Contes d’une grand’mère/Le Géant Yéous

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Contes d’une grand’mèreMichel Lévy frères1 (p. 313-370).


LE GÉANT YÉOUS


À MA PETITE FILLE
GABRIELLE SAND


Et toi aussi, mon petit enfant rose, tu casseras des pierres sur le chemin de la vie avec tes mains mignonnes, et tu les casseras fort bien, parce que tu as beaucoup de patience. En écoutant l’histoire du géant Yéous tu vas comprendre ce que c’est qu’une métaphore.


I


Lorsque j’habitais la charmante ville de Tarbes, je voyais toutes les semaines à ma porte un pauvre estropié appelé Miquelon, assis de côté sur un petit âne et suivi d’une femme et de trois enfants. Je leur donnais toujours quelque chose, et j’écoutais toujours sans impatience l’histoire lamentable que Miquelon récitait sous ma fenêtre, parce qu’elle se terminait invariablement par une métaphore assez frappante dans la bouche d’un mendiant. « Bonnes âmes, disait-il, assistez un pauvre homme qui a été un bon ouvrier et qui n’a pas mérité son malheur. J’avais une cabane et un bout de terre dans la montagne ; mais un jour que je travaillais de grand cœur, la montagne a croulé et m’a traité comme me voilà. Le géant s’est couché sur moi. »

La dernière année de mon séjour à Tarbes, je remarquai que, depuis plusieurs semaines, Miquelon n’était pas venu chercher son aumône, et je demandai s’il était malade ou mort. Personne n’en savait rien. Miquelon était de la montagne, il demeurait loin, si toutefois il demeurait quelque part, ce qui était douteux. Je mis quelque insistance à m’informer, je m’intéressais surtout aux enfants de Miquelon, qui étaient beaux tous trois. J’avais remarqué que l’aîné, qui avait déjà une douzaine d’années, était très-fort, paraissait fier et intelligent, que par conséquent il eût pu commencer à travailler. J’avais fait reproche aux parents de n’y pas songer. Miquelon avait reconnu son tort, il m’avait promis de ne pas trop prolonger cette école de la mendicité, qui est la pire de toutes. Je lui avais offert de contribuer et de faire contribuer quelques personnes à l’effet de placer cet enfant dans une école ou dans une ferme. Miquelon n’était pas revenu.

Quinze ans plus tard, ayant depuis longtemps quitté ce beau pays, je m’y retrouvai de passage, et, comme je pouvais disposer de quelques jours, je ne voulus pas quitter les Pyrénées sans les avoir un peu explorées. Je revis avec joie une partie des beaux sites qui m’avaient autrefois charmé.

Un de ces jours-là, voulant aller de Campan à Argelez par un chemin nouveau pour moi, je m’aventurai à pied dans les vallées encaissées entre les contre-forts du pic du Midi et ceux du pic de Mont-Aigu. Je ne pensais pas avoir besoin de guide : les torrents, dont je n’avais qu’à suivre le lit avec mes jambes ou avec mes yeux, me semblaient devoir être les fils d’Ariane destinés à me diriger dans le labyrinthe des gorges. J’étais jeune encore, rien ne m’arrêtait : aussi, quand j’eus gravi jusqu’au charmant petit lac d’Ouscouaou, je me laissai emporter par la tentation d’explorer la crête rocheuse au revers de laquelle je devais trouver un autre lac et un autre torrent, le lac et le torrent d’Isaby et par conséquent les sentiers qui redescendent vers Villongue et Pierrefitte. Pensant que j’aurais toujours le temps de reprendre cette direction, je pris sur ma droite et m’enfonçai dans une coulisse resserrée que côtoyait, en s’élevant, un sentier de plus en plus escarpé.

C’est là que je me trouvai en face d’un beau montagnard, très-proprement vêtu de laine brune, avec la ceinture rouge autour du corps, le béret blanc sur la tête et les espadrilles de chanvre aux pieds. Comme nous ne pouvions nous croiser sur ce sentier sans que l’un de nous s’effaçât, le dos un peu serré à la muraille de roches, je pris position pour laisser passer cet homme, qui paraissait plus pressé que moi ; mais, tout en soulevant son bonnet d’un air poli, il s’arrêta au lieu de passer et me regarda avec une attention singulière. Je l’examinais aussi, croyant bien ne pas rencontrer son regard pour la première fois, mais ne pouvant me rappeler où et quand j’avais pu remarquer sa figure.

— Ah ! s’écria-t-il tout à coup d’un ton joyeux, c’est vous ! je vous reconnais bien ; mais vous ne pouvez pas vous rappeler… Pardon ! je passe devant ; inutile de nous croiser, à deux pas d’ici le chemin est plus commode ; je veux vous demander de vos nouvelles. Je suis content, bien content de vous retrouver ! — Mais qui êtes-vous, mon ami ? lui dis-je ; j’ai beau chercher…

— Ne causez pas ici, reprit-il ; vous avez pris un mauvais sentier ; vous n’êtes pas un montagnard. Il faut penser où l’on met le pied. Suivez-moi ; avec moi, il n’y a pas de danger.

En effet, le sentier devenait vertigineux ; mais j’étais jeune et j’étais naturaliste, je n’avais pas besoin d’aide. Cinq minutes plus tard, le sentier tourna et entra dans une des rainures sauvages qui aboutissent en étoile au massif du Mont-Aigu. Là il y avait assez d’espace pour marcher côte à côte, et je pressai mon compagnon de se nommer.

— Je suis, me dit-il, Miquel Miquelon, le fils aîné du pauvre Miquelon, le mendiant qui allait vous voir tous les jours de marché à Tarbes, et à qui vous donniez toujours avec un air d’amitié qui me faisait plaisir, car dans ce malheureux métier-là on est souvent humilié, ce qui est pire que d’être refusé.

— Comment ? C’est vous, mon brave, qui êtes ce petit Miquel ?… En effet, je reconnais vos yeux et vos belles dents.

— Mais pas ma barbe noire, n’est-ce pas ? Tutoyez-moi encore, s’il vous plaît, comme autrefois. Je n’ai pas oublié que vous me vouliez du bien ; vous n’étiez pas riche, je voyais ça, et pourtant vous auriez payé pour me mettre à l’école ; mais le pauvre père est mort là-dessus, et il s’est passé bien des choses.

— Raconte-les-moi, Miquel, tu parais sorti de la misère, et je m’en réjouis. Pourtant, si je puis te rendre quelque service, l’intention y est toujours.

— Non, merci ! Après bien des peines, tout va bien pour moi à présent. Cependant vous pourriez me faire un grand plaisir.

— Dis !

— Ce serait de venir dîner chez moi !

— Volontiers, si ce n’est pas trop loin d’ici, et si je peux arriver ce soir à Argelez, ou tout au moins à Pierrefitte.

— Non, il n’y faut pas songer. Ce n’est pas bien loin, ma maison, mais c’est un peu haut ; il est déjà quatre heures, et pour redescendre de ce côté-ci au soleil couché, non, c’est trop dangereux ! Je vois bien que vous avez bon œil et bon pied ; mais je ne serais pas tranquille. Il faut que vous passiez la nuit chez moi. Voyons, faites-moi cet honneur-là ! Vous ne serez point trop mal. C’est pauvre, mais c’est propre. Oh ! j’ai trop souffert des vilains gîtes dans mon enfance pour ne pas aimer la propreté. D’ailleurs vous ne mourrez pas de faim : j’ai tué un isard, il n’y a pas huit jours ; la viande est à point. Venez, venez ! Si vous refusez ; j’en aurai un chagrin que je ne peux pas vous dire.

Ge bon Miquel était si sincère, il avait une si agréable figure que j’acceptai de grand cœur, et j’aurais accepté de même, s’il eût fallu coucher sur la litière et souper avec le lait aigre et le pain dur des chalets.

Tout en marchant, je le questionnais ; il refusa de répondre. — Nous entrons dans le plus dur de la montagne, me dit-il, il ne faut pas causer, ce n’est ni commode ni prudent. Quand nous serons chez moi, je vous raconterai toute mon histoire, qui est assez drôle, et vous verrez ! À présent mettez vos pieds où je mets les miens, ou plutôt — je n’ai pas le pied grand — mettez mes espadrilles par-dessus vos bottines ; vous n’êtes pas chaussé comme il faudrait.

— Et tu iras pieds nus ?

— Je n’en marcherai que mieux !

Je refusai, il insista ; je m’obstinai et je le suivis, piqué un peu dans mon amour-propre. Je dois avouer pourtant que j’eus quelque mérite à m’en tirer sans accident. Nous escaladions à pic des talus pénibles pour descendre des ravins glissants. Nous traversions des neiges qui cachaient des cailloux polis roulant sous le pied. Le pire était de suivre des versans tourbeux sur des sentiers tracés, c’est-à-dire défoncés par les troupeaux.

Enfin nous débouchâmes tout à coup, après une dernière escalade des plus rudes, sur un bel herbage qui offrait une large voie ondulée entre de fraîches collines surmontées de contre-forts hardiment dessinés. Nous étions dans le cœur, ou pour mieux dire, dans les clavicules de la montagne, dans ces régions mystérieuses que renferment les grands escarpements, et où l’on se croirait dans les doux vallons d’une tranquille Arcadie, si çà et là une échancrure du rempart ne vous laissait apercevoir une dentelure de glacier à votre droite ou un abîme formidable à votre gauche. — À présent que nous voici dans le pli, me dit Miquelon, nous pouvons causer. Vous êtes chez moi, ce vallon m’appartient tout entier. Il n’est pas large, mais il est assez long, et la terre est bonne, l’herbe délicieuse. Tenez, vous pouvez voir là-bas mes cabanes et mon troupeau. Nous habitons cela une partie de l’année, et l’hiver nous descendons dans la vallée.

— Tu dis nous, tu es donc en famille ?

— Je ne suis pas marié. J’ai mes deux jeunes sœurs avec moi ; je ne suis pas encore assez à l’aise pour avoir femme et enfants avant qu’elles ne soient établies. Ça viendra sans doute, rien ne presse ; nous vivons en paix. Je vous les présenterai, ces petites que vous avez vues si misérables. Ah dame ! elles aussi sont changées ! mais voyez d’abord mes belles vaches en passant.

— Certainement ; elles font honneur à ton pâturage ; cependant il ne doit pas être facile de les faire descendre d’ici ?

— C’est très-aisé au contraire. À l’autre bout de mon petit bien, il y a un sentier que j’ai rendu très-praticable. Celui où je vous ai rencontré n’est pas le bon ; il fallait bien le suivre ou vous faire faire un trop grand détour.

— J’allais au hasard : mais toi, tu avais un but, et je te l’ai fait manquer ?

