Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1853

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Voici près de quatre mois déjà que, jetés dans toutes les complications de cette malheureuse affaire d’Orient, les gouvernemens et les peuples en sont périodiquement à consulter les signes et à se demander où ils vont. Un jour, ce sont les influences pacifiques qui semblent triompher ; un autre jour, c’est une conflagration qui parait imminente ; d’heure en heure, on s’avance sur un terrain qui devient de plus en plus étroit ; les questions ne font que s’aggraver, les rapports entre les gouvernemens s’aigrissent, les intérêts s’inquiètent, les susceptibilités s’irritent, et on en arrive à cette situation qui a été résumée dans un mot d’un air presque paradoxal et qui n’est que juste : — C’est que la guerre semble inévitable et qu’elle est impossible ; dernier mot des situations inextricables d’où chacun sent qu’il faut sortir au plus vite et dont personne n’entrevoit l’issue ! Combinez ces deux choses contradictoires : telle est encore en définitive l’expression la plus exacte de la phase nouvelle où est entrée la question oriental. On se trouve en présence de l’inévitable et de l’impossible. Réunissez toutes les causes qui peuvent rendre un conflit probable et le précipiter même ; aussitôt la conscience publique s’élèvera comme un obstacle souverain, pour réclamer une solution conforme aux besoins actuels du monde, au mouvement des intérêts, à la sécurité universelle. Enumérez toutes les raisons favorables à la paix ; aussitôt vous vous heurterez aux deux mobiles les plus dangereux, parce qu’ils sont les plus difficiles à vaincre, — l’ambition exaltée d’un peuple, l’amour-propre engagé d’un gouvernement. On peut voir aujourd’hui, et ce n’est point la première fois au sujet des affaires orientales, quelle différence il y a outre la politique théorique, qui procède souvent de l’imagination ou de l’ambition, et la politique pratique. Que de théories n’a-t-on point faites sur l’Orient, sur la dissolution de l’empire turc et sur sa reconstruction ! Que de combinaisons chimériques n’a-t-on point essayées ! Que de transformations nouvelles n’a-t-on point imaginées ! Arrivez au résultat, à une tentative quelconque d’application ; alors la réalité éclate, les antagonismes s’éveillent, les intérêts s’entrechoquent, et le moins qui puisse s’ensuivre, c’est qu’on se trouve en face d’une conflagration pleine de redoutables mystères. Il semble en vérité, à certaines époques, qu’il soit nécessaire de voir le péril prendre les proportions les plus extrêmes pour qu’un peu de sagesse triomphe dans les conseils politiques du monde.

Pour le moment, est-ce en faveur de la guerre, est-ce en faveur de la paix, que se réunissent le plus de chances ? Si on jugeait absolument d’après l’apparence des choses, il est évident qu’on ne saurait croire beaucoup à la paix. Les conséquences du dernier ultimatum transmis à Constantinople se développent aujourd’hui. L’armée russe est entrée le 25 juin dans les provinces moldo-valaques, opérant ainsi son premier mouvement sur le Pruth. Elle occupe naturellement les principautés sans résistance. Quelque prévue que fût cette occupation, elle n’en constitue pas moins un fait considérable, qui, s’il n’est pas la guerre, n’est point assurément la paix non plus ; nous parlons d’une paix normale et sûre. Ce qu’il y a de plus grave peut-être d’ailleurs, c’est le commentaire dont le cabinet impérial a accompagné ce premier acte coërcitif vis-à-vis de la Turquie. M. le comte de Nesselrode, dans une nouvelle note circulaire, adressée aux agens diplomatiques russes, assure que c’est la paix, il n’y a celles qu’à s’entendre à ce sujet. En réalité, les traités sur lesquels s’appuie la Russie stipulent les conditions dans lesquelles elle a le droit d’occuper les principautés danubiennes ; ce sont des conditions toutes d’ordre intérieur. L’ordre a-t-il été troublé à Jassy ou à Bucharest ? Il n’en est rien ; dès lors, comment l’invasion actuelle, motivée par des considérations entièrement étrangères aux stipulations des traités, serait-elle un acte parfaitement pacifique et régulier ? Se saisir d’un « gage matériel, » ainsi que le dit le chancelier de Russie, pour contraindre le divan à se rendre, sauf à aller plus avant, si la Turquie ne cède pas, — comment serait-ce là encore la paix ? C’est une occupation matérielle qui n’a point trouvé de résistance matérielle, mais qui reste dépourvue à coup sûr de toute sanction de droit. Tout ce qu’a pu faire raisonnablement la Turquie, tout ce qu’a pu faire la modération de l’Europe, c’est de considérer la situation extrême où s’était placée la Russie et de laisser s’accomplir cet acte inévitable pour tenter de renouer sur ce terrain nouveau des négociations plus heureuses. Mais ici, malheureusement, il se trouve un fait plus sérieux et plus étrange encore, c’est la manière dont le gouvernement russe juge dans sa note l’attitude des puissances alliées de la Turquie. Aux yeux du cabinet de Saint-Pétersbourg, ce sont ces puissances mêmes, l’Angleterre et la France, qui, par une singulière interversion des rôles, ont placé la Russie sous le coup de démonstrations comminatoires ; en se rendant dans les eaux turques, les deux flottes ont consommé une « occupation maritime » à laquelle la Russie a dû répondre par l’occupation territoriale des principautés. L’argument, il faut bien le dire, est assez, peu sérieux et surtout peu digne d’un gouvernement comme celui du tsar. Cela ressemble un peu trop au fait d’un provocateur puissant qui dirait à un homme plus faible : Si vous appelez au secours, je vous tue. La Turquie cependant n’a point fait autre chose. Menacée de l’invasion de son territoire par un ultimatum hautain, elle a invoqué le secours de ses alliés, non pas même comme moyen matériel de défense pour le moment, mais comme appui moral, les flottes combinées de la France et de l’Angleterre n’ont point franchi les Dardanelles, comme elles en auraient eu le droit rigoureusement ; elles sont restées à Besika, où elles sont encore. En quoi leur présence dans des eaux où toutes les marines peuvent se rencontrer aurait-elle été une provocation légitime à l’invasion des principautés ? En quoi serait-elle en ce moment même un obstacle à des négociations nouvelles, ainsi que le disait tout récemment lord John Russell dans la chambre des communes ? La présence des deux Flottes dans les parages de Constantinople n’a eu qu’une signification : c’est que l’Angleterre et la France désapprouvaient les exigences du cabinet de Saint-Pétersbourg, et qu’il y avait dans une telle question un intérêt européen avec lequel la Russie avait à traiter au moins autant qu’avec l’intérêt turc. Ce qu’il y a de plus vrai, c’est que le gouvernement russe a cédé à des entraînemens plus forts que lui peut-être ; il s’est trouvé placé au milieu de passions religieuses et nationales dont il n’est point complètement le maître, et qui comptent peu avec les traités, lorsqu’il s’agit de l’agrandissement de la Russie vers l’Orient. Il n’est guère possible de se faire illusion à cet égard après le manifeste publié par l’empereur Nicolas au moment où il donnait l’ordre à son armée de franchir le Pruth.

