De l’assujettissement des femmes

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De l’assujettissement des femmes
Traduit par Émile Cazelles


Sommaire

[modifier] Chapitre I

Je me propose, dans cet essai, d'expliquer aussi clairement que possible les raisons sur lesquelles repose une opinion que j'ai embrassée dès que mes premières convictions sur les questions sociales et politiques se sont formées, et qui, bien loin de s'affaiblir et de se modifier par la réflexion et l'expérience de la vie, n'en est devenue que plus forte. Je crois que les relations sociales des deux sexes, qui subordonnent un sexe à l'autre au nom de la loi, sont mauvaises en elles-mêmes et forment aujourd'hui l'un des principaux obstacles qui s'opposent au progrès de l'humanité ; je crois qu'elles doivent faire place à une égalité parfaite, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, comme sans incapacité pour l'autre. Voilà ce que je me propose de démontrer, quelque difficile que cela paraisse. On aurait tort de supposer que la difficulté que j'ai à surmonter tient à l'insuffisance ou à l'obscurité des raisons sur lesquelles repose ma conviction : cette difficulté n'est pas autre que celle que doit affronter tout homme qui engage la lutte contre un sentiment général et puissant.

Tant qu'une opinion est implantée sur les sentiments, elle défie les arguments les plus décisifs ; elle en tire de la force au lieu d'en être affaiblie : si elle n'était que le résultat du raisonnement, le raisonnement une bonne fois réfuté, les fondements de la conviction seraient ébranlés ; mais, quand une opinion n'a d'autre base que le sentiment, plus elle sort maltraitée d'un débat, plus les hommes qui l'adoptent sont persuadés que leur sentiment doit reposer sur quelque raison restée hors d'atteinte. Tant que le sentiment subsiste, il n'est jamais à court de théories ; il a bientôt réparé les brèches de ses retranchements. Or, nos sentiments sur l'inégalité des sexes sont pour bien des causes les plus vivaces et les plus enracinés de tous ceux qui entourent et protègent les coutumes et les institutions du passé. Il ne faut donc pas s'étonner qu'ils soient les plus fermes de tous, qu'ils aient le mieux résisté à la grande révolution intellectuelle et sociale des temps modernes, il ne faut pas croire non plus que les institutions le plus longtemps respectées soient moins barbares que celles qu'on a détruites.

C'est toujours une lourde tâche que d'attaquer une opinion à peu près universelle. A moins d'un très grand bonheur ou d'un talent exceptionnel, on n'arrive pas même à se faire écouter. On a plus de peine à trouver un tribunal qu'on n'en aurait ailleurs à obtenir un jugement favorable. Parvient-on à arracher un moment d'attention, il faut, pour le payer, subir des conditions inouïes. Partout la charge de faire la preuve incombe à celui qui affirme. Quand un individu est accusé de meurtre, c'est à l'accusateur de fournir les preuves de la culpabilité de l'accusé, non à celui-ci de démontrer son innocence. Dans une contestation sur la réalité d'un événement historique qui intéresse médiocrement les sentiments de la plupart des hommes, la guerre de Troie par exemple, ceux qui soutiennent la réalité de l'événement sont tenus de produire leurs preuves avant leurs adversaires, et ceux-ci ne sont jamais astreints qu'à démontrer la nullité des témoignages allégués. Dans les questions d'administration, on admet que le fardeau de la preuve doit être supporté par les adversaires de la liberté, par les partisans des mesures restrictives ou prohibitives, qu'il s'agisse d'apporter une restriction à la liberté, qu'il s'agisse de frapper d'une incapacité ou d'une inégalité de droits une personne ou une classe de personnes. La présomption a priori est en faveur de la liberté et de l'égalité ; les seules restrictions légitimes sont celles que réclame le bien général ; la loi ne doit faite aucune exception, elle doit à tous le même traitement, à moins que des raisons de justice ou de politique n'exigent que l'on fasse une différence entre les personnes. Pourtant ceux qui soutiennent l'opinion que je défends ici n'ont à se prévaloir d'aucune de ces règles. Quant aux autres, qui prétendent que l'homme a droit au commandement, et que la femme est naturellement soumise à l'obligation d'obéir ; que l'homme a, pour exercer le gouvernement, des qualités que la femme ne possède pas, je perdrais mon temps à leur dire qu'ils doivent être tenus de prouver leur opinion sous peine de la voir rejeter. Il ne me servirait de rien de leur représenter qu'en refusant aux femmes la liberté ou les droits dont les hommes doivent jouir, ils se rendent doublement suspects d'attenter à la liberté et de se déclarer en faveur de l'inégalité, et qu'en conséquence ils ont à fournir des preuves palpables de leur opinion, ou à passer condamnation. Dans tout autre débat, il en serait ainsi ; mais, dans celui-ci, c'est autre chose. Si je veux faire quelque impression, je dois non seulement répondre à tout ce qu'ont pu dire ceux qui soutiennent l'opinion contraire, mais encore imaginer et réfuter tout ce qu'ils pourraient dire, trouver pour eux des raisons et les détruire et puis, quand tous leurs arguments sont réfutés, je n'ai pas fini ; somme de démontrer mon opinion par des preuves positives irréfutables. Bien plus, eussé-je rempli cette tâche, et rangé en bataille en face de mes adversaires une armée d'arguments péremptoires ; eussé-je couché par terre jusqu'au dernier de leurs arguments, je serais encore censé n'avoir rien fait ; car une cause qui s'appuie d'une part sur un usage universel, et de l'autre sur des sentiments d'une puissance extraordinaire, aura en sa faveur une présomption bien supérieure à l'espèce de conviction qu'un appel à la raison peut produire dans les intelligences, à l'exception des plus hautes.

Si je rappelle ces difficultés, ce n'est pas pour m'en plaindre, cela ne servirait de rien ; elles se dressent sur le chemin de tous ceux qui attaquent des sentiments et des habitudes par un appel à la raison. Les esprits de la plupart des hommes ont besoin d'être plus cultivés qu'ils ne l'ont jamais été, pour qu'on puisse leur demander de s'en rapporter à leur propre raison et d'abandonner des règles puisées avec le sang, sur lesquelles repose une bonne partie de l'ordre actuel du monde, à la sommation du premier raisonnement auquel ils ne pourront résister par la logique. Je ne leur reproche pas de n'avoir pas assez de foi au raisonnement, mais d'en avoir trop à la coutume et au sentiment général. C'est un des préjugés qui caractérisent la réaction du dix-neuvième siècle contre le dix-huitième que d'accorder aux éléments non rationnels de la nature humaine l'infaillibilité que le dix-huitième attribuait, dit-on, aux éléments rationnels. Au lieu de l'apothéose de la raison, nous faisons celle de l'instinct ; et nous appelons instinct tout ce que nous ne pouvons établir sur une base rationnelle. Cette idolâtrie, infiniment plus triste que l'autre, de toutes les superstitions de notre temps la plus dangereuse et l'appui de toutes, subsistera tant qu'une saine psychologie ne l'aura pas renversée, en montrant la véritable origine de la plupart des sentiments que nous révérons sous le nom d'intentions de la nature et de dispensations de Dieu. Mais, pour la question qui m'occupe, je veux bien accepter les conditions défavorables que le préjugé m'impose. Je consens à ce que la coutume établie et le sentiment général soient considérés comme des raisons sans réplique, si je ne fais pas voir que, dans cette matière, la coutume et le sentiment ont tiré de tout temps leur existence non de leur justesse, mais de causes différentes, et qu'ils sortent de la pire, non de la meilleure partie de l'homme. Je passe condamnation si je ne prouve pas que mon jugement a été gagné. Mes concessions ne sont pas aussi grandes qu'elles le paraissent ; cette démonstration est la partie la plus facile de ma tâche.

Quand une coutume est générale, il y a souvent de fortes présomptions pour croire qu'elle tend, ou au moins qu'elle a tendu jadis à des fins louables. Telles sont les coutumes qui ont été adoptées d'abord, ou qui se sont conservées par la suite, parce qu'elles étaient un sûr moyen d'atteindre des fins louables, et le résultat incontesté de l'expérience. Si l'autorité de l'homme au moment de son établissement a été le résultat d'une comparaison consciencieuse des divers moyens de constituer la société ; si c'est après l'essai des divers modes d'organisation sociale, le gouvernement de l'homme par la femme, l'égalité des sexes, ou bien telle ou telle forme mixte qu'on ait pu imaginer, et seulement après, qu'on a décidé sur le témoignage de l'expérience que la forme de gouvernement qui conduit le plus sûrement au bonheur des deux sexes est celle qui soumet absolument la femme à l'homme, ne lui laisse aucune part dans les affaires publiques, et l'astreint, dans la vie privée, au nom de la loi, à obéir à l'homme auquel elle a uni sa destinée ; si les choses se sont passées ainsi, il faut voir dans l'adoption générale de cette forme de société la preuve qu'au moment où elle fut mise en pratique elle était la meilleure. Mais on peut penser aussi que les considérations, qui militaient alors en sa faveur, ont cessé d'exister comme tant d'autres faits sociaux primitifs de la plus grande importance. Or, c'est tout le contraire qui est arrivé. D'abord, l'opinion favorable au système actuel, qui subordonne le sexe faible au sexe fort, ne repose que sur la théorie ; on n'en a jamais essayé d'autre, et l'on ne peut prétendre que l'expérience, ce qu'on regarde généralement comme l'opposé de la théorie, ait prononcé. Ensuite, l'adoption du régime de l'inégalité n'a jamais été le résultat de la délibération, de la pensée libre, d'une théorie sociale, ou d'une connaissance quelconque des moyens d'assurer le bonheur de l'humanité ou d'établir dans la société le bon ordre. Ce régime vient de ce que, dès les premiers jours de la société humaine, la femme s'est trouvée livrée en esclave à l'homme, qui avait intérêt à la posséder et auquel elle ne pouvait résister à cause de l'infériorité de sa force musculaire. Les lois et les systèmes sociaux commencent toujours par reconnaître les rapports qui existent déjà entre les personnes. Ce qui n'était d'abord qu'un fait brutal devient un droit légal, garanti pat la société, appuyé et protégé par les forces sociales substituées aux compétitions sans ordre et sans frein de la force physique. Les individus qui d'abord étaient contraints à l'obéissance par la force, y sont plus tard tenus au nom de la loi. L'esclavage, qui n'était au début qu'une affaire de force entre le maître et l'esclave, devint une institution légale ; les esclaves furent compris dans le pacte social par lequel les maîtres s'engageaient à se protéger et à se garantir mutuellement leur propriété particulière par l'emploi de leur force collective. Dans les premiers temps historiques, la grande majorité du sexe masculin était esclave comme la totalité du sexe féminin. Il s'est écoulé bien des siècles, et des siècles illustrés par une brillante culture intellectuelle, avant que des penseurs aient eu l'audace de contester la légitimité ou la nécessité absolue de l'un et de l'autre esclavage. Enfin ces penseurs ont paru ; et, le progrès général de la société aidant, l'esclavage du sexe masculin a fini pat être aboli chez toutes les nations chrétiennes de l'Europe (il existait encore il y a cinq ou six ans chez l'une de ces nations), et l'esclavage de la femme s'est changé peu a peu en une dépendance mitigée. Mais cette dépendance, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est pas une institution adoptée après mûre délibération pour des considérations de justice et d'utilité sociale ; c'est l'état primitif d'esclavage qui se perpétue à travers une série d'adoucissements et de modifications dues aux mêmes causes, qui ont de plus en plus poli la rudesse des manières, et soumis dans une certaine mesure toutes les actions des hommes au contrôle de la justice et à l'influence des idées d'humanité : la tache de sa brutale origine n'est pas effacée. Il n'y a donc nulle présomption à tirer de l'existence de ce régime en faveur de sa légitimité. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il a duré jusqu'à ce jour, tandis que d'autres institutions, sorties comme lui de cette hideuse source, ont disparu ; et, au fond, c'est bien cela qui donne un air étrange à l'affirmation que l'inégalité des droits de l'homme et de la femme n'a pas d'autre origine que la loi du plus fort.

Si cette proposition semble paradoxale, c'est jusqu'à un certain point l'effet du progrès de la civilisation, et de l'amélioration des sentiments moraux de l'humanité. Nous vivons, ou du moins une ou deux des nations les plus avancées du monde vivent, dans un état où la loi du plus fort paraît totalement abolie, et ne semble plus servir de règle aux affaires des hommes : personne ne l'invoque, et, dans la plupart des relations sociales, personne n'a le droit de l'appliquer ; si quelqu'un le fait, il a bien soin, pour réussir, de se couvrir de quelque prétexte d'intérêt social. Tel est l'état apparent des choses, et l'on se flatte que le règne de la force brutale est fini ; on se laisse aller à croire que la loi du plus fort ne peut être l'origine des choses qui continuent à se faire encore aujourd'hui ; que les institutions actuelles, quels qu'en aient pu être les commencements, ne se sont conservées jusqu'à cette époque de civilisation avancée, que parce qu'on sentait avec toute raison qu'elles convenaient parfaitement à la nature humaine, et servaient au bien général. On ne se fait pas une idée de la vitalité des institutions qui mettent le droit du côté de la force ; on ne sait pas avec quelle ténacité on s'y accroche ; on ne remarque pas avec quelle force les bons et les mauvais sentiments de ceux qui détiennent le pouvoir s'unissent pour le retenir ; on ne se figure pas la lenteur avec laquelle les mauvaises institutions s'effacent, l'une après l'autre, à commencer par les plus faibles, par celles qui sont le moins intimement mêlées aux habitudes quotidiennes de la vie ; on oublie que ceux qui exerçaient un pouvoir légal, parce qu'ils avaient eu d'abord la force physique pou: eux, l'ont rarement perdu, avant que la force physique eût passé aux mains de leurs adversaires ; et l'on ne songe pas que la force physique n'est pas du côté des femmes. Qu'on tienne compte aussi de tout ce qu'il y a de particulier et de caractéristique dans le sujet qui nous occupe, et on comprendra facilement que ce fragment du système des droits fondés sur la force, bien qu'il ait perdu ses traits les plus atroces, et qu'il se soit adouci longtemps avant d'autres, soit le dernier à disparaître, et que ce vestige de l'ancien état social survive parmi des générations qui n'admettent que des institutions basées sur la justice. C'est une exception unique qui trouble l'harmonie des lois et des coutumes modernes ; mais comme elle ne fait pas montre de son origine, et qu'elle n'est pas discutée à fond, elle ne nous semble pas un démenti donné à la civilisation moderne, pas plus que l'esclavage domestique chez les Grecs ne les empêchait de se croire un peuple libre.

