Chronique de la quinzaine - 14 juin 1858
Nous trompons-nous ? L’événement le dira ; mais il nous semble que les intérêts politiques sont destinés à prendre bientôt une plus large place dans les préoccupations publiques. Nous n’avons point la prétention d’être prophète, encore moins nous plairions-nous au rôle de prophète de malheur. Aussi n’est-ce point d’incidens fâcheux que nous attendons le réveil de l’esprit politique en France. Pour pressentir que cet assoupissement de lassitude et de dégoût qui avait succédé à de confuses et pénibles agitations aura un terme prochain, nous n’avons qu’à observer la maturité des situations, à nous souvenir des enseignemens de l’histoire, à croire à la sève de l’esprit français, et à nous fier à cette indomptable nécessité de progrès qui fait vivre d’une vie si rapide les sociétés du XIXe siècle.
Parmi les intérêts auxquels les hommes de notre temps sont le plus attachés, il n’en est point qui ne devienne question de gouvernement et n’aboutisse à la politique. Pour un peuple éclairé comme le nôtre, pénétré jusqu’à la moelle de l’esprit d’égalité, émancipé par plusieurs révolutions de la tutelle arbitraire des individus ou des classes privilégiées, il n’y a quant à ces questions sans cesse renaissantes, et auxquelles sont suspendues toutes les existences, de bonnes solutions que celles qui s’élaborent au sein de l’opinion publique, édifiée par les informations les plus complètes, éprouvée par les discussions les plus franches et les plus libres. Les gouvernemens modernes, quelle que soit leur forme, n’ont de vitalité que dans la mesure on ils inspirent l’opinion et s’inspirent d’elle. Si ce combustible de la vie politique, la discussion, venait à être étouffé et à s’éteindre, ce ne serait point impunément. Il en résulterait une paralysie de la vie sociale et politique, des dissonances entre la marche des gouvernemens et le mouvement instinctif et latent de l’opinion, de vagues inquiétudes, un malaise sourd, puis à l’improviste des éclats désordonnés, des explosions destructives. Certes bien des esprits en France se sont effrayés, après 1848, de cette enquête continue, de cette délibération permanente, qui se poursuivaient par la presse et par la tribune, et ont cru devoir réclamer, dans l’intérêt de la sécurité sociale, quelques années de silence pour notre pays. Nous ne serions point surpris, pour notre compte, qu’un sentiment contraire ne s’éveillât bientôt chez ces vieux amateurs du silence ; nous ne serions point étonnés qu’à son tour le silence, dont ils ont pu se repaître à leur aise, ne leur devînt un objet de trouble et d’alarme, et qu’ils n’en vinssent eux-mêmes à demander aux discussions régulières et assidues une garantie plus saine et plus efficace de l’ordre moral et de la conservation sociale.
Ce besoin instinctif de savoir, pour parler trivialement, où l’on en est et où l’on va, se révèle depuis quelque temps, par de nombreux symptômes, à peu près partout en Europe. Tout assurément est calme à la surface, et pourtant je ne sais quelle curiosité non satisfaite travaille au fond les esprits. C’est cette curiosité inassouvie qui est la vraie cause des fausses rumeurs, des bruits absurdes qui trouvent une circulation si rapide et si choquante en France et à l’étranger. C’est ce souci du mystère qui imprime à l’opinion une crédulité si prompte à l’alarme. On dirait que l’opinion s’est mise à plaider le faux pour savoir le vrai : mauvaise disposition qui ne saurait échapper aux observateurs de l’histoire contemporaine, que nous n’indiquons nous-mêmes qu’avec une extrême réserve, et que l’on ne redressera, suivant nous, qu’en donnant une plus large satisfaction à ces aspirations libérales, à ces grands et généreux besoins d’information universelle et de délibération publique qui sont inhérens au génie de notre époque.
