Deux drames (Verhaeren)
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- À mon ami Émile Van Mons
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PERSONNAGES
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Jardin de couvent : parterres réguliers, buis, tonnelles, cadran solaire ; à droite, à l’avant-plan, calvaire ; à gauche, entrée romane de la chapelle ; au fond, des moines jouent aux boules, travaillent à des filets de pêche, rajustent des instruments de jardinage. Assis en cercle, sur un large banc de bois, quelques-uns s’entretiennent.
Je vous disais donc : Dieu ne peut être le mal ; or, la crainte ayant pour objet le mal, pourquoi se fait-il qu’on enseigne : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse ? »
Vous raisonnez trop.
La chose importe. Si l’on tranche mal la question, toute la vie chrétienne est faussée.
Vous raisonnez trop, vous dis-je.
Il ne faut pas craindre Dieu, il faut l’aimer,
Vous parlez comme Basilide, l’hérésiarque.
Comme Basilide, moi ?
Basilide dit textuellement ce que vous affirmez.
Saint Augustin le dit aussi.
Dom Marc a raison, saint Augustin dit textuellement :
« Aime et fais ce que veux. »
Oh ! cela n’est pas la même chose. Saint Augustin réserve la crainte. Il faut varier son adoration, il faut être à la fois et craintif et tremblant et plein de ferveur…
Vous raisonnez trop… vous raisonnez trop…
Vous ne distinguez pas toute l’infinie diversité de la nature et de la personnalité divines, mon frère.
Moi, j’ai la passion, j’ai la rage de Dieu,
Je ne comprends que ceux
Qui le proclament.
Presque avec fureur, comme si leur âme
Folle n’avait trouvé, pour le louer, qu’un cri,
Qu’un seul, toujours le même,
Mais clair, mais pur, mais fort comme un baptême
Pesé et consigné dans des livres superbes
Et solennels comme l’orgueil.
Ta foi est simple ainsi que l’herbe,
Ta foi dans les temples de Dieu s’arrête au seuil ;
Mais au temps de pensée, où tous nous sommes,
il faut discuter Dieu, pour lui gagner les hommes.
Il est d’autant plus Dieu qu’on ne le comprend pas ;
C’est quand la foi, c’est quand l’amour sont las
De porter Christ, sanglant et nu, devant le monde,
Qu’on perd son heure à l’expliquer, par de profondes
Et complexes et futiles raisons.
Or, il se rit de ces combinaisons
De malice et d’orgueil où l’on s’exerce.
Il ne veut pas de ce banal commerce
De textes et de mots où l’on cote son nom.
Suivant qu’on argumente adroitement ou non.
Il est plus haut que l’humaine sagesse,
Il est trop vaste ou trop géant ou trop profond,
Pour qu’on en fixe ou la hauteur ou bien le fond ;
Et c’est uniquement dans une ivresse
Violente d’amour, de sacrifice et de ferveur,
Qu’un Saint est quelquefois monté jusqu’à son cœur !
Voilà la vérité !
Oh, mon frère ! mon frère !
Nous méritons vraiment qu’on nous bafoue, qu’on nous renie.
leurs jeux et qui écoutent sans prendre parti.
Et nous en sommes là depuis Bonaventure et saint Thomas d’Aquin !
Ceux là ! c’étaient des fronts et des cerveaux d’apôtres,
Sereins et flamboyants comme un glaive de Dieu ;
Leur cœur dans leur pensée avait saisi le feu
Torride et pur, dont s’enflamment les âmes ;
Leur croyance prenait leur raison d’or pour trame ;
Elle y brodait les grands lys blancs,
Des doctrines sûres et fières
Laissant aux cœurs sans force et sans vertu l’élan
Des prières coutumières.
Et des héros, tandis que vous…
Notre âge a fait tomber de ses plus hautes cimes
Toute grandeur. Il a nié le sens ardent
Qu’on attachait, jadis, chez nous, en occident,
À l’héroïsme vierge et la beauté chrétienne ;
La science s’en vint nous chanter son antienne,
Quand s’abaissait, le soir, sur nos grèves, la foi ;
Mais la science est à son tour montrée au doigt,
Qui tue et qui supprime : elle est déjà niée
Par ceux qui la rêvaient claire et harmoniée
Et belle au point de commenter tout l’univers !
Tel livre aujourd’hui vrai, abat le livre d’hier,
Tout système est chargé d’un système contraire
Qui l’écrase. L’hypothèse surnuméraire
Se prodigue partout, mais ne définit rien ;
Il ni a plus ni vrai, ni faux, ni mal, ni bien,
La science est à bout de vie… et se dévore.
Il n’est pas vrai, tout le futur lui reste encore !
Il faut que l’on revienne à la simplicité
Et à l’enfance. Il faut l’amour et la bonté
Et l’ignorance. Et, parmi nous, le seul qui vive
Ainsi, d’accord avec la renaissance vive
De demain, c’est dom Marc.
Moi ! Moi ! Moi ! Balthazar ? mais je suis, de vous tous,
Le moindre et le plus nul.
Toute l’église. Oh ! certe, auprès de toi, je sens
Combien le péché noir a corrompu mon sang ;
Mais je te sais la pureté de notre temple ;
Tu es l’extase et la candeur ; tu es l’exemple
Et le foyer d’amour. Si nous étions encor
Les moines embrasés des moyens-âges d’or,
Nous baiserions le bord de ta robe de bure,
Nous bénirions tes mains calmes qui transfigurent…
Balthazar ! Balthazar ! mon frère Balthazar !
Je ne suis rien qu’un feu d’orage et de hasard ;
Je ne suis rien qu’un flambeau fou dans la tempête,
Lorsque je songe à la clarté fixe et secrète
Que ton esprit, sans même le savoir, répand !
Je veux que mon orgueil soit vain et soit rampant,
Quand tu parais ; je veux humilier mon être,
Mon front, mon cœur, ma chair, mon corps ; je veux les mettre
Ici même, sous tes pieds clairs, dans la poussière.
Mon pauvre frère Balthazar !…
Le péché, sur sa honte et sa terreur, me cloue,
Et mon âme mourrait si tu n’avais pitié.
Balthazar ! Balthazar ! Au nom de l’amitié
Qui nous unit, relève-toi et me regarde ;
Ne suis-je pas ton simple élève, et toi, ma garde ?
Je voulais qu’on me vît humble et nul devant toi.
L’exemple est haut et digne et sa franchise accroît
Notre ferveur pour ta force droite, mon frère.
Il faut avoir immensément pitié de moi…
Bientôt DOM MILITIEN et DOM MARC vont le
rejoindre sous la tonnelle. Ils disparaissent.
Est-ce étrange ? Brusquement, comme en coup de vent, en venir à ces excès ! on parle, on argumente, on prouve, et cet étonnant Balthazar rompt tous liens et provoque une sorte de scandale à rebours.
Il est autoritaire et arrogant. Il est impétueux et sauvage. On le croit au-dessus de nous tous, et le voici plus humble, plus simple et plus bas que le moindre des frères convers.
Personne ne voit clair en lui.
Il importe à la sécurité de ce cloître que jamais ce moine n’en devienne le chef.
Qui l’en empêcherait ?
J’en appelle à tous nos moines ?
Oh ! ils ne sont pas de sa force ni ne sa taille. En sa présence, ils se tiennent cois comme des vaincus.
C’est que l’heure d’agir n’est point venue.
Mais elle sonne depuis qu’il est ici ! Notre prieur soutient Balthazar parce qu’il est duc et comte comme lui, comme Dom Marc, comme Dom Militien. Il le pousse à notre tête avec ses mains séniles. Voici dix ans que je le vois, que je lutte, que je travaille. Je voudrais qu’aujourd’hui
tous vous m’aidiez, et vous restez immobiles.Jamais nous n’accepterons Balthazar.
Alors défendez-vous. Quelque chose me dit que les actes vont compter…
Jamais Rome ne nous l’imposera.
Dom Balthazar est de lignée illustre ;
Son nom donne à sa vertu haute son lustre,
lia des répondants et des aïeux,
Jadis, l’un d’eux
Qui s’en revint
Hérissé d’or et de pillage
Vers son village,
Dota, de tout son bien,
Ce cloître, où la grandeur du Christ est exaltée.
Il suffit qu’on la croie vraie.
Comme nous sommes encore, nous autres, les clercs de la roture !
Balthazar… Comte d’Argonne et duc de Rispaire…
Certes, parmi nous tous,
Le moins armé de prévoyance
Et de vivante et de batailleuse science,
C’est lui ! Jamais il n’aperçoit les éclairs fous
Qui balafrent, là-bas, au-delà des murailles
De ce cloître, les vastes cieux tonnants.
Il n’entend rien de la bondissante bataille,
Où Dieu même semble inquiet et frissonnant ;
Nos quatre murs cernent pour lui le monde,
Alors que l’univers entier est aujourd’hui
Si rugissant, sous les soleils ou sous les nuits,
Que pour n’en point ouïr la révolte profonde
il faut être de roc ou bien n’exister pas !…
Vivre comme jadis, en un rêve ascétique
Et maintenir ce rêve intact et despotique,
Contre nous tous, voilà ses plus graves combats.
Il est de trois cents ans venu trop tard sur terre,
Un fanatisme ardent sèche son âme austère ;
Il ne sait rien, hors nos textes sacramentels,
Mais il sera prieur, puisqu’il s’affirme tel.
C’est vous qui devez l’être.
Cela dépend de vous. Vous êtes la force nouvelle, celle qu’on ignore encore et qui doit éclater. Avertissez le pape, adressez-vous à Rome.
Il faut qu’on vous nomme.
Et vous ?… vous ?
Oh moi !… moi !
Rome seul décide. L’évêque m’est favorable. Il déteste notre prieur. Il agira hors du cloître, prudemment, sans rien violenter, comme il convient. Mais, pour Dieu, vous autres, remuez-vous !
Vous nous direz ce qu’il faut faire.
Devinez-le ; vos paroles, votre attitude, les vœux que vous exprimez, ceux que vous taisez, mais qu’on présume, vos démarches, vos lettres, tout doit combattre Balthazar. Il faut le perdre dans l’esprit du prieur. Il faut l’ébranler à ses propres yeux, pour qu’il doute de lui-même. Que sais-je ? C’est vous-mêmes qui devez savoir…
Jamais, autant qu’aujourd’hui, Balthazar n’apparut dangereux.
Il traverse une crise de conscience.
Vous prierez pour lui quand ce cloître sera sauvé.
Dom Balthazar demeure notre exemple.
L’esprit de Dieu ressuscite de siècle en siècle, comme jadis son corps. À chaque métamorphose, de nouveaux témoins de sa gloire se lèvent. Nous les sommes aujourd’hui.
Et le prieur ? et Dom Marc ? et Dom Militien ?
Vous ne comprenez rien à ce que tous, ici, nous voulons ensemble. Vous êtes le rameau maigre de cet arbre de vie que Dieu planta jadis et cultive en ce monastère.
Nous sommes le nombre et le savoir et la vertu. Vous verrez clair un jour.
Laissez-nous faire.
Vous substituez votre ambition à une autre.
C’est Balthazar qui vous tient unis contre lui ; vous vous disputeriez sa place, s’il tombait.
Nous voulons vous arracher aux anciens jougs, vous réveiller et vous grandir. Ne soyez pas vos propres ennemis.
Laissez-nous faire… Laissez-nous faire…
canne, s’approche lentement. THOMAS se
moines s’éloignent peu à peu et
finissent par disparaître.
J’ai achevé, mon Père, mes commentaires sur Tertullien. Puis-je les envoyer à noire Seigneur l’Évêque et demander l’ « approbatur » ?
Monseigneur a grand espoir en vous. Il vous admire, père Thomas.
Monseigneur est indulgent.
Et moi, croyez-vous donc que je ne vous rende point hommage.
J’ai mis mon livre entier sous votre patronage.
Vous êtes un porteur de torches devant Dieu.
Vous perforez de grands chemins de feu
L’infini d’ombre ;
Notre siècle, sans vous et vos pareils,
Irait buter parmi les trous et les décombres.
Il faut des savants purs, des fronts vermeils
Pour, humblement, servir la doctrine éternelle,
Autant qu’il faut, pour les guider
Et fermement les commander,
Des hommes forts dont la race fut solennelle
Et largement dominatrice, an cours des temps.
Malgré tout mon respect, j’ose croire pourtant
Que ceux dont les cerveaux sont grands par la science
Peuvent imposer à d’autres qu’eux l’obéissance
Et qu’ils savent, à leur tour…
Tous ceux qui connaissent les hommes pensent
Et ont pensé jusqu’à ce jour, toujours,
Non comme toi, mais comme moi,
Le Maître ici, je pense et j’ordonne qu’on pense, (un repos.)
Écoutez-moi ; tant qu’il existera sur terre
Des familles depuis des siècles volontaires
Et superbes, votre espoir sera vain.
La force vraie et profonde, la force
Sûre, s’est à tel point affermie en leurs mains
Et dressée en leur torse
Que vivre est, pour elles, régner.
À moins que cette force immense et provignée
Ne soit détruite ou dédaignée
Par ceux mêmes qui la détiennent,
Et qu’ils ne se perdent ou ne s’abstiennent,
Jamais aucun de vous contre eux ne prévaudra.
C’est dans l’ordre et c’est dans la nature, cela,
Et vous aurez l’esprit de le comprendre.
Mon père, je voudrais vous parler… seul à seul…
Laissez-nous.
PRIEUR le regarde. Il disparaît.
Hier au confessionnal, quelqu’un m’a dit : « Voici cinq mois que le père Nol Harding fut tué. On accusa son fils ; on l’arrêta. On l’a jugé et condamné. Or, il est innocent, je l’affirme, et c’est moi, l’assassin. »
Sans réfléchir, n’écoutant que la voix profonde de mon âme, j’ai enjoint à cet homme d’aller, au sortir de mon confessionnal, s’avouer coupable. Il me disait : « Tout, m’excuse ; le père Harding fit mourir mon père ; il l’empoisonna. »
J’ai presque chassé de devant moi, cet homme, pour qu’il allât se livrer au plus vite.
Et maintenant comprenez-vous, mon Père?
Vous avez fait ce qu’il fallait faire.
Et moi ? moi ? qui, voici dix ans, tuai mon père, moi que vous avez accueilli, ici, auprès de vous, sans me rien dire…
Cet homme a-t-il voulu, ainsi que vous,
Entrer au cloître et fervemment, à deux genoux,
Battre de sa prière incessante la porte
Des paradis fermés ?
En moi-même…
Depuis dix ans que vous vivez ici,
Il est oubli, il est poussière.
Comte d’Argonne et duc de Rispaire,
Vous paraîtrez indemne et exaucé
À votre heure dernière, devant Dieu.
Je veux crier mon crime devant tous…
Je me sens pris et emporté par ses remous
Plus loin que ne s’étend ma volonté tenace ;
Je veux crier mon crime et mériter ma grâce…
Je ne l’ai pu. Comme des flots sauvages
Il jaillissait vers moi avec toute sa rage…
Mes yeux n’étaient pas assez grands
Pour regarder couler la vie et tout le sang
Sur la poitrine inerte
De mon père. La blessure semblait ouverte
Plus largement qu’au moment de sa mort,
Et fermentait, et grandissait encor
À mesure que mes yeux fous la regardaient
Couler, couler toujours, couler sans trêve.
Un rêve !
C’était du sang, du sang fumant et vrai,
J’en suis souillé et je le reconnais.
Je suis rouge de ce sang-là jusque dans l’âme ;
Il me pénètre, il me brûle, comme une flamme
Qui s’exalte en mon torse et se glisse en ma chair.
J’en respire l’odeur sur moi. Le vent et l’air
Et la lumière, autour de moi, sont rouges.
J’ai peur de ce qui luit soudain, de ce qui bouge.
J’ai peur de tout. Le moindre bruit
Fixe un arrêt, dans ma pensée et ma prière,
Et l’effrayant silence est un étau qui serre,
Entre ses fers muets, mon cœur pendant la nuit.
Votre cerveau, mon fils, s’égare et s’hallucine.
Ce n’est plus Dieu, mais c’est Satan
Qui vous ravage et vous domine
Dom Balthazar, le piège qu’il vous tend,
Il le tendit jadis, aux plus fervents des moines,
À ceux des temps païens à peine exorcisés,
À ceux du désert pâle et des rocs convulsés,
Aux Paul et aux Antoine.
