Britannicus (éditions Didot, 1854)/Acte III

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Britannicus (éditions Didot, 1854)
BritannicusDidot (p. 138-143).
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ACTE TROISIÈME.





Scène première.

NÉRON, BURRHUS.
BURRHUS.

Pallas obéira, seigneur.

NÉRON.

Pallas obéira, seigneur. Et de quel œil
Ma mère a-t-elle vu confondre son orgueil ?

BURRHUS.

Ne doutez point, seigneur, que ce coup ne la frappe ;
Qu’en reproches bientôt sa douleur ne s’échappe.
Ses transports dès longtemps commencent d’éclater.
À d’inutiles cris puissent-ils s’arrêter !

NÉRON.

Quoi ! de quelque dessein la croyez-vous capable ?

BURRHUS.

Agrippine, seigneur, est toujours redoutable :
Rome et tous vos soldats révèrent ses aïeux ;
Germanicus son père est présent à leurs yeux.
Elle sait son pouvoir ; vous savez son courage ;
Et ce qui me la fait redouter davantage,
C’est que vous appuyez vous-même son courroux,
Et que vous lui donnez des armes contre vous.

NÉRON.

Moi, Burrhus ?

BURRHUS.

Moi, Burrhus ? Cet amour, seigneur, qui vous possède…

NÉRON.

Je vous entends, Burrhus. Le mal est sans remède :

Mon cœur s’en est plus dit que vous ne m’en direz ;
Il faut que j’aime enfin.

BURRHUS.

Il faut que j’aime enfin. Vous vous le figurez,
Seigneur ; et, satisfait de quelque résistance,
Vous redoutez un mal faible dans sa naissance.
Mais si dans son devoir votre cœur affermi
Voulait ne point s’entendre avec son ennemi ;
Si de vos premiers ans vous consultiez la gloire ;
Si vous daigniez, seigneur, rappeler la mémoire
Des vertus d’Octavie indignes de ce prix,
Et de son chaste amour vainqueur de vos mépris ;
Surtout si, de Junie évitant la présence,
Vous condamniez vos yeux à quelques jours d’absence ;
Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer,
On n’aime point, seigneur, si l’on ne veut aimer.

NÉRON.

Je vous croirai, Burrhus, lorsque dans les alarmes
Il faudra soutenir la gloire de nos armes,
Ou lorsque, plus tranquille, assis dans le sénat,
Il faudra décider du destin de l’État ;
Je m’en reposerai sur votre expérience.
Mais, croyez-moi, l’amour est une autre science,
Burrhus ; et je ferais quelque difficulté
D’abaisser jusque-là votre sévérité.
Adieu. Je souffre trop, éloigné de Junie.


Scène II.

BURRHUS.

Enfin, Burrhus, Néron découvre son génie :
Cette férocité que tu croyais fléchir
De tes faibles liens est prête à s’affranchir.
En quels excès peut-être elle va se répandre !
Ô dieux ! en ce malheur quel conseil dois-je prendre ?
Sénèque, dont les soins me devraient soulager,
Occupé loin de Rome, ignore ce danger.
Mais quoi ! si d’Agrippine excitant la tendresse
Je pouvais… La voici : mon bonheur me l’adresse.


Scène III.

AGRIPPINE, BURRHUS, ALBINE.
AGRIPPINE.

Eh bien ! je me trompais, Burrhus, dans mes soupçons !
Et vous vous signalez par d’illustres leçons !
On exile Pallas, dont le crime peut-être
Est d’avoir à l’empire élevé votre maître.
Vous le savez trop bien ; jamais, sans ses avis,
Claude qu’il gouvernait n’eût adopté mon fils.
Que dis-je ? À son épouse on donne une rivale ;
On affranchit Néron de la foi conjugale :
Digne emploi d’un ministre ennemi des flatteurs,
Choisi pour mettre un frein à ses jeunes ardeurs,
De les flatter lui-même, et nourrir dans son âme
Le mépris de sa mère et l’oubli de sa femme !

BURRHUS.