Ce ne sont point assurément les conférences de Paris qui nous suggèrent ces réflexions. Si le mystère conserve encore quelque part un légitime empire, c’est sans contredit au sein d’un congrès ; s’il est un sphinx qu’il serait impertinent de vouloir faire parler avant son heure, c’est la diplomatie. Aussi n’avons-nous point la prétention de connaître les travaux de la conférence. C’est des journaux autrichiens que le public a appris le peu qu’il en sait. Or, à en juger par le langage de la presse allemande, notamment par un article assez gaillard du Journal de Francfort qui trahit son origine, l’Autriche serait en train de faire en ce moment une hardie campagne contre la France. On ne comprend pas, prétend le publiciste viennois, ce que veut la France : elle défend, selon lui, la cause de la Russie, qui, occupée de ses réformes intérieures, efface au lieu d’accuser ses convoitises à l’égard de l’empire ottoman. L’Angleterre, aux mains d’un ministère qui ne dispose pas d’une majorité parlementaire, n’intervient dans le débat qu’avec mollesse. La Prusse aurait de bonnes intentions, mais le caractère provisoire de son gouvernement actuel l’empêche d’agir. Il ne reste à la Turquie qu’un vigoureux défenseur, c’est l’Autriche, laquelle se dit prête à affronter la France et à lui porter les coups les plus directs. Il est vrai que le cabinet de Vienne, en même temps qu’il prend ces vaillantes attitudes, se hâte de nous rassurer. Ce n’est point d’un duel qu’il s’agit, c’est simplement, il le déclare, d’une lutte de plaidoiries. De même que deux confrères de la robe échangent de gros mots sous le couvert de la querelle de leurs cliens, sans rien perdre de leur estime mutuelle et en conservant, malgré le procès, toute la chaleur de leur amitié, — de même, disent les Viennois, une fois la conférence finie, et quelle que soit la cause qui triomphe, l’Autriche et la France se retrouveront dans les meilleurs termes. Nous acceptons bien volontiers cette assurance du Journal de Francfort ; mais n’est-il point plaisant de voir l’Autriche se poser en interprète et en champion exclusif de la politique de la guerre d’Orient ? L’Europe n’a donc rien compris à cette lutte, qui a coûté à la France et à l’Angleterre tant de sang et de millions. C’est l’Autriche qui a posé des ultimatums à la Russie, l’Autriche qui l’a forcée à repasser le Pruth, l’Autriche qui a pris Sébastopol ! .. Sérieusement, si le cabinet de Vienne avait les visées qu’on lui prête, nous lui conseillerions d’envisager sa situation actuelle avec plus de modestie. Nous ne sommes point de ceux qui, pendant que sévissait la guerre d’Orient, se sont mépris sur les vraies tendances de la politique autrichienne ; nous avons été des premiers à reconnaître les services que le cabinet de Vienne rendait alors à sa manière à la cause occidentale et à la politique qui plaçait l’épée de la France au service de l’équilibre européen ; mais plus nous avons mis alors de complaisance et d’équité à pardonner à l’Autriche ses tergiversations apparentes et sa timide inaction militaire, plus nous serions révoltés de l’outrecuidance du cabinet de Vienne, s’il se targuait d’être aujourd’hui le seul champion de l’équilibre, et s’il avait l’injustice de méconnaître non-seulement l’importance du rôle que la guerre d’Orient assigne à la France, mais les devoirs généreux que cette guerre nous a légués. Nous ne saurions l’oublier : en maintenant un empire musulman contre les usurpations de la Russie, nous avons contracté envers les populations chrétiennes qui couvrent cet empire des devoirs impérieux et sacrés. Notre honneur ne permet point que l’empire ottoman, après avoir été couvert par nos armées et nos flottes victorieuses, fasse un sort plus misérable qu’autrefois aux populations chrétiennes. Conserver au nom de l’équilibre une souveraineté musulmane au milieu de millions de chrétiens et en même temps relever le moral de ces chrétiens, faire respecter leurs droits, seconder leurs progrès, c’est assurément une tâche difficile, la plus difficile peut-être qui ait été imposée à la politique moderne. Cette œuvre ne peut s’accomplir par des coups de violence ; elle demande une rare combinaison de patience et de fermeté, une vigilante sollicitude, un esprit d’autorité et de conciliation. Telle qu’elle est cependant, avec ses difficultés et malgré ses contradictions apparentes, il faut que cette tache s’accomplisse. Le gouvernement de la France, nous n’en doutons point, comprend en cela sa vraie mission, et il n’y aurait qu’à le féliciter si c’est sa résolution à la remplir qui lui vaut aujourd’hui les ridicules sarcasmes de la presse autrichienne.