— Et j’en suis bien content, j’aurais voulu avoir quelque chose à sacrifier au plaisir de vous voir ; mais l’affaire que j’avais à Lesponne peut être remise à demain. Nous arrivions à l’enclos en palissade qui était comme le jardin de l’habitation. À vrai dire, les légumes n’étaient pas variés, je crois qu’il n’y avait que des raves ; le climat, à cette hauteur, est trop froid pour mieux faire ; en revanche, les plantes sauvages étaient intéressantes, et je me promis de les examiner le lendemain matin. MIquel me pressait d’entrer dans sa demeure, qui, au milieu des chalets de planches destinés au bétail, avait un air de maison véritable. Elle était bâtie tout en marbre rougeâtre brut, avec une forte charpente très-basse, couverte de minces feuillets de schiste en guise de tuiles ; elle pouvait braver les deux mètres de neige sous lesquels elle était ensevelie tous les hivers. À l’intérieur, des meubles massifs en sapin, deux bonnes chambres bien chauffées. Dans l’une, les sœurs couchaient et travaillaient à la confection des repas ; dans l’autre, Miquel avait son lit, un vrai lit, sans draps il est vrai, mais garni de couvertures de laine fort propres, une armoire, une table, trois escabeaux et une douzaine de volumes sur un rayon.

— Je vois avec plaisir que tu sais lire, lui dis-je.

— Oui, j’ai appris un peu avec les autres, et davantage tout seul. Quand la volonté y est ! mais permettez que j’aille chercher mes sœurs.

Il me laissa seul après avoir jeté dans l’âtre une brassée de branches de pin, et je regardai ses livres, curieux de voir en quoi consistait la bibliothèque de l’ex-mendiant. À ma grande surprise, je n’y trouvai que des traductions de poëmes de premier choix : la Bible, l’Iliade et l’Odyssée, la Luisiade, Roland furieux, Don Quichotte et Robinson Crusoé. À la vérité, pas un seul de ces ouvrages n’était complet ; leur état de délabrement attestait leurs longs services. Quelques feuillets brochés contenaient en outre la légende populaire des quatre fils Aymon, diverses versions espagnoles et françaises sur le thème de la chanson de Roland, enfin un petit traité d’astronomie élémentaire très-éraillé, mais complet.

Miquel rentra avec ses sœurs Maguelonne et Myrtile, deux grandes filles de dix-huit et vingt ans, admirablement belles sous leurs capulets de laine écarlate, et très-proprement endimanchées pour me recevoir. Après avoir rentré leurs vaches, elles s’étaient hâtées de faire cette toilette en mon honneur ; elles n’en firent pas mystère, n’y ayant point mis de coquetterie. Après que nous eûmes renouvelé connaissance, bien que l’aînée seule se souvînt vaguement de moi, l’une s’empressa d’aller mettre le cuissot d’isard à la broche, tandis que l’autre dressait la table et arrangeait le couvert. Tout était fort propre, et le repas me parut excellent, le gibier cuit à point, les fromages exquis, l’eau pure et savoureuse, le café passable. — car il y avait du café ; — c’était le seul excitant que se permît le patron ; il ne buvait jamais de vin.

Je trouvai les sœurs charmantes de naturel et de bon sens. L’aînée, Maguelonne, avait l’air franc et résolu ; Myrtile, plus timide, avait une douceur touchante dans le regard et dans la voix. Plus occupées de nous bien servir que d’attirer l’attention, elles parlèrent peu, mais toutes leurs réponses furent sages et gracieuses. Quand le couvert fut enlevé : — Êtes-vous fatigué ? me dit Miquel ; voulez-vous dormir, ou apprendre mon histoire ?

— Je ne suis pas fatigué. Je veux ton histoire ; je l’attends avec impatience.

— Eh bien donc ! reprit-il, je vais vous la dire, — et se tournant vers ses sœurs, — vous la connaissez de reste, vous autres.

— Nous ne la connaissons pas assez, répondit Maguelonne.

— C’est-à-dire, ajouta Myrtile, ça dépend… Nous la connaissons toute d’une manière ; mais de l’autre… tu ne la contes jamais autant que nous voudrions.

Mes yeux étonnés demandaient à Miquel l’explication de cette réponse profondément obscure ; celui-ci, s’adressant à Maguelonne : — Fais comprendre cela à notre hôte, dit-il. La petite ne parle pas mal ; mais toi, tu parles mieux, étant l’aînée.

— Oh ! je ne saurai pas expliquer la chose, s’écria Maguelonne en rougissant.

— Si fait, lui dis-je, je vous prie d’expliquer, et je vous promets des questions, si je ne comprends pas tout de suite.

— Eh bien ! répondit-elle, un peu confuse, voilà ce que c’est : mon frère ne raconte pas mal quand il dit les choses comme elles sont pour tout le monde ; mais, quand il les dit comme il les a vues et comme il les entend, il est plus amusant, et il y a des jours où on ne se lasse pas de l’écouter. Dites-lui d’avoir confiance, peut-être qu’il trouvera au bout de sa langue des imaginations comme il en lit dans ses livres.

Je priai Miquel de se livrer à son imagination, puisque l’imagination devait jouer un rôle dans son récit. Il se recueillit un instant, tout en attisant le feu, regarda ses sœurs avec un bon et fin sourire, et tout à coup, l’œil brillant et le geste animé, il parla ainsi.



II


— Il y a sur les flancs du Mont-Aigu, à cent mètres au-dessus de nous, — je vous montrerai cela demain, — un plateau soutenu par un contre-fort de rochers et creusé en rigole, comme celui où nous sommes, avec de beaux herbages, quand la neige est fondue. Il y fait plus froid, l’hiver y est plus long, voilà toute la différence. Ce plateau a un nom singulier : on l’appelle le plateau d’Yéous. Pourriez-vous me dire ce que ce nom-là signifie ?

Après avoir réfléchi un instant : — J’ai ouï dire, lui répondis-je, que beaucoup de montagnes des Pyrénées avaient été consacrées à Jupiter ou Zeus, dont il faut, je crois, prononcer le nom Zéous

— Vous y êtes ! reprit Miquel avec joie. Vous voyez, mes sœurs, que je n’ai pas inventé cela, et que les gens instruits me donnent raison. À présent, monsieur mon ami, dites-moi si vous vous souvenez de la phrase qui terminait toujours la complainte de mon pauvre père demandant l’aumône.

— Je me la rappelle très-bien. « Le géant, disait-il, s’est couché sur moi. »

— Alors vous allez comprendre. Mon père était un poëte ; il avait été élevé par les vieux bergers espagnols sur les hauts pâturages de la frontière, et tous ces hommes-là avaient des idées, des histoires, des chansons, qui ne sont plus du temps où nous vivons. Ils savaient tous lire, et plusieurs savaient du latin, ayant étudié pour être prêtres ; mais ils n’en avaient pas su assez, ou ils avaient commis quelque faute contre les règlements, ou bien encore ils avaient été compromis dans des affaires politiques : tant il y a que c’est une race à peu près perdue, et qu’on ne croit plus, dans nos pays, à toutes les choses qu’ils enseignaient, à leurs secrets et à leur science. Mon père y croyait encore, et, comme il avait l’esprit tourné aux choses merveilleuses, il m’avait élevé dans ces idées-là. Ne soyez donc pas étonné s’il m’en reste.

Je suis venu au monde dans cette maison, c’est-à-dire dans l’emplacement qu’elle occupe, car c’était alors une simple cabane comme celle où j’abrite mon bétail. Mon père était propriétaire d’une partie de cet enclos, qu’il appelait sa rencluse. Plus haut il y a la rencluse d’Yéous, où il me menait quelquefois pour voir, d’après l’état des neiges, si nous devions prolonger ou abréger notre séjour dans la montagne. Or, toutes les fois que nous passions devant le géant, c’est-à-dire devant une grande roche dressée qui, vue de loin, avait un peu l’air d’une statue énorme, il faisait un signe de croix et m’ordonnait de cracher en me donnant l’exemple. C’était, selon lui, faire acte de bon chrétien, attendu que ce géant Yéous, qui donnait son nom au plateau, était un dieu païen, autant dire un démon ennemi de la race humaine. Longtemps le géant, ainsi expliqué, me fit peur ; mais à force de cracher en l’air à son intention, voyant qu’il souffrait ces insultes sans bouger, j’arrivai à le mépriser profondément.

Un jour, — j’avais alors huit ans, je me souviens très-bien, — c’était vers midi, mon père travaillait dans notre petit jardin, ma mère et mes sœurs, — Maguelonne, qui déjà savait traire et soigner les vaches, Myrtile, qui commençait à marcher seule, — étaient au bout de la rencluse avec les animaux ; moi, j’étais occupé à battre le beurre à deux pas de la maison. Voilà qu’un bruit comme celui de la foudre court sur ma tête avec un coup de vent qui me renverse, et je tombe étourdi, assourdi, comme assommé, bien que je n’eusse aucun mal. Je reste là immobile pendant un bon moment sans rien comprendre à ce qui m’arrive.

Des cris affreux me réveillent. Je me lève, et, me trouvant en face de la maison, je ne la vois plus : elle est effondrée sur le sol, écrasée sous des pierres énormes qui, poussées par d’autres, commencent à s’ébranler et à rouler vers moi. Je comprends que c’est quelque chose comme une avalanche, et je me sauve, éperdu, sans savoir où je vais. J’arrive auprès de ma mère et de mes sœurs, qui m’appelaient avec des cris de désespoir. Je me retourne alors, l’écroulement s’est arrêté ; le géant Yéous n’est plus sur son contrefort de rochers, il s’est abattu sur notre maison et couvre de sa masse disloquée notre jardin et la plus grande partie de notre enclos. Alors ma mère : — Ton père ? où est ton père ?

— Mon père ? je ne sais pas.

— Malheur ! il est écrasé ! Reste là, garde les petites ; moi, je cours ! — Et ma pauvre mère de courir vers ces masses encore mal assises et menaçantes. Ne pas la suivre était bien impossible. Je range les enfans dans un gros repli du terrain, je leur défends de bouger et je cours aussi à travers l’éboulement, cherchant et appelant mon père. Je dois dire à l’honneur de ces deux filles que voilà qu’elles firent semblant de m’obéir, et qu’un moment après elles couraient, comme moi, dans les débris, la grande traînant la petite, cherchant et appelant comme elles pouvaient. De temps en temps, nous suspendions nos cris pour écouter ; cela dura bien une bonne heure ; enfin j’entends une faible plainte, je m’élance, et je trouve mon pauvre père étendu sous une masse et ne pouvant se dégager. Comment il n’avait pas été broyé entièrement, c’est un hasard peu ordinaire : la roche formait voûte au-dessus de sa tête et de son corps. Le choc lui avait brisé les os de la jambe et du bras droit, voilà pourquoi il ne pouvait se relever et sortir de là. Il avait fait tant d’efforts inutiles et douloureux qu’il était épuisé et qu’il s’évanouit en nous voyant. Nous parvînmes à le retirer. Ma mère était comme folle. Que devenir avec un homme à moitié mort dans ce désert où il ne nous restait pas un abri, pas un pouce de terre qui ne fût couvert de débris, pas un meuble qui ne fût brisé ?