Votre esprit brûle et votre âme est en feu,
Vos pas hagards abandonnent nos cimes ;
Et vous ne songez pas que le plus grand des crimes
Est de douter et de désespérer de Dieu.
Mon père !
Il faut renaître à la sagesse sûre,
Il faut réinstaller le calme et la mesure
En vous ; il faut broyer votre fureur ; il faut
Couper dès aujourd’hui, à coups de faulx,
Ce tas de blés mauvais, où la honte chardonne.
Je ne pourrai jamais ! Jamais !
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- Je vous l’ordonne.
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Mon fils, voici dix ans déjà que, parmi nous,
Tu vis, aimant le jeûne exsangue et le courroux
Du cilice secret et le cuisant cautère
De cette mort quotidienne et volontaire,
Que nous vivons, pour mériter le ciel, un jour !
Le Christ se réjouit de toi. Son âpre amour
Baise le sang caillé des sublimes blessures
Que tu te fais pour sa gloire. Tes flétrissures
Lui sont belles et les anges chantent là-haut,
L’excès de tes ardeurs et de tes pénitences.
Or, tu ne peux pas, toi, voler cette existence
À Dieu dont tu restes le prêtre et le héraut.
Tu ne peux point biffer, par ta rouge folie,
L’œuvre de ton devoir non encore accomplie,
Tu ne peux point jeter entre le Christ et toi
Ta justice, pour en faire la loi.
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- Mon père !
- Mon père !
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Mon père !
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- Écoute encor.
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- Oh ! mon père !
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Ton avancée y fut si simplement sublime
Que Dieu lui-même accepte, à cette heure, ton crime
Et qu’il l’aime, parce que, grâce à lui, tu fus
L’être choisi pour les rémissions suprêmes.
Nuire à un tel projet divin, par le refus
De te soumettre encor au silence absolu,
Serait, mon fils, outrager Dieu, jusqu’au blasphème.
Le Christ vit pour la justice, mais il est mort
Pour le pardon, et la mort est plus haute…
Mon père !
Jetée aux négateurs, comme à des chiens ;
Songe au rouge appareil de la vengeance humaine,
Inutile pour toi, qui ne lui dois plus rien ;
Mon fils, songe à moi-même aussi, songe au domaine
D’autorité dont tu seras le chef fervent
Après ma mort. Tu es de race impérieuse,
Tu es l’élu, tu dois tes jours à ce couvent ;
Dieu sait ce qu’il a fait, jadis en t’amenant
Ici, loin de ta vie étrange et orageuse,
L’esprit humble, mais le cœur haut et fier encor.
J’ai tant besoin de la pitié, mon père !
Non pas ! tu dois te relever, d’un large essor,
Et resurgir, moisson neuve, de ta jachère ;
Repens-toi parmi nous, tant que tu veux,
Pour que le repentir te soit un nouveau titre
Au prestige religieux.
Si je pouvais, tout à l’heure, au chapitre,
Me confesser une suprême fois !
Selon l’usage ancien, tu as ce droit,
Tu peux le prendre et t’en faire une armure.
Entre moines, tout est permis, dès que tu crois
Du fond de mon cerveau, le mal rouge et griffu,
Je le noierai dans les eaux d’or de leurs prières,
J’irai vers eux, fervent, soumis, heureux, confus,
Le cœur fleuri de ma douleur et de ma crainte.
Je laverai ma force en leurs conseils sans feinte,
Je les prierai de prendre en main mon espoir las,
Mon doute et ma terreur, ma rage et ma misère.
Je dirai tout et vous m’assisterez, mon Père…
Sois sans crainte, je serai là, je serai là.
qui, de loin, depuis un instant, les regardait.
Mon frère Marc, sais-tu que je m’en vais renaître,
Qu’un nouveau jour va dissiper ma nuit
Que je serai, bientôt, comme autrefois, celui
Quoi que tu fis, moi, j’ai si grande foi
En ta vertu profonde et si longtemps notoire…
Tais-toi ! Tais-toi ! ne me dis rien, avant
Que je sois pur !
Mais tout mon être
Vole vers ton malheur et ton tourment,
Dont j’ignore la cause,
Pour qu’en mon cœur tu les déposes
Je ne suis rien, mais j’ai deux mains.
Pour les joindre ; j’ai deux genoux,
Pour les plier et les user, devant les saints ;
J’ai toute mon âme, qui te proclame
L’ensemenceur d’amour de mon cœur fou.
Ma voix et son ardeur pour toi jamais ne chôment.
Je t’aime autant que Dieu peut le permettre aux hommes ;
Je veux, pour moi, ton mal ; je veux ta croix ;
Je veux que ta douleur pénètre en moi,
Avec toutes ses dents de violence,
Je veux, à travers moi, les coups de lance
Qui t’assaillent et te perforent, toi !
Enfant !
Manquent parfois à nos règles austères,
Mais ta faute fût-elle éclatante, les coups
De tout l’enfer ne pourront faire
Que je ne t’aime encor plus fervemment
Regarde-moi : mes yeux sont pleins de ton ardeur
Et de ta volonté ; tu es l’aimant
Qui soulève, vers le ciel d’or et le bonheur,
Immensément mon cœur ;
Tu es la joie inassouvie
Qui incendie et consume ma vie ;
Après le Christ, je ne sais rien
Qui, plus que toi, me soit l’évidence du bien.
Frère, tu es marqué pour les actions grandes ;
Resurgis donc de ta tristesse et m’apparais
Gomme autrefois, vainqueur, ô toi, qui n’es jamais
Plus beau ni plus puissant que lorsque tu commandes.
Ô doux être naïf et spontané !
Comme je t’aime et te chéris quand même,
Malgré ma peine et mes remords débâillonnés !
J’appris par toi la confiance nue,
La bonté simple et l’affolement tendre ;
Les voix les plus saintes, tu me les fis entendre,
Je les cueillis sur ta bouche ingénue
Et j’y joignis la mienne, âpre et passionnée ;
Tu me changeas un peu mon âme hallucinée,
Si bien qu’à tout ce que l’instinct te chante
Au cœur, je crois. Je crois que tu devines,
Sans le tromper jamais, l’intention divine ;
Je te sais pur de toute ardeur méchante,
Je te sais clair, de devoir strict, de piété grande
Et chaste, et vierge, et beau comme une offrande…
Balthazar !… Balthazar !
De ta si fraîche et timide innocence,
J’aurais jeté vers toi ma rouge conscience,
Je t’aurais dit ce que je vais crier à tous :
Ma honte — et mon péché terrible, absous,
Certes, depuis longtemps, mais qui renaît,
Mais qui surgit, ongles ouverts,
Regards sanglants, de mon passé mauvais
Et qui revient rôder et rugir dans ma chair !
Ne me dis rien, j’ai peur, je ne veux pas
Que devant moi, tout seul, ici tu t’humilies.
Tu m’entendras me confesser, après complies,
Là-haut. Tu me diras ce qu’il me reste à faire
Pour m’affranchir du mal tumultuaire
Et pour n’y plus penser jamais.
Toute mon âme
Se fera flamme
Pour veiller ta douleur ;
Tout mon amour entourera ton cœur
Comme des linges clairs pour en sécher les larmes ;
J’ai dans mes mains les plus saintes des armes,
Le jeûne ardent, la prière éperdue
Qui lutteront, pour que la paix te soit rendue ;
Si la Vierge, dans l’extase embrasée,
Désire encor, comme autrefois, pour l’exhausser,
Savoir ma plus intime et profonde pensée,
Je lui crierai : Mère incomparable et plus claire
Que les roses et les rayons,
Guéris de son remords et de son mal mon frère !
Sois-lui le vêtement de joie et de pardon
Qu’il faut porter sur terre
Pour que les yeux de Dieu
Fixent, sans déplaisir, sur l’humaine misère,
Leur majesté.
Mon doux frère !
Je veux sauver mon âme avec la tienne ;
Je veux mourir pour que tout l’infini
D’ardeur et de bonheur nous appartienne :
Je veux que nos destins soient à tel point unis
Que ta bouche soit la mienne, que ta louange
Soit la mienne, que Jésus-Christ et que ses anges
Nous confondent quand notre amour torrentiel
S’abîmera là haut, dans les brasiers du ciel…
Frère ! Frère !
BALTHAZAR. — Les cloches sonnent.
Par ta clarté de cœur contre l’enfer entier ;
Voici l’heure pour le pardon et la pitié,
Voici la paix et les cloches de délivrance…
Voici venir l’entière confiance
Pour nous guider dans les chemins de Dieu…
Sois sans crainte, mais prie encor. Adieu.
La salle capitulaire ; bancs de bois, dallage blanc et noir avec, au milieu, une natte de joncs. Un Christ pend au mur. À droite, à sa place habituelle, DOM BALTHAZAR est prosterné, le front caché en ses mains jointes, THOMAS survient et s’approche lentement. Il lui frappe légèrement sur l’épaule :
Votre âme est inquiète, mon frère. Puis-je à mon tour prier pour elle et compatir ?
DOM BALTHAZAR, (le regardant et hésitant dans sa réponse)
Toutes les prières comptent devant Dieu.
Vous paraissez souffrir comme rarement on souffre.
Toutes les prières du monde pèsent moins, peut-être,
que ne pèse mon crime.Votre crime ?
Tout à l’heure, ici même, je le confesserai devant tous.
Est-il donc si grand qu’il jette à terre votre ardeur ?
Mon ardeur ! mon ardeur ! il s’agit bien de mon ardeur…
Votre ardeur ! Oh ! je la sais tenace et violente. Je la sais…
Laissez-moi…
Je sais son travail sourd pour dominer ce cloître.
Laissez-moi, vous dis-je… Ni vous, ni moi, ne serons chefs de cette maison. Il en est de plus dignes…
Dom Militien ?
Laissez-moi,… Laissez-moi,… Laissez-moi,…
Je ne comprends plus ; je ne sais plus que croire.
répond pas THOMAS continuant :
L’homme, depuis longtemps choisi, celui qui vint,
Un jour, armé d’une sorte de droit divin,
Prendre possession de notre obéissance.
Vos paroles étaient hautes et crénelées
De force et d’arrogance,
Et votre volonté, par blocs accumulée,
Malgré la mienne, en imposait à tous !
Notre prieur sentait en vous
Une âme, autant que la sienne, âpre et féodale ;
Il vous rêvait abbé et maître après sa mort.
Si l’humaine existence est creusée en dédale,
Vous vous leviez comme une tour, construite au bord,
D’où l’on peut voir et indiquer au monde
Quelle route est propice à sa marche errabonde,
Et quel chemin de Dieu traverse ceux du sort.
Aujourd’hui, vous voilà
Pauvre, désemparé et las,
Ruine qui travaille à sa propre ruine.
Votre fierté s’ébranle et se disjoint.
Votre audace tomberait-elle ? et le futil
Et colossal orgueil qui vous domine,
Soudain, dès aujourd’hui, se payerait-il ?
Si cet orgueil se paye, au moins
L’aurai-je ainsi voulu et ordonné moi-même.
Hélas ! que voici bien le cri
Que votre conscience arrache à votre esprit.
Toujours l’orgueil, l’orgueil !… vous-même et votre orgueil.
Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! je mens ! je mens !
C’est par amour, par seul amour que les tourments
Et les remords rachèteront mon âme.
Je ne sais plus ce que je dis, ce que je sens ;
Vos regards me sont traîtres ;
La sourde flamme
Qui sort de vos discours me gagne et me surprend,
Mais Dieu qui m’aime et me comprend
Voit lumineusement
En moi, jusqu’au fond de mon être.
Allez-vous-en ! Allez-vous-en !
Vous ne voulez donc pas de mes prières ?
Ô Saints du ciel, Anges planant près des Calvaires,
Patrons des vieux combats chrétiens, ayez pitié !
Mon repentir n’est point fallace ; il monte entier
Vers les sommets des pardons rédempteurs.
Mon frère est là qui me tente, dans l’ombre,
Sa voix ranime encor les affres sombres
Et les bonds de l’orgueil dans le fond de mon cœur !
Mais vous aurez pitié de lui, Seigneur,
Pitié de lui, autant que de moi-même ;
Je ne repousse pas sa plus simple prière,
Je ne puis pas, je ne veux pas,
Peut-être est-elle utile et salutaire
Plus que d’autres, — mais par ta mort, par ton baptême,
Par ta douleur, pitié, pitié,
Pitié pour nous, Seigneur !
Mes prières vous sont d’autant meilleures
Que, pour les adresser à Dieu, je pleure,
Je lutte et me fais violence ;
Prier pour ceux
Qui vous sont ennemis vaut mieux
Que s’abîmer dans la plus rouge pénitence.
Je prie et je prierai pour vous.
Merci.
Vous me disiez tout à l’heure : ni vous, ni moi, nous ne serons chefs de ce cloître. Néanmoins, Dom Militien, de lignée haute, certes, est trop vieux ; de plus, malade, branlant, voisin de la mort. Idesbald ? une nature médiocre. Bavon et Théodule ? pauvres clercs s’acharnant sur des livres, qu’ils ne comprennent pas. Quant à Dom Marc ? un enfant, un simple…
Ne touchez pas à celui-là !
Il ignore nos infamies,
Nos volontés violentes, mais ennemies,
Votre brigue, mon frère, en lutte avec son droit ;
Il vit et croit en Dieu, avant de croire en soi.
Il est choisi, non point par nous, mais par les anges,
Il est un faisceau d’or dressé parmi nos fanges ;
Quand il sera le chef de vous, de moi, son cœur
Appellera le ciel, pour que le ciel lui-même
Réinstaure le culte, ici, de la ferveur,
Du sacrifice et de l’humilité suprême.
On lui obéira, car Dieu l’aura voulu,
Car Dieu le veut — et, s’il faut des miracles,
Ils surgiront de ces mêmes obstacles
Dont vous barricadez le chemin du salut.
Vous m’étonnez. Que le prieur me dise :
Il est, pour diriger les cloîtres et l’église,
Des hommes hauts, choisis par Dieu,
Qui détiennent, pour ordonner le mieux,
Une force tenace
Gardée et augmentée au profit de nous tous,
Depuis des siècles, dans leur race,
Je puis comprendre, et tout à coup songer à vous.
Mais à Dom Marc…
C’est à moi seul et à nul autre que je rêve,
Vous, vous êtes la force en deuil qui se détruit,
Qui se ruine et qui s’efface et qui s’achève,
Je suis celle qui monte et qui le veut crier,
Je suis las d’obéir et de m’humilier.
Cette force triomphe en mon âme nouvelle,
Elle grandit tous ceux qui se réclament d’elle,
Et rejette vos droits anciens et routiniers,
Comme des fruits rongés de vers, hors des paniers.
Vous ignorez quel cœur s’attise en moi, vous autres !
Quelle est ma mission d’éclaireur et d’apôtre,
Moines d’orgueil, moines de faste et de blason,
Le Christ devant vous tous me donnerait raison ;
Il vous dirait : « Vous croupissez dans un silence
Pieux et lourd, derrière un mur de somnolence ;
Vous végétez ! On sonne au loin le branle-bas
Contre ma croix, dont autrefois les larges bras
Tenaient, pour le serrer contre mon cœur, le monde ;
Vous vous rapetissez, votre esprit s’inféconde ;
Le vent de Dieu ne souffle plus dans vos manteaux ;
Vous parez mon autel de fleurs, mais les bedeaux
Sont là pour l’adorner et allumer les cierges ;
Vous étouffez l’immense ardeur, la vigueur vierge,
La langue en feu qui descendit, sur mes fervents,
À Pentecôte. Hommes inutiles, souvent,
Quand je vous vois priant et gémissant ensemble,
Monotones et lents et endormis, il semble
Que je devrais vous châtier…
Qu’il est présent, surtout, lorsque ensemble ils le prient.
Il est l’esprit, la voix, le geste et la furie
De ses propagateurs savants et lumineux !
Nous le servons autant que vous, moine ! Les feux
Divins qui nous brûlent ont même violence ;
Mais nous, c’est dans la paix pieuse et le silence
Que nous l’aimons. Le monde où vous rêvez d’aller
Crier sa gloire est sourd, aveugle et tavelé
De pourriture et de luxure.