La presse autrichienne continue aussi de se livrer aux conjectures de toute sorte à propos du Monténégro. Chacune des circonstances du conflit provoqué si légèrement par la Turquie est discutée et commentée dans un sentiment peu favorable soit aux Monténégrins, soit aux puissances qui se sont interposées entre eux et la Turquie. Nous avons déjà dit que le cabinet de Vienne, tout en regrettant certainement que le débat n’ait pas pris une autre tournure, ne paraît pas cependant partager les appréciations des journaux autrichiens. Nous répéterons que si, du point de vue de la politique générale, son intérêt semble en souffrir pour le moment, sous un autre rapport la direction imprimée à cette affaire lui est, en dernière analyse, avantageuse. La reconnaissance de la suzeraineté de la Porte imposée au Monténégro avec l’appui du cabinet de Vienne aurait pu produire dans les provinces chrétiennes de la Turquie d’Europe une agitation extrême, qui eût été pour lui un embarras. Il eût, dans tous les cas, partagé l’impopularité de cette pression. Il était dans le vrai en 1853, lorsqu’il envoyait le comte de Linange à Constantinople pour éclairer la Turquie sur les dangers d’un envahissement du Monténégro, et qu’il obtenait d’elle un arrangement basé sur le maintien du statu quo. La France, qui a dû prendre le rôle auquel l’Autriche renonçait de propos délibéré, n’a fait que procéder d’après le principe qui avait inspiré la mission du comte de Linange, en demandant une délimitation sur la base du statu quo de 1856, et sauf les conséquences générales de cette interversion des rôles que le cabinet de Vienne ne peut reprocher qu’à lui seul, le résultat sera le même : l’ordre sera rétabli sur le point où il importe à un si haut degré à l’Autriche qu’il ne soit pas troublé.
Quel a été dans cette circonstance l’objet spécial du gouvernement français ? Nous croyons qu’il n’est nullement nécessaire d’être initié au secret des chancelleries diplomatiques pour se rendre compte de la conduite qu’il a adoptée. Il a suivi la voie qu’indiquait le simple bon sens ; il a voulu arrêter la Turquie sur la pente dangereuse d’une entreprise qui pouvait être extrêmement humiliante, si elle ne réussissait pas, et qui, en cas de succès, devenait nécessairement odieuse. Il a voulu rester fidèle à la seule politique possible pour lui dans les affaires d’Orient, et qui consiste à défendre la Turquie non-seulement contre ses ennemis du dehors, mais contre ses propres erreurs, et notamment contre celles de toutes qui pourraient lui être le plus funestes, les erreurs de conduite dans ses rapports avec les populations chrétiennes. Certainement, s’il est une puissance qui ait ce droit, c’est la France. Elle l’a chèrement acquis, et il faut convenir qu’elle l’a exercé avec modération. Devant l’opposition irritante que ses conseils ont rencontrée à Constantinople dans la plupart des questions relatives à l’exécution de la paix, elle aurait pu légitimement ne pas conserver toujours le calme qu’elle a montré, et si, dans la nouvelle crise suscitée par l’expédition contre Grahovo, elle a pris une attitude plus sévère, l’urgence de la situation justifiait le langage pressant qu’elle a tenu et la démonstration maritime dont elle l’a appuyé.
Une méprise d’un autre genre vient d’être commise par le Times et à sa suite par quelques membres du parlement anglais à l’endroit de la France. Nous ne sommes point de ceux qui aiment à trouver le Times en défaut. Ce journal est une si puissante expression de la presse libre, il rend de tels services par l’abondance et la qualité de ses informations, il prête à la raison publique un si vigoureux concours, que nous saluerions plutôt dans ce colosse de la presse une véritable institution, dont l’influence dépasse les limites de l’empire britannique et profite à la liberté du monde. C’est dire assez le regret que nous avons éprouvé en voyant le Times, victime d’une lourde erreur, dénoncer les prétendus arméniens de la France. Le Times, il faut bien le dire, depuis cette déroute de l’opposition qui a suivi la motion Cardwell, participe au désarroi où cette fausse manœuvre a laissé les amis de lord Palmerston. On sait que le Times a dû sa puissance à la sagacité et à la souplesse avec laquelle il a su jusqu’à ces derniers temps s’adapter aux mouvemens de l’opinion. La raison de son immense crédit, c’est qu’il était le journal de l’opinion générale, le journal du public, et non le journal d’un parti. Le Times semble avoir dérogé dans ces derniers temps à cette indépendance absolue qui a été le secret de sa fortune. Il avait, par ses rédacteurs, contracté des liens étroits avec le ministère de lord Palmerston. On assure qu’un de ses collaborateurs les plus assidus et les plus puissans dans la polémique