Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1859

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Chronique de la quinzaine, Histoire Politique et Littéraire
Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 22, 1859 (pp. 743-757).
Chronique de la quinzaine, Histoire Politique et Littéraire


La paix qui met fin à la guerre même la plus courte ne se fait point en un jour : nous en avons la preuve sous les yeux. Nous sommes dans cette situation singulière et grave : il n’est encore possible ni de mesurer toutes les conséquences de la guerre qui vient de finir, ni de discerner clairement le caractère et les tendances du brusque arrangement par lequel la paix est inaugurée. Jusqu’où ira l’ébranlement donné aux intérêts et aux esprits non-seulement en Italie, mais dans l’Europe entière, par notre récente lutte contre l’Autriche ? Un ordre nouveau, et quel peut-il être ? va-t-il s’établir pour l’Italie sur les bases convenues à Villafranca ? Et quelle influence les derniers incidens exerceront-ils sur les relations réciproques des grands états de l’Europe ? Mous croyons que la toute-puissance elle-même ne fournit point à ceux qui la possèdent des lumières suffisantes pour percer l’obscurité crépusculaire où plongent encore ces difficiles questions. Ceux qui, comme nous, sont privés de toute action directe sur les événemens sont, à plus forte raison, tenus d’être sobres dans leurs prévisions et réservés dans leurs conjectures.

L’ensemble des faits qui se sont produits depuis quinze jours n’a point été assurément de nature à redresser les incertitudes et les perplexités de l’opinion. Avant de connaître les détails précis des préliminaires de Villafranca, nous avons appris par un discours de l’empereur que ce traité n’était point la complète exécution de son programme, et que ce n’est pas sans regret qu’il s’est cru forcé de le conclure. L’on avait été généralement surpris de la soudaineté de la paix, et l’on se demandait avec curiosité quelles avaient pu être les raisons d’une résolution si imprévue. L’empereur a indiqué quelques-uns des motifs qui l’ont décidé à offrir la paix à l’Autriche ; mais voilà que l’empereur d’Autriche, se croyant tenu de son côté â justifier sa prompte adhésion aux offres de la France, a exposé, lui aussi, ses motifs. Il a allégué que ses alliés naturels lui proposaient des conditions plus dures que celles qui lui étaient accordées par son ennemi vainqueur, et cette déclaration a soulevé en Allemagne une vive controverse, qui, amenant les cabinets de Berlin et de Vienne à rendre publiques leurs communications récentes, a jeté quelques lumières sur les circonstances diplomatiques au milieu desquelles le désir de la paix s’est emparé des souverains belligérans. Ces débats curieux et instructifs n’étaient point pourtant le principal intérêt du moment. L’on se demandait si l’arrangement de Villafranca serait accepté tel quel dans la portion de l’Italie, l’Italie centrale, dont les préliminaires ont semblé vouloir régler la condition dans des termes qui paraissent peu conformes aux dispositions actuellement connues des populations ; l’on se demandait surtout si, pour assurer au moins quelque durée à l’état nouveau de l’Italie, l’Europe entière consentirait à sanctionner par une délibération collective des grandes puissances la constitution qu’il s’agit de donner à la péninsule. Sur ce point, l’opinion et les déterminations de l’Angleterre devaient être d’une grande importance ; mais une émotion étrange, éclatant à l’improviste, comme tout ce qui arrive dans cette bienheureuse année 1859, envahit tout à coup l’opinion anglaise et se communique à la France. L’Angleterre, au moment où la paix se conclut, s’alarme de l’insuffisance de ses défenses, se croit menacée par le développement de la puissance militaire et maritime de la France, et s’exhorte, par l’organe de ses orateurs et de ses journaux, à faire sur une échelle considérable des armemens défensifs. La croisade des préparatifs anglais offense chez nous quelques esprits peu éclairés ; le Moniteur lui-même la dénonce, non sans aigreur, et toute une presse dépouillée d’initiative propre, platement routinière, essaie de ranimer, les vieilles rivalités. L’on redoutait qu’une nouvelle complication, la plus grave de toutes, ne vint s’ajouter aux inextricables difficultés que la guerre d’Italie suivant les uns, la paix suivant les autres, nous ont léguées, lorsque, le Moniteur, cette fois mieux inspiré, nous a annoncé que l’empereur avait décidé le prompt rétablissement du pied de paix dans notre armée et notre marine. C’est donc dans un milieu moralement fort troublé encore que nous avons d’abord à juger les arrangemens de Villafranca, et que nous devrons ensuite assister à la réalisation du nouveau régime préparé à l’Italie. Nous venons d’indiquer les principaux élémens de ce milieu ; nous allons les étudier de plus près et essayer en même temps de découvrir les devoirs que l’exécution du traité de Villafranca impose à l’opinion libérale en Italie et en Europe.

