Consuelo/Chapitre XXI

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Michel Lévy, 1856 (tome I, pp. 178-186).

XXI.


Le plus embarrassé de son rôle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le comte Zustiniani. Après avoir laissé dire et donné à penser à tout Venise que la merveilleuse débutante était sa maîtresse, comment expliquer d’une manière flatteuse pour son amour-propre qu’au premier mot de déclaration elle s’était soustraite brusquement et mystérieusement à ses désirs et à ses espérances ? Plusieurs personnes pensèrent que, jaloux de son trésor, il l’avait cachée dans une de ses maisons de campagne. Mais lorsqu’on entendit le Porpora dire avec cette austérité de franchise qui ne s’était jamais démentie, le parti qu’avait pris son élève d’aller l’attendre en Allemagne, il n’y eut plus qu’à chercher les motifs de cette étrange résolution. Le comte affecta bien, pour donner le change, de ne montrer ni dépit ni surprise ; mais son chagrin perça malgré lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne fortune dont on l’avait tant félicité. La majeure partie de la vérité devint claire pour tout le monde ; savoir : l’infidélité d’Anzoleto, la rivalité de Corilla, et le désespoir de la pauvre espagnole, qu’on se prit à plaindre et à regretter vivement.

Le premier mouvement d’Anzoleto avait été de courir chez le Porpora ; mais celui-ci l’avait repoussé sévèrement :

« Cesse de m’interroger, jeune ambitieux sans cœur et sans foi, lui avait répondu le maître indigné ; tu ne méritas jamais l’affection de cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu’elle est devenue. Je mettrai tous mes soins à ce que tu ne retrouves pas sa trace, et j’espère que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera effacée de son cœur et de sa mémoire autant que je le désire et que j’y travaille. »

De chez le Porpora, Anzoleto s’était rendu à la Corte-Minelli. Il avait trouvé la chambre de Consuelo déjà livrée à un nouvel occupant et tout encombrée des matériaux de son travail. C’était un ouvrier en verroterie, installé depuis longtemps dans la maison, et qui transportait là son atelier avec beaucoup de gaieté.

« Ah ! ah ! c’est toi mon garçon, dit-il au jeune ténor. Tu viens me voir dans mon nouveau logement ? J’y serai fort bien, et ma femme est toute joyeuse d’avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu ? Consuelina aurait-elle oublié quelque chose ici ? Cherche, mon enfant ; regarde. Cela ne me fâche point.

— Où a-t-on mis ses meubles ? dit Anzoleto tout troublé, et déchiré au fond du cœur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce lieu consacré aux plus pures jouissances de toute sa vie passée.

— Les meubles sont en bas, dans la cour. Elle en a fait cadeau à la mère Agathe ; elle a bien fait. La vieille est pauvre, et va se faire un peu d’argent avec cela. Oh ! la Consuelo a toujours eu un bon cœur. Elle n’a pas laissé un sou de dette dans la Corte ; et elle a fait un petit présent à tout le monde en s’en allant. Elle n’a emporté que son crucifix. C’est drôle tout de même, ce départ, au milieu de la nuit et sans prévenir personne ! Maître Porpora est venu ici dès le matin arranger toutes ses affaires ; c’était comme l’exécution d’un testament. Ça a fait de la peine à tous les voisins ; mais enfin on s’en console en pensant qu’elle va habiter sans doute un beau palais sur le Canalazzo, à présent qu’elle est riche et grande dame ! Moi, j’avais toujours dit qu’elle ferait fortune avec sa voix. Elle travaillait tant ! Et à quand la noce, Anzoleto ? J’espère que tu m’achèteras quelque chose pour faire de petits présents aux jeunes filles du quartier.

— Oui, oui ! répondit Anzoleto tout égaré. »

Il s’enfuit la mort dans l’âme, et vit dans la cour toutes les commères de l’endroit qui mettaient à l’enchère le lit et la table de Consuelo ; ce lit où il l’avait vue dormir, cette table où il l’avait vue travailler !

« Ô mon Dieu ! déjà plus rien d’elle ! » s’écria-t-il involontairement en se tordant les mains.

Il eut envie d’aller poignarder la Corilla.

Au bout de trois jours il remonta sur le théâtre avec la Corilla. Tous deux furent outrageusement sifflés, et on fut obligé de baisser le rideau sans pouvoir achever la pièce : Anzoleto était furieux, et la Corilla impassible.

« Voilà ce que me vaut ta protection », lui dit-il d’un ton menaçant dès qu’il se retrouva seul avec elle.