est M. Lowe ; or M. Lowe n’emprisonne point ses remarquables talens dans la sphère de la presse anonyme, il est membre de la chambre des communes, et lord Palmerston l’avait attaché à son gouvernement en le nommant vice-président du bureau du commerce. M. Lowe, malgré ses fonctions officielles, n’avait point abandonné la rédaction quotidienne du Times. C’est en grande partie à cette liaison intime du Times avec l’ancien ministère Palmerston que l’on a attribué la véhémence avec laquelle ce journal a attaqué, à propos des affaires de l’Inde et de la motion Cardwell, le cabinet de lord Derby. Le public a pu s’apercevoir que, dans cette circonstance, le Times manquait à son rôle naturel, et devenait le journal d’un parti. Les intéressés, les hommes politiques qui étaient en butte aux violens assauts du Times n’ont pas manqué d’ailleurs d’exciter à cet égard les défiances de l’opinion. M. Bright n’a pas craint, en pleine chambre des communes, de faire allusion aux liens personnels qui unissent le redoutable journal aux adversaires du cabinet : les rires de la chambre et les regards braqués sur M. Lowe traduisaient spontanément l’allusion. Le combat fini, M. Disraeli, dans cette fanfare triomphante qu’il a exécutée devant ses électeurs à Slough, a repris ce procès que l’opinion fait au Times, et a marqué de son trait fantasque et comique la fausse position du journal-géant. Ces petites blessures, venues à la suite de la mésaventure de la motion Cardwell, qu’il avait si chaudement épousée, ne sont qu’un léger accident dans les destinées du Times. Ce journal, nous n’en sommes point en peine, saura bien se raccommoder avec l’opinion et le succès du jour ; mais il n’est pas encore remis, il n’a pas recouvré son aplomb : c’est évidemment à son indécision et à sa mauvaise humeur passagère qu’il faut attribuer sa boutade sur les arméniens de la France.
Les dénonciations du Times, portées à la chambre des communes par sir Charles Napier, ont eu deux résultats heureux : elles ont été réfutées avec autorité par deux membres du ministère, M. Disraeli et sir John Packington, et elles ont provoqué un démenti catégorique du Moniteur, En prenant acte et se déclarant satisfait des explications de M. Disraeli, le Times cherche à placer les faits inexacts qu’il avait avancés sous la sanction d’une soi-disant notoriété européenne. La notoriété, cependant lui donne tort. S’il est un fait notoire pour ceux qui ont suivi la discussion du budget de l’armée au corps législatif, c’est que, loin de vouloir augmenter cette année notre effectif militaire, le gouvernement était disposé à le diminuer dans une proportion excessive. La commission du budget elle-même, malgré son goût pour les économies, s’est émue de la disproportion que le gouvernement était disposé à laisser entre les cadres et le nombre des hommes gardés sous les drapeaux, et c’est sur ces observations que le gouvernement a consenti à augmenter de quelques milliers de soldats l’effectif arrêté dans son premier projet. La notoriété réduit également aux proportions les plus modérées nos arméniens maritimes. L’Angleterre, à la fin de la guerre d’Orient, est restée avec une flotte formidable ; tout le monde sait au contraire que la guerre d’Orient avait laissé la France dans un état d’appauvrissement maritime sur lequel nous ne pouvions nous endormir sans manquer aux premières notions de la prudence et au sentiment de notre dignité. Nous avions à reconstituer notre matériel naval, nous avions à opérer la transformation de notre flotte en adaptant la vapeur à nos vaisseaux à voiles. C’est à ce travail de réparation et de reconstitution du matériel naval que se bornent les efforts de la France depuis la paix. Voilà la vérité des faits. Quant aux causes morales où le Times puise la justification de ses inquiétudes, nous ne les croyons pas plus réelles. Il faudrait enfin cesser d’attribuer à la France entière les manifestations intempérantes qui ont ému la nation anglaise il y a plusieurs mois. — Le poids des intérêts, le sentiment élevé de la civilisation, le bon sens honnête, auront toujours une influence prépondérante sur les résolutions de la France, et sont une meilleure garantie conte les inquiétudes que l’on s’efforce périodiquement de répandre en Angleterre que des millions gaspillés pour le stérile armement des côtes britanniques.
Nous avions laissé, il y a quinze jours, la politique intérieure de l’Angleterre dans une situation aussi bizarre que neuve, à laquelle on chercherait vainement des précédens à travers l’histoire parlementaire de ce pays. Cette situation se dessine chaque jour davantage dans le sens que nous avons indiqué. Elle est assez intéressante pour qu’il vaille la peine d’en marquer avec plus de précision les tendances caractéristiques.
