Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BLANKENHEIM, Arnould DE

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BLANKENHEIM (Arnould DE), grand-prévôt du chapitre cathédral de Saint-Lambert de Liége, et mambour en 1312, fut tué dans un combat qui ensanglanta les rues de cette ville, le 4 août de la même année. Les chroniqueurs le dépeignent comme un homme instruit, un preux chevalier, et en même temps, malgré son nom aristocratique, comme un chaleureux ami du peuple. Il crut pouvoir aspirer à la dignité épiscopale en 1303, après la mort d’Adolphe de Waldeck ; mais les suffrages, quelque temps balancés entre lui et les deux frères Richard et Gérard de Hornes, se portèrent finalement sur Guillaume d’Artois, qui déclina l’honneur qu’on voulait lui faire. Alors le chapitre, un peu à la légère, se prononça en faveur du chanoine Thibaut, frère du comte de Bar. Ce choix, ratifié immédiatement par le pape Boniface VIII, releva les espérances du parti noble, et ne contribua pas médiocrement à perpétuer l’anarchie qui avait désolé la cité pendant le dernier règne.

En 1302, pour contenir le flot populaire, les échevins avaient consenti à signer un traité en vertu duquel le conseil ne pourrait désormais, sans le consentement des métiers, ni établir des taxes, ni engager les revenus publics, ni lever des milices, ni accorder au prince des dons gratuits. Mais le parti, qui se voyait ainsi forcé dans ses retranchements, n’attendait qu’un moment propice pour revenir sur des concessions arrachées par la violence. Le nouvel évêque fut circonvenu et se montra d’autant plus disposé à écouter les doléances des échevins, qu’elles étaient appuyées d’une assez forte somme d’argent. A l’intention formelle qu’il mani- festa de retirer les quatre articles, les chanoines répondirent par un refus net, et engagèrent même le peuple à ne point céder. L’exaspération fut telle dans les masses, que le prince, suivi des échevins et des Grands, jugea prudent de se retirer à Maestricht. Là, il n’eut rien de plus pressé que de rassembler des troupes et de se préparer à marcher sur sa capitale. Se rangeant à l’opinion des échevins, qui alléguaient l’exemple de Henri de Gueldre, il résolut de tenir un plaid à Vottem, pour y juger les rebelles. Il s’y rendit effectivement au jour fixé (19 août 1305), accompagné du duc de Lorraine et du comte de Bar, et suivi d’une nombreuse chevalerie. Mais les gens de la commune, prévenus à temps, l’avaient devancé. Ils se tenaient en armes et en bon ordre auprès du perron que Thibaut lui-même avait fait dresser pour la circonstance. Arnould de Blankenheim était à leur tête, bien décidé, comme eux, à défendre le maintien des franchises et des fraternités. Cette attitude intimida l’évêque ; la paix fut décidée séance tenante, puis scellée à Seraing le 20 août 1307. Les échevins murmurèrent ; mais il fallut se soumettre. Les Petits gagnèrent encore du terrain en 1312 ; ils parvinrent à faire décider que l’administration de la cité appartiendrait, à l’avenir, exclusivement aux maîtres, aux jurés et aux bourgeois.

Thibaut de Bar étant mort en Italie, le 13 mai 1312, il y eut lieu de pourvoir, pour la durée de l’interrègne, à l’élection d’un mambour. Les échevins et les nobles soutinrent que, cet office devant être essentiellement confié à un homme de guerre, il était juste qu’ils intervinssent dans la nomination du titulaire (quòd quia defensio patriæ ipsis incumberet, ducis eorum, mamburni scilicet qui ducit ad bella, electioni interesse deberent). Les chanoines répliquèrent assez aigrement que, puisqu’ils avaient le droit de choisir l’évêque, ils avaient à plus forte raison celui de choisir son représentant. Ils proclamèrent donc mambour Arnould de Blankenheim, au grand contentement des bourgeois, mais au grand dépit de ses adversaires.