En effet, la génération actuelle, comme les deux ou trois dernières générations, a perdu toute idée vraie de la condition primitive de l'humanité ; quelques personnes seulement qui ont étudié l'histoire avec soin, ou visité les parties du monde occupées par les derniers représentants des siècles passés, sont capables de se figurer ce qu'était alors la société. On ne sait pas que, dans les premiers siècles, la loi de la force régnait sans partage, qu'on la pratiquait publiquement, ouvertement, je ne dis pas avec cynisme et sans pudeur, ce serait impliquer qu'il s'attachait à cet usage quelque idée honteuse, tandis qu'une telle idée ne pouvait, à cette époque, entrer dans l'entendement de personne, à l'exception d'un philosophe ou d'un saint. L'histoire nous donne une triste expérience de l'espèce humaine en nous apprenant quelle rigoureuse proportion réglait les égards pour la vie, les biens et le bonheur d'une classe, sur le pouvoir qu'elle avait de se défendre. Nous y voyons que la résistance à l'autorité armée, quelque horrible que pût être la provocation, avait contre elle non seulement la loi du plus fort, mais toutes les autres lois et toutes les idées des devoirs sociaux. Ceux qui résistaient étaient, pour le public, non seulement coupables d'un crime, mais du plus grand des crimes, et méritaient le plus cruel châtiment qu'il était au pouvoir des hommes d'infliger. La première fois qu'un supérieur éprouva un faible sentiment d'obligation à l'égard d'un inférieur, ce fut quand, pour des motifs intéressés, il se trouva amené à lui faire des promesses. Malgré les serments solennels qui les appuyaient, ces promesses n'empêchèrent pas durant plusieurs siècles ceux qui les avaient faites de refondre à la plus légère provocation, ou de céder à la plus faible tentation, en les révoquant ou en les violant. Il est pourtant probable que ces violations ne s'accomplissaient pas sans que le coupable éprouvât des tiraillements de conscience, si sa moralité n'était pas du plus bas étage. Les anciennes républiques reposaient pour la plupart sur un contrat réciproque, elles formaient du moins une association de personnes qui ne différaient pas beaucoup en force : aussi nous offrent-elles le premier exemple d'une partie des relations humaines groupées sous l'empire d'une autre loi que la force. La loi primitive de la force réglait seule les rapports du maître et de l'esclave ; et, excepté dans des cas prévus par des conventions quelconques, ceux de la république avec ses sujets, ou avec les autres États indépendants. Mais pourtant il suffisait que la loi primitive fût bannie de ce tout petit coin, pour que la régénération humaine commençât par la naissance de sentiments dont l'expérience démontra bientôt l'immense valeur au point de vue même des intérêts matériels, et qui, dès lors, n'avaient plus qu'à se développer. Les esclaves ne faisaient pas partie de la république, et pourtant ce fut dans les États libres que l'on reconnut pour la première fois aux esclaves quelques droits, en qualité d'êtres humains. Les stoïciens furent les premiers, sauf peut-être les Juifs, à enseigner que les maîtres avaient des obligations morales à remplir envers leurs esclaves. Après la propagation du christianisme, personne ne put rester étranger à. cette croyance, et après l'établissement de l'Église catholique elle ne manqua jamais de défenseurs. Pourtant la tâche la plus ardue du christianisme fut de l'imposer ; car l'Église a lutté plus de mille ans sans obtenir un résultat appréciable. Ce n'était pas le pouvoir sur les esprits qui lui manquait ; elle en possédait un immense ; elle amenait les rois et les nobles à. se dépouiller de leurs plus beaux domaines pour l'enrichir ; elle poussait des milliers d'hommes à la fleur de l'âge à renoncer à tous les avantages du monde pour s'enfermer dans des couvents, et y chercher le salut par la pauvreté, le jeûne et la prière ; elle envoyait des centaines de mille hommes à travers les terres et les mers, l'Europe et l'Asie, sacrifier leur vie pour la délivrance du Saint-Sépulcre ; elle contraignait les rois à abandonner des femmes dont ils étaient passionnément épris, sans faire plus que de les déclarer parents au septième, et, d'après les calculs de la loi anglaise, au quatorzième degré. l'Église a pu faire tout cela, mais elle n'avait pas le pouvoir d'empêcher les nobles de se battre, ni d'exercer leur cruauté sur leurs serfs et au besoin sur les bourgeois ; elle ne pouvait les faire renoncer ni à l'une ni à l'autre des deux applications de la force, la militante et la triomphante. Les puissants du monde n'ont été amenés à la modération, que le jour où à leur tour ils ont eu à subir la contrainte d'une force supérieure. Le pouvoir grandissant des rois put seul mettre fin à cette lutte générale, en la réservant aux rois et aux compétiteurs à la couronne. L'accroissement d'une bourgeoisie riche et intrépide qui se défendait dans des villes fortifiées, et l'apparition d'une infanterie plébéienne qui révéla sur le champ de bataille une puissance supérieure à celle de la chevalerie indisciplinée, purent seules imposer quelque limite à l'insolente tyrannie des seigneurs féodaux. Cette tyrannie dura encore longtemps après que les opprimés furent assez forts pour en tirer d'éclatantes vengeances. Sur le continent, beaucoup de pratiques tyranniques se continuèrent jusqu'à la révolution française ; mais en Angleterre, bien avant cette époque, les classes démocratiques mieux organisées que sur le continent y mirent fin par des lois d'égalité et des institutions libres.

On sait en général fort peu que, dans la plus grande partie de l'histoire, la loi de la force fut l'unique et absolue règle de conduite, tout autre n'étant que la conséquence spéciale et exceptionnelle de relations particulières. On ne sait pas que le temps n'est pas encore éloigné, où l'on a commencé à croire que les affaires de la société doivent être réglées d'après des lois morales; mais on ignore encore davantage que des institutions et des coutumes sans autre fondement que la loi de la force se conservent à des époques, et sous l'empire d'opinions qui n'eussent jamais souffert leur établissement. Les Anglais pouvaient, il n'y a pas encore quarante ans, tenir en servitude des êtres humains, les vendre et les acheter ; au commencement de ce siècle, ils pouvaient encore s'emparer d'eux dans leurs pays. Cet extrême abus de la force condamné par ceux qui pouvaient souffrir presque toutes les autres formes de pouvoir arbitraire, et plus susceptible qu'aucun autre de révolter les sentiments des gens qui n'y avaient pas un intérêt personnel, était, des personnes encore vivantes s'en souviennent, consacré par la loi de l'Angleterre civilisée et chrétienne. Dans une moitié de l'Amérique anglo-saxonne, l'esclavage existait encore il y a trois ou quatre ans, et de plus on y faisait généralement le commerce et l'élevage des esclaves. Et pourtant, non seulement les sentiments hostiles à cet abus de la force, étaient plus vifs, mais, du moins en Angleterre, les sentiments ou les intérêts qui le soutenaient étaient plus faibles que pour tout autre abus, car si le maintien de l'esclavage avait pour lui l'amour du gain étalé sans pudeur et sans déguisement par la petite fraction de la nation qui en profitait, par contre, les sentiments naturels de ceux qui n'y étaient pas intéressés personnellement révélaient une horreur profonde. Après ce monstrueux abus il est inutile d'en citer un autre : voyez pourtant la longue durée de la monarchie absolue. En Angleterre, on est unanimement convaincu que le despotisme militaire n'est qu'une forme de la loi de la force, et n'a pas d'autre titre. Cependant, chez toutes les autres grandes nations de l'Europe, il existe encore, ou cesse à peine d'exister, et conserve un grand parti dans la nation et surtout dans les classes élevées. Telle est la puissance d'un système en vigueur, même qu'il n'est pas universel, lors même que toutes les périodes de l'histoire, et surtout les communautés les plus prospères et les plus illustres, présentent de nobles et grands exemples du système contraire. Dans un gouvernement despotique, celui qui s'approprie le pouvoir et a intérêt à le gardez est seul, tandis que les sujets qui subissent sa domination forment à la lettre tout le reste de la nation. Le joug est nécessairement et naturellement une humiliation pour tous, à l'exception de l'homme qui occupe le trône, et tout au plus de celui qui espère lui succéder. Quelle différence entre ces pouvoirs et celui de l'homme sur la femme ! Je ne préjuge pas la question de savoir s'il est justifiable, je montre seulement que, ne le fût-il pas, il est et ne peut pas ne pas être plus stable que les autres genres de domination qui se sont perpétués jusqu'à nos jours. Quelque satisfaction d'orgueil qu'il y ait à posséder le pouvoir, quelque intérêt personnel qu'il y ait à l'exercer, cette satisfaction, cet intérêt ne sont point le privilège d'une classe, ils appartiennent au sexe masculin tout entier. Au lieu d'être pour la plupart de ses partisans une chose désirable d'une manière abstraite, ou comme les fins politiques que les partis poursuivent à travers leurs débats, d'une médiocre importance pour l'intérêt privé de tous, les meneurs exceptés ; ce pouvoir a sa racine dans le cœur de tout individu mâle chef de famille, et de tous ceux qui se voient dans l'avenir investis de cette dignité. Le rustre exerce ou peut exercer sa part de domination comme le plus noble personnage. C'est même pour celui-là que le désir du pouvoir est le plus intense, car celui qui désire le pouvoir veut surtout l'exercer sur ceux qui l'entourent, avec qui sa vie s'écoule, auxquels il est uni par des intérêts communs, et qui, s'ils étaient indépendants de son autorité, pourraient le plus souvent en profiter pour contrarier ses préférences particulières. Si, dans les exemples cités, on n'a renversé qu'au prix de tant d'efforts et de temps des pouvoirs manifestement basés sur la force seule et beaucoup moins bien étayés, à plus forte raison le pouvoir de l'homme sur la femme, ne reposât-il pas sur un fondement plus solide, doit-il être inexpugnable. Nous remarquerons aussi que les possesseurs de ce pouvoir sont bien mieux placés que les autres pour empêcher qu'on ne se soulève pour l'abattre. Ici le sujet vit sous l'œil, et on peut dire sous la propre main du maître : dans une union bien plus intime avec le maître qu'avec tout autre compagnon de servitude ; il n'a pas de moyen de comploter contre lui, pas de force pour le vaincre même sur un seul point, et d'un autre côté il a les plus fortes raisons de rechercher sa faveur et d'éviter de l'offenser. Dans les luttes politiques pour la liberté, qui n'a vu ses propres partisans dispersés par la corruption ou la terreur ? Dans la question des femmes, tous les membres de la classe asservie sont dans un état chronique de corruption ou d'intimidation combinées. Quand ils lèvent l'étendard de la résistance, la plupart des chefs et surtout la plupart des simples combattants doivent faire un sacrifice à peu près complet des plaisirs et des douceurs de la vie. Si un système de privilège et de servitude forcée a jamais rivé le joug sur le col qu'il fait plier, c'est celui-là. Je n'ai pas encore montré que ce système est mauvais ; mais quiconque est capable de réfléchir sur cette question doit voir que, même mauvais, il devait durer plus que toutes les autres formes injustes d'autorité ; qu'à une époque où les plus grossières existent encore chez plusieurs nations civilisées, et n'ont été détruites que depuis peu chez d'autres, il serait étrange que la plus enracinée de toutes eût subi quelque part des atteintes appréciables. On a bien plutôt lieu de s'étonner qu'elle ait soulevé des protestations si nombreuses et si fortes.

On objectera qu'on a tort de comparer le gouvernement du sexe masculin avec les formes de domination injuste que nous avons rappelées, parce que celles-ci sont arbitraires et l'effet d'une usurpation, tandis que celle-là, au contraire, est naturelle. Mais quelle domination paraît jamais contre nature à ceux qui la possèdent ? Il fut un temps où les esprits les plus avancés regardaient comme naturelle la division de l'espèce humaine en deux parties, une petite composée de maîtres, une nombreuse composée d'esclaves, et y voyaient le seul état naturel de la race. Aristote lui-même, ce génie qui fit tant pour le progrès de la pensée, Aristote soutint cette opinion ! Il n'eut pas de doute, pas d'hésitation ; il la déduisait des prémisses d'où on tire ordinairement que la domination de l'homme sur la femme est chose naturelle. Il pensait qu'il y avait dans l'humanité différentes natures d'hommes, les unes libres, les autres esclaves ; que les Grecs étaient de nature libre, et les races barbares, les Thraces et les Asiatiques, de nature esclave. Mais pourquoi remonter à Aristote ? Est-ce que dans les États du Sud de l'Union Américaine, les propriétaires d'esclaves ne soutenaient pas la même doctrine avec tout le fanatisme que les hommes mettent à défendre les théories qui justifient leurs passions ou légitiment leurs intérêts ? N'ont-ils pas attesté le ciel et la terre que la domination de l'homme blanc sur le noir est naturelle, que la race noire est naturellement incapable de liberté, et née pour l'esclavage ? Quelques-uns n'allaient-ils pas jusqu'à dire que la liberté de l'homme qui travaille de ses mains est partout contraire à l'ordre naturel des choses ? Les théoriciens de la monarchie absolue n'ont-ils pas toujours affirmé qu'elle était la seule forme naturelle du gouvernement, qu'elle dérivait de la forme patriarcale, type primitif et spontané de la société ; qu'elle était modelée sur l'autorité paternelle, forme d'autorité antérieure à la société même, et d'après eux la plus naturelle de toutes ? Bien plus, la loi de la force a toujours paru, à ceux qui n'en avaient pas d'autre à invoquer, le fondement le plus naturel de l'autorité. Les races conquérantes prétendent que c'est la propre loi de la nature que les races vaincues obéissent aux vainqueurs, ou, par euphémisme, que la race la plus faible et la moins guerrière doit obéir à la race la plus brave et la plus belliqueuse. On n'a pas besoin de connaître à fond la vie au Moyen Age pour voir à quel point la noblesse féodale trouvait naturelle sa domination sur les hommes de basse extraction, et peu naturelle l'idée qu'une personne de la classe inférieure fût mise sur le pied d'égalité avec elle, ou exerçât l'autorité sur elle. La classe subordonnée ne pensait pas autrement. Les serfs émancipés et les bourgeois, au milieu même des luttes les plus acharnées, n'ont jamais élevé la prétention de partager l'autorité ; ils demandaient uniquement qu'on reconnût quelques bornes au pouvoir de les tyranniser. Tant il est vrai que le mot contre nature veut dire contre l'usage, et pas autre chose, et que tout ce qui est habituel paraît naturel. La subordination de la femme à l'homme est une coutume universelle : une dérogation à cette coutume apparaît donc tout naturellement contre nature. Mais l'expérience montre à quel point ici le sentiment dépend d'une coutume. Rien n'étonne plus les habitants d'une partie éloignée du globe, quand ils entendent parler de l'Angleterre pour la première fois, que d'apprendre que ce pays a à sa tête une reine : la chose leur paraît à ce point contre nature, qu'ils la trouvent incroyable. Les Anglais ne la trouvent pas le moins du monde contre nature, parce qu'ils y sont faits, mais ils trouveraient contre nature que des femmes fussent soldats ou membres du parlement. Dans les temps féodaux, au contraire, on ne trouvait pas contre nature que les femmes fissent la guerre et dirigeassent la politique, parce que ce n'était pas rare. On trouvait naturel que les femmes des classes privilégiées eussent un caractère viril, qu'elles ne le cédassent en rien à leurs maris ou à leurs pères, si ce n'est en force physique. Les Grecs ne trouvaient pas l'indépendance des femmes aussi contraire à la nature que les autres peuples anciens, à cause de la fable des Amazones, qu'ils croyaient historique, et de l'exemple des femmes de Sparte qui, tout en stand subordonnées par la loi autant que celles des autres Etats de la Grèce, étaient plus libres en fait, s'adonnaient aux mêmes exercices de corps que les hommes et prouvaient qu'elles n'étaient pas dépourvues des qualités qui font le guerrier. Nul doute que l'exemple de Sparte n'ait inspiré à Platon, entre autres idées, celle de l'égalité politique et sociale des sexes.

