Discours contre Q. Cécilius (trad. Bauderaent)

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Discours contre Q. Cécilius
Discours contre Q. Cécilius (traduction Beauderant), Texte établi par Nisard, Garnier, 1850, 2 (pp. 78-94).
DISCOURS CONTRE Q. CECILIUS.




DISCOURS QUATRIEME.




INTRODUCTION.

Caius Cornélius Verrès, de famille patricienne, fils du sénateur Caius Verrès (sec. action, disc. 2 ch. 39), après une jeunesse passée dans la dissipation, avait été questeur du consul Cn. Papirius Carbon dans la Gaule Cisalpine, l’an 84 avant Jésus-Christ ; lieutenant de Cn. Dolabella en Cilirie, l’an 81 ; préteur à Rome, en 74 ; et enfin avait succédé à Caïus Sacerdos, dans la préture de Sicile. Il accomplit ces fonctions pendant trois années, de 73 à 71, Arrius, nommé son successeur, ne s’étant pas rendu à son poste. Des vols, des rapines, des exactions, des actes de débauche et de cruauté avaient signalé toutes ses magistratures, mais surtout la dernière. Aussi, à peine eut-il fait place à Lucius Métellus qu’il se vit accusé de concussion par les Siciliens. Tous, à l’exception des Syracusains et des Mamortins, supplièrent Cicéron de poursuivre l’accusation. Il avait été questeur de Sicile en 75, sous la préture de Sextus Péducéus, et avait promis aux habitants, dans un discours prononcé à Lilybée, de veiller toujours à la défense de leurs intérêts. Outre cet engagement, une juste ambition, après d’éclatants débuts oratoires, le poussait à se charger d’une si belle cause. Il venait d’être désigné édile : quel plus glorieux monument de son édilité, quel plus beau titre à des honneurs futurs, qu’une condamnation obtenue au nom des lois et en faveur des alliés du peuple romain contre un prévaricateur insigne, que soutenait le crédit des Métellus, des Scipions, et d’autres illustres personnages ; qu’une victoire remportée sur le défenseur de Verrès, Hortensius, un des premiers du sénat par sa naissance, et que son éloquence faisait appeler le roi du barreau ? il céda aux instances des Siciliens : et, quoiqu’il n’eût encore porté la parole que pour défendre les accusés, quoique ce nom d’accusateur, après les terribles abus qu’on avait faits de l’accusation sous Marius et sous Sylla, fût odieux à Rome, il consentit à s’en charger.

Des considérations d’un ordre plus élevé lui en faisaient un devoir. Les sénateurs investis par Sylla, depuis l’an 82, au préjudice des chevaliers, de l’administration de la justice, étaient soupçonnés de se laisser corrompre ; tous les alliés gémissaient accablés sous le poids des vexations et des iniquités impunies des magistrats ; les accusateurs, par un infâme trafic, transigeaient avec les coupables ; et le peuple demandait à grands cris que l’on restituât les tribunaux à l’ordre équestre. Rendre au premier corps de l’État sa réputation d’intégrité, faire renaître la confiance dans l’esprit des nations alliées, réprimer les prévaricateurs par un châtiment exemplaire, détruire un abus honteux et révoltant, apaiser les plaintes du peuple en lui montrant la justice inaccessible à la corruption : tels étaient les résultats que le succès promettait à l’orateur ; telle était aussi l’épreuve décisive à laquelle le sénat allait être soumis. L’attente était vive et universelle.

Une question préjudicielle soulevée tout à coup faillit rendre impossible, ou du moins retarda quelque temps ce jugement si vivement désiré. Un certain Quintus Cécilius Niger, Sicilien d’origine mais citoyen romain, juif de religion, questeur en Sicile sous Verrès, mais, dit-il, offensé par lui, et dès lors son ennemi, prétendit qu’il devait être admis de préférence comme accusateur de Verrès. En réalité, ce n’était qu’une perfide connivence : instrument de Verrès dans des crimes dont il avait partagé le fruit, il demandait aux juges d’être chargé de cette accusation, afin de trahir la cause qui lui serait confiée, et de faire absoudre celui dont il était naguère le complice. A Rome, tout citoyen, même sans l’avis ni l’approbation de la partie lésée, pouvait se porter accusateur : force fut donc aux juges d’entendre les prétentions de Cécilius ainsi que les arguments dont se servirait Cicéron pour les combattre, et de décider entre les deux compétiteurs. Ce genre de cause s’appelait divinatio. Dans les autres jugements, on prononce sur des faits accomplis, d’après des preuves, des témoins ; ici, on statue pour l’avenir, à l’aide de conjectures, de présomptions, on devine, en quelque sorte, lequel des candidats à l’accusation la soutiendra avec plus de talent, de zèle et de vertu. De là, le titre donné à ce discours de Cicéron contre Quintus Cécilius.

Il fut prononcé au forum, sous le consulat de Cn. Pompée et de M. Licinius Crassus Divès, l’an 683 de Rome, 70 av. J. C, vers le mois d’avril, plus de trois mois avant l’ouverture du procès contre Verrès. Manius Glabrion, préteur, chargé de connaître des crimes de concussion, présidait le tribunal composé des sénateurs les plus distingués.

Cicéron était dans sa 37e année : les plaidoyers pour Quintius, pour Sextus Roscius Amérinus, pour l’acteur Quintus Roscius, et beaucoup d’autres causes, tant publiques que privées, soutenues avec une éloquence toujours croissante, avaient fait concevoir de brillantes espérances, qu’il allait encore surpasser.

Ce discours eut un plein succès : Cécilius, qui d’abord voulait être accusateur unique, puis, s’était borné à demander un rôle secondaire dans l’accusation, fut entièrement exclu, et Cicéron seul chargé de poursuivre Verrès.




I. Juges, si par hasard quelqu’un de vous, ou de ceux qui m’écoutent, s’étonne qu’après la part que j’ai prise pendant tant d’années aux causes et aux jugements publics, toujours pour défendre, jamais pour attaquer, je change aujourd’hui de rôle et descends à celui d’accusateur, il approuvera ma conduite, dès qu’il en connaîtra les motifs, et conviendra en même temps que, pour plaider cette cause, ou ne doit me préférer personne. Lorsque après avoir été questeur en Sicile, je quittai cette province, j’y laissai dans le cœur de tous les Siciliens un souvenir si pur et si durable de ma questure et de mon nom, que, malgré le nombre et la puissance de leurs anciens patrons, ils ont pensé que leurs intérêts trouveraient en moi un nouveau protecteur. Et maintenant qu’ils ont été pillés et maltraités, c’est à moi qu’ils se sont tous adressés et à plusieurs reprises en vertu des délibérations publiques ; me priant d’embrasser leur cause et la défense de leurs biens, et me rappelant que j’avais souvent promis, déclaré, que le jour ou ils auraient besoin de mon secours, je ne manquerais pas à leur fortune. L’occasion était venue, disaient-ils, de défendre non-seulement leurs intérêts, mais la vie et l’existence de toute la province : ils ajoutaient qu’ils n’avaient plus même dans leurs villes de dieux aux pieds desquels ils pussent se réfugier, C. Verrès ayant enlevé des sanctuaires les plus respectés leurs statues les plus augustes ; que d’ailleurs, tout ce que la luxure peut inventer d’infamies, la cruauté de supplices, l’avarice de rapines, l’orgueil d’outrages, ils l’avaient supporté, pendant trois années, de ce seul préteur ; ils me priaient, me conjuraient de ne point repousser les supplications de ceux, qui, tant que je vivrais, ne devaient être réduits à supplier personne.

