Dialogues des morts/Dialogue 18

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Socrate, Alcibiade, et Timon.

Juste milieu entre la misanthropie, et le caractère corrompu d' Alcibiade.

Alcibiade.

Je suis surpris, mon cher Socrate, de voir que vous ayez tant de goût pour ce misanthrope, qui fait peur aux petits enfants.

Socrate.

Il faut être bien plus surpris de ce qu' il s' apprivoise avec moi.

Timon.

On m' accuse de haïr les hommes, et je ne m' en défends pas : on n' a qu' à voir comment ils sont faits, pour juger si j' ai tort. Haïr le genre humain, c' est haïr une méchante bête, une multitude de sots, de fripons, de flatteurs, de traîtres, et d' ingrats.

Alcibiade.

Voilà un beau dictionnaire d' injures. Mais vaut-il mieux être farouche, dédaigneux, incompatible, et toujours mordant ? Pour moi, je trouve que les sots me réjouissent, et que les gens d' esprit me contentent. J' ai envie de leur plaire à mon tour, et je m' accommode de tout pour me rendre agréable dans la société.

Timon.

Et moi, je ne m' accommode de rien : tout me déplaît ; tout est faux, de travers, insupportable ; tout m' irrite, et me fait bondir le coeur. Vous êtes un protée qui prenez indifféremment toutes les formes les plus contraires, parceque vous ne tenez à aucune. Ces métamorphoses, qui ne vous coûtent rien, montrent un coeur sans principes ni de justice ni de vérité. La vertu, selon vous, n' est qu' un beau nom : il n' y en a aucune de fixe.

Ce que vous approuvez à Athènes, vous le condamnez à Lacédémone. Dans la Grèce vous êtes grec ; en Asie vous êtes perse. Ni dieux, ni lois, ni patrie, ne vous retiennent : vous ne suivez qu' une seule règle, qui est la passion de plaire, d' éblouir, de dominer, de vivre dans les délices, et de brouiller tous les états.

ô ciel ! Faut-il qu' on souffre sur la terre un tel homme, et que les autres hommes n' aient point de honte de l' admirer ! Alcibiade est aimé des hommes, lui qui se joue d' eux, et qui les précipite par ses crimes dans tant de malheurs.

Pour moi, je hais et Alcibiade, et tous les sots qui l' aiment ; et je serois bien fâché d' être aimé par eux, puisqu' ils ne savent aimer que le mal.

Alcibiade.

Voilà une déclaration bien obligeante ! Je ne vous en sais néanmoins aucun mauvais gré.

Vous me mettez à la tête de tout le genre humain, et me faites beaucoup d' honneur. Mon parti est plus fort que le vôtre : mais vous avez bon courage, et ne craignez pas d' être seul contre tous.

Timon.

J' aurois horreur de n' être pas seul, quand je vois la bassesse, la lâcheté, la légèreté, la corruption et la noirceur de tous les hommes qui couvrent la terre.

Alcibiade.

N' en exceptez-vous aucun ? Timon.

Non, non, en vérité, aucun, et vous moins qu' un autre.

Alcibiade.

Quoi ! Pas vous-même ? Vous haïssez-vous aussi ? Timon.

Oui, je me hais souvent, quand je me surprends dans quelque foiblesse.

Alcibiade.

Vous faites très bien, et vous n' avez de tort qu' en ce que vous ne le faites pas toujours.

Qu' y a-t-il de plus haïssable qu' un homme qui a oublié qu' il est homme, qui hait sa propre nature, qui ne voit rien qu' avec horreur et avec une mélancolie farouche, qui tourne tout en poison, et qui renonce à toute société, quoique les hommes ne soient nés que pour être sociables ? Timon.

Donnez-moi des hommes simples, droits, mais en tout bons et pleins de justice : je les aimerai, je ne les quitterai jamais, je les encenserai comme des dieux qui habitent sur la terre. Mais tant que vous me donnerez des hommes qui ne sont pas hommes, des renards en finesse, et des tigres en cruauté, qui auront le visage, le corps, la voix humaine, avec un coeur de monstre, comme les sirènes, l' humanité même me les fera détester et fuir.

Alcibiade.

Il faut donc vous faire des hommes exprès.

Ne vaut-il pas mieux s' accommoder aux hommes tels qu' on les trouve, que de vouloir les haïr jusqu' à ce qu' ils s' accommodent à nous ? Avec ce chagrin si critique, on passe tristement sa vie, méprisé, moqué, abandonné, et on ne goûte aucun plaisir. Pour moi, je donne tout aux coutumes et aux imaginations de chaque peuple : par-tout je me réjouis, et je fais des hommes tout ce que je veux. La philosophie qui n' aboutit qu' à faire d' un philosophe un hibou est d' un bien mauvais usage.