Mais, dira-t-on, la domination de l'homme sur la femme diffère de tous les autres genres de domination, en ce qu'elle n'emploie pas la force : elle est volontairement acceptée ; les femmes ne s'en plaignent pas, et s'y soumettent de plein gré. D'abord un grand nombre de femmes ne l'acceptent pas. Depuis qu'il s'est trouvé des femmes capables de faire connaître leurs sentiments par leurs écrits, seul mode de publicité que la société leur permette, il y en a toujours eu, et il y en a toujours davantage pour protester contre leur condition sociale actuelle. Récemment, plusieurs milliers de femmes, à commencer par les plus distinguées, ont adressé au parlement des pétitions pour obtenir le droit de suffrage aux élections parlementaires. Les réclamations des femmes qui demandent une éducation aussi solide et aussi étendue que celle des hommes deviennent de plus en plus pressantes, et leur succès paraît de plus en plus certain. D'un autre côté, les femmes insistent toujours davantage pour être admises aux professions et aux occupations qui leur ont été jusqu'à présent fermées. Il n'y a pas sans doute, en Angleterre comme aux Etats-Unis, des conventions périodiques et un parti organisé pour faire de la propagande en faveur des droits des femmes ; mais il y a une société composée de membres nombreux et actifs, organisée et conduite par des femmes pour un but moins étendu, l'obtention du droit de suffrage. Ce n'est pas seulement en Angleterre et en Amérique que les femmes commencent à protester, en s'unissant plus ou moins, contre les incapacités qui les frappent. La France, l'Italie, la Suisse et la Russie nous offrent le spectacle du même mouvement. Qui peut dire combien de femmes nourrissent en silence les mêmes aspirations ? Il y a bien des raisons de penser qu'elles seraient beaucoup plus nombreuses si on ne les dressait pas si bien à réprimer ces aspirations comme des sentiments contraires au rôle de leur sexe. Rappelons-nous que jamais des esclaves n'ont réclamé du premier coup leur liberté complète. Quand Simon de Montfort appela les députés des communes à siéger pour la première fois au parlement, y en eut-il un seul qui songeât à demander qu'une assemblée élective pût faire et défaire les ministères, et dicter au roi sa conduite dans les affaires de l'Etat ? Cette prétention n'entra jamais dans l'imagination des plus ambitieux d'entre eux. La noblesse l'avait déjà ; mais les communes n'en montraient pas d'autre que de se soustraire aux impôts arbitraires et à l'oppression brutale des officiers royaux. C'est une loi politique naturelle que ceux qui subissent un pouvoir d'origine ancienne ne commencent jamais à se plaindre du pouvoir lui-même, mais seulement de ce qu'on l'exerce d'une manière oppressive. Il y a toujours eu des femmes pour se plaindre des mauvais traitements de leurs maris. Il y en aurait eu bien davantage, si la plainte n'était pas la plus grave des provocations qui appellent un redoublement de mauvais traitements. On ne peut à la fois maintenir le pouvoir du mari et protéger la femme contre ses abus; tous les efforts sont inutiles : voici ce qui les déjoue. Il n'y a que la femme qui, les enfants exceptés, après avoir prouvé devant des juges qu'elle a souffert une injustice, soit replacée sous la main du coupable. Aussi les femmes n'osent-elles guère, même après les mauvais traitements les plus odieux et les plus prolongés, se prévaloir des lois faites pour les protéger, et si, dans l'excès de leur indignation, ou cédant à des conseils, elles y recourent, elles ne tardent pas à faire tout pour ne dévoiler que le moins possible de leurs misères, pour intercéder en faveur de leur tyran, et lui éviter le châtiment qu'il a mérité.

Toutes les conditions sociales et naturelles concourent à rendre à peu près impossible une rébellion générale des femmes contre le pouvoir des hommes. Leur position est bien différente de celle des autres classes de sujets. Leurs maîtres en attendent plus que leur service. Les hommes ne se contentent pas de l'obéissance des femmes, ils s'arrogent un droit sur leurs sentiments. Tous, à l'exception des plus brutaux, veulent avoir, dans la femme qui leur est le plus étroitement unie, non seulement une esclave, mais une favorite. En conséquence ils ne négligent rien pour asservir leur esprit. Les maîtres des autres esclaves comptent, pour maintenir l'obéissance, sur la crainte qu'ils inspirent eux-mêmes ou qu'inspire la religion, Les maîtres des femmes veulent plus que l'obéissance, aussi ont-ils tourna au profit de leur dessein toute la force de l'éducation. Toutes les femmes sont élevées dès l'enfance dans la croyance que l'idéal de leur caractère est tout le contraire de celui de l'homme ; elles sont dressées à ne pas vouloir par elles-mêmes, à ne pas se conduire d'après leur volonté, mais à se soumettre et à céder à la volonté d'autrui. On nous dit au nom de la morale que la femme a le devoir de vivre pour les autres, et au nom du sentiment que sa nature le veut : on entend qu'elle fasse complète abnégation d'elle-même, qu'elle ne vive que dans ses affections, c'est-à-dire dans les seules qu'on lui permet, l'homme auquel elle est unie, ou les enfants qui constituent entre elle et l'homme un lien nouveau et irrévocable. Que si nous considérons d'abord l'attraction naturelle qui rapproche les deux sexes, puis l'entier assujettissement de la femme à l'autorité du mari, de la grâce duquel elle attend tout, honneurs et plaisirs, et enfin l'impossibilité où elle est de rechercher et d'obtenir le principal objet de l'ambition humaine, la considération, et tous les autres biens de la société, autrement que par lui, nous voyons bientôt qu'il faudrait un miracle pour que le désir de plaire à l'homme ne devînt pas, dans l'éducation et la formation du caractère de la femme, une sorte d'étoile polaire. Une fois en possession de ce grand moyen d'influence sur l'esprit des femmes, les hommes s'en sont servis avec un égoïsme instinctif, comme du moyen suprême de les tenir assujetties ; ils leur représentent la faiblesse, l'abnégation, l'abdication de toute volonté dans les mains de l'homme, comme l'essence de la séduction féminine. Peut-on douter que les autres jougs que l'humanité a réussi à briser n'eussent subsisté jusqu'à nos jours, si on avait pris tant de soin d'y plier les esprits? Si on avait donné pour but à l'ambition de tout jeune plébéien d'obtenir la faveur de quelque patricien, de tout jeune serf celle de quelque seigneur ; si devenir le serviteur d'un grand et partager ses affections personnelles avaient été les recommences proposées à leur zèle ; si les mieux doués et les plus ambitieux avaient pu viser aux plus hauts prix ; et si, une fois ces prix obtenus, le plébéien et le serf avaient été séparés par un mur d'airain de tous les intérêts qui ne se concentraient pas dans la personne du maître, de tout sentiment, de tout désir, autres que ceux qu'ils partageaient avec lui, n'y aurait-il pas entre les seigneurs et les serfs, entre les patriciens et les plébéiens, une distinction aussi profonde qu'entre les hommes et les femmes ? Tout autre qu'un penseur eût-il cru que cette distinction n'était pas un fait fondamental et inaltérable de la nature humaine ?

Les considérations qui précèdent suffisent à montrer que l'habitude, quelque universelle qu'elle soit, ne peut rien préjuger en faveur des institutions qui placent la femme dans un état d'assujettissement social et politique à l'égard de l'homme. Mais je vais plus loin, et je prétends que le cours de l'histoire et les tendances d'une société en progrès non seulement n'apportent aucune présomption en faveur de ce système d'inégalité des droits, mais qu'elles en créent une très forte contre lui ; je soutiens que, si la marche du perfectionnement des institutions humaines jusqu'à ce jour et le courant des tendances modernes nous permettent de tirer une induction à ce sujet, c'est la disparition nécessaire de ce vestige du passé qui jure avec l'avenir.

En effet, quel est le caractère particulier du monde moderne ? qu'est-ce qui distingue surtout les institutions, les idées sociales, la vie des temps modernes de celles du passé lointain ? C'est que l'homme ne naît plus à la place qu'il occupera dans la vie, qu'il n'y est plus enchaîné par un lien indissoluble, mais qu'il est libre d'employer ses facultés et les chances favorables qu'il peut rencontrer pour se faire le sort qui lui semble le plus désirable. Jadis la société humaine était constituée sur d'autres principes. Tout le monde naissait dans une position sociale fixe, et le plus grand nombre y était retenu par la loi, ou se trouvait privé du droit de travailler à en sortir. De même que les uns naissent noirs et les autres blancs, les uns naissaient esclaves, les autres libres et citoyens, quelques-uns naissaient patriciens, les autres plébéiens, quelques-uns nobles et possesseurs de fiefs, les autres roturiers. Un esclave, un serf ne pouvait se rendre libre lui-même et ne le devenait que par la volonté de son maître. Dans la plupart des contrées de l'Europe ce ne fut qu'à la fin du Moyen Age et à la suite de l'accroissement du pouvoir royal, que les roturiers purent être anoblis. Même chez les nobles, l'aîné était par droit de naissance l'unique héritier des domaines paternels ; il s'écoula beaucoup de temps avant qu'on reconnût au père le droit de le déshériter. Dans les classes industrieuses, les individus qui étaient nés membres d'une corporation, ou y avaient été admis par ses membres, pouvaient seuls exercer légalement leur profession dans les limites imposées à la corporation, et personne ne pouvait exercer une profession estimée importante autrement que de la manière fixée par la loi ; des manufacturiers ont subi la peine du pilori, après un procès légal, pour avoir eu la présomption de faire leurs affaires avec des méthodes perfectionnées. Dans l'Europe moderne, et surtout dans les parties qui ont pris la plus grande part au progrès, les doctrines les plus opposées à ces anciens principes règnent aujourd'hui. La loi ne détermine pas par qui une opération industrielle sera ou ne sera pas conduite, ni quels procédés seront légaux. C'est aux individus à choisir librement. En Angleterre, on a même rapporté les lois qui obligeaient les ouvriers à faire un apprentissage ; on croit fermement que, dans toutes les professions où un apprentissage est indispensable, sa nécessité suffira pour l'imposer. L'ancienne théorie voulait qu'on laissât le moins possible au choix libre de l'individu, que toutes ses actions fussent autant que possible dirigées par une sagesse supérieure ; on était assuré que, livré à lui-même, il tournerait mal. Dans la théorie moderne, fruit de l'expérience de mille ans, on soutient que les choses où l'individu est seul directement intéressé ne vont jamais bien, que laissées à sa direction exclusive ; et que l'intervention de l'autorité, excepté pour protéger les droits d'autrui, est pernicieuse. On a mis longtemps à tirer cette conclusion, on ne l'a adoptée que lorsque presque toutes les applications de la théorie contraire eurent produit leurs désastreux résultats, mais elle prévaut maintenant partout dans les pays les plus avancés, et à peu près partout, du moins en ce qui regarde l'industrie, chez les nations qui ont la prétention d'être en progrès. On ne veut pas dire que tous les procédés soient également bons, et toutes les personnes également aptes à tout, mais on admet aujourd'hui que la liberté qu'a tout individu de choisir par lui-même est l'unique moyen de faire adopter les meilleurs procédés et de mettre chaque opération aux mains du plus capable. Personne ne croit utile de faire une loi pour que les forgerons aient tous des bras vigoureux. La liberté et la concurrence suffisent à faire des hommes pourvus de bras vigoureux des forgerons, parce que les hommes qui ont les bras faibles peuvent gagner davantage en s'engageant dans une occupation à laquelle ils sont plus propres. C'est au nom de cette doctrine, qu'on refuse à l'autorité le droit de décider par avance, sur quelque présomption générale, que certains individus ne sont pas propres a faire certaines choses : on y voit un abus de pouvoir. Il est parfaitement reconnu aujourd'hui que, lors même qu'une présomption existerait, elle ne saurait être infaillible. Fût-elle même bien fondée dans le plus grand nombre des cas, ce qui peut bien ne pas être, il en resterait toujours un petit nombre pour lequel elle ne le serait pas, et alors il y aurait injustice pour les particuliers, et dommage pour la société, à élever des barrières qui défendent à certains individus de tirer tout ce qu'ils peuvent de leurs facultés pour leur profit et celui des autres. D'autre part, si l'incapacité est réelle, les motifs ordinaires qui dirigent la conduite des hommes suffisent en définitive à empêcher l'incapable d'essayer, ou de persister dans sa tentative.

