordres; un esclave devenu fidèle est chassé loin des yeux du maître qui le traitait naguère avec douceur : dès qu'on s'amende en prenant le nom de chrétien, on devient odieux. Le bien qui en résulte ne fait pas contrepoids à la haine qu'on a des chrétiens.
5. Eh bien ! si c'est le nom qu'on déteste, quelle peut donc être la culpabilité des noms? De quoi peut-on accuser des mots, sinon de ce que le son du vocable est barbare, ou de mauvais augure, ou injurieux ou impur? Le mot christianus, au contraire, à considérer son étymologie, dérive du mot « onction ». Même quand vous le prononcez de travers chrestianus - car vous n'avez pas ure exacte connaissance de ce nom - il signifie à la fois « douceur et bonté ». On hait donc chez des gens inoffensifs un nom qui est tout aussi inoffensif. - 6. Mais, dira-t-on, c'est la secte qu'on hait dans le nom, qui est à coup sûr celui de son fondateur. Qu'y a-t-il d'étrange, si une doctrine donne à ses sectateurs un surnom tiré de celui du maître?Les philosophes ne s'appellent-ils pas, du nom de leur maître, Platoniciens, Épicuriens, Pythagoriciens? Ou encore, du lieu où ils se réunissent ou séjournent, Stoïciens, Académiciens ? De même, les médecins ne tirent-ils pas leur nom d'Érasistrate, les grammairiens d'Aristarque, les cuisiniers eux-mêmes d'Apicius ? - 7. Et pourtant personne ne se sent offensé de ce que ceux-là professent un nom transmis par le maître avec la doctrine. Sans donte, si quelqu'un prouve que l'auteur est mauvais et que la secte est mauvaise, il prouvera que le nom aussi est mauvais, digne de haine, à cause de la culpabilité de la secte et de l'auteur. Et par conséquent, avant de haïr le nom, il eût convenu de s'enquérir de la secte par l'auteur ou de l'auteur par la secte. - 8. Mais ici on néglige de s'enquérir de l'un et de l'autre, de les connaître, et on accuse le nom, on persécute le nom, et un mot seul suffit pour condamner d'avance une secte inconnue, un auteur inconnu, parce qu'ils portent tel nom, et non pas parce qu'ils sont convaincus.
[modifier] Chapitre IV
1. Et précisément, après cette sorte d'introduction destinée à flétrir l'injustice de la haine publique dont nous sommes l'objet, je veux maintenant plaider la cause de notre innocence. Je ne réfuterai pas seulement les reproches qu'on nous fait, mais je les rétorquerai contre leurs auteurs, pour apprendre ainsi aux hommes qu'on ne trouve pas chez nous autres chrétiens ces crimes dont ils se savent eux-mêmes pertinemment coupables, et aussi pour qu'ils rougissent d'accuser, je ne dis pas des hommes irréprochables, étant eux-mêmes très mauvais, mais leurs pareils, à les entendre. - 2. Nous réfuterons, l'un après l'autre, les crimes qu'ils nous accusent de commettre en secret et ceux qu'on nous voit commettre en public, crimes pour lesquels on nous déclare ou criminels ou vains ou punissables ou ridicules.
3. Mais puisque, quand la vérité répond à tout par notre bouche, on lui oppose finalement l'autorité des lois, en disant ou bien qu'après les lois il n'y a plus rien à examiner ou bien que, bon gré mal gré, la nécessité d'obéir (aux lois) est au-dessus de la vérité, je vais d'abord discuter ce qui regarde les lois, avec vous qui êtes les tuteurs des lois. - 4. Et d'abord, quand vous prononcez, suivant la loi, cet arrêt définitif : « Il n'est pas permis que vous existiez », et que vous nous opposez cette fin de non-recevoir sans aucune considération inspirée par l'humanité, vous faites profession de violence et d'une domination inique, pareille à celle d'un tyran commandant du haut de sa citadelle, si du moins vous prétendez que cela ne nous est pas permis parce que tel est votre bon plaisir, et non pas parce qu'en effet cela ne devait pas être permis. - 5. Que si vous ne voulez pas que cela soit permis, parce que cela ne doit pas être permis, je vous répondrai : sans aucun doute, ce qui est mauvais ne doit pas être permis, et l'on peut conclure de là, assurément, que ce qui est bien est permis. Si je découvre que ce que ta loi a défendu est bon, d'après le principe que je viens d'énoncer, n'est-il pas vrai qu'elle ne peut pas me défendre ce qu'elle me défendrait à bon droit si cela était mauvais? Si ta loi s'est trompée, c'est, je pense, qu'elle est l'œuvre d'un homme; et en effet, elle n'est pas tombée du ciel.
6. Est-il étonnant qu'un homme ait pu se tromper en établissant une loi, ou que, revenant à de meilleurs sentiments, il l'ait répudiée? Et en effet, les lois de Lycurgue lui-même ne furent-elles pas corrigées par les Lacédémoniens, et leur auteur n'en fut il pas affecté d'une si grande douleur qu'il se fit justice à lui-même en se laissant mourir d'inanition dans sa retraite? - 7. Et vous-mêmes, tous les jours, quand la lumière de l'expérience éclaire les ténèbres de l'antiquité, ne fouillez-vous pas et n'émondez-vous pas toute cette vieille et confuse forêt de vos lois, en y portant la hache des rescrits et des édits impériaux? 8. La loi Papia, loi vaine et absurde, qui force de procréer des enfants avant le temps fixé pour le mariage par la loi Julia, malgré l'autorité que lui donnait sa vieillesse, n'a-t-elle pas été abrogée naguère par Sévère, le plus ferme des princes? Et puis encore, il existait des lois qui permettaient aux créanciers de couper en morceaux les (débiteurs) condamnés; d'un commun consentement, cette loi cruelle fut plus tard abolie. La peine de mort fut commuée en note d'infâmie : on eut recours à la confiscation des biens et l'on préféra faire monter le sang (le rouge de la honte) au visage du débiteur que de le répandre.
10. Combien de lois, qui passent inaperçues jusqu'ici, vous reste-t-il à réformer? Elles ne sont protégées ni parle nombre des années, ni par la dignité de leurs auteurs, mais par l'équité seule. Et voile. pourquoi, quand elles sont reconnues injustes, elles sont à bon droit condamnées, quand bien mêmes elles condamnent. - 11. Mais pourquoi dis-je « injustes » ? Bien plus, quand elles punissent un nom, il faut même les appeler « insensées » ; si ce sont des actes qu'elles condamnent, pourquoi punissent-elles nos actes à cause du nom seul, elles qui poursuivent, chez les autres, les crimes prouvés par le fait et non par le nom ? Je suis incestueux : pourquoi ne fait-on pas d'enquête? Ou infanticide : pourquoi ne m'arrache-t-on pas un aveu par la, torture? Ou je commets un crime envers les dieux, envers les Césars: pourquoi ne pas m'entendre, moi qui puis me justifier? - 12. Aucune loi ne défend d'examiner ce qu'elle interdit de commettre, parce que le juge n'est pas en droit de punir, s'il ne reconnaît qu'on a commis ce qui n'est pas permis, de même que le citoyen ne peut obéir fidèlement à la loi, s'il ignore ce que la loi punit. - 13. Il ne suffit pas que la loi seule ait conscience de sa justice; elle doit cette conscience à ceux dont elle attend obéissance. Mais une loi est suspecte, qui ne veut pas être examinée ; elle est tyrannique, si elle s'impose sans être examinée.
[modifier] Chapitre V
1. Pour remonter à l'origine des lois de ce genre, il existait un vieux décret qui défendait qu'un dieu fût consacré par un imperator, s'il n'avait été agréé par le sénat. M. Aemilius l'a appris à propos de son dieu Alburnus. C'est encore un point qui est utile à notre cause : chez vous, c'est le bon plaisir de l'homme qui décide de la divinité. Si un dieu n'a pas plu à l'homme, il ne sera pas dieu ; voilà donc que l'homme devra être propice au dieu. - 2. Donc Tibère, sous le règne de qui le nom chrétien a fait son entrée dans le siècle, fit rapport au sénat sur les faits qu'on lui avait annoncés de Syrie-Palestine, faits qui avaient révélé là-bas la vérité sur la divinité du Christ, et il les appuya le premier par son suffrage. Le sénat, ne les ayant pas agréés lui-même, les rejeta. César persista dans son sentiment et menaça de mort les accusateurs des chrétiens. - 3. Consultez vos annales et vous y trouverez que Néron le premier sévit avec le glaive impérial contre notre secte, qui naissait alors précisément à Rome. Qu'un tel prince ait pris l'initiative de nous condamner, c'est pour nous un titre de gloire. Car qui connaît Néron peut comprendre que ce qu'un Néron a condamné ne peut être qu'un grand bien. - 4. Un essai fut tenté aussi par Domitien, ce demi-Néron par la cruauté, mais comme il lui restait quelque chose de l'homme, il renonça vite à son projet et rappela même ceux qu'il avait exilés. Tels furent toujours nos persécuteurs, hommes injustes, impies, infâmes : vous-mêmes avez coutume de les condamner et vous rappelez toujours ceux qu'ils ont condamnés.
5. Mais parmi tant de princes qui suivirent jusqu'à nos jours, de tous ceux qui ont le respect des lois divines et humaines, citez-en un seul qui ait fait la guerre aux chrétiens! - 6. Nous, au contraire, nous pouvons citer parmi eux un protecteur des chrétiens, si l'on veut bien rechercher la lettre de Marc-Aurèle, ce très sage empereur, dans laquelle il atteste que la soif cruelle qui désolait l'armée de Germanie fut apaisée par une pluie accordée par hasard aux prières de soldats chrétiens. S'il n'a pas expressément révoqué l'édit de persécution, il en a publiquement neutralisé les effets d'une autre manière, en menaçant même les accusateurs d'une peine, et d'une peine plus rigoureuse encore. - 7. Que penser donc de ces lois que seuls exécutent contre nous des princes impies, injustes, infâmes, cruels, extravagants, insensés, que Trajan éluda en partie en défendant de rechercher les chrétiens, que ne fit jamais appliquer un Vespasien, bien qu'il fût le destructeur des Juifs, jamais un Hadrien, curieux scrutateur de toutes choses, jamais un Antonin le Pieux, jamais un Vérus. - 8. Et pourtant, des scélérats devraient, à coup sûr, être exterminés par les meilleurs princes, leurs ennemis naturels, plutôt que par leurs pareils.
[modifier] Chapitre VI
1. Je voudrais maintenant que ces très religieux protecteurs et vengeurs des lois et des institutions nationales me répondissent au sujet de leur fidélité, de leur respect et de leur obéissance envers les sénatus-consultes de leurs pères: n'en ont-ils abandonné aucun, ne se sont-ils écartés d'aucun, n'ont-ils pas laissé tomber dans l'oubli précisément les règles les plus nécessaires et les plus aptes à maintenir la discipline morale? - 2. Que sont donc devenues ces lois qui réprimaient le luxe et la brigue, qui défendaient de dépenser plus de cent as pour un repas, et de servir plus d'une volaille, encore ne devait-elle pas être engraissée ; ces lois qui exclurent du sénat un patricien, parce qu'il avait eu dix livres d'argent, comme si c'était une preuve éclatante de son ambition ; qui ordonnaient de démolir aussitôt les théâtres élevés pour corrompre les mœurs; qui ne permettaient pas qu'on usurpât sans droit et impunément les insignes des dignités et de la noble naissance? - 3. Je vois, en effet, que maintenant les repas méritent le nom de repas centenaires, parce qu'ils coûtent cent sesterces, et que l'argent des mines est converti en plats, je ne dis pas chez des sénateurs, mais chez des affranchis ou chez des gens qu'on déchire encore à coups de fouet. Je vois aussi qu'un seul théâtre par ville ne suffit pas et que les théâtres ne sont plus découverts. Pour empêcher, même en hiver, les voluptueux spectateurs d'avoir froid, les Lacédémoniens les premiers inventèrent, pour assister aux jeux, leur pesant manteau. Je vois enfin qu'entre les matrones et les prostituées il n'y a plus aucune différence quant au vêtement.