Madame, jusqu’ici c’est trop tôt m’accuser ;
L’empereur n’a rien fait qu’on ne puisse excuser.
N’imputez qu’à Pallas un exil nécessaire :
Son orgueil dès longtemps exigeait ce salaire ;
Et l’empereur ne fait qu’accomplir à regret
Ce que toute la cour demandait en secret.
Le reste est un malheur qui n’est point sans ressource :
Des larmes d’Octavie on peut tarir la source.
Mais calmez vos transports ; par un chemin plus doux,
Vous lui pourrez plus tôt ramener son époux :
Les menaces, les cris, le rendront plus farouche.

AGRIPPINE.

Ah ! l’on s’efforce en vain de me fermer la bouche.
Je vois que mon silence irrite vos dédains ;
Et c’est trop respecter l’ouvrage de mes mains.
Pallas n’emporte pas tout l’appui d’Agrippine :
Le ciel m’en laisse assez pour venger ma ruine.
Le fils de Claudius commence à ressentir
Des crimes dont je n’ai que le seul repentir.
J’irai, n’en doutez point, le montrer à l’armée,
Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée,
Leur faire, à mon exemple, expier leur erreur.
On verra d’un côté le fils d’un empereur
Redemandant la foi jurée à sa famille,
Et de Germanicus on entendra la fille ;
De l’autre, l’on verra le fils d’Ænobarbus,
Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,
Qui, tous deux de l’exil rappelés par moi-même,
Partagent à mes yeux l’autorité suprême.
De nos crimes communs je veux qu’on soit instruit ;
On saura les chemins par où je l’ai conduit :
Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses,
J’avoûrai les rumeurs les plus injurieuses ;
Je confesserai tout, exils, assassinats,
Poison même…

BURRHUS.

Poison même… Madame, ils ne vous croiront pas :
Ils sauront récuser l’injuste stratagème
D’un témoin irrité qui s’accuse lui-même.
Pour moi, qui le premier secondai vos desseins,
Qui fis même jurer l’armée entre ses mains,
Je ne me repens point de ce zèle sincère.
Madame, c’est un fils qui succède à son père.
En adoptant Néron, Claudius, par son choix,
De son fils et du vôtre a confondu les droits.
Rome l’a pu choisir. Ainsi, sans être injuste,
Elle choisit Tibère adopté par Auguste ;
Et le jeune Agrippa, de son sang descendu,
Se vit exclu du rang vainement prétendu.
Sur tant de fondements sa puissance établie
Par vous-même aujourd’hui ne peut être affaiblie :
Et, s’il m’écoute encor, madame, sa bonté

Vous en fera bientôt perdre la volonté.
J’ai commencé, je veux poursuivre mon ouvrage.


Scène IV.

AGRIPPINE, ALBINE.
ALBINE.

Dans quel emportement la douleur vous engage,
Madame ! L’empereur puisse-t-il l’ignorer !

AGRIPPINE.

Ah ! lui-même à mes yeux puisse-t-il se montrer !

ALBINE.

Madame, au nom des dieux, cachez votre colère.
Quoi ! pour les intérêts de la sœur ou du frère,
Faut-il sacrifier le repos de vos jours ?
Contraindrez-vous César jusque dans ses amours ?

AGRIPPINE.

Quoi ! tu ne vois donc pas jusqu’où l’on me ravale,
Albine ? C’est à moi qu’on donne une rivale.
Bientôt, si je ne romps ce funeste lien,
Ma place est occupée, et je ne suis plus rien.
Jusqu’ici d’un vain titre Octavie honorée,
Inutile à la cour, en était ignorée :
Les grâces, les honneurs, par moi seule versés,
M’attiraient des mortels les vœux intéressés.
Une autre de César a surpris la tendresse :
Elle aura le pouvoir d’épouse et de maîtresse ;
Le fruit de tant de soins, la pompe des Césars,
Tout deviendra le prix d’un seul de ses regards.
Que dis-je ? l’on m’évite, et déjà délaissée…
Ah ! je ne puis, Albine, en souffrir la pensée.
Quand je devrais du ciel hâter l’arrêt fatal,
Néron, l’ingrat Néron… Mais voici son rival.


Scène V.

BRITANNICUS, AGRIPPINE, NARCISSE, ALBINE.
BRITANNICUS.