Maguelonne ne perdit pas la tête ; elle me montra les cabanes de la rencluse, c’est-à-dire de l’étage de terre végétale qui est au-dessous de nous, et se mit à courir comme un chamois de ce côté-là. Je compris qu’elle allait chercher du secours et je commençai à rassembler des morceaux de bois pour faire un brancard. Quand les habitants des cabanes d’en bas accoururent, ils n’eurent qu’à les lier ensemble, et mon père fut transporté chez eux aussi vite que possible. Le médecin fut appelé, et mon père fut bien soigné ; mais il avait fallu du temps pour avoir ces secours : l’enflure avait fait des progrès, le bras fut très-mal remis, et la jambe avait été si déchirée qu’il fallut la couper. Voilà comment ce brave homme tomba dans la misère et dut abandonner le travail, acheter un âne et mendier sur les chemins avec sa famille. Nous avions bien, au bas de la vallée, non loin de Pierrefitte, une petite maison d’hiver ; mais le plus clair de notre revenu, c’était nos vaches, et nous n’avions plus de quoi les nourrir. Il fallut vendre les deux qui nous restaient : les trois autres, épouvantées par la chute du géant, s’étaient tuées et perdues dans les précipices.

Ma mère répugnait beaucoup à la mendicité. Elle eût voulu chercher quelque travail à la ville et garder mon père au coin du feu ; mais il ne pouvait souffrir l’idée de rester tranquille, et il regardait l’exhibition de son malheur comme un travail devant lequel il ne devait pas reculer pour nourrir sa famille. C’était bien une sorte de travail en effet que d’être sans cesse et par tous les temps sur les chemins. Pour ma mère, qui avait à traîner et à porter souvent la petite, c’était même assez pénible ; pour moi, qui n’avais qu’à conduire et à soigner l’âne, c’était une vie de loisir et de paresse. C’était aussi la tentation de mal faire et la possibilité de devenir bandit ; mais je vous ai dit que mon père était poète, et je me sers de ce mot parce que, dès ce temps-là, et sans savoir encore ce qu’il signifiait, je l’entendais dire par des gens de belle apparence qui l’écoutaient émerveillés de son langage et de ses idées. Vous étiez très-occupé, vous, jamais vous n’avez eu le temps de l’interroger un peu ; vous eussiez été étonné de son esprit comme les autres.

C’est l’esprit de mon père qui m’a retenu dans le bon chemin. Il m’enseignait à sa manière tout en causant avec moi, et il me faisait voir toutes choses en grand ou en beau, si bien que, quand je vis le mal passer à côté de moi, je le trouvai laid et petit et je lui tournai le dos. Il est vrai pourtant que mon père eût pu m’apprendre à lire et qu’il n’y songeait pas. Cette vie de voyages continuels ne porte pas à l’attention, et je ne désirais pas me donner la peine d’étudier. Puis il faut que vous sachiez que depuis son accident mon père était devenu très-exalté, et qu’il n’avait plus le calme qu’il faut pour enseigner. Il ne nous instruisait que par des histoires, des chansons et des comparaisons, de telle sorte que, mes sœurs et moi, nous avions beaucoup d’entendement sans connaître ni a ni b. Notre pauvre mère n’en savait pas plus que nous.

Nous parcourions la montagne pendant toute la saison des eaux. Nous allions à Bagnères de Bigorre, à Luchon, à Saint-Sauveur, à Cauterets, à Baréges, aux Eaux-Bonnes, partout où il y a des étrangers riches. L’hiver, nous nous rabattions sur Tarbes, Pau et les grandes vallées. À ce métier-là, recevant beaucoup et dépensant peu, car nous étions tous sobres, nous eûmes en peu d’années regagné plus que nous n’avions perdu. Alors ma mère, qui avait le cœur haut placé, essaya de persuader à mon père que nous n’avions plus le droit d’exploiter la charité publique, que j’étais d’âge à gagner ma vie, et que, quant à elle, elle se faisait fort, aidée de Maguelonne, d’entretenir le reste de la famille par son travail de blanchisseuse. Mon père ne l’écouta pas. Il avait pris goût à cette vie errante, non pas tant parce qu’elle était lucrative que parce qu’elle l’amusait et lui faisait oublier son infirmité. Je pensais comme ma mère ; mais nous dûmes céder, et cette vie durerait peut-être encore, si mon pauvre père n’eût pris une fluxion de poitrine dont il mourut en peu de jours. Ce fut pour nous tous un profond chagrin. Encore qu’il contrariât nos désirs, il était si bon, si respectable et si tendre que nous l’adorions.

Après ce malheur, nous revînmes à Pierrefitte, et ma mère, ayant refait là une petite installation, me prit à part et me dit : — Mon enfant, je te dois rendre compte de notre position. Ton père nous a laissé quelque chose. Les pauvres gens comme lui ne font point de testament ; il s’est fié à moi, me laissant libre d’agir comme je l’entendrais dans l’intérêt de ses enfants. Je veux que tu saches que nous possédons entre nous quatre environ trois mille francs. J’en ai fait deux parts égales, une pour moi et tes deux sœurs, et l’autre pour toi. — Cela n’est pas juste, lui répondis-je ; je n’ai droit qu’à un quart. — Il n’est pas question de droit, reprit-elle. Il s’agit de vos besoins, dont j’ai souci et dont je suis meilleur juge que vous. Mon travail est assuré. Les petites m’aideront, et nous nous tirerons très-bien d’affaire avec la petite réserve que nous gardons ; mais tu es un garçon, et c’est à toi de gagner ta vie honnêtement. Je ne compte pas te nourrir et t’entretenir, ce serait te pousser à la lâcheté et à la fainéantise. Avise à te faire un état ; je vais te donner cent francs pour que tu puisses chercher ton occupation et la bien choisir. Il sera donc très-juste que dans la suite, quand tu te seras tiré d’affaire sans notre aide, tu en sois dédommagé par une part plus grosse que celle de tes sœurs. Sache qu’à vingt et un ans tu peux revenir chercher ici quatorze cents francs. Si j’étais morte, tu trouverais la somme quand même, puisque je vais la placer en ton nom, et d’ailleurs dans ce temps-là tes sœurs, dont je sais le bon naturel, comprendront la chose et approuveront ce que j’aurai fait.

J’embrassai ma mère et mes sœurs en pleurant, et, mes meilleurs habits au bout d’un bâton sur l’épaule, mes cent francs en poche je partis, bien triste de quitter ma famille, mais résolu à faire mon devoir.



III


Jusqu’à présent, continua Miquel, je vous raconte les choses comme elles sont ; je vous demande la permission de vous les dire maintenant comme elles me sont apparues à partir de ce moment-là, c’est-à-dire à partir du moment où je me trouvai seul au monde, livré à moi-même à l’âge de quinze ans. Ma mère m’avait pourtant donné une direction à suivre. Elle m’avait engagé à aller voir des parents et des personnes qui s’intéressaient à nous et qui me donneraient conseil, assistance au besoin ; mais j’avais une idée, une idée d’enfant si vous voulez, mais bien obstinée dans ma cervelle. Je voulais revoir notre pauvre rencluse abandonnée, notre cabane détruite, la place où j’avais vu mon père estropié, se débattant sous la roche. Il m’avait si souvent reparlé de cette catastrophe, il en avait tant de fois raconté les détails dans son langage imagé pour attirer l’attention et pour exciter l’intérêt des clients, que je n’avais rien oublié. Je crois même que je me souvenais de plus de choses que je n’en avais remarqué, et que j’avais bâti dans ma tête… Au reste vous verrez tout ce qu’il y avait dans cette tête-là ; pas n’est besoin de vous le dire d’avance.

Je marchais droit sur le Mont-Aigu. Nous avions fait tant d’allées et de venues dans nos pèlerinages de mendiants, que je savais bien où j’étais ; mais, quand il fut question de quitter les fonds, je fus vite égaré, je ne me souvenais plus. Je grimpai au hasard, et après bien du chemin inutile je me trouvai enfin dans notre rencluse, bien reconnaissable par l’écroulement encore frais qui la couvrait. C’était toujours notre propriété ; nous n’avions pas plus songé à la vendre qu’on n’avait pensé à nous l’acheter. Elle n’avait plus aucune valeur. Tout au plus eût-on pu faire paître quelques jours dans l’intervalle des débris ; cela ne valait pas la peine et la dépense d’une nouvelle installation.

La perte récente de mon père avait ravivé la tristesse de mes souvenirs, et quand je vis le colosse brisé en mille pièces, mais immobile, paisible et comme triomphant de notre désastre, j’entrai dans une grande colère. — Affreux géant, m’écriai-je, stupide bête d’Yéous, je veux venger mon père, je veux t’insulter et te maudire. Bien des fois, quand j’étais petit, j’ai craché en l’air à ton intention ; à présent que je suis grand et que te voilà étendu à mes pieds, je veux te cracher au visage ! — Et je m’en allais cherchant dans ces débris celui qui avait pu être la tête du géant. Je crus l’avoir trouvé, je crus reconnaître la roche creuse sous laquelle mon père avait été enseveli, et qui s’ouvrait comme une large bouche, essayant de mordre la terre. Je lui assénai de toute ma force un coup de mon bâton ferré, et alors… alors, croyez-moi si vous voulez, j’entendis une voix sourde qui rugissait comme un tonnerre souterrain et qui disait : — Est-ce toi ? que me veux-tu ? — J’eus une si belle peur que je me sauvai, croyant à une nouvelle avalanche ; mais je revins au bout d’un moment. Je n’avais pas craché, je voulais cracher sur la figure du géant, dût-il m’engloutir, et je lui fis résolument cette insulte sans qu’il parût s’en apercevoir. — C’est cela, lui dis-je ; tu es toujours aussi lâche ! Eh bien ! je veux te faire rouler dans le torrent pour que tu te brises tout à fait ! — Et me voilà poussant cette grosse roche et m’évertuant à l’ébranler.

J’y perdis mon temps et ma sueur, et, quand je vis que je ne gagnais rien, j’essayai de la briser en lui lançant d’autres pierres. J’eus au moins le plaisir de voir que ce n’était pas une roche bien dure, et que mes coups lui faisaient des entailles que je prenais pour des blessures et des plaies. Quand je me fus bien fatigué, je voulus revoir de près les débris de notre cabane, et je fus surpris d’y trouver un petit coin où l’on pouvait s’abriter en cas de pluie ; même ce petit coin avait été renfermé par un bout de mur relevé depuis peu par quelque chevrier, mais abandonné après un séjour plus ou moins long, car il n’y avait pas de trace de passage sur l’herbe qui poussait, haute et drue, tout autour de la ruine. Comme le soleil se couchait, je résolus d’y passer la nuit. Je relevai quelques pierres, je bouchai l’entrée, afin de n’être pas surpris par les loups, et, m’asseyant sur un reste de plancher, j’entamai un morceau de pain que j’avais dans mon havre-sac de toile. Puis, me sentant las et ennuyé de la solitude, je m’étendis pour dormir ; mais j’avais comme de la fièvre pour avoir trop marché et m’être trop démené ; d’ailleurs je n’étais plus habitué à ce grand silence de la montagne qui ne ressemble à rien et que ne semble pas interrompre le bruit continu des torrents. Je n’étais pas non plus des mieux couchés, et, bien que je ne fusse pas difficile, je me retournais d’un côté sur l’autre sans trouver moyen de m’étendre, tant mon refuge était resserré. Je pris le parti de m’asseoir sur mes talons, et, comme je manquais d’air, je poussai une des pierres que j’avais amoncelées pour me garantir, et regardai dehors pour me désennuyer.