4. Au sujet des femmes, ils sont également tombés, ces règlements de vos ancêtres qui protégeaient la modestie et la tempérance. Autrefois, aucune femme ne portait de l'or, si ce n'est à un seul doigt, où le mari avait mis l'anneau nuptial comme un gage ; les femmes s'abstenaient de vin, au point que ses proches firent mourir de faim une matrone, parce qu'elle avait ouvert les loges d'un cellier; au temps de Romulus, une femme n'avait fait que goûter du vin et Métennius, son mari, la tua impunément. - 5. C'est aussi pourquoi c'était une obligation pour les femmes d'embrasser leurs parents, afin qu'on pût les juger par leur haleine. - 6. Qu'est devenue cette antique fécondité des mariages, heureuse suite des mœurs, grâce à laquelle, pendant près de six cents ans depuis la fondation de Rome, pas une maison ne connut le divorce? Aujourd'hui, au contraire, les femmes ont tous les membres chargés d'or, elles n'osent embrasser sans crainte à, cause du vin qu'elles ont bu; quant au divorce, il est devenu l'objet de leurs vœux et comme un fruit du mariage !
7. Et les sages décrets de vos pères, au sujet de vos dieux eux-mêmes, c'est vous encore qui les avez abolis, vous qui êtes si respectueux pour eux ! Le vénérable Liber (Bacchus) avec ses mystères fut banni par les consuls en vertu d'un sénatus-consulte, non seulement de Rome, mais de toute l'Italie. - 8. Sérapis et Isis et Harpocrate avec leur Cynocéphale furent tenus loin du Capitole, c'est-à-dire chassés de l'assemblée des dieux, par les consuls Pison et Gabinius, qui n'étaient pas chrétiens assurément. Ces consuls renversèrent même leurs autels et ils repoussèrent ces dieux, voulant arrêter les désordres de ces infâmes et vaines superstitions. Vous les avez rappelés de l'exil et vous leur avez conféré la majesté suprême.
9. Où est la religion, où est la vénération due par vous à vos ancêtres ? Par votre habillement, par votre genre de vie, par vos goùts, par vos sentiments, enfin par votre langage même, vous avez renié vos ancêtres. Vous ne cessez de vanter les anciens, mais de jour en jour vous changez de manière de vivre. On peut voir par là que, vous écartant des sages institutions de vos ancêtres, vous retenez et vous conservez ce que vous ne deviez pas retenir et conserver, et vous ne gardez pas ce que vous deviez garder. - 10. Il est une tradition de vos pères, que jusqu'ici vous paraissez garder le plus fidèlement, et que vous accusez surtout les chrétiens de mépriser, je veux dire le zèle pour le culte des dieux, en quoi l'antiquité est tombée dans la plus grossière erreur. Or, je montrerai en son temps que cette tradition elle-même est pareillement méprisée, négligée, abolie par vous, en dépit de l'autorité des ancêtres, bien que vous ayez reconstruit les autels de Sérapis devenu un dieu romain, bien que vous immoliez vos fureurs à Bacchus devenu un dieu italique. -11. En effet, maintenant, je vais répondre à l'accusation bien connue de commettre en secret des crimes infâmes, afin de me préparer les voies pour discuter les crimes publics.
[modifier] Chapitre VII
1. Nous sommes, dit-on, de grands criminels, à cause d'une cérémonie sacrée qui consisterait à égorger un enfant, à nous en nourrir, à commettre des incestes après le repas, parce que des chiens, dressés à renverser les lumières, véritables entremetteurs des ténèbres, nous affranchissent, dit-on, de la honte de ces plaisirs impies.
Mais on le dit toujours, et cependant, ce que depuis si longtemps on dit de nous, vous n'avez cure de le démontrer. Démontrez-le donc, si vous y croyez, ou n'y croyez pas, si vous ne le démontrez pas. - 2. Votre silence même prouve d'avance, contre vous, qu'il n'y a rien de réel dans ce que vous n'osez pas rechercher vous-mêmes. C'est un office tout différent que vous imposez au bourreau à l'égard des chrétiens : il doit les forcer non pas à dire ce qu'ils font, mais à nier ce qu'ils sont.
3. L'origine de notre doctrine, comme nous l'avons déjà dit, remonte à Tibère. La vérité a été détestée, dés qu'elle est née : aussitôt qu'elle a paru, elle est traitée en ennemi. Autant d'étrangers, autant d'ennemis, et spécialement les Juifs par haine, les soldats par besoin d'exactions, et nos serviteurs eux-mêmes par leur nature. - 4. Tous les jours on nous assiège, tous les jours on nous trahit, et bien souvent, jusque dans nos réunions et nos assemblées même, on nous fait violence. - 5. Qui donc est jamais survenu pour entendre les vagissements de cet enfant égorgé, comme on le dit? Qui donc a jamais pu conserver, pour les montrer au juge, ces lèvres couvertes de sang, comme celles des Cyclopes et des Sirènes ? Avez-vous jamais surpris dans vos épouses chrétiennes quelque trace immonde? Qui donc, ayant découvert de pareils faits, les a tenus cachés et a vendu son secret, tout en traînant les auteurs devant les tribunaux? Si nous nous cachons toujours, quand donc les crimes que nous commettons ont-ils été mis au jour ?
6. Ou plutôt qui a pu les révéler? En effet, ce ne sont pas les coupables eux-mêmes, assurément, puisque la règle formelle de tous les mystères impose un silence inviolable. Les mystères de Samothrace et d'Eleusis sont tenus secrets : à combien plus forte raison le sont des mystères dont la révélation provoquerait la vengeance des hommes, en attendant celle de Dieu ? - 7. Si donc les chrétiens n'ont pu se trahir eux-mêmes, il faut conclure que les traîtres sont des étrangers. Mais d'où les étrangers ont-ils eu connaissance de nos mystères, puisque toujours les initiations, même les initiations pieuses, éloignent les profanes et se gardent des témoins, à moins qu'on ne dise que les impies craignent moins?
8. La nature de la renommée est connue de tous. Ce mot est d'un des vôtres : «La renommée est un fléau plus rapide que tous les autres. » (Virg., Enéide, IV, 174.) Pourquoi la renommée est-elle un fléau ? Est-ce parce qu'elle est rapide, parce qu'elle révèle tout, ou bien parce qu'elle est le plus souvent menteuse? Même quand elle rapporte quelque chose de vrai, elle n'est pas exempte du reproche de mensonge, parce qu'elle retranche de la vérité, qu'elle y ajoute, qu'elle la dénature. - 9. Bien plus, sa nature est telle, qu'elle ne continue à exister qu'à condition de mentir, et elle n'existe qu'aussi longtemps qu'elle ne prouve pas ce qu'elle dit. En effet, dès l'instant qu'elle a prouvé, elle cesse d'exister et, comme si elle remplissait l'office de messagère, elle transmet un fait; dès lors, c'est un fait qu'on tient, c'est un fait qu'on rapporte. - 10. Et l'on ne dit plus, par exemple : « On dit que cela s'est passé à Rome », ni « Le bruit court qu'un tel a obtenu par le sort le gouvernement d'une province » ; mais bien : « Un tel a obtenu le gouvernement d'une province », et : Cela s'est passé à Rome ».
11. La renommée, nom de l'incertain, ne peut exister là où est le certain. Est-ce que par hasard quelqu'un pourrait en croire la renommée, s'il n'est irréfléchi? Non, car le sage ne croit pas à l'incertain. Chacun peut s'en rendre compte : quelle que soit l'étendue de sa diffusion, quelle que soit son assurance, c'est évidemment un seul auteur qui lui a donné naissance un jour. 12. Ensuite elle glisse de bouche en bouche, d'oreille en oreille, comme par autant de canaux, et le vice inhérent à cette humble semence est à tel point dissimulé par l'éclat des rumeurs qui circulent ensuite, que personne ne se demande si la première bouche n'a pas semé le mensonge, chose qui arrive souvent grâce à une jalousie naturelle, ou par les soupçons téméraires, ou encore à cause du plaisir de mentir qui n'est pas une chose si extraordinaire, mais innée à beaucoup.
13. Heureusement que le temps dévoile tout : vos proverbes et vos maximes m'en sont témoins, et c'est une disposition de la nature qui a voulu que rien ne reste longtemps caché, pas même ce que la renommée n'a pas divulgué.
Il est donc naturel que depuis si longtemps la renommée seule soit témoin des crimes des chrétiens. C'est elle seule que vous produisez comme dénonciatrice contre nous : or, les bruits qu'elle a un jour répandus contre nous et qu'avec le temps elle a accrédités jusqu'à en faire une opinion générale, elle n'a pu jusqu'ici les prouver.
[modifier] Chapitre VIII
1. Pour en appeler au témoignage de la nature contre ceux qui soutiennent qu'il faut croire de pareils bruits, supposons que nous proposions réellement une récompense de ces méfaits, que c'est la vie éternelle qu'ils nous promettent. Croyez-le pour un moment. Je demande à ce sujet : Toi qui le crois, penses-tu que cela vaille la peine d'arriver à la vie éternelle avec la conscience de tels crimes? - 2. Viens, plonge le fer dans le corps de cet enfant, qui n'est l'ennemi de personne, qui n'est coupable envers personne, qui est le fils de tous; ou bien, si un autre accomplit cet office, toi, va voir cet homme qui meurt avant de vivre; attends que cette âme toute neuve s'échappe, recueille ce jeune sang, trempes-y ton pain, rassasie-toi avec délices. 3. Pendant le repas, compte les places, celle de ta mère, celle de ta sueur; note-les soigneusement, afin de ne pas te tromper, quand les chiens auront fait tomber les ténèbres. Car tu te rendras coupable d'un sacrilège, si tu ne commets pas un inceste.
4. Initié à de pareils mystères, revêtu de ce sceau, tu vivras éternellement. Réponds-moi, je le veux, si l'immortalité vaut ce prix. Si elle ne le vaut pas, il ne faut pas non plus croire à tout cela. Même quand tu y croirais, j'affirme que tu n'en voudrais pas ; même quand tu en voudrais, j'affirme que tu ne le pourrais pas. Pourquoi donc d'autres le pourraient-ils, si vous ne le pouvez pas ? Pourquoi ne le pourriez-vous pas, si d'autres le peuvent? - 5. Nous sommes d'une autre nature, apparemment, des Cynopennes ou des Sciapodes; nos dents sont autrement disposées, nous sommes autrement conformés pour la passion incestueuse. Toi qui crois ces horreurs d'un homme, tu peux aussi les commettre ; tu es, toi aussi, un homme, comme les chrétiens. Toi qui es incapable de les commettre, tu ne dois pas les croire. En effet, un chrétien est un homme, comme toi.
6. « Mais, direz-vous, on suggère ce crime à des ignorants, on le leur impose. » - Ils ne savaient pas, en effet, qu'on affirmait pareille chose des chrétiens ! Ils devaient sans doute l'observer par eux-mêmes et s'en assurer à force de vigilance? - 7. Mais ceux qui veulent être initiés ont coutume, je pense, d'aller trouver d'abord le « père des mystères » et de fixer avec lui les préparatifs à faire. Il leur dit alors : « II te faudra un enfant, encore tendre, qui ne sache pas ce que c'est que la mort, qui sourie sous ton couteau ; et puis, du pain, pour recueillir le sang coulant ; en outre, des candélabres, des lampes et quelques chiens avec des bouchées de viande, pour les faire bondir et renverser les lumières. Surtout, tu devras venir avec ta mère et avec ta sœur. » - 8. Et si elles ne veulent pas venir ou si le néophyte n'en a pas? Combien de chrétiens sont seuls de leur famille ? Tu ne seras, je suppose, pas un chrétien selon les règles, si tu n'as ni sœur ni mère? - « Et qu'arrivera-t-il, si tous ces préparatifs sont faits à l'insu des néophytes? » - Mais sans aucun doute, ils apprennent tout dans la suite, et ils le supportent, et ils ferment les yeux ! - 9. « Ils craignent d'être punis, s'ils le proclament. » - Mais en le proclamant, ils mériteront d'être protégés par vous ; mais ils préféreront mourir que de vivre avec une telle conscience ! - Mais soit ! qu'ils aient peur : pourquoi donc persévèrent-ils ? Il est naturel, en effet, qu'on ne veuille pas continuer d'être ce qu'on n'aurait pas été, si on avait su ce que c'était.