II C’est avec une vive douleur, juges, que je me suis vu dans l’alternative, ou de tromper l’espoir de ces hommes qui venaient me demander asile et secours, ou de céder aux circonstances et a la force du devoir en devenant accusateur, moi qui, des ma jeunesse, m’étais consacré a la défense des accusés. Je leur disais qu’ils avaient dans Q. Cécilius, un avocat d’autant plus en état de les servir qu’il avait été questeur après moi dans la même province. Ce moyen, par lequel j’espérais échapper à cette fâcheuse nécessité se tournait précisément contre moi, car ils se seraient plus facilement désistés de leur demande s’ils n’eussent pas connu Cécilius, ou s’il n’avait pas exercé chez eux la questure. Je me suis déterminé, par devoir, par honneur, par humanité, d’après l’exemple de plusieurs vertueux personnages, d’après l’antique usage et l’esprit de nos aïeux, à me charger de ce triste ministère, non dans mon intérêt, mais dans celui de mes amis. Toutefois, juges, dans cette affaire, une pensée me console ; c’est que ce plaidoyer qui semble une accusation, doit être regardé plutôt comme une défense. Oui, je défends une multitude d’hommes, une multitude de villes, la Sicile enfin tout entière. Si donc il me faut accuser un coupable, je crois cependant rester à peu près fidèle à mes sentiments et ne pas cesser tout à fait de défendre et de secourir les hommes. Quand cette cause ne serait pas si légitime, si honorable, si grave ; quand les Siciliens n’auraient pas eu recours à moi ; quand il n’y aurait eu entre nous aucun lien d’amitié, ce que je fais, je déclarerais que je le fais pour la république, en appelant devant un tribunal un homme d’une cupidité, d’une audace, d’une scélératesse sans égale ; un homme convaincu des vols et des forfaits les plus odieux, non-seulement en Sicile, mais en Achaïe, en Asie, en Cilicie, en Pamphylie, à Rome enfin et sous les yeux de l’univers. Qui pourrait, après tout, blâmer ma conduite ou mes intentions ?

III. J’en atteste les dieux et les hommes, quel service plus important puis-je rendre aujourd’hui à la république ? Que peut-il y avoir de plus agréable au peuple romain, de plus conforme aux vœux de nos alliés et des nations étrangères, de plus utile au salut et aux intérêts de tous ? Des provinces ravagées, foulées, ruinées de fond en comble ; des alliés, des tributaires du peuple romain, accablés, réduits à la misère, ne viennent plus vous demander une espérance de salut, mais une consolation dans leur désastre. Ceux qui désirent que le pouvoir judiciaire demeure aux mains des sénateurs se plaignent de ne pas avoir des accusateurs dignes de leur rôle ; ceux qui osent accuser réclament plus de sévérité dans les jugements. Cependant le peuple romain, au milieu des malheurs et de la détresse qui l’accablent, ne souhaite rien tant que de voir dans la république la rigueur et la majesté des anciens tribunaux. C’est le vice des jugements qui a fait si vivement désirer le rétablissement de la puissance tribunitienne. C’est le discrédit des jugements qui a fait demander aujourd’hui qu’on en chargeât un autre corps ; c’est par la faute et par l’avilissement des juges que le titre de censeur, qui semblait autrefois si terrible au peuple, se dispute aujourd’hui comme un titre honorable et populaire. Au milieu de débordements si coupables, des plaintes continuelles du peuple romain, du discrédit des tribunaux, des soupçons élevés contre le sénat, persuadé que le seul remède à tant de maux est que des hommes capables et intègres embrassent enfin la défense de la république et des lois, je suis, je l’avoue, accouru dans l’intérêt commun, au secours de l’État, du côté où était le plus pressant danger.

Maintenant que j’ai exposé les motifs qui m’ont fait accepter cette cause, je dois exposer l’objet de notre contestation, afin que vous ayez une règle à suivre dans le choix de l’accusateur.

Or, il me semble, juges, que dans un procès en concussion, s’il se présente plusieurs accusateurs, il y a surtout deux choses à considérer. D’abord, quel est celui que désire le plus avoir pour avocat les victimes présumées de l’injustice ; ensuite quel est celui que redoute le plus l’homme à qui l’on attribue ces outrages.

IV. Quoique ces deux choses soient assez claires dans cette cause, je ne laisserai point de les traiter l’une et l’autre, et je commencerai par celle qui doit avoir le plus de valeur à vos yeux ; je veux parler de la volonté de ceux qui ont souffert l’injustice, et pour lesquels vous avez établi ce tribunal contre les concussionnaires. C. Verrès est accusé d’avoir pendant trois ans ravagé la province de Sicile, dévasté les villes, pillé les maisons, dépouillé les temples. Tous les Siciliens sont ici pour se plaindre, ils ont recours à mon zèle, qu’ils connaissent pour l’avoir longtemps éprouvé. C’est par ma voix qu’ils implorent votre secours et celui des lois du peuple romain ; c’est moi qu’ils ont choisi pour protéger leur infortune ; moi, pour venger leurs injures ; moi, pour poursuivre leurs droits ; moi, pour plaider leur cause. Direz-vous, Cécilius, que je me charge de cette affaire, sans que les Siciliens m’en aient prié, ou que la volonté de ces bons et fidèles alliés ne doit pas avoir d’autorité sur leurs juges ? Si vous osez dire, comme voudrait le persuader C. Verrès, votre ennemi prétendu, que les Siciliens ne m’ont point confié leur défense, vous déchargez tout d’abord votre ennemi, non pas d’une simple présomption, mais d’un jugement réel, puisqu’on a répandu partout le bruit que les Siciliens cherchaient contre lui un accusateur. Si vous, son ennemi, vous niez un fait qu’il n’ose contredire, lui à qui ce fait est le plus nuisible, prenez garde de paraître mettre un peu trop d’amitié dans votre haine. Ensuite, j’ai pour témoins les plus illustres personnages de notre république, que je n’ai pas besoin de nommer tous. Je ne m’adresserai qu’à ceux qui sont ici présents, et que je ne voudrais pas avoir pour témoins de mon impudence, si j’osais avancer un mensonge : interrogez C. Marcellus, membre de ce tribunal ; interrogez Cn. Lentulus Marcellinus, que j’aperçois aussi, dans la loyauté et la protection desquels les Siciliens mettent surtout leur confiance, puisque la province entière est liée à tout ce qui porte le nom de Marcellus. Ils savent que non-seulement on m’a chargé du soin de cette affaire, mais qu’on y a mis tant d’instances qu’il fallait ou plaider cette cause, ou manquer aux devoirs de l’amitié. Mais pourquoi recourir à ces témoignages, comme s’il s’agissait d’un fait obscur ou douteux ? Vous voyez ici présents les hommes les plus distingués de la province, qui vous supplient, juges, vous conjurent de ne point vous écarter de leur choix dans celui que vous ferez d’un défenseur. Vous voyez les députés de toutes les villes de la Sicile, a l’exception de deux, qui, si elles en avaient envoyé, auraient peut-être atténué la gravité de deux délits dont elles ont partagé la honte avec Verrès. Mais pourquoi les Siciliens ont-ils eu recours à moi de préférence ? J’en dirais la raison, si l’on doutait qu’ils se fussent adressés à moi. Mais puisque ce fait est maintenant manifeste, et que les preuves en sont sous vos yeux, je ne vois pas quel tort on pourrait me faire en m’objectant cette préférence. Toutefois je n’ai pas assez de présomption pour affirmer à mes juges dans ce plaidoyer, ni même pour laisser croire à personne que la Sicile m’a préféré à tous les protecteurs. Non, il n’en est pas ainsi ; mais on a considéré les occupations de chacun, sa santé, les moyens qu’il avait d’agir. Quant à moi, tels ont toujours été sur ce point mes désirs et mes sentiments : j’aurais mieux aimé que cette cause fût plaidée par tout autre de ceux qui pouvaient la défendre, mais qu’elle le fût par moi plutôt que par personne.