Le cabinet de lord Derby ne sera décidément point un accident et un simple interrègne entre deux ministères de lord Palmerston. Il vivra du moins jusqu’à la prochaine session, et son existence donnera lieu à un déclassement et à un reclassement des partis qui divisent la chambre des communes. L’habile chef du ministère et du parti tory dans la chambre des communes a eu, comme tacticien, le mérite de comprendre le parti qu’on pouvait tirer de cette crise des alliances politiques. Il l’a peut-être hâtée en laissant voir, pendant la discussion de la motion de M. Cardwell, la perspective d’une dissolution ; mais elle était depuis longtemps dans la nature des choses, et devait éclater inévitablement un jour. Elle n’a plus maintenant qu’à se développer : elle finira, lorsque de nouvelles combinaisons se seront formées et cimentées, par une infusion nouvelle et rajeunissante de sève démocratique dans l’antique constitution anglaise.
Le caractère actuel de cette crise parlementaire, c’est la scission opérée entre le groupe des libéraux indépendans et des radicaux et les divers groupes qui se rallient autour de lord Palmerston et de lord John Russell. Les froissemens qui ont peu à peu divisé ces deux grandes fractions du parti libéral anglais sont d’ancienne date : ils proviennent de questions de principes et de questions de personnes. La session qui a son origine dans les questions politiques s’explique aisément. Il y a dans le libéralisme anglais des hommes considérables par l’étendue de l’intelligence et par les facultés oratoires, qui placent leur ambition plus haut que la possession du pouvoir, c’est-à-dire dans le succès de leurs idées de progrès et de réforme ; il y a aussi dans le parti libéral des hommes également distingués, mais qui, habitués aux fonctions ministérielles, sont enclins à subordonner aux nécessités pratiques du pouvoir l’accomplissement des réformes et la marche du progrès. Tels sont, au premier rang, lord Palmerston, lord John Russell, avec le cortège de parens et d’amis qui depuis trente ans les accompagnent au ministère, et à leur suite la clientèle routinière qui obéit à leur direction. Il y a pourtant une distinction à faire entre ces deux hommes, remarquables à divers titres. Lord John Russell porte dans les questions intérieures une hardiesse et une persévérance qui le rapprochent davantage du corps des libéraux indépendans. C’est un vieux réformiste, toujours capable de se replacer au plus épais de la phalange progressiste par des résolutions soudaines et des coups de tête imprévus. Lord Palmerston au contraire, si téméraire, si actif, si acharné dans la politique étrangère, ne déguise guère la sceptique indifférence que lui inspirent les progrès politiques poursuivis à l’intérieur. Son dernier ministère a donné, sous ce rapport, aux libéraux indépendans, la mesure de lord Palmerston. Le noble lord s’était fait une tactique habituelle de battre les mesures présentées par les libéraux avec le concours des tories. C’est une représaille de cette manœuvre que les libéraux appliquent aujourd’hui à lord Palmerston en protégeant contre son opposition le cabinet de lord Derby. À cette pratique, qui a fini par lasser un grand nombre de libéraux, lord Palmerston joignait le tort de ne point épargner aux orateurs les plus éminens de cette section de son parti, à M. Bright surtout, les railleries humoristiques où il se complaît, et où il excelle avec une verdeur juvénile. M. Bright ne semble point avoir oublié ces plaisanteries caustiques, et il est devenu la hache des discours et des manœuvres de lord Palmerston. Nous arrivons ici aux griefs personnels des libéraux indépendans. Ces griefs n’attaquent pas seulement la froide fierté de lord John ou l’humeur sardonique de lord Palmerston, ils ont une portée plus élevée. Lord John et lord Palmerston ont pris l’habitude de laisser l’accaparement des fonctions ministérielles à un petit état-major aristocratique, éternellement composé des mêmes membres de leurs familles ou de leurs coteries intimes. La morgue exclusive des whigs est une des plus vieilles accusations qui aient été portées contre ce parti aristocratique et libéral ; c’est encore l’objet des reproches que leur adressent les libéraux indépendans et les radicaux. Aussi ceux-ci semblent-ils décidés à profiter de l’occasion que leur fournit la situation des partis dans la chambre pour constater leur importance et contraindre désormais lord John Russell, lord Palmerston et l’aristocratie whig à compter à la fois avec leurs idées et avec leurs personnes.
