Aller au contenu

Correspondance de Voltaire/1750/Lettre 2087

La bibliothèque libre.
Correspondance de Voltaire/1750
Correspondance : année 1750, Texte établi par Condorcet, GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 37 (p. 127-128).

2087. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE[1].
Potsdam, 24 mai.

Pour une brillante beauté
Qui tentait son désir lubrique,
Jupiter avec dignité
Sut faire l’amant magnifique.
L’or plut, et son pouvoir magique
De cette amante trop pudique
Fléchit l’austère cruauté.

Ah ! si, dans sa gloire éternelle,
Ce dieu si galant s’attendrit
Sur les appas d’une mortelle
Stupide, sans talent, mais belle.
Qu’aurait-il fait pour votre esprit ?

Pour rendre son ciel plus aimable,
Près d’Apollon, près de Bacchus,

Il vous aurait mis à sa table,
Pour moitié vous donnant Vénus.
Son fils, enfant plein de malice,
Bandant son arc, riant de plus,
Vous aurait blessé par caprice :
Car dans ce séjour de délice.
L’amour n’est jamais de refus.

Hébé vous eût offert un verre
Rempli du plus exquis nectar ;
Mais vous le connaissez. Voltaire,
Vous en avez bu votre part :
C’était le lait de votre mère.

Voilà comme le roi des dieux
Vous aurait traité dans les cieux.
Pour moi qui n’ai point l’honneur d’être
L’image de ce dieu puissant.
Je veux dans ce séjour champêtre
Vous en procurer tout autant ;
Je veux imiter cette pluie
Que sur Danaé son galant
Répandit très-abondamment :
Car de votre puissant génie
Je me suis déclaré l’amant.

Mais, comme le sieur Mettra pourrait réprouver une lettre de change en vers, j’en fais expédier une en bonne forme par son correspondant, qui vaudra mieux que mon bavardage. Vous êtes comme Horace, vous aimez à réunir l’utile à l’agréable[2] : pour moi, je crois qu’on ne saurait assez payer le plaisir, et je compte d’avoir fait un très-bon marché avec le sieur Mettra. Je payerai le marc d’esprit à proportion que le change hausse. Il en faut dans la société ; je l’aime ; et l’on n’en saurait trouver davantage que dans la boutique de Mettra.

Je vous avertis que je pars pour la Prusse, que je ne serai de retour ici que le 22 de juin, et que vous me ferez grand plaisir d’être ici vers ce temps. Vous y serez reçu comme le Virgile de ce siècle ; et le gentilhomme ordinaire de Louis XV cédera, s’il lui plaît, le pas au grand poëte. Adieu ; les coursiers rapides d’Achille puissent-ils vous conduire[3], les chemins montueux s’aplanir devant vous ! puissent les auberges d’Allemagne se transformer en palais pour vous recevoir ! les vents d’Éole puissent-ils se renfermer dans les outres d’Ulysse, le pluvieux Orion disparaître, et nos nymphes potagères se changer en déesses, pour que votre voyage et votre réception soient dignes de l’auteur de la Henriade !

Fédéric.
  1. Cette lettre a été imprimée pour la première fois dans le Magasin encyclopédique rédigé par Millin, Paris, 1799, tome Ier, page 103. Elle a été depuis réimprimée dans d’autres éditions avec quelques changements dans les vers.
  2. Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.

    (Hor., de Art. poet., v. 343.)
  3. Ce vœu de Frédéric ne fut pas exaucé ; voyez le commencement de [[Correspondance de Voltaire/1750/Lettre 2104 |la lettre du 24 juillet 1750, à d’Argental]].