Nos ennemis communs ne sont pas invincibles,
Madame ; nos malheurs trouvent des cœurs sensibles :
Vos amis et les miens, jusqu’alors si secrets,
Tandis que nous perdions le temps en vains regrets,
Animés du courroux qu’allume l’injustice,
Viennent de confier leur douleur à Narcisse.
Néron n’est pas encor tranquille possesseur
De l’ingrate qu’il aime au mépris de ma sœur.
Si vous êtes toujours sensible à son injure,
On peut dans son devoir ramener le parjure.
La moitié du sénat s’intéresse pour nous :
Sylla, Pison, Plautus…

AGRIPPINE.

Sylla, Pison, Plautus… Prince, que dites-vous ?
Sylla, Pison, Plautus, les chefs de la noblesse !

BRITANNICUS.

Madame, je vois bien que ce discours vous blesse,
Et que votre courroux, tremblant, irrésolu,
Craint déjà d’obtenir tout ce qu’il a voulu.
Non, vous avez trop bien établi ma disgrâce ;
D’aucun ami pour moi ne redoutez l’audace :
Il ne m’en reste plus ; et vos soins trop prudents
Les ont tous écartés ou séduits dès longtemps.

AGRIPPINE.

Seigneur, à vos soupçons donnez moins de créance ;
Notre salut dépend de notre intelligence.
J’ai promis, il suffit. Malgré vos ennemis,
Je ne révoque rien de ce que j’ai promis.
Le coupable Néron fuit en vain ma colère :
Tôt ou tard il faudra qu’il entende sa mère.
J’essaîrai tour à tour la force et la douceur ;
Ou moi-même, avec moi conduisant votre sœur,
J’irai semer partout ma crainte et ses alarmes,
Et ranger tous les cœurs du parti de ses larmes.
Adieu. J’assiégerai Néron de toutes parts.
Vous, si vous m’en croyez, évitez ses regards.


Scène VI.

BRITANNICUS, NARCISSE.
BRITANNICUS.

Ne m’as-tu point flatté d’une fausse espérance ?
Puis-je sur ton récit fonder quelque assurance,
Narcisse ?

NARCISSE.

Narcisse ? Oui. Mais, seigneur, ce n’est pas en ces lieux
Qu’il faut développer ce mystère à vos yeux.
Sortons. Qu’attendez-vous ?

BRITANNICUS.

Sortons. Qu’attendez-vous ? Ce que j’attends, Narcisse ?
Hélas !

NARCISSE.

Hélas ! Expliquez-vous.

BRITANNICUS.

Hélas ! Expliquez-vous. Si par ton artifice,
Je pouvais revoir…

NARCISSE.

Je pouvais revoir… Qui ?

BRITANNICUS.

Je pouvais revoir… Qui ? J’en rougis. Mais enfin
D’un cœur moins agité j’attendrais mon destin.

NARCISSE.

Après tous mes discours, vous la croyez fidèle ?

BRITANNICUS.

Non, je la crois, Narcisse, ingrate, criminelle,
Digne de mon courroux ; mais je sens, malgré moi
Que je ne le crois pas autant que je le doi.

Dans ses égarements, mon cœur opiniâtre
Lui prête des raisons, l’excuse, l’idolâtre.
Je voudrais vaincre enfin mon incrédulité ;
Je la voudrais haïr avec tranquillité.
Eh ! qui croira qu’un cœur si grand en apparence,
D’une infidèle cour ennemi dès l’enfance,
Renonce à tant de gloire, et, dès le premier jour,
Trame une perfidie inouïe à la cour ?

NARCISSE.

Eh ! qui sait si l’ingrate, en sa longue retraite,
N’a point de l’empereur médité la défaite ?
Trop sûre que ses yeux ne pouvaient se cacher,
Peut-être elle fuyait pour se faire chercher,
Pour exciter Néron par la gloire pénible
De vaincre une fierté jusqu’alors invincible.

BRITANNICUS.

Je ne la puis donc voir ?

NARCISSE.

Je ne la puis donc voir ? Seigneur, en ce moment
Elle reçoit les vœux de son nouvel amant.

BRITANNICUS.

Eh bien ! Narcisse, allons. Mais que vois-je ? c’est elle.

NARCISSE, à part.

Ah ! dieux ! À l’empereur portons cette nouvelle.


Scène VII.

BRITANNICUS, JUNIE.
JUNIE.