Nous ne pouvions avoir, quant à nous, aucune hésitation à nous féliciter du rétablissement de la paix, considérée comme un fait général. Non-seulement l’état de paix nous paraît en lui-même préférable à l’état de guerre, mais nous pensions que la France, retournant à la liberté et exerçant dans la paix la féconde propagande de l’exemple, pouvait faire pour l’affranchissement de l’Italie une œuvre plus vraie, plus solide et plus durable que celle qu’on la provoquait à tenter par la simple initiative du pouvoir et par la force des armes. L’œuvre de la dernière guerre ne pouvait être pour nous une déception, car nous avions prévu les difficultés morales que cette guerre devait soulever et les contradictions qui devaient en marquer le dénoûment. Nous avons été néanmoins frappés autant que tout le monde du discours où l’empereur, devançant le jugement de l’opinion, encore ignorante des conditions précises de Villafranca, a lui-même apprécié la paix qu’il venait de conclure. La courageuse franchise du discours impérial n’est certes pas son moindre mérite. Aux grands personnages qui étaient venus le féliciter, et dont les discours, illustrés parfois des souvenirs de l’antiquité romaine, ne respiraient, comme il est naturel, que l’admiration et l’allégresse, l’empereur n’a point dissimulé qu’il était moins satisfait qu’eux des résultats politiques de la guerre. En leur répondant, il semblait parler à un grand interlocuteur invisible, l’opinion publique. Et en effet, après avoir eu connaissance des préliminaires, dont les journaux allemands nous ont révélé le texte avec une exactitude reconnue par lord John Russell, nous ne pouvons qu’approuver le ton de regret qui règne dans le discours impérial. Non-seulement il est douloureux de terminer la guerre qui devait rendre l’Italie libre jusqu’à l’Adriatique sans avoir affranchi Venise, mais il est pénible de laisser les forteresses lombardes, Peschiera et Mantoue, entre les mains de l’Autriche, et de ne donner à la Sardaigne qu’une province menacée par les citadelles qui auraient dû être ses défenses naturelles. Nous ne pouvons que nous incliner devant les raisons qui ont décidé l’empereur à souscrire à ces conditions, car ce sont justement celles que nous faisions valoir nous-mêmes au commencement de cette année comme devant détourner la France d’entreprendre cette guerre, et ces raisons, que la prévision seule pouvait alors saisir, nous reviennent avec l’autorité de l’expérience, achetée par ce sang précieux dont l’empereur a parlé. Tout en faisant la part des mécomptes, l’empereur a cependant exprimé des espérances dans la fécondité de la paix qu’il a conclue. Nous nous associons volontiers à ces espérances, et nous dirons tout à l’heure, en revenant sur les termes des préliminaires, à quelles conditions elles peuvent, suivant nous, se justifier.

Parmi les obstacles que l’empereur a signalés comme l’ayant arrêté dans son entreprise italienne, celui sur lequel il a le plus insisté est le mauvais vouloir de l’Europe. Il a montré l’Europe en armes prête à disputer nos succès ou à aggraver nos revers ; il a hardiment avoué qu’il avait fait la guerre contre le gré de l’Europe, et même devant le corps diplomatique il s’est plaint de l’injustice de l’Europe envers lui. Sur ce point, l’empereur savait assurément mieux que nous l’état exact des choses : nous ne pouvons que recueillir une pareille révélation et en faire notre profit ; mais une déclaration analogue de l’empereur d’Autriche a, comme nous l’avons dit, produit des contestations qui ont répandu de nouvelles lumières sur les dispositions de l’Europe à l’égard des belligérans. L’empereur d’Autriche s’est plaint, lui aussi, du mauvais vouloir de l’Europe : il est, allé jusqu’à dire que, s’il a consenti à un traité qui lui coûte la Lombardie, c’est non-seulement parce que l’appui de ceux sur lesquels il avait cru pouvoir compter lui faisait défaut, mais encore parce que ses alliés naturels voulaient lui imposer des conditions plus désavantageuses que celles qui lui étaient proposées par la France. Cette déclaration a excité une surprise universelle dans le monde politique : l’on ne pouvait s’expliquer en effet comment le mauvais vouloir de l’Europe était ainsi doublement invoqué, et devenait le motif décisif d’une paix offerte et acceptée des deux côtés comme un pis-aller, comment il aurait pu peser sur l’un des deux souverains sans agir par cela même en faveur de l’autre. La cour de Vienne a senti apparemment cette fausse position, et pour justifier l’assertion de l’empereur François-Joseph, elle a cru devoir livrer à la publicité certaines bases de pacification, en les représentant comme un projet de médiation qui lui aurait été transmis par les puissances neutres. Ce projet demandait en effet à l’Autriche des sacrifices plus considérables que ceux qu’elle a faits à Villafranca. Il comprenait sept articles : l’Italie devait être rendue à elle-même ; elle devait former une confédération ; la Sardaigne devait avoir la Lombardie, les forteresses comprises, avec une portion des duchés ; un état indépendant comprenant Venise et Modène serait constitué sous un archiduc ; la duchesse de Parme devait avoir la Toscane ; les légations formeraient une vice-royauté, avec une administration laïque, sous la suzeraineté du saint- père ; enfin un congrès devait être réuni pour transformer l’Italie sur ces bases, en ayant égard aux droits acquis et aux vœux des populations. Certes, une fois la guerre entreprise, de pareilles conditions paraissaient devoir en être l’objet raisonnable et modéré ; mais était-il vrai, comme le donnait à entendre le cabinet de Vienne, que ce fût à un tel programme que les puissances neutres, la Prusse et l’Angleterre, se seraient arrêtées dans ce plan de médiation que l’on croyait la Prusse occupée à élaborer ?