Il joue et se distrait avec de l’or encor,
Comme un vieillard couché sur un lit d’agonie ;
Son seul calcul, son seul génie
Se plaît à des jouets subtils et criminels.
Mais qu’importe cela, devant la vérité du Ciel,
Devant mon Dieu, devant le vôtre ?
Vous me parliez des saints et des apôtres.
S’ils revenaient, ceux-là, si, tout à coup, sortait,
De leur tombeau, l’orage de leurs âmes,
On les verrait prendre en leurs mains toutes les flammes
Pour en brûler la vie — et retourner là-haut !
J’ai conscience autant que vous de ce qu’il faut
À ce siècle sacrilège et funeste,
Mais je n’irai jamais discuter avec lui,
Mais je n’irai jamais me salir à sa peste.
Vous le faites, j’ose le croire, avec ennui,
Garant votre splendeur et votre âme chrétienne,
Mais, fierté pour fierté, je préfère la mienne.
Toujours l’orgueil !
Je suis un violent qui lutte avec son crime,
Sans rien abandonner de sa grandeur à soi.
Ce crime unique absous, je ressaisis mes droits ;
J’étouffe en vous l’esprit mauvais qui vous anime ;
Je prépare la voie à Marc, je le soutiens
De tout l’effort vainqueur de ces deux bras chrétiens.
Le cloître entier sait bien de quelle âme je brûle,
Quelle foi rude et ferme, en mon torse s’accule,
Pour résister et s’opposer à vos folies ;
Le vin doit rester pur dans le ciboire,
Et votre ardeur de doute ou de savoir,
Goutte après goutte, y versera la lie
Et le poison qui tueront l’avenir.
Soit par orgueil ou bien par repentir,
Il n’importe comment, vous vous perdrez, mon frère…
Silence des deux moines. Leur gêne.
Après un instant, DOM BALTHAZAR s’avance vers lui.
Excusez-moi d’avoir rompu violemment
Ma retraite d’esprit, mais ce moine dément
S’en est venu pour me distraire
Et me tenter le cœur, avec des mots mauvais.
Il fallait le chasser, s’il vous tentait,
Votre devoir est le recueillement austère
Et absolu. (À Thomas.) Laissez cet homme à ses prières.
À cette heure, nous seuls, nous désirons encor
Que ce cloître, mon fils, reste superbe et fort,
Plus haut que la dispute et la mêlée humaines.
Si ta confession n’est point ferme et hautaine.
Si tu ne rebondis, grâce à elle, d’un coup,
Vers le calme de l’âme et le respect de tous,
Il faut lier ta langue et réprimer ton geste
Et museler en toi les repentirs funestes.
Je viens pour préparer et surveiller l’aveu.
Ô mon père, rien ne sera plus simple à Dieu
Que d’imposer ma force, après ma pénitence.
Certes, il est le maître ; il te doit assistance,
Car, s’il t’abandonnait et si je n’étais là,
Ta piété rude et ton humilité suprême
Tourneraient contre nous et contre Dieu lui-même.
Si des hommes tels que nous deux ne savent pas,
Par l’héroïsme saint et la chrétienne audace
De leur âme, garder et défendre la place
Que le ciel tour à tour leur assigne et leur doit,
C’en est fini de la vertu mâle et profonde,
C’en est fini du joug, c’en est fini du droit
Et de la main qui rive à la règle, le monde.
Ton exemple est téméraire, mais souverain.
Il faut qu’il soit pour tous comme une ample lumière,
Comme un exploit sacré qui te gagne tes frères
Et les range sous toi et ton pouvoir, demain.
Et puis il faut surtout que ceux-là qui intriguent
Sachent, à l’heure même où s’affirment leurs brigues,
Ce qui sépare d’eux des hommes comme nous
Qui commandent encor quand ils plient les genoux.
Les moines entrent au chapitre, prenant chacun sa place.
Le PRIEUR monte en chaire.
Ce cloître a délaissé les pratiques anciennes. Un moine, un de vos frères, me les a rappelées. Depuis que les confessions publiques sont abolies, la vigueur morale de notre ordre est atteinte. Il y a dix ans, sous Dom Gervais, mon maître et mon prédécesseur, elles florissaient encore. Je les rétablis aujourd’hui.
Vous allez entendre la confession d’un parricide…
D’un parricide ?
… D’un parricide dès longtemps pardonné. Devant le monde, un aussi large et gratuit aveu serait impossible. Mais vous êtes des moines, vous comprendrez la beauté et l’héroïsme de l’aveu, vous exalterez ce que des âmes moins hautes que les vôtres ne saisiraient même pas. (À dom Balthazar.) Confessez-vous, mon frère.
au milieu du chapitre)
Je vous demande pardon à tous, d’avance, car mon crime est ancien et j’ai vécu indemne en ce cloître,
pendant des jours et des années…
Mon père est mort, je l’ai assassiné,
La tête folle et sauvage de vin
Pris tout à coup, comme un levain
Le soir, au fond d’une taverne.
Notre maison dormait. Une lumière terne
Dissipait l’ombre, à peine, autour du lit.
Mon père était encor, quoique affaibli,
Un vieillard rude et fort. Je vis sa gorge à nu
Où les veines saillaient. Son front chenu
Vivait d’un éclat pâle, et sa fierté
Sans défense le défendait : je m’arrêtai…
— Ah ! si, dans ce moment, j’avais pu voir,
En un éclair, les yeux fixes du désespoir
Darder ; si cette croix
Avait gardé mon père et défendu sa couche,
Si l’un de vous, celui qui m’est doux et ami,
Avait, dès ce temps-là, compté parmi
Ceux dont les cœurs me sont prière et flamme,
Jamais le mal n’aurait ensanglanté mon âme,
Jamais je n’aurais vu la mort inévitable…
Il faut vous confesser plus calmement, mon fils.
À cet instant gonflé d’avenir redoutable,
Mon père ouvrit les yeux et tout à coup surgit,
Muet et soupçonneux, devant ma haine ;
Ma gorge était brûlante et mon haleine
Semblait morte. Mon père avait saisi mon bras
Et le serrait, mais sans crier, ne voulant pas
Qu’on sût jamais, en quel orage,
Un nom tel que le nôtre avait sombré. Ma rage
Se ralluma, rien qu’à sentir des doigts brutaux
Et secs serrer ma chair en leur étau.
Une colère fauve
M’emplit ; je repoussai, jusqu’à l’alcôve,
Mon père, et le couteau brilla devant ses yeux…
Il paraissait, lui seul, être tous mes aïeux
Si grande était sa taille et si dure sa force.
Mes doigts cherchaient le chemin de son torse,
Mais s’égaraient. Il évitait mes coups ;
Ses poings nerveux me saisissaient au cou
Et ses ongles marquaient en moi leur rouge empreinte.
Je n’eus le temps que de l’abattre en une étreinte
Suprême. Alors encor, une dernière fois,
D’un grand sursaut, il s’échappa de dessous moi :
Et nous étions debout, tous les deux, face à face,
Avec notre fureur tenace
Et notre orgueil crispé
Quand, d’un seul coup terrible et droit, je le frappai.
Voilà, dans l’âpre horreur de sa toute bassesse,
Mon crime immonde et fou. Je le confesse
Tel qu’il s’est déroulé, un soir, voici dix ans.
Bien qu’il soit plein d’opprobre et ruisselant de sang,
Notre maison entre ses murs l’étouffe.
L’herbe mauvaise est détruite par touffes
Et se brûle dans l’or en feu du repentir.
Nous allons vous juger. Votre deuil va finir,
Mon fils, — répondez donc aux questions posées.
Votre haine sanglante était-elle sans cause ?
Mon père était sévère et j’étais fou. Il se dressait comme un obstacle : mes vices convoitaient ses biens.
Vous êtes-vous complu dans le désir de votre crime ?
Assez longtemps pour que je m’en accuse.
Le meurtre fut soudain et violent. Vous n’avez pu vous y complaire, ni longuement le préparer. Vous outrez votre faute.
J’ai honte de moi jusqu’au delà de mon péché.
Si notre esprit vous condamne, notre cœur vous rehausse. Votre exemple est magnifiquement chrétien.
Magnifiquement chrétien ? Il suffit donc d’assassiner pour rayonner ?
L’aveu de Balthazar est simple, il est sublime,
Et si jadis, quand les âmes hantaient les cimes,
Un moine avait autant que lui supplié Dieu,
Tous ses frères auraient sanctifié leurs yeux
À voir les feux de son péché, comme des roses
Teintes de sang, monter vers les apothéoses.
Voyons le mal d’abord, l’apothéose après.
Vraiment, à vous entendre, on songe à quels regrets
Vous induit le devoir d’être à tous secourable,
Le ton de votre voix s’affirme inexorable
Et Dieu paraît absent de votre cœur, ce soir ;
Vous vous montrez hostile et dur, haineux et noir,
Vous hésitez, hélas ! à pardonner la faute
Dont votre frère est las. Vous renvoyez cet hôte
Qui frappe au seuil de votre âme, la nuit.
Ce n’est pas moi qu’il faut juger. C’est lui.
L’esprit se perd au fond de tant d’abîmes
De misères et de perplexités !
Le transfigure avec l’éclair des cieux,
Qui frappe et qui suscite en un saint Paul, l’apôtre.
Vous oubliez les miracles d’en-haut, vous autres !
Vous abdiquez, au nom des sagesses du jour,
Ce qui fut la splendeur et la force, toujours,
Des vieux cloîtres remplis de chrétienne folie.
Les demeures du Christ sont des anomalies
Ici-bas, si l’héroïsme n’y est prêché
Comme règle de la vertu et du péché.
Dom Balthazar s*est repenti : depuis cette heure,
Il est encore plus haut. Si sa faute est majeure,
Tant mieux ; il revient de plus loin, il est plus fort ;
Aucun de nous n’aurait ainsi vaincu la mort
Ni surmonté tant de périls sur son passage ;
L’exploit sacré met sa lueur sur son visage ;
Le ciel choisit sa faute et nous la montre à tous
Comme une marque qui prédestine.
Dom Balthazar n’est plus qu’un criminel. Sa face
Est sauvage de sang et nous le renions.
C’est un lépreux qui nous touche.
Dom Balthazar a pris la mort pour cible :
Ses yeux en sont souillés.
Dans un aveu ?
Silence !
Vous n’examinez plus une conscience ; vous vous acharnez sur un homme. Cette confession, que je voulais digne et profitable, aboutit aux disputes et à la haine Dom Balthazar par sa patience et sa résignation a mérité plus que son pardon. Je veux qu’on examine uniquement sa faute. Cela seul, et rien de plus.
Votre crime, mon frère, a-t-il été connu ?
Nous ne jugeons que le péché. Le crime relève de la justice humaine.
Votre péché a-t-il été connu, mon frère ?
J’échappai aux recherches. Un vagabond fut puni à ma place. J’eus la honte d’assister à son supplice, sans rien proclamer.
Que les juges se trompent, il n’importe. Notre justice n’est point la leur.
Pourtant, il faut examiner la faute en toute son étendue.
Le châtiment la suit, il n’en fait point partie.
Alors, que reste-t-il à expier ?
C’est moi qui le décide.
Mais alors, pourquoi nous convoquer, nous ?
Pour vous illuminer, avec un grand exemple,
Pour vous montrer ce qu’est vraiment une âme, où vit
Et souffre et triomphe le Christ,
Comme en son temple.
Il faut prier… rien que prier… toujours prier…
Comme il le fit jadis, le Christ peut délier
Les rets les plus serrés où se débat une âme,
Et l’exalter vers lui, comme un bouquet de flammes.
Notre frère fut un martyr…
Il en est parmi nous dont le vague dessein
Est de grandir Dom Balthazar grâce à son crime ;
Notre prieur lui-même est leur victime…
Taisez-vous tous. Je suis le maître, seul !
Jusqu’au jour où mon corps serré dans mon linceul
Ira se reposer sous cette croix
Vous admettrez pour vrai ce que vous dit ma voix.
Dom Balthazar
A désormais conquis sa part
De céleste bonheur et de sûre existence,
Là-haut ; que seul, par un surcroît de pénitence,
Il s’est humilié, devant vous tous ; le Christ
N’exigeait plus de lui ce suprême martyre.
Or , nul de vous ne s’est levé pour dire,
Avec la joie au cœur d’être par tous compris :
« Nous ne sommes que des Chrétiens bien tristes
Lorsque nous comparons nos âmes rigoristes
Et tranquilles, à cette âme folle de Ciel. »
J’atteste aussi que votre cœur est lourd de fiel,
Que je découvre en vous la louche inquiétude,
Qu’elle fut basse et coupable, votre attitude ;
Que mon oreille encore subtile a entendu
Vos murmures vouloir troubler la confiance,
Le solide crédit, l’entière obéissance
Et l’absolu respect, qui me sont dus.
L’assise en pierre et fer de ma force immobile
Et détourner le sens de ce qui fut écrit ?
Dites ?
Silence : nul ne bouge.
Moi je vous jure, ici, par Jésus-Christ !
Que le pouvoir entre mes mains restera ferme
Et droit, qu’il vous surplombera, jusques au terme
Où buteront mes pas lassés et vieux,
Afin que tel, après ma mort, on le retrouve…
Je veux que vous sachiez qu’ici je vous approuve.
Je n’en ai cure, il me suffit que ce soit Dieu !…
Et maintenant dispersez-vous. Vous n’avez plus assez de
calme ni de charité claire pour comprendre et juger votre frère.
Dom Balthazar, l’usage de ce cloître exige que moi, qui présidai cette assemblée, où tant de vertu haute aurait dû s’épanouir, je vous inflige à vous la pénitence. Vous dormirez sur la dure, un mois durant. Vous direz les psaumes à minuit. Vous vivrez éloigné de l’autel pendant trois jours et n’assisterez au sacrifice saint que du haut de la tribune du chœur, derrière la grille. Accomplissez ces ordres et demeurez en paix.
Toute la nuit, j’y ai songé. Dire qu’une aussi âpre querelle, moi présent, a divisé l’assemblée, que la confession de Dom Balthazar n’a point porté, que nos moines…
Oh ! vous les avez superbement matés…
J’eusse préféré mourir sur place, dans ma chaire, plutôt que de leur abandonner Balthazar. Ils étaient tous rués contre lui, contre moi… Et Balthazar ne bougeait point, ne se défendait point… Toute sa force paraissait morte, tout son orgueil vaincu.
Le remords entame les énergies les plus belles.
Comme Idesbald nous résistait ! Comme son mauvais esprit gagnait nos moines ! Comme tous étalaient leur audace et leur impatience, au grand jour. Il me semblait que ce cloître m’échappait, que mon autorité, fléchissait comme une branche ployée et emportée par la rafale…
Jamais vous ne leur avez parlé sur un tel ton.
Et eux, sur quel ton me bravaient-ils ? Avez-vous pesé leurs réponses, leurs allusions, leurs défis ? Tout ce qu’ils disaient supposait une entente, une conscience soudaine de leur force. Ce qui m’inquiète, c’est qu’ils aient osé non seulement parler, mais penser ainsi, en face de nous, en face de moi. Il faut qu’en ce cloître quelque chose de profond se soit transformé sans que je l’aie su, sans que je le sache.
Quand on est vieux comme nous, on n’a plus d’yeux pour voir tout ce qui change.
et le regardant vivement dans les yeux)
Dire qu’il y a trente ans tout était ordre et soumission ! Quand je fus élu prieur, vous seul me disputiez la place et quand je fus nommé, vous, le premier, vous vous rangiez sous moi. Peut-être n’aurais-je point eu votre sagesse si le sort m’eût été contraire. Et de quel bon conseil vous me fûtes toujours ! Dites-moi, croyez-vous vraiment que Balthazar me succédera ?
Idesbald autant que Thomas brigue votre place. Du jour où Balthazar sera perdu, ils se sépareront et se feront la guerre. Jusqu’à cette heure, ils sont restés unis : c’est bon signe.
Hélas ! je ne peux plus te croire
Depuis que j’ai douté de ma toute puissance,
L’airain de mon autorité s’est assourdi ;
Il ne résonne plus, sous son battant hardi,
Dans le silence et la ferveur des consciences.