Retirez-vous, seigneur, et fuyez un courroux
Que ma persévérance allume contre vous.
Néron est irrité. Je me suis échappée
Tandis qu’à l’arrêter sa mère est occupée.
Adieu, réservez-vous, sans blesser mon amour,
Au plaisir de me voir justifier un jour.
Votre image sans cesse est présente à mon âme :
Rien ne l’en peut bannir.

BRITANNICUS.

Rien ne l’en peut bannir. Je vous entends, madame :
Vous voulez que ma fuite assure vos désirs,
Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs.
Sans doute, en me voyant, une pudeur secrète
Ne vous laisse goûter qu’une joie inquiète.
Eh bien, il faut partir !

JUNIE.

Eh bien, il faut partir ! Seigneur, sans m’imputer…

BRITANNICUS.

Ah ! vous deviez du moins plus longtemps disputer.
Je ne murmure point qu’une amitié commune
Se range du parti que flatte la fortune ;
Que l’éclat d’un empire ait pu vous éblouir ;
Qu’aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir ;
Mais que, de ces grandeurs comme une autre occupée,
Vous m’en ayez paru si longtemps détrompée ;
Non, je l’avoue encor, mon cœur désespéré
Contre ce seul malheur n’était point préparé.
J’ai vu sur ma ruine élever l’injustice ;
De mes persécutions j’ai vu le ciel complice :
Tant d’horreurs n’avaient point épuisé son courroux,
Madame ; il me restait d’être oublié de vous.

JUNIE.

Dans un temps plus heureux, ma juste impatience
Vous ferait repentir de votre défiance ;
Mais Néron vous menace : en ce pressant danger,
Seigneur, j’ai d’autres soins que de vous affliger.
Allez, rassurez-vous, et cessez de vous plaindre :
Néron nous écoutait, et m’ordonnait de feindre.

BRITANNICUS.

Quoi ! le cruel…

JUNIE.

Quoi ! le cruel… Témoin de tout notre entretien,
D’un visage sévère examinait le mien,
Prêt à faire sur vous éclater la vengeance
D’un geste confident de notre intelligence.

BRITANNICUS.

Néron nous écoutait, madame ! Mais, hélas !
Vos yeux auraient pu feindre, et ne m’abuser pas :
Ils pouvaient me nommer l’auteur de cet outrage !
L’amour est-il muet, ou n’a-t-il qu’un langage ?
De quel trouble un regard pouvait me préserver !
Il fallait…

JUNIE.

Il fallait… Il fallait me taire et vous sauver.
Combien de fois, hélas ! puisqu’il faut vous le dire,
Mon cœur de son désordre allait-il vous instruire !
De combien de soupirs interrompant le cours,
Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours !
Quel tourment de se taire en voyant ce qu’on aime,
De l’entendre gémir, de l’affliger soi-même,
Lorsque par un regard on peut le consoler !
Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler !
Ah ! dans ce souvenir, inquiète, troublée,
Je ne me sentais pas assez dissimulée :
De mon front effrayé je craignais la pâleur ;
Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur ;
Sans cesse il me semblait que Néron en colère
Me venait reprocher trop de soin de vous plaire ;
Je craignais mon amour vainement renfermé ;
Enfin, j’aurais voulu n’avoir jamais aimé.
Hélas ! pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre,
Il n’est que trop instruit de mon cœur et du vôtre !
Allez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux :
Mon cœur plus à loisir vous éclaircira mieux.
De mille autres secrets j’aurais compte à vous rendre.

BRITANNICUS.

Ah ! n’en voilà que trop ; c’est trop me faire entendre,
Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés

Et savez-vous pour moi tout ce que vous quittez ?

(se jetant aux pieds de Junie.)
Quand pourrai-je à vos pieds expier ce reproche ?
JUNIE.

Que faites-vous ? Hélas ! votre rival s’approche.


Scène VIII.

NÉRON, BRITANNICUS, JUNIE.
NÉRON.

Prince, continuez des transports si charmants.
Je conçois vos bontés par ses remercîments,
Madame ; à vos genoux je viens de le surprendre.
Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre ;
Ce lieu le favorise, et je vous y retiens
Pour lui faciliter de si doux entretiens.

BRITANNICUS.

Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie
Partout où sa bonté consent que je la voie,
Et l’aspect de ces lieux où vous la retenez
N’a rien dont mes regards doivent être étonnés.