La prima-donna lui répondit avec beaucoup de tranquillité :

« Tu t’affectes de peu, mon pauvre enfant ; on voit que tu ne connais guère le public et que tu n’as jamais affronté ses caprices. J’étais si bien préparée à l’échec de ce soir, que je ne m’étais pas donné la peine de repasser mon rôle : et si je ne t’ai pas annoncé ce qui devait arriver, c’est parce que je savais bien que tu n’aurais pas le courage d’entrer en scène avec la certitude d’être sifflé. Maintenant il faut que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons maltraités de plus belle. Trois, quatre, six, huit représentations peut-être, se passeront ainsi ; mais durant ces orages une opposition se manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du monde, l’esprit de contradiction et d’indépendance nous susciterait encore des partisans de plus en plus zélés. Il y a tant de gens qui croient se grandir en outrageant les autres, qu’il n’en manque pas qui croient se grandir aussi en les protégeant. Après une douzaine d’épreuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre les sifflets et les applaudissements, les récalcitrants se fatigueront, les opiniâtres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous écoutera assez froidement ; ce sera pour nous comme un nouveau début, et alors, c’est à nous, vive Dieu ! de passionner cet auditoire, et de rester les maîtres. Je te prédis de grands succès pour ce moment-là, cher Anzoleto ; le charme qui pesait sur toi naguère sera dissipé. Tu respireras une atmosphère d’encouragements et de douces louanges qui te rendra ta puissance. Rappelle-toi l’effet que tu as produit chez Zustiniani la première fois que tu t’es fait entendre. Tu n’eus pas le temps de consolider ta conquête ; un astre plus brillant est venu trop tôt t’éclipser : mais cet astre s’est laissé retomber sous l’horizon, et tu dois te préparer à remonter avec moi dans l’empyrée. »

Tout se passa ainsi que la Corilla l’avait prédit. À la vérité, on fit payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance à braver la tempête épuisa un courroux trop expansif pour être durable. Le comte encouragea les efforts de Corilla. Quant à Anzoleto, après avoir fait de vaines démarches pour attirer à Venise un primo-uomo dans une saison avancée, où tous les engagements étaient faits avec les principaux théâtres de l’Europe, le comte prit son parti, et l’accepta pour champion dans la lutte qui s’établissait entre le public et l’administration de son théâtre. Ce théâtre avait eu une vogue trop brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne pouvait vaincre les habitudes consacrées. Toutes les loges étaient louées pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient comme de coutume. Les vrais dilettanti boudèrent quelque temps ; ils étaient en trop petit nombre pour qu’on s’en aperçût. D’ailleurs ils finirent par s’ennuyer de leur rancune, et un beau soir la Corilla, ayant chanté avec feu, fut unanimement rappelée. Elle reparut, entraînant avec elle Anzoleto, qu’on ne redemandait pas, et qui semblait céder à une douce violence d’un air modeste et craintif. Il reçut sa part des applaudissements, et fut rappelé le lendemain. Enfin, avant qu’un mois se fût écoulé, Consuelo était oubliée, comme l’éclair qui traverse un ciel d’été. Corilla faisait fureur comme auparavant, et le méritait peut-être davantage ; car l’émulation lui avait donné plus d’entrain, et l’amour lui inspirait parfois une expression mieux sentie. Quant à Anzoleto, quoiqu’il n’eût point perdu ses défauts, il avait réussi à déployer ses incontestables qualités. On s’était habitué aux uns, et on admirait les autres. Sa personne charmante fascinait les femmes : on se l’arrachait dans les salons, d’autant plus que la jalousie de Corilla donnait plus de piquant aux coquetteries dont il était l’objet. La Clorinda aussi développait ses moyens au théâtre, c’est-à-dire sa lourde beauté et la nonchalance lascive d’une stupidité sans exemple, mais non sans attrait pour une certaine fraction des spectateurs. Zustiniani, pour se distraire d’un chagrin assez profond, en avait fait sa maîtresse, la couvrait de diamants, et la poussait aux premiers rôles, espérant la faire succéder dans cet emploi à la Corilla, qui s’était définitivement engagée avec Paris pour la saison suivante.

Corilla voyait sans dépit cette concurrence dont elle n’avait rien à craindre, ni dans le présent, ni dans l’avenir ; elle prenait même un méchant plaisir à faire ressortir cette incapacité froidement impudente qui ne reculait devant rien. Ces deux créatures vivaient donc en bonne intelligence, et gouvernaient souverainement l’administration. Elles mettaient à l’index toute partition sérieuse, et se vengeaient du Porpora en refusant ses opéras pour accepter et faire briller ses plus indignes rivaux. Elles s’entendaient pour nuire à tout ce qui leur déplaisait, pour protéger tout ce qui s’humiliait devant leur pouvoir. Grâce à elles, on applaudit cette année-là à Venise les œuvres de la décadence, et on oublia que la vraie, la grande musique y avait régné naguère.

Au milieu de son succès et de sa prospérité (car le comte lui avait fait un engagement assez avantageux), Anzoleto était accablé d’un profond dégoût, et succombait sous le poids d’un bonheur déplorable. C’était pitié de le voir se traîner aux répétitions, attaché au bras de la triomphante Corilla, pâle, languissant, beau comme un ange, ridicule de fatuité, ennuyé comme un homme qu’on adore, anéanti et débraillé sous les lauriers et les myrtes qu’il avait si aisément et si largement cueillis. Même aux représentations, lorsqu’il était en scène avec sa fougueuse amante, il cédait au besoin de protester contre elle par son attitude superbe et sa langueur impertinente. Lorsqu’elle le dévorait des yeux, il semblait, par ses regards, dire au public : n’allez pas croire que je réponde à tant d’amour. Qui m’en délivrera, au contraire, me rendra un grand service.