Il faut en ce monde une philosophie qui aille plus terre à terre. On prend les honnêtes gens par les motifs de la vertu, les voluptueux par leurs plaisirs, et les fripons par leur intérêt.

C' est la seule bonne manière de savoir vivre ; tout le reste est vision, et bile noire qu' il faudroit purger avec un peu d' ellébore.

Timon.

Parler ainsi, c' est anéantir la vertu, et tourner en ridicule les bonnes moeurs. On ne souffriroit pas un homme si contagieux dans une république bien policée : mais, hélas ! Où est-elle ici-bas, cette république ? ô mon pauvre Socrate ! La vôtre, quand la verrons-nous ? Demain, oui, demain, je m' y retirerois si elle étoit commencée ; mais je voudrois que nous allassions, loin de toutes les terres connues, fonder cette heureuse colonie de philosophes purs dans l' île Atlantique.

Alcibiade.

Hé ! Vous ne songez pas que vous vous y porteriez.

Il faudroit auparavant vous réconcilier avec vous-même, avec qui vous dites que vous êtes si souvent brouillé.

Timon.

Vous avez beau vous en moquer, rien n' est plus sérieux. Oui, je le soutiens que je me hais souvent, et que j' ai raison de me haïr. Quand je me trouve amolli par les plaisirs jusqu' à supporter les vices des hommes, et prêt à leur complaire ; quand je sens réveiller en moi l' intérêt, la volupté, la sensibilité pour une vaine réputation parmi les sots et les méchants, je me trouve presque semblable à eux, je me fais mon procès, je m' abhorre, et je ne puis me supporter.

Alcibiade.

Qui est-ce qui fait ensuite votre accommodement ? Le faites-vous tête à tête avec vous-même sans arbitre ? Timon.

C' est qu' après m' être condamné je me redresse, et je me corrige.

Alcibiade.

Il y a donc bien des gens chez vous ! Un homme corrompu, entraîné par les mauvais exemples ; un second qui gronde le premier ; un troisième qui les raccommode, en corrigeant celui qui s' est gâté.

Timon.

Faites le plaisant tant qu' il vous plaira : chez vous la compagnie n' est pas si nombreuse ; car il n' y a dans votre coeur qu' un seul homme toujours souple et dépravé, qui se travestit en cent façons pour faire toujours également le mal.

Alcibiade.

Il n' y a donc que vous sur la terre qui soyez bon : encore ne l' êtes-vous que dans certains intervalles.

Timon.

Non, je ne connois rien de bon, ni digne d' être aimé.

Alcibiade.

Si vous ne connoissez rien de bon, rien qui ne vous choque et dans les autres et au-dedans de vous, si la vie entière vous déplaît, vous auriez dû vous en délivrer, et prendre congé d' une si mauvaise compagnie. Pourquoi continuiez-vous à vivre pour être chagrin de tout et pour blâmer tout depuis le matin jusqu' au soir ? Ne saviez-vous pas qu' on ne manque à Athènes ni de cordons coulants, ni de précipices ? Timon.

J' aurois été tenté de faire ce que vous dites, si je n' avois craint de faire plaisir à tant d' hommes qui sont indignes qu' on leur en fasse.

Alcibiade.

Mais n' auriez-vous eu aucun regret de quitter personne ? Quoi ! Personne sans exception ? Songez-y bien avant que de répondre.

J' aurois eu un peu de regret de quitter Socrate ; mais...

Alcibiade.

Hé ! Ne savez-vous pas qu' il est homme ? Timon.

Non, je n' en suis pas bien assuré : j' en doute quelquefois ; car il ne ressemble guère aux autres. Il me paroît sans artifice, sans intérêt, sans ambition. Je le trouve juste, sincère, égal. S' il y avoit au monde dix hommes comme lui, en vérité je crois qu' ils me réconcilieroient avec l' humanité.

Alcibiade.

Hé bien ! Croyez-le donc. Demandez-lui si la raison permet d' être misanthrope au point où vous l' êtes.

Timon.

Je le veux : quoiqu' il ait toujours été un peu trop facile et trop sociable, je ne crains pas de m' engager à suivre son conseil. ô mon cher Socrate ! Quand je vois les hommes, et que je jette ensuite les yeux sur vous, je suis tenté de croire que vous êtes Minerve, qui est venue sous une figure d' homme instruire sa ville. Parlez, mais selon votre coeur ; me conseilleriez-vous de rentrer dans la société empestée des hommes, méchants, aveugles, et trompeurs ? Socrate.

