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Correspondance de Voltaire/1764/Lettre 5705

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Correspondance : année 1764GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 43 (p. 268).

5705. — À M. DAMILAVILLE.
6 juillet.

Mon cher frère, je ne perds pas le peu de temps qui me reste à vivre. Je me doute bien de ce que frère Cramer vous montrera : mais je ne crois pas que cet ouvrage doive jamais être vendu avec privilège. Je vous demande en grâce de confondre tout barbare et tout faux frère qui pourrait me soupçonner d’avoir mis la main à ce saint œuvre[1]. Je veux le bien de l’Église, mais je renonce de tout mon cœur au martyre et à la gloire éternelle. Sachez que Dieu bénit notre église naissante : trois cents Meslier, distribués dans une province, ont opéré beaucoup de conversions. Ah ! si j’étais secondé ! mais les frères sont tièdes, les frères ne sont point rassemblés : ce malheureux Rousseau n’est fidèle qu’à son caprice et à son amour-propre. C’était assurément l’homme le plus capable de rendre de grands services ; mais Dieu l’a abandonné. Son Vicaîre savoyard pouvait faire du bien ; mais cela est noyé dans un roman absurde qu’on ne peut lire. Enfin ce malheureux s’est rendu indigne de la bonne cause. J’ai été très-fâché de l’excès de folie qui l’a porté à imprimer que je le persécutais[2] ; il est bien triste qu’un homme qui a passé quelque temps pour notre frère fasse accroire qu’un de nous le persécute. Mais que voulez-vous ? Ce pauvre homme, m’ayant offensé, s’est imaginé que je m’étais vengé. Il ne connaît pas les véritables frères. Une des faiblesses de ce pauvre fou est de mentir impudemment. Il se vante qu’on a voulu l’engager à écrire contre les jésuites : quelle pitié ! les parlements avaient bien besoin de Jean-Jacques ! Ils ont écrit eux-mêmes, et assurément mieux que lui.

Je vous embrasse pieusement, mon cher frère. Écr. l’inf…

  1. Ibid.
  2. Voyez la note, page 256.