Nous savons aujourd’hui l’histoire de ces sept articles ; la discussion qu’ils ont excitée nous a même appris quelque chose de plus : elle nous a mis au courant des relations diplomatiques engagées entre la Prusse et l’Autriche au sujet de la guerre, et nous a fait assister au début du travail de médiation que la Prusse commençait à peine, lorsque la surprise de Villafranca est venue si à propos affranchir Berlin d’une tâche si difficile. Le cabinet prussien a eu à cœur de se laver du reproche que le cabinet de Vienne faisait planer sur lui. Il n’a pas voulu rester sous le coup d’une imputation qui représentait l’Autriche comme plus maltraitée par la Prusse, son alliée et sa confédérée, que par la France, son ennemie. Il a publié ses vieilles dépêches ; Vienne a riposté. Les deux chancelleries allemandes, d’ordinaire si mystérieuses, ont livré tous leurs secrets. Nous savons maintenant ce que l’Autriche demandait à la Prusse, et ce que la Prusse voulait faire. Ces divulgations rétrospectives, nous le disons franchement, font peu d’honneur à la diplomatie allemande. Il faut les envoyer dans ces limbes encombrées de paperasses soi-disant politiques auxquelles devait songer Oxenstiern quand il disait à son fils : « Allez voir, mon enfant, combien est petite la sagesse qui préside au gouvernement des états ! » Nous n’avons pas à nous plaindre, nous autres Français, de cette manie procédurière qui paralyse la diplomatie allemande. C’est donc avec une complète liberté d’esprit que nous en constatons la stérilité. La Prusse, on doit lui rendre cette justice, n’avait pas les intentions que lui prête le cabinet de Vienne ; elle se proposait avec sincérité, croyons-nous, d’obtenir pour l’Autriche, par sa médiation, les meilleures conditions possibles : elle voulait par exemple maintenir le statu quo territorial, tout en obtenant des garanties pour un meilleur gouvernement intérieur de l’Italie. Son programme au fond n’allait pas au-delà des fameux quatre points que lord Cowley avait rapportés de Vienne, et qui devaient servir de thème à ce congrès hypothétique que la guerre frappa de stérilité. Seulement la Prusse prenait son temps pour obtenir le triomphe de ses vues favorables à l’Autriche ; elle le prenait si bien, qu’au train qu’elle avait suivi jusqu’à la fin du mois de juin, l’on pouvait calculer que, la guerre continuant, l’Autriche eut été sans doute chassée du quadrilatère bien avant que la Prusse n’eût pu établir son concert avec l’Angleterre et la Russie sur des bases quelconques de médiation.

L’impatience de l’Autriche contre la Prusse, il faut donc le reconnaître, était naturelle ; mais L’Autriche fournissait maladroitement elle-même des prétextes à la lenteur prussienne par l’incurable formalisme de ses prétentions. Certes le principal intérêt de L’Autriche était d’être secourue le plus tôt possible, n’importe à quel titre et sous quelle forme. Le cabinet de Vienne ne voyait pas tout à fait la chose ainsi : il voulait être secouru, mais à certains titres empruntés à la légalité des traités, dans de centaines formes correctes. Il prétendait que la Prusse était obligée à lui prêter main-forte par les traités de Vienne et par le lien de la confédération, que la voie de la médiation armée préférée par la Prusse pour introduire son intervention dans la lutte était vicieuse, parce que sous ce couvert le cabinet de Berlin s’arrogeait une véritable liberté d’action et échappait aux obligations positives d’alliance qu’on le sommait de remplir. Puis la cour de Vienne trouvait que le cabinet prussien devait au moins transformer les intentions qu’il manifestait en véritables engagemens, en se liant, sinon par un traité, du moins par un échange de notes. C’étaient là autant de sujets de controverses parasites que la Prusse acceptait, et dont elle se tirait avec une véritable supériorité de bon sens et de justice. Voilà ce qui s’agitait autour de la mission du général Willissen, qui donnait à la France de sérieuses préoccupations. La hauteur, la raideur et le pédantisme de l’Autriche envers la Prusse avaient si bien fait, qu’à la fin de juin, au moment où se livrait la bataille décisive de Solferino, M. de Schleinitz s’apprêtait seulement encore à appeler l’attention des cabinets de Londres et de Pétersbourg sur la convenance générale d’une médiation dont les termes n’étaient pas même indiqués. Ces cabinets n’avaient pas répondu, le principe et l’opportunité d’une médiation n’étaient point convenus, quand les préliminaires de Villafranca furent tracés. L’Autriche pouvait donc tout au plus se plaindre de la lenteur de la Prusse, si en effet elle conservait un droit pareil à l’égard d’un allié après avoir elle-même déclaré la guerre sans consulter cet allié et malgré sa désapprobation formelle ; mais elle n’a pas le droit de lui attribuer un projet de médiation contraire aux intérêts autrichiens. C’est ce que M. de Schleinitz a parfaitement démontré à l’encontre du nouveau ministre des affaires étrangères de l’empereur François-Joseph, M. de Rechberg, qui n’a guère brillé dans ce débat.

Quant aux sept bases désignées à tort comme un projet de médiation, et à la publication desquelles nous sommes redevables de ces révélations sur les rapports des deux grandes cours allemandes, une interpellation très directe de M. Disraeli dans la séance de la chambre des communes où lord John Russell a présenté son exposé sur les affaires d’Italie a contraint lord Palmerston à en expliquer l’origine et le caractère. À propos de ce prétendu plan de médiation, lord John Russell s’était contenté de dire qu’aucune puissance neutre n’avait, à sa connaissance, présenté à l’Autriche un projet de médiation quelconque. Cette dénégation, identique à celle de la Prusse, mettait à couvert la responsabilité du gouvernement anglais, et la Russie, à son tour, étant venue protester de son abstention, les trois puissances neutres démentaient également l’insinuation autrichienne ; mais M. Disraeli, qui connaissait la chronique secrète de cet incident, dont l’Europe s’est tant occupée depuis quinze jours, a voulu mettre le public au courant de ce qui s’était réellement passé. Par une question très détaillée, et où était adroitement mêlée une incrimination contre la responsabilité du ministère anglais, il a ouvert la bouche à lord Palmerston. Le noble lord nous a donc appris qu’à un certain moment de la guerre, M. de Persigny avait donné à lord John Russell « un petit papier » (a small bit of paper) sur lequel étaient écrites certaines conditions d’arrangement conçues en termes généraux, avec prière de transmettre ce mémorandum au gouvernement autrichien, en le lui recommandant comme un projet sur lequel la paix pourrait se conclure. Le gouvernement anglais, désirant la fin de la guerre, ne crut pas devoir refuser de servir d’intermédiaire à des communications qui avaient la paix pour objet, et fit la commission. Le mémorandum français fut transmis au ministre d’Autriche ; mais lord Palmerston a eu bien soin de dire que lord John Russell avertit le ministre autrichien que c’était là une proposition française, sur laquelle le gouvernement anglais n’avait aucune opinion à exprimer, et que c’était à l’Autriche de décider quel usage elle en voudrait faire. Lord John Russell a-t-il apporté réellement dans la transmission du petit papier la circonspection, la discrétion et la réserve que, soucieux de prouver qu’il n’a point enfreint la ligne de neutralité que l’opinion anglaise imposait au gouvernement pendant la guerre, lord Palmerston revendique pour son collègue ? De nouvelles révélations diplomatiques nous l’apprendront sans doute plus tard. Pour le moment, il est permis de considérer comme vidé cet incident bizarre. Que si l’on tenait absolument à mettre d’accord les déclarations des deux empereurs, ne pourrait-on pas supposer que l’Autriche, par une de ces étourderies dont elle a donné tant de preuves depuis quelques mois, a voulu voir la malveillance des neutres dans ce petit papier qu’elle a considéré à tort comme exprimant leur pensée, et qu’envers la France le mauvais vouloir de l’Europe a été justement la répugnance des neutres à s’approprier le mémorandum remis par M. de Persigny à lord John Russell ?