Non, je ne vous conseillerai jamais de vous rengager, ni dans les assemblées du peuple, ni dans les festins pleins de licence, ni dans aucune société avec un grand nombre de citoyens ; car le grand nombre est toujours corrompu. Une retraite honnête et tranquille à l' abri des passions des hommes et des siennes propres est le seul état qui convienne à un vrai philosophe.

Mais il faut aimer les hommes, et leur faire du bien malgré leurs défauts. Il ne faut rien attendre d' eux que de l' ingratitude, et les servir sans intérêt. Vivre au milieu d' eux pour les tromper, pour les éblouir, et pour en tirer de quoi contenter ses passions, c' est être le plus méchant des hommes, et se préparer des malheurs qu' on mérite : mais se tenir à l' écart, et néanmoins à portée d' instruire et de servir certains hommes, c' est être une divinité bienfaisante sur la terre.

L' ambition d' Alcibiade est pernicieuse : mais votre misanthropie est une vertu foible, qui est mêlée d' un chagrin de tempérament. Vous êtes plus sauvage que détaché. Votre vertu âpre, impatiente, ne sait pas assez supporter le vice d' autrui : c' est un amour de soi-même, qui fait qu' on s' impatiente quand on ne peut réduire les autres au point qu' on voudroit. La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l' approuver. Elle attend les hommes ; elle ne donne rien à son goût, ni à sa commodité. Elle se sert de la connoissance de sa propre foiblesse pour supporter celle d' autrui. Elle n' est jamais dupe des hommes les plus trompeurs et les plus ingrats ; car elle n' espère ni ne veut rien d' eux pour son propre intérêt, elle ne leur demande rien que pour leur bien véritable. Elle ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux, qui ont donné aux hommes la vie, sans avoir besoin de leur encens ni de leurs victimes.

Timon.

Mais je ne hais point les hommes par inhumanité ; je ne les hais que malgré moi, parcequ' ils sont haïssables. C' est leur dépravation que je hais, et leurs personnes, parcequ' elles sont dépravées.

Socrate.

Hé bien ! Je le suppose. Mais si vous ne haïssez dans l' homme que le mal, pourquoi n' aimez-vous pas l' homme pour le délivrer de ce mal et pour le rendre bon ? Le médecin hait la fièvre et toutes les autres maladies qui tourmentent les corps des hommes : mais il ne hait point les malades. Les vices sont les maladies de l' ame : soyez un sage et charitable médecin, qui songe à guérir son malade par amitié pour lui, loin de le haïr. Le monde est un grand hôpital de tout le genre humain, qui doit exciter votre compassion : l' avarice, l' ambition, l' envie et la colère, sont des plaies plus grandes et plus dangereuses dans les ames que des abcès et des ulcères ne le sont dans les corps. Guérissez tous les malades que vous pourrez guérir, et plaignez tous ceux qui se trouveront incurables.

Timon.

Oh ! Voilà, mon cher Socrate, un sophisme facile à démêler. Il y a une extrême différence entre les vices de l' ame et les maladies du corps. Les maladies sont des maux qu' on souffre et qu' on ne fait pas ; on n' en est point coupable, on est à plaindre. Mais pour les vices, ils sont volontaires, ils rendent la volonté coupable.

Ce ne sont pas des maux qu' on souffre ; ce sont des maux qu' on fait. Ces maux méritent de l' indignation et du châtiment, et non pas de la pitié.

Socrate.

Il est vrai qu' il y a deux sortes de maladies des hommes : les unes involontaires et innocentes ; les autres volontaires, et qui rendent le malade coupable. Puisque la mauvaise volonté est le plus grand des maux, le vice est la plus déplorable de toutes les maladies. L' homme méchant qui fait souffrir les autres souffre lui-même par sa malice, et il se prépare les supplices que les justes dieux lui doivent : il est donc encore plus à plaindre qu' un malade innocent. L' innocence est une santé précieuse de l' ame : c' est une ressource et une consolation dans les plus affreuses douleurs. Quoi ! Cesserez-vous de plaindre un homme, parcequ' il est dans la maladie la plus funeste, qui est la mauvaise volonté ? Si sa maladie n' étoit qu' au pied ou à la main, vous le plaindriez ; et vous ne le plaignez pas lorsqu' elle a gangrené le fond de son coeur ! Timon.

Hé bien ! Je conviens qu' il faut plaindre les méchants, mais non pas les aimer.

Socrate.