Mes bras sont las, j’ai soixante dix ans ce soir ;
Je ne puis qu’en tremblant soulever l’ostensoir
Sur la foule. La mort rôde dans ma poitrine ;
Je suis un mur qui tombe et meurt, une ruine
Dont la tour veut, quand même, encor, rester debout ;
J’aurai été, dans ces âges mornes et mous,
Le dernier grand prieur de force autoritaire.
Moi sous terre, Dieu sait en quels fangeux remous
S’engloutira ce monastère !
Je ne vois plus personne, sinon toi, toi seul, Dom Militien, qui me puisses succéder.
Moi ! mais ne suis-je point vaincu moi-même, si vous l’êtes ? Ne suis-je point las, malade, inutile, à deux doigts de ma tombe ? Peut-on savoir qui de nous deux enterrera l’autre ? Nous avons achevé notre œuvre d’accord avec celle de Dieu, et tous les deux, nous partirons en paix. (Un silence.) Au reste, quand Balthazar aura vaincu sa propre crise, il triomphera de l’autre.
Oh ! de celle-là je m’en charge. Je me sens fort encore pour ce devoir dernier. Mais si, lui, si de ses propres mains, il allait se perdre ; s’il annulait l’énergie qu’il tient de sa race, comme une réserve magnifique. Il survient une heure, où les forces les plus sûres travaillent quand même à leur ruine. Et alors, plus rien à faire, c’est tout à fait la fin.
Il vous reste Dom Marc.
Celui-là ! jamais. Ses mains ne peuvent que prier…
Voici les matines du dimanche terminées. — Nos moines arrivent.
J’y prêcherai.
Les uns se promènent sous les tonnelles,
d’autres se rassemblent et causent.
Pourquoi approuvais-tu si nettement le prieur ? II ne faut jamais donner raison à ses ennemis.
Vous ne comprenez pas.
Depuis hier, tu me sembles changé. Je ne te reconnais plus.
Encore une fois, vous ne comprenez pas.
Quoi ? quoi ?… Mais parle donc…
à l’interrogation d’IDESBALD)
Le prieur a raison. L’autorité doit rester intacte et souveraine… Au reste, les choses se précipitent d’une telle allure qu’il ne s’agit plus de discuter mon attitude. Tous l’approuvent, même Théodule. Il me l’a dit.
Théodule ?
Le cynisme du prieur lui a ouvert les yeux.
Dites, si je dénonçais Don Balthazar : la vindicte publique l’abattrait mieux que nous tous et nos moines m’en sauraient gré…
Un moine n’est justiciable que des moines. Si Don Balthazar est accouru chez nous cacher ses crimes, ce cloître doit les enfouir.
Il serait si aisé de…
Je vous défends de me tenter… Don Balthazar se perd lui-même. Hier encore, je songeais aux moyens de l’abattre, aujourd’hui, c’est inutile. Le remords est une passion de ruine et de néant. Il suffit de lui ouvrir la voie.
Vous avez tort. Laissez-moi faire.
Vous laisser faire !… Vous laisser faire ?… (Se décidant tout à coup.) Vous allez voir… (Appelant tous les moines.) Mes frères… Mes frères… écoutez tous… Quelqu’un me conseille, ici, d’avertir, hors de ce cloître, ceux qui puniraient publiquement la faute de Dom Balthazar. Je veux que vous soyez témoins de l’horreur que j’en éprouve.
Mais…
Je le dis devant tous, devant ceux qui me suivent, et, s’il en reste encore, devant ceux qui me combattent.
Nous n’avons jamais douté de votre honneur.
J’aime ce cloître comme ma seule maison. Si son esprit est vieux, ses privilèges sont sacrés. Je les garderai mieux que personne ; on est moine avant tout.
Ce cloître ne peut échapper aux lois.
Vous êtes seul à penser ainsi. Vous élevez entre vous et nous un mur plus infranchissable que celui qu’a dressé Dom Balthazar. Si jamais j’ai subi vos conseils, à cette heure, je les rejette et me sépare de vous.
Enfin !
C’était nécessaire.
Idesbald était un danger ; il nous éloignait de vous.
Votre brigue fut basse, votre ambition, sans grandeur. Votre esprit vacillait au-dessus des livres, où le mien s’abat pour mordre et comprendre et s’exalter. Nos frères ont pu craindre votre influence sur mon cœur. En nous voyant toujours côte à côte, j’avais l’air de les trahir.
Désormais plus rien, ne nous sépare.
Vraiment, je crois rêver… Comment, moi,… moi, que sans cesse il poussait en avant, moi…
Oublions-nous l’un l’autre, et suivons désormais nos chemins opposés.
Ce que vous dites est insensé ; il ne se peut pas qu’en un seul jour, en un instant…
Cela sera, puisque cela doit être.
Oh ! je vous déteste plus encore que Balthazar !
Et moi, je vous excuse et vous pardonne.
Je me moque de vos pardons, je reste debout en face de vous, en ce cloître ; je déferai, un jour, l^œuvre d’astuce que vous élevez, et qui monte, à cette heure, triomphale d’entre vos mains ; je renverserai plus tard à mon tour…
Tous, ici, nous approuvons notre frère Thomas.
Mais vous ne savez quel homme implacable et astucieux, quelle âme…
Laissez le dire, je n’écoute déjà plus…
laissant IDESBALD, qui s’affaisse sur un banc,
vaincu ; — de l’autre côté du jardin apparaît
DOM BALTHAZAR. Il va s’agenouiller
aux pieds du crucifix. À peine est-il
en prière qu’IDESBALD s’avance vers lui.
Dom Balthazar ?
Quoi ? Vous ?
Mon frère Balthazar.
Fuyez ! Fuyez !
Je viens vous dire…
Je ne veux rien entendre… Je ne veux pas que vous approchiez.
C’est de vous qu’il s’agit, de votre place en ce cloître.
Non ! rien ! rien! rien ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en !…
qui finit par s’éloigner.
DOM BALTHAZAR s’agenouille de nouveau. À peine est-il en oraison qu’apparaît DOM MARC. Celui-ci vient droit à lui.
Mon frère, il faut aller te dénoncer aux juges.
Silence. Il semble que, tout à coup,
une lumière se fasse en lui.
J’ai presque peur de te le dire,
Car mon âme sanglote et se déchire
Aux clous de ton martyr,
Mais Dieu est au delà de ton amour !
Dis !… dis encor…
Quelqu’un est mort et s’est perdu pour toi !
Ce vagabond, ce famélique
Honni par tous, mais que sauvait la croix
Tendue et qu’absolvait un prêtre
J’eusse aimé l’être
Pour te donner ma vie et te verser mon sang !
Je serais mort comme un martyr, puisant
Ma force et ma douceur dans ce silence
Qui détournait de toi l’humaine violence,
Et mon âme sereine aurait monté,
Si sûrement vers Dieu et vers ses anges
Qu’elle aurait pu, là-haut, avec tranquillité,
T’associer à ses louanges
Et convier ton cœur, repentant et absous,
Au banquet d’or où Dieu nous doit conduire ensemble.
Ô le plus pur des cœurs qui tremblent
Et rayonnent, dans nos ténèbres !
Mais l’homme à qui les justices funèbres
Ont arraché la vie avec l’honneur ;
L’homme innocent qui n’a tordu son cœur,
Dans le supplice et le délire,
Que pour atteindre et pour maudire
Celui
Dont vraiment l’arme avait détruit,
En présence de Dieu, une existence ;
Songe, mon frère, avec quelle insistance
Son cri doit retentir pour que tu sois damné.
Tais-toi… Tais-toi… J’ai deviné…
Ma main assassina deux fois : d’abord mon père ;
Et puis… lui ! Oh ! dans quel puits d’ombre et de misère
Je sombre !
Il est donc vrai que mon cerveau
M’est nocturne comme un caveau,
Puisqu’il n’aperçoit pas que l’humaine justice
Exige, autant que Dieu, sa part dans mon supplice.
Étais-je fou ? Et, sans cesse lui, notre prieur
Me repoussait dans l’impasse de mon erreur,
Ne voyant rien que son autorité brisée.
Or, cela seul importe : avoir l’âpre pensée
D’aller fouiller, jusques au bout, le repentir ;
Et je te remercie, enfant, de m’avertir
Que le chemin que je suivais était perfide,
Et d’assigner à mes remords nouveaux pour guides,
Ta fervente innocence et ta naïveté.
J’ai tant prié, tant sangloté.
Tant invoqué ma mère, Notre Dame,
Pour que mon âme
Ne pût faillir à son devoir total !
Je t’aime ! oh ! d’autant plus que je te fais du mal
Et que j’en pleure et que je dois le faire,
Et que mes os tremblent, à voir le vieux calvaire,
Immensément, avec toutes ses croix
Et tous ses bras tendus, monter vers ton effroi.
Réjouis-toi, car tu donnes la vie
À mon âme ; ma rage inassouvie
Rôdait autour de moi, ne sachant où planter
Les dents de la douleur et de la cruauté.
Un nouveau champ de pénitence immense
S’ouvre devant mes yeux et mon salut commence,
Pour la première fois, à rayonner là-bas.
Enfin, j’ai redressé vers le salut mon pas !
Je suis régénéré, depuis que ta lumière,
Belle comme les fleurs des aurores premières.
Baigne mon triste front de sa claire ferveur.
Je sens dans ma poitrine, arder l’or de mon cœur.
Ma conscience, au fond de moi, se transfigure.
Je ne redoute rien : les cris, les fouets, l’injure,
Le couperet, le sang, la mort me seront doux.
Je songerai que Jésus-Christ baisa ses clous
Et son gibet ; je songerai que tu écoutes
La voix de ma folie et de ma peine absoutes,
Et que tu prieras Dieu, à l’heure où le bourreau
Garrottera mon corps meurtri, sur l’échafaud.
Hélas ! mon frère !
Debout ma force abrupte où j’ai taillé son nom,
Je montrerai, avec quel calme immense au front,
Même en ce siècle, on meurt encor, quand on est prêtre !
La confiance, après tant d’orages, va naître
Enfin, égale et magnifique en mon esprit.
J’ai hâte de mourir. J’entends déjà le cri
Des confesseurs ; j’entends les voix qui réconfortent
Et les chants des martyrs, là haut, au seuil des portes
Du ciel — et je leur crie : « Ouvrez, je suis celui
Qui s’en revient des pays d’ombre, où, dans la nuit,
Rôdent les vieux péchés avec leurs yeux en flamme :
Je suis celui qui s’en revient
Des plus lointaine confins
De son erreur et de son âme,
Sauvé par un enfant dont la douceur,
L’amour et la prière ont éclairé son cœur,
Si bien qu’il monte, aujourd’hui même,
Par les chemins anciens de son baptême,
Vers vous, anges, héros, martyrs et confesseurs !
Je suis celui qui a vaincu toutes ses haines,
Celui qu’on enchaîna, sous des raisons humaines,
Qui hésitait croyant le droit de son côté,
À expier son crime, en sa totalité.
Ô cieux approfondis en merveilleux abîmes,
Où se brûlent les crimes,
Dans les brasiers des repentirs et des pardons,
Je me jette dans vos foyers, comme un brandon,
J’arrive à vos seuils d’or, vaincu, vainqueur, que sais-je ?
N’ayant pour tout héraut, pour tout cortège,
Que ma douleur et la douleur de cet enfant…
Et c’est assez. L’air de la terre est étouffant,
Le vent y boit du sang et des blasphèmes ;
Je veux ma mort, je veux ma vie, à l’instant même…
Et moi, mon frère ?
Non ! non ! Christ n’attend pas et ses flammes me brûlent,
Je ne veux pas qu’une règle morne recule
L’heure de joie, où je serai libre et sauvé.
Adieu, mon frère. Adieu, le seul dont j’ai trouvé
L’âme d’accord avec la vérité très haute ;
Je vais noyer, dans tout mon sang, toute ma faute,
Et t’attendrai, là-haut, l’âme tendue. — Adieu…
la figure cachée en ses mains).
Oh mon frère, je te confie au cœur de Dieu !
DOM BALTHAZAR revient sur ses pas, anxieux ;
et tout à coup semble prendre une décision.
Les fidèles arrivent à leur tour par la porte
du jardin entendre la messe publique du dimanche.
Il s’engouffre avec eux, sous le porche.
Le temple ; à droite l’autel. En face des spectateurs, la tribune barrée où
DOM BALTHAZAR accomplit sa pénitence. Sous cette tribune, une porte.
À gauche, la chaire de vérité.
Dom MILITIEN, à l’autel, termine la messe et chante l'Ite Missa est et s’en retourne à la sacristie. Les moines répondent : Alléluia.
Le PRIEUR monte en chaire lentement.
Les moines sont réunis près de l’autel sur trois rangs.
Les fidèles sont massés derrière eux depuis le banc de communion jusqu’à la chaire.
Au nom du Père… et du Fils…
un grand bruit se fait entendre dans la
tribune, et DOM BALTHAZAR apparaît,
hagard, derrière les barreaux.
J’ai tué mon père, j’ai tué mon père !
Et l’on m’enferme ici
Comme une bête en une cage
Pour étouffer les cris
Et les remords de mon âme sauvage !
Malheureux !
il y reste suppliant, pendant toute la scène.
Je suis le moine Balthazar,
Mon crime est un orage en flamme
Qui mord et brûle et saccage mon âme.
Je suis ce moine Balthazar
Qui s’acharna avec passion
Contre vos fautes et vos vices,
Alors qu’il dérobait, qu’il nourrissait
Lui-même sa damnation
Et son enfer, sous le cilice.
Cet homme est fou ! n’écoutez pas !
Mon père était homme de bien.
Il était doux pour toutes mes colères ;
Je l’ai tué comme on achève un chien,
Un soir, que j’étais ivre !
N’écoutez pas ! N’écoutez pas !
Au nom du Dieu vivant, n’écoutez pas !
Un innocent fut condamné
Et tué à ma place ;
Il priait Dieu et criait grâce.
Il embrassait le Christ en croix.
J’étais présent, j’assistai froid,
Et sans bouger, à ce martyre.
Un geste, un mot, un seul à dire,
Et le glaive n’aurait point flamboyé ;
Et je l’ai tu, ce mot, je l’ai broyé
Entre mes dents, je l’ai mangé.
Qu’on l’arrache par force, de la tribune.
Moi, Balthazar duc de Rispaire,
J’assassinai, avec ces deux mains sanguinaires ;
Regardez-les, ce sont des mains
Plus féroces que des mâchoires ;
Les juges souverains
N’ont point voulu, dans leur prétoire,
Flairer le sang indélébile
Qui imprégnait ces mains obstinément lavées,
Mais aujourd’hui vous tous qui le savez,
Allez le dire et le crier aux gens des villes,
Allez le proclamer…
Ton repentir est un scandale.
Je suis comme un buisson dis péchés noirs :
Toutes les épines du sacrilège
Se recourbent sur moi, comme des ongles noirs ;
Le manteau saint qui me protège
Ment sur mes épaules ; j’en suis couvert,
Mais la lèpre pourrit ma chair.
Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.
Je me jette moi-même au ban de l’univers ;
Je veux qu’on me crache à la face ;
Qu’on me coupe ces mains qui ont tué ;
Qu’on m’arrache ce manteau blanc prostitué ;
Qu’on appelle, qu’on ameute la populace.
Je m’offre aux poings qui frapperont
Et aux pierres qui blesseront,
De leur rage, mon front.
Je demande que l’on accable
Ce corps chargé de sa faute implacable
Et qu’on en jette, après mon supplice fervent,
La loque humaine aux quatre vents !
et saisir DOM BALTHAZAR. Ils l’amènent et le
jettent à genoux devant le PRIEUR ;
aussitôt celui-ci s’adressant à la foule.
Sortez tous !
Ô moine Balthazar,
Tu t’es moqué de Jésus-Christ,
Qui veut le repentir dans le silence,
Tu as rompu, avec tes bonds de violence,
La règle sainte et le claustral esprit ;
La vie humble en ton cœur s’est défleurie ;
Tu es aveugle et sourd, ainsi qu’un bloc de fer,
Puisque tu n’as pas vu en quelle ivrognerie
D’âme, tu viens de te traîner vers ton enfer.
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Le sang dont tu couvris ton père
Couvre à présent, de ses taches rouges, nos murs.