Si ce principe général de science sociale et économique n'est pas vrai ; si les individus aidés de l'opinion de ceux qui les connaissent ne sont pas meilleurs juges de leur propre vocation que les lois et le gouvernement ; le monde ne saurait trop tôt y renoncer et revenir au vieux système de réglementation et d'incapacités. Mais si le principe est vrai, nous devons agir comme si nous y croyions, et ne pas décréter que le fait d'être né fille au lieu de garçon doive plus décider de la position d'une personne, toute sa vie, que le fait d'être né noir au lieu de blanc, ou roturier au lieu de noble. Il ne faut pas que le hasard de la naissance exclue personne de toutes les positions sociales élevées et de toutes les occupations respectables, à quelques exceptions près. Lors même que nous admettrions, ce qu'on nous objecte toujours, que les hommes sont plus propres à remplir toutes les fonctions qui leur sont réservées de nos jours, nous pourrions invoquer l'argument qui interdit de faire des catégories d'éligibilité pour les membres du parlement. Que la condition d'éligibilité exclue seulement en douze ans une personne capable de bien remplir la fonction de député, il y a une perte réelle, tandis qu'on ne gagne rien à l'exclusion de mille incapables : si le corps électoral est constitué de manière à choisir des personnes incapables, il trouvera toujours en abondance des candidats de cette espèce. Pour toutes les choses difficiles et importantes, le nombre des gens capables de s'en bien acquitter est plus petit qu'il ne faudrait, lors même qu'on laisse toute latitude au choix ; toute restriction à la liberté du choix prive la société de quelque chance de choisir un individu compétent qui la serve bien, sans jamais la préserver d'élire un incompétent.

A présent, dans les pays les plus avancés, les incapacités de la femme sont l'unique exemple, un excepté, où les lois et les institutions prennent des personnes à leur naissance, et décrètent qu'elles ne seront jamais, durant toute leur vie, autorisées à concourir pour certaines positions. La seule exception, c'est la royauté. Il y a encore des personnes qui naissent pour le trône ; nul ne peut y monter à moins d'être de la famille régnante, et, dans cette famille même, nul n'y peut parvenir que par le cours héréditaire de la succession. Toutes les autres dignités, tous les autres avantages sociaux sont ouverts au sexe masculin tout entier ; plusieurs, il est vrai, ne peuvent être obtenus que par la richesse, mais tout le monde a le droit de conquérir la richesse ; et bien des personnes de la plus humble origine y parviennent. La plupart rencontrent sans doute des obstacles qu'on ne peut surmonter sans le secours d'accidents heureux, mais nul individu mâle n'est frappé d'interdiction légale : nulle loi, nulle opinion n'ajoute aux obstacles naturels un obstacle artificiel. La royauté, comme je l'ai dit, fait exception, mais tout le monde sent que cette exception est une anomalie dans le monde moderne, qu'elle est opposée à ses coutumes et à ses principes, et ne se justifie que par des motifs extraordinaires d'utilité qui existent en réalité, quoique les individus et les nations ne les apprécient pas de même. Si, dans cette unique exception, nous trouvons une fonction sociale suprême soustraite à la compétition et réservée à la naissance pour des raisons majeures, toutes les nations n'en continuent pas moins d'adhérer au fond au principe qu'elles enfreignent nominalement. En effet, elles entourent cette haute fonction de conditions calculées évidemment pour empêcher la personne à laquelle elle appartient d'une manière ostensible, de l'exercer réellement ; tandis que la personne qui l'exerce en réalité, le ministre responsable, ne l'acquiert que par une compétition d'où nul citoyen arrivé à l'âge d'homme n'est exclu. Par convoquent, les incapacités qui frappent les femmes pour le seul fait de leur naissance sont l'unique exemple d'exclusion qui se rencontre dans la législation. Dans aucun cas, à l'exception du sexe qui comprend la moitié de l'espèce humaine, les hautes fonctions sociales ne sont fermées à personne par une fatalité de naissance que nul effort, nul changement ne peut vaincre. Les incapacités religieuses (qui d'ailleurs ont à peu près cessé d'exister de fait en Angleterre et sur le continent) ne ferment pas irrévocablement une carrière ; l'incapable devient capable en se convertissant.

La subordination sociale des femmes ressort comme un fait isolé, au milieu des institutions sociales modernes ; c'est une lacune unique dans leur principe fondamental ; c'est le seul vestige d'un vieux monde intellectuel et moral détruit partout, mais conservé en un seul point, celui qui présente l'intérêt le plus universel. C'est comme si un dolmen gigantesque ou un vaste temple de Jupiter Olympien s'élevait à la place qu'occupe Saint-Paul, servant au culte quotidien, tandis qu'autour de lui les églises chrétiennes ne s'ouvriraient qu'aux jours fériés. Cette dissonance entre un fait social unique et tous les autres faits qui l'entourent, et la contradiction que ce fait oppose au mouvement progressif, orgueil du monde moderne, qui a balayé l'une après l'autre toutes les institutions frappées du même caractère d'inégalité, ont de quoi fournir aux réflexions d'un observateur sérieux des tendances de l'humanité. De là contre l'inégalité des sexes une présomption primâ facie bien plus forte que celle que la coutume et l'usage peuvent créer en sa faveur dans les circonstances actuelles, et qui suffirait seule à laisser la question indécise, comme le choix entre la république et la monarchie.

Le moins qu'on puisse demander, c'est que la question ne soit pas préjugée par le fait existant et l'opinion régnante, qu'elle reste ouverte au contraire, que la discussion s'en empare, et l'agite au double point de vue de la justice et de l'utilité : ici comme pour toutes les autres institutions sociales, la solution devrait dépendre des avantages que, d'après une appréciation éclairée, l'humanité sans distinction de sexe en pourra retirer. La discussion doit être sérieuse ; il faut qu'elle aille au fond et ne se contente pas d'aperçus généraux et vagues. Pat exemple, on ne doit pas poser en principe que l'expérience a prononcé en faveur du système existant. L'expérience n'a pu décider entre deux systèmes tant que l'un d'eux seulement a été mis en pratique. On dit que l'idée de l'égalité des sexes ne repose que sur la théorie, mais nous rappellerons que l'idée opposée n'a pas d'autre fondement que la théorie. Tout ce qu'on peut dire en sa faveur au nom de l'expérience, c'est que l'humanité a pu vivre sous ce régime, et acquérir le degré de développement et de prospérité où nous la voyons aujourd'hui. Mais l'expérience ne dit pas que cette prospérité n'eût pas été réalisée plus tôt, ou qu'elle ne serait pas dépassée aujourd'hui, si l'humanité avait vécu sous l'autre régime. D'un autre côte, l'expérience nous apprend que chaque pas dans la voie du progrès a été invariablement accompagné d'une élévation d'un degré dans la position sociale des femmes ; ce qui a conduit des historiens et des philosophes à prendre l'élévation ou l'abaissement des femmes pour le plus sûr et le meilleur criterium, pour la mesure la plus commode de la civilisation d'un peuple ou d'un siècle. Durant toute la période de progrès, l'histoire nous montre que la condition des femmes a toujours été en se rapprochant de l'égalité avec celle de l'homme. Cela ne prouve pas que l'assimilation doive aller jusqu'à une égalité complète ; mais assurément cela fournit en faveur de cette induction une forte présomption.

Il ne sert de rien non plus de dire que la nature des sexes les destine à leur position présente, et les y rend propres. Au nom du sens commun, et en me fondant sur la constitution de l'esprit humain, je nie qu'on puisse savoir qu'elle est la nature des deux sexes, tant qu'on ne les observera que dans les rapports réciproques où ils sont aujourd'hui. Si l'on avait trouvé des sociétés composées d'hommes sans femmes, ou de femmes sans hommes, ou d'hommes et de femmes, sans que celles-ci fussent assujetties aux hommes, on pourrait savoir quelque chose de positif sur les différences intellectuelles ou morales qui peuvent tenir à la constitution des deux sexes. Ce qu'on appelle aujourd'hui la nature de la femme est un produit éminemment artificiel ; c'est le résultat d'une compression forcée dans un sens, et d'une stimulation contre nature dans un autre. On peut affirmer hardiment que le caractère des sujets n'a jamais été déformé si complètement par leurs rapports avec leurs maîtres dans les autres sortes de dépendance ; car si des races d'esclaves ou des peuples soumis par la conquête ont été à quelques égards comprimés plus énergiquement, toutes leurs tendances qu'un joug de fer n'a pas écrasées, si elles ont eu quelque liberté de se développer, ont suivi une évolution naturelle. Mais chez les femmes, on a toujours employé, à développer certaines aptitudes de leur nature, une culture de serre chaude, en vue des intérêts et des plaisirs de leurs maîtres. Puis, voyant que certains produits de leurs forces vitales germent et se développent rapidement, dans cette atmosphère chauffée où l'on n'épargne aucune culture, tandis que d'autres jets de la même racine laissés au dehors dans un air d'hiver, et entourés de glace à dessein, ne produisent rien, se brûlent et disparaissent, les hommes, avec l'incapacité de reconnaître leur propre ouvrage qui caractérise les esprits impropres à l'analyse, se figurent sans plus s'en inquiéter que la plante pousse spontanément de la façon qu'ils la font pousser, et qu'elle mourrait si l'on n'en tenait la moitié dans un bain de vapeur et l'autre moitié dans la neige.

De toutes les difficultés qui mettent obstacle au progrès des idées, et à la formation d'opinions justes sur la vie et les institutions sociales, la plus grande est aujourd'hui l'ignorance inexprimable et l'indifférence où l'on est en général au sujet des influences qui forment le caractère de l'homme. Dès qu'une partie de l'humanité est ou paraît être de telle manière, quelle que soit cette manière, on suppose qu'elle a une tendance naturelle à être ainsi, lors même que la connaissance la plus élémentaire des circonstances où elle a été placée indique clairement les causes qui en ont fait ce que nous la voyons. De ce qu'un fermier irlandais sans bail, arriéré dans le payement de ses fermages, n'est pas diligent au travail, il y a des gens qui pensent que les Irlandais sont naturellement fainéants. Parce que, en France, les constitutions peuvent être renversées quand les autorités nommées pour les faire respecter tournent leurs armes contre elles, il y a des gens qui pensent que les Français ne sont pas faits pour un gouvernement libre. Parce que les Grecs trompent les Turcs qui pillent les Grecs sans vergogne, il y a des gens qui pensent que les Turcs sont naturellement plus sincères que les Grecs. Parce qu'on dit souvent que les femmes n'accordent en politique leur attention qu'aux personnages, on suppose que c'est par une disposition naturelle qu'elles s'intéressent moins que les hommes au bien général. L'histoire mieux comprise aujourd'hui qu'autrefois nous donne d'autres enseignements ; elle nous montre l'extrême susceptibilité de la nature humaine à subir l'influence des causes extérieures et l'excessive variabilité de cela même qui chez elle passe pour le plus constant et le plus universel. Mais, dans l'histoire comme dans les voyages, les hommes ne voient d'ordinaire que ce qu'ils ont déjà dans l'esprit, et en général on n'y apprend guère, si, avant d'étudier, on ne savait déjà beaucoup.

Il en résulte que sur cette difficile question de savoir quelle est la différence naturelle des deux sexes, sur laquelle, dans l'état présent de la société, il est impossible d'acquérir une connaissance complète et exacte, presque tout le monde dogmatise sans recourir à la lumière qui seule peut éclairer ce sujet, l'étude analytique du chapitre le plus important de la psychologie : les lois qui règlent l'influence des circonstances sur le caractère. En effet, quelque grandes et en apparence ineffaçables que soient les différences morales et intellectuelles entre l'homme et la femme, la preuve que ces différences sont naturelles ne peut jamais être que négative. On ne doit considérer comme naturelles que celles qui ne peuvent pas du tout être artificielles : ce qui restera quand on aura retiré toute particularité qui dans l'un et dans l'autre sexe pourra s'expliquer par l'éducation ou les circonstances extérieures. Il faut posséder la plus profonde connaissance des lois de la formation du caractère pour avoir le droit d'affirmer qu'il y a une différence, et, à plus forte raison, de dire quelle est la différence qui distingue les deux sexes aux points de vue moral et intellectuel. Personne jusqu'à présent ne possède cette science ; car il n'y a guère de sujet qu'on ait moins étudié, eu égard à son importance, aussi personne n'a-t-il le droit d'avoir là-dessus une opinion positive. Tout ce qui nous est permis, c'est de faire des conjectures plus ou moins probables, plus ou moins légitimes, suivant la connaissance que nous avons des applications de la psychologie à la formation du caractère.