La motion de M. Cardwell a été pour eux un prétexte tout naturel de montrer leur nombre et de faire sentir leur puissance. Lord Palmerston avait, à propos de cette motion, passé chez lui une revue de ses forces. Deux cents membres s’étaient rendus à son appel. Les libéraux indépendans opposèrent une contre-manifestation à la réunion de Cambridge-House. Ils se rassemblèrent dans un bureau de la chambre, dans le committee-room n" 11, local voué désormais à une célébrité historique. Ils étaient cent vingt, résolus à empêcher la formation d’un nouveau ministère Palmerston et à voter contre la motion de M. Cardwell. Cette réunion décida du sort de cette motion et assura l’existence du ministère Derby. Pour nous, qui pouvons juger ces mouvemens de partis avec un entier désintéressement d’esprit, nous regardons cette manifestation des libéraux indépendans et la scission temporaire qu’elle a opérée au sein du grand parti libéral comme un acte utile, et qui profitera au progrès politique et au rajeunissement des partis en Angleterre.
C’est notre conviction que dans un pays avancé, chez un peuple parvenu à sa majorité politique et qui se gouverne par l’opinion, les partis doivent passer alternativement du pouvoir à l’opposition. Cela est salutaire pour les politiques représentées par les partis, cela est bon pour les personnes qui dirigent les partis et sont appelées à exercer le pouvoir, cela est nécessaire pour réconcilier les diverses humeurs de l’opinion publique et les intérêts changeans qui la dominent tour à tour avec la conservation de la constitution en vigueur. La prolongation actuelle du cabinet de lord Derby et l’éloignement temporaire du pouvoir de lord Palmerston, de lord John Russell et des whigs, nous paraissent devoir être profitables à l’Angleterre à ce triple point de vue. Les tories, aux prises avec les nécessités du pouvoir, seront obligés de pactiser avec l’esprit réformateur de l’époque. Lord Palmerston, lord John Russell et les Whigs, retombés dans l’opposition, se dérouilleront des routines de la vie officielle, et, pour reconquérir leur ascendant sur le parti libéral, seront poussés vers des progrès nouveaux. Voilà le profit des partis. Conférer, d’une part, les jouissances et la gloire du pouvoir à des hommes qui ont consacré leur vie aux affaires publiques, dont l’exercice du pouvoir fortifiera et complétera le talent, et qui accroîtront ainsi dans l’avenir le bataillon disponible des serviteurs capables du pays ; laisser, d’un autre côté, les hommes d’état vieillis dans les fonctions se retremper quelque temps dans la vie privée, devenir plus accessibles aux exigences légitimes de leurs associés politiques, voilà la justice due aux personnes. Enfin ces changemens dans le personnel gouvernemental ne sont pas moins prescrits par l’intelligence des sentimens publics, par la connaissance éclairée du tempérament de l’opinion. L’humanité est de sa nature essentiellement dramatique. Dans les sociétés civilisées, le gouvernement n’est point seulement une affaire, la plus grande de toutes ; il est encore un spectacle, et le plus intéressant de tous les spectacles. Aussi est-il dangereux pour les gouvernemens déjouer trop longtemps la même pièce avec les mêmes acteurs. Hélas ! nous en avons fait nous-mêmes la triste expérience. Si le dernier ministère du roi Louis-Philippe n’avait pas duré huit ans, un changement forcé de cabinet eût-il été le signal d’une révolution ?
Au surplus, les effets que nous attendons de la position respective des partis anglais commencent déjà à se produire. Le ministère de lord Derby paraît être disposé à faire des concessions libérales qu’on ne lui eût point arrachées dans l’opposition. La question de l’admission des israélites dans la chambre des communes va sans doute être résolue : les membres du ministère opposés à cette dernière conquête de la liberté religieuse font taire leurs répugnances, et la chambre des lords se ralliera probablement à un bill de lord Lyndhurst qui permettra enfin au baron Lionel de Rothschild de prendre possession du siège que les électeurs de la Cité de Londres lui ont donné à la chambre des communes. Les libéraux indépendans ont obtenu dans cette chambre plusieurs succès, soit avec je