[modifier] Chapitre IX
1. Pour mieux réfuter ces calomnies, je vais montrer que c'est vous qui commettez ces crimes, partie en public, partie en secret, et c'est peut-être pour cette raison que vous les avez crus de nous. - 2. Des enfants étaient immolés publiquement à Saturne, en Afrique, jusqu'au proconsulat de Tibère, qui fit exposer les prêtres mêmes de ce dieu, attachés vivants aux arbres mêmes de son temple, qui couvraient ces crimes de leur ombre, comme à autant de croix votives : je prends à témoin mon père qui, comme soldat, exécuta cet ordre du proconsul. - 3. Mais, aujourd'hui encore, ce criminel sacrifice continue en secret. Les chrétiens ne sont pas les seuls qui vous bravent ; il n'est pas de crime qu'on puisse extirper pour toujours ; il n'y a pas de dieu qui change de mœurs. - 4. Saturne, qui n'épargna pas ses propres enfants, continuait à plus forte raison à ne pas épargner les enfants étrangers, que leurs parents venaient eux-mêmes lui offrir, s'acquittant « de bon cœur » d'un vœu et caressant leurs enfants, pour les empêcher de pleurer au moment où ils étaient immolés. Après tout, il y a une grande différence entre un simple homicide et un parricide.
5. Chez les Gaulois, c'étaient des hommes faits qu'on sacrifiait à Mercure. Je laisse à leurs théâtres les tragédies de la Tauride. Voyez : dans cette très religieuse cité des pieux descendants d'Enée, il y a un certain Jupiter, que dans ses jeux on arrose de sang humain. « Mais c'est le sang d'un bestiaire », direz-vous. Apparemment, c'est là moins que de l'arroser du sang d'un homme ! Est-ce que donc la chose n'est pas plus honteuse, parce que c'est le sang d'un malfaiteur ? Ce qui est sûr du moins, c'est qu'il est versé par suite d'un homicide. Oh ! que ce Jupiter est vraiment chrétien, et vraiment fils unique de son père pour sa cruauté !
6. Mais, puisqu'un infanticide est toujours un infanticide, peu importe qu'il soit commis dans une cérémonie du culte ou par simple caprice, à part toutefois la différence que fait le parricide, je vais m'adresser maintenant au peuple. Combien de ces hommes qui nous entourent et qui sont altérés du sang des chrétiens, combien même d'entre ces gouverneurs, pour vous si justes et si sévères envers nous, voulez-vous que je touche dans leur conscience, en leur disant qu'ils tuent les enfants qui viennent de leur naître? - 7. Et puisqu'il y a encore une différence quant au genre de mort, je vous dirai qu'il est assurément plus cruel de les étouffer dans l'eau ou de les exposer au froid, à la faim et aux chiens (que de les immoler); la mort par le fer serait même préférée par un homme fait. - 8. Quant à nous, l'homicide nous étant défendu une fois pour toutes, il ne nous est pas même permis de faire périr l'enfant conçu dans le sein de la mère, alors que l'être humain continue à être formé par le sang. C'est un homicide anticipé que d'empêcher de naître et peu importe qu'on arrache la vie après la naissance ou qu'on la détruise au moment où elle naît. C'est un homme déjà ce qui doit devenir un homme ; de même, tout fruit est déjà dans le germe.
9. Pour en revenir à ce repas de sang et aux plats de ce genre, dignes de la tragédie, voyez s'il n'est pas rapporté quelque part - c'est dans Hérodote, je pense - que certaines nations, pour conclure un traité, se sont procuré du sang tiré des bras, que l'une et l'autre partie buvait. Devant Catilina, il y eut aussi je ne sais quelle dégustation de ce genre. On dit encore que, chez certaines nations scythiques, tous les défunts sont mangés par leurs parents. - 10. Mais je cherche trop loin. Aujourd'hui même, chez vous, c'est le sang tiré de la cuisse ouverte, et recueilli dans la main, qu'on donne à boire aux fidèles de Bellone pour les initier. De même, ceux qui, dans un combat de gladiateurs dans l'arène, ont bu avec avidité, pour guérir la maladie comitiale, le sang chaud des criminels égorgés et découlant de la gorge, où sont-ils (sinon chez vous) ? - 11. De même encore ceux qui se nourrissent de la chair de bêtes fauves venant de l'arène, qui se repaissent de la chair d'un sanglier ou d'un cerf. Ce sanglier, en luttant, s'est souillé du sang de l'homme qu'il a déchiré; ce cerf est mort couché dans le sang d'un gladiateur. On recherche même les membres des ours qui n'ont pas encore digéré la chair humaine ; c'est un homme qui se gorge de la chair nourrie d'un homme. - 13. Vous qui mangez tout cela, combien peu vous êtes loin des prétendus repas des chrétiens ! Et ceux qui, par une passion monstrueuse, convoitent les membres des hommes, sont-ils moins coupables parce qu'ils les dévorent vivants ? N'est-ce pas par le sang humain qu'ils sont initiés à l'impudicité, parce qu'ils boivent ce qui doit seulement devenir du sang ? Ce ne sont pas des enfants sans doute, ce sont des hommes faits qu'ils mangent !
13. Rougissez donc de votre aveuglement devant nous autres chrétiens, qui n'admettons pas même le sang des animaux dans des mets qu'il est permis de manger, et qui, pour cette raison, nous abstenons de bêtes étouffées ou mortes d'elles-mêmes, pour n'être souillés en aucune manière de sang, même de celui qui est resté enfermé dans les chairs. -14. Aussi, l'un des moyens que vous employez pour mettre les chrétiens à l'épreuve, c'est de leur présenter des boudins gonflés de sang, convaincus que cela leur est défendu et que c'est un moyen de les faire sortir du droit chemin. Comment pouvez-vous donc croire que ces hommes qui ont horreur du sang d'un animal (c'est une chose dont vous êtes persuadés) sont avides de sang humain? à moins peut-être que vous n'ayez, par expérience, trouvé vous-mêmes ce sang plus agréable au goût. - 15. Ce sang, il fallait donc l'employer aussi pour éprouver les chrétiens, aussi bien que le foyer du sacrifice, que le coffret à encens. Ils seraient, en effet, convaincus d'être chrétiens tout aussi bien en voulant goûter le sang humain qu'en refusant de sacrifier; il faudrait, au contraire, nier qu'ils soient chrétiens, s'ils ne le goûtaient pas, comme vous le feriez s'ils sacrifiaient. Et, assurément, le sang humain ne vous ferait pas défaut, au moment où vous interrogez les prisonniers et où vous les condamnez.
16. Ensuite, qui donc est incestueux plutôt que ceux à qui Jupiter lui-même a enseigné l'inceste ? Les Perses ont commerce avec leurs propres mères : c'est Ctésias qui le rapporte. Les Macédoniens sont aussi suspects, car, voyant pour la première fois la tragédie d'Œdipe, la douleur du roi incestueux les fit rire et ils s'écriaient :Hlaune ei0j th_n mhte&ra. - 17. Réfléchissez maintenant, combien faciles sont les méprises qui font commettre les incestes, quand la promiscuité de la débauche en multiplie les occasions. D'abord, vous exposez vos fils pour qu'ils soient recueillis par la compassion de quelque étranger qui passe, ou vous les émancipez pour qu'ils soient adoptés par des parents meilleurs. Leur famille leur devient étrangère et il est inévitable qu'un jour ils en perdent le souvenir. Et aussitôt que l'erreur a pris racine, dès lors l'occasion de l'inceste se produira, la famille s'étendant avec le crime. - 18. Enfin, en tout lieu, chez vous, à l'étranger, au delà des mers, la passion vous accompagne, et les écarts qu'elle fait partout peuvent facilement, à votre insu, vous faire procréer quelque part des enfants même d'un parent, de sorte que ces enfants disséminés, par les relations qui se nouent entre les hommes, tombent sur leurs auteurs, sans que, dans leur ignorance d'une parenté incestueuse, ils les reconnaissent. 19. Nous, au contraire, nous sommes garantis d'une pareille éventualité par une très vigilante et très constante chasteté, et autant nous sommes à l'abri de la débauche et de tout excès après le mariage, autant nous le sommes aussi du hasard de l'inceste. Beaucoup d'entre nous, plus sûrs encore, éloignent tout le danger de cette erreur par une continence virginale, vieillards et enfants tout ensemble. - 20. Si vous réfléchissiez que vous commettez ces crimes, alors vous verriez clairement qu'ils n'existent pas chez les chrétiens. Les mêmes yeux vous auraient appris l'un et l'autre. Mais il y a deux espèces d'aveuglements qui existent facilement ensemble : on ne voit pas ce qui est et l'on croit voir ce qui n'est pas. C'est ce qui ressortira de toute la suite. Maintenant je veux en arriver à ce qui est public.
[modifier] Chapitre X
1. « Vous n'honorez pas les dieux, dites-vous, et n'offrez pas de sacrifices pour les empereurs. » - Que conclure de là ? Uniquement que nous ne sacrifions pas pour d'autres par la raison qui nous empêche de sacrifier pour nous-mêmes, et cette raison, c'est qu'une fois pour toutes, nous nous abstenons d'honorer les dieux. Voilà pourquoi nous sommes poursuivis comme coupables de sacrilège et de lèse-majesté. C'est là le point capital de notre cause ; ou plutôt c'est là notre cause tout entière, et à coup sûr elle mériterait d'être approfondie par vous, si ce n'était pas la prévention ou l'injustice qui nous jugent, car l'une ne s'occupe pas de la vérité et l'autre la repousse.
2. Vos dieux, nous cessons de les honorer, du moment que nous reconnaissons qu'ils ne sont pas des dieux. Ce que vous devez donc exiger de nous, c'est que nous prouvions qu'ils ne sont pas des dieux et partant qu'il ne faut pas les honorer, parce qu'il ne faudrait les honorer que s'ils étaient des dieux. De même, les chrétiens ne seraient punissables que s'il était prouvé que ceux qu'ils refusent d'honorer, dans la croyance qu'ils ne sont pas des dieux, sont réellement des dieux. - 3. Mais pour nous, dites-vous, ils sont des dieux. - Nous en appelons, oui, nous en appelons de vous-même à votre conscience: que celle-là nous juge, que celle-là nous condamne, si elle peut nier que tous vos dieux ont été des hommes ! - 4. Et si elle aussi le nie, elle sera confondue, et par les monuments de l'antiquité, de qui elle tient la connaissance des dieux et qui rendent témoignage jusqu'à nos jours, et par les villes où les dieux sont nés, et par les pays où ils ont laissé des traces de leurs œuvres, où l'on montre même leurs tombeaux.