Mais bien que ces discussions aient leur importance, elles paraissent presque futiles, si on les compare aux soucis que doivent inspirer l’état actuel de l’Italie et l’installation du régime nouveau que le traité préliminaire de Villafranca veut donner à la péninsule. Il est difficile, quand on réfléchit sur ces préliminaires, de n’être point un peu de l’avis de lord John Russell, qui jeudi dernier disait dans la chambre des communes que ce traité, si on tient compte de son objet, qui est le règlement des affaires italiennes, porte les traces de la hâte avec laquelle il a été conçu et rédigé. Nous ne parlerons pas des arrangemens territoriaux fixés par ces préliminaires. Nous ne ferons pas remarquer que la conservation de la Vénétie par l’Autriche laisse subsister le principe de toutes les anciennes réclamations du patriotisme italien. Si ces réclamations étaient justes lorsqu’elles portaient à la fois sur la Lombardie et sur la Vénétie, ne conserveront-elles pas la même justice lorsqu’elles s’appliqueront à Venise ? Nous ne dirons rien de l’annexion à la Sardaigne de la Lombardie mutilée de ses forteresses, et par cela même devenant pour le Piémont une possession précaire et ruineuse, si l’on se croit obligé d’opposer sur la rive droite du Mincio des murailles et des canons au formidable carré des citadelles autrichiennes. Nous considérons ces conditions comme un fait accompli, à propos duquel les regrets seraient aujourd’hui stériles. C’est une expérience nouvelle qui commence en assurant à l’Autriche un nouveau bail en Italie : sur la durée et le succès de cette expérience ; nous ne voulons rien préjuger. Ce qui serait d’un mauvais présage, ce sont les forfanteries imprudentes de quelques journaux autrichiens qui osent dire déjà que la Lombardie ne sera perdue pour l’Autriche que pour peu de temps ; ce sont encore les dispositions du parti clérical, qui ne se montre pas plus content que les autres, et qui, dans son mécontentement, semble dire que rien n’est fini dans aucun sens. Les plénipotentiaires français et sarde obtiendront-ils à Zurich une interprétation des préliminaires plus favorable sur quelques points de détail ? Nous le souhaitons sans oser l’espérer. La tache du plénipotentiaire sarde sera pénible dans cette négociation. Si pourtant la finesse, l’habileté et l’expérience des affaires y peuvent quelque chose, la Sardaigne a droit d’attendre de bons services de son représentant. M. Des Ambrois de Nevache, président du conseil d’état et vice-président du sénat, est un de ces ministres du roi Charles-Albert qui ont eu l’honneur de signer le statut, ce pacte des nouvelles grandeurs de la maison de Savoie et des espérances de l’Italie. Il sera accompagné de M. C. Nigra, qui, depuis un an, a joué un rôle discrètement, mais activement mêlé aux grandes affaires diplomatiques de la Sardaigne, et cette adjonction n’est point non plus faite pour décourager les espérances que comporte la situation des choses.

Si nous renonçons pour le moment à discuter les questions territoriales, c’est que les autres questions indiquées dans le traité, ou léguées par la guerre, nous paraissent bien plus graves. Les plénipotentiaires annoncent d’une part que les deux empereurs favoriseront la création d’une confédération italienne, et d’autre part, que le grand-duc de Toscane et le duc de Modène, rentreront dans leurs états. Ces deux questions, jointes à la situation des légations et à la question du gouvernement pontifical ont entre elles une étroite et sérieuse connexité. Elles n’excitent pas seulement l’anxiété des libéraux italiens, elles doivent inspirer une profonde sollicitude à tous les libéraux de l’Europe, et surtout à toutes les nuances de l’opinion libérale en France, car c’est en elles que viennent se concentrer les responsabilités que nous venons de contracter envers l’Italie, et c’est de la solution qu’elles recevront que dépend la justification morale de la guerre entreprise par la France au nom de l’indépendance italienne.