Tu es la bête et tu voulus que ton repaire
Fût parmi nous, pour que nos murs fussent impurs !
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Vers Jésus-Christ, là-haut, celui qui, dans la route,
Marcherait après moi et reprendrait ma part
D’efforts et de soucis et de traverses graves.
Dieu m’a désaveuglé et c’est là ma leçon.
Il a brisé devant mes yeux, comme une épave,
Le fier et blanc vaisseau, chargé de cargaisons
De myrrhe et d’encens pur, que tu me semblais être.
Les vents de ta fureur ont séché sur ton front
L’huile sainte dont se baignent nos fronts de prêtre.
Mon Dieu !
Tu m’apparais plus nettement damné
Que si l’on te donnait du feu pour sépulture.
Jamais le souvenir de ton crime effréné
Ne calmera ces cris ; jamais prière en flamme
Ne descendra vers ton effroi.
Tu es le dernier mort, tu es la dernière âme
Pour qui, jamais, avec ferveur et foi,
Une messe sera chantée ; et cette crosse
Tiens ! Tiens !
Frappez ! Frappez ! Frappez, mon Père !
Impie ! impie ! impie !
Bourreau du Christ !
Voleur de repentir !
Braise d’orgueil éteint !
Bandit ! Parricide ! Sacrilège !
retomber, la face contre terre.
Non ! Non ! Relevez-le et poussez-le dehors,
Vers la honte et l’horreur et la chute et l’abîme !
devant eux jusqu’à la porte de l’église,
qu’ils referment sur lui à grand bruit.
Soit séparé du nôtre et que son crime
Tombe sur lui plus lourd que le couteau
Des échafauds.
finit par s’avancer vers le PRIEUR. À ce moment
tous les moines, excepté IDESBALD et DOM MARC
viennent se ranger autour de THOMAS.
Mon Père ?
Soit !
Puisqu’il n’est plus personne, hélas ! parmi vous tous,
Qui soit de ma hauteur ni de ma force, vous,
De disputer ce cloître aux temps inexorables
Qui vont venir !
(tout cela semble se faire, machinalement)
Au frère de mon âme, Balthazar.
Toi seul, tu sais la part
Que s’est faite, pour l’avenir
Et pour le ciel, son repentir ;
Seigneur, assiste-le, à l’heure
Où les hommes lui sont fureur,
Et le monde, supplice et vilenie,
Et ses frères, injure et fange ;
Seigneur, assiste-le, dans sa rouge agonie
Avec tes anges !
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- Au poète Stuart Merrill
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PERSONNAGES
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Une terrasse. À gauche, le pavillon de DON CARLOS. Au fond,
de la scène l’Escurial où seulement une fenêtre, celle de la
chambre de PHILIPPE II, est éclairée. Entre le fond et la terrasse
les jardins du palais. Deux escaliers, l’un à droite, l’autre à gauche,
descendent de la terrasse aux jardins.
Dieu ! que mon corps est triste et languissant, ce soir,
Et qu’est triste là-bas, sur la campagne,
La lumière des nuits d’Espagne.
L’Escurial rigide et noir
Jette une ombre plus funèbre et plus sombre,
Parmi tant d’autres ombres
Que je regarde et qui me voient mourir…
Oh ! mon rêve fermé que j’ai peur d’entr’ouvrir,
Oh ! mes désirs : chevaux cabrés dans l’or des gloires…
Hier, j’étais ferme et clair, tout mon être vibrait
Tel un glaive planté sur sa victoire ;
J’étais comme affolé ; mes pas entraient
Dans l’avenir immense, avec une ardeur telle
Que mon aïeul lui-même en eût aimé l’élan.
Et me voici, comme autrefois, morne et dolent,
Sans croire à mon triomphe…
Hélas ! que ne vient-elle ?
Que ne vient-elle enfin, puisque ainsi je le veux !
Carlos ! mon roi Carlos ?
Ô toi, la bien-aimée !
Ô douceur de ta voix ! ô beauté de tes yeux !
La marquise d’Amboise est sauvée. À cette heure, elle traverse la mer. Les réformés d’Angleterre l’attendent. Tes ordres ont été suivis. Oh ! la bonne action que tu fis là, mon roi !
Ah !
Regretterais-tu ?
Oh ! que mon corps est las et malade, ce soir !
Mon torse pâle est l’abreuvoir
Que dessèchent les douleurs et les fièvres.
Le mal sournois me tient, la mort hante mes lèvres.
Mon ancienne blessure est ardente toujours.
Ô bien-aimée ! Oh la clarté de nos amours
Et les gouttes de vie en tes baisers scellées !
Carlos !
Oh ! que n’es-tu sans cesse auprès de moi,
Avec ton âme et ta beauté comme étoilées,
Avec ta quiétude, avec ta large foi
Dans mon ardeur qui choit, mais toujours se relève
Pour resurgir encore et s’enivrer d’orgueil.
Je suis Carlos d’Espagne — et je porte le deuil
Et la douleur et la splendeur morne d’un rêve
Impatient que je nourris depuis des ans
Et qui reste captif en mon cœur bondissant
Vers la gloire rapide et les triomphes proches.
Je n’ai pas, moi, le temps de m’attarder : les cloches
Qui sonneront ma mort
Doivent d’abord
Crier ma délivrance et ma grandeur au monde.
Oh ! Charles-Quint, je suis une pierre en ta fronde,
Je suis une arme ardente et qui prétend servir !
Enfin, tu te souviens, Carlos !
Tout à l’heure je fuyais tes paroles. J’étais sans vie. Je n’osais plus songer à l’audace de mes projets. Et pourtant, dès demain, ils se réaliseront. Tout est fixé, promis, convenu. Seule, l’aide de Don Juan me manque encore.
Il t’avait promis de sauver avec nous la marquise d’Amboise. L’a-t-il fait ?
Quand la marquise eut atteint la Guipuscoa, elle gagna Renteria et Passagés. Don Juan, général de la mer, grâce à un ordre fortuit reçu du roi lui-même, éloigna ses navires. Les côtes étaient libres. Une barque fut amenée. La marquise put s’enfuir d’Espagne. Ainsi, sans avoir l’air de nous protéger, Don Juan nous aida.
C’est bien.
Vous savez comme j’aime la marquise, et comme je tremblais de la savoir à Madrid. Le roi Philippe l’entourait d’embûches, il la soupçonnait d’hérésie…
Ce n’était pas mon père qu’il fallait craindre, c’étaient les moines, eux seuls sont redoutables.
Hélas !
Non pas, non pas ! Ils sont l’assise divine où mon pouvoir s’appuie, ils sont le sang, le cœur, la force de l’Espagne. Si jamais le remords m’assaille d’avoir sauvé la marquise, c’est eux qui le réveilleront… Vraiment, il faut que je vous aime plus que moi-même, que je vous
aime en aveugle, que je vous aime comme un péché…
Pardonnez-moi.
Viens plus près de mon cœur et de mes lèvres pour que j’oublie…
Vois-tu, le Saint-Office est le salut : la lie
Du monde est déversée en ses brassins de feu,
Et s’y perd, et s’y brûle, à la face de Dieu
Qui fait la flamme afin que l’univers se sauve.
Il ne faut point trembler devant la grandeur fauve
De l’Église, qui s’est faite lionne et court
Avec terreur, avec angoisse, avec amour,
Mordre la chair impie avec ses dents brûlantes.
Son droit est souverain, si sa force est sanglante
Rome est utile à tous, à tous, surtout aux rois,
Tous la craignent et la suivent — il n’est que moi
Qui porte au cœur assez d’ardeur qui fertilise
Pour être en même temps et l’Espagne et l’Église
Et le monde à moi seul.
Tu t’enivres, Carlos !
Non, non, non, non !… Ma tête est battante de flots
Si merveilleux d’orgueil qu’il n’est rien que je craigne.
La puissance des rois datera de mon règne.
Ce palais qu’on achève est comme un mont géant
Trop large pour mon père, et construit à ma taille.
On peindra sur ses murs l’élan de mes batailles
Et de mes vaisseaux d’or, trouant les Océans
Et les horizons fous des bonds de leurs conquêtes ;
Un bruit de gloire immense accueillera mes pas.
La mer et le soleil sont miens, la terre est prête
Et je ne mourrai point, puisque je ne veux pas…
Carlos ! Carlos !
Demande à Don Juan quels rêves nous fîmes ensemble, et combien nos cœurs ont foi dans nos destins. Nous nous sommes promis la gloire l’un à l’autre et tous les deux nous l’obtiendrons.
Viendra-t-il ?
Avec quelle joie, il suivra ma fortune. Il soupçonne depuis longtemps mon désir, mais il ignore encore ce que je veux tenter, sans hésiter, demain.
Je n’en puis plus… Je n’en puis plus… Il faut que je m’enfuie sur l’heure et que j’arrive en Flandre.
La lampe s’éteint à la fenêtre du roi)
Regarde au loin comme est belle et grande la nuit
Et comme le silence est divin sur la terre !
Ô l’apaisante, et pure, et sereine lumière !
Ô la splendeur des montagnes pâles, là-bas !…
L’Escurial sommeille et ses jardins sont las
D’avoir été trop beaux, sous les midis de flamme.
Madrid est blanche et les clochers de Notre-Dame
Montent au loin parmi les buis et les cyprès,
Et lentement, le vieux et doux Mançanarès
Raconte à ses roseaux les légendes d’Espagne.
Une douceur d’argent tombe sur la campagne !
Ô mon aimé, qu’il fait bon vivre, et que mes bras
Désireraient toujours être pour ton front las
Et pour ton cœur et sa tempête, le bon asile.
Je suis venue à toi, maternelle et docile,
De mes plaines de France où l’on aime sans peur,
Où le ciel bienveillant illumine la vie,
Où les heures d’amour clément ne sont suivies
D’aucun songe malsain, ni d’aucune terreur.
Comme tes yeux sont beaux ! comme est fière ton âme !
Ta gloire et ton triomphe ont cette âme pour flamme.
Je te rêve là-bas, comme les blancs Valois,
En des palais joyeux et clairs, sous les verdures,
Libre d’agir en maître et de vouloir en roi.
J’aime les cieux lointains et la belle aventure…
L’air de l’Escurial est un air empesté
De violence sourde et de contrainte morne.
On n’y vit pas, Carlos, on y attend la mort.
Quand le soir tombe autour de nous, les vents y cornent
On ne sait quel appel vers un deuil noir et or
Qui se lève d’ici pour recouvrir l’Espagne.
Cirques de sable ardent, vallons, âpres montagnes,
Une cruauté sèche et tranquille les vêt,
Toujours égale et comme unie à leur nature,
Le sol y est tout à la fois gel et brûlure
Et rien ne s’y répand, que les désirs mauvais…
Oh ! que j’en ai senti le dégoût et l’angoisse,
En ces heures de rage et de fièvre sournoise,
Quand des feux de folie illuminaient mes nuits.
s’avance très lentement vers DON CARLOS et LA COMTESSE,
et se trouve derrière eux, sans qu’ils le voient.
Et nos beaux lacs d’amour où noyer mes ennuis.
Tes paroles me sont radieuses, les flammes
De tes regards me sont douces comme le bien.
Écoute. Il fait silence autour de notre joie,
Et ta chambre est tranquille, et ton corps est ma proie.
Ô bien-aimée, écoute, et viens-nous-en… Viens… Viens.
Tous deux s’en vont vers la chambre.
Le roi !
et continue sa promenade nocturne ; il disparaît
par l’escalier de droite, sans rien dire.
Mon sang, jusqu’au fond de mon être,
A reflué.
Pourtant, la lampe à sa fenêtre
Était éteinte ; on pouvait croire qu’il s’endormait…
Roi morne et violent dont chaque pas dans l’ombre
Semble broyer sous lui un morceau de mon cœur ;
Roi de colère et de silence, et roi d’horreur,
Roi mon père, dont les crimes rouges se nombrent
D’après les cris, les désespoirs et les effrois
Qui traversent, hurlants et fous, les vents du monde,
J’atteste Dieu, que moi, ton fils, j’ai bien le droit
De m’échapper soudain de ton étreinte immonde,
Et de tordre le bras qui cherche à m’étouffer.
Carlos ! Carlos !
Je veux la vie,
Je veux souffrir, je veux mourir pour triompher.
Si je suis las, c’est que ma force est asservie,
C’est que l’Escurial me tient, c’est que le roi
Laisse sa mortelle ombre errer par-dessus moi.
Quelle âme eût résisté à ce constant supplice ?
Ma maison même était sans le savoir complice :
Majordome, écuyers, pages et serviteurs ;
Mais aujourd’hui je resurgis sur les hauteurs
De mon orgueil et de ma destinée ;
J’ai pour concours, en même temps,
Et ma haine obstinée
Et ton amour hantant,
Et je suis ivre
De tout l’espoir
Que ton secret et merveilleux pouvoir
En mon être délivre.
de la rampe de la terrasse. Tout à coup
il tressaille, et saisissant la COMTESSE
Viens, viens ici, regarde !
Tu vois, là-bas, ce moine noir qui, par mégarde, semble gagner le coin où disparut le roi. Eh bien ! ce moine-là, c’est l’espion du Saint-Office. Philippe II
surveille, mais il est surveillé. Chaque pas qu’il fait vers nous, quelqu’un le fait vers lui. Regarde, il rentre et le moine disparaît.
Le roi, il est partout hostile et invisible :
Il est dans ces couloirs, ces tours et ces jardins,
Il voit d’entre les joints des murs ; ses yeux soudains
Prenant les corps pour but, mais les âmes pour cibles,
Guettent dans la lumière ou dans la nuit, cachés.
Ils regardent la vie ainsi que le péché.
Ô mon Carlos, si nous n’étions sûrs de nous-mêmes,
Si nous n’étions brûlants d’une ferveur suprême,
Ils glaceraient nos cœurs et régneraient en nous.
Sois sans crainte. J’ai mes desseins hardis et fous,
Tout rayonnants d’espoir, de gloire et de colère.
Je serai roi demain ; je sais ce qu’il faut faire
Pour arriver en Flandre et me gagner, de là,
Puisque ma cause est leur, et la France et l’Empire.
Ah ! mon père, jamais tu ne pourras maudire,
Trop durement, le jour où tu m’exaspéras.
Voici Don Juan qui vient. Adieu… mon cœur se serre,
Mon cœur qui restera sur tes lèvres, penché…
Le roi se fie à lui et le laisse approcher.
Il ne sait pas combien Don Juan m’aime. Mon père…
qui le salue, DON CARLOS impérieusement.
Je veux m’enfuir d’Espagne et veux que vous m’aidiez
Sans hésiter, demain.
Nos jeunes passions et nos ardeurs jumelles
Et nos rêves joyeusement associés
Quand nous vivions sans nous quitter
Et côte à côte
Dans Alcala, jadis ;
Nos cœurs étaient deux cœurs également hardis
Que Charles-Quint tenait dans sa main haute.
Tu devinais déjà l’infant que je serais
Et dans quel sort affreux bouillonnerait ma vie,
Tu n’aimais pas mon père, et moi, je l’exécrais.
Oh ! nos haines, oh ! nos rages inassouvies.
Depuis, tu me quittas, sur mon conseil,
Pour t’en aller là-bas, où nul ne peut te nuire,
Régner, dans la tempête ou le soleil,
Sur les voiles et les canons de mes navires.
Tu fus maître des mers, tandis que moi,
Avec mon cœur qui boude et mon esprit qui râve,
Avec mes pas liés au poids que je soulève,
Je suis resté, comme un enfant, sujet du roi.
Il m’entoure d’honneurs et d’espions, il pense
Que je ne saisis pas de ses faveurs l’offense,
Que j’essuierai toujours ses fastueux affronts.
Il agit par détours, je n’agis que par bonds.
Comprends-tu ma fureur et mon désir de mordre ?
Carlos !
J’ai confiance aussi profondément
En toi, que je l’avais, jadis, aux temps déments,
Où ma raison faillit sombrer dans le désordre.
Tu m’appelais ton frère, et j’adorais ce nom
Trouvé, par toi, parmi les mots de ta tendresse.
Tu m’étais mieux qu’un prince, et plus qu’un compagnon ;
Tu me fus doux et secourable et ma détresse
Devant toi seul, un jour, osa pleurer sans peur.