5-6. Passerai-je donc maintenant en revue tous vos dieux, si nombreux et si divers, dieux nouveaux et anciens, barbares ou Grecs, Romains ou étrangers, captifs ou adoptifs, particuliers ou communs, mâles ou femelles, des champs ou de la ville, marins ou guerriers? Il serait oiseux d'énumérer même leurs noms. Pour résumer donc brièvement - et je le ferai, non pas pour vous les faire connaître, mais pour vous les rappeler, car vous simulez de les avoir oubliés - je vous dirai qu'avant Saturne, il n'y a chez vous aucun dieu : c'est à lui que remonte l'origine de tout ce qu'il y a de meilleur et de plus connu en fait de divinités. Donc, ce qui aura été établi pour l'auteur de vos dieux s'appliquera aussi à ses descendants. - 7. Saturne donc, si je m'en rapporte à ce que disent les documents écrits, n'est pas autrement mentionné que comme un homme, ni par Diodore le Grec, ni par Thallus, ni par Cassius Severus, ni par Cornélius Népos, ni par aucun des auteurs qui ont traité des antiquités religieuses. Si je m'en rapporte à ce que nous apprennent les preuves tirées de faits historiques, je n'en trouve nulle part de plus sûres qu'en Italie même, où Saturne, après de nombreuses expéditions et après son séjour en Attique, s'établit et fut reçu par Janus, ou, comme le veulent les Saliens, par Janis. - 8. La montagne qu'il avait habitée fut appelée la montagne de Saturne (mons Saturnius) et la ville dont il avait tracé l'enceinte porte encore le nom de Saturnia ; toute l'Italie enfin, après avoir reçu le nom d'Œnotria, portait le surnom de Saturnia. C'est lui qui inventa les tablettes à écrire et la monnaie marquée d'une effigie : et voilà pourquoi il préside au trésor public. - 9. Et pourtant, si Saturne est un homme, il est à coup sûr né d'un homme, il n'est à coup sûr pas né du ciel et de la terre. Mais, comme ses parents étaient inconnus, on a pu facilement le dire fils de ceux dont nous pouvons tous paraître être les fils. Qui, en effet, ne donnerait pas au Ciel et à la Terre les noms de père et de mère, pour montrer par là son respect et sa vénération, ou bien pour se conformer à une coutume générale, qui nous fait dire des inconnus et de ceux qui se montrent à l'improviste devant nous, qu'ils sont tombés du ciel ? -10. Donc, comme Saturne paraissait à l'improviste partout, il lui arriva d'être appelé « fils du Ciel », comme le vulgaire appelle aussi « fils de la Terre » ceux dont il ignore l'origine. Je m'abstiens de dire qu'alors les hommes menaient une vie si grossière, que l'apparition de n'importe quel homme inconnu les frappait à l'égal d'une apparition divine, puisqu'aujourd'hui, devenus civilisés, ils consacrent et mettent au nombre des dieux des hommes dont ils ont attesté la mort en les enterrant, au milieu du deuil public, quelques jours auparavant. - 11. J'en ai dit assez de Saturne, bien que je l'aie fait en peu de mots. On démontrera de même que Jupiter aussi est un homme, étant fils d'un homme, et que tout l'essaim des dieux issus de cette famille est mortel, étant semblable à son auteur.
[modifier] Chapitre XI
1. Mais, n'osant pas nier que ces dieux étaient des hommes, vous avez pris le parti d'affirmer qu'ils sont devenus dieux après leur mort. Examinons donc les causes qui ont amené cette apothéose. - 2. Tout d'abord, il faut que vous admettiez l'existence d'un dieu suprême, en quelque sorte propriétaire de la divinité, lequel a pu changer les hommes en dieux. En effet, vos dieux n'auraient pu s'attribuer eux-mêmes la divinité qu'ils n'avaient pas, et nul autre n'aurait pu la fournir à ceux qui ne l'avaient pas, s'il ne la possédait pas personnellement. - 3. Si, au contraire, il n'existait personne qui eût pu les faire dieux, c'est en vain que vous prétendez que vos dieux sont devenus dieux, car vous supprimez leur auteur. Assurément, s'ils avaient pu se faire dieux par eux-mêmes, jamais ils n'auraient revêtu la condition humaine ayant le pouvoir d'en prendre une meilleure. - 4. S'il existe donc un être qui peut faire des dieux, je reviens à l'examen des raisons qu'il avait de changer des hommes en dieux ; et je n'en vois aucune, à moins que ce grand dieu n'ait eu besoin de serviteurs et d'aides pour accomplir ses fonctions divines. Or, en premier lieu, il serait indigne de lui qu'il eût besoin du concours de quelqu'un, et surtout d'un mort, car il eût été plus digne de lui de créer un dieu dès le commencement, puisqu'il allait avoir besoin du concours d'un mort. - 5. Mais encore je ne vois pas qu'il y ait eu place pour ce concours. En effet, supposez que le vaste corps du monde que nous avons sous les yeux, ne soit pas né et n'ait pas été fait, suivant l'opinion de Pythagore, ou qu'il soit né et qu'il ait été fait, suivant celle de Platon : ce qui est certain, c'est que, après sa formation, il s'est trouvé, une fois pour toutes, disposé, pourvu du nécessaire, ordonné suivant les régies de la raison. Le principe qui a donné à tout la perfection ne saurait être imparfait. - 6. Il n'attendait nullement Saturne et la race de Saturne. Bien simples d'esprit seront les hommes, s'ils ne croient pas que dès l'origine les pluies sont tombées du ciel, que les astres ont répandu leurs rayons, que les lumières ont brillé, que les tonnerres ont grondé, que Jupiter lui-même a craint les foudres que vous lui mettez dans la main ; et encore, que tous les fruits sont sortis en abondance du sein de la terre avant Liber, Cérés et Minerve, que dis-je ? avant le premier homme, parce que rien de ce qui est destiné à la conservation et à l'entretien de l'homme n'a pu être introduit seulement après lui. - 7. Enfin, on ne dit pas que ces dieux ont créé, mais qu'ils ont découvert toutes les choses nécessaires à la vie. Or, une chose qu'on découvre existait déjà, et une chose qui existait déjà ne doit pas être attribuée à celui qui l'a découverte, mais à celui qui l'a créée ; car elle existait avant d'être découverte. - 8. Au reste, si Liber est dieu pour le motif qu'il a fait connaître la vigne, on a mal agi envers Lucullus, qui le premier apporta les cerises du Pont et en répandit l'usage en Italie, de ne pas l'avoir divinisé comme auteur d'un fruit nouveau, pour l'avoir fait connaître. - 9. Par conséquent, si dès l'origine l'univers s'est maintenu, étant pourvu du nécessaire et définitivement ordonné de telle façon qu'il pouvait remplir ses fonctions, il n'existe de ce côté aucun motif d'associer l'humanité à la divinité : en effet, les emplois et les pouvoirs que vous avez répartis entre vos dieux existaient dés l'origine, aussi bien que si vous n'aviez pas créé ces dieux.
10. Mais vous vous tournez vers un autre motif et vous répondez que la divinité est un encouragement accordé pour récompenser les services rendus. Et vous nous accordez ensuite, je suppose, que ce dieu, faiseur de dieux, se distingue surtout par sa justice, n'ayant pas dispensé une pareille récompense au hasard, ni sans qu'on la mérite, ni avec prodigalité. - 11. Je veux donc passer en revue les mérites, pour voir s'ils ont été de nature à élever vos dieux jusqu'au ciel et non pas plutôt à les plonger au fond du Tartare, que vous regardez, quand cela vous plaît, comme la prison des châtiments infernaux. - 12. Car c'est là qu'on a coutume de reléguer tous ceux qui se sont rendus coupables d'impiété envers leurs parents, d'inceste envers une sœur, d'adultère à l'égard d'une épouse, les ravisseurs de jeunes filles, les corrupteurs d'enfants, les violents, les meurtriers, les voleurs, les fourbes et quiconque est semblable à un de vos dieux, car vous ne pourrez pas prouver qu'un seul d'entre eux soit exempt de crimes ou de vices, à moins de nier qu'il ait été homme.
13. Mais aux motifs qui vous empêchent de nier qu'ils aient été des hommes, viennent s'ajouter encore les caractères qui ne permettent pas de croire non plus qu'ils sont devenus dieux après. En effet, si c'est pour punir ceux qui leur ressemblent que vous présidez vos tribunaux, si tous les honnêtes gens fuient le commerce, la conversation, le contact des méchants et des infâmes, et que, d'autre part, le dieu suprême ait associé leurs pareils à sa majesté, pourquoi donc condamnez-vous ceux dont vous adorez les collègues ? - 14. C'est un outrage au ciel que votre justice ! Divinisez plutôt tous les plus grands criminels, afin de plaira à vos dieux ! C'est un honneur pour ces dieux que l'apothéose de leurs égaux !
15. Mais, pour laisser de côté l'exposé de ces indignités, supposons qu'ils aient été honnêtes, intègres et bons : combien d'hommes avez-vous laissés dans les enfers, qui valent mieux qu'eux : un Socrate par la sagesse, un Aristide par la justice, un Thémistocle par ses exploits militaires, un Alexandre par sa grandeur, un Polycrate par son bonheur, un Crésus par sa richesse, un Démosthène par son éloquence ! - 16. Qui, parmi vos dieux, est plus grave et plus sage que Caton, plus juste et plus vaillant que Scipion ? Qui est plus grand que Pompée, plus heureux que Sylla, plus riche que Crassus, plus éloquent que Tullius ? Combien il eût été plus digne du dieu suprême d'attendre de tels hommes pour les associer à sa divinité, lui qui certes connaissait d'avance les meilleurs ! Il s'est trop hâté, je suppose, il a fermé le ciel une fois pour toutes, et maintenant il rougit certainement d'entendre les meilleurs murmurer au fond des enfers.
[modifier] Chapitre XII
1. En voilà assez sur ce point, car je sais que, quand je vous aurai montré ce que sont vos dieux, je vous aurai fait voir d'après l'évidence même, ce qu'ils ne sont pas. Or, au sujet de vos dieux, je ne vois que les noms de quelques anciens morts, je n'entends que des fables et je m'explique votre culte par ces fables. - 2. Pour ce qui est de leurs statues, je ne vois rien d'autre que des matières sœurs de la vaisselle et des meubles ordinaires ; ou bien encore une. matière qui provient de cette même vaisselle et de ce même mobilier, et qui change de destinée par la consécration, grâce à la liberté de l'art, qui lui donne une autre forme, mais d'une manière si outrageante et par un travail si sacrilège, que vraiment nous autres chrétiens, qui sommes torturés précisément à cause des dieux, nous trouvons là une consolation à nos souffrances, en voyant vos dieux supporter, pour devenir dieux, les mêmes tourments que nous.
3. Vous attachez les chrétiens à des croix, à des poteaux. Quelle est la statue qui ne soit d'abord formée par l'argile appliquée à une croix et à un poteau ? C'est sur un gibet que le corps de votre dieu est d'abord ébauché ! - 4. Avec des ongles de fer, vous déchirez les flancs des chrétiens. Mais tous les membres de vos dieux sont assaillis plus violemment par les haches, par les rabots et par les limes. On nous tranche la tête. Avant le plomb, les soudures et les clous, vos dieux sont sans tête. Nous sommes livrés aux bêtes. Ces bêtes sont celles que vous mettez à côté de Liber, de Cybèle et de Célestis. - 5. On nous livre au feu : on fait subir le même sort à la matière de vos dieux sous sa forme première. On nous condamne aux mines : c'est de là que vos dieux tirent leur origine. On nous relègue dans les îles : c'est dans une île que tel de vos dieux naît ou meurt. Si tout cela donne un caractère divin quelconque, ceux que vous punissez sont divinisés et il faut regarder les supplices comme une apothéose.
6. Mais assurément vos dieux ne sentent pas ces outrages et ces affronts qu'ils subissent pendant qu'on les fabrique, pas plus qu'ils ne sentent les hommages qu'on leur rend. « Paroles impies, injures sacrilèges », dites-vous. Frémissez, écumez de colère ! C'est vous-mêmes qui applaudissez un Sénèque parlant de votre superstition plus longuement et en termes plus amers. - 7. Si donc nous n'adorons pas les statues et les images glacées, tout à fait semblables aux morts qu'elles représentent, et qui ne trompent pas les milans, les souris et les araignées, le fait de répudier une erreur après l'avoir reconnue ne méritait-il pas plutôt des éloges qu'un châtiment ? En effet, pouvons-nous passer pour offenser des dieux qui, nous en sommes certains, n'existent pas ? Ce qui n'existe pas ne peut souffrir de la part de personne, parce qu'il n'existe pas.