V. Il est donc certain que les Siciliens se sont adressés a moi. Il nous reste à examiner quelle valeur cette démarche peut avoir à vos yeux ; et quelle autorité doivent trouver près de vous les alliés du peuple romain, qui vous supplient et vous demandent justice. Mais qu’ai-je besoin d’en dire davantage ? Comme s’il était douteux que la loi sur les concussions ait été portée uniquement en faveur des alliés. Les citoyens qu’on a dépouillés de leurs biens ont ordinairement recours aux tribunaux civils, et à des juges particuliers. La loi sur les concussions est une loi sociale ; c’est le code des nations étrangères ; il leur reste encore cette citadelle, moins bien fortifiée qu’autrefois, il est vrai ; et toutefois s’il est quelque espérance qui puisse consoler nos alliés, elle l’est tout entière dans cette loi, pour laquelle le peuple romain et les nations les plus reculées demandent des gardiens sévères. Qui peut nier qu’on ne doive suivre dans l’application de la loi, la volonté de ceux pour qui on l’a portée ? La Sicile tout entière, si elle pouvait se faire entendre d’une seule voix, dirait ici : Tout ce qu’il y avait d’or, d’argent, d’ornements dans les villes, les maisons et les temples, tout ce que je devais de privilèges à la générosité du sénat et du peuple romain, vous me l’avez enlevé, Verrès ; vous me l’avez ravi, et, à ce titre, je vous demande, au nom de la loi, cent millions de sesterces. Si, dis-je, toute la province pouvait parler elle-même, voilà ce qu’elle dirait ; mais ne le pouvant pas, elle a choisi elle-même l’avocat qu’elle a jugé capable de soutenir ses droits. Et dans une affaire de cette nature il pourrait se trouver un homme assez impudent pour demander, pour désirer même, malgré la partie intéressée, de se charger de la cause d’autrui !

VI. Si les Siciliens vous disaient : Cécilius, nous ne vous connaissons pas, nous ne savons qui vous êtes ; nous ne vous avons jamais vu ; laissez-nous confier la défense de nos intérêts à un homme dont le zèle nous est connu ; ne diraient-ils pas une chose que tout le monde approuverait ? Maintenant ils disent : nous vous connaissons tous deux ; nous voulons de l’un pour défenseur ; nous ne voulons pas de l’autre. Quand même ils tairaient leurs motifs, ce silence parlerait assez ; mais ils ne les taisent pas ; et vous viendriez encore vous offrir à qui ne veut pas de vous ! Vous prendriez la parole dans une cause qui vous est étrangère ! Vous défendriez ceux qui aiment mieux être abandonnés de tout le monde que défendus par vous ! Et vous promettriez votre secours à des hommes qui ne vous croient ni la volonté ni le pouvoir de leur être utile ! Pourquoi voulez-vous leur enlever cette dernière espérance qu’ils ont placée dans la sévérité de la loi et des juges ? Pourquoi vous entremettre dans cette affaire, malgré ceux qui tiennent de la loi la liberté de choisir ? Pourquoi, après leur avoir été si peu utile quand vous étiez dans leur province, voulez-vous maintenant achever leur ruine ? Pourquoi enfin leur ôtez-vous le moyen non-seulement de demander justice, mais de déplorer leurs malheurs ? Croyez-vous, si vous êtes chargé de l’accusation, qu’un seul d’entre eux assiste à l’audience, vous qui savez bien qu’ils voudraient, non pas se venger d’un autre par vous, mais trouver quelqu’un qui les vengeât de vous-même ?

VII. Ainsi donc c’est moi seul que les Siciliens désirent. Est-il plus difficile de savoir qui Verrès redoute le plus d’avoir pour accusateur ? Personne a-t-il jamais, pour arriver aux honneurs ou sauver sa vie, intrigué si ouvertement, et avec autant d’ardeur que Verrès et ses amis pour empêcher que cette dénonciation me fût confiée ? Verrès me croit bien des avantages qu’il sait que vous n’avez pas, Cécilius ; j’expliquerai tout à l’heure ce qui appartient à chacun de nous. Je dirai seulement, et vous en conviendrez en secret, qu’il n’y a rien en moi qu’il méprise, rien en vous qu’il redoute. Aussi ce puissant défenseur, cet ami de Verrès, Hortensius, vous honore de son suffrage et se déclare contre moi. Il demande hautement aux juges de vous préférer à moi et il dit qu’il n’y a là rien d’injuste, rien d’odieux, rien qui puisse offenser personne. « Je ne demande pas, ajoute-t-il, ce que j’ai coutume d’obtenir quand j’y mets un peu de chaleur ; je ne demande pas que l’accusé soit absous ; mais je demande qu’il ait pour accusateur celui-ci plutôt que celui-là, faites-le pour moi ! Accordez-moi une chose facile, permise, où l’envie n’est pour rien ; après quoi, vous pourrez sans risque et sans déshonneur absoudre celui dont je plaide la cause. » Et pour qu’à sa faveur se mêle un peu de crainte, il a soin de désigner certains membres du tribunal, à qui il est bien aise que l’on fasse voir les tablettes. Rien n’est plus facile, puisque l’on ne porte point son suffrage l’un après l’autre, mais tous ensemble. Chacun n’aura d’ailleurs qu’une tablette enduite de cire, conformément à la loi, et non de cette cire qu’il trouve infâme et criminelle. Et c’est moins pour Verrès qu’il se donne tant de peine, que parce que cette affaire lui déplaît beaucoup, car il voit bien que si des jeunes nobles dont il s’est joué jusqu’à ce jour, que si des accusateurs mercenaires qu’il a toujours méprisés avec raison et comptés pour rien, la volonté d’accuser passe à des hommes courageux et d’un caractère éprouvé, il ne pourra plus dominer dans les tribunaux.

VIII. Moi, je lui déclare d’avance que si vous m’autorisez à plaider cette affaire, il lui faudra changer tous ses plans de défense, agir avec plus de droiture et d’honneur qu’il ne le voudrait lui-même, et imiter ces grands hommes qu’il a connus autrefois, les Crassus et les Antoine, qui croyaient ne devoir apporter devant les tribunaux et dans les affaires de leurs amis que du zèle et du talent. Il n’aura pas sujet de penser, si je suis l’accusateur, qu’on puisse corrompre les juges sans de grands dangers pour bien des personnes. Dans ce procès les Siciliens m’ont chargé de leur cause, et j’ai moi-même embrassé celle du peuple romain. Ce n’est plus d’un seul coupable qu’il faut triompher, comme les Siciliens le demandent, c’est la prévarication elle-même qu’il faut exterminer et anéantir pour obéir aux vœux des Romains. Jusqu’où peuvent aller mes efforts ou mes succès ? j’aime mieux le laisser espérer que de le dire moi-même.