Quel est en effet le caractère de ce manifeste, remarquable à plus d’un titre ? C’est une sorte de brûlant appel fait à l’instinct religieux du peuple ; Assurément on ne saurait traiter avec légèreté le sentiment au nom duquel parle l’empereur Nicolas. Nous trouvons très heureux au contraire les peuples qui ont une foi, qui la défendent, qui y trouvent l’élément de leur grandeur nationale ; mais il ne faut point oublier aussi qu’à côté du chef de foi orthodoxe, pour parler le langage du manifeste ; il y a le souverain lié par les traités, assujetti à toutes les conditions du droit international. Il serait trop aisé, au nom d’un principe supérieur, de se mettre au-dessus du droit positif et de justifier tous les moyens par une prétendue légitimité du but ou par une pensée d’agrandissement national en faveur de laquelle les peuples absolvent tout. Et puis, si ce droit positif est suspendu pour l’un au nom des intérêts de la religion grecque, pourquoi ne serait-il pas suspendu pour tous par d’autres motifs ? Pourquoi la France n’aurait-elle pas le droit de se jeter sur le Rhin, l’Espagne sur le Portugal, les États-Unis sur Cuba, l’Angleterre un peu partout ? La force seule, déguisée sous un prétexte quelconque, reste souveraine. Par malheur, ce n’est pas d’aujourd’hui que la politique russe est entrée dans cette voie. Les évènemens actuels reportent naturellement vers une époque où ce système d’envahissement, décoré d’une couleur religieuse, a commencé à se développer. Un Recueil de Documens publié ces jours derniers rappelait une déclaration de l’impératrice Catherine II, qui a précédé de peu le partage de la Pologne. Catherine, elle aussi, bien qu’assez sceptique, comme on sait, mais très bonne Russe, revendiquait le protectorat des églises grecques de Pologne. Les intérêts de ses coreligionnaires lui servaient merveilleusement à s’introduire dans les affaires de cet infortuné pays ; elle parlait le même langage qu’on parle aujourd’hui, — et elle servit si bien la religion, que les provinces polonaises bientôt se sont trouvées être des provinces russes. C’est le même système que la Russie semble pratiquer depuis longtemps avec la Turquie, et qu’elle poursuit avec une volonté d’autant plus inflexible que le but semble plus rapproché. Le tsar investi d’un droit de protection sur toutes les populations grecques de l’Orient, que resterait-il à faire ? M. de Nesselrode, dans sa dernière note, renouvelle les déclarations qu’il a déjà faites en faveur de l’intégrité de l’empire ottoman, il proteste contre toute pensée de conquête. Seulement ces déclarations mêmes ne laisseraient pas d’avoir besoin de certains éclaircissemens, — car enfin de quelle intégrité s’agit-il ? Est-ce de l’intégrité réelle, effective, se traduisant en une indépendance complète de la Porte. Est-ce de l’intégrité dont parlait l’illustre chancelier de Russie lui-même dans une dépêche adressée au grand-duc Constantin en 1830, lorsqu’il disait : «… Dans l’opinion de l’empereur, cette monarchie, réduite à n’exister que sous la protection de la Russie et à n’écouter désormais que ses désirs, convenait mieux à nos intérêts politiques et commerciaux que toute combinaison nouvelle qui nous aurait forcés, soit à trop étendre nos domaines par des conquêtes, soit à substituer à l’empire ottoman des états qui n’auraient pas tardé à rivaliser avec nous de puissance, de civilisation, d’industrie et de richesse ? » On voit que si la Russie voulait laisser vivre l’empire ottoman après la guerre de 1828, elle lui mesurait la vie. Elle ne voulait pas conquérir la Turquie, elle voulait seulement ce qu’elle appelait des clés de position pour la tenir en échec. Le protectorat réclamé aujourd’hui sur les Grecs n’est-il point une de ces clés de position ? Mais alors une intégrité de ce genre n’est-elle pas cent fois pire qu’une incorporation pure et simple à la Russie ? Nous n’insistons pas davantage sur ces souvenirs. Il serait digne de l’empereur Nicolas, non point certes d’abdiquer la grandeur de son pays, ce qu’on ne saurait réclamer de personne, mais de s’arrêter là où l’intérêt européen est en contradiction si éclatante avec ses prétentions actuelles. Dans les nouveaux essais de conciliation qui peuvent survenir, il est facile sans doute à des gouvernemens qui n’ont nourri jusqu’ici aucun mauvais vouloir contre la Russie - de tenir compte de sa dignité, et de sa situation. Il n’en est pas moins vrai cependant que les chances de la paix diminueraient beaucoup, si le gouvernement russe continuait à poser comme condition préalable de tout arrangement la soumission absolue de la Turquie et la retraite des flottes combinées de la France et de l’Angleterre, selon la note de M. de Nesselrode. Pour tout dire, cela équivaudrait simplement à une rupture de toute négociation. Ce n’est au surplus, en ce moment, ni à Paris, ni à Londres, ni même à Saint-Pétersbourg, que cette redoutable question semble devoir être trancher ; c’est à Constantinople, où tous les efforts de la diplomatie sont tournés vers la recherche d’une issue pacifique. Il a même été question, assure-t-on, d’une note délibérée par les représentans de toutes les puissances, et qui, par la médiation de l’Autriche, serait soumise à l’assentiment de la Russie. Tel est donc aujourd’hui l’état de cette longue et obsédante affaire : la guerre dans la Mer-Noire, c’est pour le continent le point de départ d’une série d’événemens dont il serait impossible de calculer la portée ; la paix, en laissant le destin de la Russie s’accomplir dans le Bosphore, c’est l’abdication de l’Europe. Entre ces deux extrêmes, la diplomatie intervient et dit, selon son habitude : Ajournons la grande crise, le dénoûment suprême. — Mais quoi qu’il arrive aujourd’hui, après la durée déjà trop prolongée de ces graves