Si, laissant les origines des différences, nous demandons ce qu'elles sont, on nous apprend fort peu de chose. Les médecins et les physiologistes ont constaté jusqu'à un certain point des différences dans la constitution du corps, et c'est là un fait important pour un psychologiste, mais il est rare de trouver un médecin qui soit psychologiste. Leurs observations sur les caractères mentaux de la femme n'ont pas plus de valeur que celles du commun des hommes. C'est un point sur lequel on ne saura rien de définitif, tant que les personnes qui seules peuvent le connaître, les femmes elles-mêmes, ne donneront que d'insignifiants renseignements, et, qui pis est, des renseignements subornés. Il est facile de connaître une femme stupide ; la stupidité est la même partout. On peut induire les sentiments et les idées d'une femme stupide quand on compact les sentiments et les idées qui prévalent dans le cercle où elle vit. Il n'en est pas ainsi des personnes dont les idées et les sentiments sont le produit de leurs propres facultés. Il y a tout au plus çà et là un homme qui ait une connaissance passable du caractère des femmes de sa famille, sans rien savoir des autres. Je ne parle pas de leurs aptitudes ; personne ne les connaît, pas même elles-mêmes, parce que la plupart n'ont jamais été mises en jeu. Je ne parle que de leurs idées et de leurs sentiments actuels. Il y a des hommes qui pensent connaître parfaitement les femmes parce qu'ils ont entretenu un commerce de galanterie avec quelques-unes, peut.-être avec beaucoup. S'ils sont bons observateurs, et si leur expérience unit la qualité à la quantité, ils ont pu apprendre quelque chose sur un petit côté de la nature des femmes, qui n'est pas sans importance. Mais sur le reste ils sont les plus ignorants des hommes, parce qu'il y en a peu pour qui ce reste soit plus soigneusement dissimulé. Le sujet le plus propice sur lequel un homme puisse étudier le caractère des femmes, c'est sa propre femme ; les occasions sont plus favorables, et les exemples d'une sympathie parfaite entre deux époux ne sont pas introuvables. En fait, c'est de cette source, je crois, que vient tout ce qui vaut la peine d'être connu. Mais la plupart des hommes n'ont pas eu l'occasion d'étudier de la sorte plus d'une femme, aussi peut-on, avec une exactitude risible, deviner le caractère d'une femme quand on connaît les opinions de son mari sur les femmes en général. Pour tirer de ce cas unique quelque résultat, il faut que la femme vaille la peine d'être connue, et que l'homme soit non seulement un juge compétent, mais aussi qu'il ait ma caractère si sympathique et si bien adapté à celui de sa femme, qu'il puisse lire dans son esprit par une sorte d'intuition, ou que sa femme n'ait aucune confusion à lui montrer le fond de ses sentiments. Rien n'est peut-être plus rare qu'une telle rencontre. Il y a souvent entre une femme et son mari une unité complète de sentiments et une communauté de vues quant aux choses extérieures, et pourtant l'un ne pénètre pas plus profondément dans les vues de l'autre que s'ils n'étaient que de simples connaissances. Alors même qu'une véritable affection les unit, l'autorité d'une part et la subordination de l'autre empêchent qu'une confiance entière s'établisse. Il se peut que la femme n'ait pas l'intention de dissimuler, mais il y a bien des choses qu'elle ne laisse pas paraître. Entre les parents et les enfants, on peut voir la même chose. Malgré l'affection réciproque qui unit réellement un père à son fils, il arrive quelquefois, au su de tout le monde, que le père ignore et même ne soupçonne pas certaines parties du caractère de son enfant, tandis que les camarades et les égaux du fils les connaissent à merveille. La vérité est que, dès qu'on est dans une position à attendre d une personne de la déférence, on est très mal place pour trouver en elle une sincérité et une franchise complètes. La crainte de baisser dans l'opinion ou l'affection de la personne que l'on regarde avec respect est si forte, que même avec un caractère très droit on se laisse aller, sans s'en apercevoir, à ne lui montrer que le plus beau côte, ou sinon le plus beau, le plus agréable à ses yeux : on peut dire avec assurance que deux personnes ne peuvent avoir l'une de l'autre une connaissance complète qu'à la condition d'être non seulement intimes, mais égales. A plus forte raison, est-il impossible d'arriver à connaître une femme soumise à l'autorité conjugale, à qui l'on a enseigné que son devoir consiste à subordonner tout au bien-être et au plaisir de son mari, à ne lui laisser voir ni sentir chez elle rien que d'agréable. Toutes ces difficultés empêchent qu'un homme acquière une connaissance complète de l'unique femme qu'il ait le plus souvent l'occasion d'étudier sérieusement. Si, de plus, nous considérons que comprendre une femme, ce n'est pas nécessairement en comprendre une autre ; que, pussions-nous étudier les femmes d'un certain rang et d'un certain pays, nous ne comprendrions pas pour cela les femmes d'un autre rang et d'un autre pays ; que, parvinssions-nous à remplit cette tâche, nous ne connaîtrions encore que les femmes d'une seule période de l'histoire ; nous nous sentons le droit d'affirmer que l'homme n'a pu acquérir sur la femme, telle qu'elle a été ou telle qu'elle est, sans se préoccuper de ce qu'elle pourrait être, qu'une connaissance déplorablement incomplète et superficielle, et qu'il n'en acquerra pas d'autre, tant que les femmes elles-mêmes n'auront pas dit tout ce qu'elles ont à nous apprendre.

Ce temps ne viendra et ne peut venir que lentement. C'est d'hier seulement que les femmes ont acquis par leur talent littéraire, ou par la permission de la société, le droit de s'adresser au public. Jusqu'ici peu de femmes avaient osé dire ce que les hommes dont dépend leur succès littéraire ne veulent pas entendre. Rappelons-nous comment, jusqu'à ces derniers temps, l'on recevait l'expression d'opinions peu répandues et de sentiments prétendus excentriques, alors qu'ils avaient pour auteur un homme. Voyons comment on la reçoit encore, et nous aurons une faible idée des empêchements auxquels est soumise une femme élevée dans l'idée que la coutume et l'opinion doivent être les lois souveraines de sa conduite, quand elle veut mettre dans un livre un peu de ce qu'elle tire du fond de son âme. La femme la plus illustre qui ait laissé des œuvres assez belles pour lui donner une place éminente dans la littérature de son pays, a cru nécessaire de mettre cette épigraphe à son ouvrage le plus hardi : "Un homme peut braver l'opinion ; une femme doit s'y soumettre ." La plus grande partie de ce que les femmes écrivent sur leur sexe n'est que flatterie pour les hommes. Si la femme qui écrit n'est pas mariée, il semble qu'elle n'écrive que pour trouver un mari. Beaucoup de femmes mariées ou non vont au-delà ; elles propagent sur la soumission de leur sexe des idées dont la servilité dépasse les désirs de tout homme, à l'exception des plus vulgaires. Aujourd'hui, il est vrai, cela n'arrive pas aussi souvent que dans un temps encore peu éloigné de nous. Les femmes prennent de l'assurance et osent affirmer leurs sentiments réels. En Angleterre surtout, le caractère des femmes est une production si artificielle, que leurs sentiments se composent d'un petit nombre d'observations et d'idées personnelles, mêlées à un grand nombre de préjugés acceptés. Cet état de choses s'effacera de jour en jour, mais il persistera en grande partie tant que nos institutions sociales n'autoriseront pas les femmes à développer leur originalité aussi librement que l'homme. Quand ce temps sera venu, mais pas avant, nous entendrons et, qui plus est, nous verrons tout ce qu'il faut apprendre pour connaître la nature des femmes, et savoir comment les autres choses s'y adaptent.

Si j'ai insisté si longuement sur les difficultés qui empêchent les hommes d'acquérir une véritable connaissance de la nature réelle des femmes, c'est que sur ce point, comme sur bien d'autres, opinio copiæ inter maximas causas inopiæ est, et qu'il y a peu de chances d'acquérir sur ce sujet des idées raisonnables tant qu'on se flattera de comprendre parfaitement un sujet dont la plupart des hommes ne savent absolument rien, et dont il est à présent impossible qu'un homme en particulier, ou tous les hommes pris ensemble, aient assez de connaissance pour avoir le droit de prescrire aux femmes leur vocation. Heureusement il n'est pas besoin d'une connaissance aussi complète pour régler les questions relatives à la position des femmes dans la société ; car, suivant tous les principes constitutifs de la société moderne, c'est aux femmes elles-mêmes de les régler, c'est à elles qu'il appartient de les trancher d'après leur propre expérience et avec l'aide de leurs propres facultés. Il n'y a pas d'autre moyen d'apprendre ce qu'une personne ou plusieurs peuvent faire, que de les laisser essayer ; nul ne peut se mettre à leur place pour découvrir ce qu'elles doivent faire, ou ce dont elles doivent s'abstenir pour leur bonheur.

Nous pouvons être tranquilles sur un point. Ce qui répugne aux femmes, on ne le leur fera pas faire en leur donnant pleine liberté. L'humanité n'a que faire de se substituer à la nature de peur qu'elle ne réussisse pas à atteindre son but. Il est tout à fait superflu d'interdire aux femmes ce que leur constitution ne leur permit pas. La concurrence suffit pour leur défendre tout ce qu'elles ne peuvent faire aussi bien que les hommes, leurs compétiteurs naturels, puisqu'on ne demande en leur faveur ni primes ni droits protecteurs ; tout ce qu'on demande, c'est l'abolition des primes et des droits protecteurs dont jouissent les hommes. Si les femmes ont une inclination naturelle plus forte pour une certaine chose que pour une autre, il n'est pas besoin de lois ni de pression sociale pour forcer la majorité des femmes à faire la première plutôt que la seconde. Le service des femmes le plus demandé sera, quel qu'il soit, celui-là même que la liberté de la concurrence les excitera le plus vivement à entreprendre ; et, ainsi que le sens des mots l'indique, elles seront le plus demandées pour ce qu'elles sont le plus propres à faire, de sorte que ce qu'on aura fait en leur faveur assurera aux facultés collectives des deux sexes l'emploi le plus avantageux.

Dans l'opinion générale des hommes, prétend-on, la vocation naturelle des femmes est le mariage et la maternité. Je dis qu'on le prétend, parce qu'à en juger par les actes, par l'ensemble de la constitution actuelle de la société, on pourrait conclure que l'opinion est diamétralement le contraire. A voir les choses, les hommes semblent croire que la prétendue vocation des femmes est ce qui répugne le plus à leur nature ; que, si elles avaient la liberté de faire toute autre chose, si on leur laissait un moyen quelque peu souhaitable d'employer leur temps et leurs facultés, le nombre de celles qui accepteraient volontairement la condition qu'on dit leur être naturelle serait insuffisant. Si telle est l'opinion de la plupart des hommes, il serait bon de le déclarer. Sans doute cette théorie est au fond de presque tout ce qu'on a écrit sur ce sujet, mais je voudrais voir quelqu'un l'avouer hautement, et venir nous dire : "Il est nécessaire que les femmes se marient et fassent des enfants. Elles ne le feraient pas si elles n'y étaient forcées. Donc il faut les forcer." On verrait alors le nœud de la question. Ce langage aurait une ressemblance frappante avec celui des défenseurs de l'esclavage dans la Caroline du Sud et la Louisiane. "Il est nécessaire, disaient- ils, de cultiver le sucre et le coton. L'homme blanc ne le peut pas, les nègres ne le veulent pas au prix que nous prétendons leur donner. Ergo, il faut les contraindre." Un autre exemple encore plus saisissant, c'est la presse des matelots qu'on jugeait absolument nécessaire pour la défense du pays. "Il arrive souvent, disait-on, qu'ils ne veulent pas s'enrôler volontairement, donc il faut que nous ayons le pouvoir de les contraindre." Que de fois n'a-t-on pas raisonné de la sorte ! S'il n'y avait eu un certain vice dans ce raisonnement, il eût triomphé jusqu'à présent. Mais on pouvait répliquer : commencez par payer aux matelots la valeur de leur travail, quand vous l'aurez rendu aussi lucratif chez vous qu'au service des autres employeurs, vous n'aurez pas plus de difficulté qu'eux à obtenir ce que vous désirez. A cela, pas d'autre réponse logique que, "nous ne voulons pas" : et comme aujourd'hui on rougit de voler au travailleur son salaire et qu'on a même cessé de le vouloir, la presse n'a plus de défenseurs. Ceux qui prétendent contraindre la femme au mariage en lui fermant toutes les autres issues s'exposent à une pareille réplique. S'ils pensent ce qu'ils disent, leur opinion signifie que les hommes ne rendent pas le mariage assez désirable aux femmes, pour les tenter par les avantages qu'il présente. On ne parait pas avoir une haute opinion de ce qu'on offre quand on dit en le présentant : Prenez ceci ou vous n'aurez rien. Voici, selon moi, ce qui explique le sentiment des hommes qui ressentent une antipathie réelle pour la liberté et l'égalité des femmes. Ils ont peur, non pas que les femmes ne veuillent plus se marier, je ne crois pas qu'un seul éprouve réellement cette appréhension, mais qu'elles n'exigent dans le mariage des conditions d'égalité ; ils redoutent que toutes les femmes de talent et de caractère n'aiment mieux faire toute autre chose, qui ne leur semble pas dégradante, que de se marier, si en se mariant elles ne font que se donner un maître, et lui donner tout ce qu'elles possèdent sur la terre. Vraiment si cette conséquence était un accessoire obligé du mariage, je crois que l'appréhension serait très bien fondée. Je la partage ; il me semble très probable que bien peu de femmes capables de faire toute autre chose aimeraient mieux, à moins d'un entraînement irrésistible qui les aveugle, choisir un sort aussi indigne si elles avaient à leur disposition d'autres moyens d'occuper dans la société une place honorable. Si les hommes sont disposés à soutenir que la loi du mariage doit être le despotisme, ils ont bien raison pour leur intérêt de ne laisser aux femmes que le choix dont nous parlions. Mais alors tout ce qu'on a fait dans le monde moderne pour alléger les chaînes qui pèsent sur l'esprit des femmes a été une faute. Il n'aurait jamais fallu leur donner une éducation littéraire. Des femmes qui lisent, et à plus forte raison des femmes qui écrivent, sont, dans l'état actuel, une contradiction et un élément de perturbation : on a eu tort d'apprendre aux femmes autre chose qu'à bien remplir leur rôle d'odalisque ou de servante.