NÉRON.

Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse
Qu’il faut qu’on me respecte et que l’on m’obéisse ?

BRITANNICUS.

Ils ne nous ont pas vu l’un et l’autre élever,
Moi pour vous obéir, et vous pour me braver ;
Et ne s’attendaient pas, lorsqu’ils nous virent naître,
Qu’un jour Domitius me dût parler en maître.

NÉRON.

Ainsi par le destin nos vœux sont traversés ;
J’obéissais alors, et vous obéissez.
Si vous n’avez appris à vous laisser conduire,
Vous êtes jeune encore, et l’on peut vous instruire.

BRITANNICUS.

Et qui m’en instruira ?

NÉRON.

Et qui m’en instruira ? Tout l’empire à la fois,
Rome.

BRITANNICUS.

Rome. Rome met-elle au nombre de vos droits
Tout ce qu’a de cruel l’injustice et la force,
Les emprisonnements, le rapt et le divorce ?

NÉRON.

Rome ne porte point ses regards curieux
Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux.
Imitez son respect.

BRITANNICUS.

Imitez son respect. On sait ce qu’elle en pense.

NÉRON.

Elle se tait du moins : imitez son silence.

BRITANNICUS.

Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.

NÉRON.

Néron de vos discours commence à se lasser.

BRITANNICUS.

Chacun devait bénir le bonheur de son règne.

NÉRON.

Heureux ou malheureux, il suffit qu’on me craigne.

BRITANNICUS.

Je connais mal Junie, ou de tels sentiments
Ne mériteront pas ses applaudissements.

NÉRON.

Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire,
Je sais l’art de punir un rival téméraire.

BRITANNICUS.

Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler,
Sa seule inimitié peut me faire trembler.

NÉRON.

Souhaitez-la ; c’est tout ce que je puis vous dire.

BRITANNICUS.

Le bonheur de lui plaire est le seul où j’aspire.

NÉRON.

Elle vous l’a promis, vous lui plairez toujours.

BRITANNICUS.

Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.

NÉRON.

Je vous entends. Eh bien ! gardes !

JUNIE.

Je vous entends. Eh bien ! gardes ! Que faites-vous ?
C’est votre frère. Hélas ! c’est un amant jaloux.
Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie :
Ah ! son bonheur peut-il exciter votre envie ?
Souffrez que, de vos cœurs rapprochant les liens,
Je me cache à vos yeux, et me dérobe aux siens.
Ma fuite arrêtera vos discordes fatales ;
Seigneur, j’irai remplir le nombre des vestales.
Ne lui disputez plus mes vœux infortunés,
Souffrez que les dieux seuls en soient importunés.

NÉRON.

L’entreprise, madame, est étrange et soudaine.
Dans son appartement, gardes, qu’on la remène !
Gardez Britannicus dans celui de sa sœur.

BRITANNICUS.

C’est ainsi que Néron sait disputer un cœur !

JUNIE.

Prince, sans l’irriter, cédons à cet orage.

NÉRON.

Gardes, obéissez sans tarder davantage.


Scène IX.

NÉRON, BURRHUS.
BURRHUS.

Que vois-je ? Ô ciel !

NÉRON, sans voir Burrhus.

Que vois-je ? Ô ciel ! Ainsi leurs feux sont redoublés ;
Je reconnais la main qui les a rassemblés.
Agrippine ne s’est présentée à ma vue,
Ne s’est dans ses discours si longtemps étendue,
Que pour faire jouer ce ressort odieux.

(apercevant Burrhus.)
Qu’on sache si ma mère est encore en ces lieux.

Burrhus, dans ce palais je veux qu’on la retienne,
Et qu’au lieu de sa garde on lui donne la mienne.

BURRHUS.

Quoi ! seigneur, sans l’ouïr ! Une mère !

NÉRON.

Quoi ! seigneur, sans l’ouïr ! Une mère ! Arrêtez :
J’ignore quels projets, Burrhus, vous méditez ;
Mais, depuis quelques jours, tout ce que je désire
Trouve en vous un censeur prêt à me contredire.
Répondez-m’en, vous dis-je, ou, sur votre refus,
D’autres me répondront et d’elle et de Burrhus.