Mais, vous Cécilius, que pouvez-vous ? à quelle époque, dans quelle affaire avez-vous, je ne dis pas donné des preuves de talent, mais essayé vos forces ? N’avez-vous pas compris ce que c’était que de se charger d’une cause publique, de dévoiler la vie entière d’un homme, et non-seulement de la rendre claire à l’esprit des juges, mais encore de l’exposer aux regards de tout un peuple, de défendre enfin le salut des alliés, les intérêts des provinces, la force des lois, la sainteté des jugements ? r

IX. Apprenez de moi, puisque c’est pour vous une occasion de vous instruire, combien de qualités il faut à l’homme qui veut en accuser un autre ; et, si vous vous en reconnaissez une seule, moi-même, à l’instant, je consens à vous céder ce que vous demandez. Il faut d’abord une droiture et une intégrité à toute épreuve. Est-il, en effet, rien de moins tolérable que de voir la vie d’autrui censurée par un homme qui ne peut rendre compte de la sienne ? Je n’en dirai pas là-dessus davantage. Une chose aura, je pense, frappé tout le monde, c’est que jusqu’ici, les Siciliens seuls ont pu vous connaître, et qu’à les entendre, malgré leur animosité contre un homme dont vous vous dites l’ennemi, si vous êtes chargé de leur cause, ils n’assisteront pas au jugement. Pourquoi le fuient-ils ? vous ne le saurez pas de moi. Laissez penser aux juges ce qu’il faut qu’ils en pensent. Quant aux Siciliens, hommes plus pénétrants, plus soupçonneux qu’on ne voudrait, ils croient que votre dessein n’est pas de lever des actes en Sicile contre Verrès ; mais comme dans ces actes sont consignées la préture de Verrès et votre questure, ils vous soupçonnent de vouloir, non pas les lever, mais les enlever de Sicile. Il faut ensuite qu’un accusateur soit ferme et sincère. Quand je vous supposerais l’envie de l’être, je le sens bien, vous ne le pourriez jamais. Et je ne dirai pas, ce qu’il vous serait pourtant impossible de nier, qu’avant de quitter la Sicile vous étiez réconcilié avec Verrès ; qu’à votre départ, vous lui aviez laissé Potamon, votre secrétaire et votre confident ; que M. Cécilius, votre frère, jeune homme d’un mérite rare, bien loin de paraître dans cette affaire et de vous aider à venger vos injures, est chez Verrès lui-même et vit avec lui dans la familiarité la plus intime. Ces faits, et bien d’autres encore, prouvent la fausseté de votre rôle d’accusateur : je les supprime et je dis seulement, qu’en eussiez-vous le plus grand désir, vous ne pourriez être un accusateur véritable, car je sais une infinité de crimes dont vous êtes complice avec Verrès, et dont vous n’oserez jamais parler dans votre accusation.

X. Toute la Sicile se plaint que Verrès, ayant demandé, par une ordonnance, le blé du préteur, et le blé étant alors à deux sesterces, il en exigea la valeur en argent à douze sesterces par boisseau. Délit grave, somme immense, vol effronté, horrible vexation ! Moi sur ce seul chef d’accusation je prononcerais sa condamnation : vous, Cécilius, que ferez-vous ! passerez— vous un tel crime sous silence ? en parlerez— vous ? Si vous en parlez, ferez-vous un crime à autrui de ce que vous avez fait vous-même, dans le même temps, dans la même province ? Oserez-vous porter une accusation qui vous forcerait à vous condamner vous-même ? Si vous n’en parlez pas, que penser d’un accusateur, qui dans la crainte de ses propres dangers, tremble non-seulement de donner le soupçon, mais la seule idée d’un délit si grave et si notoire ? Du blé a été acheté aux Siciliens, sous la préture de Verrès, en vertu d’un sénatus-consulte, et ce blé n’a jamais été payé tout son prix. Voilà une accusation terrible contre Verres ; terrible dans ma bouche ; nulle dans la vôtre, car vous étiez questeur ; les deniers publics étaient administrés par vous, quelque envie qu’eût le préteur d’en détourner quelque chose, il dépendait de vous, en grande partie, de l’en empêcher. De cet autre crime, il ne sera point fait mention, si vous êtes l’accusateur. Dans toute cette procédure, il ne sera rien dit des déprédations, des injustices les plus criantes et les plus notoires. Croyez-moi, Cécilius, il ne peut défendre avec vérité les intérêts des alliés, l’accusateur complice des crimes de l’accusé. Les adjudicataires des dîmes se sont fait payer le blé en argent par les cités. Eh bien ! est-ce seulement sous la préture de Verrès ? non ; mais aussi sous la questure de Cécilius. Irez-vous reprocher cette action à Verrès, quand vous pouviez, quand vous deviez l’empêcher ? ou laisserez-vous ce fait à l’écart ? Verrès alors ne s’entendra pas reprocher un acte dont, en le permettant, il n’imaginait pas qu’on pût le justifier.

XI. Je ne rappelle ici que des faits connus de tout le monde. Il y a d’autres larcins plus cachés, que Verrès a généreusement partagés avec son questeur pour calmer, je pense, son zèle et son ardeur. Vous savez qu’on me les a dénoncés, et si je voulais vous les rapporter, chacun verrait aisément que non-seulement vous étiez unis d’intention, mais que vous avez encore partagé le butin. Si donc vous demandez le droit d’indice, parce que c’est un acte ou vous avez eu part, je vous l’accorde, pourvu que la loi le permette : mais s’il s’agit du droit d’accusation, il faut que vous l’accordiez à votre tour à ceux qui ne se sont point mis, par leurs crimes, hors d’état de prouver ceux d’autrui. Et voyez quelle différence il y aura entre vous et moi comme accusateurs ! Je ferai un crime à Verrès même des injustices que vous avez commises sans lui, puisqu’il ne les pas empêchées, quand il avait le pouvoir en main. Vous, au contraire, vous ne lui reprocherez même pas le mal qu’il a fait, de peur de découvrir en même temps votre complicité. Et les autres qualités, Cécilius, croyez-vous qu’on doive les compter peur rien, ces qualités sans lesquelles il est impossible de soutenir une cause, surtout une cause de cette importance ? Un certain talent pour la plaidoirie, une certaine habitude de la parole, la connaissance, ou du moins l’usage du barreau, des jugements et des lois ? je sais bien dans quelle route périlleuse et difficile je suis engagé : car, si la vanité est toujours odieuse, il n’en est pas de plus choquante que celle qui s’arroge le génie et l’éloquence. Je ne dis donc rien de mes talents : je ne vois pas ce que j’en pourrais dire, et, quand je le verrais, je ne le dirais pas. En effet, ou l’opinion qu’on a de moi doit me suffire, quelle qu’elle soit, ou, si elle ne m’est pas assez avantageuse, ce ne sont point mes paroles qui pourront la rendre plus favorable.