complications, ce qui n’est point douteux, c’est qu’on ne saurait trop se hâter de faire cesser un état qui a presque tous les inconvéniens des situations tranchées sans en avoir les avantages, et où les intérêts de toute sorte s’allanguissent dans l’incertitude. Autrefois, lorsque les relations du commerce étaient moins nombreuses, lorsque la civilisation n’avait pas le caractère industriel qu’elle a pris de notre temps, lorsque la solidarité de tous les intérêts était moins intime et moins forte, une guerre ou une menace de guerre ne pouvait pas avoir une aussi prompte, une aussi désastreuse influence. Aujourd’hui tout s’arrête, tout est suspendu, les entreprises n’oseraient braver les chances d’un avenir si peu assuré ; la stagnation d’une industrie se communique à l’autre ; le développement de tous les pays est atteint dans son essence, dans ses premiers élémens. Nous ne savons s’il n’est point dans la politique de la Russie de prolonger cet état ; dans tous les cas ce ne peut être la politique de la France et de l’Angleterre, d’autant plus que l’une et l’autre auraient bientôt perdu en richesse matérielle, en production, en valeurs industrielles, ce que la Russie, par la nature même de sa civilisation, ne peut pas perdre, — et c’est en quoi, sans qu’on le remarque, la lutte n’est point égale, c’est l’intérêt de l’Angleterre et de la France de ne plus laisser cette incertitude peser sur l’Europe ; c’est encore plus l’intérêt de la Turquie, qui épuise ses ressources en armemens peut-être inutiles, et qui finira par avoir dépensé autant que pour une guerre réelle. Faut-il croire cependant qu’il s’est élevé quelque divergence dans le cabinet anglais au moment de prendre une décision, qu’il y a eu le parti des résolutions hardies et le parti de la temporisation ? on le dit, et on ajoute même que le chef du cabinet, lord Aberdeen, aurait un instant donné sa démission. Au fond, ce qui résulte de plus clair des déclarations récentes de lord Palmerston dans le parlement, c’est que ces divergences ne portaient pas sur le principe de la communauté d’action avec la France, puisque l’union des deux gouvernemens est attestée en termes des plus explicites. Or c’est cette union qui reste le moyen le plus efficace pour faire cesser toutes les obscurités de la situation actuelle, et pour décider promptement s’il faut que l’Europe songe à la défense d’un intérêt universel, ou si elle peut se rejeter avec sécurité vers tous les travaux de la paix, un moment interrompus ou du moins paralysés par cette crise de la politique extérieure.

Quant à l’état intérieur de la France, son histoire ne saurait être aujourd’hui ni aussi longue, ni aussi variée. Depuis que les affaires d’Orient sont venues remplir la scène et déplacer si subitement, si complètement l’intérêt, la vie intérieure de notre pays reflète toute cette animation du dehors sans y ajouter beaucoup. Le prince Menchikof est presque devenu un moment un de nos personnages politiques, dont on s’est plus occupé que de beaucoup d’autres, et bien des gens emploient consciencieusement leur temps à apprendre la géographie des principautés moldo-valaques et de la Mer-Noire. Au milieu de cette stagnation intérieure, devenue habituelle, il est cependant un incident sérieux dont nous voudrions dire un mot avec toute la réserve nécessaire. Ce n’est rien révéler de bien inconnu que de constater qu’il s’est répandu dans ces derniers temps plus d’un bruit sinistre de conspirations secrètes tramées et dirigées contre la vie du chef de l’état. Récemment encore à la suite d’une soirée passée par l’empereur dans un théâtre, un bruit de ce genre a circulé, si ces bruits étaient mal fondés, ce serait la chose la plus heureuse ; s’ils avaient quelque fondement, il ne serait certainement point nécessaire de se placer à un point de vue politique pour juger comme elles le méritent de semblables tentatives. Lors même qu’il n’y aurait pas contre de tels crimes un sentiment de répulsion qui a sa source dans une sphère bien supérieure à la politique, tous les partis honorables seraient intéressés les premiers à les considérer sous le même jour, car quel est parmi eux celui qui n’a point vu depuis trente ans la même perversité sanguinaire s’exercer contre des princes en qui il personnifiait ses idées et ses affections ? Le malheur est que ces actes odieux se sont décorés souvent d’une couleur politique et qu’on s’est plu quelquefois à leur laisser ce caractère, tandis qu’ils ne sont en réalité que le fruit des plus violentes passions échauffées et excitées dans le secret des bouges révolutionnaires. Au milieu de leurs épreuves et de leurs fortunes diverses, dans un temps comme le nôtre, les partis sérieux et honnêtes ont du moins fait ce progrès, qu’ils n’ont même aucune peine à répudiée de pareils auxiliaires. Celui qui arriverait au pouvoir par cette voie plierait sous le poids d’une invincible fatalité d’origine. Quant au fanatisme révolutionnaire, qui agit ici comme toujours pour son propre compte, il ne raisonne guère ; indépendamment de ce qu’il va d’odieux dans ses œuvres, il ne voit pas qu’il justifie toutes les sévérités, qu’il ne fait discréditer davantage encore la révolution, dont il prétend servir la cause, et qu’en se remettant dans la mémoire de la France sous une forme nouvelle et plus repoussante, il ne fait que lui rappeler ce qu’il lui a coûté déjà, les spectacles dont il l’a effrayée, les épreuves dans lesquelles il l’a plongée, les excès qu’il a suspendus sur elle, les suprêmes nécessités auxquelles il l’a conduite pour échapper à son joug. Tel est l’enseignement permanent qu’offre le fanatisme révolutionnaire sous toutes les formes, et qu’il rend plus saisissant encore lorsqu’il se dépouille, de tout voile pour n’être plus que le prosélytisme du meurtre.