concours, soit par l’abstention silencieuse des ministres. Ainsi sir John Trelawny a fait voter un bill sur l’abolition des taxes levées : pour la construction des églises, des church-rates, taxes odieuses aux dissidens, que par une injustifiable anomalie l’on oblige à concourir à l’entretien d’un culte auquel ils sont étrangers. Ce bill, voté par les communes, sera sans doute rejeté par les lords ; mais ce premier succès des adversaires des church-rates mûrit la question et accélère l’inévitable succès de cette réforme. Trois discussions et trois votes importans ont entamé partiellement la question de la réforme électorale. C’est d’abord l’abolition de ce qu’on appelle en Angleterre la qualification, ce que nous appelions le cens d’éligibilité exigé des candidats à la députation. Désormais les membres de la chambre des communes ne seront plus tenus de justifier de la quotité de propriété qui était censée assurer leur indépendance. Cette justification de propriété était souvent illusoire ou vexatoire, et le gouvernement, par l’organe de M. Walpole, y a renoncé. Une seconde question électorale plus importante, qui a été soulevée par la motion annuelle de M. Berkeley, a servi aux libéraux indépendans pour indiquer aux whigs le terrain sur lequel ils leur offraient la paix ou la guerre. C’est la question du ballot ou du scrutin secret substitué au vote public dans les élections. M. Bright a prononcé dans cette discussion un de ses meilleurs discours, et c’est lui qui a posé aux whigs les conditions de l’alliance. Lord John Russell ne s’est pas rendu à cet appel ; il a combattu le ballot. La motion a été rejetée, mais elle a obtenu la plus forte minorité qu’elle ait encore réunie. Enfin M. Locke King a vu la majorité se prononcer en faveur de la seconde lecture du bill qu’il présente chaque année pour modifier le cens électoral dans les comtés. Ces discussions, auxquelles les membres les plus importans du ministère n’ont pas pris part, préludent à la grande mesure d’une nouvelle réforme électorale que le ministère se dispose évidemment à présenter dans la prochaine session. La réforme électorale si des événemens imprévus ne l’ajournent point encore une fois, sera le grand débat anglais de l’année 1859, et c’est la question qui rétablira les classifications régulières des partis.
Si M. Bright et ses amis n’ont pas à se plaindre jusqu’à présent des résultats de l’évolution parlementaire qu’ils ont accomplie, il est juste de reconnaître que le ministère de lord Derby, par le zèle qu’il a déployé dans la conduite de certaines questions diplomatiques et par les succès qu’il a obtenus, a mérité les suffrages des membres impartiaux et indépendans du parlement. Lord Malmesbury a été notamment habile et heureux dans l’affaire des mécaniciens anglais et du Cagliari. Il serait à désirer que l’arrangement de cette délicate affaire, dans laquelle les bons offices de la France ont secondé les efforts du cabinet anglais, lut un acheminement au rétablissement des relations diplomatiques entre la cour de Naples et les puissances occidentales. Malgré l’émotion causée aux États-Unis par les visites vexatoires que les croiseurs anglais de la côte de Cuba ont fait subir à des navires américains, émotion qui a eu d’abord un sérieux retentissement à la bourse de Londres, ce nouveau conflit n’aura pas de suites graves. Avec une unanimité merveilleuse et qui révèle leur sens pratique, les Anglais dans le parlement et dans la presse se sont montrés disposés à donner sur ce point à leurs turbulens cousins d’Amérique toutes les satisfactions raisonnables. L’opinion en Angleterre commence à se lasser des sacrifices et des tribulations que s’impose la marine anglaise pour faire la police répressive de la traite des noirs. On ne doute guère que les navires américains visités sur la côte de Cuba ne se livrassent au commerce des nègres. Que les Américains importent des nègres chez eux, si cela leur convient, disent certains organes radicaux anglais, il n’y a qu’à les laisser faire. Les embarras que leur suscitera l’augmentation de la population noire vengeront assez sûrement la cause de l’humanité. C’est peut-être le moyen le plus court de hâter aux États-Unis l’abolition de l’esclavage.