XII. Quant à vous, Cécilius, permettez que laissant à part toute lutte et toute comparaison, je vous parle eu ami sincère. Quelle idée avez-vous de vous-même ? Pensez-y bien : sondez-vous ; et voyez qui vous êtes et ce que vous pouvez faire. Croyez-vous, quand vous aurez à défendre la cause des alliés, les intérêts d’une province, les droits du peuple romain, la sainteté des jugements et des lois ; croyez-vous pouvoir exposer tant de faits si graves, si multipliés, avec une voix, une mémoire, une intelligence, un génie qui répondent à la grandeur du sujet, à l’indignité des attentats ? Croyez-vous pouvoir dévoiler convenablement dans votre discours et votre accusation, selon l’ordre des temps et des lieux, tous les crimes commis par Verrès, dans sa questure, dans sa lieutenance, dans sa préture. à Rome, en Italie, en Achaie, en Asie, en Pamphylie ? Croyez-vous, et ce point est surtout nécessaire dans la poursuite d’un tel accusé, croyez-vous faire paraître toutes les débauches de Verrès, toutes ses abominations, toutes ses barbaries aussi odieuses, aussi exécrables à vos auditeurs, qu’elles le parurent a ceux qui en ont été les victimes ? Ce sont là des choses importantes, croyez-moi : n’en jugez pas avec mépris. Il faut tout dire, tout démontrer, tout développer ; il ne s’agit pas seulement d’exposer une cause, il y faut mettre de la force et de l'abondance ; et, si vous voulez réussir, ce ne sera pas assez que l’on vous entende, il faudra qu’on y trouve du plaisir et de l’intérêt. Quand vous auriez reçu pour cela d’heureux secours de la nature ; quand vous vous seriez appliqué des l’enfance aux études et aux sciences les plus relevées, et en auriez fait un laborieux apprentissage, et particulièrement dans l'éloquence : quand vous auriez appris le grec à Athènes, et non pas à Lilybée, le latin a Rome et non pas en Sicile ; ce serait encore beaucoup que de vous bien mettre au fait, à force de recherches, d’une affaire si grave et si impatiemment attendue, que de l’embrasser dans votre mémoire, de l’exposer avec une éloquence, une voix et des forces dignes d’un tel sujet, vous direz peut-être : Mais vous-même, avez-vous donc toutes ces qualités ? plût aux dieux que je les eusse ! Mais enfin, pour les avoir, j’ai travaillé avec ardeur des mon enfance. Si donc, par la grandeur et la difficulté des choses, je n’ai pu y parvenir, moi dont la vie y fut consacrée tout entière, combien pensez-vous en être éloigné, vous qui n’y avez jamais songé jusqu’à ce jour, et qui, dans ce moment même, ou vous entrez dans la carrière, ne soupçonnez pas seulement la nature et l’importance de ces ressources ?

XIII. Moi, qui suis si assidûment, comme chacun sait, les débats du forum et des tribunaux, que nul, ou peu s’en faut, des citoyens de mon âge n’a plaidé plus de causes, moi qui emploie tout le temps que me laissent les affaires de mes amis, à des études et à des travaux capables de me préparer et de me rendre plus propre aux luttes de la parole ; j’en atteste les dieux que j’implore, quand je songe à ce jour où l’accusé paraissant devant ses juges, il me faudra prendre la parole, je sens non-seulement mon âme s’émouvoir, mais tout mon corps frissonner de crainte. Je me représente déjà l’empressement et l’affluence de ceux qui accourront pom* m’entendre ; l’attente ou l’on sera d’un jugement si grave, la foule d’auditeurs que rassemblera le nom infâme de Verrès ; l’attention enfin que fera prêter à mon discours l’énormité de ses crimes. Dans cette pensée, je cherche déjà en tremblant ce que je pourrai dire qui soit proportionné a l'indignation de tant d’hommes soulevés contre lui, a l’attente de tout le public et à l’importance de la cause. Mais vous, Cécilius, vous n’avez aucune de ces craintes, aucune de ces pensées, aucune de ces inquiétudes ! et si vous avez pu retenir de quelque vieille harangue certaine formule, comme Puisse aujourd’hui le très-bon, le très-grand Jupiter, ou, Je voudrais qu’il eût été possible, ou autre chose de ce genre, vous vous croyez admirablement préparé à paraître devant vos juges. N’y eut-il personne pour vous répondre, vous ne sauriez même, je crois, exposer votre cause. Et vous ne pensez pas que vous aurez pour adversaire l’homme le plus éloquent, le plus habile dans l’art de bien dire ; qu’avec lui, il vous faudra, tantôt raisonner, tantôt combattre et lutter de mille manières. Moi, je loue son génie sans le craindre, et malgré l’estime que j’en fais, il lui est plus facile de me plaire que de me surprendre.

XIV. Jamais son adresse ne me réduira au silence ; jamais ses artifices ne me donneront le change ; jamais il n’essayera de m’ébranler et de me désarmer par la force de son génie : je connais toutes ses manières d’attaquer, toutes ses pratiques oratoires. Nous nous sommes vus souvent, tantôt plaidant les mêmes causes, tantôt opposés l’un à l’autre. En parlant contre moi, il craindra, malgré tout son talent, une lutte où son honneur sera engagé. Mais vous, Cécilius, comme il vous jouera, comme il vous tourmentera de toutes les façons ! je crois déjà le voir : que de fois il vous laissera la liberté d’opter entre deux partis ; Choisissez, vous dira-t-il : voulez-vous que cette chose soit ou ne soit pas ; que tel fait soit vrai ou faux ; quoi que vous disiez, ce sera contre vous. Dieux immortels ! que de peines et de sueurs, que de méprises, que de ténèbres pour un homme de si peu de malice que vous ! Et quand il se mettra à partager les membres de votre accusation, à compter sur ses doigts les différentes parties de la cause, à trancher court sur tel point, à éclaircir celui-ci, à décider celui-là : vous-même vous commencerez à craindre d’avoir mis l’innocence en péril. Et s’il en vient à s’apitoyer sur l’accusé, à le plaindre, à décharger Verrès d’une partie de la haine qu’on lui a vouée pour la rejeter sur vous ! à rappeler l’union que les lois ont établie entre le questeur et le préteur, les maximes de nos ancêtres, la religion du sort, pourrez-vous soutenir l’indignation qui naîtra contre vous d’un tel discours ? Prenez bien garde ; réfléchissez-y plus d’une fois, car j’ai lieu de craindre qu’il ne vous accable pas seulement du poids de sa parole, mais que, par un geste, un simple mouvement, il n’affaiblisse la vigueur de votre esprit et ne vous fasse oublier votre plan et vos idées. Nous allons en juger tout a l’heure ; car si vous répondez aujourd’hui à ce discoure, si vous vous écartez d’un seul mot de ce cahier que vous a donné je ne sais quel maître d’école qui l’a formé des discours des autres, je vous croirai capable de paraître avec honneur devant ce tribunal, et d’y suffire aux devoirs de votre cause. Mais si, contre moi et dans ce premier essai de vos forces, vous ne pouvez rien, que serez-vous donc dans le combat même, en présence d’un si terrible adversaire ?