[modifier] Chapitre II

Il convient d'entrer dans la discussion des détails de la question par le point où nous sommes arrivés : la condition que les lois ajoutent au contrat matrimonial. Comme le mariage est la destinée que la société fait aux femmes, l'avenir pour lequel on les élève, et le but qu'on entend qu'elles poursuivent toutes, à l'exception de celles qui n ont pas assez d'attraits qu'un homme veuille choisir parmi elles la compagne de sa vie, on pourrait croire qu'on a tout fait pour rendre cette condition aussi enviable que possible, afin que les femmes n'aient aucun motif de regretter de n'avoir pu en choisir une autre. Il n'en est rien ; la société a dans ce cas comme dans tous les autres mieux aimé arriver à son but par des moyens honteux que par moyens honnêtes. C'est le seul cas où elle ait au fond persisté dans ces mauvais errements. Dans le principe on prenait les femmes par la force, ou le père les vendait au mari. Il n'y a pas encore longtemps qu'en Europe un père avait le pouvoir de disposer de sa fille, de la marier à son propre gré, sans égard pour ses sentiments. L'Eglise restait assez fidèle à une morale supérieure pour exiger un oui formel de la femme au moment du mariage ; mais cela ne prouvait nullement que le consentement ne fût pas forcé ; il était tout à fait impossible à une jeune fille de refuser l'obéissance si le père persistait à l'exiger, à moins d'obtenir la protection de la religion par une ferme résolution de prononcer des vœux monastiques. Une fois marié, l'homme avait autrefois (avant le christianisme) le pouvoir de vie et de mort sur sa femme. Elle ne pouvait invoquer la loi contre lui ; il était son unique juge, son unique loi. Longtemps il put la répudier, tandis qu'elle n'avait pas contre lui le même droit. Dans les vieilles lois d'Angleterre, le mari s'appelle le seigneur de sa femme, il était considéré à la lettre comme son souverain, en sorte que le meurtre d'un homme par sa femme s'appelait trahison (basse trahison pour la distinguer de la haute trahison) et était vengé plus cruellement que le crime de haute trahison, puisque la peine était d'être brûlée vive. De ce que ces atrocités sont tombées en désuétude (car la plupart n'ont pas été abolies, ou ne l'ont été qu'après avoir depuis longtemps cessé d'être mises en pratique), on suppose que tout est pour le mieux dans le pacte matrimonial tel qu'il est aujourd'hui, et l'on ne cesse de répéter que la civilisation et le christianisme ont rétabli la femme dans ses justes droits. Il n'en est pas moins vrai que l'épouse est réellement l'esclave de son mari non moins, dans les limites de l'obligation légale, que les esclaves proprement dits. Elle jure à l'autel une obéissance de toute la vie à son mari, et elle y est tenue par la loi toute la vie. Les casuistes diront que cette obligation a une limite, qu'elle s'arrête au point où la femme deviendrait complice d'un crime, mais elle s'étend à tout le reste. La femme ne peut rien faire que par la permission au moins tacite de son mari. Elle ne peut acquérir de bien que pour lui ; dès l'instant qu'une propriété est à elle, fût-ce par héritage, elle est, ipso facto, à lui. En cela la situation faite à la femme par la loi anglaise est pire que celle des esclaves, d'après les codes de plusieurs pays. Dans la loi romaine, par exemple, l'esclave pouvait avoir un petit pécule à lui, qui lui était jusqu'à un certain point garanti par la loi, pour son usage exclusif. Les classes élevées d'Angleterre ont donné aux femmes un avantage analogue par des contrats spéciaux qui tournent la loi en stipulant pour la femme la libre disposition de certaines sommes. Comme les sentiments paternels l'emportent chez les pères sur l'esprit de corps de leur sexe, un père préfère généralement sa propre fille à son gendre, qui n'est pour lui qu'un étranger. Les riches tâchent de soustraire par des dispositions appropriées la totalité ou une partie au moins des bien patrimoniaux de la femme à la direction du mari : mais ils ne réussissent pas à les mettre sous la propre direction de la femme. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est d'empêcher le mari de les gaspiller, mais en même temps ils privent le légitime propriétaire du libre usage de ses biens. La propriété reste hors des mains des deux époux, et le revenu qui en provient doit être touché par la femme, non par le mari, d'après les dispositions les plus favorables à la femme, ce qu'on appelle le régime de la séparation : il faut que le revenu passe par les mains de la femme ; mais si le mari le lui arrache par la violence, il n'encourt aucune punition et ne peut être contraint de le rendre. Telle est la protection que les lois de l'Angleterre permettent aux membres de la plus haute noblesse de donner à leur fille contre leur mari. Dans l'immense majorité des cas il n'y a pas de disposition légale particulière ; le mari absorbe tout, les droits, les propriétés, la liberté de sa femme. Le mari et la femme ne font qu'une personne légale ; ce qui veut dire que tout ce qui est à elle est à lui, mais non la réciproque, tout ce qui est à lui est à elle ; cette dernière maxime ne s'applique pas à l'homme, si ce n'est pour le rendre responsable envers autrui des actes de sa femme, comme un maître des faits et gestes de ses esclaves ou de son bétail. Je suis bien loin de prétendre que les femmes ne soient pas mieux traitées en général que les esclaves ; mais il n'y a pas d'esclave dont l'esclavage aille aussi loin que celui de la femme. Il est rare qu'un esclave, à moins d'être attaché à la personne de son maître, soit esclave à toutes les heures et à toutes les minutes ; en général, il a comme un soldat sa tâche fixe ; cette tâche remplie, dès qu'il n'est plus de service, il dispose de son temps jusqu'à un certain point; il a une vie de famille où le maître pénètre rarement. L'oncle Tom, sous son premier maître, avait sa vie de famille à lui dans sa case, presque autant que tout ouvrier qui travaille au dehors peut en avoir dans son logis : il n'en est pas ainsi de l'épouse. Avant tout, une femme esclave jouit d'un droit reconnu (dans les pays chrétiens) ; il y a même pour elle une obligation morale de refuser ses dernières faveurs à son maître : il n'en est pas ainsi de l'épouse, à quelque être brutal et tyrannique qu'elle soit enchaînée, bien qu'elle se sache l'objet de sa haine, qu'il prenne plaisir à la torturer sans cesse, qu'elle ne puisse absolument pas s'empêcher de ressentir pour lui une aversion profonde, ce brutal peut exiger d'elle qu'elle se soumette à la plus ignoble dégradation où. un être humain puisse descendre, en la contraignant à se faire malgré elle l'instrument d'une fonction animale. Mais, tandis qu'elle est soumise de sa personne au pire des esclavages, quelle est sa position à l'égard de ses enfants, objet d'un intérêt commun pour elle et pour son maître ? Par la loi ils sont les enfants du mari : lui seul a sur eux des droits légaux ; elle ne peut rien faire pour eux, ni à leur sujet, sans une délégation du mari ; et, même après la mort de son mari, la femme n'est pas la gardienne légale de ses enfants, à moins qu'il ne l'ait expressément désignée ; il pouvait les séparer d'elle, la priver de les voir, lui interdire de correspondre avec eux, jusqu'à l'époque récente où ce pouvoir fut restreint par une loi. Voilà l'état légal de la femme ; elle n'a aucun moyen de s'y soustraite ; si elle quitte son mari, elle ne peut rien prendre avec elle, ni ses enfants, ni rien qui soit légitimement sa propriété ; s'il le veut, il peut au nom de la loi la contraindre à revenir, il peut employer la force physique, ou se borner à saisir pour son propre usage tout ce qu'elle peut gagner, ou tout ce qui lui est donné par ses parents. Il n'y a qu'un arrêt de justice qui puisse l'autoriser à vivre séparée, la dispenser de rentrer sous la garde d'un geôlier exaspéré, et lui donner le pouvoir d'appliquer à ses propres besoins les gains qu'elle fait, sans craindre qu'un homme, qu'elle n'a pas vu depuis vingt ans peut-être, vienne fondre sur elle quelque jour et lui ravir tout ce qu'elle possède. Jusqu'à ces derniers temps, les cours de justice ne pouvaient prononcer cette séparation qu'au prix de frais énormes, ce qui la rendait inaccessible aux personnes qui n'appartenaient pas aux premiers rangs de la société. Aujourd'hui encore la séparation n'est accordée que pour les cas d'abandon, ou les derniers excès de mauvais traitements, et encore on se plaint tous les jours qu'elle soit accordée trop facilement. Assurément si une femme n'a qu'un sort dans la vie, celui d'être esclave d'un despote, si tout dépend pour elle de la chance d'en trouver un qui fasse d'elle une favorite au lieu d'un souffre-douleur, c'est une cruelle aggravation de sa destinée que de ne pouvoir tenter cette chance qu'une seule fois. Puisque tout dans la vie dépend pour elle du hasard de trouver un bon maître, il faudrait, comme conséquence naturelle de cet état de choses, qu'elle eût le droit de changer et de changer encore, jusqu'à ce qu'elle en eût trouvé un. Je ne veux pas dire qu'il faille lui conférer ce privilège, c'est une tout autre question. Je n'ai pas l'intention d'entrer dans la question du divorce avec la liberté d'un nouveau mariage. Je me borne à dire à présent que pour ceux qui n'ont pas d'autre sort que la servitude, il n'y a qu'un moyen d'en atténuer la rigueur, et un bien insuffisant encore, c'est le droit de choisir librement leur maître. Le déni de cette liberté complète l'assimilation de la femme à l'esclave, et à l'esclave dans la plus dure servitude, car il y a eu des codes qui accordaient à l'esclave pour certains cas de mauvais traitement le droit de contraindre légalement son maître à le vendre. Mais en Angleterre il n'y a pas de mauvais traitements si répétés qu'ils soient, à moins que l'adultère du mari ne vienne les aggraver, qui puissent délivrer une femme de son bourreau.

Je ne veux pas exagérer, et je n'en ai pas besoin. J'ai décrit la position légale de la femme, non le traitement qui lui est fait réellement. Les lois de la plupart des pays sont bien pires que les gens qui les exécutent et beaucoup de ces lois ne doivent leur durée qu'à la rareté de leur application. Si la vie conjugale était tout ce qu'elle pourrait être, au point de vue légal seulement, la société serait un enfer sur la terre. Heureusement, il existe en même temps des sentiments et des intérêts qui chez beaucoup d'hommes excluent, et chez la plupart modèrent les impulsions et les penchants qui mènent à la tyrannie : de tous ces sentiments le lien qui unit un mari à sa femme est incomparablement le plus fort ; le seul qui en approche, celui qui attache un père à ses enfants, tend toujours, sauf les cas exceptionnels, à resserrer le premier au lieu de le relâcher. Mais parce que les choses se passent ainsi, parce qu'en général les hommes ne font pas subir aux femmes toutes les misères qu'ils pourraient leur faire souffrir, s'ils usaient du plein pouvoir qu'ils ont de les tyranniser, les défenseurs de la forme actuelle du mariage s'imaginent que tout ce qu'elle a d'inique est justifié, et que les plaintes qu'on en fait ne sont que de vaines récriminations à propos du mal dont il faut toujours payer un grand bien. Mais les adoucissements que la pratique peut concilier avec le maintien rigoureux de telle ou telle forme de tyrannie, au lieu de faire l'apologie du despotisme, ne servent qu'à démontrer la force de la nature l'humaine pour réagir contre les institutions les plus honteuses, et la vitalité avec laquelle les semences du bien comme celles du mal contenues dans le caractère de l'homme se répandent et se propagent. Tout ce qu'on peut dire du despotisme domestique s'applique au despotisme politique. Tous les rois absolus ne se mettent pas à la fenêtre pour se régaler des gémissements de leurs sujets qu'on torture, tous ne les dépouillent pas de leur dernier lambeau de vêtements pour les renvoyers se morfondre sur la voie publique. Le despotisme de Louis XVI n'était pas celui de Philippe le Bel, de Nadir-Schah ou de Caligula, mais il était assez mauvais pour justifier la Révolution française, et jusqu'à un certain point pour en faire excuser les horreurs. C'est en vain qu'on invoque l'attachement puissant de quelques femmes pour leurs maris ; on pourrait ainsi invoquer des exemples tirés de l'esclavage domestique. Dans la Grèce et à Rome, il n'était pas rare de voir des esclaves périr dans les tourments plutôt que de trahir leurs maîtres. Pendant les proscriptions qui suivirent les guerres civiles des Romains, on a remarqué que les femmes et les esclaves étaient fidèles jusqu'à l'héroïsme, et que bien souvent les fils étaient des traîtres. Pourtant nous savons avec quelle cruauté les Romains traitaient leurs esclaves. Mais on peut dire en toute vérité que nulle part ces sentiments individuels prononcés n'atteignent une aussi grande beauté que sous les institutions les plus atroces. C'est l'ironie de la vie, que les plus énergiques sentiments de reconnaissance et de dévouement, dont la nature humaine semble susceptible, se développent en nous à l'égard de ceux qui, pouvant anéantir notre existence terrestre, veulent bien s'en abstenir. Il y aurait de la cruauté à rechercher quelle place ce sentiment tient le plus souvent dans 1a dévotion religieuse elle-même. Nous avons fréquemment occasion de voir que ce qui développe le plus la reconnaissance des hommes pour le Ciel, c'est la vue de ceux de leurs semblables pour qui Dieu ne s'est pas montré aussi miséricordieux que pour eux- mêmes.

Quelle que soit l'institution despotique qu'on ait à défendre, l'esclavage, l'absolutisme politique, ou l'absolutisme du chef de la famille, on veut toujours que nous la jugions sur les exemples les plus favorables. On nous fait voir des tableaux où la tendresse de la soumission répond à la sollicitude de l'autorité, où un maître sage règle tout pour le plus grand bien des subordonnés, et vit entouré de bénédictions. Tout cela serait à propos, si nous prétendions qu'il n'existe pas d'hommes bons. Qui doute que le gouvernement absolu d'un homme bon ne puisse s'exercer avec une grande bonté, produire une grande somme de bonheur et exciter une grande reconnaissance ? Mais c'est en vue des hommes méchants qu'il faut établir des lois. Le mariage n'est pas une institution faite pour un petit nombre d'élus. On ne demande pas aux hommes, avant le mariage, de prouver par témoins qu'on peut se fier à leur façon d'exercer le pouvoir absolu. Les liens d'affection et d'obligation qui unissent un mari à sa femme et à ses enfants sont très forts pour ceux qui sentent fortement leurs obligations sociales, et même pour un grand nombre de ceux qui ne sont guère sensibles à leurs autres devoirs sociaux. Mais il y a tous les degrés dans la manière de sentir ces devoirs, comme on trouve tous les degrés dans la bonté ou la méchanceté, en descendant jusqu'aux individus qui ne respectent aucun lien, et sur lesquels la société n'a d'autre moyen d'action que l'ultima ratio, les pénalités édictées par la loi. A tous les degrés de cette échelle descendante, il y a des hommes qui possèdent tous les pouvoirs légaux d'un mari. Le plus vil malfaiteur a une misérable femme, sur laquelle il peut commettre toutes les atrocités, sauf le meurtre, et même, s'il est adroit, il peut la faire périr sans encourir le châtiment légal. Que de milliers d'individus n'y a-t-il pas dans les plus basses classes de chaque pays, qui, sans être des malfaiteurs au sens de la loi, à tous les autres points de vue, parce que leurs agressions rencontrent partout ailleurs de la résistance, s'abandonnent à tous les excès de la violence sur la malheureuse femme qui seule, avec ses enfants, ne peut ni repousser leur brutalité ni s'y soustraire ! L'excès de dépendance où la femme est réduite inspire à ces natures ignobles et sauvages non de généreux managements, ni le point d'honneur de bien traiter celle dont le sort d'ici-bas est confié entièrement à leur bienveillance, mais au contraire l'idée que la loi la leur a livrée comme leur chose, pour en user à discrétion, sans être tenus envers elle au respect qu'ils doivent avoir pour toute autre personne. La loi qui, récemment encore, essayait à peine de punir ces odieux excès d'oppression domestique, a fait ces dernières années de faibles efforts pour les réprimer. Ils ont produit peu d'effet, et on n'en doit guère attendre, parce qu'il est contraire à la raison et à l'expérience qu'on puisse mettre un frein à la brutalité en laissant la victime au pouvoir du bourreau. Tant qu'une condamnation pour voies de fait, ou, si l'on veut, pour une récidive, ne donnera pas à la femme, ipso facto, droit au divorce, ou au moins à la séparation judiciaire, les efforts pour réprimer les "sévices graves" par des pénalités resteront sans effet, faute d'un plaignant ou faute d'un témoin.