Le lien qui unit ces trois questions est aisé à discerner. Il saute aux yeux que la confédération que l’on se propose d’organiser en Italie recevra son caractère, de la nature même des gouvernemens qui seront appelés à en faire partie. Si l’on suppose l’autorité du pape rétablie dans les légations, le duc de Modène et le grand-duc de Toscane rentrés dans leurs états, et les gouvernemens de ces souverains revenant à leurs anciens erremens, que sera la confédération, sinon le sépulcre scellé de l’indépendance et de la liberté italiennes ? En Italie, en France, parmi les esprits qui se permettent encore de penser en matière politique, — en Angleterre, c’est le sentiment unanime. Un Florentin, M, de Gori, vient, dans une brochure, d’exprimer avec autant de mesure que de fermeté l’opinion des libéraux italiens sur le leurre et le péril d’une confédération ainsi composée, La confédération italienne ne serait peut-être acceptée par aucun libéral italien dans de telles données ; mais elle serait bien sûrement combattue avec énergie par le Piémont, seul gouvernement vivant de l’Italie, que l’on chercherait ainsi à lier à des cadavres. C’est la même pensée qu’exprimaient l’autre jour dans le parlement lord Palmerston et lord John Russell, lorsqu’ils évoquaient, pour en faire ressortir la chimère, l’hypothèse du roi de Sardaigne excommunié siégeant autour de la même table en face du pape, du Piémont, qui vit par la liberté de la presse, de la tribune, de la conscience, associé à l’Autriche, liée à l’absolutisme religieux et politique par un concordat digne du moyen âge. Mais, dit-on, tous les souverains italiens, à commencer par le pape, feront des réformes indispensables, des réformes salutaires… Des réformes ! soit ; il faut en tout cas que ces réformes soient accomplies avant la constitution de la confédération, et il faut que ces réformes soient des garanties certaines qui assurent l’influence constante du sentiment et de l’opinion des populations sur l’esprit des gouvernemens. Malheureusement, le jour où la question serait ainsi posée, il y aurait lieu de le craindre, ce seraient les gouvernemens eux-mêmes qui en haine des réformes repousseraient la confédération. Et que l’on n’allègue point l’exemple des confédérations déjà existantes dans le monde, et où le lien fédéral comporte une certaine diversité et jusqu’à un certain point même un principe d’antagonisme entre les états dont elles sont formées ; que l’on ne cite pas l’exemple de l’Allemagne ou de la Suisse : ce sont là des confédérations naturelles, vieilles de plusieurs siècles, et dont les diversités intérieures se sont développées comme le lien fédéral qui les embrasse avec le temps. Votre confédération Italienne au contraire est une conception artificielle, qu’il s’agit d’appliquer à des antagonismes préexistans et envenimés par de violens et longues haines. Une fédération nouvelle ne peut être adoptée que par des populations et des gouvernemens homogènes, unis dans la même pensée et voulant assurer par leur association le triomphe des mêmes idées et des mêmes intérêts. L’Italie ne se confédérera que si elle est tout entière libérale ou tout entière absolutiste. Hors de là, le dernier terme de la.confédération serait ou la révolution, ou l’oppression.

Les empereurs qui ont signé les, préliminaires de Villafranca ont bien compris qu’il ne leur appartenait pas de décréter une confédération, qui ne peut être formée que par la libre adhésion de souverainetés indépendantes ; aussi n’ont-ils pris d’autre engagement que de favoriser une combinaison semblable. Nous aurions voulu que la même réserve eût été observée à l’égard des restaurations annoncées dans les duchés de Modène et de Toscane. Nous attendons avec curiosité les conférences de Zurich pour savoir quelle sanction l’on donnera au rétablissement des archiducs qui ont quitté leurs états plutôt que de se rendre aux vœux des populations et de s’unir au mouvement national. Ces princes seront-ils rappelés par leurs propres sujets ? personne assurément n’y compte, pas plus pour le duc de Modène que pour la dynastie toscane, les Modenais et les Toscans ne s’occupent que d’exprimer par des votes populaires leur inébranlable résolution de ne plus se laisser gouverner par des princes autrichiens. Quant au danger que le duc de Modène puisse rentrer dans son duché avec les troupes qui lui sont restées fidèles, personne en Italie ne s’en effraie. L’on vient en Piémont d’adresser aux chefs de tous lès corps ou régimens nouvellement formés (celui du général Garibaldi est du nombre) une circulaire qui les autorise à donner des congés aux soldats volontaires. L’on calcule que douze du quinze mille volontaires des diverses parties de l’Italie seront ainsi libérés, et comme ils peuvent se porter où ils voudront, il n’est pas vraisemblable qu’aucun des princes fugitifs accomplisse sa restauration avec ses seules ressources. Il ne leur resterait donc que le concours étranger, mais lequel ? Ce n’est pas assurément celui de la France : nous ne pouvons oublier que c’est notre entrée même en campagne qui a déterminé les révolutions de Toscane et de Modène, et que ces mouvemens étaient au moins un concours moral à la cause que nous allions défendre en Italie, qu’ils étaient la justification la plus saisissante de notre entreprise. La France ne peut pas mettre et ne mettra pas la main de ses soldats dans de telles restaurations, et nous n’avions pas besoin d’être prévenus par lord John Russell des intentions de l’empereur sur ce point. Est-ce l’Autriche qui ramènera ses archiducs à Modène et à Florence ? Nous doutons que l’Autriche osât en ce moment essayer une telle tentative, et nous sommes persuadés que la France ne la tolérerait point. Ce que nous disons des duchés peut s’appliquer en grande partie aux légations, et l’on voit que, malgré l’article des préliminaires relatif aux restaurations, une grande incertitude continue à régner sur la situation future de l’Italie centrale.