Quelle fut ma surprise de voir que tout était changé dans la rencluse depuis que la lune s’était levée ! Elle était toute verte, toute herbue, et s’il y avait encore quelques roches éparses, elles n’étaient ni plus grosses ni plus nombreuses qu’un petit troupeau de moutons. Je fus si étonné que je sortis de mon refuge pour toucher la terre et l’herbe avec mes pieds et m’assurer que je n’étais plus dans un éboulement, que je foulais la belle prairie d’autrefois et que ce n’était point un rêve. Je me réjouissais encore plus que je ne m’étonnais, lorsque tout à coup, en me retournant, je vis derrière moi, haut comme une pyramide, le géant, dont la base occupait tout le fond de la rencluse à ma gauche. D’abord il me parut tel qu’autrefois, quand il se dressait au bord de la rencluse d’Yéous, au-dessus de la nôtre ; mais, à mesure que je le regardais, il changeait d’apparence : sa base se rétrécissait comme une gaîne, son corps prenait un air de forme humaine, sa tête se dessinait comme une boule. Il ne lui manquait que des bras, et, quand je l’eus encore mieux regardé, je vis qu’il en avait, seulement ils étaient collés à son corps, et rien de tout cela ne bougeait. C’était une vraie statue, mais si haute que je ne pouvais pas distinguer sa figure.

J’aurais dû avoir peur devant une pareille chose ; eh bien ! expliquez cela comme vous voudrez, je n’eus que de la colère. Mon premier mouvement fut de ramasser une pierre et de la lancer au géant. Je ne le touchai pas. J’en lançai une seconde qui effleura sa cuisse, et une troisième qui l’atteignit en plein ventre et rendit un son comme si elle eût frappé une grosse cloche de métal, en même temps qu’un cri rauque, furieux, sauvage, semblait sortir de sa poitrine, répété par tous les échos de la montagne. Ma colère en augmenta, et je le criblai de toutes les pierres qui m’avaient servi à me renfermer. Devenant à chaque essai plus fort et plus adroit, je l’atteignis enfin au beau milieu du visage ; sa tête tomba aussitôt et vint rouler à mes pieds. Je m’élançai dessus pour tenter encore de la briser avec mon bâton ; mais je fus arrêté par une voix grêle qui partait de cette tête monstrueuse et qui faisait entendre un rire sec comme celui d’un petit vieillard édenté. — Est-ce toi, brute, lui dis-je, qui as cette façon ridicule de rire ou de pleurer ? Je vais bien te faire taire ; attends un peu ! — Et j’allais redoubler mes coups, lorsque la tête disparut et se trouva replacée sur les épaules du géant sans que je pusse voir comment il s’y était pris pour la ramasser. Je devins furieux. Je recommençai à l’attaquer à coups de pierres. Je le touchai au bras gauche ; le bras tomba, mais il se trouva replacé au moment où je touchais et faisais tomber le bras droit. Alors je l’attaquai aux jambes, à ses vilaines jambes collées ensemble, et alors le colosse se rompit à la base et s’étendit de tout son long par terre, brisé en mille pièces : alors aussi je reconnus que j’avais fait la plus grande sottise du monde, car la belle prairie avait de nouveau disparu sous les débris, et les premières lueurs du jour me montrèrent la triste rencluse engloutie et poudreuse, telle que je l’avais trouvée la veille en arrivant.

J’étais si fatigué, si surmené par la rage de ce combat, qui avait duré toute la nuit, que je me laissai tomber là où je me trouvais, et m’endormis aussi profondément que si j’eusse été moi-même changé en pierre. Quand le soleil, déjà haut et chaud, m’éveilla, je pensai que j’avais fait un rêve terrible, et me pris à réfléchir, tout en mangeant un reste de pain et cueillant ces baies noires qu’on appelle chez nous raisins d’ours. Mon rêve, si c’en était un, devait signifier pour moi quelque chose ; mais quelle chose ? Je cherchais et ne trouvais pas. Il n’y en avait qu’une dont je ne pusse pas douter, c’est que le géant pouvait m’apparaître tant qu’il voudrait, je n’avais pas eu, je n’aurais jamais peur de lui. Je le haïssais pour le mal qu’il avait fait à mon père, et je n’avais qu’une idée : me venger de lui et l’humilier autant qu’il me serait possible.

Au grand jour, je m’assurai que toutes choses autour de moi étaient dans l’état où nous les avions laissées huit ans auparavant, que la maison était bien ruinée, hors de service, la prairie bien écrasée par une montagne de rochers, de pierrailles et de sable, et qu’il n’y avait plus aucun moyen de l’utiliser. En outre, les glaces du plateau d’Yéous, qui autrefois ne descendaient pas jusqu’à nous, s’étaient ouvert un passage l’hiver précédent. On en voyait la trace le long du rocher, la chute du géant ayant creusé une large rigole par où elles glissaient sur notre terrain avec la neige, et cette circonstance était une nouvelle cause de dévastation.

Malgré tant de sujets de découragement, une idée fixe me brûlait la tête. Je voulais reconquérir ma propriété et mettre le géant dehors. Comment ? par quels moyens ? je ne m’en doutais pas ; mais je le voulais.

Tout en rêvassant, je ramassais des pierres et je les jetais les unes sur les autres, essayant de déblayer un coin, ne fût-il grand que comme mon corps. Je voulais voir si le sol était ensablé trop profondément pour recouvrer son ancienne fertilité. Je fus surpris de trouver de l’herbe très-épaisse dans les endroits où la pierre ne portait pas à plat. Cette herbe n’était même que trop vigoureuse, car elle pourrissait dans l’humidité, les eaux n’ayant plus d’écoulement et formant partout des flaques ou de petits marécages. La terre étant humide et légère, j’y pus plonger mes mains profondément et m’assurer que c’était toujours de la bonne terre, susceptible de bien produire, si elle pouvait être assainie par des rigoles bien dirigées.

En une heure, je déblayai à peu près un mètre. Je me reposai un instant et repris mon travail avec plus d’ardeur. Vers le soir, je mesurai mon ouvrage, j’avais nettoyé environ six bons mètres de terrain. Il est vrai que c’était à l’endroit le moins épais et dans la pierre menue. — C’est égal, pensai-je, qui sait ce que je pourrais faire avec le temps ?

La faim me pressait : je descendis à la rencluse de Maury, celle qui est au-dessous d’ici et qui est habitée presque toute l’année. Ses cabanes avaient changé de maîtres. Je n’y connaissais plus personne et personne ne m’avait jamais connu ; mais j’avais de l’argent, et, bien que pour me donner le souper et le couvert on ne me demandât rien, je parlai de payer ma dépense. Je tenais à n’être pas à charge, comptant m’installer là pour quelques jours.

Le père Bradât, maître berger des troupeaux de cette rencluse, était un vieux brave homme qui, tout en m’accueillant avec beaucoup de bonté, s’étonna de mon idée, d’autant plus que je me gardais bien de lui en dire le fond. — Tu cherches donc de l’ouvrage chez nous ? me dit-il. Par malheur, mon enfant, j’ai le monde qu’il me faut et ne puis t’employer.

— Je ne cherche pas d’ouvrage pour le moment, lui dis-je, j’en ai ; j’ai aussi quelque argent pour attendre, et, comme je vois que vous me prendriez peut-être pour un vagabond qui veut se cacher dans la montagne avec l’idée de faire ou de cacher quelque sottise, je vais vous dire tout de suite qui je suis. Avez-vous entendu parler de Miquelon ?

— Oui, c’est un nom connu ici, parce que le plateau qui est au-dessous de nous, et qui s’appelait, m’a-t-on dit, la Verderette, a pris le nom de rencluse à Miquelon, depuis l’accident arrivé à ce pauvre homme. Je ne suis ici que depuis quatre ans, on m’a raconté la chose.

— Eh bien ! ce pauvre homme était mon père, et cette pauvre rencluse est ma propriété. J’ai été élevé dans cet endroit-là. Je ne l’avais pas revu depuis l’âge de huit ans, et j’ai un plaisir triste à m’y retrouver. J’y ai passé la nuit dernière et je voudrais y retourner demain, peut-être après-demain encore.

— Si c’est comme cela, dit le vieillard, tu resteras chez moi la semaine et davantage, si tu veux, et je ne recevrai pas de paiement, car je suis ton débiteur.

— Comment ?

— C’est comme cela. J’ai envoyé souvent mes chèvres pâturer dans ta rencluse, et je n’avais pas ce droit-là ; seulement, l’endroit étant abandonné, je pensais ne faire tort à personne en ne laissant pas perdre le peu d’herbe qui y pousse encore ; c’est bien peu ; mais enfin c’est quelque chose, et je me disais que, si quelqu’un venait réclamer, j’étais prêt à lui payer la petite dépense de mes bêtes. Te voilà, c’est pour le mieux ; reste et garde ton argent. Je suis content de m’acquitter.

Je dus accepter. Il me donna place à la soupe et à la paille au milieu de ses gars. J’étais las, je dormis bien, et au petit jour je me mis en route pour ma rencluse, avec du pain et un morceau de lard pour ma journée.

Ce jour-là je ne travaillai que de mon esprit. Je voulais calculer, chose bien impossible, combien il me faudrait d’heures de travail pour déblayer ma rencluse. Si j’avais su, comme je le sais aujourd’hui, mettre des chiffres sur du papier les uns au-dessous des autres, l’entreprise n’eût pas été absolument déraisonnable ; mais je ne savais que les mettre dans ma tête les uns au bout des autres, et j’en eus pour longtemps. Je ne m’y pris pourtant pas trop mal, je mesurai patiemment avec mon bâton la superficie du terrain, et, gravant mes nombres avec la pointe de mon couteau sur une roche tendre, inventant des signes à mon usage pour remplacer les chiffres, par exemple une croix simple pour 100, une croix double pour 200, et ainsi de suite, je parvins dans la journée non à savoir, mais à supposer sans trop d’erreur, combien de mètres je possédais en long et en large. Les jours suivants, il s’agit de calculer combien je mettrais de temps pour faire l’ouvrage facile. Je trouvai deux ans, à cinq mois de travail par an, vu que la neige n’en permet pas davantage. Il s’agissait ensuite d’évaluer là durée du travail difficile, et pour cela il fallait l’entreprendre.