Ce sont là au surplus des diversions douloureuses dans la vie d’un pays comme la France, qui, si les révolutions lui laissaient sa liberté, aurait tant de progrès à poursuivre, tant d’améliorations a réalises, tant d’intérêts à faire grandir. Le premier de ces intérêts peut-être, c’est la civilisation de l’Afrique, œuvre immense qui ne sera accomplie que lorsque la colonisation sera venue achever ce que les armes ont commencé. Quelque opposition, quelque défiance qu’ait rencontrée parfois la conquête de l’Algérie, elle ne constitue pas moins la seule grande tâche qui soit échue à notre pays depuis plus de trente ans. Tandis que d’autres peuples s’agrandissaient de toutes parts et répandaient au loin leur civilisation, toute notre action, pourrait-on dire, s’est concentrée sur cette terre, d’abord infructueusement, puis avec des chances plus heureuses, et enfin on a pu pressentir le jour où l’Algérie deviendrait une possession florissante de la France, — possession doublement acquise, par l’épée et par le travail. Ce n’est point de sitôt d’ailleurs que la protection de notre armée sera inutile, à la colonisation africaine. Nous disions un mot, il y a peu de temps, d’une expédition nouvelle qui vient d’avoir lieu. Comme toutes celles précédemment dirigées sur la Kabylie, cette expédition avait pour but de faire pénétrer et d’asseoir la domination de la France dans ce massif de montagnes où vivait une population indépendante et rebelle, qui interceptait jusqu’ici les communications entre les côtes de l’intérieur ; c’est là même une des causes qui ont longtemps paralysé le développement des villes du littoral, telles que Dellys, Bougie, Djidjelli, Collo. L’expédition récente a pleinement atteint son but en amenant la soumission des tribus les plus hostiles. Après avoir commencé par quelques combats heureux, par des marches vaillantes, elle s’est terminée par un travail d’un autre genre, par l’ouverture d’une route entre Djidelli et Constantine. Les armes ont fait place un moment à la pioche, et nos soldats se sont employés à cette œuvre nouvelle avec la même ardeur qu’aux combats de la veille. La dernière expédition, dite des Babors, a donc eu pour résultat la pacification complète de la Kabylie, et place, par suite toute cette portion de l’Algérie dans des conditions plus normales et moins incertaines. À mesure cependant que s’affermit la domination militaire de la France sur le sol de l’Afrique, ce qui reste à faire devient plus sensible encore : c’est l’œuvre plus difficile et plus lente de la colonisation successivement étendue à toutes les portions de l’Algérie qui peuvent être facilement livrées à l’agriculture ou à l’industrie. L’histoire des progrès accomplis jusqu’ici en Afrique sous ce rapport est écrite dans une publication administrative pleine d’intérêt et assez récente, qui parait sous le titre de Tableau de la situation des établissement français dans l’Algérie de 1850 à 1852. C’est de l’histoire en chiffres comme toutes les statistiques, mais qui laisse apercevoir le mouvement d’intérêts dont notre possession est déjà le théâtre. Malheureusement ce qui manque le plus encore, c’est la population européenne, nous pourrions même ajouter la population française. Contre une population de plus de deux millions d’indigènes, le chiffre des Européens ne s’élevait en 1852 qu’à cent trente et un mille environ, et sur ce chiffre, le nombre des étrangers, Espagnols, Maltais. Italiens, etc., balançait celui des français. Dans deux des provinces, à Alger et à Oran, le nombre des étrangers l’emporte même. Ce n’est point évidemment un résultat bien considérable encore que l’introduction de soixante mille Français et même de cent trente mille Européens depuis vingt ans, et il ne serait point inutile, il nous semble, de chercher aujourd’hui les moyens de détourner au profit de l’Afrique un peu de ce courant d’émigration qui se dirige vers le Nouveau-Monde. Une des parties les plus curieuses de ce livre sur les établissemens français dans l’’Algérie est celle qui raconte tous les efforts, imposés à l’administration pour réduire et transformer les populations indigènes en les assujettissant à une vie plus réglée, sans froisser trop directement leur religion, leurs usages et leurs mœurs. Ici les chiffres et les faits n’ont-ils pas une sorte d’éloquence particulière ? N’aident-ils pas à pénétrer dans ce mystérieux travail d’assimilation, qui finira peut-être par modifier profondément ces races. Dans tous les cas, n’éclairent-ils pas cette lutte sourde, intime, permanente, qui existe entre une civilisation supérieure envahissante, et tout ce qu’il y a d’élémens de résistance dans la vie et dans la nature arabes ? Ce serait à coup sûr un tableau saisissant et dramatique à retracer pour quelque esprit vigoureux et sagace en même temps que savant, et c’est ainsi que la littérature elle-même pourrait trouver en Afrique des élémens nouveaux d’inspiration et de science.