Au règlement libéral des affaires de l’Italie centrale est, suivant nous, subordonné le succès, au point de vue libéral aussi, de la confédération projetée. L’une et l’autre questions échappent à l’autorité des deux puissances qui ont signé la paix de Villafranca, car cette autorité ne va pas jusqu’à lier des populations à des gouvernemens qu’elles repoussent hautement, ni à lier des états souverains dans un pacte qu’il ne leur conviendrait pas d’accepter. Nous ne verrions pour notre compte aucun inconvénient à la durée pendant un certain temps de la situation actuelle dans l’Italie centrale, afin que le divorce qui s’y est prononcé si énergiquement entre les populations et leurs anciens gouvernemens fût établi d’une façon irrécusable dans la conscience de l’Europe. Il y a quelque chose à la fois d’absurde et de monstrueux à vouloir perpétuer des gouvernemens qui tombent devant leurs peuples dès qu’ils se trouvent seuls en face d’eux, et qui ne peuvent se relever et se soutenir que par l’appui étranger. Cette intervention étrangère, appelée sans cesse par les mauvais gouvernemens italiens, a ouvert à toutes les grandes puissances gardiennes de l’équilibre l’accès des affaires italiennes, et porte naturellement au ressort du tribunal européen le plus élevé le règlement des destinées de l’Italie. De là la pensée d’une conférence européenne ou d’un congrès qui vient aujourd’hui à l’esprit de tout le monde. De là l’invitation adressée au cabinet anglais par notre ministre des affaires étrangères dans la note dont lord John Russell a lu quelques fragmens significatifs l’autre jour. L’on sent en France qu’une fois notre querelle particulière avec l’Autriche définitivement réglée à Zurich, il importe à l’Italie et au repos du monde qu’un arbitrage européen prononce sur le sort de l’Italie centrale dans le sens le plus équitable et le plus favorable à la liberté et aux progrès des populations. Un congrès serait surtout dans les vœux de l’Italie. Il serait pour la Sardaigne un puissant recours ; il serait pour les populations de l’Italie centrale un tribunal impartial et efficace. Dans les querelles entre les peuples et les gouvernemens, quand la force vient à manquer à ceux-ci, il faut bien qu’ils cèdent ; une conférence qui proclamerait le principe de non-intervention et qui enlèverait tout espoir d’appui étranger aux gouvernemens de l’Italie centrale aurait seule l’autorité morale suffisante pour obtenir d’eux une abdication nécessaire, et pour réorganiser soit avec des élémens nouveaux, soit par des transactions ménagées entre les peuples et les princes, des gouvernemens populaires, vivaces et forts. Comme exemple d’une transaction de ce genre, nous signalerons ce qui serait possible en Toscane. La Toscane n’est allée jusqu’à l’annexion avec le Piémont que par l’effet d’une réaction naturelle contre l’éventualité de la restauration de l’ancienne dynastie posée dans le traité de Villafranca. La Toscane, nous en sommes assurés par des témoignages dignes de foi, aurait accepté volontiers le gouvernement de Mme la duchesse de Parme, qui a un instant miroité à l’état de projet dans le fameux petit morceau de papier dont nous avons raconté l’histoire ; mais qui pourrait aujourd’hui rendre un tel compromis praticable, si ce n’est une conférence européenne ?

Un doute malheureusement paraît exister sur la possibilité même de réunir une conférence dans les circonstances présentes. L’on dit que l’Autriche, par un dépit qui continue la longue série de ses maladresses, ne veut point introduire dans les affaires italiennes l’action collective de l’Europe, et repousse toute idée de congrès. Nous ne pensons pas que les répugnances de l’Autriche pussent tenir contre la volonté bien arrêtée des quatre autres puissances, car sa résistance la condamnerait à l’isolement le moins honorable et le plus périlleux. Il est probable que la Russie au contraire désire très sincèrement la réunion d’une conférence, et que la Prusse, qui est toujours en éveil lorsque sa qualité de grande puissance est mise en question, ne se ferait pas trop prier pour prendre part à une délibération européenne. C’est le concours de l’Angleterre qui, après celui de l’Autriche, nous paraît être le plus difficile à obtenir. Les congrès sont devenus depuis quelque temps fort impopulaires chez nos voisins. Le parti libéral avancé, qui représente aussi l’esprit commerçant des classes moyennes, veut autant que possible restreindre les engagemens de la politique anglaise, croyant diminuer par là les chances pour l’Angleterre d’être compromise dans les luttes continentales qui lui ont autrefois coûté si cher, et dont les intérêts du commerce redoutent tant le retour. Les Anglais aussi savent que l’on contracte souvent dans les congrès des responsabilités onéreuses qui, inaperçues au moment où on les accepte, vont à l’improviste lourdement peser sur l’avenir. Cette même école économique, qui a pris tant d’empire en Angleterre par le triomphe de la liberté commerciale, a propagé ces défiances à l’endroit des combinaisons de la diplomatie ; elle répète volontiers le mot de lord Macaulay à propos des négociations de Ryswick : ce sont les ambassadeurs qui font la guerre et les généraux qui font la paix. Ce sentiment répandu généralement dans les classes moyennes, industrieuses et libérales, se complique, dans les circonstances actuelles, d’une autre considération que les chefs du parti tory font valoir avec habileté, et que M. Disraeli a résumée avec une adroite et piquante concision. Les Anglais n’ont point approuvé la guerre que nous avons entreprise en Italie, et savent se rendre compte des difficultés attachées à la brusque paix que nous avons conclue. « Nous avons blâmé la guerre, disent-ils ; nous ne sommes responsables en aucune façon des difficultés inextricables qui la suivent ; pourquoi irions-nous tendre la perche à ceux qui ont dédaigné nos conseils et contracter des engagemens qui nous plongeraient peut-être dans des embarras semblables à ceux où nous les voyons se débattre ? " De tels argumens peuvent être d’une tactique adroite pour un parti qui cherche à s’appuyer sur des préjugés populaires afin de ressaisir le pouvoir ; mais ils sont d’une politique étroite. Les peuples et les gouvernemens ne sont pas seulement responsables de ce qu’ils font, ils le sont souvent aussi de ce qu’ils ne font point, et les péchés d’omission ne sont pas en politique les moins sévèrement punis. Croit-on que si la paix actuelle ne rend pas la vie à l’Italie centrale et le repos à la péninsule, l’Europe tout entière et l’Angleterre avec elle n’auront point à en souffrir ? Enfin une autre nuance d’opinion, beaucoup moins nombreuse, mais qui, dans l’état de partage presque égal où sont les deux grands partis qui divisent la chambre des communes, peut fournir dans les votes décisifs un appoint important, l’opinion catholique, se montre hostile au congrès, parce qu’elle comprend bien que le ministère libéral anglais ne pourrait manquer d’y poursuivre le redressement des abus du gouvernement pontifical. C’est à tous ces sentimens et à tous ces intérêts que répond la motion présentée par lord Elcho, laquelle a pour objet d’obtenir de la chambre des communes une manifestation d’opinion contraire à la participation de l’Angleterre à un congrès. Cette situation embarrasse évidemment le ministère actuel ; lord Palmerston et lord John Russell voudraient visiblement prendre part à une conférence sur les affaires d’Italie, mais ils craignent de se heurter contre une majorité parlementaire hostile, et ils sentent que plusieurs de leurs amis leur échappent dans cette question. De là les précautions qu’ils ont apportées dans leur langage. Ils disent qu’ils n’ont point arrêté encore leur conduite, et demandent à la chambre de faire comme eux, d’attendre les événemens, car ce sont les faits qui montreront à l’Angleterre s’il lui convient de s’occuper, de concert avec l’Europe, du règlement des affaires italiennes. Ils ne prendront de décision, assurent-ils, que lors que la paix aura été signée à Zurich, et qu’ils en connaîtront exactement les conditions ; ils ne feront partie d’une conférence que si l’Autriche elle-même consent à y assister ; dans tous les cas, ils ne tenteront pas l’épreuve d’un congrès, si d’avance un accord ne s’est établi entre les puissances sur les solutions qu’il y aura lieu de sanctionner. Couverts par ces précautions, qui semblent protéger le cabinet de lord Palmerston contre la motion de lord Elcho, les ministres whigs ont soutenu avec fermeté par l’organe de lord John Russell, avec esprit par la voix de lord Palmerston, avec une chaleureuse élévation par la bouche éloquente de M. Gladstone, la cause du libéralisme italien. Ils ont proclamé une vérité dont nous avons pu nous assurer nous-mêmes : c’est que le mouvement italien actuel est dirigé par des libéraux intelligens, éprouvés, nombreux, que le salut de l’Italie est attaché au succès de ces patriotes, et qu’entre eux et les libéraux du reste de l’Europe il y a une solidarité que l’Angleterre ne répudierait pas sans manquer à ses devoirs et à ses intérêts, car, si le mouvement actuel venait à succomber en Italie, il n’y aurait plus à opter pour ce pays qu’entre l’absolutisme et le mazzinisme.