L’élu du chapitre était homme à faire respecter son autorité. Il n’hésita pas un instant à faire raser la tour de Hardoumont (château de Hollogne-sur-Geer), refuge de quelques chevaliers du lignage de Waroux, qui avaient violé la quarantaine et ravagé les terres des Awans. Trois des coupables furent même décapités. Les Waroux en conçurent un mortel ressentiment. Ils firent cause commune avec les échevins et les nobles de la cité, et dans une réunion qui eut lieu à Huy, poussèrent ceux-ci à déclarer non valable l’élection de Blankenheim, et à décerner la mambournie au comte de Looz, Arnould V. M. Ferdinand Henaux fait remarquer, à ce propos, que la désignation du comte de Looz n’était pas tout à fait arbitraire. La dignité de mambour, confirmée en 1101 par l’empereur Henri IV, avait été confiée aux membres de cette famille, advoués héréditaires de la cité. Rien ne prouve, d’autre part, que le droit de nomination ait été réclamé par le chapitre, à titre exclusif, antérieurement à 1281. A la vérité, le comte de Looz lui-même avait reconnu ce droit en 1295 et renoncé formellement à la prérogative de sa famille ; mais il était jeune alors, à peine responsable de ses actes, et en 1312, ajoute l’historien liégeois, l’âge l’avait éclairé. Quoi qu’on puisse penser à cet égard, le fait est que les Grands, à l’instigation des Waroux, protestèrent contre la conduite du chapitre. Ils lui dénièrent le droit de nommer un autre mambour que le comte de Looz, sans l’intervention des bonnes villes et des nobles. Mais quel était leur droit à eux-mêmes ? Quelles étaient les chances de succès ? Déposer verbalement Blankenheim, rien n’était plus aisé ; mais il fallait faire entendre raison aux communes ; il fallait du moins leur proposer le comte de Looz. On s’arrêta donc à la pensée de convoquer une assemblée générale du pays, pour vider le différend. Telle fut la résolution prise ouvertement à Huy ; mais au fond, on ne se proposait pas seulement de débattre des points de droit. Un complot s’organisait à la sourdine. La présence à Liége d’un grand nombre de chevaliers avec leur suite devait offrir l’occasion de tenter un coup de main décisif contre les bourgeois. Dans leur impatience, les nobles insistèrent pour que l’assemblée générale eût lieu immédiatement, bien qu’on fût à la veille des élections magistrales. Ils avaient acheté le maître à temps Dupont, et ils comptaient réussir assurément, grâce au concours de ce traître, si la séance se tenait à une époque où il serait encore en charge. Cet empressement parut suspect au chapitre : la réunion fut fixée au 3 août, c’est-à-dire après les élections : celles-ci, par parenthèse, donnèrent gain de cause au parti populaire. L’assemblée fut l’une des plus considérables qu’on eût encore vues ; les débats se prolongèrent ; il y eut des orages ; on ne parvint pas à s’entendre. Le comte de Looz, voulant gagner du temps, demanda une seconde séance. En quittant la salle, il dit en secret aux échevins « que ilh somonent et fache que la grant pestilenche qui est ajourd’hui ordinee soit fait par nuit ; et (ajouta-t-il) je m’en iray a Looz et vous amonray grant secours. » (Jean d’Outremeuse.) Il alla bivaquer hors de la ville avec quatre cents cavaliers ; mais il comptait bien reparaître au moment voulu. Dupont eut le soir un entretien avec les principaux conjurés, Surlet, Jacques de Coir, Jean de Saint-Martin et Thiry de Seraing. Ils devaient se saisir adroitement des principaux postes de la ville, mettre le feu aux loges des bouchers, et profiter de la confusion et de la panique qui s’ensuivraient pour tomber sus aux gens de la commune. Mais Arnould de Blankenheim avait les yeux ouverts : il surprit les projets des conjurés et s’occupa aussitôt de les déjouer. Les régents des métiers sont prévenus (quoique un peu tard, dit Loyens) ; les chaînes des rues sont tendues dans les vinâves ; les bouchers, emportant leurs couperets et leurs terribles espafuts, viennent occuper secrètement la halle aux viandes ; les