Que si l'on considère le nombre immense des hommes qui dans tous les grands pays ne s'élèvent guère au-dessus des brutes, et si l'on songe que rien ne s'oppose à ce qu'ils acquièrent par la loi du mariage la possession d'une victime, on verra l'effrayante profondeur de misère qui se creuse sous cette seule forme. Pourtant ce ne sont que les cas extrêmes, ce sont les derniers abîmes ; mais, avant d'y parvenir, que de gouffres sombres sur la pente ! Dans la tyrannie domestique comme dans la politique, les monstres font voir ce que vaut l'institution ; par eux on apprend qu'il n'y a pas d'horreur qui ne se puisse commettre sous ce régime, si le despote le veut, et l'on mesure avec exactitude la fréquence épouvantable de crimes un peu moins atroces. Les démons sont aussi rares dans l'espèce humaine que les anges, plus rares peut-être ; mais il est très fréquent de voir des sauvages féroces susceptibles d'accès d'humanité ; et dans l'intervalle qui les sépare des nobles représentants du genre humain, que de formes, que de degrés dans la bestialité et l'égoïsme se cachent souvent sous un vernis de civilisation et de culture ! Les individus y vivent en paix avec la loi ; ils s'offrent sous des dehors honorables à tous ceux qui ne sont pas en leur pouvoir ; ils ont pourtant assez de méchanceté pour rendre à ceux qui y sont la vie insupportable. Il serait fastidieux de répéter les lieux communs qu'on a débités sur l'incapacité des hommes en général pour l'exercice du pouvoir : après des siècles de discussions politiques, tout le monde les sait par cœur, mais presque personne ne songe à appliquer ces maximes au cas où plus qu'à tous les autres elles conviennent, à un pouvoir qui n'est pas confié aux mains d'un ou de plusieurs hommes, mais qui est livré à tout adulte du sexe masculin, jusqu'au plus vil et au plus féroce. De ce qu'un homme n'est pas connu pour avoir violé un des dix commandements, ou qu'il jouit d'une bonne réputation parmi ceux qu'il ne peut contraindre à avoir des relations avec lui, ou qu'il ne s'échappe pas en violents éclats contre ceux qui ne sont pas obligés de le supporter, il n'est pas possible de présumer le genre de conduite qu'il tiendra chez lui, quand il sera maître absolu. Les hommes les plus communs réservent le côté violent, morose, ouvertement égoïste de leur caractère pour ceux qui n'ont pas le pouvoir de leur résister. La relation de supérieur à subordonné est la pépinière de ces vices de caractère ; partout où ils existent, c'est de là qu'ils tirent leur sève. Un homme violent et morose avec ses égaux est assurément un homme qui a vécu parmi des inférieurs qu'il pouvait dominer par la crainte ou par les vexations. Si la famille est, comme on le dit souvent, une école de sympathie, de tendresse, d'un affectueux oubli de soi-même, c'est encore plus souvent pour son chef une école d'entêtement, d'arrogance, de laisser aller sans limite, et d'un égoïsme raffiné et idéalisé dont le sacrifice n'est lui-même qu'une forme particulière, puisqu'il ne prend intérêt à sa femme et à ses enfants que parce qu'ils sont une partie de ses propriétés, puisqu'il sacrifie de toutes les façons leur bonheur à ses plus légères préférences. Qu'attendre de mieux de la forme actuelle de l'union conjugale ? Nous savons que les mauvais penchants de la nature humaine ne restent dans leurs limites que lorsqu'il ne leur est pas permis de se donner carrière. On sait que par un penchant ou par une habitude, sinon de propos délibéré, presque tout le monde empiète toujours sur celui qui cède jusqu'à le forcer à la résistance. C'est en présence de ces tendances actuelles de la nature humaine que nos institutions actuelles donnent à l'homme un pouvoir à peu près illimité sur un membre de l'humanité - celui avec lequel il demeure, qu'il a toujours avec lui. Ce pouvoir va chercher les germes latents d'égoïsme dans les replis les plus cachés du cœur de l'homme, y ranime les plus faibles étincelles, souffle sur le feu qui couvait, et lâche la bride à des penchants que dans d'autres circonstances l'homme aurait senti la nécessité de réprimer et de dissimuler au point de se faire avec le temps une seconde nature. Je sais qu'il y a un revers à la médaille, je reconnais que, si la femme ne peut résister, il lui reste au moins les représailles ; elle a le pouvoir de rendre la vie de l'homme très malheureuse, et s'en sert pour faire prévaloir sa volonté sur bien des points où elle doit l'emporter, et aussi sur beaucoup où elle ne le devrait pas. Mais cet instrument de protection personnelle, qu'on pourrait appeler la puissance de la criaillerie, la sanction de la mauvaise humeur, a un vice fatal ; c'est qu'il sert le plus souvent contre les maîtres les moins tyranniques, et en faveur des subordonnés les moins dignes. C'est l'arme des femmes irritables et volontaires qui feraient le plus mauvais usage du pouvoir, si elles l'avaient, et qui font un mauvais usage de celui dont elles s'emparent. Les femmes d'humeur douce ne peuvent recourir à cette arme, et celles qui ont le cœur haut placé la dédaignent. D'un autre côte, les maris contre qui on l'emploie avec le plus de succès sont les plus doux et les plus inoffensifs, ceux que nulle provocation ne peut résoudre à faite un usage un peu sévère de leur autorité. Le pouvoir qu'a la femme d'être désagréable a pour effet général d'établir une contre-tyrannie, et de faire des victimes dans l'autre sexe en s'exerçant surtout sur les maris les moins enclins à devenir des tyrans.

Qu'est-ce donc qui modère réellement les effets corrupteurs du pouvoir, et les rend compatibles avec la somme réelle de bien que nous voyons autour de nous ? Les caresses féminines, qui peuvent avoir un grand effet dans des cas particuliers, en ont très peu pour modifier les tendances générales de la situation. En effet, ce genre de pouvoir dure seulement tant que la femme est jeune et attrayante, ou tant que le charme est nouveau, et qu'il n'est pas détruit par la familiarité ; puis il y a beaucoup d'hommes sur qui ces moyens n'ont jamais beaucoup d'influence. Les causes qui contribuent réellement à adoucir l'institution sont l'affection personnelle que produit le temps dans la mesure où la nature de l'homme est capable d'en ressentir, et où le caractère de la femme est assez sympathique à celui de l'homme pour l'y faire naître ; leurs intérêts communs au sujet des enfants, et d'autres intérêts communs, mais soumis à de très grandes restrictions, au sujet de personnes tierces ; l'importance du rôle de la femme pour embellir la vie de son mari ; la valeur que le mari reconnaît à sa femme à son point de vue personnel, qui, chez un homme généreux, devient l'origine de l'affection qu'il lui porte pour elle-même ; l'influence acquise sur presque tous les êtres humains par ceux qui les approchent, qui, s'ils ne déplaisent pas, peuvent, à la fois par leurs prières et par la communication inconsciente de leurs sentiments et de leurs dispositions, obtenir sur la conduite de leurs supérieurs un empire excessif et déraisonnable, à moins d'être contre-carrés par quelque autre influence directe. C'est par ces divers moyens que la femme arrive souvent à exercer un pouvoir exorbitant sur l'homme et à influencer sa conduite sur les points mêmes où elle n'est pas capable de le faire pour le bien, où son influence peut non seulement manquer de lumière, mais s'employer en faveur d'une cause moralement mauvaise, alors que l'homme agirait mieux s'il était laissé à ses propres penchants. Mais, dans la famille comme dans l'Etat, le pouvoir ne peut remplacer la liberté. La puissance que la femme exerce sur son mari lui dorme souvent ce qu'elle n'a aucun droit d'avoir, et ne lui donne pas les moyens d'assurer ses propres droits. L'esclave favorite d'un sultan possède elle-même des esclaves qu'elle tyrannise ; il vaudrait mieux qu'elle n'en eût pas, et ne fût pas elle-même esclave. En absorbant sa propre existence dans celle de son mari, en n'ayant aucune volonté, ou en lui persuadant qu'elle ne veut que ce qu'il veut dans toutes leurs affaires communes, et en employant toute sa vie à agir sur ses sentiments, elle peut se donner la satisfaction d'influencer et probablement de pervertir sa conduite dans les affaires dont elle ne s'est jamais rendue capable de juger ou dans lesquelles elle est totalement dominée par quelque motif personnel ou par quelque préjugé. En conséquence, dans l'état présent des choses, ceux qui en usent avec le plus de bienveillance avec leur femme sont tout aussi souvent corrompus que raffermis dans l'amour du bien par l'influence de leur femme, quand il s'agit d'intérêts qui s'étendent hors de la famille. On a appris à la femme qu'elle n'avait pas à s'occuper des choses placées hors de sa sphère ; elle n'a donc que rarement une opinion vraie et consciencieuse à leur sujet ; par conséquent elle ne s'en occupe jamais dans un but légitime et n'y touche guère que dans un but intéressé. En politique elle ignore où est le droit, et ne s'en soucie pas, mais elle sait ce qui peut procurer à son mari un titre, à son fils une place, à sa fille un beau mariage.

Mais, demandera-t-on, comment une société peut-elle exister sans un gouvernement ? Dans une famille comme dans un Etat, il doit y avoir une personne qui commande, qui décide quand les conjoints diffèrent d'opinion ; chacun ne peut aller de son côté, et il faut prendre un parti.

Il n'est pas vrai que, dans toutes les associations volontaires de deux personnes, l'une d'elles doive être maîtresse absolue ; encore moins appartient-il à la loi de déterminer laquelle le sera. Après le mariage, la forme d'association volontaire qui se voit le plus souvent, c'est la société commerciale. On ne juge pas nécessaire de régler par la loi que, dans toute société, un des associés aura toute la direction des affaires, et que les autres seront tenus d'obéir à ses ordres. Personne ne voudrait entrer dans la société ni se soumettre à la responsabilité qui pèse sur un chef, en ne conservant que le pouvoir d'un employé et d'un agent. Si la loi intervenait dans tous les contrats comme dans les contrats de mariage, elle ordonnerait que l'un des associés administrât les affaires communes comme s'il y était seul intéressé, que les autres associés eussent seulement des pouvoirs délégués, et que le chef déterminé par une disposition générale de la loi fût, par exemple, le doyen d'âge. La loi n'a jamais rien fait de semblable, et l'expérience n'a jamais montré la nécessite d'établir une inégalité théorique entre les associés, ni d'ajouter des conditions à celles que les associés inscrivent eux-mêmes dans les articles de leur traité. On pourrait croire pourtant que l'établissement du pouvoir absolu aurait moins de danger pour les droits et les intérêts des inférieurs dans une société commerciale que dans le mariage, puisque les associés restent libres d'annuler le pouvoir en se retirant de l'association. La femme n'a pas cette liberté, et, l'eût-elle, il est toujours désirable qu'elle essaie de tous les moyens avant d'y recourir.

Il est parfaitement vrai que les choses qu'il faut décider chaque jour, qui ne peuvent pas s'arranger peu à peu ni attendre un compromis, doivent relever seulement d'une volonté ; une seule personne doit trancher ces questions. Mais il n'en résulte pas que cette personne soit toujours la même. Il se présente un mode tout naturel d'arrangement, c'est le partage du pouvoir entre les deux associés, où chacun garde la direction absolue de sa partie, où tout changement de système et de principe exige le consentement des deux personnes. La division ne doit ni ne peut être préétablie par la loi, puisqu'elle doit dépendre de capacités individuelles, si les deux conjoints le préfèrent, ils peuvent l'établir par avance dans leur contrat de mariage, à la manière dont on y règle actuellement les questions d'argent. Il y aurait rarement des difficultés dans ces arrangements pris d'un commun accord, excepté dans un de ces cas malheureux où tout devient sujet de contestation et de dispute entre les époux. La division des droits doit suivre naturellement la division des devoirs et des fonctions, et cela se fait déjà par consentement, et en dehors de la loi d'après la coutume que le gré des personnes intéressées peut modifier et modifie en effet.

La décision réelle des affaires, quel que soit le dépositaire de l'autorité, dépendra beaucoup, comme cela arrive même à présent, des aptitudes relatives. De cela seul que le mari est d'ordinaire plus âgé que sa femme, il aura le plus souvent la prépondérance, au moins jusqu'à ce qu'ils arrivent l'un et l'autre à cette époque de la vie où la différence des années n'a plus d'importance. Il y aura aussi une voix prépondérante du côte, quel qu'il soit, qui fournit les moyens de subsistance. L'inégalité produite par cette cause ne dépendrait plus alors de la loi du mariage, mais des conditions générales de la société humaine telle qu'elle est à présent constituée. Une supériorité mentale due soit à l'ensemble des facultés, soit à des connaissances spéciales, une décision de caractère plus marquée, doivent nécessairement avoir une grande influence. Il en est toujours ainsi à présent, et ce fait montre combien est peu fondée la crainte que les pouvoirs et la responsabilité des associés dans la vie, comme des associés dans les affaires, ne puissent se partager d'une façon satisfaisante d'un commun accord. Les parties s'entendent toujours dans ce partage, excepté dans le cas où le mariage est une affaire manquée. Dans la réalité, on ne voit pas le pouvoir tout d'un côte, et l'obéissance toute de l'autre, si ce n'est dans ces unions qui sont l'effet d'une erreur complète, où ce serait une bénédiction pour les deux parties d'être déchargées de leur fardeau. On viendra me dire que ce qui rend possible un arrangement amiable des différends, c'est que l'une des parties garde en réserve le pouvoir d'user de contrainte et que l'autre le sait ; de même que l'on se soumet à une décision d'arbitres parce qu'on voit sur l'arrière-plan une cour de justice qui peut forcer à obéir. Mais, pour rendre l'analogie complète, il faudrait supposer que la jurisprudence des cours n'est pas d'examiner l'affaire, mais de rendre l'arrêt toujours en faveur de la même partie, le défendeur par exemple. Alors, la compétence de ces cours serait pour le demandeur un motif d'entrer en arrangement sur un arbitrage quelconque, mais ce serait tout le contraire pour le défendeur. Le pouvoir despotique que la loi donne au mari peut bien être une raison pour faire consentir la femme à tout compromis qui partage le pouvoir entre elle et son mari, mais non pour que le mari y consente. Chez les gens qui se conduisent honorablement, il se fait un compromis réel sans que l'un des deux conjoints y soit contrait moralement ou physiquement, et cela montre que les motifs naturels, qui mènent à la conclusion volontaire d'un arrangement pour régler la vie des époux d'une façon tolérable pour l'un comme pour l'autre, prévalent en définitive, excepté dans les cas défavorables. Assurément on n'améliore pas la situation en faisant décider par la loi que l'édifice d'un gouvernement libre s'élèvera sur la base légale du despotisme au profit d'une partie, et de la soumission de l'autre ; ni en établissant que toute concession faite par le despote pourra être révoquée selon son bon plaisir sans avertissement. Outre qu'une liberté ne mérite pas ce nom quand elle est si précaire, ses conditions ont peu de chance d'être équitables quand la loi jette un poids si prodigieux dans l'un des plateaux de la balance, quand l'arrangement établi entre deux personnes donne à l'une le droit de tout faire, et à l'autre rien de plus que le droit de faire la volonté de la première, avec l'obligation morale et religieuse la plus forte de ne se révolter contre aucun excès d'oppression.