Le fait est qu’Anzoleto, gâté et corrompu par la Corilla, tournait contre elle les instincts d’égoïsme et d’ingratitude qu’elle lui suggérait contre le monde entier. Il ne lui restait plus dans le cœur qu’un sentiment vrai et pur dans son essence : l’indestructible amour qu’en dépit de ses vices il nourrissait pour Consuelo. Il pouvait s’en distraire, grâce à sa légèreté naturelle ; mais il n’en pouvait pas guérir, et cet amour lui revenait comme un remords, comme une torture, au milieu de ses plus coupables égarements. Infidèle à la Corilla, adonné à mille intrigues galantes, un jour avec la Clorinda pour se venger en secret du comte, un autre avec quelque illustre beauté du grand monde, et le troisième avec la plus malpropre des comparses ; passant du boudoir mystérieux à l’orgie insolente, et des fureurs de la Corilla aux insouciantes débauches de la table, il semblait qu’il eût pris à tâche d’étouffer en lui tout souvenir du passé. Mais au milieu de ce désordre, un spectre semblait s’acharner à ses pas ; et de longs sanglots s’échappaient de sa poitrine, lorsqu’au milieu de la nuit, il passait en gondole, avec ses bruyants compagnons de plaisir, le long des sombres masures de la Corte-Minelli.

La Corilla, longtemps dominée par ses mauvais traitements, et portée, comme toutes les âmes viles, à n’aimer qu’en raison des mépris et des outrages qu’elle recevait, commençait pourtant elle-même à se lasser de cette passion funeste. Elle s’était flattée de vaincre et d’enchaîner cette sauvage indépendance. Elle y avait travaillé avec acharnement, elle y avait tout sacrifié. Quand elle reconnut qu’elle n’y parviendrait jamais, elle commença à le haïr, et à chercher des distractions et des vengeances. Une nuit qu’Anzoleto errait en gondole dans Venise avec la Clorinda, il vit filer rapidement une autre gondole dont le fanal éteint annonçait quelque furtif rendez-vous. Il y fit peu d’attention ; mais la Clorinda, qui, dans sa frayeur d’être découverte, était toujours aux aguets, lui dit :

« Allons plus lentement. C’est la gondole du comte ; j’ai reconnu le gondolier.

— En ce cas, allons plus vite, répondit Anzoleto ; je veux le rejoindre, et savoir de quelle infidélité il paie la tienne cette nuit.

— Non, non, retournons ! s’écria Clorinda. Il a l’œil si perçant ; et l’oreille si fine ! Gardons-nous bien de le troubler.

— Marche ! te dis-je, cria Anzoleto à son barcarolle ; je veux rejoindre cette barque que tu vois là devant nous. »

Ce fut, malgré la prière et la terreur de Clorinda, l’affaire d’un instant. Les deux barques s’effleurèrent de nouveau, et Anzoleto entendit un éclat de rire mal étouffé partir de la gondole.

« À la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre : c’est la Corilla qui prend le frais avec monsieur le comte. »

En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l’avant de sa gondole, prit la rame des mains de son barcarolle, et suivant l’autre gondole avec rapidité, la rejoignit, l’effleura de nouveau, et, soit qu’il eût entendu son nom au milieu des éclats de rire de la Corilla, soit qu’un accès de démence se fût emparé de lui, il se mit à dire tout haut :

« Chère Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aimée de toutes les femmes.

— J’en disais autant tout à l’heure à la Corilla, répondit aussitôt le comte en sortant de sa cabanette, et en s’avançant vers l’autre barque avec une grande aisance ; et maintenant que nos promenades sont terminées de part et d’autre, nous pourrions faire un échange, comme entre gens de bonne foi qui trafiquent de richesses équivalentes.

— Monsieur le comte rend justice à ma loyauté, répondit Anzoleto sur le même ton. Je vais, s’il veut bien le permettre, lui offrir mon bras pour qu’il puisse venir reprendre son bien où il le retrouve. »

Le comte avança le bras pour s’appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais quelle intention railleuse et méprisante pour lui et leurs communes maîtresses. Mais le ténor, dévoré de haine, et transporté d’une rage profonde, s’élança de tout le poids de son corps sur la gondole du comte, et la fit chavirer en s’écriant d’une voix sauvage :

« Femme pour femme, monsieur le comte ; et gondole pour gondole !  »

Puis, abandonnant ses victimes à leur destinée, ainsi que la Clorinda à sa stupeur et aux conséquences de l’aventure, il gagna à la nage la rive opposée, prit sa course à travers les rues sombres et tortueuses, entra dans son logement, changea de vêtements en un clin d’œil, emporta tout l’argent qu’il possédait, sortit, se jeta dans la première chaloupe qui mettait à la voile ; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts en signe de triomphe, en voyant les clochers et les dômes de Venise s’abaisser sous les flots aux premières clartés du matin.