S’il est en France un ordre d’intérêts qui, dans ces derniers temps, ait eu à souffrir de ce malaise de l’opinion dont nous parlions en commençant, ce sont assurément les intérêts financiers. La vaste diffusion des valeurs mobilières qui s’est opérée depuis peu d’années a créé en France une classe de capitalistes éminemment sensible aux fluctuations de la fortune publique, parce qu’elle éprouve à la fois et dans tous ses rangs le contre-coup d’influences dont la nature lui est inconnue, et qu’elle subit passivement dans la dépréciation de sa fortune. Les esprits sensés qui ont observé le mouvement des affaires depuis 1852 ont accusé d’exagération dans l’optimisme les spéculations qui ont signalé le début de cette période ; nous croyons que l’on pourrait reprocher une exagération en sens contraire au découragement qui depuis le commencement de cette année s’est emparé des spéculateurs et des capitalistes. Nous reconnaissons que les circonstances politiques ont pu avoir sur ce découragement une influence sérieuse ; mais nous ne pensons point qu’il soit possible de le justifier par des raisons puisées dans un examen attentif de la situation financière. La France a traversé sans doute depuis huit mois une crise commerciale qui n’a point eu d’analogue dans le passé : cette crise a restreint les travaux de notre industrie, les opérations de notre commerce ; mais un autre résultat de la crise a été de dégager beaucoup de capitaux de la liquidation des anciennes opérations, et d’augmenter par cela même la masse des capitaux disponibles prêts à s’engager dans des placemens nouveaux. La crise commerciale de la fin de l’année dernière ne suffit donc point à expliquer l’abstention défiante des capitaux et la dépréciation continue des grandes valeurs mobilières qui représentent une portion si considérable de la richesse française. Il faut avouer d’un côté que le vrai mal de cette situation fausse est un mal d’opinion ; mais si d’un autre côté l’on observe les conséquences de ce mal d’opinion, si l’on considère que non-seulement il propage et entretient un mécontentement vague dans la couche la plus sensible et la plus active de la société, mais qu’il mine le crédit d’une de nos industries les plus vitales, l’industrie des chemins de fer, et qu’il tend à restreindre les ressources nécessaires à l’achèvement de notre réseau, on voit qu’il est urgent de porter remède à cette erreur des esprits. On annonce que le gouvernement y travaille sérieusement, et qu’il ne tardera point à adopter des mesures qui seraient de nature à rendre la confiance et la sécurité aux propriétaires des actions de chemins de fer.
Chose curieuse ! le découragement du public touchant l’avenir financier des chemins de fer a commencé au moment même où l’état, par le remaniement des concessions effectuées l’année dernière, arrêtait et consolidait définitivement le partage de notre réseau entre six grandes compagnies. Or, en établissant ce système de concentration, l’état assurait l’avenir des actionnaires des compagnies existantes, puisqu’il les protégeait contre toute concurrence future, et que c’était surtout par la concurrence, l’exemple de l’Angleterre en faisait foi, que pouvaient être compromis les capitaux engagés dans ces entreprises. Il avait fait plus : dans un esprit de prévoyance et de justice, pour empêcher que les sections nouvelles, dont l’exploitation au début est toujours plus coûteuse et moins rémunératrice, ne vinssent peser sur les revenus acquis aux actionnaires par l’exploitation de l’ancien réseau, il avait, pour un laps de temps considérable, admis la séparation du compte d’exploitation des anciennes lignes d’après lequel se partageaient les profits acquis aux actionnaires et le compte d’exploitation des sections nouvelles. Chose curieuse, nous le répétons, ces sages précautions, inspirées par une sollicitude éclairée pour les capitaux engagés dans l’industrie des chemins de fer, ont été le point de départ de la défaillance de ces capitaux. Des fantômes de toute sorte ont été évoqués pour les effrayer sur le fardeau des concessions nouvelles. Les nouvelles lignes ne rapporteraient point des revenus proportionnés aux dépenses de construction qu’elles coûteraient ; le déficit que creuserait l’exploitation des embranchemens, vainement reculé par la séparation des comptes, dévorerait un jour les dividendes des actionnaires. C’en était fait des chemins de fer français. Ils étaient destinés au même sort que les chemins du royaume-uni. Démoralisé par ces prédictions répétées partout et sur tous les tons, l’esprit d’association était sur le point de faire défaut à l’achèvement de ce merveilleux système de voies de communication et de transport qui, même incomplet, a déjà donné une si puissante impulsion à la fortune de la France !
Si les intentions du ministre des travaux publics sont telles qu’on les représente, nous espérons qu’il aura enfin raison de ces inquiétudes et de ces doutes. Le plan que l’on prête au gouvernement consisterait en effet à détourner cette menace inconnue que l’on fait peser, aux yeux des actionnaires, sur l’avenir des nouvelles lignes à construire. Pour cela, il recourrait à la combinaison qui a été déjà si efficace à l’origine des entreprises de chemins de fer parmi nous, à la garantie d’intérêts donnée par l’état aux capitaux engagés dans la construction des lignes nouvelles. Avec cette garantie d’intérêts que l’état n’aura probablement pas plus à appliquer en fait aux sections nouvelles qu’il n’a eu à la réaliser pour les lignes mères, tous les doutes, toutes les incertitudes s’évanouissent, et les intérêts immenses attachés aux destinées de nos compagnies de chemins de fer sont assurés de leur avenir. C’est un remède d’opinion contre un mal d’opinion, Il ne nous reste qu’à faire des vœux pour que la décision du gouvernement à cet égard soit promptement arrêtée et communiquée au public.
E. FORCADE.
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