Correspondance de Voltaire/1767/Lettre 7002

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Correspondance : année 1767GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 45 (p. 364-365).
7002. — À M. D’ALEMBERT.
4 septembre.

Mon cher philosophe, voici une occasion d’exercer votre philosophie. Vous connaissez très-bien les théologiens de Genève, pédants, sots, de mauvaise foi, et, Dieu merci, sans crédit, comme tout animal sacerdotal devrait l’être ; mais vous ne connaissez pas les libraires. L’ami Cramer avait donné à un nommé Chirol le livre de mathématiques à imprimer avec les planches corrigées. Ce Chirol est le même qui avait fait la première édition, et qui a refusé de faire la seconde. Je lui demande, depuis près de quinze jours, qu’il rende au moins l’exemplaire qu’on lui a confié en dernier lieu. Il dit qu’il ne l’a point reçu. Cramer dit qu’il le lui a donné, et je n’ai pas encore pu juger qui des deux se trompe ou me trompe. Il y a mille lieues de chez moi à Genève, et davantage, puisque toute communication est interrompue. Chirol est un pauvre diable qui n’a pas même encore pu payer le prix de la première édition, mais qui le payera.

Gabriel Cramer donne de grands soupers dans le petit castel de Tournay, que je lui ai abandonné. C’est un homme d’ailleurs fort galant, qui ne me paraît pas faire une extrême attention aux livres qu’on lui confie : voilà l’état des choses. Je suivrai cette affaire, car je suis exact, et il s’agit de mathématiques. On dit qu’on vous a prêché Louis IX et non pas saint Louis, qu’on s’est fort moqué des croisades et du pape : le prédicateur[1] ne sera pas archevêque de Paris, mais il doit être de l’Académie. On parle d’une drôle de Théologie portative ; je ne l’ai point encore. J’espère que bientôt tous ces marauds de théologiens seront si ridicules qu’ils ne pourront nuire. Notre impératrice russe les mène grand train. Leur dernier jour approche en Pologne : il est tout arrivé en Prusse et dans l’Allemagne septentrionale. Les maisons d’Autriche et de Bavière sont les seules qui soutiennent encore ces cuistres-là ; cependant on commence à s’éclairer à Vienne même. Pardieu, le temps de la raison est venu. Ô nature ! grâces immortelles vous en soient rendues !

Mon cher philosophe, rendez tous ces pédants-là aussi énormément ridicules que vous le pouvez dans vos conversations avec les honnêtes gens : car cela est impossible à Paris par la voie de la typographie ; mais un bon mot vaut bien un beau livre. Foudroyez-moi ces marauds-là, je vous en prie.

Répandez sur eux le sel dont il a plu à Dieu de favoriser votre conversation. Faites qu’on les montre au doigt quand ils passeront dans la rue ; et quand vous les aurez bien écorchés, bien salés, marchez-leur sur le ventre en passant, cela est fort amusant. Il paraît un ouvrage de feu milord Bolingbroke[2] qui est curieux. Julien l’Apostat n’y fit œuvre. Bonsoir, vous dis-je ; je vous aime, je vous estime et je vous révère autant que je hais les b… dont j’ai eu l’honneur de vous parler.

  1. Alexandre-Joseph Bassinet, né en 1734, mort le 16 novembre 1813 ; son Panégyrique de saint Louis a été imprimé en 1767, in-8°.
  2. Examen important de milord Bolingbroke ; voyez tome XXVI, page 195.