L’intelligence n’a pas trop de puiser à toutes les sources qui peuvent lui être offertes depuis l’étude des plus étranges et des plus curieux phénomènes de la civilisation jusqu’à l’observation des mœurs, de toutes les nuances sociales, depuis la connaissance de l’univers extérieur jusqu’à l’analyse attentive du monde intérieur, depuis l’étude des faits et de l’histoire jusqu’à la recherche philosophique de tous les problèmes de l’homme et de la destinée humaine. C’est ainsi qu’elle se nourrit, s’entretient, se développe, se multiplie, et forme ce qu’on nomme le mouvement intellectuel d’un temps, — mouvement qui a lui-même d’ailleurs ses périodes, ses phases, ses heures d’éclat ou de ralentissement. Pour ceux qui vivent de cette vie intellectuelle cependant, pour ceux-là surtout qui ont eu leur part d’influence acquise par la volonté et la puissance de leur esprit, il y a un moment presque solennel.- c’est celui où ils s’arrêtent, au milieu de toutes les révolutions contemporaines, pour considérer ce qu’ils ont fait, quel espace ils ont parcouru ; — c’est le moment où ils se replient sur eux-mêmes et s’interrogent pour savoir à quel point ils sont parvenus, et pour résumer une fois de plus leur pensée. M. Cousin donne cet exemple dans son livre récent : Du Vrai, du Beau et du Bien. Ce n’est point une œuvre nouvelle, c’est le résumé de ses leçons professées entre 1818 et 1821 ; mais à ceux qui demandent à M. Cousin une doctrine précisée et formulée en quelques pages, l’auteur répond par ce livre, où, sous cette triple invocation du vrai, du beau et du bien, sont rassemblés en effet tous les problèmes de la philosophie sur Dieu, sur l’âme humaine, sur la morale, sur le droit naturel, — et il se trouve même parfois que le professeur de 1818 n’a eu qu’à reproduire bien des démonstrations, bien des développemens, pour toucher à des questions dont plus d’une est restée actuelle. Qu’on relise par exemple le chapitre sur la morale, on retrouvera la revendication éloquente des plus justes et des plus fortes notions opposées aux morales frauduleuses ou incomplètes qui conduisent l’homme, ou à s’absorber dans les suggestions corruptrices de l’intérêt, ou à se méconnaître lui-même. Ce n’est point seulement en effet parce que la morale est un devoir, qu’une philosophie saine la relève à sa vraie hauteur ; c’est aussi parce que seule elle forme des hommes virils par le cœur et par l’esprit, capables d’arriver à la liberté et de se gouverner justement, sans aller se heurter en aveugles aux rudes corrections que les événemens infligent parfois. Aussi M. Cousin a-t-il le droit de rappeler ces leçons en les appuyant au grand dogme chrétien, et de se moquer quelque peu de cette foule d’esprits superficiels qui se croient de profonds penseurs, « parce qu’après Voltaire ils ont découvert des difficultés dans le christianisme. » M. Cousin n’en a que plus d’autorité pour parler encore une fois à la jeunesse en résumant toute la philosophie dans un mot : sursum corda ! Et quand il serait vrai que dans le cours d’une longue carrière philosophique M. Cousin eût émis parfois des opinions qui ne seraient point également admises par bien des esprits aux yeux desquels la philosophie n’explique pas tout, pas même tout ce qu’elle croit expliquer, il y a des momens qui se prêtent à ces polémiques intellectuelles, qui les rendent naturelles et utiles, comme aussi il y a des momens où elles ressemblent à quelque chose de beaucoup trop tardif ou beaucoup trop prématuré.

Ce n’est point sans raison à coup sûr que l’auteur du Vrai, du Beau et du Bien raille spirituellement ceux qui découvrent après Voltaire des difficultés dans le christianisme. Il n’a oublié d’y joindre, — et ce n’est point, il est vrai, de son sujet, — que celle autre famille d’esprits qui abusent véritablement du christianisme ou plutôt qui se font un christianisme à eux, fils de leurs rêves et de leurs fantaisies étranges, aussi commode et aussi large que possible, assez large pour contenir tout ce que l’esprit révolutionnaire peut enfanter de folies lugubres. Ils ont imaginé une philosophie de l’histoire d’après laquelle Jésus-Christ est quelque peu l’ancêtre de Robespierre, et le christianisme n’est que le premier acte d’un drame dont la révolution française est le dénouement. Dans l’intervalle, naturellement, tout ce qui a eu le caractère d’une révolte ou d’une scission constitue la véritable tradition chrétienne. C’est une quintessence particulière qui a abouti souvent à de singuliers blasphèmes, sans compter tout ce que le bon sens a eu à souffrir en chemin ; le bon sens était aussi respecté que le christianisme dans ces travestissemens. Malheureusement pour lui, l’autour d’un livre récent sur les Réformateurs du XVIe siècle, M. Chauffour-Kestner, sans tomber dans cet excès, n’échappe point encore à cette triste influence. Vous aurez ici également la grande trilogie, le christianisme, la réforme, la révolution. Ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que bien des inventeurs ou des sectateur de ces idées ont cru quelquefois qu’ils réagissaient contre le scepticisme irréligieux du XVIIIe siècle : ils ne faisaient que le reproduire sous une forme nouvelle, déclamatoire, amphigourique, touchant même au mysticisme assez souvent. On a pu voir ainsi fréquemment plus d’une page du Dictionnaire philosophique mal déguisée sous un lyrisme prétentieux et faux. Considérées au point de vue littéraire, certes les biographies que M. Chauffour retrace d’Ulrich de Hutten le pamphlétaire fit de Zwingli le réformateur de Zurich laisseraient encore beaucoup à désirer ; mais ce qui nous frappe, c’est l’esprit ; ce qui nous a souvent frappés, c’est cet amour singulier qu’on nourrit en France pour tous les hérésiarques, même quand on fait profession de ne point partager leurs doctrines. Cela touche de plus près qu’on ne pense à une des causes les plus sérieuses de nos grands désastres : c’est qu’en vérité nous aimons les résistances révolutionnaires, les oppositions qui vont jusqu’à la rupture, les réformes qui vont jusqu’à la destruction, si elles ne sont pas immédiatement satisfaites. Le radicalisme n’est ni dans nos goûts, ni dans nos mœurs peut-être : il est dans nos esprits. Nous ne connaissons pas cette opposition qui sait se soumettre au besoin et attendre, qui double sa force, par le respect de la loi, concilie le culte des traditions avec le progrès, préfère une victoire ajournée à un triomphe onéreux obtenu par la violence, et ne finit par résister ouvertement qu’après avoir épuisé toutes les voies pacifiques et régulières ; c’est ce qui fait que la liberté politique a été jusqu’ici parmi nous si incertaine et si peu durable, et qu’elle s’est fondée en Angleterre, où les oppositions ont toujours gardé dans le passé un certain caractère défensif et conservateur.