Ces temps sont déjà loin de maux et de malheurs,
Mais peuvent revenir, si mon père s’acharne.
L’astuce et la torture en son cerveau s’incarnent.
La nuit, il passe en mes rêves, et je le sens
Marcher, vers mon repos, par un chemin de sang,
Me caresser le front, les yeux, le cou, la gorge,
Avec ses longues mains qui tout à coup égorgent,
Avec ses traîtres doigts, avec ses doigts d’effroi
Et d’ombre… Ah ! mon frère Don Juan, lorsqu’on est moi
Comprends-tu que l’on crie et que l’on morde !
Ah ! certes !
Philippe II était encore infant, comme moi, qu’il
gouvernait déjà la Flandre. Il obligeait son père à lui faire place. Je suis son exemple. Depuis longtemps je me taisais, mais aujourd’hui j’ai l’âge où l’on commande et, lorsqu’on est prince d’Espagne, où l’on règne.
Que le roi nomme le duc d’Albe, qu’importe ! Je me désigne moi-même.
Ce serait la révolte, Carlos.
Berghes et Montigny m’ont pressenti. Ils voyaient clair.
Ils conseillaient de prendre par la force ce qu’on refuse à mon droit.
Berghes et Montigny sont morts.
Berghes est mort à temps. Montigny fut tué. Je garde leurs mémoires. Mais il me reste tous les seigneurs de Flandre. Brederode, Hornes, Egmont soutiennent ma querelle. Je n’aurai qu’à paraître pour trouver une armée. Ils l’ont promise ; elle est prête ; elle n’attend que son chef, moi.
Si j’hésite, Anvers, Bruxelles et Gand échappent à l’Espagne. Le duc d’Albe y est abhorré. Sa présence là-bas serait la révolte et la honte. Déjà le nom de Guillaume d’Orange grandit. Le peuple s’en empare. Il oublie celui de Charles V. Ni la Régente, ni Granvelle ne résistent. Ils sont à bout de ressources.
Comme te voilà instruit !
J’ai plus songé que tu ne crois à ma victoire. Comme toi, qui courais combattre les Turcs, je m’enivre de luttes et de batailles. Tu m’es dévoué comme personne. Hier encore, tu sauvais la marquise d’Amboise avec moi. Dis, quand partons-nous ensemble ?
Mais je ne puis, mais je ne veux, mais…
Il me faut tes vaisseaux et tes hommes. Je gagnerai la France, et puis la Flandre. Les Valois me soutiennent. Ils détestent Philippe. Gand, Bruxelles, Anvers
seront mes villes, comme elles furent celles de Charles V
Oh ! Don Juan, entends-tu les cloches effarées
Et les beffrois, et les clameurs et les entrées
Triomphales, au cœur du beau pays flamand ?
Je lui ferai aimer l’Espagne en le calmant.
Philippe II le veut tuer pour le réduire ;
Je serai ferme autant que lui, mais ferai luire
Plus de foudre superbe aux mains de notre droit ;
Au moins serai-je net et franc en mon langage :
Je ne mentirai point, je donnerai, pour gage
De mes serments, ma révolte contre le roi !
Tu es infant d’Espagne, tu ne peux pas, en face du monde et de ton père…
Louis XI, dauphin français, fit comme moi.
Mais ton rêve est un crime. Si tu ne réussis, tu te perds à jamais.
Charles-Quint réussissait toujours.
Jamais il n’eût jeté ses droits dans les hasards.
Il m’eût compris… d’ailleurs, je ne veux rien entendre
Le duc d’Albe jamais ne parviendra en Flandre.
Pour me troubler ou m’arrêter, il est trop tard.
Tu me perdras ou me suivras, je te le jure ;
Choisis, choisis !
Oh ! Don Carlos, si je pouvais…
Tu détestes autant que moi ce duc mauvais,
Ce duc…
Attends, si je pouvais… une aventure
Aussi soudaine, aussi terrible, aussi…
Quoi ? Quoi ?
Peut-être… et tout s’arrangerait ainsi… le roi…
Que veux-tu dire ? Oh dis… dis… dis… Quel stratagème…
Le roi… il faut qu’il sache… et certe… il comprendra…
Ainsi, j’irai en Flandre, et tu m’y aideras ?
Bien mieux ! J’espère un jour t’y amener moi-même.
Jamais je n’ai tremblé devant les fiers projets
D’autant plus beaux qu’ils paraissent plus téméraires.
Mon audace est debout et mon courage est prêt :
J’agirai vite. En attendant, laisse-moi faire.
C’est la victoire, amie, et sa foudre est en nous !
Don Juan me reste acquis. Don Juan consent à tout.
Demain, la mer entière acclamera la fuite
De nos voiles, cinglant vers mes pays du Nord.
Je dresserai ta grâce et ta splendeur au bord
D’une galère ardente et bellement construite ;
Nous serons fiers de notre amour — et notre droit,
Flottant là-bas, au loin, sur les vagues traîtresses,
Éblouira des éclairs d’or de sa jeunesse,
Jusqu’en ce palais morne et monstrueux, le roi !
Ô Don Carlos, Ô mon aimé, ma joie est folle
À te sentir libre et sauvé par notre amour
Don Juan t’a donc dès aujourd’hui fixé le jour
Et l’instant clair…
Don Juan m’a donné sa parole.
Nous gagnerons Anvers ; lui-même, il veut sa part
Dans les dangers joyeux qui peupleront ma vie.
Il est d’esprit habile et son cœur ne dévie…
Ce qu’il nous faudra faire, il le dira plus tard.
En attendant, que fera-t-il ? que va-t-il faire ?
Agira-t-il, à coups soudains, pour que ton père
Ignore tout, avant que tu ne sois là-bas !
Don Juan ne m’a rien dit : ce sera ta surprise
De voir, sans la comprendre, aboutir l’entreprise.
J’ai peur, ô mon Carlos, quand je ne comprends pas
Douterais-tu ? Hélas ! combien ce doute étrange
Troublerait vite en moi ce qu’il me faut d’ardeur.
Non, non, ce que j’ai dit ne vient pas de mon cœur ;
Mon espoir reste entier et rien ne le dérange.
Hélas ! je voyais tout comme accompli déjà.
Rien n’entravait l’essor merveilleux de nos pas
Sur les routes en or qui dominent la terre…
Ce que tu vois existe seul.
Non pas ! Non pas !
Oh ! que mon corps est lourd et plein de sa misère !
Tout se dérobe à mes regards et tout s’enfuit ;
Je ne sens plus sur moi que ténèbre et que nuit ;
Un instant me reprend ce qu’un instant me donne ;
Ton amour même, hélas ! hésite et m’abandonne,
Je recule et j’ai peur et tout à coup je vois
Comme en un gouffre avide et noir sombrer mes droits…
Ce que tu vois, c’est ta jeunesse et ton courage,
C’est ta gloire, c’est l’univers
Sauvé par toi, sous les éclairs
Du formidable et mortuaire orage
Que Philippe déchaîne et qu’il voudrait grossir.
Il appartient à ton orgueil de ressaisir,
À coups d’audace et de haine fécondes,
D’entre les mains
Mortes, mais tragiques encor de Charles-Quint,
Ce sceptre d’or qui fit de l’Espagne, le monde !
Ô les grands souvenirs qui me frôlent le front !
Ô paroles qui me brûlent, comme des flammes !
Ô tout ce qui me chante au cœur, à l’unisson
Des merveilleuses voix dont résonne ton âme !
Je respire l’ardeur en me penchant vers toi,
Tu me rends tout l’espoir par ta seule présence.
Oh ! que l’heure est donc belle et vivant le silence,
Et que tes yeux sont beaux, quand ils aiment ton roi !
Viens nous aimer, Carlos, la nuit est la parure
Faite d’ombre et de feu qui entoure l’amour,
Le vieux Mançanarès à ses roseaux murmure
Les légendes d’Espagne où tu luiras, un jour,
Comme un fier empereur qui s’en revint de guerre,
En clair et bel arroi, en jeune et franc maintien,
Mêlant sa grandeur pâle aux choses de naguère,
Viens nous aimer et nous ressouvenir… Viens… Viens
Appartement du roi. Deux portes : une à gauche, une à
droite. Une table chargée de liasses de papier et de livres de
piété. Un pupitre y est adossé. Un confessionnal dans un coin.
Au lever du rideau, PHILIPPE II, qui vient de se confesser,
se relève et fait le signe de la croix. Son confesseur se lève
également, et tous les deux vont vers la table.
L’aveu que vous me fîtes à confesse, mon fils, vous sera compté, non comme une faute, mais comme un titre. La prudence vous commande de penser le plus souvent au rebours de vos paroles. Seul importe ce que l’on tait, puisque, seul, Dieu le comprend.
Il le dépose sur la table et sort.
serait sans force, si, pour un tel devoir, il limitait son droit.
après en avoir rompu les sceaux.
Il ignore ce qu’il faut à l’Espagne.
À Rome, on se divise, on se relâche, on argumente.
L’atmosphère y est mauvaise : le pape la respire. Or, qui raisonne, transige. Qui discute, s’affaiblit. Il faut croire, affirmer, agir…
Bien que son CONFESSEUR s’exalte, il ne prête plus guère attention
à ce qu’il dit. Sa main, lentement, se crispe.
C’est la seule qui soit pure comme le feu,
À cette heure des temps, où la justice humaine
Divorce indignement d’avec celle de Dieu.
L’Angleterre est perdue. En nos Flandres, l’Église
Dans la bourbe des maux et des sectes s’enlise,
Le Saint-Empire est dévoré par mille erreurs,
L’ombre ternit le sceptre d’or des empereurs,
L’Europe est de vertige et de fureur saisie,
Peuples et rois n’ont plus la peur de leurs remords
Et l’on dirait que tous les vents hurlants des Nords
Sont à Satan et déchaînent l’apostasie.
lecture que fait le ROI.
Isabelle qui descendait du roi Pedro. Vous avez abattu Domingo de Rojas, de la famille des Posa. Un Cristoval d’Ocampo fut tué et son cadavre livré aux flammes. Quant à la marquise d’Amboise…
le ROI instinctivement, par un brusque
le regarde fixement Philippe s’en aperçoit.
Voici, mon Père.
Philippe II lui parle à mi-voix.
Il y a en cette aventure au moins deux coupables : Don an, qui laissa s’embarquer la Marquise d’Amboise, et la comtesse de Clermont, maîtresse de Don Carlos.
Des pirates menaçaient la Corogne. J’ai moi-même enjoint à Don Juan d’y mener mes navires et mes
soldats. Les côtes de la Guipuscoa étaient libres, non par son ordre, mais par le mien.
Pourtant, une femme, quelque entendue qu’elle soit, ne combine pas, elle seule, une aussi périlleuse entreprise, et Don Juan…
N’insistez pas, mon Père.
Le rapport, il est vrai, n’accuse que la comtesse. Ruy d’Almedo a reconnu deux de ses serviteurs, comme ils arrivaient, le soir, à Renteria. Un autre témoin prétend que le premier des deux appartenait à Don Carlos. Il faudrait ordonner une enquête.
Nous interrogerons la comtesse de Clermont.
Elle sait être habile. Les Valois trouvent en elle un précieux auxiliaire, elle est dame d’honneur, et…
Espionne… je sais… je sais…
Don Carlos l’aime. Elle ressemble à la reine, votre compagne. Toutes deux viennent de France ; on les croirait sœurs.
Je sais, je sais.
La comtesse s’est emparée du cœur de don Carlos, l’amour d’un prince flatte sa vanité de femme. Don Carlos n’écoute plus qu’elle. Les inquisiteurs s’en sont aperçus ; ils le surveillent. Son orgueil, autant que sa faiblesse, les inquiète. S’il n’était votre fils… (Tout à coup.) Peut-être est-ce lui, infant d’Espagne, qui sauva la Marquise ?
Folie !
Don Carlos est dangereux. On ne sait pas… il aurait pu…
Folie, vous dis-je…
Un homme nouveau s’éveille en lui. La santé lui revient ; des idées inquiétantes l’assiègent. Il espère trop.
Don Carlos n’est fort que par une femme. C’est elle qu’il faut perdre.
Puis-je, Sire, comme tout à l’heure, à confesse, vous dire toute ma pensée ?
Je la devine.
et lui parlant les yeux dans les yeux.
Oui, Don Carlos me hait, oui, Don Carlos s’exalte, s’aveugle et se trompe ; oui, Don Carlos n’a pu ignorer le crime de la comtesse, mais ce Don Carlos-là, quoique imprudent et peut-être dangereux, n’en reste pas moins le futur roi d’Espagne, celui qui ne peut songer à me trahir qu’en se perdant lui-même, celui, enfin, qui, toujours, quoi qu’il rêve, respectera en ma personne cet absolu pouvoir qu’il incarne comme moi. Nous sommes une même pensée de Dieu. S’il l’oubliait…
Le Ciel vous entende !
Et, maintenant, que tout ceci soit dit, comme je vous avouai tout à l’heure mes fautes, de vous à moi, devant l’Éternité.
chercher. Vous l’interrogerez, vous noterez son interrogatoire — et nous le communiquerons au Saint-Office.
qui, dès ce moment, se tient debout, à la droite du roi.
désignant le DUC et FRAY BERNARDO)
Sire, tant de juges me troublent et m’intimident. Et je ne sais vraiment…
Chassez de votre esprit toute crainte, Madame. Ma présence la doit dissiper.
J’étais venue à votre appel. Ce que je pourrais vous dire ne regarde que votre fils…
Interrogez Madame.
La marquise d’Amboise a quitté l’Espagne, sans l’ordre du roi. C’est vous, Madame qui l’avez sauvée.
La marquise et moi étions amies. Elle s’était rendue librement en Espagne — elle pouvait librement la quitter.
Personne ne peut gagner, ni quitter, sans ordre, le royaume. Quand la marquise s’en vint de France, elle était catholique. Nous l’avons accueillie. Elle s’est faite hérétique chez nous. Notre justice devait l’atteindre. Vous ne pouviez l’ignorer.
La marquise n’a point, que je sache, abjuré sa croyance.
Ce n’est pas vrai.
Sire… l’hostilité de votre confesseur m’effraye… je ne sais pas…
J’étudie votre gène et votre trouble, Madame. Je lis dans votre attitude ce que vous nous cachez.
Mais…
C’est à bon escient que la reine Catherine de France vous envoya auprès de nous. Vous la servez ici, mieux que personne.
Mais, Sire…
Votre intelligence est fine, les secrets l’attirent. Où les autres regardent, vous surveillez. Vos lettres, oui, vos lettres renseignent la France sur ce que, seul, le roi veut savoir.
J’agis sans fard, et je pense tout haut. Sire. Je suis à votre cour une des compagnes et des dames de la reine ;
je ne suis rien d’autre. Mon amitié pour la marquise d’Amboise, je l’ai montrée au grand jour. Qu’elle me perde, si vos lois l’exigent. Mais, quant aux lettres viles et coupables que j’aurais écrites…
Mes soupçons ne me trompent jamais.
Je défends devant vous mon honneur. Je vous jure que jamais je ne traçai une ligne que vous n’eussiez pu lire. Je borne ma défense à ce serment.
Vous ne seriez ni la brillante comtesse de Clermont que recherche la reine, ni l’habile et séduisante amie qu’a distinguée un prince, si vous n’étiez coupable…
Vous me laissez accabler et je suis sans défense. Sire, et vous êtes gentilhomme.
Madame…
Don Carlos m’a choisie, il m’aime. Je lui donne ce que je peux donner de plus précieux : ma vie. Je la lui donne, tout entière. Si j’étais l’intrigante que vous dites, il ne m’accepterait pas.
Don Carlos est aveugle puisqu’il vous aime.
Vous savez comme moi son violent passé,
Ses jours dans la colère et dans l’ennui versés,
Mais vous ne savez pas combien un rien l’apaise.
Mon cœur jamais ne ment, ma main jamais ne pèse.
Quand je le rencontrai pour la première fois,
C’est lui qui vint spontanément, jusques à moi.
J’ai retenu la plus douce de ces paroles,
Et dans cet instant même où vous me torturez,
Avec des mots sournois et acérés,
C’est elle encor qui me console.