Sans doute, parmi les résistances que rencontre aujourd’hui en Angleterre la pensée d’une délibération commune sur les affaires d’Italie, l’on ne doit point omettre l’émotion inquiète que la question des défenses nationales y a récemment excitée. C’est avec un profond regret, nous l’avouons, que nous avons vu une portion imprudente et peu équitable de la presse française prendre inconsidérément plaisir à irriter cette émotion. Ce n’est point à la légère et par un caprice soudain que la question des défenses de l’Angleterre s’est emparée de l’esprit public. Lorsque la guerre n’engendre pas la guerre, elle engendre du moins la peur de la guerre : c’est un effet si naturel, que la France, faisant la guerre, n’avait pas le droit de s’étonner en le voyant se produire de l’autre côté du détroit. Une commission spéciale nommée par lord Derby pour examiner les moyens de recruter les équipages de la marine anglaise a publié son travail au printemps dernier, et le rapport de cette commission, qui accusait fortement les lacunes bien connues qui existent dans le système défensif de l’Angleterre en présence des conditions nouvelles dans lesquelles la marine à vapeur, l’artillerie de précision et peut-être les vaisseaux cuirassés de fer placent la tactique et la stratégie navales, ce rapport, disons-nous, a dû être naturellement le thème des polémiques les plus anxieuses et les plus animées. Le gouvernement anglais n’est pas un gouvernement secret ; c’est par la publicité et la discussion que devait donc s’agiter cette question nationale. Les Anglais entament toujours avec fracas les questions qui sont pour eux la préoccupation exclusive du moment. En temps de paix, ils font le plus de bruit qu’ils peuvent autour des réformes politiques ou économiques, et oublient dédaigneusement les intérêts militaires ; dans un temps où la guerre ébranlait l’Europe, il est naturel qu’ils aient pensé uniquement à ces intérêts longtemps négligés, et qu’ils les aient discutés avec leur fougue accoutumée. De même que, quand la France s’occupe de sa marine, elle pose l’hypothèse d’une guerre avec l’Angleterre, il est également logique que l’Angleterre s’occupe de sa flotte, de son armée et de la fortification de ses arsenaux, dans l’hypothèse d’une guerre avec la France. Pourquoi nous tant étonner et nous tant récrier ? Tous les esprits sensés savent dans ce pays que l’alliance de la France avec l’Angleterre est la plus grande garantie de la civilisation contemporaine. Il n’y a pas d’alliance entre des peuples également puissans et fiers, s’ils n’ont pas tous les deux le sentiment de leur sécurité réciproque. Ne chicanons point les Anglais sur les efforts qu’ils font et les sacrifices qu’ils s’imposent pour se pénétrer de ce sentiment de sécurité qui leur a un moment manqué. C’est le spectacle de notre puissance qui leur a inspiré cette inquiétude éphémère ; nous pouvons donc attendre avec un tranquille orgueil qu’elle s’apaise d’elle-même.