[modifier] Chapitre XIII
1. « Mais, dit-on, pour nous ce sont des dieux. » - Comment se fait-il, d'autre part, qu'on vous trouve impies, sacrilèges, irrespectueux envers vos dieux ? que vous négligiez ces dieux dont vous affirmez l'existence, que vous détruisiez ces dieux que vous craignez, que vous vous moquiez de ces dieux dont vous vous constituez même les vengeurs? - 2. Jugez si je ne dis pas la vérité. D'abord, comme chacun de vous adore ses dieux, vous offensez certainement ceux que vous n'adorez pas. La préférence accordée à l'un ne peut exister sans un affront pour un autre, car il n'y a pas de choix sans réprobation. - 3. Vous méprisez donc ceux que vous réprouvez et que vous ne craignez pas d'offenser en les réprouvant. En effet, comme je l'ai dit plus haut en passant, le sort de chaque dieu dépendait du jugement du sénat. Un dieu n'était pas dieu, si un homme consulté sur lui n'en avait pas voulu et si, en n'en voulant pas, il l'avait condamné.
4. Les dieux domestiques, que vous appelez Lares, vous les soumettez, en effet, à l'autorité domestique : vous les engagez, vous les vendez, vous les changez, faisant parfois une marmite d'un Saturne, une écumoire d'une Minerve, à mesure qu'ils se sont usés ou cassés par les hommages mêmes qu'ils ont longtemps reçus, ou quand le maître a senti que la nécessité domestique était plus sainte qu'eux. - 5. Quant à vos dieux publics, vous les outragez de même avec l'autorité du droit public : dans la salle d'enchère, ils sont déclarés tributaires. On se rend au Capitole, comme au marché aux légumes ; de part et d'autre, on entend la voix du crieur, une pique est plantée en terre, et le questeur prend note : la divinité est adjugée au plus offrant ! - 6. Et pourtant les terres chargées de tributs perdent de leur prix, les hommes soumis à l'impôt de la capi-tation perdent de leur estime, car ce sont là des marques de captivité. Au contraire, plus les dieux paient de tributs, plus ils sont saints ; ou plutôt, plus ils sont saints, plus ils paient de tributs. Leur majesté devient l'objet d'un trafic infâme ; la religion fait le tour des cabarets en mendiant. Vous exigez qu'on paie, tant pour entrer dans l'enceinte sacrée, tant pour avoir accès à l'autel du sacrifice ; on ne peut pas connaître les dieux pour rien, ils sont à vendre.
7. Pour honorer vos dieux, que faites-vous donc que vous ne fassiez aussi pour honorer vos morts ? Vous leur élevez des temples tout comme aux morts, des autels tout comme aux morts. Même attitude et mêmes insignes dans les statues des uns et des autres : le mort, devenu dieu, garde son âge, sa profession, son occupation. Quelle différence y a-t-il entre le banquet de Jupiter et le repas funèbre, entre le vase à sacrifice et le vase à libations funèbres, entre l'haruspice et l'embaumeur de morts ? En effet, l'haruspice remplit aussi des fonctions auprès des morts.
8. Mais il est naturel que vous accordiez aux empereurs défunts les honneurs de la divinité, puisque vous les leur rendez déjà pendant leur vie. Vos dieux vous en seront reconnaissants, que dis-je ? ils se féliciteront de voir leurs maîtres devenir leurs égaux. - 9. Mais quand c'est une Larentine, une courtisane (encore si c'était Laïs ou Phryné !) que vous adorez parmi les Junons, les Cérès et les Dianes ; quand c'est Simon le Magicien à qui vous dédiez une statue avec cette inscription : « Au dieu saint » ; quand c'est je ne sais quel favori, sorti des écoles d'esclaves de la cour, que vous faites entrer dans le conseil des dieux, alors vos anciens dieux, bien qu'ils ne vaillent pas mieux, regarderont comme un affront de votre part que vous ayez permis à d'autres ce que l'antiquité leur avait réservé à eux seuls !
[modifier] Chapitre XIV
1. J'ai envie de passer aussi en revue vos rites. Je ne parle pas de ce que vous faites dans vos sacrifices : vous n'immolez que des bêtes à demi mortes, pourries et galeuses; des victimes grasses et saines, vous ne découpez que les morceaux de rebut, c'est-à-dire les têtes et les pieds, choses que, chez vous, vous auriez destinées aux esclaves et aux chiens ; de la dîme d'Hercule, vous ne placez pas même le tiers sur son autel. Je louerai plutôt le bon sens que vous montrez en sauvant au moins une partie de ce qui est perdu.
2. Mais, si je me tourne vers vos livres, qui vous forment à la sagesse et à vos devoirs d'hommes libres, que de choses ridicules j'y trouve ! Vos dieux en sont venus aux mains entre eux à cause des Troyens et des Achéens et se sont battus comme des couples de gladiateurs. Vénus fut blessée par la flèche d'un mortel, parce qu'elle voulait sauver son fils Énée, que le même Diomède avait failli tuer. - 3. Mars enchaîné pendant treize mois faillit en mourir ; Jupiter eût subi la même violence de la part des autres habitants du ciel, s'il n'avait été délivré par une sorte de monstre ; tantôt il pleure la mort de Sarpédon ; tantôt, honteusement épris de sa sœur, il lui rappelle ses amantes antérieures, dont aucune, dit-il, ne lui a inspiré une passion aussi vive. - 4. Dans la suite, quel poète, à l'exemple de leur prince, ne voit-on pas déshonorer les dieux ? L'un voue Apollon à la garde des troupeaux du roi Admète ; l'autre loue Neptune à Laomédon comme maçon. - 5. Il est un poète fameux parmi les lyriques, je veux dire Pindare, qui chante qu'Esculape fut frappé de la foudre à cause de sa cupidité, parce qu'il exerçait la médecine d'une manière criminelle. Jupiter fut méchant, si c'est à lui que la foudre appartient : il fut inhumain envers son petit-fils et jaloux de cet habile médecin. - 6. Ces faits, s'ils sont vrais, ne devaient pas être divulgués, et, s'ils sont faux, ils ne devaient pas être inventés par des hommes zélés pour la religion. Les poètes tragiques ou comiques ne se font pas faute non plus d'attribuer à un dieu les malheurs ou les égarements de quelque famille illustre.
7. Je ne dis rien des philosophes, me contentant de citer Socrate, qui, pour faire honte aux dieux, jurait par un chêne, par un bouc et par un chien. « Mais, dira-t-on, Socrate fut condamné précisément parce qu'il détruisait les dieux. » - Oui, depuis longtemps, ou mieux depuis toujours, la vérité est en butte à la haine. - 8. D'ailleurs les Athéniens se repentirent de leur sentence, ils frappèrent plus tard les accusateurs de Socrate et lui élevèrent une statue d'or dans un temple : l'abrogation de la sentence rend témoignage en faveur de Socrate. Mais Diogène se permet aussi je ne sais quelles railleries envers Hercule, et Varron, ce cynique romain, met en scène trois cents Jupiters sans tête.
[modifier] Chapitre XV
1. Les autres inventions bouffonnes font même servir à vos divertissements le déshonneur des dieux. Voyez les élégantes bouffonneries des Lentulus et des Hostilius : est-ce des mimes ou de vos dieux que vous riez en entendant ces plaisanteries, en voyant les tours qu'on leur joue ? C'est « Anubis adultère », et « La Lune homme », et « Diane battue de verges », et « L'ouverture du testament de feu Jupiter », et « Les trois Hercules affamés tournés en ridicule ». - 2. Les pièces jouées par les pantomimes montrent aussi toutes les turpitudes de vos dieux. Le Soleil pleure son fils précipité du ciel, et cela vous divertit; Cybèle soupire pour un berger dédaigneux, et vous n'en rougissez pas ; vous supportez qu'on chante les aventures de Jupiter et que Junon, Vénus et Minerve aient un berger pour juge. - 3. Et quand l'image de votre dieu revêt une tête ignominieuse et infâme, quand c'est un corps impur et dressé à cet art par une vie efféminée qui représente une Minerve ou un Hercule, la majesté divine n'est-elle pas violée et la divinité n'est-elle pas outragée ? Et vous applaudissez !
4. Vous êtes plus religieux, sans doute, dans l'amphithéâtre, où l'on voit également vos dieux danser dans le sang humain, sur les restes souillés des suppliciés, car ils fournissent aux criminels des thèmes et des sujets, à moins que les criminels n'y jouent même au naturel le personnage de vos dieux. - 5. Nous avons vu naguère nous-même Attis mutilé, ce dieu fameux de Pessinonte, et un autre, qui jouait Hercule, brûlé vif. Nous avons ri aussi, dans les intermèdes cruels de midi, de Mercure qui éprouvait les morts avec le fer rouge ; nous avons vu encore le frère de Jupiter, armé d'un marteau, emmener les cadavres des gladiateurs. - 6. Tous ces spectacles et ceux qu'aujourd'hui encore on pourrait trouver, s'ils jettent bas le faîte de la majesté divine, tirent leur origine du mépris de ceux qui les représentent et de ceux pour qui on les représente.
7. Mais, soit, ce ne sont là que des jeux ! Si j'ajoutais (ce que vos consciences ne désavoueront pas) que c'est dans les temples que se concertent les adultères, que c'est entre les autels que se traitent les marchés infâmes, que c'est le plus souvent dans les cellules mêmes des gardiens du temple et des prêtres, sous les bandelettes, les bonnets et la pourpre, que la passion s'assouvit, tandis que l'encens brûle ; si j'ajoute tout cela, je me demande si vos dieux n'ont pas plus à se plaindre de vous que des chrétiens. Ce qui est sûr, c'est que, si l'on prend sur le fait des sacrilèges, ils sont des vôtres ; car les chrétiens ne fréquentent pas vos temples, même le jour. Il est vrai que, s'ils honoraient ces temples, ils les dépouilleraient peut-être, eux aussi.
8. Qu'adorent-ils donc, ceux qui n'adorent pas de pareils dieux ? Il est facile de comprendre qu'ils adorent la vérité, ceux qui n'adorent pas le mensonge, et qu'ils ne vivent plus dans l'erreur. Comprenez d'abord cela et puis écoutez toute l'ordonnance de notre religion; mais auparavant, je vais réfuter les opinions fausses que vous en avez.
[modifier] Chapitre XVI
1. Donc, avec certain de vos auteurs, vous avez rêvé qu'une tête d'âne était notre dieu. C'est Cornélius Tacite qui est l'auteur de ce soupçon. - 2. En effet, dans le quatrième livre de ses Histoires, qui traite de la guerre des Juifs, il remonte à l'origine de cette nation et, sur l'origine même, sur le nom et la religion de ce peuple, il expose tout ce qu'il lui plaît. Puis il raconte que les Juifs, délivrés du joug de l'Egypte ou, comme il le pense, exilés de ce pays, furent tourmentés par la soif dans les déserts de l'Arabie, tout à fait dépourvus d'eau. Prenant pour guides des ânes sauvages, qui, croyaient-ils, allaient chercher à boire, au sortir du pâturage, ils auraient trouvé des sources. Par reconnaissance pour ce service, ils auraient consacré la figure d'un animal semblable. - 3. Et voilà, je pense, d'où l'on a conclu que, nous autres, étant apparentés à la religion juive, nous sommes initiés au culte de la même idole. Cependant ce même Tacite, si fertile en mensonges, rapporte encore, dans la même histoire, que Gnaeus Pompée, ayant pris Jérusalem, entra dans le temple pour surprendre les mystères de la religion juive, mais qu'il n'y trouva aucun simulacre. - 4. Et pourtant, si l'objet du culte des Juifs avait été une image quelconque, c'est dans le sanctuaire qu'ils l'auraient exposée plutôt que partout ailleurs, d'autant que leur culte, tout vain qu'il pût être, n'avait pas à craindre les témoins étrangers. En effet, il n'était permis qu'aux prêtres d'entrer dans le sanctuaire, et un voile déployé en dérobait la vue aux autres. - 5. Quant à vous, vous ne nierez pas que vous n'adoriez toutes les bêtes de somme et les chevaux tout entiers, avec leur Epone. Voici peut-être pourquoi on trouve à redire chez les chrétiens : c'est que, parmi les adorateurs de bêtes de toute espèce, nous n'adorions que les ânes.