J’empruntai à mon hôte une masse de fer, et j’attaquai les grosses pièces. C’était de la roche calcaire pas trop dure, et je fis ce travail de cantonnier sans m’apercevoir de la fatigue. J’étais heureux et fier de mettre en miettes le gros ventre du géant. Je voulais faire mon mètre dans la journée, je le fis. Alors je me trouvai si las que je ne songeai point à descendre et résolus de passer encore la nuit chez moi, afin d’être tout rendu le lendemain.

J’étais à peine endormi sous mon reste de hangar, que je fus réveillé par le géant, qui cette fois se promenait tranquillement de long en large. Avant de l’examiner, je regardai le sol, et je le vis absolument déblayé et couvert de sa belle verdure. Il faisait encore un peu jour, le couchant était encore un peu rouge, et les neiges du haut montaient toutes roses dans le ciel bleu. Je me mis à observer le monstre, dont le pas ébranlait la terre ; il ne paraissait pas faire attention à moi et je me tins coi pour surprendre ses habitudes. J’étais décidé à ne pas agir follement comme la première fois et à savoir s’il ne lui prendrait pas fantaisie de s’en aller de lui-même, puisque maintenant il avait le pouvoir de marcher. Il devait être ennuyé des coups que je lui avais donnés dans la journée.

En effet, il voulait s’en aller, et il essaya de remonter le plateau d’Yéous ; mais il s’y prenait fort mal : au lieu de faire un détour, il prétendait escalader le plus rapide du rocher et suivre la même route qu’il avait prise autrefois pour descendre. Il n’eut pas fait deux enjambées le long de l’escarpement, qu’il tomba sur ses genoux, le nez par terre, en rugissant et en criant d’une voix formidable : — Personne ne viendra donc m’aider à remonter chez moi ? — En deux sauts, je fus près de lui, et, saisissant son épouvantable main accrochée à une pointe de rocher : — Voyons, lui dis-je, tu sais bien que je suis ton maître ; obéis-moi, prends un autre chemin, et va-t’en !

— Eh bien ! relève-moi, répondit-il, prends-moi sur tes épaules et porte-moi là-haut. — Vous manquez de raison, je ne pourrais pas seulement soulever un de vos doigts ; mais je vous tourmenterai si bien…

— Ne peux-tu me laisser tranquille, petit ? Je me trouve bien ici, j’y reste. Seulement je veux dormir sur le dos ; aide-moi.

Je lui allongeai un coup de pied dans les reins, et, en se retournant, il me montra sa grosse vilaine figure toute couverte d’un lichen blanchâtre. Le voyant ainsi à ma merci, je sentis se rallumer toute la haine que je lui portais, et ne pus résister au désir de lui plonger mon bâton dans la gueule. Il ne parut pas s’en apercevoir ; mais une petite voix imperceptible sortit de cette caverne qui lui servait de bouche, et, prêtant l’oreille, j’entendis que cette voix disait : — Oh ! le méchant garçon qui déchire ma toile et qui a manqué m’écraser !

— Qui es-tu ? dis-je en retirant mon bâton avec précaution et en appliquant mon oreille sur la bouche du géant.

— Je suis la petite araignée des mousses, répondit la voix. Depuis que j’existe, je demeure ici ; je travaille, je file, je chasse ; pourquoi me déranges-tu ?

— Va-t’en filer et chasser ailleurs, ma mie ; le monde est assez grand pour toi.

— Je pourrais t’en dire autant, reprit-elle. Pourquoi tourmenter ce rocher qui m’appartient ? N’y a-t-il pas place ailleurs pour ta personne ?

En ce moment, le géant, que je recommençais à chatouiller avec ma trique, éternua et chassa au loin l’araignée, tandis que, poussé comme par l’ouragan, je dégringolais au bas du rocher.

Quand je fus là, je rentrai en moi-même. Puisque cette petite araignée avait vécu toute sa vie dans la gueule du géant sans s’inquiéter de ses caprices, et qu’elle y eût vécu toujours, si je ne l’eusse dérangée, pourquoi ne m’arrangerais-je pas pour vivre à côté de mon ennemi, sans exiger qu’il allât plus loin ? N’était-il pas fort bien là étendu sur son dos, les pieds appuyés sur les blocs qui avaient été jadis son piédestal, et le corps placé de manière à arrêter la glissade des neiges ? Je remontai vers lui, et me plaçant contre une de ses larges oreilles, car ma voix devait lui sembler aussi faible que m’avait semblé celle de l’araignée : — Tu prétends, lui dis-je, que tu es bien là, et que tu veux y rester ?

— Oui, répondit la formidable voix qui paraissait lui sortir du ventre ; j’y resterai quand tu m’y auras fait mon lit.

— Ah ! vraiment, il faut un lit à monsieur ! repris-je en éclatant de rire, un lit de duvet peut-être ?

— Je me contenterai d’un bon lit de sable ; mais il faut un creux pour ma tête, un creux pour chacun de mes membres, et surtout un grand creux pour mes reins, afin que je puisse dormir sans glisser. Allons, vite, arrange-moi ça, et tâche que je sois bien, sinon je retournerai m’étendre dans ton pré, où, sauf que tu me chatouilles de temps en temps en essayant de me travailler, je ne me trouve point mal.

— Il est de fait, dit une voix humaine à côté de moi, que la chose la plus raisonnable à faire, serait de le mettre là et de l’y asseoir de la bonne manière. Il servirait de digue aux glaces d’en haut, et je ne sache pas d’endroit où il te gênera moins, car de le reporter à son ancienne place, tu n’y peux songer, et de le sortir autrement de ta rencluse, tu n’en as pas le droit.

— Comment ? répliquai-je sans me soucier de savoir qui me parlait de la sorte, je n’en ai pas le droit ? Il a donc le droit, lui, de s’emparer de mon terrain ?

— Il n’avait que le droit du plus fort, reprit la voix ; mais tu ne l’as pas, toi, car la loi est plus forte que l’homme, et si tu te débarrassais de ton ennemi pour le faire rouler chez tes voisins, tu en serais empêché ou puni.

— Et si je le poussais aux abîmes ?

— Il n’y a pas d’abîme qui ne soit la propriété de quelqu’un, et d’ailleurs, au fond de tout abîme, il y a une eau courante qui est la propriété de tout le monde, et que tu n’as pas le droit d’arrêter ou de détourner. Il faut donc que tu gardes ton géant, et puisque ce revers de montagne t’appartient, c’est là qu’il faut le porter pierre à pierre. De cette façon, il te deviendra utile au lieu de te nuire.

J’allais répondre qu’il n’était pas nécessaire de l’y porter, puisqu’il s’y était mis de lui-même, lorsqu’une clarté se fit dans mes yeux, et je reconnus que j’étais assis dans la cabane de mon vieil hôte, devant la cheminée, et que c’était lui qui causait avec moi. — Allons, dit-il, tu parles un peu comme un garçon qui rêverait tout éveillé ; cependant, quoique tu dises drôlement les choses, tu as d’assez bonnes idées. Viens souper, tu es rentré tard, mais je t’ai attendu, et nous causerons encore avant de dormir.

Je ne savais plus où j’en étais, et je me sentais trop honteux pour rien dire. Avais-je rêvé, tout en revenant au gîte, que j’étais aux prises avec le géant, qu’une petite araignée m’avait parlé, que le géant m’avait fait ses conditions, et avais-je eu la sottise de raconter tout cela au père Bradat ? Ou bien toutes ces choses m’étaient-elles arrivées au coucher du soleil, et le géant, qui à coup sûr était magicien, m’avait-il transporté à la cabane Bradat sans que je me fusse aperçu de rien ?

Quand j’eus un peu mangé : — Qu’est-ce que nous disions donc tout à l’heure ? demandai-je au vieux berger.

— Voyons, tu t’endors ? répondit-il ; tu ne t’en souviens déjà plus ? Tu te fatigues trop après ce rocher. Tu es trop jeune pour faire tout seul un si gros ouvrage.

— Combien donc pensez-vous qu’il faudrait de monde pour en venir à bout ?

— Ça dépend du temps que tu voudrais y mettre. En deux saisons, je pense qu’une douzaine de bons ouvriers en viendraient à bout.

— Une douzaine ? Êtes-vous sûr ? Je pensais qu’à moi tout seul…

— Tu rêvais ! Il en faut bien douze, et en beaucoup d’endroits il faudra faire jouer la mine pour faire éclater les grosses roches.

— Faire jouer la mine ? m’écriai-je. Voilà une idée qui me plaît. Oui, oui, lui mettre le feu sous le ventre,… il faudra bien qu’il s’en aille.

— Sans doute, car il ne s’en ira pas tout seul.

— Il s’en ira, vous dis-je ! c’est un paresseux qui ne veut pas s’aider ou un imbécile qui ne sait ce qu’il fait ; mais quand il sentira la poudre…

— C’est un rocher : il se fendra ; mais il faudra tout de même faire une manière de chaussée avec les morceaux, et cela coûtera beaucoup d’argent. Est-ce que tu es riche ?

— J’ai cent francs.

Le père Bradât se prit à rire. — Ce n’est pas assez, dit-il ; il t’en faudrait au moins dix fois autant.

— J’aurai cela un jour.

— Eh bien ! attends ce jour-là !

— Vous pensez donc que ce ne serait pas une folie de vouloir reprendre mon domaine à ce géant ?

— Dame ! la terre est une chose bonne et sainte ; quand on l’a, c’est dommage d’être forcé d’y renoncer. Dieu n’aime pas qu’on l’abandonne tant qu’on peut la disputer à la glace et à la pierre.

— C’est-à-dire aux méchants esprits ! Eh bien ! je la disputerai à ce démon bête et cruel qui a voulu massacrer mon père et qui m’a détruit ma maison. C’est lui qui m’a fait mendiant, errant sur les chemins pendant toute mon enfance, pendant que lui, le brutal, l’idiot, il dormait son lourd sommeil sur notre prairie. Il en sortira, je vous dis ! Je le déteste trop pour le souffrir là, à présent que je commence à être un homme, et quand j’y mangerais ce que j’ai, ce que je dois avoir, quand mon bien ne vaudrait pas ce qu’il me coûtera, tant pis ! Il y a sept ans que je maudis ce géant ; je mettrai, s’il le faut, sept ans à le châtier et à le chasser !

— Tu es un drôle de garçon, dit le vieux berger. Comme tu te montes la tête, toi ! Je ne hais pas cela, j’y vois que tu aimais ton père, que tu as de la fierté et du courage : nous reparlerons de ton idée. Si je pouvais t’aider,… mais je suis trop pauvre et trop vieux.

— Vous pouvez m’aider : vendez-moi votre masse de fer.

— Je te la prête pour rien. Je n’en ai pas besoin. Elle est lourde, laisse-la dans ta rencluse, où personne n’ira la dérober pendant la nuit. On a trop peur du géant.