Il semble qu’il y ait certains peuples, certaines races qui se prêtent plus particulièrement à ce genre de résistance méthodique et calme qui n’est pas cependant moins forte. La Hollande est un de ces pays, et elle se personnifie à un certain moment dans Guillaume d’Orange, dont M. Eugène Mahon vient d’écrire l’histoire. Le héros de l’indépendance hollandaise, de la résistance des Pays-Bas à la domination espagnole, Guillaume le Taciturne, est certainement une des plus remarquables figures du XVIe siècle. Et à quoi est dû surtout le succès de ses efforts ? Justement à ce calme, à cette modération, à cet esprit de conduite qui l’ont accompagné depuis le jour où, jeune encore, il était le conseiller de Charles-Quint. Jusqu’au moment où victime dévouée à l’assassinat par la colère de Philippe II, il tombait sous le poignard de Gérard, après avoir mérité le nom de libérateur. Lui mort cependant, son œuvre restait debout, les Pays-Bas étaient indépendans et libres. Ces quelques années d’histoire, que raconte. M. Mahon dans Guillaume le Taciturne et les Pays-Bas, forment une période digne d’être observée comme contenant le germe des plus grands événemens. Ce petit peuple qui se trempe dans les mâles et vigoureuses luttes de son indépendance, c’est celui qui tiendra tête à Louis XIV ; ces gueux de mer que la rude main de Guillaume d’Orange discipline et pousse contre les flottes espagnoles, c’est le noyau de la marine hollandaise. Cet antagonisme déjà sensible entre les provinces du nord et celles du midi au sortir du joug de Philippe II, c’est toute l’histoire contemporaine, la séparation de la Hollande et de la Belgique. Ainsi les événemens se mêlent, s’engendrent, et le passé est la racine du présent. Il n’est point jusqu’aux difficultés religieuses les plus actuelles qui ne se fient encore à tout ce passé.

Ces difficultés religieuses sont l’incident le plus saillant de l’histoire de la Hollande aujourd’hui. On n’a point oublié que récemment, lors de l’ouverture des chambres, le roi avaiy fait pressentir la prochaine présentation d’une loi destinée à régler le principe constitutionnel de la liberté religieuse, en le faisant concorder avec la surveillance de l’état sur les divers cultes. Celle loi vient d’être présentée en effet à la seconde chambre des états-généraux, et la première impression, il but bien l’avouer, n’a point été des pins favorables. Ce n’est jamais un problème bien facile à résoudre, surtout en matière religieuse que de concilier la liberté avec la surveillance. Rien n’est plus aisé peut-être dans la pratique, lorsque la puissance civile et la puissance religieuse sont animées d’un égal esprit de modération. Le difficile est d’arriver à formuler cette transaction en projet de loi. Ainsi la loi nouvelle présentée par le cabinet hollandais pose bien le principe de la liberté entière des communions ; mais immédiatement suit, pour les divers cultes, l’obligation de soumettre, leur organisation à l’approbation de l’état, lequel peut évidemment en suspendre l’exécution. Le roi se réserve la faculté d’exiger un serment de fidélité et d’obéissance des ministres du culte qui auraient prêté un autre serment jugé dangereux. Ceci se rapporte au serment religieux des évêques. Les étrangers ne peuvent être admis à administrer le culte sans autorisation du gouvernement. Les sièges ecclésiastiques ne peuvent être établis sans l’approbation royale. Dans son ensemble, la loi nouvelle est certainement une application du mot qui a été dit autrefois : régler ; c’est restreindre. Qu’en sera-t-il de ce projet ? Jusqu’ici, son sort semble assez douteux. Les catholiques et les libéraux avancés le repoussent comme portant atteinte à la liberté religieuse. Les réformés historiques le considèrent avec une certaine défiance, parce qu’ils en craignent pour eux l’application ; les rétrogrades le trouvent trop modéré. Le parti conservateur ministériel l’appuie, mais sans déguiser la pensée d’y apporter des modifications sérieuses, de telle sorte qu’on ne saurait dire, encore comment le projet sortira des délibérations des chambres. Il sera sans nul doute adouci dans quelques-unes de ses dispositions : cela est d’autant plus probable, qu’une note récente du cardinal Antonelli, au sujet de l’organisation catholique d’où est née l’émotion religieuse en Hollande, est faite pour calmer bien des susceptibilités. Elle rend hommage au gouvernement hollandais actuel, repousse toute pensée d’immixtion dans les questions intérieures, et ajoute ce qui est vrai : c’est qu’en s’organisant, le culte catholique n’a fait que profiter d’un article de la constitution. Quant au serment prescrit aux évêques, le saint-siège lui-même reconnaît la nécessité de le changer dons les pays de cultes mêlés, afin d’ôter tout prétexte aux inquiétudes que pourrait faire naître la différence des religions. Ainsi les réclamations du gouvernement néerlandais sont déjà satisfaites sur ce point, et la note du cardinal Antonelli est empreinte d’un assez grand esprit de conciliation et de modération pour qu’il ne doive plus rester bientôt de traces de l’agitation religieuse récemment soulevée. C’est à la Hollande à faire le reste en ne s’écartant pas, dans la loi actuellement soumise aux états-généraux, de l’esprit de tolérance dont elle tire si justement orgueil comme d’une de ses traditions les plus chères. La Hollande a une histoire moins éclatante peut-être, mais plus sûre que bien d’autres pays, que le merveilleux fascine aisément, comme l’Italie par exemple.

