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Correspondance de Voltaire/1751/Lettre 2301

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Correspondance de Voltaire/1751
Correspondance : année 1751, Texte établi par Condorcet, GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 37 (p. 337-338).
2301. — À MADAME DENIS.
À Potsdam, le 29 octobre.

Vous êtes de mon avis ; cela me fait croire que j’ai raison ; sans cela je n’en croirais rien. Nous nous sommes entendus de bien loin. Je me conseillais tout ce que vous me conseillez ; mais vraiment, je dois plus que jamais admirer votre savoir-faire ; vous triomphez des cabales, et même des dévots ; vous faites jouer la religion mahométane. Il n’appartenait assurément qu’aux musulmans de se plaindre, car j’ai fait Mahomet un peu plus méchant qu’il n’était ; aussi milord Maréchal me mande-t-il que sa jeune Turque, qu’il a menée à Mahomet, a été très-scandalisée. Elle prétend que je lui avais dit beaucoup de bien de son prophète, à Berlin. Cela peut être ; il faut être poli. Comment ne pas louer Mahomet devant les femmes, qui sont notre récompense dans son paradis ?

Je me flatte que vous vous donnerez bien de garde de passer sitôt de la Mecque à Rome. Laissons dormir quelque temps Cicéron, et prions Dieu qu’il n’endorme point son monde.

Ma chère plénipotentiaire, j’ai bien peur que mes lettres ne passent pas longtemps par milord Tyrconnell. Il s’est avisé de se rompre un gros vaisseau dans la poitrine. C’est la plus large et la plus forte poitrine du monde, mais l’ennemi est dans la place, et il y a tout à craindre.

Je rêve toujours à l’ècorce d’orange[1] ; je tâche de n’en rien croire, mais j’ai peur d’être comme les cocus, qui s’efforcent à penser que leurs femmes sont très-fidèles. Les pauvres gens sentent au fond de leur cœur quelque chose qui les avertit de leur désastre.

Ce dont je suis très-sûr, c’est que mon gracieux maître m’a honoré d’un bon coup de dent, dans les mémoires[2] qu’il a faits de son règne, depuis 1740. Il y a, dans ses poésies, quelques épigrammes contre l’empereur et contre le roi de Pologne. À la bonne heure ; qu’un roi fasse des épigrammes contre les rois, cela peut même aller jusqu’aux ministres ; mais il ne devrait pas grêler sur le persil.

Figurez-vous que Sa Majesté, dans ses goguettes, a affublé son secrétaire Darget d’un bon nombre de traits dont le secrétaire est très-scandalisé. Il lui fait jouer un plaisant rôle dans son poëme du Palladium, et le poëme est imprimé. Il y en a, à la vérité, peu d’exemplaires.

Que voulez-vous que je vous dise ? Il faut se consoler, s’il est vrai que les grands aiment les petits, dont ils se moquent ; mais aussi, s’ils s’en moquent et ne les aiment point, que faire ? Se moquer d’eux à son tour tout doucement, et les quitter de même. Il me faudra un peu de temps pour retirer les fonds que j’avais fait venir dans ce pays-ci. Ce temps sera consacré à la patience et au travail ; le reste de ma vie doit vous l’être.

Je suis très-aise du retour du frère Isaac d’Argens. Il a d’abord été un peu ébouriffé, mais il s’est remis au ton de l’orchestre. Je l’ai rapatrié avec Algarotti. Nous vivons comme frères ; ils viennent dans ma chambre, dont je ne sors guère ; de là nous allons souper chez le roi, et quelquefois assez gaiement. Celui qui tombait du haut d’un clocher, et qui, se trouvant fort mollement dans l’air, disait : Bon, pourvu que cela dure, me ressemblait assez.

Bonsoir, ma très-chère plénipotentiaire ; j’ai grande envie de tomber à Paris, dans ma maison.

  1. Voyez le troisième alinéa de la lettre 2277.
  2. Intitulés Histoire de mon temps.