Sire, j’ai, pour l’infant, une tendresse ardente,
J’aime son cœur tour à tour morne ou triomphant,
Que m’importent l’excès de ses haines mordantes
Et ses abattements et ses fureurs d’enfant !
Je l’aime tel qu’il est, et suis fière qu’il m’aime.
Je ne raisonne point combien cet amour même
Touche parfois à la pitié, combien…
C’est outrager mon fils que de l’aimer ainsi.
Oh ! Sire, Sire.
Soyez calme, Madame, et répondez-nous mieux.
Je ne puis plus répondre ; je me vois environnée de pièges, vous dénaturez mes plus simples pensées. Si je donne à Don Carlos ma tendresse attentive et soumise,
Je lui montre le courage qu’il faut aux rois.
Je le grandis et je le gagne
Au bel orgueil de se sentir infant d’Espagne,
D’avoir créance et confiance en soi,
Qui trouve en son pouvoir son droit ou son refuge,
Qui se découvre enfin, après vingt ans d’ennui,
Un cœur d’accord avec ses rêves d’aujourd’hui.
Moi seul et des hommes choisis par moi forment le cœur et l’esprit d’un futur roi d’Espagne. Vous êtes étrangère, vous êtes dangereuse ; vos conseils, votre adresse, votre amour, tout est nuisible.
Oh !
Dieu sait vers quelles erreurs vous l’entraînez, ce que vous lui dites, la nuit, quand vous me croyez absent.
Les hérétiques que vous sauvez ensemble…
Non, non, votre fils ignorait tout…
C’est donc bien vous seule ?
Eh bien, oui, seule, je suis coupable, seule, je savais à quoi je m’exposais.
Voici l’aveu.
Et je n’en rougis pas. Ma conscience…
Assez, Madame. Sauver une amie n’est rien, quand je songe à ce que vous faites chaque jour, à ce que vous êtes vraiment ici, une espionne.
Je nie, je nie.
Nier n’est rien, lorsque j’affirme.
Jamais ! Jamais !
Nous en avons les preuves, nous vous les montrerons, mais avouez d’abord.
Ce n’est pas vrai. Ce ne peut être.
L’aveu est rédempteur, il amortit la faute, il vous gagne le ciel. Confessez-vous.
Non ! Non !
Avouez, puisque c’est le salut.
Non ! Non !
Puisque le roi sait tout.
Non ! Non !
Puisque le roi l’ordonne.
Non ! non ! Jamais ! jamais.
Vous avez avoué tout à l’heure. Vous avouerez encore.
la porte. DON CARLOS, l’épée brandie
bousculant la garde du roi, apparaît.
Je veux passer, je veux aller au roi, vous dis-je.
Carlos !
Je veux parler, moi seul, et sans témoins,
À Philippe, le roi des Espagnes, du soin
De ma grandeur qu’on méconnaît et qu’il néglige.
Retirez-vous.
Jamais, jamais.
Vous oubliez
Que vous êtes dans le conseil où délibèrent…
Je suis ici, chez lui, mon père ;
J’y suis rivé, depuis le front jusques aux pieds :
J’y reste. Aucune force humaine,
Puisque j’y suis venu, ne m’en fera bouger.
qui regardent avec inquiétude l’épée de DON CARLOS.
N’ayez crainte ; le roi ne court aucun danger.
Avant de m’en venir, j’ai muselé ma haine.
Parlez.
Je parlerai quand ils seront partis.
disparaissent par la porte de droite. Le DUC,
sans que DON CARLOS le voie, emporte l’épée.
Eux partis, DON CARLOS s’en va vers la COMTESSE,
et la prenant par la main.
J’aime la comtesse de Clermont. C’est mon plaisir. Tout à l’heure, le duc de Féria est venu l’arracher de chez moi, tandis que je priais à l’oratoire. Il la mena par force chez vous ; pourquoi ?
Je ne suis pas de ceux qu’on interroge.
Mon cœur est plein de trouble et dévoré d’ennuis.
Je veux savoir enfin quels droits un duc s’arroge…
Il faut quitter ce ton d’audace et de défi,
Et m’écouter plus calmement, comme naguère,
Mon fils. Rien ne s’est fait pour vous déplaire
Et vous me comprendrez, j’en suis certain, voici :
Les princes de Lorraine vous recherchent, vous, infant d’Espagne, pour leur nièce Marie, qui fut reine de France. Déjà, votre choix aurait pu s’arrêter sur l’archiduchesse Anne d’Autriche, ou Marguerite, princesse de Valois. Je ne forme jusqu’aujourd’hui aucun dessein qui troublerait une préférence. Je ne redoute qu’une chose : le dépit de la comtesse de Clermont. Voilà pourquoi je l’ai interrogée.
Un prince de mon sang aime les comtesses, mais épouse les reines. La comtesse m’approuvera le jour que je me marierai. Mais je suis jeune et ma tendresse veut rester libre encore.
Songez qu’à votre âge j’avais choisi une reine.
Ni Marguerite de Valois, ni cette Marie d’Écosse, qu’on dit aventureuse et belle, ne m’attirent autant que cette naïve princesse d’Allemagne.
Ce choix me plaît plus encore que les autres. Assez de liens nous unissent aux Valois. C’est à l’Empire qu’il faut songer ; (bienveillant) dites, si votre union remettait en nos mains la couronne de Charles-Quint !
Oh ! si jamais un tel rêve se réalise
Il comblera le plus ardent de tous mes vœux,
Je serai l’empereur sacré qui symbolise
La force humaine et parle au nom du monde à Dieu.
Je marcherai armé de merveille en merveille ;
L’Europe aurait enfin, après mille ans d’efforts,
Trouvé quelqu’un pour conquérir la tombe où dort
Le souvenir du Christ, sans qu’un chrétien le veille.
Vous êtes bien d’un sang bouillonnant et viril :
Folie, amour, conquête et gloire — et leurs périls !
Mais nous sommes d’accord, mon âme en est heureuse.
Dites, s’ils nous voyaient, ceux dont l’esprit se creuse
À désunir en nous les liens serrés par Dieu !
Je te veux fier et grand. Voici ma main.
Mon père !
Non pas celle qui frappe et tord et incarcère,
Mais celle-là qui caressait ton front de feu
Et de fièvre, quand tu étais mon infant triste.
Nous qui sommes si loin l’un de l’autre !
J’insiste.
Il faut si peu de chose pour me séduire. J’attends cette enfant douce, comme une amie. Elle comprendra mes humeurs et mes colères, et j’en serai touché, discrètement, sans le lui dire.
Heureuse princesse !
Et puis, elle sera, après la reine, la plus haute d’entre les femmes. On l’entourera d’hommages magnifiques. Sa présence rajeunira la cour. Je serai fier d’être une majesté pour elle ; nous gouvernerons ensemble une province lointaine de nos royaumes; nous…
La comtesse de Clermont l’étonnera peut-être, mais les reines d’Espagne doivent être indulgentes ; elles l’ont été toujours. Au reste, la comtesse séduit ceux mêmes qui d’abord lui sont hostiles. Tout à l’heure, nous causions ensemble de ses amis, de la France. Nous avons même parlé longuement de vous.
dans la chambre et s’arrête d’abord,
sans y prendre garde, devant le pupitre
où FRAY BERNARDO, dans sa fuite, a laissé
à découvert l’interrogatoire de la COMTESSE.
Si vous la connaissiez, vous l’aimeriez, mon père.
Elle m’exalte ou me contient, à volonté.
Je sens qu’elle m’est sûre, et bonne, et nécessaire
Pour l’œuvre que je rêve et dont je veux doter
Un jour, par ma bravoure et ma ferveur, l’Espagne.
Elle m’est la santé rendue. Elle accompagne,
Sur des chemins nouveaux, mes pas encor tremblants.
Même, si je l’osais, je vous parlerais d’elle
Avec des mots profonds, tendres et violents…
Mais pourquoi craindre, à cette heure si belle,
Où nous sommes l’un pour l’autre, comme jadis,
Un père émerveillé de voir vivre son fils,
De l’entendre rêver son destin sur la terre.
De préparer pour lui l’avenir…
l’interrogatoire qu’il a devant les yeux.
Ah ! mon père,
Vraiment, c’est à douter de la foudre des cieux !
Comment, tandis qu’avec des mots astucieux
Et tortueux, ici, dans cette chambre même,
Vous attiriez la femme admirable que j’aime,
Des pourvoyeurs du Saint-Office enregistraient,
Sous les jeux que voilà
Carlos !
Et vous osiez parler de cette femme !
Vous osiez la nommer en même temps que moi !
Son nom ne glaçait point votre bouche d’effroi,
Et vous ne trembliez pas d’être à tel point infâme !
Silence, infant. Vous outragez en moi…
Tant mieux !
Tant mieux ! Depuis toujours vous m’entourez d’intrigues,
Vos paroles me sont un trousseau vénéneux
Et enlaçant de serpents noirs. Toutes se liguent
Pour fasciner d’abord et pour broyer après.
Le mal atteint en vous je ne sais quel excès.
Lorsque je songe à lui, je songe à vous, mon père ;
Que je gouverne un jour, j’oublierai tout, hormis
L’horreur que j’ai de vous, et la sourde colère
D’être quelqu’un de votre sang.
Mon fils, mon fils.
s’abattre sur le prie-Dieu.
Non pas, je vous rejette, et je ne veux plus l’être ;
Vous n’êtes plus qu’un roi fourbe qu’il faut punir,
Qui déshonore en lui son fils et ses ancêtres.
Votre règne sera l’effroi de l’avenir ;
On vous hait en Espagne, on vous maudit en Flandre,
Votre pouvoir honteux et bas — il est à prendre.
Je sens un projet sombre en mon âme germer ;
Le chrême est effacé dont vos tempes sont ointes
Et vous pouvez remercier à deux mains jointes
Le Ciel, qu’en cet instant, je me sois désarmé.
Le malheureux, le malheureux. L’idée
Du meurtre a traversé sa tête ; ô Dieu !
Et c’est ma perte, et c’est ma mort qu’il veut !
Sur quel crime sa vie était échafaudée !
Sur quel espoir sanglant, épouvantable et fou !
Encor, si je pouvais, en son esprit qui bout,
Trouver à son erreur une excuse suprême ;
Mais il vient d’attenter à l’Espagne, à lui-même,
À ce qui les résume, à mon pouvoir, à moi !
Ô Dieu qui dispensez dûment la force aux rois,
Contre leur cœur qui pleure et redoute sa haine,
Abolissez en moi toute faiblesse humaine,
Pour maintenir intacts et souverains mes droits.
Monseigneur Don Juan.
Qu’il attende. (Se ravisant.) Eh non ! qu’il entre.
Sire…
Eh bien ?
Don Carlos s’est enfermé chez lui. Il ne veut voir personne. Tout à l’heure, il parcourait le palais, les yeux hagards, les poings levés…
Nous avons causé ensemble, en bons amis. Nous nous sommes même donné la main. J’ignore ce qui le bouleverse. Vous à qui il se confie, instruisez-moi.
Ah ! Sire, si vous saviez combien son inaction lui pèse, combien sont lourds, en ce palais, les jours où, sans nul but, il erre, et longuement se désespère.
Mais la comtesse, et sa beauté, et leur amour ?
Certes, l’amour lui fut la belle main de joie
Qui l’arracha, soudainement, comme une proie,
Au tragique, fiévreux et maladif ennui.
Il se guérit ; il respira toutes les flores
Des tendresses, il fut heureux, mais aujourd’hui
Ce même amour le pousse à vouloir plus encore :
Il rêve d’être un capitaine ardent et fier.
Désirs d’amour, désirs de gloire — même chose !
Sire, puisque en vos mains son avenir repose,
Puisqu’il demande encor ce qu’il demandait hier,
Puisqu’il ne fait qu’un vœu…
J’entends. Mais le gouvernement de Flandre est promis au duc d’Albe. Ma parole est donnée.
Tout s’arrange ou se dérange selon votre sagesse.
Mais nos provinces du Nord sont insoumises. Il faut, pour les dompter, de la terreur et du sang-froid. Sièges de villes, assauts, batailles, vie rude et fatigante des camps. Don Carlos n’y pourrait suffire.
Je serais à ses côtés ; je mettrais mon courage au service du sien ; je sais commander et vaincre. Où de vieux capitaines échouent, les jeunes triomphent.
J’ai fait transporter en Lombardie par Don Garcia toute l’infanterie qui occupait Naples, la Sicile et la Sardaigne ; j’ai ordonné au duc d’Albuquerque de dédoubler le nombre de mes cavaliers de Milan. Toutes ces troupes, et celles que je lève en Allemagne, connaissent, aiment, et ont confiance dans Alvarez de Tolède. Elles savent qu’il les doit commander et mener en Flandre. Ma sœur, elle-même, qui redoute le duc, a fini par comprendre que seul il la pouvait aider et sauver, là-bas. Toutes ces mesures difficiles sont enfin prises et acceptées, et j’irais les déranger pour un caprice d’enfant ?
Mais ce caprice d’enfant peut bouleverser et le trône et l’Espagne.
Que voulez-vous dire ?
Sire, j’aime l’infant Carlos plus que moi-même,
Mais je vous sers dûment et vous m’êtes celui
Dont nul ne brisera l’autorité suprême.
Or, je me sens trembler et pour vous, et pour lui ;
Je redoute l’excès de sa nature étrange ;
Son cœur tour à tour triste et exalté, que rien,
S’il déchaîne un désir, ne trouble ou ne retient,
Son âme immodérée est folle en ses vengeances.
Je sais, Don Juan ; mon fils a résolu ma mort.
Oh ! Sire, un tel soupçon ! Jamais dans sa pensée !
Jamais un tel dessein… Son âme est maîtrisée
Par un trop grand respect.
Mais, que veut-il alors ?
Je vous l’ai dit, aller en Flandre, la gouverner en votre nom, pour le bien de l’Espagne. Il se souvient qu’à son âge, sous Charles V, vous étiez maître là-bas ; que la main de son aïeul était moins serrée que la vôtre. Et cette pensée le hante, le poursuit le jour, la nuit, et l’éblouit au point qu’elle l’aveugle. Il s’exalte, s’enfièvre, s’hallucine. Ah ! Sire, je m’adresse à votre sagesse, tout peut encore se réparer et rentrer dans l’ordre, mais, de grâce, sauvez Don Carlos du péril…
Quel péril ?
J’hésite, je ne sais si je dois vous dire… Lui pardonnez-vous ?
Ne suis-je pas son père ?
Mais, c’est plus encore que le pardon, c’est votre assistance que je réclame.
Ne sommes-nous pas deux frères qui aimons un même enfant ? Ne l’avons-nous pas appris à connaître, pour lui passer tous ses caprices, même si quelque folie hantait sa tête. Je ne sais pas ; on pourrait voir et aviser ensemble.
Pourtant, si son rêve était si fou…
Va pour ce rêve. Comme un péché de prince, il est absous d’avance…
Alors vous promettez…
Bien plus. Je vous rassure…
Eh bien ! il veut s’enfuir soudain, gagner la France,
Aller là-bas, où des seigneurs lui font serment
De le servir, tous ensemble, fidèlement.
Berghes et Montigny n’étaient qu’en apparence
Vos conseillers, ils ont été ses tentateurs ;
Ils lui versaient leurs avis faux et corrupteurs,
Ils jetaient de la poix sur son âme enflammée.
Et d’autres s’en venaient promettant une armée
Qui soutiendrait sa cause et mènerait au seuil
Des bourgs et des cités de Flandre son orgueil.
Ainsi s’expliqueraient sa rage et sa folie
D’argent, et les emprunts soudains qu’il contracta
À Tolède, Léon, Burgos et Médina :
Tout coïncide au mieux et tout se concilie
Quand donc soupçonnerai-je assez ?
Ah Sire !
Il faut
Qu’on ait serré sans bruit les nœuds d’un tel complot.
L’aventure lui parle et Don Carlos l’écoute.
Sire ! Sire !
Que votre cœur ne me redoute ;
Carlos est brave et fou, son audace me plaît.
Comme le maître et le seigneur de mes provinces,
Son courage si jeune encor me les prendrait.
Que désormais son père aura soin de son sort.
Sire, puis-je vous croire ?
Allez, votre seul tort
Était de n’oser point plus vivement m’instruire.