— On en a peur ? Voilà ce que je ne savais pas ! On sait donc qu’il se relève la nuit et qu’il marche ?

— On le dit ; moi, je ne le crois point. J’ai servi en Afrique et j’ai fait la guerre, c’est te dire qu’habitué à ne point craindre le canon, je ne m’amuse point avoir peur des pierres.

— Mais je n’en ai pas peur non plus, père Bradat ! Je suis bien sûr que ce géant est un diable, et c’est pour cela que je suis décidé à lui faire la guerre, comme vous l’avez faite aux Bédouins.

— Allons, reprit le vieux berger, c’est comme tu voudras. Il se fait tard, il faut dormir.

Le jour suivant, comme je montais à ma rencluse, j’entendis qu’il m’appelait. — Ne va pas si vite ! me dit-il, je veux aller avec toi. Je marche doucement, mais j’arrive tout de même, et je veux voir ce fameux géant. Je ne monte pas souvent là-haut, et n’ai jamais fait grande attention à cette pierraille ; peut-être te donnerai-je un bon avis.

Quand il eut tout examiné : — Il y a, dit-il, dix fois plus d’ouvrage que je ne pensais. Ce n’est pas en deux saisons que dix bons ouvriers pourraient déblayer cela. Il faudrait aussi une quantité de poudre… Si tu veux m’en croire, tu y renonceras ; tu y mangerais tout ce que tu as, et tu ne serais pas payé de tes peines.

— N’avez-vous pas ouï dire pourtant, père Bradât, que l’herbe de ce pâturage était le meilleur échelon de la montagne ? Mon père me l’a tant répété que je le crois.

— Je ne dis pas non. Le peu qui y pousse encore est de première qualité ; mais quand tu auras déblayé, je suppose, il faudra fumer, et pour fumer il faut un troupeau ; il faut même bien vite un fort troupeau, car l’ancien engrais est tout perdu, et c’est un pâturage à recommencer en terre vierge. Si tu es bien riche, si tu as quatre mille francs par exemple…

— Je n’en ai pas la moitié.

— Alors n’entreprends pas cela, ce serait ta ruine. Qu’est-ce que c’est que ces chiffres-là sur le rocher ?

— C’est moi qui les ai inventés pour calculer…

— Ah ! je comprends : Tu ne sais donc pas écrire ?

— Ni lire non plus.

— C’est un malheur. Tu devrais apprendre, ça t’aiderait plus que tous tes coups de masse sur la pierre.

— Je ne dis pas non ! Si vous vouliez m’apprendre… — Je n’en sais pas long ; mais c’est mieux que rien, et quand tu voudras…

Je commençai le soir même en devançant d’une heure ma rentrée à la cabane de Bradat. Le plus grand des gars qui servaient le vieux berger, voyant que j’avais bon vouloir, m’enseigna aussi, et je dois dire que, s’il était moins patient que le vieux, il en savait davantage. C’est comme cela que je commençai à en comprendre assez pour être à même de m’exercer tout seul. J’emportai bientôt un livre avec moi, et en prenant, sur le midi, une heure de repos, j’étudiais avec une grande attention et un entêtement aussi solide que celui qui m’attachait au travail de ma rencluse.

Le père Bradât, voyant que ses prudents conseils n’avaient rien changé à ma résolution, prit son parti de ne plus m’en détourner ; seulement il se moquait un peu de moi quand je me laissais aller à parler du géant comme d’un méchant diable, et cela me rendit plus circonspect. Je n’en parlai plus que comme d’un tas de pierres, sans démordre pour cela de mon idée et de ma haine. Les autres gars pensaient pourtant un peu comme moi, qu’il y avait de l’enchantement dans ces maudites roches. Ils avaient ouï parler, en d’autres pâturages de montagne, de certains éboulements qu’on avait voulu endiguer, mais où le démon défaisait chaque nuit la besogne des ouvriers les plus habiles. Ils venaient quelquefois me voir travailler, car je travaillais avec rage, et ils se hasardaient par amitié pour moi à me donner un coup de main ; pourtant ce n’était pas sans un peu de crainte, et même il y en eut un qui, ayant rêvé du géant, jura qu’il n’y voulait plus toucher. Je n’insistai pas. Je savais bien que, si je leur avais voulu payer du vin le dimanche, ils auraient eu plus de courage ; mais je ne voulais pas les détourner de leur devoir : c’eût été mal payer l’hospitalité que m’accordait le père Bradat.

Je n’en eus pas moins la compagnie de l’un ou de l’autre de temps en temps. Le père Bradat consentait à me garder et à me nourrir moyennant que ses chèvres consommeraient le peu d’herbe qui poussait chez moi, et l’enfant chargé de les conduire s’amusa, pendant que je piochais, à construire, pour se garer de la pluie, une baraque assez solide avec les restes de l’ancienne et beaucoup de pierres et de broussailles qu’il agença très-adroitement. J’eus donc un refuge pour la nuit, et je m’en servis plusieurs fois afin d’avancer mon ouvrage.



IV


Chaque fois que je dormis là, je revis le géant, et chaque fois je le vis plus remuant et plus agité. Il devenait certain pour moi qu’il se sentait tracassé, et qu’il se faisait plus léger et plus désireux de s’en aller ; mais je crois aussi qu’il devenait toujours plus imbécile, car, au lieu d’aller dormir où je lui conseillais d’être, il essayait toute sorte d’installations impossibles. Je tâchais de le raisonner dans son intérêt et dans le mien, lui promettant de le laisser tranquille quand il serait où je voulais le voir. Il ne comprenait rien, ou bien il me répondait de telles grossièretés que j’étais forcé de le battre, et, sitôt battu, il s’effondrait et recommençait à dévaster ma prairie. Voyant qu’il n’y avait pas moyen de causer avec cette brute, j’y renonçai. Je le laissai faire ses lourdes extravagances, qui n’aboutissaient à rien, et bien souvent je m’endormis au bruit sourd de son pas inégal : il devenait de plus en plus boiteux. Je vis bien que le plus sage était de continuer à lui casser les pieds, et qu’il ne s’en irait que par force, en menus morceaux.

J’étais là depuis trois mois. Je devenais fort comme un jeune taureau, et j’apprenais très-vite à lire assez pour comprendre ce que je lisais. Le père Bradat qui ne comprenait pas tous les mots et toutes les idées de ses livres, était surpris de me voir les lui expliquer. C’est que mon père, en ne m’enseignant rien, m’avait appris beaucoup de choses, et il arriva bientôt que les habitants de la cabane me regardèrent comme un savant qui cachait son jeu. Ils ne me détournèrent plus de mon projet, et je résolus d’en hâter l’accomplissement par quelque dépense

Je descendis la vallée de Lesponne, et j’allai aux carrières de marbre de Campan pour embaucher des ouvriers. Je n’en trouvai point. C’était la belle saison où les étrangers occupent toute la population ; on me demandait un prix insensé. Je parvins à me procurer un peu de poudre, et je revins consolé en songeant à la petite fête que j’allais donner à monseigneur Yéous.

Dès le matin suivant, je courus tout préparer après avoir averti mes hôtes de ne pas s’étonner du bruit ; je creusai ma petite mine avec l’instrument que je pus trouver. Je ne m’y pris point mal ; j’avais assez vu opérer ce travail sur les routes de montagne. Le cœur me battait d’une joie cruelle quand j’allumai la mèche ; j’avais mis toute ma poudre, l’explosion fut belle et faillit m’être funeste, j’étais trop fier pour avoir bien pris mes précautions ; mais la gueule du géant éclata jusqu’aux oreilles, car je m’étais attaqué à sa face, et il resta béant avec une si laide grimace que j’en tombai de rire, tout sanglant et blessé que j’étais moi-même. Je n’avais rien de grave, je me relevai vite. — Bois mon sang ! dis-je à mon ennemi en me penchant sur sa hure calcinée. Voilà ! c’est entre nous duel à mort. Tu ne sais pas saigner, toi, mais j’espère que tu souffres comme tu as fait souffrir mon père.

En ce moment, je vis une chose qui me ramena à la pitié. L’explosion avait envoyé au diable une pauvre fourmilière installée dans une oreille du géant. Ce petit monde éperdu ne s’amusait pas à compter ses morts et à fuir ; il remontait avec courage à l’assaut des ruines pour emporter ses larves et les mettre en sûreté ailleurs. — Ma foi, je vous demande pardon, leur dis-je, j’aurais dû vous avertir ; mais je vais vous aider à sauver vos enfants. — Je pris sur ma pelle de bois un gros paquet de cette terre si bien triturée et creusée de logettes et de corridors où reposaient les larves, et je la portai à quelque distance. Je regardai les adroites fourmis qui, après m’avoir suivi, retournaient sans se tromper faire le reste de leur déménagement. Elles s’avertissaient, elles se parlaient certainement, elles s’entr’aidaient. Personne ne paraissait consterné ni découragé. — Petites fourmis, leur dis-je, vous me donnez là une grosse leçon ! Dût mon travail s’écrouler sur moi, je ne l’abandonnerai pas.

Mais j’étais tous seul, moi, et toutes mes idées se portèrent à la résolution d’avoir de l’aide. Je n’avais pas encore donné de mes nouvelles à ma mère, bien que je fusse fort près d’elle. J’avais craint avec raison qu’elle ne me blâmât de perdre mon temps à caresser des chimères au lieu de chercher une place. Je commençai à me tourmenter de l’inquiétude qu’elle devait avoir, et j’allai la trouver.

Elle était inquiète en effet, et me gronda quand elle apprit que je n’avais rien gagné encore ; mais, quand elle sut que j’avais presque appris à lire et que je n’avais presque rien dépensé, elle se calma, forcée de reconnaître que je n’avais point fait le vagabond. Alors je lui ouvris mon cœur, je lui racontai l’emploi de mon temps et lui confiai mes espérances. Elle fut très-surprise et très-émue, mais très-effrayée aussi. Elle me parla comme m’avait parlé le père Bradat et me supplia de ne point risquer mon avoir dans une entreprise si déraisonnable. Pourtant je gagnai ceci sur elle, qu’elle me laissa voir son attachement pour ce coin de terre où elle avait été plus heureuse qu’ailleurs et où elle m’avoua être retournée bien des fois en rêve. Je ne voulus pas me trop obstiner, espérant que peut-être avec le temps je la persuaderais. Je lui promis d’utiliser l’hiver, car je devais quitter les hauteurs très-prochainement, et je lui tins parole. Ma saison finie dans les pierres, je fis présent au père Bradât d’une bonne capuche de laine de Baréges, et à ses gars de divers petits objets achetés à leur intention. Nous nous quittâmes bons amis, avec promesse de nous retrouver l’année suivante, et je m’en allai chercher fortune du côté de Lourdes, dans les carrières et sur les routes. J’avais toujours mon idée, je voulais apprendre à combattre le rocher et à m’en rendre maître le plus vite et le plus adroitement possible. On ne me faisait faire qu’un métier de manœuvre, mais, tout en le faisant, je regardais le travail des ingénieurs et je m’efforcerais de me rendre compte de tout. Je gagnais bien peu de chose au delà de ma nourriture et de mon entretien. Ce surplus, je l’employais à prendre des leçons de calcul, car, pour la lecture, je m’en tirais déjà tout seul avec lenteur et patience ; quant à l’écriture, je m’en faisais une moi-même en copiant. J’employais à tout cela une ou deux heures le soir et presque tout mon dimanche. On me regardait comme un grand bon sujet, raisonnable comme pas un de mon âge ; au fond, j’étais un entêté, rien de plus.