6. Quant à celui qui croit que nous rendons un culte à une croix, il sera, lui aussi, notre coreligionnaire. Quand un morceau de bois est adoré, peu importe l'aspect qu'il nous présente, puisque la qualité de la matière est la même ; peu importe la forme du bois, si le bois lui-même est censé le corps d'un dieu. Et d'ailleurs, quelle différence y a-t-il entre le montant d'une croix et Pallas d'Athènes et Cérès de Pharos, qui sont exposés aux regards du public, sans image, sous la figure d'un pieu grossier et d'un informe morceau de bois ? - 7. Tout morceau de bois, qui est fixé dans une position verticale, est une partie de la croix. Après tout, si nous adorons une croix, nous adorons le dieu entier. Nous avons dit plus haut qu'à leur origine vos dieux sont ébauchés par les modeleurs au moyen d'une croix. Mais vous adorez aussi les Victoires, bien que dans les trophées il y ait des croix, celles qui forment les entrailles des trophées. - 8. Toute la religion militaire des Romains révère les enseignes, jure par les enseignes, met les enseignes au-dessus de tous les dieux. Toutes ces images dont vous ornez les enseignes, sont la parure des croix ; les voiles de vos étendards et de vos bannières sont le vêtement des croix. Je loue votre goût : vous n'avez pas voulu consacrer des croix nues et sans ornements.
9. D'autres, se faisant de nous une idée plus humaine et plus vraisemblable, croient que le soleil est notre dieu. Si cela est, on nous rangera parmi les Perses, bien que nous n'adorions pas le soleil peint sur une toile, ayant partout le soleil lui-même dans la voûte céleste. - 10. Pour en finir, l'origine de ce soupçon, c'est le fait bien connu que nous nous tournons vers l'Orient pour prier. Mais beaucoup d'entre vous, affectant parfois d'adorer, eux aussi, les choses célestes, se tournent vers le soleil levant, en remuant les lèvres. - 11. De même, si nous donnons à la joie le jour du soleil pour une tout autre raison que pour rendre un culte au soleil, nous ne faisons que suivre en cela ceux d'entre vous qui vouent le jour de Saturne à l'oisiveté et aux festins, et qui s'écartent d'ailleurs aussi de la coutume juive, qu'ils ignorent.
12. Mais récemment on a publié dans cette ville une représentation nouvelle de notre Dieu : un scélérat, qui se loue pour exciter les bêtes fauves, a exposé en public un tableau avec cette inscription : « Le dieu des chrétiens, race d'âne. » Ce dieu avait des oreilles d'âne, un pied de corne, portait un livre à la main et était vêtu de la toge. Nous avons ri, et du nom et de la figure. - 13. Mais vraiment nos adversaires auraient dû à l'instant adorer ce dieu à double forme, puisqu'ils ont accueilli des divinités avec des têtes de chien et de lion, avec des cornes de chèvre et bélier, boucs depuis les reins, serpents depuis les cuisses, portant des ailes aux pieds et au dos. - 14. J'ai dit tout cela sans qu'il en fût besoin, ne voulant pas sciemment négliger de réfuter un seul des reproches que nous fait la renommée. Nous allons maintenant nous tourner vers l'exposé de notre religion et nous achèverons de nous justifier de toutes ces calomnies.
[modifier] Chapitre XVII
1. Ce que nous adorons, c'est un Dieu unique, qui, par sa parole qui commande, par son intelligence qui dispose, par sa vertu qui peut tout, a tiré du néant toute cette masse gigantesque avec les éléments, les corps, les esprits qui la composent, pour servir d'ornement à sa majesté : c'est aussi pourquoi les Grecs ont donné au monde un nom qui signifie ornement (ko&smoj). - 2. Dieu est invisible, bien qu'on le voie ; il est insaisissable, bien que sa grâce nous le rende présent ; incompréhensible, bien que nos facultés puissent le concevoir : c'est ce qui prouve sa vérité et sa grandeur. Les autres choses qu'on peut voir, saisir, comprendre à la manière ordinaire, sont inférieures aux yeux qui les voient, aux mains qui les touchent, aux sens qui les découvrent. - 3. Mais ce qui est infini n'est parfaitement connu que de soi-même. Ce qui fait comprendre Dieu, c'est l'impossibilité de le comprendre : l'immensité de sa grandeur le dévoile et le cache tout à la fois aux hommes. Et toute leur faute consiste à ne pas vouloir connaître celui qu'ils ne sauraient ignorer. 4-5. Voulez-vous que nous prouvions l'existence de Dieu par ses ouvrages, si nombreux et si beaux, qui nous conservent, qui nous soutiennent, qui nous réjouissent, par ceux-mêmes qui nous effraient ? par le témoignage même de l'âme, qui, bien qu'à l'étroit dans la prison du corps, bien que pervertie par une éducation mauvaise, bien qu'énervée par les passions et la concupiscence, bien qu'asservie aux faux dieux, lorsqu'elle revient à elle-même, comme si elle sortait de l'ivresse ou du sommeil, ou de quelque maladie, et qu'elle recouvre la santé, invoque Dieu sous ce seul nom, parce que le vrai Dieu est unique. « Dieu est grand, Dieu est bon ! » et « ce qu'il plaira à Dieu », voilà le cri universel. - 6. Elle le reconnaît aussi pour juge : « Dieu le voit » et « Je me repose sur Dieu » et « Dieu me le rendra ». O témoignage de l'âme naturellement chrétienne ! Et, en prononçant ces paroles, ce n'est pas vers le Capitule qu'elle tourne les yeux, mais vers le ciel. Elle connaît, en effet, le séjour du Dieu vivant : c'est de Lui, c'est de là qu'elle est descendue.
[modifier] Chapitre XVIII
1. Pour que nous puissions acquérir une connaissance plus complète et plus profonde de lui-même, de ses commandements et de ses volontés, il nous a donné par surcroît des monuments écrits, où nous pouvons chercher Dieu, et après l'avoir cherché, le trouver, et après l'avoir trouvé, croire en lui, et après avoir cru en lui, le servir. - 2-3. En effet, dès l'origine, il a envoyé dans le monde des hommes dignes, par leur justice et par leur innocence, de connaître Dieu et de le faire connaître, des hommes remplis de l'esprit divin, pour annoncer qu'il n'existe qu'un seul Dieu, qui a tout créé, qui a formé l'homme du limon, - car c'est là le vrai Prométhée, qui a distribué le temps en périodes, commençant et finissant suivant des lois invariables, - pour annoncer ensuite quels signes de la majesté de ses jugements il a donnés dans les pluies et les feux du cie!, quelles lois il a établies pour bien mériter de lui, quelles peines ou quelles récompenses il a fixées pour ceux qui les ignorent ou les désertent et pour ceux qui les observent; en effet, à la fin des temps, il viendra juger ses fidèles pour les récompenser de la vie éternelle, et les impies pour les punir par un feu également perpétuel et sans fin, après avoir ranimé, ressuscité et passé en revue tous les hommes, morts depuis le commencement, pour rémunérer chacun suivant son mérite. - 4. Il fut un temps où nous riions, comme vous, de ces vérités. Car nous sortons de vos rangs. On ne naît pas chrétien, on le devient.
5. Les prédicateurs dont nous avons parlé sont appelés prophètes à cause de la mission qu'ils avaient de prédire. Leurs paroles et leurs œuvres, par lesquelles ils prouvaient la divinité de leur mission, sont conservées dans les trésors des Livres Saints, et ceux-ci ne sont pas cachés. Ptolémée, surnommé Philadelphe, roi très savant et très fin connaisseur de tout genre de littérature, rivalisant avec Pisistrate, je pense, par le goût des bibliothèques, réunit beaucoup de livres d'histoire renommés par leur ancienneté ou curieux sous quelque rapport ; sur le conseil de Démétrius de Phalère, le plus célèbre des grammairiens de ce temps-là, qu'il avait fait conservateur de sa bibliothèque, il fit aussi demander des livres aux Juifs, à savoir leurs écrits à eux, conçus dans leur langue, qu'ils étaient seuls à posséder. - 6. En effet, c'est aux Juifs seuls que les prophètes, qui étaient Juifs eux-mêmes, avaient parlé, au peuple adoptif de Dieu, en vertu de la grâce accordée à leurs pères. On appelait autrefois Hébreux ceux qu'on appelle Juifs maintenant, et c'est pourquoi leur littérature et leur langue s'appellent hébraïques. -7. Mais les Juifs fournirent aussi à Ptolémée le moyen de comprendre ces livres : ils lui donnèrent soixante-douze interprètes, que le philosophe Ménédème lui-même, rendant ainsi gloire à la Providence, a admirés à cause de l'uniformité de leurs versions. C'est une chose que vous affirme aussi Aristée. - 8. C'est ainsi que ces monuments, traduits en langue grecque, sont visibles, aujourd'hui encore, au temple de Sérapis, dans la bibliothèque de Ptolémée, avec l'original hébreu. - 9. Les Juifs aussi les lisent publiquement : c'est une liberté pour laquelle ils paient un tribut. Partout on va les entendre le jour du sabbat. Quiconque les entendra, trouvera Dieu ; quiconque s'efforcera de comprendre, sera forcé de croire.
[modifier] Chapitre XIX
1. L'autorité de ces documents repose donc tout d'abord sur leur haute antiquité. Chez vous aussi, on prouve la crédibilité d'une chose par son antiquité, aussi respectable que la religion. - 2. Or, tous les éléments et tous les matériaux, les origines, les dates, le fond même de tous vos écrits les plus anciens, la plupart de vos nations aussi et de vos villes fameuses, les mystères de vos histoires et de vos mémoires, enfin jusqu'aux caractères de l'écriture, ces témoins et ces gardiens des faits, et (car c'est trop peu dire) vos dieux eux-mêmes, vos dieux, je le répète, et vos temples et vos oracles et vos cérémonies - tout cela, dis-je, est surpassé en antiquité par l'écrin qui renferme les livres d'un seul prophète, écrin où est gardé le trésor de la religion juive et par conséquent aussi de la nôtre. - 3. Si vous avez entendu le nom d'un Moïse (ne parlons pour le moment que de lui), il est contemporain d'Inachus l'Argien ; il est antérieur d'environ quatre cents ans (il n'en manque que sept) à Danaus, qui est, lui, le plus ancien de vos rois; il est antérieur d'environ quatre mille ans au désastre de Priam ; je pourrais dire encore qu'il précéda Homère de cinq cents ans de plus, et les auteurs ne me feraient pas défaut. - 4. Les autres prophètes sont postérieurs à Moïse, mais les plus récents d'entre eux sont-ils moins anciens que vos sages, vos législateurs et vos historiens ?
5. Nous pourrions prouver tout cela par des calculs chronologiques : le travail ne serait pas difficile, mais démesuré, il ne serait pas ardu, mais trop long pour le moment. Il faut, en effet, mettre en œuvre de nombreux documents et se livrer à de longs calculs sur le bout des doigts ; il faut dépouiller les archives des nations les plus anciennes, des Égyptiens, des Chal-déens, des Phéniciens. - 6. Il faut consulter ceux de leurs concitoyens qui nous ont fourni ces connaissances, non seulement Manéthon l'Égyptien et Bérose le Chaldéen, mais encore Hiéromus le Phénicien, roi de Tyr ; et puis aussi leurs successeurs, Ptolémée de Mendès, Ménandre d'Éphèse, Démétrius de Phalère, le roi Juba, Apion, Thallus, et enfin Josèphe le Juif, historien national, qui s'est fait le vengeur des antiquités juives, et tantôt approuve, tantôt réfute les précédents. - 7. Il faut aussi conférer les livres sur l'origine des peuples grecs, établir la date des événements, pour expliquer l'enchaînement des temps, chose nécessaire pour éclairer la chronologie. Il faut enfin parcourir les histoires et les livres du monde entier. Et d'ailleurs, nous venons de fournir une partie de la preuve, en indiquant brièvement les moyens de la faire. - 8. Mais il vaut mieux l'ajourner, de peur de ne pas l'approfondir en nous pressant, ou de nous écarter trop en voulant approfondir.