XV. Soit ; par lui-même Cécilius n’est rien et ne peut rien ; mais il est escorté d’assesseurs pleins d’expérience et de talent. C’est quelque chose ; mais ce n’est point assez : car il faut toujours que le chef d’une entreprise soit le plus fort et le plus habile. Toutefois, je vois qu’il a pour premier assesseur L. Apuléius, qui, sans être jeune, n’en est pas moins un apprenti dans le barreau pour la pratique et l’expérience. Ensuite, il a, je crois, Alliénus, qui a paru du moins sur les bancs ; mais quant à son éloquence, je n’y ai jamais fait assez d’attention : pour crier, je sais qu’il a des poumons robustes et bien exercés. C’est en lui que sont toutes vos espérances : c’est lui, si l'on vous choisit pour avocat, qui soutiendra tout le fardeau de l’accusation. Mais Allienus lui-même ne fera pas tout ce qu’il pourra : il voudra ménager votre gloire et votre réputation ; il sacrifiera quelque chose de son éloquence, pour que vous paraissiez avec un peu d’avantage, de même que parmi nos acteurs grecs, celui qui ne remplit que le second ou le troisième rôle, eût-il une diction plus belle que le principal acteur, prend néanmoins un ton plus bas pour laisser briller le héros de la pièce : ainsi fera sans doute Allienus : il sera votre humble complaisant, il ne montrera pas tout ce qu’il peut faire. Voyez dès à présent quelle espèce d’accusateurs nous avons dans une si grave affaire ; lorsque Alliénus lui-même, supposé qu’il ait du talent, en devra sacrifier une partie, tandis que Cécilius ne croira compter pour quelque chose qu’autant qu’Alliénus parlera moins haut, et voudra bien lui céder le premier rôle. Quel sera le quatrième ? je l’ignore ; à moins que ce ne soit un de ces discoureurs subalternes qui ont demandé à servir de seconds à quiconque vous aurez choisi pour principal accusateur. Il faudra pourtant, Cécilius, préparé comme vous l’êtes, que vous acceptiez les bons offices de quelqu’un de ces hommes que vous ne connaissez même pas. Je ne leur ferai pas l’honneur de répondre par ordre, à chacun d'eux en particulier, quoi qu’ils puissent dire ; mais puisque, sans y songer, le hasard m’a conduit à parler d’eux, je vais, comme en passant les satisfaire tous ensemble d’un seul mot.

XVI. Me croyez-vous donc si peu d’amis qu’on me donne le premier venu pour assesseur au préjudice de ceux que j’ai amenés avec moi ? Et vous, avez-vous donc si peu d’accusés que vous tâchiez de m’enlever ma cause au lieu d’aller chercher à la colonne Ménia des accusés de votre rang ? Donnez-moi, dit cet homme, pour surveillant à Cicéron. Et moi, combien de surveillants ne me faudra-t-il pas, si je consens à vous communiquer mes pièces ? à vous qu’on aura besoin de surveiller, pour vous empêcher non seulement d’en révéler mais d’en dérober aucune ! Enfin, voici la courte réponse que sur ce point je vous fais a tous. De tels juges ne souffriront pas que, dans une cause de cette importance, confiée à mes soins, et dont je me suis chargé, qui que ce soit ose aspirer à me servir de second malgré moi : ma loyauté s’indigne d’un surveillant, ma vigilance redoute un espion.

Mais pour en revenir à vous, Cécilius, combien de choses vous manquent, vous le voyez. Combien vous en avez au contraire que doit désirer dans son accusateur un accusé coupable, vous le savez, j’en suis sûr. À cela que peut-on répondre ? car je ne demande pas ce que vous répondrez : je vois bien que ce n’est pas vous qui parlerez, mais ce livre que tient dans ses mains votre souffleur, lequel, s’il fait bien, vous soufflera de vous retirer, et de ne point hasarder un seul mot de réponse. Que direz-vous en effet ? Ce que vous répétez sans cesse, « que Verrès vous a fait des injustices. » Je le crois : il ne serait pas vraisemblable que celui qui en a fait à tous les Siciliens, vous eût seul épargné. Mais les autres Siciliens ont trouvé un vengeur ; vous, en voulant poursuivre vous-même votre vengeance particulière, ce qui est au-dessus de vos forces, vous prenez le moyen d’empêcher qu’on ne venge aussi leurs injures, et vous ne comprenez pas qu’en pareil cas on examine non-seulement si vous devez, mais si vous pouvez tirer raison d’une injustice ; que celui qui réunit ces deux conditions mérite sans doute la préférence ; mais que, dans le cas contraire, on a moins d’égard à la volonté qu’à la capacité. Si vous croyez que le droit d’accuser appartient à celui qui a reçu de Verrès le plus d’outrages, pensez-vous que les juges seront plus touchés du tort que vous a fait Verrès, que de l’oppression et de la ruine de la Sicile entière ? Vous conviendrez, j’imagine, que ce crime est bien autrement grave et doit bien plus indigner tout le monde. Ne trouvez donc pas mauvais qu’on donne de préférence à la province le droit d’accusation ; car c’est la province qui accuse, quand l’affaire est poursuivie en son nom par celui qu’elle a choisi pour défendre ses droits, venger ses injures, plaider toute la cause.

XVII. Mais peut-être le tort que vous a fait Verrès est-il tel qu’il puisse émouvoir tous les cœurs pour le malheur d’un autre. Point du tout ; et il n’est pas indifférent de connaître la nature des crimes que vous lui reprochez, la source de tant d’inimitié. Je vais vous l’apprendre ; car Cécilius, certainement, à moins d’être complètement fou, ne vous le dira jamais. Il y a a Lilybée une certaine affranchie de Vénus Érycine, nommée Agonis ; cette femme, avant la questure de Cécilius, était très-riche et très-opulente. Elle s’était vu enlever injustement par un capitaine de vaisseau d’Antoine de jeunes musiciens, ses esclaves, que l’on voulait employer, disait-on, sur la flotte. Alors, selon le privilège qu’ont d’ordinaire, en Sicile, tous les esclaves de Vénus et tous ceux qui se sont rachetés de cet esclavage, croyant arrêter le capitaine en lui opposant le nom de cette divinité et la religion de son culte, elle dit qu’elle et tous les biens appartenaient à Vénus. Dès que cette nouvelle vient aux oreilles de Cécilius, de cet homme intègre et si plein d’équité, il mande près de lui Agonis, et nomme des juges pour examiner s’il était vrai qu’elle eût dit que sa personne et ses biens étaient la propriété de Vénus ; les juges prononcent comme ils le devaient ; car il n’y avait pas le moindre doute qu’elle ne l’eût dit. Le questeur déclare tous les biens de cette femme acquis à Vénus, elle-même esclave de cette déesse ; il met les biens en vente, et les convertit en argent. Ainsi, Agonis, en voulant sauver quelques esclaves à l’abri du nom de Vénus et de la sainteté de son culte, perd sa fortune et sa liberté, par l’iniquité du magistrat. Quelque temps après Verrès, vient à Lilybée, prend connaissance de l’affaire, désavoue ce qui s’est passé, et force son questeur à payer comptant à Agonis tout l’argent qu’il avait retiré des biens de cette femme. Jusqu’ici, et je vous en vois tout surpris, ce n’est point Verrès, c’est un autre Mucius. Que pouvait-il faire de mieux pour établir sa réputation, de plus équitable pour soulager l’infortune de cette malheureuse, de plus énergique pour réprimer les excès d’un questeur ? Rien de plus digne d’ éloges. Mais tout à coup, comme s’il eût pris un breuvage de Circé, d’homme qu’il était, le voilà devenu la bête vorace dont il porte le nom. Il revient à lui-même, à son caractère ; car de cet argent il en garde une grande partie, et en rend à cette femme aussi peu qu’il le veut.