Un adversaire obstiné, acculé à ses derniers retranchements, dira peut-être que les maris veulent bien faire des concessions convenables à leurs associées sans y être forcés, en un mot se montrer raisonnables, mais que les femmes ne le sont pas : que si on accordait aux femmes des droits, elles n'en reconnaîtraient à personne, et qu'elles ne céderaient plus sur rien, si elles n'étaient plus forcées par l'autorité de l'homme à céder sur tout. Il y a quelques générations, beaucoup de personnes auraient tenu ce langage ; alors les satires sur les femmes étaient à la mode, et les hommes croyaient faire merveille en reprochant injurieusement aux femmes d'être ce qu'ils les faisaient. Mais aujourd'hui ce bel argument n'a plus pour lui personne qui mérite une réponse. L'opinion du jour n'est plus que les femmes sont moins que les hommes susceptibles de bons sentiments et de considération pour ceux à qui elles sont unies par les liens les plus forts. Au contraire, les gens qui s'opposent le plus à ce qu'on les traite comme si elles étaient aussi bonnes que les hommes répètent sans cesse qu'elles sont meilleures ; cet aveu a même fini par devenir une formule fastidieuse d'hypocrisie destinée à couvrir une injure par une grimace de compliment, qui nous rappelle les louanges que d'après Gulliver le souverain de Lilliput donnait à sa clémence royale en tête de ses plus sanguinaires décrets. Si les femmes valent mieux que les hommes en quelque chose, c'est assurément par leur abnégation personnelle en faveur des membres de leur famille, mais je n'insiste pas sur ce point, parce qu'on leur enseigne qu'elles sont nées et créées pour faire abnégation de leur personne. Je crois que l'égalité ôterait à cette abnégation ce qu'elle a d'exagéré dans l'idéal qu'on se fait aujourd'hui du caractère des femmes, et que la meilleure ne serait pas plus portée à se sacrifier que l'homme le meilleur ; mais d'autre part les hommes seraient moins égoïstes et plus disposés au sacrifice de leur personne qu'aujourd'hui, parce qu'on ne leur apprendrait plus à adorer leur propre volonté, et à y voir une chose tellement admirable qu'elle doive être la loi d'un autre être raisonnable. L'homme n'apprend rien si facilement qu'à s'adorer lui-même ; les hommes et les classes privilégiées ont toujours été ainsi. Plus on descend dans l'échelle de l'humanité, plus ce culte est fervent ; il l'est surtout chez ceux qui ne s'élèvent, et ne peuvent s'élever qu'au-dessus d'une malheureuse femme et de quelques enfants. C'est de toutes les infirmités humaines celle qui offre le moins d'exceptions ; la philosophie et la religion, au lieu de la combattre, deviennent ordinairement ses mercenaires ; rien ne s'y oppose que le sentiment d'égalité des êtres humains qui fait le fond du christianisme, mais que le christianisme ne fera jamais triompher tant qu'il sanctionnera des institutions fondées sur une préférence arbitraire d'un membre de l'humanité à un autre.

Il y a sans doute des femmes, comme aussi des hommes, que l'égalité ne satisfera pas, avec lesquelles nulle paix n'est possible tant que leur volonté ne règne pas sans partage. C'est surtout pour ces personne-là que la loi du divorce est bonne. Elles ne sont faites que pour vivre seules, et nul être vivant ne devrait être contraint d'associer sa vie à la leur. Mais, au lieu de rendre rares ces caractères chez les femmes, la subordination légale où elles vivent tend plutôt à les rendre fréquents. Si l'homme exerce tout son pouvoir, la femme est écrasée ; mais si elle est traitée avec indulgence, si on lui permet de prendre de la puissance, nulle règle ne peut mettre un terme à ses empiétements. La loi ne détermine pas ses droits ; elle ne lui en donne aucun en principe, c'est l'autoriser à les étendre tant qu'elle le peut.

L'égalité légale des personnes mariées n'est pas seulement le seul mode où leurs rapports puissent s'harmoniser avec la justice qui leur est due, et faire leur bonheur, mais il n'y a pas d'autre moyen de faire de la vie journalière une école d'éducation morale au sens le plus élevé. Plusieurs générations s'écouleront peut-être avant que cette vérité soit généralement admise ; mais la seule école du véritable sentiment moral est la société entre égaux. L'éducation morale de la société s'est faite jusqu'ici par la loi de la force, et ne s'est guère adaptée qu'aux relations créées par la force. Dans les états de société moins avancés, on ne connaît guère de relation avec des égaux : un égal est un ennemi. La société est du haut en bas une longue chaîne, ou mieux une échelle, où chaque individu est au-dessus ou au-dessous de son plus proche voisin ; partout où il ne commande pas, il faut qu'il obéisse. Tous les préceptes moraux en usage aujourd'hui se rapportent principalement à la relation de maître à serviteur. Cependant le commandement et l'obéissance ne sont que des nécessités malheureuses de la vie humaine : l'état normal de la société, c'est l'égalité. Dans la vie moderne déjà, et toujours plus à mesure qu'elle marche dans la voie du progrès, le commandement et l'obéissance deviennent des faits exceptionnels. L'association sur le pied d'égalité est la règle générale. La morale des premiers siècles reposait sur l'obligation de se soumettre à la force, plus tard elle a reposé sur le droit du faible à la tolérance et à la protection du fort. Jusques à quand une forme de société se contentera-t-elle de la morale qui convenait à une autre ? Nous avons eu la morale de la servitude ; nous avons eu la morale de la chevalerie et de la générosité ; le tour de la morale de la justice est venu. Partout où dans les premiers temps la société a marché vers l'égalité, la justice a affirmé ses droits à servir de base à la vertu. Voyez les républiques libres de l'antiquité. Mais dans les meilleures même, l'égalité ne s'étendait qu'aux citoyens libres ; les esclaves, les femmes, les résidants non investis du droit de cité, étaient régis par la foi de la force. La double influence de la civilisation romaine et du christianisme effaça ces distinctions, et, en théorie, sinon tout à fait dans la pratique, proclama que les droits de l'être humain sont supérieurs aux droits du sexe, de la classe, ou de la position sociale. Les barrières qui commençaient à s'abaisser furent relevées par la conquête des Barbares ; et toute l'histoire moderne n'est qu'une suite d'efforts pour les rompre. Nous entrons dans un ordre de choses où la justice sera de nouveau la première vertu, fondée comme auparavant sur l'association de personnes égales, mais désormais aussi sur l'association de personnes égales unies par la sympathie ; association qui n'aura plus sa source dans l'instinct de la conservation personnelle, mais dans une sympathie éclairée, d'où personne ne sera plus exclu, mais où tout le monde sera admis sur le pied d'égalité. Ce n'est pas une nouveauté que l'humanité ne prévoie pas ses propres changements, et n'aperçoive pas que ses sentiments conviennent au passé, non à l'avenir. Voir l'avenir de l'espèce a toujours été le privilège de l'élite des hommes instruits, ou de ceux qui ont reçu d'eux leur instruction. Sentir comme les générations de l'avenir, voilà ce qui fait la distinction et d'ordinaire le martyre d'une élite encore moins nombreuse. Les institutions, les livres, l'éducation, la société, tout prépare les hommes pour l'ancien régime, longtemps après que le nouveau a déjà paru ; à plus forte raison quand il est encore à venir. Mais la véritable vertu des êtres humains, c'est l'aptitude à vivre ensemble comme des égaux, sans rien réclamer pour soi que ce qui est accordé librement à tout autre ; à considérer le commandement de quelque genre qu'il soit comme une nécessité exceptionnelle, et dans tous les cas comme une nécessité temporaire ; à préférer autant que possible la société de ceux parmi lesquels le commandement ou l'obéissance peuvent s'exercer tour à tour. Rien dans la vie telle qu'elle est constituée aujourd'hui ne cultive ces vertus en les exerçant. La famille est une école de despotisme où les vertus du despotisme, mais aussi ses vices, sont plantureusement nourris. La vie politique dans les pays libres serait bien une école où l'on apprendrait l'égalité, mais la vie politique ne remplit qu'une très petite place dans la vie moderne, ne pénètre pas dans les habitudes journalières et n'atteint pas les sentiments les plus intimes. La famille constituée sur des bases justes serait la véritable école des vertus de la liberté. Assurément c'est tout autre chose qu'on y apprend. Ce sera toujours une école d'obéissance pour les enfants, et de commandement pour les parents. Ce qu'il faut de plus, c'est qu'elle soit une école de sympathie dans l'égalité, de vie en commun dans l'amour, où la puissance ne soit pas toute d'un côté et l'obéissance toute de l'autre. Voilà ce que la famille doit être pour les parents. On y apprendrait alors les vertus dont on a besoin dans toutes les autres associations ; les enfants y trouveraient un modèle des sentiments et de la conduite qui doivent leur devenir naturels et habituels et qu'on cherche à leur inculquer par la soumission qu'on exige d'eux pendant la période de leur éducation. L'éducation morale de l'espèce ne s'adaptera jamais aux conditions du genre de vie dont tous les progrès ne sont qu'une préparation, tant qu'on n'obéira pas dans la famille à 1a même loi morale qui règle la constitution morale de la société humaine. Le sentiment de la liberté tel qu'il peut exister chez un homme qui fait reposer ses affections les plus vives sur les êtres dont il est le maître absolu, n'est pas l'amour véritable ou l'amour chrétien de la liberté, c'est l'amour de la liberté tel qu'il existait généralement chez les anciens et au Moyen Age, c'est un sentiment intense de la dignité et de l'importance de sa propre personnalité qui fait trouver avilissant pour soi un joug qui n'inspire pas d'horreur par lui- même, et qu'on est très disposé à imposer aux autres pour son propre intérêt ou pour satisfaire sa vanité.

Je suis prêt à admettre, et c'est là-dessus que je fonde mes espérances, que bien des personnes mariées même sous la loi actuelle, et probablement la majorité des classes supérieures, vivent selon l'esprit d'une loi d'égalité et de justice. Les lois ne seraient jamais améliorées, s'il n'y avait beaucoup de personnes dont les sentiments moraux valent mieux que les lois existantes : ces personnes devraient soutenir les principes que je défends ici, qui ont pour seul objet d'amener tous les couples à leur ressembler. Mais avec une grande valeur morale, si on n'a pas en même temps un esprit philosophique, on est très porté à croire que les lois et les habitudes dont on n'a pas personnellement subi les effets fâcheux ne produisent aucun mal, qu'elles produisent même probablement du bien, si elles semblent obtenir l'approbation générale, et que les autres ont tort d'y faire des objections. Ces personnes ne songent pas une fois par an aux conditions légales du lien qui les unit ; elles vivent et sentent à tous les points de vue comme si elles étaient égales aux yeux de la loi. Elles auraient tort pourtant de croire qu'il en est ainsi de toutes les unions où le mari n'est pas un misérable achevé. Ce serait montrer autant d'ignorance de la nature humaine que de la réalité de la vie. Moins un homme est fait pour la possession du pouvoir, moins il a de chance d'être autorisé à l'exercer sur une personne avec son consentement volontaire, plus il se félicite du pouvoir que la loi lui donne, plus il exerce ses droits légaux avec toute la rigueur que comporte la coutume (coutume de ses pareils) et plus il prend plaisir à employer son pouvoir à raviver l'agréable sentiment de le posséder. Bien plus, dans la partie des classes inférieures où la brutalité originelle s'est le mieux conservée, et la plus dépourvue d'éducation morale, l'esclavage de la femme et son obéissance passive, en instrument inerte, à la volonté du mari, inspire à celui-ci une sorte de mépris qu'il n'éprouve pas pour une autre femme, ni pour toute autre personne, et qui lui fait considérer sa femme comme un objet né pour subir toute espèce d'indignités. Qu'un homme capable de bien observer et à qui les occasions de le faire ne manquent pas viennent nous contredire ; mais s'il voit les choses comme nous, qu'il ne s'étonne pas du dégoût et de l'indignation que peuvent inspirer des institutions qui conduisent l'homme à ce degré de dépravation.

On nous dira peut-être que la religion impose le devoir de l'obéissance. Quand une dose est manifestement trop mauvaise pour que rien ne la puisse justifier, on vient toujours nous dire qu'elle est ordonnée par la religion. L'Eglise, il est vrai, prescrit l'obéissance dans ses formulaires ; mais il serait très difficile de faire sortir cette prescription du christianisme. On nous crie que saint Paul a dit : "Femmes, soyez soumises à vos maris" ; mais il a dit aussi aux esclaves : "Obéissez à vos maîtres." Le rôle de saint Paul n'était pas de pousser à la révolte contre les lois existantes ; des instigations de cette nature ne convenaient pas à son but, la propagation du Christianisme. Mais de ce que l'Apôtre acceptait les institutions sociales comme il les trouvait, il ne faut pas prétendre qu'il désapprouvât tous les efforts qu'on pourrait faire en temps utile pour les améliorer, pas plus que sa déclaration "tout pouvoir vient de Dieu" ne sanctionne le despotisme militaire, ne reconnaît cette forme de gouvernement comme seule chrétienne et ne commande l'obéissance absolue. Prétendre que le Christianisme avait pour but de stéréotyper toutes les formes de gouvernement et de société alors existantes, c'est le ravaler au niveau de l'Islamisme ou du Brahmanisme. C'est précisément parce que le Christianisme n'a pas fait cela, qu'il a été la religion de la partie progressive de l'humanité, et que l'Islamisme, le Brahmanisme et les religions analogues ont été celles de la partie stationnaire ou plutôt de la partie rétrograde, car il n'y a pas de société réellement stationnaire. Il y a toujours eu à toutes les époques du Christianisme beaucoup de gens pour essayer d'en faire quelque chose qui ressemblât à ces religions immobiles, de faire des chrétiens quelque chose comme des musulmans avec la Bible pour Koran ; ces gens ont possédé un grand pouvoir et beaucoup d'hommes ont dû sacrifier leur vie pour leur résister ; mais on leur a résisté, et la résistance nous a faits ce que nous sommes, et nous fera ce que nous dev