Il ne faut pas les aimer pour leur malice ; mais il faut les aimer pour les en guérir. Vous aimez donc les hommes sans croire les aimer ; car la compassion est un amour qui s' afflige du mal de la personne qu' on aime. Savez-vous bien ce qui vous empêche d' aimer les méchants ? Ce n' est pas votre vertu, mais c' est l' imperfection de la vertu qui est en vous. La vertu imparfaite succombe dans le support des imperfections d' autrui. On s' aime encore trop soi-même pour pouvoir toujours supporter ce qui est contraire à son goût et à ses maximes. L' amour propre ne veut non plus être contredit par la vertu que par le vice. On s' irrite contre les ingrats, parcequ' on veut de la reconnoissance par amour propre. La vertu parfaite détache l' homme de lui-même, et fait qu' il ne se lasse point de supporter la foiblesse des autres. Plus on est loin du vice, plus on est patient et tranquille pour s' appliquer à le guérir. La vertu imparfaite est ombrageuse, critique, âpre, sévère, et implacable. La vertu qui ne cherche plus que le bien est toujours égale, douce, affable, compatissante : elle n' est surprise ni choquée de rien : elle prend tout sur elle, et ne songe qu' à faire du bien.

Timon.

Tout cela est bien aisé à dire, mais difficile à faire.

Socrate.

ô mon cher Timon ! Les hommes grossiers et aveugles croient que vous êtes misanthrope parceque vous avez poussé trop loin la vertu : et moi je vous soutiens que si vous étiez plus vertueux, vous feriez ceci comme je le dis ; vous ne vous laisseriez entraîner ni par votre humeur sauvage, ni par votre tristesse de tempérament, ni par vos dégoûts, ni par l' impatience que vous causent les défauts des hommes. C' est à force de vous aimer trop, que vous ne pouvez plus aimer les autres hommes imparfaits. Si vous étiez parfait, vous pardonneriez sans peine aux hommes d' être imparfaits, comme les dieux le font. Pourquoi ne pas souffrir doucement ce que les dieux, meilleurs que vous, souffrent ? Cette délicatesse qui vous rend si facile à être blessé est une véritable imperfection. La raison qui se borne à s' accommoder des choses raisonnables, et à ne s' échauffer que contre ce qui est faux, n' est qu' une demi-raison. La raison parfaite va plus loin ; elle supporte en paix la déraison d' autrui.

Voilà le principe de vertu compatissante pour autrui et détachée de soi-même, qui est le vrai lien de la société.

Alcibiade.

En vérité, Timon, vous voilà bien confondu avec votre vertu farouche et critique. C' est s' aimer trop soi-même que de vouloir vivre tout seul uniquement pour soi, et de ne pouvoir souffrir rien de tout ce qui choque notre propre sens. Quand on ne s' aime point tant, on se donne librement aux autres.

Socrate.

Arrêtez, s' il vous plaît, Alcibiade ; vous abuseriez aisément de ce que j' ai dit. Il y a deux manières de se donner aux hommes. La première est de se faire aimer, non pour être leur idole, mais pour employer leur confiance à les rendre bons.

Cette philanthropie est toute divine. Il y en a une autre qui est une fausse monnoie, quand on se donne aux hommes pour leur plaire, pour les éblouir, pour usurper de l' autorité sur eux en les flattant. Ce n' est pas eux qu' on aime, c' est soi-même. On n' agit que par vanité et par intérêt ; on fait semblant de se donner, pour posséder ceux à qui on fait accroire qu' on se donne à eux. Ce faux philanthrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât : il paroît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir. Tous les tyrans, tous les magistrats, tous les politiques qui ont de l' ambition, paroissent bienfaisants et généreux ; ils paroissent se donner, et ils veulent prendre les peuples ; ils jettent l' hameçon dans les festins, dans les compagnies, dans les assemblées publiques. Ils ne sont pas sociables pour l' intérêt des hommes, mais pour abuser de tout le genre humain. Ils ont un esprit flatteur, insinuant, artificieux, pour corrompre les moeurs des hommes comme les courtisanes, et pour réduire en servitude tous ceux dont ils ont besoin. La corruption de ce qu' il y a de meilleur est le plus pernicieux de tous les maux. De tels hommes sont les pestes du genre humain. Au moins l' amour propre d' un misanthrope n' est que sauvage et inutile au monde : mais celui de ces faux philanthropes est traître et tyrannique ; ils promettent toutes les vertus de la société, et ils ne font de la société qu' un trafic, dans lequel ils veulent tout attirer à eux, et asservir tous les citoyens. Le misanthrope fait plus de peur et moins de mal. Un serpent qui se glisse entre les fleurs est plus à craindre qu' un animal sauvage qui s' enfuit vers sa tanière dès qu' il vous aperçoit.

Alcibiade.

Timon, retirons-nous, en voilà bien assez : nous avons chacun une bonne leçon ; en profitera qui pourra. Mais je crois que nous n' en profiterons guère : vous serez encore furieux contre toute la nature humaine ; et moi, je vais faire le protée entre les grecs et le roi de Perse.