XVIII. Maintenant si vous dites, Cécilius, que Verrès vous a fait tort, je l’avoue et je vous l’accorde ; si vous vous plaignez qu’il vous ait fait une injustice, je soutiendrai le contraire. Enfin cette injustice qui a été commise envers vous, personne de nous n’en doit poursuivre la vengeance avec plus de rigueur que vous-même, qui êtes l’offensé. Si depuis vous vous êtes réconcilié avec Verrès, si vous êtes allé le voir plusieurs fois, s’il a soupé chez vous après cet événement, voulez-vous être regardé comme un perfide, ou comme un prévaricateur ? Il faut que vous soyez l’un ou l’autre : mais je ne vous contesterai pas le droit de choisir entre ces deux rôles. Et si cette injustice même qu’il vous aurait faite n’existe plus, qu’alléguerez-vous encore pour avoir ici la préférence non-seulement sur moi, mais sur tout autre ; à moins que vous ne disiez, comme on vous en prête l’intention, que vous avez été questeur de Verrès. Ce serait une excellente raison, si nous disputions ensemble à qui aurait plus de droits à sou amitié : mais quand il s’agit de déclarer lequel de nous sera son ennemi, il est ridicule de croire que les liaisons qu’on a eues avec un homme puissent sembler un motif suffisant pour l’attaquer. Car si vous aviez essuyé beaucoup d’injustices de la part de votre préteur, les supporter vous vaudrait plus d’éloges que d’en tirer vengeance ; mais lorsqu’il n’a rien fait de mieux dans sa vie que ce que vous appelez une injustice, les juges vous autoriseront-ils à violer les droits de l’amitié par un motif qu’ils réprouveraient dans tout autre ? Vous eût-il fait la plus grande injustice possible, dès que vous avez été son questeur, vous ne pouvez l’accuser sans mériter le blâme ; mais si vous n’en avez reçu aucune, vous ne pouvez l’accuser sans crime. Ainsi quand il y a doute sur l’injustice, quel juge, croyez-vous, n’aimera mieux vous voir sortir d’ici sans reproche que chargé d’un crime ?

XIX. Et voyez quelle différence il y a entre votre sentiment et le mien : vous qui sentez votre infériorité en toutes choses, vous croyez néanmoins devoir l’emporter sur moi par cela seul que vous avez été questeur de Verrès ; et moi, eussiez-vous l’avantage dans tout le reste, je penserais pour ce seul motif, qu’on devrait vous refuser le rôle d’accusateur. En effet, nous avons appris de nos ancêtres qu’un préteur devait tenir lieu de père à son questeur ; et qu’il n’y aurait aucune liaison plus juste, plus puissante, que cette union établie par le sort, cette communauté de gouvernement, de devoirs, de fonctions à remplir. Ainsi, quand bien même vous auriez le droit d’accuser Verrès, il y aurait, puisqu’il vous a tenu lieu de père, il y aurait de l’impiété à le faire. Mais, si, n’en ayant essuyé aucune injustice, vous accusez votre préteur, vous serez forcé d’avouer que vous lui déclarez une guerre injuste et sacrilège. Car de votre questure naît bien l’obligation de rendre compte des motifs qui vous portent à accuser celui dont vous avez été le questeur, mais non le droit de demander à ce titre la préférence pour cette accusation. Aussi presque jamais questeur ne s’est-il présenté en concurrence avec un autre pour accuser son préteur, qu’il n’ait été repoussé. C’est ainsi que L. Philon ne fut point reçu comme plaignant contre C. Servilius, pas plus que M. Aurélius Seaurus contre L. Flaccus, ou Cn. Pompée contre T. Albucius : aucun d’eux ne fut exclu pour indignité, mais parce qu’il était à craindre que l’autorité des juges ne sanctionnât cette coupable fantaisie de violer une si étroite liaison. Et remarquez que Cn. Pompée débattait avec C. Julius la même question que je débats avec vous. II avait été questeur d’Albucius comme vous l’avez été de Verrès, et Julius, pour justifier son droit d’accusation, alléguait qu’il s’était chargé de la cause à la prière des Sardes, comme je l’ai fait à la prière des Siciliens. Toujours ce motif a prévalu ; toujours on a regardé comme le procédé le plus noble dans une accusation de prendre en main la défense des alliés, la sûreté d’une province, les intérêts des nations étrangères, au risque des ennemis qu’on s’attirait, des périls qu’on bravait, des peines, des soins et des travaux qu’il en pouvait coûter.

XX. En effet, si l’on peut approuver ceux qui demandent à poursuivre la réparation des injustices qu’ils ont souffertes, quoique guidés en cela par le ressentiment et non par l’intérêt de l’État, combien sera plus honorable, plus digne non-seulement de l’approbation, mais de la faveur publique, la conduite de ceux qui, n’ayant essuyé aucune injustice personnelle, sont émus par la douleur et les maux des alliés et des amis du peuple romain ! Dernièrement, L. Pison, ce citoyen si courageux et si intègre, demandait à porter plainte contre P. Gabinius, ce que demandait aussi Q. Cécilius, qui prétendait avoir à poursuivre d’anciens sujets d’inimitié. Outre que la considération et le rang de Pison parlaient hautement en sa faveur, sa demande était la plus légitime, les Achéens l’ayant choisi pour défenseur. Eu effet, puisque la loi sur les concussions est comme la protectrice des alliés et des amis du peuple romain, c’est une injustice de ne pas regarder comme le plus digne de soutenir cette loi et de poursuivre le coupable, celui que les alliés ont choisi pour leur avocat, pour défenseur de leur fortune. La plaidoirie qui sera la plus honorable dans les motifs ne sera-t-elle pas aussi la plus puissante pour convaincre ? Or, lequel de ces deux langages est le plus noble et le plus glorieux ? « J’ai accusé celui dont j’avais été questeur ; celui avec lequel m’avaient lié le sort, l’usage de nos ancêtres, la volonté des dieux et des hommes ; » ou bien : « J’ai accusé, à la prière de nos alliés et de nos amis ; j’ai été choisi par la province entière pour défendre ses droits et sa fortune. » Peut-on douter qu’il ne soit plus honorable d’accuser au nom de ceux chez qui l’on a exercé la questure, que d’accuser celui sous qui on l’a exercée ? Les plus illustres citoyens de Rome, dans les plus beaux temps de la république, regardaient comme le plus noble et le plus glorieux privilège de protéger leurs hôtes, leurs clients, les nations étrangères devenues alliées ou sujettes du peuple romain, de les garantir des injustices, et de veiller à leurs intérêts. On sait que M. Caton, cet homme qu’on nommait le sage, ce citoyen si célèbre et si plein de prudence, s’attira de nombreuses et puissantes inimitiés pour avoir pris en main la réparation des injures des Espagnols, chez lesquels il avait été consul. On sait encore que dernièrement Cn. Domitius assigna D. Silanus, pour des injustices particulières commises envers Égritomare, l’ami et l’hôte de son père.