L’Italie, depuis qu’elle est retombée dans la stagnation politique, n’offre plus les mêmes élémens d’intérêt ou de curiosité. Le Piémont seul a conservé l’activité normale de la vie constitutionnelle et libre, et en ce moment même vient de se clore à Turin une des plus longues et des plus laborieuses sessions législatives. Il y a quelques jours déjà que la chambre des députés ne se réunissait plus. Les dernières séances du sénat étaient consacrées à la discussion de la loi sur la navigation transatlantique, en vertu de laquelle un service régulier de paquebots va être établi entre Gênes et divers points de l’Amérique. Aujourd’hui enfin les travaux législatifs se trouvent légalement terminés pour le moment. C’est une session laborieuse qui vient de s’achever, disions-nous : le parlement piémontais en effet était resté réuni depuis le 19 novembre 1852 jusqu’à ces derniers jours sans interruption, et dans cet intervalle il a eu à discuter et à voler plus de cent projets de loi touchant aux intérêts les plus divers et les plus graves. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’aucune crise politique sérieuse n’est venue interrompre ces travaux, et cependant il y a des momens où le Piémont s’est trouvé dans des situations difficiles, qui étaient assez propres à réveiller les passions soit dans la chambre, soit au dehors, il suffit de rappeler notamment l’affaire des séquestres lombards. Les chambres piémontaises ont su éviter le piège des discussions irritantes pour rester dans le domaine des travaux utiles et pratiques. Budget, loi sur la contribution personnelle et mobilière, nouvelle réforme des tarifs de douanes, concession des biens domaniaux de Sardaigne, loi sur les sociétés anonymes et les assurances mutuelles, établissement de la ligne de navigation transatlantique, répression de la traite des noirs, télégraphie électrique, chemins de fer de Novare à Arona, de Gênes à Voltri, de Turin à Pinerolo, sans compter la ligne de Savoie, tels sont quelques-uns des plus sérieux objets que les chambres de Turin ont eu à régler législativement. Comme on voit, le régime constitutionnel n’est point si stérile et si infructueux pour le Piémont ; l’activité pratique vient se joindre au développement d’une liberté modérée, et les Piémontais doivent d’autant plus tenir à cette modération même dans l’usage de la liberté politique, qu’ils peuvent voir auprès d’eux, dans le reste de l’Italie, où conduisent les excès révolutionnaires. Il est des états où on n’en a pas encore fini avec les souvenirs et les legs douloureux de ces tristes années qui sont derrière nous maintenant. Voici deux ans déjà que s’instruit à Florence un procès politique contre M. Guerrazzi et un certain nombre de personnes mêlées aux mouvemens révolutionnaires de 1848 et 1849. Ce procès vient de finir, et M. Guerrazzi notamment a été condamné à quinze ans de travaux. On ne nous soupçonnera point sans doute d’une grande sympathie pour les révolutionnaires ; mais enfin une telle condamnation, outre ce qu’elle a de rigoureux, ne vient-elle pas bien tard ? Nous ne citerons qu’une des anomalies de ce triste procès. Les faits imputés à M. Guerrazzi, comme ministre après la fuite du grand-duc en 1848, se sont passés sous l’empire d’un statut constitutionnel accordé par le grand-duc lui-même, et qui déférait au sénat le jugement des ministres mis en accusation. Aujourd’hui le statut a disparu et le sénat aussi, de sorte qu’à la rigueur il n’y aurait point de juges réguliers en ce moment pour M. Guerrazzi. Cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’après ces périodes révolutionnaires, où il est difficile de faire exactement la part de tout le monde, il faut se hâter de couper court à ces répressions posthumes. Le mieux est d’empêcher le retour des révolutions par la sagesse, par une fermeté prudente et par la satisfaction de tous les besoins légitimes d’un pays.

Quand on considère le monde et le drame contemporain dans la variété de ses scènes et de ses incidens, l’Europe seule a-t-elle donc le privilège de ces agitations mystérieuses qui travaillent les races et les peuples, et les font marcher, par des voies inconnues, vers une destinée plus inconnue encore ? Non certes ; regardez à l’extrémité orientale de l’univers : là aussi l’empire réputé le plus stationnaire, le plus livré à l’immobilité, s’agite dans une crise singulière, et redoutable. La Chine elle-même a ses chocs de races, de dynasties, de civilisations, qui se résolvent dans une tentative de révolution jusqu’ici victorieuse. La question est de savoir aujourd’hui si la dernière heure de la domination tartare des Tsings va sonner, si la civilisation formaliste et corrompue des mandarins chinois sera définitivement vaincue dans cette lutte. Nous en disions un mot l’autre jour, et en ce moment même une nouvelle lumière est jetée par un livre curieux, — l’Insurrection en Chine, — sur ce mouvement bizarre, si compliqué, si confus, et trop peu suivi depuis son origine. Le dernier coup frappé par les insurgés chinois est la prise de Nankin, qui est fort probable, quoiqu’elle ait été mise en doute. Ainsi l’insurrection serait maîtresse de l’Athènes de l’empire du milieu, et il ne lui resterait plus qu’à marcher sur la capitale politique, sur Pékin.