drapiers, les vignerons, les tanneurs et les autres confréries populaires ont ordre de s’avancer vers le Marché, au premier signal de la cloche d’alarme (Polain, d’après Jean d’Outremeuse). Quant au mambour, revêtu de son armure, il se tient renfermé dans la cathédrale, avec les chanoines et leurs nombreux varlets, attendant avec résolution les événements qui se préparent. (Id.) Nous résumons, et c’est ce que nous avons de mieux à faire, le dramatique récit de M. Polain. Il n’est pas minuit, et déjà douze cents conjurés, environ, encombrent les abords de la halle. A l’intérieur, silence profond. Les torches sont allumées ; la flamme pétille : tout d’un coup les portes s’ouvrent avec fracas ; les bouchers, poussant d’épouvantables clameurs, se précipitent furieux sur les nobles. L’appel redoublé du beffroi retentit avec force. Un des chanoines, Gauthier de Brunshorn, espérant encore arrêter l’effusion du sang, sort de l’église Saint-Lambert et se jette au milieu des barons, les suppliant d’avoir pitié du pauvre peuple : il est percé de vingt coups d’épée. Au même instant les métiers débouchent de toutes parts ; Aruould s’élance hors du temple avec son frère, l’abbé de Prüm, et tous les siens. A l’aube du jour, les chevaliers comptent leurs pertes ; ne voyant pas arriver le comte de Looz, ils commencent à songer à la retraite ; mais l’échevin Surlet intervient, les engage à gagner Publémont (le mont Saint-Martin) et à se retrancher sur cette hauteur. Ils s’y dirigent lentement, à reculons pour ainsi dire, toujours combattant ; leur résistance irrite le mambour, qui se jette en avant pour atteindre Surlet, mais se trouve soudain enveloppé. Il combat en désespéré : enfin Surlet l’abat d’un coup de hache à deux tranchants. Sa mort ranime le courage des nobles, et l’on apprend au même instant que des renforts, envoyés par le comte de Looz, viennent de pénétrer dans la ville. La cause populaire semble perdue, lorsqu’une formidable clameur s’élève : ce sont les paysans de Vottem, armés de faux et de tridents, et les houilleurs d’Ans et de Montegnée, munis de leurs pics, de leurs havresses et de leurs rivelaines. En un instant l’action a changé de face. Le pertide Dupont, qui s’est démasqué tout à l’heure, est massacré et son corps mis en lambeaux ; les nobles fuient dans toutes les directions. Plus de deux cents chevaliers parviennent à se réfugier dans l’église Saint-Martin ; ils sont aussitôt cernés. Ne parvenant pas à ébranler les portes, la foule a recours à l’incendie. Les prisonniers tentent une sortie : ou les repousse avec vigueur. Un affreux craquement se fait entendre : c’est l’église tout entière qui s’écroule et ensevelit sous ses décombres fumants les barons éperdus et un grand nombre d’assiégeants qui s’étaient approchés trop près. Le comte de Looz arrive en cet instant ; mais aussitôt il tourne bride, et il a grande peine à opérer sa retraite. Les gens des métiers se répandent par la ville, pillent les maisons des échevins et des chevaliers, se baignent dans le sang… Le maître de la cité et le chapitre s’épuisèrent en efforts pour mettre un terme aux excès de la populace déchaînée. La chevalerie liégeoise ne se releva jamais du coup terrible qui lui avait été porté dans cette fatale journée, connue dans l’histoire sous le nom de la Mal ou Male Saint-Martin. Il s’ensuivit l’abolition des priviléges des Grands et la domination politique des Petits. La paix d’Angleur (14 février 1313) stipula que les nobles ne pourraient désormais faire partie du conseil de la ville, s’ils n’étaient affiliés à un corps de métier. La démocratie pure avait succédé à l’oligarchie.

Alphonse Le Roy.

Hocsem. — Jean d’Outremeuse. — Zantfliet. — Fisen. — Bouille, t. I. — Mélart, Hist. de Huy. — Mantelius, Hist. Lossensis. — Loyens, Recueil héraldique. — Villenfagne, Mélanges (1810)), p. 10 et suiv. — F. Henaux, Hist. du pays de Liége, t. II. — Polain, Hist. de l’ancien pays de Liége, t. II. — Id., Rècits historiques. éd. de 1866, p. 161-187.