[modifier] Chapitre XX
1. Pour vous dédommager de cet ajournement, nous vous offrons maintenant quelque chose de plus important : c'est la majesté des Ecritures. Elle prouvera leur divinité, si leur ancienneté ne la prouve pas, si leur antiquité est mise en doute. Et il ne faut pas chercher longtemps ni loin pour s'en convaincre ; vous avez sous les yeux les choses qui vous en instruiront : le monde, le temps et les événements. - 2-3. Tout ce qui se passe aujourd'hui, était prédit ; tout ce que nous voyons, était annoncé. La terre engloutit des villes ; les mers submergent des îles ; les guerres étrangères et civiles déchirent les peuples ; les royaumes heurtent les royaumes ; la famine et la peste et tous les désastres locaux et les nombreux cas de mort désolent certains pays ; les petits sont élevés et les grands sont abaissés ; la justice devient rare, l'iniquité devient fréquente, l'amour du bien s'engourdit ; les saisons mêmes et les éléments se dérangent et ne remplissent plus leur office ; l'ordre de la nature est troublé par des signes néfastes et des prodiges : or, toutes ces calamités étaient annoncées d'avance dans les Ecritures. Pendant que nous les souffrons, nous les lisons ; pendant que nous les lisons, elles se vérifient. La vérité d'une prophétie est, sans nul doute, une preuve solide de sa divinité. - 4. Il en résulte que nous pouvons aussi avoir foi, en toute sûreté, dans les prédictions qui doivent encore se réaliser; car elles sont déjà vérifiées, parce qu'elles ont été faites avec celles qui se vérifient tous les jours. Ce sont les mêmes voix qui retentissent, les mêmes livres qui les notent, le même esprit qui inspire ; il n'y a qu'un temps pour le prophète qui prédit l'avenir. -5. Aux yeux des hommes ordinaires, le temps est distingué, pendant qu'il s'écoule, et l'on oppose le présent au futur, et le passé au présent. Quel tort avons-nous, je vous le demande, de croire à l'avenir, puisque nous avons appris à croire les prophètes en ce qui concerne le passé et le présent ?
[modifier] Chapitre XXI
1-2. Mais comme nous venons de déclarer que notre religion est fondée sur les monuments écrits des Juifs qui sont si anciens, alors qu'on sait généralement (et nous en convenons nous-mêmes.) qu'elle est elle-même assez récente, puisqu'elle date de l'époque de Tibère, peut-être voudra-t-on discuter, pour ce motif, sa situation et dira-t-on que, sous le couvert d'une religion très fameuse et autorisée par la loi, notre religion cache des idées nouvelles, qui lui sont propres, surtout qu'indépendamment de l'âge, nous ne sommes pas d'accord avec les Juifs pour l'abstinence de certains aliments, ni pour les jours de fête, ni pour le signe physique qui les distingue, ni pour la communauté du nom, - ce qui devrait être, à coup sûr, si nous étions serviteurs du même Dieu. - 3. Mais il n'est pas jusqu'au peuple qui ne reconnaisse déjà dans le Christ un homme ordinaire, tel que les Juifs l'ont jugé, de sorte qu'on nous prendra plus facilement pour les adorateurs d'un homme. En vérité, nous ne rougissons pas du Christ, puisque nous sommes fiers de porter son nom et d'être condamnés pour son nom ; et pourtant nous n'avons pas de Dieu une autre conception que les Juifs. Il est donc nécessaire que je m'explique en quelques mots sur la divinité du Christ.
4 Les Juifs avaient obtenu auprès de Dieu le privilège de la grâce, à cause de l'insigne justice et de la foi de leurs premiers pères : de là, la grandeur de leur race et la puissance de leur royaume. Ils eurent aussi le bonheur extraordinaire d'entendre la parole de Dieu, qui leur enseignait les moyens de se concilier la faveur de Dieu et les mettait en garde contre tout ce qui l'offense. - 5. Mais, enorgueillis par la confiance de leurs pères, ils s'écartèrent de la loi divine d'une manière impie et commirent toutes sortes de prévarications. S'ils ne l'avouaient eux-mêmes, le malheur où ils sont plongés aujourd'hui le prouverait assez. Dispersés, vagabonds, bannis de leur pays, ils errent par toute la terre, n'ayant pour roi ni un homme ni un Dieu, et il ne leur est pas permis de mettre le pied sur le sol de la patrie et de le saluer, même à titre d'étrangers. - 6. Les saints oracles, qui leur prédisaient ces malheurs, ne cessaient de leur annoncer en même temps que, dans les derniers temps, Dieu se choisirait, parmi toutes les nations et tous les peuples et dans tous les lieux, des adorateurs beaucoup plus fidèles, sur qui il transporterait sa grâce, et une grâce plus abondante, à cause de leur aptitude à recevoir une doctrine plus complète.
7. Il est donc venu Celui qui, suivant les prophéties, devait venir pour renouveler et mettre en lumière cette doctrine, le Christ, Fils de Dieu. L'auteur et le maître de cette grâce et de cette doctrine, la lumière et le guide du genre humain, était annoncé comme étant le Fils de Dieu ; mais il ne fut pas engendré de telle façon qu'il eût à rougir de son nom de fils ou de son origine paternelle. - 8. Il n'a pas, Lui, subi l'affront de devoir le jour à l'inceste d'une sœur, au déshonneur d'une fille ou d'une épouse étrangère, et il n'a pas eu pour père un dieu couvert d'écailles, encorné ou emplumé, un dieu changé en pluie d'or, comme l'amant de Danaé. Elles sont de Jupiter, ces infamies indignes d'un dieu et que vous commettez ! - 9. D'autre part, le Fils de Dieu n'est pas même né d'un amour impudique ; la mère que nous lui voyons n'était pas même mariée. Mais je vais d'abord expliquer sa nature et l'on comprendra le mystère de sa nativité.
10. Nous avons déjà dit que Dieu a créé cet univers que nous voyons, par sa parole, par sa raison et par sa puissance. Vos philosophes sont aussi d'accord pour dire que c'est le logos, c'est-à-dire « la parole et la raison », qui est l'auteur de l'univers. Zénon le désigne comme l'artisan qui a tout formé et tout disposé; il dit qu'on l'appelle aussi « destin, dieu, âme de Jupiter, nécessité de toutes choses », Cléanthe réunit tout cela pour l'attribuer à l'« esprit », qui circule, dit-il, à travers tout l'univers. - 11. Or, nous aussi, nous regardons la parole et la raison et la puissance, par lesquelles Dieu a tout créé, ainsi que nous l'avons dit, comme une substance propre que nous appelons « esprit » : la parole est dans cet esprit quand il commande, la raison l'assiste quand il dispose, la puissance y préside quand il réalise. Nous avons appris que Dieu a proféré cet esprit et qu'en le proférant il l'a engendré, et que pour cette raison il est appelé Fils de Dieu et Dieu même à cause de l'unité de la substance ; car Dieu aussi est esprit. - 12. Quand un rayon est lancé hors du soleil, c'est une partie qui part du tout ; mais le soleil est dans le rayon, parce que c'est un rayon du soleil, et que la substance n'est pas divisée, mais étendue. Ainsi l'esprit vient de l'esprit et Dieu de Dieu, comme la lumière qui s'allume à la lumière. Le foyer de la lumière demeure entier et ne perd rien, même s'il communique sa nature par plusieurs canaux. - 13. Ainsi, ce qui est sorti de Dieu est Dieu, Fils de Dieu, et les deux ne font qu'un ; ainsi l'esprit vient de l'esprit et Dieu de Dieu ; il est le second quant à la forme, le second quant au degré, non quant à la nature, et il est sorti de sa source sans s'en être détaché 1 (1).
14. Donc ce rayon de Dieu, comme il avait été toujours prédit auparavant, descend dans une Vierge et s'étant incarné dans son sein, il naît homme uni à Dieu. La chair unie à l'esprit se nourrit, croît, parle, enseigne, opère, et voilà le Christ. Acceptez pour le moment cette doctrine, ne fût-elle qu'une « fable », semblable aux vôtres, en attendant que je vous montre (§ 17 et ch. XXIII, 12) comment le Christ est prouvé et quels sont ceux qui ont fait circuler parmi vous des fables comparables à celle-là, pour détruire la vérité. - 15. Les Juifs savaient aussi que le Christ devait venir, car c'est à eux que parlaient les prophètes. Et, en effet, aujourd'hui encore ils attendent sa venue, et entre eux et nous il n'y a pas d'autre sujet de contestation plus grand que leur refus de croire qu'il est déjà venu. Car deux avènements du Christ étaient annoncés : l'un, qui s'est accompli, dans l'humilité de la condition humaine ; l'autre, qui est attendu pour la consommation du siècle, dans la sublime splendeur de la divinité clairement manifestée. Or, ne comprenant pas le premier, ils ont cru que le second était l'unique, et ils l'espèrent toujours, comme étant plus clairement prédit. - 16. Par leur péché ils ont mérité, en effet, de ne pas comprendre le premier : ils l'auraient cru, s'ils l'avaient compris et ils auraient obtenu le salut, s'ils l'avaient cru. Ils lisent eux-mêmes dans l'Ecriture qu'ils ont été privés, par châtiment, de la sagesse et de l'intelligence, de l'usage des yeux et des oreilles.
17. De son abaissement, ils avaient donc conclu que ce n'était qu'un homme ; et naturellement, à cause de sa puissance, ils le prirent pour un magicien : en effet, ils le voyaient, par sa parole, chasser les démons du corps des hommes, rendre la vue aux aveugles, purifier les lépreux, faire marcher les paralytiques, enfin faire revenir les morts à la vie, toujours par sa parole, se faire servir par les éléments, apaisant les tempêtes et marchant sur les eaux, montrant ainsi qu'il était le Verbe de Dieu, c'est-à-dire le Logos, le Verbe éternel, premier-né, accompagné de sa puissance et de son intelligence, soutenu par son esprit, qu'il était celui-là même qui, par sa parole, fait tout et a tout fait. - 18. En entendant prêcher sa doctrine, qui confondait les docteurs et les notables des Juifs, ceux-ci étaient exaspérés, surtout qu'ils voyaient une multitude immense se détourner vers lui : c'est au point que, finalement, ils le livrèrent à Ponce Pilate, qui gouvernait alors la Syrie au nom des Romains, et par la violence de leurs suffrages ils forcèrent le procurateur à le leur abandonner pour l'attacher à la croix. Lui-même avait prédit qu'ils agiraient ainsi ; ce n'est pas assez, les prophètes l'avaient aussi prédit auparavant. - 19. Et d'ailleurs, attaché à la croix, il a fait, en subissant cette mort, beaucoup de prodiges qui lui sont propres. En effet, il rendit l'âme de lui-même, en prononçant ses dernières paroles, et prévint l'office du bourreau. Au même instant, le jour fut privé de soleil, qui n'était arrivé qu'au milieu de sa course. Ce prodige fut certainement pris pour une éclipse par ceux qui ne savaient pas qu'il avait aussi été prédit pour la mort du Christ. Et pourtant vous le trouvez consigné dans vos archives comme un accident mondial. - 20. Alors, les Juifs, après avoir détaché le corps et après l'avoir déposé dans un sépulcre, le firent surveiller avec grand soin par une garde militaire : comme il avait prédit qu'il ressusciterait d'entre les morts au troisième jour, ils avaient peur que ses disciples, emportant furtivement le cadavre, ne trompassent leurs soupçons. - 21. Mais voici qu'au troisième jour, la terre tremble tout à coup, la pierre énorme placée sur le sépulcre s'écarte, la garde se disperse frappée de frayeur, les disciples ne se montrent pas, et dans le sépulcre on ne trouve rien d'autre que la dépouille d'un tombeau. - 22. Néanmoins les notables, qui avaient intérêt à faire croire à un crime et à faire revenir de sa foi un peuple tributaire et placé sous leur dépendance, répandirent le bruit qu'il avait été dérobé par ses disciples. En effet, lui, de son côté, ne parut pas devant la multitude, pour ne pas arracher les impies à l'erreur et aussi pour que la foi, destinée à une si précieuse récompense, coûtât quelque peine aux hommes. - 23. Mais il passa jusque quarante jours avec quelques disciples en Galilée, province de Judée, leur enseignant ce qu'ils devaient enseigner eux-mêmes. Et puis, leur ayant confié la mission de prêcher par toute la terre, enveloppé d'un nuage, il monta au ciel : ascension beaucoup plus vraie que celle que chez vous des Proculus ont coutume d'attribuer aux Romulus.