Mais quelle est la nature, quels sont les moyens, les élémens, quelles sont les tendances de cette insurrection ? Le mérite du livre de MM. Yvan et Callery est de faire assister à ce drame étrange et original et même de le décomposer parfois d’une manière piquante. Ce n’est point, il s’en faut, un mouvement ordinaire et sans consistance, il remonte déjà à trois années et est allé toujours en grandissant jusqu’à la dernière victoire. son premier théâtre, habilement choisi, a été le Kouang-si, l’une des provinces chinoises les plus pauvres et les plus inaccessibles ; ses premiers soldats ont été recrutés dans les tribus insoumises des Miao-tze, rudes et intrépides peuplades des montagnes. II s’est enveloppé d’abord d’un certain mystère ; on ne connaissait point le sens de cette levée de boucliers ; le gouvernement même affectait de traiter les insurgés comme des pirates du Fo-kien qui s’étaient retirés dans les montagnes. Bientôt le but et les moyens de l’insurrection se sont révélés. Le but, ce n’était rien moins que de renverser la domination des conquérans, la dynastie des Mantchoux, pour la remplacer par la vieille dynastie des Mings ; le moyen principal, c’était de faire appel au sentiment national chinois. C’est ainsi que l’insurrection partant du Kouang-si est allée en s’étendant depuis 1850, et a rayonné dans les provinces de Kouang-toung, de Hou-nan, de Hou-pé, pour arriver en ce moment jusqu’à Nankin, où elle est entrée victorieuse. Il s’est trouvé là d’ailleurs bien à propos un descendant vrai ou supposé de la vieille famille des Mings, du nom de Tien-te, lumière céleste. Tien-te a vingt-trois ans à peine : c’est un adolescent, mais dont tous les actes décèlent une habileté singulière, une force rare de volonté et une surprenante précocité d’intelligence. Tien-te est le chef suprême de l’insurrection ; il est salué empereur par tous les siens, et a une armée de cent mille hommes sous ses ordres. Tous ces insurgés affectent de remettre en honneur les vieux usages, les anciens vêtemens chinois, et de détruire tous les signes distinctifs qui rappellent la domination des Mantchoux. Dans sa portée politique, la révolution chinoise tend à un fractionnement de l’empire. Sous l’autorité suprême de l’empereur Tien-te régneraient des rois feudataires qui sont déjà les chefs des divers corps de l’armée insurgée. Le plus considérable de ces chefs qui conquièrent leur royauté est Houng-sieou-tsiuen, qui porte le titre de Taï-ping-wang, roi grand pacificateur. Mais il est un côté de l’insurrection plus difficile à pénétrer, c’est le côté religieux. Quelle est la croyance religieuse des insurgés ? Ce qu’il y a de plus clair jusqu’ici, c’est qu’ils procèdent, le fer et la flamme à la main, par la destruction des temples boudhiques, des monastères et des monumens. La tour de Nankin elle-même a semblé menacée malgré sa qualité de merveille du monde.

D’après quelques termes des proclamations insurrectionnelles, on a pu croire qu’un certain élément chrétien entrait dans l’insurrection chinoise ; on a supposé d’abord que des missionnaires catholiques n’y étaient point étrangers. Il ne parait pas qu’il en soit rien cependant. L’influence qui a pu se glisser est plutôt l’influence protestante, communiquée par les sociétés secrètes très nombreuses en Chine. L’une de ces sociétés, l’Union chinoise, a été créée par un Allemand du nom de Gutzlaff, qui avait été un émissaire des sociétés bibliques et avait acquis une grande influence en Chine. Un des principaux conseillers de Tien-te passe pour être un disciple de Gutzlaff. À cette formidable insurrection, qu’a eu cependant à opposer le gouvernement chinois ? L’empereur a envoyé généraux sur généraux qui allaient successivement se faire battre ; il multiplie les bulletins où il annonce la défaite des rebelles ; il invoque les dieux, et n’en est pas plus avancé. Seulement de temps à autre il destitue ou fait exécuter ceux de ses généraux qui sont battus. Une des plus malheureuses et des plus amusantes de ces victimes dont MM. Yvan et Callory racontent les tribulations est ce pauvre Siu, gouverneur du Kouang-toung. Siu, qui se serait bien passé d’aller châtier les rebelles, ne crut mieux faire, pour être agréable à son maître, que de lui envoyer dans une cage de fer un prisonnier qu’il dit être le faux empereur Tien-te. En effet, le prisonnier de Siu fit les aveux les plus complets, qui furent insérés au journal officiel de Pékin, puis il fut exécuté ; mais au même instant le véritable Tien-te gagnait une bataille sur les troupes impériales, et il en est résulté finalement l’exécution du malheureux Sin lui-même. Cela ne prouve qu’une chose, c’est que le gouvernement chinois se défend faiblement, avec désordre, comme les pouvoirs qui se sentent mourir. Après la prise de Nankin, il a appelé à son aide les étrangers, ceux qu’il traitait naguère de barbares ; mais il est douteux que ceux-ci répondent à l’appel. Maintenant l’insurrection a dû se diriger sur Pékin. Quel sera l’avenir de ce mouvement ? MM. Yvan et Callery, en terminant, rapportent une prophétie chinoise, d’après laquelle ce sont les Fo-lan-si, en d’autres termes les Français, qui doivent chasser les Tartans. Les Fo-lan-si, cela veut dire l’esprit chrétien que la France est allée porter en Chine depuis deux siècles. N’est-il point singulier de voir ainsi le nom de la France vivre au loin, tandis que nous avons étrangement mis notre patriotisme à détruire ces choses qui faisaient son ascendant et en entretiennent encore le souvenir ?

CH. DE MAZADE.