Aussitôt que le printemps eut fondu les neiges, je quittai tout pour courir voir ma mère et acheter une brouette, un pic, de la poudre, une tarière, une masse, tout ce qu’il me fallait enfin pour attaquer mon ennemi de plus belle. J’obtins de ma mère la promesse de me donner cent francs encore quand j’aurais dépensé ce que j’avais en réserve, si mon travail, vérifié, méritait d’être encouragé ; pour se prononcer à cet égard, elle s’engageait à venir le voir dans le courant de la belle saison.

J’avais embauché à Lourdes deux gars de mon âge, qui, m’ayant promis de me rejoindre à Pierrefitte, s’y trouvèrent en effet au jour dit. C’était de bons compagnons, aimant le travail et point vicieux. Tout alla bien au commencement. Ceux-là n’avaient point peur du géant Yéous et ne se gênaient pas pour lui briser les côtes et lui élargir la mâchoire. Nous nous construisîmes une cabane plus grande et plus solide, l’hiver ayant détruit celle que j’avais, et, comme le père Bradât allait toutes les semaines à la provision dans les vallées, nous le chargeâmes d’acheter et de rapporter la nôtre sur son âne.

Tant qu’il s’agit de faire sauter les roches, mes compagnons furent gais ; mais, quand il fallut charger et mener la brouette, l’ennui les prit. Ils étaient de la plaine, la montagne les rendait tristes, et je ne pouvais plus les distraire de l’ennui des soirées et du bruit agaçant des cascades. Ce que je trouvais si beau, ils le trouvaient triste à la longue, et un beau matin je vis que la peur les avait pris. La peur de quoi ? Il ne voulurent pas le dire. J’avais peut-être fait l’imprudence de trop parler par moments de ma haine pour ce rocher, et, bien que je n’eusse rien raconté de ses apparitions nocturnes, auxquelles souvent j’assistais encore en silence pendant que les autres dormaient, peut-être fut-il aperçu ou entendu par l’un d’eux. Quoi qu’il en soit, ils me déclarèrent qu’ils avaient assez de cette solitude, et ils me quittèrent de bonne amitié, mais en cherchant à me décourager.

Ils n’y réussirent pas. Après avoir pour mon compte embauché d’autres compagnons, qui avancèrent encore un peu la besogne, mais sans donner des résultats bien apparents, je fus encore laissé seul, sous le prétexte que j’avais entrepris une folie, et que c’était me rendre service que de m’abandonner.

Pour la première fois, j’eus un accès de découragement. Je ne pus dormir la nuit, et je vis le géant plus entier, plus solide, plus vivant que jamais, assis sur un bloc au milieu d’autres blocs que j’avais réussi à isoler. Au clair de la lune un peu voilée, on eût dit d’un berger gardant un troupeau d’éléphants blancs. J’allai à lui, je parvins à grimper sur ses genoux, et, m’accrochant à sa barbe, je me haussai jusqu’à son visage, que je souffletai de ma masse de fer. — Petit berger, me dit-il avec sa voix rugissante, allez chercher un autre herbage. Celui-ci est à moi pour toujours, — et me montrant les blocs épars, — vous m’avez donné ces brebis, je prétends les nourrir à vos frais jusqu’à la fin des siècles.

— C’est ce que nous verrons, repris-je. Tu crois triompher parce que tu me vois seul ; eh bien ! tu sauras ce que peut faire un homme seul !

Dès le lendemain, je m’attaquai aux blocs avec tant d’emportement que quinze jours après le géant, n’ayant plus une seule brebis, essaya encore de s’en aller, et fit un pas vers la digue où je le voulais parquer.

Ma mère vint me voir un dimanche avec mes sœurs. J’avais déblayé entièrement la place où mon père avait été brisé ; l’herbe, assainie par une rigole, y poussait au mieux, et de belles ancolies bleues se miraient dans le filet d’eau. J’avais planté une croix de bois à l’endroit même de l’accident et j’y avais établi un banc de pierre. Ma mère fut très-touchée de ce soin, elle pria et pleura à cette place, et, regardant ensuite notre petit domaine, dont un bon quart était nettoyé et bien verdoyant, elle m’avoua qu’elle ne s’attendait pas à me voir si avancé ; mais quand, après s’être un peu reposée, elle entra dans la partie plus épaisse du dégât, quand elle vit tout ce qui me restait à faire, elle fut effrayée et me supplia de me contenter de ce qui était fait. — Tu peux, dit-elle, louer ce bout de pâturage à tes voisins d’en bas, à présent qu’il a une petite valeur. Ce sera une mince ressource, mais cela vaudra mieux qu’une folle dépense.

Je ne cédais pas ; ma mère se fâcha un peu et me menaça de ne plus m’avancer d’argent. Maguelonne, qui commençait à être une grande fille, pleura à ma place. Elle prenait mon parti, elle m’approuvait. Elle eût voulu être garçon et avoir la force de m’aider. Rien ne lui semblait plus-beau que les hauteurs ; elle jurait de ne se jamais marier dans une ville. Elle n’avait jamais oublié sa montagne ; c’est là qu’elle rêvait de retourner vivre dès qu’elle en trouverait le moyen. La petite Myrtile ne disait rien, mais elle ouvrait ses yeux bleus et courait comme une gelinotte dans les rochers, ivre d’une joie qu’elle sentait et montrait sans pouvoir l’expliquer.

J’avais préparé un petit goûter de fraises avec la meilleure crème du père Bradat. Nous mangeâmes ensemble sur les ruines de notre maison. Nous étions tous attendris, tristes et joyeux en même temps. Ma mère me quitta sans me rien promettre, mais en m’embrassant beaucoup et sans pouvoir se décider à me blâmer. Je travaillai donc seul jusqu’à la fin de la saison. Plus ma tâche avançait, plus je m’assurais de la difficulté que je trouverais à transporter cette montagne de débris. Je travaillais d’autant plus. Je ne descendais plus aux cabanes qu’un instant le dimanche. Puisque j’avais une espèce de logement, je m’y tenais, et je mettais à profit les soirées pour lire, écrire et compter. J’avais fait, en fouillant les décombres, une découverte précieuse ; j’avais retrouvé intact un vieux coffre qui contenait divers outils, quelques ustensiles de ménage et les livres tout dépareillés de mon père. Je les lus et relus avec un grand plaisir, ne me dépitant pas quand ils me laissaient au milieu d’une aventure, que je continuais à ma fantaisie. Ils étaient pleins d’exploits merveilleux qui me montaient la tête et enflammaient mon courage. Je ne m’ennuyais point seul. J’apprenais à calculer par chiffres l’étendue et la durée de mon travail. Je vis que j’en pourrais venir à bout par moi-même en plusieurs années, et, quoi qu’on pût dire, je m’y acharnai. Le géant était si bien émietté qu’il n’essayait plus de rassembler ses os pour se promener. Il me laissait dormir tranquille, sauf que de temps en temps je l’entendais geindre avec la voix d’un bœuf qui s’ennuie au pâturage. Je lui imposais silence en le menaçant d’employer la poudre. Je savais que c’était ce qu’il détestait le plus. Alors il se taisait, et je voyais bien qu’il était vaincu et se sentait absolument en mon pouvoir.

L’hiver venu, je fis comme l’année précédente, et je gagnai davantage. J’avais déjà dix-sept ans ; j’avais grandi et pris des muscles de première qualité. Malgré mon jeune âge, je fus payé comme un homme fait. Un des messieurs qui conduisaient les travaux me remarqua, prétendit que j’étais plus intelligent, plus persévérant que tous les autres, et me prit en amitié. Il me confia dès lors en toute occasion l’ouvrage qui pouvait le mieux m’instruire, et il me fit faire un bon petit profit en me donnant place dans son logement et à sa table ; cela fit qu’au printemps je n’avais presque rien dépensé. Il s’en allait du pays et désirait m’emmener comme serviteur et compagnon, me promettant de me faire faire mon chemin dans l’emploi ; mais rien ne put me décider à abandonner ma rencluse. J’y retournai aussitôt que la neige me permit d’y poser les pieds.



V


Tout était à peu près cassé. Je n’avais plus que le travail de la brouette. Ce n’était pas le plus dur, mais ce fut le plus ennuyeux. J’y passai toute cette saison-là, et la suivante, et celle d’après encore. Enfin, au bout de cinq années, je vis un beau soir tout le corps dépecé du géant transporté sur le flanc déchiré de la montagne et formant une belle digue capable de retenir les glaces des plus rudes hivers, avec tous les sables qu’elles entraînent, lesquels, en rencontrant un point d’appui, tendaient à s’amonceler et à augmenter la puissance de la digue. Ma prairie, que j’avais drainée à mesure avec des rigoles de pierre, portait toutes ses eaux vers la coulisse du torrent et se passait d’engrais pour être magnifique. Il n’y avait que trop de fleurs ; c’était un vrai jardin. Les chèvres n’y venaient plus, car j’avais replanté, dès la seconde année, tous les hêtres que l’éboulement avait détruits, et mes jeunes sujets étaient déjà forts et bien feuillus. Jour par jour aussi, j’avais arraché les fougères et les autres herbes folles qui m’avaient envahi ; je les avais brûlées, et la cendre avait détruit la mousse. J’en étais à ma dernière brouettée, peut-être la quatre millième, quand je m’arrêtai et la laissai sur place, voulant donner à ma sœur Maguelonne le plaisir de la soulever et de dire qu’elle avait mis la dernière main à mon ouvrage.

Alors je me mis à genoux du côté du soleil pour remercier Dieu du courage qu’il m’avait donné et de la santé qu’il m’avait permis d’avoir pour mener à bonne fin cette tâche, que l’on m’avait dit devoir prendre toute la vie d’un homme. Et je n’avais que vingt et un ans ; j’entrais dans ma majorité, et la tâche était faite ! J’avais devant moi tout mon âge d’homme pour jouir de ma propriété et recueillir le fruit de mon labeur.

Le soleil se couchait dans une gloire de rayons d’or et de nuages pourpres, c’était comme un grand œil divin qui me regardait et me souriait. Les neiges du pic brillaient comme des diamants, la cascade chantait comme un chœur de nymphes ; un petit vent courbait les fleurs, qui semblaient baiser ma terre avec tendresse. Du monstre qui m’avait tant ennuyé, il n’était plus question ; il était pour jamais réduit au silence. Il n’avait plus forme de géant. Déjà en partie couvert de verdure, de mousse et de clématites qui avaient grimpé sur la partie où j’avais cessé de passer, il n’était plus laid ; bientôt on ne le verrait plus du tout.

