Arlequin

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Arlequin
Mireille Havet

Revue Les Écrits Nouveaux Tome IX - 6
(juin 1922)



Arlequin




Mon petit Arlequin
si triste sur le divan
dans la journée molle et que creuse l'orage
aux labours du printemps
tu as chu comme une feuille balancée
pétale détachée qui s'envole
En culotte de soie de toutes couleurs
tes jambes fines en lignes coupées
par les ramages
voyant paysage d'une féerie
de mauvais aloi
où les pommes ont des yeux
et les oiseaux trois pattes
Tu étales dans l'argenterie d'un crépuscule
tout balancé de pluie et d'arrosage
ta souplesse infernale

de sauts périlleux et de scandales

Arlequin mon petit camarade

aux gestes de pantin

qui donc aujourd'hui a tenu

la ficelle de ta belle âme

qui donc a tiré l'élastique de tes quatre membres
que je te vois si pâle et si défait
dans ce costume
qui appelle la bâtonnade
d'un pierrot ridicule

Les jardins ont versé leurs odeurs

sur la route

toute une procession de marronniers

en fleurs

de lilas doubles et de tulipes
quelqu'hirondelle basse écorcha ses ailes

au rosier

et l'orage s'est ouvert

ronronnant troupeau d'abeilles

au ciel électrique de lumière

Alors

abrités par ta maison claire
et mariés d'avance sous le joug diluvien
de l'averse


nous avons cherché

toi familier des planches
et des ramages et des fards
et moi voyageur prodigue au mouchoir
à carreaux faisant mon tour de France
la double douceur de nos chairs nerveuses
illuminées par la saison nouvelle
ses aubes claires et ses rossignols
j'entendais ruisseler les gouttières
et s'abreuver la terre molle
où germent les graines potagères
j'entendais rabattus par le vent
les volets claquer au balcon
et ces intermittences de tonnerre


Longtemps je garderai aux doigts
le souvenir de ta culotte soyeuse
je te cherchais à travers

l'arc-en-ciel
et l'odeur des géraniums

mon petit frère perdu dans les mascarades

et les confettis
mon petit dévoyé de l'école
que faisons-nous

Et pourquoi pas plutôt l'atlas ouvert

sur nos genoux
ou bien les rois de France


Apprendre enfin pour devenir des hommes
Ah ! tu es pris sous moi     pris
nous nous entrouvrons sur le néant

du monde

Voilà que chancelle le masque de tes yeux

ta bouche trop rouge

où j'ai mordu l'admirable forme
sa lampe à la main

Arlequin est à la fenêtre
son profil ausculte la nuit
la douteuse lumière pose
des ronds ensoleillés
Sur ses hanches satinées
de danseur immobile
et je me tourne inquiet
pour mieux voir
Car dans mon rêve
j'avais ôté son masque
son petit masque de velours
Si bien ajusté
Cependant
à ses joues chaudes
et son visage entier
m'était apparu

Arlequin
regarde-moi
du mensonge
dans un arc si pur
Vais-je découvrir enfin le haut de ton visage
car tes pupilles claires
dans l'échancrure noire

Arlequin

vais-je savoir

quel dieu
tu es

Mais
dans la nuit venue
où se dresse sur un nuage tourmenté
la petite serpe de la lune enchantée
qui servit à trancher
tant de pavots magiques
Dans la nuit où se recomposent
les jardins échevelés par la pluie
et leurs odeurs mêlées
jeu de patience que brouilla l'orage
je m'éveille

Aladin

Surpris par un rêve incroyable
Est-il vrai que c'était mon visage
une telle ressemblance est-elle possible
mon visage sous ton masque

que j'embrassai toute une nuit

Bientôt, dit-il, je te quitterai pour toujours
le jeu a duré bien longtemps pour mon arlequinade
je ne sais vraiment ce qu'il m'a pris
entend les coqs qui ouvrent les routes

de l'aurore
II faut que j'aille réjouir les villes
leur petit guignol de planches et d'or
avant que le matin ne ternisse de rosée
mon brillant costume
Il faut que j'aille danser
rejoindre Colombine
et tous les autres
que serait la comédie sans Arlequin
Vraiment que serait la comédie
tu n'y songes pas


Il parlait à demi tourné vers la fenêtre

et l'ombre me cachait sa figure
c'est alors que m'étant levé
pour le rejoindre
d'une jambe souple
il sauta
dans le vide


Arlequin
le masque détaché par la chute
vient s'abattre oiseau triste
dans mes mains

et je ne vis plus
sur les routes de l'aurore

S'en allant à reculons

avec des gestes de parade foraine
qu'un petit pantin mécanique et bouffon
dont le visage levé
IDENTIQUE AU MIEN
.....souriait obstinément vers le jour



Mireille Havet




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