Il ne faut point se défier de moi.
Merci !
Vous vous gagnez Don Juan et Don Carlos ainsi.
Ce que vous promettez, je cours le lui promettre.
Combien j’avais raison de venir sans surseoir
Me confier à vous qui demeurez le maître,
Et de sauver Carlos, en faisant mon devoir.
Qu’on fasse venir à l’instant mon notaire, Don Pedro de Hoyos.
la légère, du crime de Don Carlos. Or, je sais, — j’en ai la preuve — qu’il a favorisé et ordonné la fuite de la marquise d’Amboise. Le vrai coupable, c’est lui ; la comtesse n’est que complice.
Pourtant…
Son châtiment sera tragique et prompt, je vous le jure.
Et le procès de la comtesse dont nous tenons l’aveu…
Et qu’importe une comtesse de France, quand il s’agit d’un prince d’Espagne. Don Carlos sera jugé cette nuit. Et le Saint-Père et l’Europe sauront que Philippe n’hésite jamais, fût-ce contre lui-même, à sauvegarder les droits de Dieu.
Un tel exemple est le plus haut que vous puissiez donner.
Vous m’y aiderez, mon Père. Puisque vous en avez le droit, vous remplacerez l’inquisiteur général Don Diego d’Espinoza. Vous vous adjoindrez quatre juges : ils sauront par vous combien ce crime me fait horreur. Don Carlos étant malade ne paraîtra point au procès ; il y sera représenté par Martin de Valesco, docteur des conseils de Castille, et par moi. Je le défendrai de mon mieux. Ainsi, tout se fera selon les règles, secrètement, mais tout à coup.
Les moines veulent se retirer.
PHILIPPE II leur fait le geste de demeurer.
Restez : vous serez mes témoins.
Prenez place , et consignez ce que je vais vous dire. Moi, le Roi, étant présents Fray Bernardo, évêque de Cuença, mon confesseur, et Fray Hieronimo, de l’ordre de saint François, j’atteste qu’en promettant à Don Juan d’Autriche de nommer Don Carlos gouverneur de mes
État de Flandre, et d’autoriser le même Don Juan de l’y conduire, je n’ai agi, ni librement, ni de mon plein gré, mais uniquement pour éviter de plus grands maux, et mettre à l’abri du péril autant ma vie que l’honneur de ma couronne. Que personne donc ne se prévale de mes promesses.
Appartement de la comtesse. À droite, l’alcôve ; au fond,
large fenêtre. À gauche, deux portes. Il fait nuit.
Pour la première fois, j’ai défié mon père,
Je l’ai tenu à ma merci ; et ma colère
Intimidait son cœur et l’emplissait d’effroi.
Il a senti la mort le menacer par moi ;
Il a tremblé, il a prié, je n’ai plus crainte.
Il n’oubliera jamais… jamais…
Qu’il se souvienne.
Je suis le seul dans son palais
Qui, en ses mains, détienne
Un droit égal au sien — et l’avenir !
Puisque sa race en lui-même ne peut finir
Puisque le Ciel le veut ainsi, personne au monde,
Surtout le roi, ne peut troubler,
En son règne de gloire et d’ombre entremêlé,
L’ordre divin que je seconde.
La vérité. On me défiait d’être sincère; je l’ai été jusques au bout — je me suis perdue. Déjà sans doute, le Saint-Office instruit ma cause et me condamne. Peut-être, ici même, tout à l’heure ses émissaires viendront-ils me chercher. Le roi sait à présent que j’ai sauvé la marquise, que seule…
Malheureuse ! que ne m’as-tu nommé d’abord ?
Il ne faut pas qu’un seul de ses soupçons s’érige
Contre son fils.
Mais il a peur de moi, te dis-je.
Je l’ai dompté, vaincu, lui, Philippe, le roi ;
Jamais je n’ai senti un tel orgueil en moi,
Ni pour mon entreprise un aussi clair présage.
Carlos, si tu savais quels furent ses outrages !
Sous quels soupçons il me ployait. J’aurais, moi, comtesse de Clermont, espionné la cour, le roi, la reine, toi-même.
Tu ignores les affaires d’Espagne. Seules celles de Flandre…
Ah ! celles-là sont ta gloire et ta vie !…
D’ailleurs, ce que le roi pense ou dit,
Que nous importe, à l’heure où c’est moi seul qui monte,
Où mon impatience, avec fièvre, décompte
Les trop nombreux instants qui retardent encor
Mon arrivée en Flandre, avec mes clairons d’or.
Je te défends, je te protège, et je te porte,
Je te verse la fière ardeur que tu versas,
Aux jours de deuil torpide et lourd, en mon cœur las.
Ma jeunesse conquise enfin te fait escorte ;
Je te sauve à mon tour et t’enflamme de moi…
Berce en mes bras ta fièvre et ton triomphe, ô roi !
Espère et sois heureux de ta belle folie,
Goûte la volupté de tes désirs ; oublie
Ton passé morne et prends ton rêve merveilleux
Pour un monde réel que t’aurait fait un dieu.
Je t’aime trop, à cette heure, pour t’en distraire.
Tu te chantes vainqueur et dominant la terre,
Avec des mots jaillis du fond de ton bonheur.
Dût-il passer demain, sa joie et sa lueur
Illuminent quand même en ce moment ta tête.
Et c’est assez pour ne songer qu’à ce moment…
comme pour reposer CARLOS, qui s’abandonne.
À la veille d’entrer, front nu, dans la tempête.
Tout ce que j’ai promis, Carlos, je le tiendrai.
Moi-même, avec mes vaisseaux clairs, je conduirai
Ta jeunesse vers les peuples de Flandre. Un cri
De délivrance acclamera notre cortège
En leurs cités dont renaîtront les privilèges.
Tu seras maître et souverain du beau pays
Qui domine le Nord et regarde la France.
Ton heure est là.
Et qui t’en donna l’assurance ?
Le roi.
J’ai peur.
Faut-il qu’il soit dompté par moi,
Pour, tout à coup, s’abandonner à un tel choix !
Ce qui l’a décidé , c’est de te voir renaître ; c’est ta jeunesse, c’est ton courage, c’est ton audace. C’est de savoir quelle impatience tu mets à ordonner, et au besoin, à commander, pour ta gloire.
Je lui ai dit…
Tu as bien fait de le dire…
Don Juan !
Oh ! soyez sans crainte, Madame. J’ai éprouvé le roi avant de m’enhardir. Je n’ai agi que prudemment, alors que lui-même avait déjà promis.
C’était inutile. Il me craint. Il m’accordera tout.
Il avait donné sa parole au duc d’Albe. Ses cavaliers de Lombardie et ses troupes de Naples et de Sicile étaient prêts. Sa sœur, la régente, après mille résistances, s’était rendue à ses raisons : elle se résignait à faire bon accueil au duc. Qu’importe ! Il préfère satisfaire ses peuples et son fils.
Et ce revirement s’est fait soudain ?
Sur l’heure.
Comme il paraît étrange, et quel doute s’effleure
En moi ; je n’y puis croire.
Eh ! comtesse, pourquoi
Aussi violemment suspectez-vous le roi ?
Suis-je de ceux qu’on trompe et Philippe, mon frère
N’a-t-il donc plus le droit royal d’être sincère ?
Je suis quelqu’un qui compte et qu’on n’abuse pas ;
Je suis…
Dis-moi, Don Juan, quand serons-nous là-bas ?
Le roi l’ordonnera lui-même.
À quelle date ?
Eh qu’importe !
Non pas ! je ne veux plus subir le bon plaisir du roi.
J’ai sa promesse.
J’ai mes engagements. Cent cinquante mille ducats gonflent mes coffres et des lettres de créance me reviennent de Séville. Mes aides de chambre les répandent et le comte de Guelves et Juan Nunes sont mes répondants.
Maïs tu n’exiges pas que sur l’heure Philippe rappelle le duc d’Albe ? Quels que soient sa volonté et son pouvoir il ne peut…
Alors, j’agirai seul.
Mais ce serait folie !
Tout le passé des rois à ton destin te lie.
J’entends monter vers toi la voix de ton aïeul.
Je ne veux rien entendre, et je partirai seul.
Oui ! Oui !
Oh ! quels malheurs présage ta démence.
Une suprême fois, j’ose te supplier,
Par tout ce qui réveille en toi notre amitié,
Gardée intacte autour des souvenirs d’enfance,
De ne point t’opposer au geste clair du roi ;
Je ne veux pas, Carlos, que tu partes sans moi,
Que ma vaillance sûre abandonne la tienne
Ni que mon dévouement n’écarte ou ne prévienne
Le mauvais sort qui roule ainsi qu’un coup de dé.
Le roi est disposé à tout nous accorder ;
Il se souvient de sa jeunesse à lui ; il t’aime,
À cette heure il attend l’arrangement suprême
Et nous vaincrons tous deux.
Eh bien ! c’est décidé !
Je lui donne deux jours. Adieu, don Juan.
J’ai crainte,
Carlos. Philippe est plein d’astuce et plein de feinte ;
S’il te berçait d’un faux espoir et si son bras
Se redressait dans l’ombre ?
Il ne le pourrait pas,
Tant ma victoire est sûre et ma fuite certaine.
Avec ou sans mon père, il n’importe comment,
J’accomplirai ce que j’ai dit, superbement.
Don Juan m’escortera, comme un beau capitaine.
Il m’aime, alors qu’il n’aime pas le roi. Son cœur
Ne pourra résister au flux de mon bonheur
Qui largement l’emportera dans sa marée.
Jamais je n’ai senti mon âme aussi dorée…
Laisse s’ouvrir le jardin d’or de tes cheveux
Où des lueurs et des parfums flottent et bougent.
Pour que ma bouche, enfant, en dévore le feu.
s’en aller. Elle le retient plus fort.
Restons ici, veux-tu, longtemps, longtemps encore.
J’ai peur, sais-je pourquoi ? de cette brusque aurore.
Que des barres en noir lignent à l’horizon.
Répète-moi que j’ai ton cœur, que j’ai raison
De m’abîmer en toi pour ne plus me reprendre.
Ce n’est plus que ta voix que je voudrais entendre
Pendant l’éternité ;
Ce n’est plus qu’en tes yeux et leurs regards
Que mes désirs hagards
Voudraient descendre,
Pendant l’éternité ;
Et ce n’est plus qu’en ton âme profonde,
Que je voudrais me retirer du monde
Pendant l’éternité.
Encor ! encor ! encor !
Tu m’es la Vierge
Triomphante parmi les forêts d’or des cierges,
Qu’à Guadeloupe on invoque depuis cent ans ;
Tu m’es la force et la ferveur et l’éclatant
Bonheur qui coule, avec mon sang, dans mes artères ;
Tu m’es l’ivresse et la splendeur dont vit la terre,
Et je me sens indigne et malheureux vraiment
De ne t’avoir encor, par un tourment
Funèbre et volontaire,
Pu conquérir aux yeux du ciel :
Je voudrais tant souffrir pour mériter nos joies !
Ah ! le rêve insensé dont te voilà la proie !
L’amour, ami, l’amour jeune et torrentiel
Bondit, par des pays si rayonnants de flamme,
Qu’ils absorbent en eux l’ombre qu’y fait la mort.
Quand nous serons tous deux en Flandre et que le sort,
Avec d’autres pensers incendiera nos âmes,
Et brûlera nos cœurs d’un feu plus résolu,
Nous aimerons l’amour, pour lui-même, sans plus.
Oh! tu me fus, et sœur, et mère, autant qu’amante ;
Tu m’as montré, avec tes tendres mains ardentes,
La lutte et ses dangers, comme une guérison.
Réjouis toi, car aujourd’hui les horizons
Brûlent des rayons d’or qu’y projettent mes rêves.
Je marche environné de drapeaux et de glaives,
Un sang vainqueur emplit mon être à le briser ;
Tout mon destin devant les cieux se renouvelle,
Tout m’est orgueil et joie et vision nouvelle :
Je suis ivre de moi ainsi qu’un insensé.
Écoute, écoute donc.
Et qu’ils entrent !
Folie !
Je suis ton défenseur et mon âme est remplie
De ton ivresse, enfant, jusqu’à tenter la mort !
Carlos, ô mon aimé…
J’ai pris en main ton sort
Je veux te sauver seul.
Carlos ! Carlos !
FRAY BERNARDO et ses soldats envahissent la chambre.
Rapidement ils entourent DON CARLOS.
Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine
De l’Église…
Je suis Carlos d’Espagne, moine,
Je te défends d’oser…
Défendez-le à Dieu,
C’est lui, lui seul qui parle ici, lui seul qui veut.
Je suis ton roi.
Dieu est le vôtre, et Dieu vous parle.
Écoutez-le parler, et taisez-vous. Don Charles.
L’enfer…
J’arrive à temps pour vous faire la grâce
De bien mourir, après avoir longtemps souffert.
Moi ! Moi ! m’ouvrir l’enfer !
Prince, nul ne surpasse,
Si haut soit-il, les jugements de Dieu.
L’enfer.
Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine de l’Église, Carlos, prince des Asturies, fils de Philippe, deuxième du nom, a été déclaré coupable d’avoir soustrait, par son aide et secours, la marquise d’Amboise, ennemie de la foi et de l’Espagne, à la justice de Rome et du roi. En foi de quoi, le tribunal du Saint-Office l’a condamné aux peines prescrites qu’il subira sans retard, lui épargnant, en sa qualité d’infant, le garot ou le bûcher.
L’enfer ! m’ouvrir l’enfer ! m’ouvrir…
Et maintenant, il faut songer au repentir,
Prince d’Espagne, à qui Jésus-Christ fera grâce.
Il n’est crime si grand que le pardon n’efface.
Votre cœur se repent-il ?
Sincèrement ?
Oui.
Je vous laisse prier.
Oh les moines terribles !
Ainsi, ce n’est plus moi qu’ils désignent pour cible,
Ce n’est plus moi qu’ils punissent et tuent, c’est lui,
Le pauvre enfant en qui je réveillais la vie.
Ô cieux, dont la justice immense est asservie
Par ceux mêmes qui s’en disent les serviteurs,
Ô cieux pâles et flamboyants, dont les hauteurs
S’illuminent soudain de héros clairs qui furent
Sur la terre, des rois, n’entendez-vous donc rien
Des voix de désespoir et des cris de torture
Qu’un Philippe d’Espagne arrache au sol chrétien !
Ô triste cœur brûlé de fièvre et de projets
Comme hier encor, superbement, tu me parlais
Et comme te voici prostré devant un prêtre.
Moine, assassinez-moi avec le roi Carlos ;
Sachant ce qu’il a fait, je veux ma part entière,
Dans ce que vous nommez sa faute et son complot.
Ce sera mon seul vœu, mon unique prière ;
Notre amour est de ceux qui traversent la mort.
Le roi Philippe est seul maître de votre sort.
Et que vous faut-il donc pour me frapper sur l’heure ?
Seule, j’ai tout conduit ; seule, ici, je demeure,
Debout, pour vous braver et pour sauver, la nuit,
Quand vous dormez, vos condamnés et vos proscrits.
L’infant Carlos m’aimait ; ma ferveur imprudente
A jeté, dans son cœur, les semences ardentes :
Amour, lutte, révolte et la pitié pour ceux
Dont vous noyez les cris en vos brassins de feu.
Priez ! Priez !
Non, non ! Le sang rougit vos crosses ;
Ma foi s’en est allée et mon plus grand tourment
Sera de n’avoir pu crier publiquement :
Emmenez-la d’ici et jetez-la aux fers.
Elle est damnée.
Ouvrir l’enfer ! ouvrir l’enfer.
qui se débat, dans l’alcôve, d’où l’on
entend sortir un grand cri. Ils l’étranglent.
Pendant qu’ils le tuent derrière
Puisque vous vous êtes repenti, je vous absous de
vos péchés anciens, de ceux que vous avez commis avec
cette femme (il désigne la porte par laquelle la comtesse est sortie),
de ceux que vous commettez peut-être
en ce moment de révolte et de rage. Au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
de DON CARLOS est étendu en désordre sur le lit.
Étendez-le, tout de son long. Mettez en croix
Les mains sur la poitrine.
PHILIPPE II ouvre lui-même la porte du côté de la scène,
et paraît sur le seuil. Il s’avance lentement vers le lit,