Je me sentais si heureux que je voulus lui pardonner, et, me tournant vers lui : — À présent, lui dis-je, tu dormiras tous tes jours et toutes tes nuits sans que je te dérange. Le mauvais esprit qui était en toi est vaincu, je lui défends de revenir. Je t’en ai délivré en te forçant à devenir utile à quelque chose ; que la foudre t’épargne et que la neige te soit légère !

Il me sembla entendre passer, le long de l’escarpement, comme un grand soupir de résignation qui se perdit dans les hauteurs. Ce fut la dernière fois que je l’entendis, et je ne l’ai jamais revu autre qu’il n’est maintenant.

Dès le matin, je préparai la petite fête que je voulais donner ; j’allai inviter le père Bradat, qui avait toujours été un bon voisin, un brave ami pour moi, à se rendre chez moi vers midi avec tous ses gars et tous ses animaux, auxquels je voulais donner l’étrenne de mon pré ; puis je courus à Pierrefitte chercher ma mère et mes sœurs.

— Me voici, leur dis-je, j’ai fini, et je n’ai rien dépensé de l’argent que vous me réserviez pour ma majorité. Il me le faudra maintenant pour acheter un troupeau et bâtir une vraie maisonnette ; mais j’entends que tout soit commun entre nous quatre jusqu’au jour où mes sœurs voudront s’établir ; alors nous ferons de toutes choses des parts égales. En attendant, venez ; j’ai là une cariole et un cheval pour vous conduire jusqu’au pied de la montagne, avec quelques provisions pour le déjeuner. Je veux que vous plantiez le bouquet sur la rencluse à Miquelon.

Quand elles entrèrent dans notre petit vallon, elles crurent rêver ; la cantine était dressée et envoyait dans les airs son long filet de fumée bleue. Le père Bradat, aidé de quelques femmes et filles des environs que j’avais requises en passant, préparaient le repas, les perdrix de montagne, que vous appelez lagopèdes et qui sont toutes blanches l’hiver, les coqs de bruyère et les fromages de crème. J’apportais le vin, le sucre, le café et le pain tendre. Le troupeau de Bradat était épars sur mon herbage et l’attaquait à belles dents comme pour prouver qu’il était bon. Les gars mettaient la table et dressaient les siéges avec des billes de sapin et des planches à peine équarries ; mais tout cela, couvert de feuillages et de fleurs, avait un air de fête. Le bouquet de rhododendrons et d’œillets sauvages était pendu à une corde pour être hissé par ma mère à une perche. Quant à moi, j’eus aussi la surprise d’une musique à laquelle je n’avais point songé. Le père Bradat avait convié un de ses amis, joueur de tympanon, à venir nous faire danser. Après le déjeuner, nous eûmes le bal, mes sœurs s’en donnèrent à plein cœur et à pleines jambes. Ma pauvre mère pleura de joie en hissant le bouquet, Maguelonne se couvrit de gloire en enlevant lestement la dernière brouettée et en la jetant sur le tas. Tout le monde fut gai, par conséquent amical et bon. Personne ne se grisa, bien que je n’eusse point épargné le vin. Nos montagnards sont sobres et polis, vous le savez.

Le soir venu, je reconduisis ma famille ; ma mère me bénit et me remit l’argent pour bâtir la maison que vous voyez et acheter le bétail. Elle consentait à vivre l’été avec moi à la rencluse ; mes sœurs s’en faisaient une fête et une joie.

L’année suivante, au moment où nous étions prêts à nous installer, nous eûmes une grande inquiétude. Ma mère fut malade, et nous crûmes la perdre ; mais dès qu’elle fut hors de danger, elle se fit transporter dans notre montagne, où le bon air l’eut bientôt guérie. Si vous ne la voyez point aujourd’hui avec nous, c’est que la brave femme, qui ne se trouve pas assez occupée ici et qui veut toujours gagner de l’argent pour nous, est à Cauterets, où elle blanchit et repasse les jupes et les affiquets des belles baigneuses, sans parler des fines chemises des beaux messieurs. On la demande partout parce qu’elle est bonne ouvrière et très-aimable. Quant à nous, vous voyez, nous sommes bien ici, et c’est toujours un regret quand nous y finissons notre saison d’été, c’est toujours avec plaisir que nous y refaisons notre installation aux premiers beaux jours. La chasse est bonne, le gibier ne manque pas. Monseigneur l’ours, quand il s’aventure de notre côté, est bien reçu au garde-manger. Les loups nous ont un peu tourmentés au commencement ; mais ils ont eu leur compte et se le tiennent pour dit. Notre rencluse est redevenue meilleure qu’elle n’avait jamais été. J’ai fait de bonnes affaires avec mes vaches grasses, que je vais vendre en pays de plaine chaque automne pour en racheter de maigres au printemps, si bien que j’ai pu doubler mon terrain en achetant le morceau d’à côté. Il était à l’abandon, je ne l’ai pas payé cher. À présent il vaut autant que l’autre, et l’an qui vient je doublerai mon troupeau, c’est-à-dire mon capital de roulement.

Voilà mon histoire, mon cher hôte, dit Miquelon en terminant. Si elle vous a ennuyé, je vous en demande pardon. J’ai été un peu intimidé, d’abord par la crainte de n’être pas pris au sérieux, et ensuite par le sérieux avec lequel vous m’écoutiez.

— Mon cher Miquel, lui répondis-je, savez-vous à quoi je songeais en supputant dans mon esprit le nombre de vos coups de masse et de vos brouettées de pierres ? D’abord je regrettais qu’un homme de votre valeur n’eût pas été appelé par la destinée à exercer sa persévérante volonté sur un plus vaste champ d’action, — et puis je me suis dit que, quel que fût le théâtre, nous étions tous des casseurs de pierres, plus ou moins forts et patients. L’homme capable de reconquérir son domaine comme vous l’avez fait n’est pas ordinaire, et ce qui me frappe le plus en ceci, ce n’est pas seulement cette obstination du paysan, qui est pourtant digne de respect, c’est que vous avez été mû par un sentiment plus élevé que l’intérêt, l’amour filial et la lutte pour la fécondité de la terre, envisagée comme un devoir humain.

— Bien, merci ! reprit Miquelon. Il y a eu cela ; pourtant il y avait aussi quelque chose que vous devez blâmer, la croyance aux mauvais esprits dans la nature.

— Oh ! ceci, vous n’y croyez plus, je le vois bien.

— À la bonne heure ! vous me comprenez. J’étais un enfant nourri de rêveries et sujet aux hallucinations… Et puis je ne comprenais pas le fin mot des croyances. J’ai lu depuis, j’ai vu qu’il n’y avait qu’un Dieu, et que Zeus ou Jupiter n’était qu’un de ses prénoms. Celui qui a mis la foudre dans les nuées n’en veut pas au rocher qu’il frappe, et le rocher qui s’écroule n’en veut pas au pauvre homme qu’il broie. Aussi… vous verrez demain, sur le haut de ma digue, où la terre s’est amoncelée et amendée, que j’ai planté comme un petit bois sacré d’androsèmes et de daphnés sauvages en signe de respect pour les lois de la nature, dont les anciens dieux étaient les symboles.

Je passai une très-bonne nuit sous le toit de Miquelon, et je n’attendis pas le lever du soleil pour aller visiter la rencluse. Miquelon était déjà dans son étable : mais, devinant que j’avais plaisir à être un peu seul, il eut la discrétion de me laisser errer à ma guise. Je trouvai de beaux échantillons de plantes, des anémones à fleurs de narcisse, des primevères visqueuses, des saxifrages de diverses espèces rares et charmantes ; mais j’examinai surtout le géant, ce monument qu’il eût fallu dédier à la divinité qui fait d’incontestables miracles pour l’homme, la patience ! J’y fis une récolte de mousses très-précieuse ; j’y contemplai les savants travaux des fourmis et la chasse habile et persévérante de la petite araignée. J’aurais bien souhaité entendre un peu le râle du géant par curiosité ; mais je n’entendis que la voix harmonieuse et fraîche d’une charmante cascade qui tombait tout près de là, et dont l’eau, bien dirigée par les soins de Miquelon, caressait la prairie en chantant un allegro très-gai,

Miquelon me fit faire encore un bon repas et me remit dans mon chemin par d’agréables sentiers. Il ne voulut accepter pour remercîment de son hospitalité que des graines de fleurs sauvages recueillies par moi sur d’autres montagnes. Quand je lui appris qu’un des plaisirs du botaniste était de semer en divers endroits les plantes belles et rares pour en conserver l’espèce, en vue des recherches des autres botanistes, il me parut touché et frappé de cette idée, et se promit de suivre désormais mon exemple dans ses courses. Il avait, comme tous les montagnards en contact avec les amateurs et les touristes, quelques notions d’histoire naturelle. Il voulut me conduire à sa maison de Pierrefitte pour me donner des échantillons de plantes et de minéraux, de belles cristallisations enlevées sur le géant même, des renoncules glacialis et des ramondies superbes cueillies près des glaciers. — N’est-ce pas, me disait-il, que nos montagnes sont le paradis des botanistes ? Vous y avez à la fois les fleurs et les fruits de toutes les saisons. Au fond des vallées, c’est l’été et l’automne ; vous montez à mi-côte, vous trouvez le printemps ; plus haut encore, et vous reculez dans la floraison que vous ne trouveriez ailleurs qu’aux premiers jours de mars. Ainsi vous pouvez récolter dans la même journée les orchis des premiers beaux jours, et ceux de l’arrière-saison. C’est la même chose pour tout, pour l’air et la lumière. Vous avez en un jour, à mesure que vous montez, l’éclat du soleil sur les lacs, la brume d’automne sur les hautes prairies, et la majesté des hivers sur les cimes. Comment pourrait-on s’ennuyer de la vue des plus belles choses ainsi rassemblées ? Une pareille richesse vaut bien d’être achetée par sept mois d’exil dans la plaine. C’est pourquoi nous aimons tant notre montagne et lui pardonnons de nous chasser tous les ans. Nous comprenons qu’elle appartient à quelque chose qui est plus que nous, et qu’il faut nous contenter des beaux sourires qu’elle nous fait quand nous y rentrons.

Miquelon voulut encore m’héberger et me servir à Pierrefitte. J’étais honteux d’être ainsi comblé par un homme pour qui j’avais fait si peu. — Souvenez-vous, me dit-il quand nous nous séparâmes, que vous avez dit jadis devant moi à mon père : « Il ne faut pas que cet enfant mendie plus longtemps ; il a dans les yeux quelque chose qui promet mieux que cela. » J’ai recueilli votre parole, et qui sait si je ne vous dois pas d’avoir voulu être un homme ?


Nohant, mars 1873.



FIN