Les événemens qui se sont précipités depuis trois mois pour venir se dénouer subitement d’une façon si inattendue ont eu pour effet naturel d’éclipser un moment bien d’autres questions qu’on a vues passer plus d’une fois à l’horizon de l’Europe. Tant que la lutte était engagée en Italie, on ne parlait pas du Holstein et de cette vieille querelle depuis si longtemps pendante entre le Danemark et la confédération germanique. Le Danemark lui-même, bien que toutes ses sympathies fussent pour la France, n’a point laissé de remplir ses devoirs fédéraux dans l’exécution de toutes les mesures d’armement décrétées par la diète de Francfort. La question des duchés va reprendre aujourd’hui sa place dans la politique allemande, et redevient une de ces affaires où se complaît la diplomatie de nos voisins d’outre-Rhin, car, après bien des essais et bien des négociations, cet éternel différend est loin d’être résolu. Seulement les affaires d’Italie n’auront point été peut-être absolument inutiles au Danemark, en montrant sous un jour singulier les contradictions de la politique germanique au point de vue de ce droit des nationalités autour duquel roulent depuis quelque temps toutes les discussions. C’est en vertu de ce principe des nationalités, on le sait, que les Allemands s’efforcent, depuis des années d’arracher le Holstein au Danemark, et vont même jusqu’à vouloir détacher le Slesvig de la monarchie danoise. Or comment ce principe serait-il applicable sur l’Eider, lorsque hier encore une partie de l’Allemagne le méconnaissait si bruyamment et si nettement sur le Pô et sur le Mincio, lorsque l’existence entière de l’Autriche repose sur la négation des nationalités, lorsque la Prusse elle-même, par sa propre politique, n’en est point à laisser voir le peu de compte qu’elle fait de ce droit, si souvent invoqué au profit du Holstein ? L’Autriche, il faut le dire, ne s’est engagée si avant dans cette querelle diplomatique avec le Danemark que pour ne pas se laisser devancer par la Prusse, pour maintenir sa position en Allemagne. Quelle est cependant la situation de la Prusse elle-même ?

La Prusse, si active et si persévérante, quand il s’agit de revendiquer les droits des duchés, de soutenir les Holsteinois dans leur opposition contre le Danemark, la Prusse, comme on sait, a, elle aussi, dans son sein une nationalité digne d’intérêt, quoique n’étant point allemande ; elle possède le grand-duché de Posen. Des traités formels, des proclamations officielles, des promesses royales plusieurs fois renouvelées de 1815 à 1841, ont garanti le maintien de la langue et de la nationalité polonaises. Qu’en est-il advenu ? Malgré toutes les promesses et toutes les garanties, l’Allemand a. si bien envahi le duché, qu’il est partout aujourd’hui. Non-seulemenjt les hauts fonctionnaires, mais tous les employés du gouvernement sont prussiens. La langue allemande est la seule autorisée dans les affaires judiciaires, dans les églises et dans les écoles, et l’étrange motif qu’on invoque est que le pays est d’origine germanique, qu’il faut remplacer la barbarie polonaise par la civilisation allemande, la seule bonne et salutaire. D’année en année, les Polonais du duché ont renouvelé leurs protestations et leurs pétitions ; ils n’ont vraiment pas été heureux, leurs plaintes ont été éconduites. Il n’y a pas longtemps encore, dans la chambre des représentans de Berlin, les députés de Posen ont réclamé de nouveau contre la suppression systématique de la langue polonaise dans leur pays, et ils n’ont pas manqué de faits pour appuyer leurs protestations. Ils ont montré que les publications officielles ne se font que dans la langue allemande, absolument inintelligible pour la majorité des habitans ; que l’usage de la langue nationale dans les relations publiques est de plus en plus restreint ; que l’établissement d’un gymnase polonais, déjà décrété, a été empêché et indéfiniment ajourné ; que, dans les institutions de jeunes filles, les autorités ont prescrit de remplacer l’enseignement de l’histoire de la Pologne par celui de la langue allemande ; que les Polonais ne peuvent se servir de leur propre langue devant les tribunaux, dont les membres refusent de les entendre, de telle sorte qu’ils ont besoin d’interprètes quand ils comparaissent devant les juges. C’est là pourtant une nationalité à laquelle les traités ont reconnu le droit de vivre.

Le Danemark procède-t-il de même à l’égard du Holstein ? Ici au contraire on n’aperçoit nulle trace de l’intention de dénationaliser les Holsteinois. D’après la constitution même de la monarchie danoise, les représentans du Holstein-Lauenbourg à l’assemblée commune législative peuvent employer à leur gré la langue allemande. Tout ce qui touche aux relations des duchés avec la confédération germanique est hors des attributions de cette assemblée. Le Holstein a un ministère à part qui emploie exclusivement la langue allemande, seule langue en usage dans les tribunaux, dans les églises et les écoles du pays. Tous les fonctionnaires publics sont Holsteinois, et la plupart sont même encore ceux qui ont été mêlés à l’insurrection de 1848 contre le Danemark. D’après cela, n’est-on pas singulièrement frappé de la conduite de la Prusse, qui chez elle met un si grand zèle à dénationaliser le duché de Posen, et qui à l’égard du Danemark soulève les duchés, soutient leur opposition sous prétexte de protéger les droits de la nationalité holsteinoise, qui ne sont nullement menacés ? Ces enchevêtremens de nationalités diverses produisent d’ailleurs parfois d’étranges anomalies. On vient de le voir dans la dernière guerre. Le Danemark par lui-même nourrissait de franches sympathies pour la France, et cependant, comme membre de la confédération germanique pour le Holstein, il a été obligé de mettre en état de guerre des contingens qui ont été exposés à combattre la France. Bien mieux : qui paiera aujourd’hui les frais de ces armemens inutiles ? Le trésor particulier du Holstein ne pourrait y suffire, et ce sera le trésor de la monarchie qui sera forcé de couvrir, au moins pour le moment, des dépenses dont le peuple danois désavoue l’objet dans sa conscience. Quoi qu’il en soit, le Danemark est aujourd’hui le premier intéressé à mettre enfin un terme à ce vieux différend qui pèse sur sa politique intérieure et extérieure, et qui offre aux passions germaniques un prétexte incessant d’immixtion dans ses affaires. Si la dernière guerre se fût agrandie, la question des duchés eût été sans doute un des élémens de la querelle européenne ; elle reste aujourd’hui ce qu’elle était, un démêlé entre le cabinet de Copenhague et la diète de Francfort, et des deux côtés la modération finira vraisemblablement par mettre sur la voie d’une solution jusqu’ici vainement cherchée.

E. FOURCADE.



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