24. Pilate, qui était lui-même déjà chrétien dans le cœur, annonça tous ces faits relatifs au Christ, à Tibère, alors César. Les Césars eux-mêmes auraient cru au Christ, si les Césars n'étaient pas nécessaires au siècle, ou si les Césars avaient pu être chrétiens en même temps que Césars. - 25. Quant aux disciples, se répandant par le monde, ils obéirent au précepte de leur Maître divin ; après avoir, eux aussi, beaucoup souffert des Juifs persécuteurs, confiants dans la vérité, ils finirent par semer avec joie le sang chrétien à Rome, pendant la cruelle persécution de Néron. - 26. Mais nous vous montrerons que ceux-là mômes que vous adorez sont des témoins irrécusables du Christ. C'est un grand point, que je puisse alléguer (ch. XXIII, 11), pour vous obliger de croire les chrétiens, ceux-là mêmes qui vous empêchent de croire les chrétiens. Pour le moment, voilà l'histoire chronologique de notre religion, voilà l'origine de son nom et de la secte expliquée par leur auteur.
27. Qu'on ne nous reproche plus aucune infamie, qu'on ne s'imagine pas qu'il y a autre chose, car il n'est possible à personne de mentir sur le fait de sa religion. En effet, en disant qu'on adore autre chose que ce qu'on adore, on nie ce qu'on adore et l'on transporte son culte et ses hommages à un autre, et en les transportant, on n'adore plus ce qu'on a renié. - 28. Or, nous disons, et nous le disons publiquement, et nous crions, quand nous sommes déchirés par vos tortures et tout sanglants : « Nous adorons Dieu par le Christ. » Croyez-le un homme, si vous voulez; c'est par lui et en lui que Dieu veut être connu et adoré. - 29. Pour répondre aux Juifs, je dirai que c'est par un homme, par Moïse, qu'eux aussi ont appris à adorer Dieu ; aux Grecs, je dirai qu'Orphée dans la Piérie, Musée à Athènes, Mélampus à Argos, Trophonius en Béotie ont lié les hommes par des initiations; enfin, pour tourner aussi mes regards vers vous, les maîtres des nations, je vous dirai qu'il fut un homme, ce Numa Pompilius, qui chargea les Romains de si gênantes superstitions. - 30. Qu'il soit donc permis au Christ aussi de révéler la divinité, qui lui appartient en propre, non pour rendre humains les hommes encore grossiers et sauvages, en les frappant d'étonnement devant une si grande multitude de dieux à servir, comme a fait Numa, mais pour donner aux hommes déjà polis et trompés par le raffinement même de leur civilisation, des yeux pour reconnaître la vérité. - 31. Examinez donc si le Christ est vraiment Dieu. Si sa divinité est telle que sa connaissance ramène les hommes au bien, s'il s'ensuit qu'on renonce à la fausse divinité, surtout quand on a reconnu tout ce principe qui, se cachant sous les noms et les images de morts, ne donne d'autre garantie de sa divinité que certains signes, prodiges et oracles.
[modifier] Chapitre XXII
1. Et, en effet, nous affirmons qu'il existe certaines substances spirituelles. Et le nom n'est pas nouveau. Les « démons » sont connus des philosophes et Socrate lui-même attendait que son démon manifestât sa volonté. Quoi d'étonnant, puisqu'on dit que, dès son enfance, un démon s'était attaché à lui ? C'était, à la vérité, un démon qui le détournait toujours du bien.- 2. Ils sont connus de tous les poètes et le vulgaire ignorant lui-même les fait souvent intervenir dans ses imprécations. En effet, le nom de Satan, le prince de cette race perverse, ne le prononce-t-il pas, avec le sentiment naturel d'une intime conviction et avec les mêmes accents de la malédiction ? Quant aux « anges », Platon a aussi reconnu leur existence. Les mages mêmes sont là pour attester l'existence des démons et des anges.- 3. Mais comment, de quelques anges volontairement pervertis, est née la race plus perverse encore des démons, condamnée par Dieu avec ses auteurs et avec son chef, que nous venons de nommer ? C'est ce qui est raconté en détail dans les Livres saints 2.
4. Pour le moment, il suffira de parler de leurs opérations. Elles consistent à perdre l'homme ; aussi bien, la malice spirituelle a-t-elle fait ses débuts, des l'origine, pour la ruine de l'homme. Ainsi donc, ils infligent au corps des maladies et des accidents fâcheux ; à l'âme des troubles imprévus et extraordinaires, en usant de violence. Ils ont, pour s'attaquer à l'une et à l'autre substance de l'homme, leur subtilité et leur ténuité. - 5. A des puissances spirituelles, il est beaucoup permis : aussi, invisibles et impalpables, elles apparaissent plutôt dans leurs effets que dans leur action, soit, par exemple, que je ne sais quel poison d'un souffle invisible détruise les fruits des arbres ou de la terre dans leur fleur, les frappe de mort dans leur germe, les blesse dans leur épanouissement, soit que l'air vicié d'une manière inexplicable répande des miasmes pestilentiels. - 6. C'est de même, par une secrète contagion que l'inspiration des démons et des anges opère la corruption de l'esprit en le remplissant de fureurs et de folies affreuses, de passions terribles, d'illusions de tout genre, parmi lesquelles la principale consiste à recommander vos dieux aux esprits trompés et circonvenus, afin de procurer en même temps à eux-mêmes la nourriture qui leur est propre, à savoir la fumée et le sang des victimes offertes aux statues et aux images. - 7. Et quelle pâture plus exquise pour eux que de détourner l'homme de la pensée du vrai Dieu par leurs faux prestiges ? Et ces prestiges, je vais montrer comment ils les opèrent.
8. Tout esprit a des ailes ; les anges et les démons en ont aussi. Donc, en un instant, ils sont partout. La terre entière n'est pour eux qu'un seul lieu ; il leur est aussi facile de savoir ce qui se fait et où cela se fait que de l'annoncer. Leur agilité passe pour divinité, parce qu'on ignore leur nature. C'est ainsi que, de temps en temps, ils veulent paraître les auteurs de ce qu'ils annoncent. - 9. Et, en réalité, ils sont parfois les auteurs du mal, naturellement, mais jamais du bien. Les décrets mêmes de Dieu, ils les ont appris jadis par les prédictions des prophètes et ils les recueillent aujourd'hui encore en écoutant les lectures qui se font à haute voix. Ils tirent donc de là certains pronostics relatifs à l'avenir et ils contrefont la divinité grâce à ce larcin de la divination. - 10. Dans les oracles, avec quelle ingéniosité réussissent-ils à faire concorder leurs équivoques avec les événements? C'est ce que savent les Crésus et les Pyrrhus. D'autre part, si Apollon Pythien put annoncer que Crésus faisait cuire une tortue avec de la viande d'agneau, ce fut par le moyen que j'ai expliqué plus haut : en un instant, il avait fait le voyage de Lydie. Habitant l'air, voisins des astres et en contact avec les nuages, les démons peuvent savoir les phénomènes qui se préparent dans le ciel et prédire, par exemple, les pluies, que déjà ils sentent. - 11. Dira-t-on qu'ils sont bienfaisants, parce qu'ils s'occupent de guérir les maladies? Ils commencent par nuire, et puis ils présentent des remèdes et, pour qu'il y ait miracle, des remèdes extraordinaires ou contraires au mal ; après cela, ils cessent simplement de nuire et l'on s'imagine qu'ils ont guéri. - 12. A quoi bon disserter plus longtemps sur les autres inventions ingénieuses ou sur la puissance de ces esprits trompeurs ? A quoi bon parler des apparitions de Castor et de Pollux, de l'eau portée dans un crible, du navire tiré avec une ceinture, de la barbe devenue rousse par le simple contact ? Tous ces prodiges avaient pour but de faire prendre des pierres pour des divinités et d'empêcher la recherche du vrai Dieu.
[modifier] Chapitre XXIII
1. Or donc, si les magiciens, eux aussi, font paraître des fantômes et vont jusqu'à déshonorer les âmes des morts (en les évoquant), s'ils tuent des enfants pour leur faire rendre des oracles, si par leurs jongleries charlatanesques ils font, en se jouant, quantité de prodiges, s'ils envoient même des songes, ayant à leur service la puissance des anges et des démons, qu'ils ont invoqués une fois pour toutes et grâce à qui il y a jusqu'aux chèvres et aux tables qui prédisent l'avenir : à combien plus forte raison cette puissance, quand elle agit de sa propre volonté et pour son propre compte, ne doit-elle pas consacrer toutes ses forces à produire ce qu'elle fait ainsi pour le compte d'autrui ? - 2. Or, si les anges et les démons opèrent les mêmes prodiges que vos dieux, où est donc la précellence de la divinité, qu'il faut à coup sur croire supérieure à toute autre puissance ? Ne convient-il pas de présumer que ce sont les démons qui se font dieux, en opérant ces prodiges qui les font passer pour dieux, plutôt que d'admettre que les dieux sont les égaux des anges et des démons ? - 3. On dira peut-être que c'est la différence des lieux qui distingue les dieux des démons, que c'est à cause des temples qu'ils habitent que vous considérez comme dieux ceux qu'ailleurs vous n'appelez pas dieux, que celui qui court sur les tours des édifices sacrés n'est pas fou comme celui qui passe sur les toits des voisins, et que celui qui mutile son corps ou s'ouvre les veines des bras commet une autre violence que celui qui se coupe la gorge ? Mais, dans tous les cas, la folie furieuse produit le même résultat et l'instigation procède de la même source !
4. Mais assez de paroles, nous allons mettre sous vos yeux le fait lui-même qui prouvera que sous l'un et l'autre nom se cache une seule et même nature. Qu'on produise à l'instant ici, devant vos tribunaux, un homme qui soit reconnu pour être possédé du démon : si un chrétien quelconque ordonne à cet esprit de parler, celui-ci confessera en toute vérité qu'il est un démon, comme ailleurs il se pose faussement en dieu. - 5. Qu'on produise de même un de ceux qui passent pour être agités par un dieu, qui, exhalant leur souffle sur les autels, aspirent la divinité avec la fumée des victimes, qui se guérissent à force de hoquets, qui prophétisent d'une voix haletante. - 6. Oui, si votre Vierge Célestis elle-même, la prometteuse de pluies, si votre Esculape lui-même, le révélateur des remèdes, qui rendit la vie à Socordius, à Thanatius et à Asclépiodote destinés à mourir quand même le lendemain, si ces dieux, n'osant mentir à un chrétien, ne confessent pas qu'ils sont des démons, répandez à l'instant même le sang de ce chrétien effronté et téméraire !
7. Quoi de plus clair que cette expérience ? Quoi de plus sûr que cette preuve ? La simple vérité est sous les yeux de tous et elle est assistée de la puissance qui lui est propre : aucun soupçon n'est permis. Est-c