Chasteté
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- Guerrière, militaire et virile en tout point,
- La sainte Chasteté que Dieu voit la première
- De toutes les vertus marchant dans sa lumière
- Après la Charité distante presque point
- Va d'un pas assuré mieux qu'aucune amazone
- À travers l'aventure et l'erreur du Devoir,
- Ses yeux grands ouverts pleins du dessein de bien voir,
- Son corps robuste et beau digne d'emplir un trône,
- Son corps robuste et nu balancé noblement,
- Entre une tête haute et des jambes sereines,
- Du port majestueux qui sied aux seules reines,
- Et sa candeur la vêt du plus beau vêtement.
- Elle sait ce qu'il faut qu'elle sache des choses,
- Entre autres que Jésus a fait l'homme de chair
- Et mis dans notre sang un charme doux-amer
- D'où doivent découler nos naissances moroses,
- Et que l'amour charnel est bénit en des cas.
- Elle préside alors et sourit à ces fêtes,
- Dévêt la jeune épouse avec ses mains honnêtes
- Et la mène à l'époux par des tours délicats.
- Elle entre dans leur lit, lève le linge ultime,
- Guide pour le baiser et l'acte et le repos
- Leurs corps voluptueux aux fins de bons propos
- Et désormais va vivre entre eux, leur ange intime.
- Puis, au-dessus du Couple ou plutôt à côté,
- - Bien agir fait s'unir les vœux et les nivelle -
- Vers le Vierge et la Vierge isolés dans leur belle
- Thébaïde à chacun la sainte Chasteté,
- Sans quitter les Amants, par un charmant miracle,
- Vole et vient rafraîchir l'Intacte et l'Impollu
- De gais parfums de fleurs comme s'il avait plu
- D'un bon orage sur l'un et l'autre habitacle,
- Et vêt de chaleur douce au point et de jour clair
- La cellule du Moine et celle de la Nonne,
- Car s'il nous faut souffrir pour que Dieu nous pardonne
- Du moins Dieu veut punir, non torturer la chair.
- Elle dit à ces chers enfants de l'Innocence :
- Dormez, veillez, priez. Priez surtout, afin
- Que vous n'ayez pas fait tous ces travaux en vain,
- Humilité, douceur et céleste ignorance !
- Enfin elle va chez la Veuve et chez le Veuf,
- Chez le vieux Débauché, chez l'Amoureuse vieille,
- Et leur tient des discours qui sont une merveille
- Et leur refait, à force d'art, un corps tout neuf.
- Et quand alors elle a fini son tour du monde,
- Tour du monde ubiquiste, invisible et présent,
- Elle court à son point de départ en faisant
- Tel grand détour, espoir d'espérance profonde ;
- Et ce point de départ est un lieu bien connu,
- Eden même : là sous le chêne et vers la rose,
- Puisqu'il paraît qu'il n'a pas à faire autre chose,
- Rit et gazouille un beau petit enfant tout nu.
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- Paul Verlaine
- (Mai 1889.)
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