XXI. Rien au monde n’est plus fait pour intimider les coupables que cet usage de nos ancêtres, rétabli et renouvelé parmi nous après un si long intervalle ; que ces plaintes des alliés confiées à un homme qui ne les trahira pas, que cet appui donné à leur cause par un citoyen que chacun regarde comme assez loyal, assez vigilant pour la défendre. Voilà ce qu’ils craignent ; voilà ce qui les tourmente. Ils tremblent de voir s’introduire de pareilles coutumes ; et de les voir se renouveler. Ils sentent bien que, si cet usage prend jamais de la force et de l’autorité, c’est aux mains des hommes honorables, des citoyens courageux, et non plus d’inhabiles jeunes gens ou de délateurs mercenaires que seront remis les lois et les jugements. Cette coutume, cette institution, ne paraissait pas méprisable à nos pères, à nos aïeux, lorsque P. Lentulus, depuis prince du sénat, accusait M. Aquillius, et avait pour assesseur C. Rutilius Rufus, ou lorsque P. Scipion l’Africain, que son courage, son bonheur, sa gloire, ses exploits ont élevé si haut, après avoir été deux fois consul et censeur, appelait L. Cotta devant les tribunaux. Alors florissait justement le nom du peuple romain ; alors on révérait justement l’autorité de cet empire, et la majesté de Rome. On ne trouvait point étonnant dans le vainqueur de l’Afrique ce qu’aujourd’hui l’on feint de trouver extraordinaire dans un homme sans éclat et sans pouvoir, quoiqu’on en soit bien plus fâché que surpris. Que veut-il ? Se faire regarder comme un accusateur lui qui fut jusqu’ici le défenseur des accusés : aujourd’hui surtout, à l’âge où il est déjà et quand il demande l’édilité ? Mais moi, je crois qu’il convient à mon âge, a un âge même plus avancé, aux dignités les plus éminentes, d’accuser les méchants et de défendre les malheureux. Et certes, ou le remède capable de raviver une république malade et presque désespérée, des tribunaux corrompus et souillés par la perversité, par l’opprobre de quelques membres, est que les hommes les plus honnêtes, les plus intègres, les plus vigilants veillent à la défense des lois, à l’autorité des jugements ; ou si cette ressource est impuissante, jamais on ne trouvera de remède à tant de malheurs. Non, la république n’est jamais plus en sûreté, que lorsque les accusateurs ne sont pas moins inquiets de leur gloire, de leur honneur, de leur réputation, que les accusés ne le sont eux-mêmes de leur vie et de leur fortune. Aussi ont-ils apporté tout le zèle et tous les soins possibles dans une accusation, ceux qui ont senti qu’il y allait pour eux de l’estime publique.

XXII. Vous devez donc être persuadés, juges, qu’un homme tel que Cécilius, sans aucune réputation, dont on n’attend rien dans cette affaire ; qui n’a besoin, ni de conserver une renommée acquise, ni de se ménager une espérance dans l’avenir, n’apportera dans cette cause ni trop de sévérité, ni trop de soin et de scrupules. Il n’a rien à perdre, s’il mécontente le public ; et de quelque ignominie qu’il se couvre au sortir de cette épreuve, il n’aura rien à regretter de son ancienne considération. Moi, je puis dire que j’ai donné des gages au peuple romain, et pour les conserver, les défendre, les affermir, les recouvrer, il me faudra combattre de mille manières. Le peuple romain a pour gages l’honneur que je postule ; il a cette espérance que je nourris ; il a cette réputation que j’ai acquise à force de sueurs, de travaux et de veilles ; gages qu’il me conservera intacts et saufs si, dans cette cause, je remplis mon devoir et je fais preuve de zèle, mais que je perds en un moment après les avoir réunis un à un et par un long travail, pour peu que j’hésite et que je chancelle. Ainsi, juges, c’est à vous de choisir celui de nous deux que vous croirez le plus capable de montrer ici une fidélité, un zèle, une prudence, une autorité qui répondent à la grandeur de la cause. Si vous préférez Q. Cécilius, je ne croirai pas que ce soit le mérite qui lui ait donné la victoire ; vous, prenez garde que le peuple romain ne vienne à penser qu’une accusation si légitime, si sévère et suivie sans relâche, ait pu vous déplaire et déplaire à votre ordre.



NOTES




SUR LE DISCOURS CONTRE Q. CECILIUS.




III. Qui judicia manere apud ordinem senatorium volunt. L’administration de la justice avait été remise par Sylla au sénat, à l’exclusion des chevaliers romains, qui en partageaient les fonctions. Plus lard, Pompée rétablit les choses dans leur premier état.

Tribunitia potestas efflagitata est. Sylla en laissant subsister les tribuns du peuple, leur avait ôté presque tous leurs droits et privilèges, entre autres celui d’accuser qui ils voulaient devant le peuple, et principalement les juges prévaricateurs.

IV. Duo crimina vel maxima minuerentur. Cicéron veut parler ici de Syracuse et de Messine, villes dont la première était complice de Verrès dans certains vols, et dont l’autre avait recelé ceux de ce préteur.

Temporis, valetudinis, facultatis ad agendum. Un des Marcellus siégeait parmi les juges ; un autre était plus versé dans la science du droit que dans l’éloquence ; Marcellinus était malade.

V. Sestertium millies. — Environ vingt-trois millions. Plus tard Cicéron ne demandera que quarante millions de sesterces, cinq millions de livres.

VII. Quibus ostendi tabellas velit. Dans les causes importantes, où il y avait un certain nombre de juges, on leur donnait à chacun une tablette, sur laquelle ils mettaient leur avis, et qu’ils jetaient dans une boîte nommée cista. Cicéron rappelle à cette occasion une circonstance où Hortensius avait marqué de diverses couleurs les tablettes remises aux juges. Voici le fait raconté par Ascomus : « Terentius Varron, cousin d’Hortensius, fut accusé de concussion devant le préteur L. Furius, et ensuite devant P. Lentulus Sura. Hortensius le fil absoudre : après avoir gagné les juges, de peur qu’ils ne tinssent pas la parole, qu’ils lui avaient donnée, il fit distribuer à chacun d’eux des tablettes d’une autre couleur. Si quelqu’un de ces juges n’avait pas rempli son engagement, on s’en serait aperçu en examinant ce qu’il avait écrit sur sa tablette. »

Quadruplatoribus. On appelait quadruplatores ces accusateurs ou délateurs à qui on adjugeait la quatrième partie des biens de ceux qu’ils avaient accusés ou dénoncés.

X. Duodenos sestertios exegisse. Les provinces devaient fournir aux gouverneurs tant de blé pour la provision de leur maison : ils pouvaient prendre de l’argent au lieu de blé. Verres avait exigé dans sa province douze sesterces par boisseau, c’est-à-dire, environ trente-six sous de notre monnaie.

Mancipes. Les adjudicataires, en latin mancipes, les principaux des fermiers publics qui se faisaient adjuger la commission de recueillir le blé pour les approvisionnements du peuple romain.

XI. Si tibi indicium postulas dari. Le complice de certains crimes pouvait obtenir l’impunité, et même une récompense, quand il s’en rendait le dénonciateur. Mais le dénonciateur ou débiteur de crimes de concussion ne jouissait point de ce privilège. Asconius ajoute qu’un sénateur ne pouvait être dénonciateur.

XV. Cum subscriptoribus. On appelait en latin subscriptores des accusateurs en second qui se joignaient à l’accusateur principal, soit avec son consentement, pour l’aider et le seconder, soit malgré lui, pour le veiller, l’observer, et l’obliger à accuser franchement.

Ex illo grege moratorum. Moratores, suivant Asconius, étaient des parleurs sans talents, qu’on employait pour amuser le temps, et pour soulager les orateurs plus habiles.

XVI. Columna Mœnia. C’était à la colonne Ménia que siégeaient les triumvirs, lesquels jugeaient des délits de la dernière classe des citoyens, et de ceux qui, n’étant pas citoyens, habitaient la ville.

XVII. Tanquam aliquo Circæ poculo, factus est Verres. On connaît la fable de Circé, qui, par le moyen d’un breuvage, changea en pourceaux les compagnons d’Ulysse. On sait aussi que Verres en latin signifiait un porc mâle. On trouvera ce jeu de mots très-souvent répété dans les Verrines.