Discours sur la louange de la vertu et sur les divers erreurs des hommes
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Auteur: Joachim du Bellay (1522-1560)
Recueil : Oeuvres de l'Invention de l'auteur
DISCOURS SUR LA LOUANGE DE LA VERTU
ET SUR LES DIVERS ERREURS DES HOMMES
Bien que ma Muse petite
Ce doulx-utile n'immite
Qui si doctement escrit,
Ayant premier en la France
Contre la saige ignorance
Faict renaistre Democrit:
Pourtant, Macrin, ne te fasche
Si la bride ung peu je lasche
Au soing qui l'esprit me rompt:
Et se pour t'aider à rire,
J'ay entrepris de t'escrire,
Pour me derider le front.
La felicité non faulse,
L'eschelle qui nous surhaulse
Par degrez jusques aux cieux,
N'est-ce pas la vertu seule,
Qui nous tire de la gueule
De l'Orque avaricieux?
L'homme vertueux est riche:
Si sa terre tumbe en friche,
Il en porte peu d'ennuy:
Car la plus grande richesse
Dont les Dieux luy font largesse
Est tousjours avecques luy.
Il est noble, il est illustre:
Et si n'emprunte son lustre
D'une vitre, ou d'ung tumbeau,
Ou d'une image enfumée
Dont la face cousumée
Rechigne dans ung tableau.
S'il n'est duc, ou s'il n'est prince
D'une et d'une autre province,
Si est-il roy de son coeur:
Et de son coeur estre maistre,
C'est plus grand' chose que d'estre
De tout le monde vainqueur.
Si les mains de la nature
Toute sa linëature
N'ont mignardé proprement,
Si en est l'esprit aymable:
Et qui est plus estimable,
le corps, ou l'accoustrement?
La richesse naturelle,
C'est la santé corporelle:
Mais si le ciel est donneur
D'une ame saine, et lavée
De toute humeur dépravée,
C'est le comble du bonheur.
Que me sert la docte escolle
De Platon, ou que j'accolle
Tout cela que maintenoit
Le grand Peripatetique,
Ou tout ce qu'en son portique
Zenon jadis soustenoit:
Si l'ignorant et pauvre homme
Tout ce que vertu on nomme
Garde precieusement,
Pandant que monsieur le sage,
Qui n'a vertu qu'au visage,
En parle ocieusement?
Que me sert-il que j'embrasse
Petrarque, Vergile, Horace,
Ovide, et tant de secrez,
Tant de Dieux, tant de miracles,
Tant de monstres, et d'oracles
Que nous ont forgé les Grecz:
Si pandant que ces beaux songes
M'apastent de leurs mensonges,
L'an, qui retourne souvent,
Sur ses ailes empennées
De mes meilleurs années,
M'enporte avecques le vent?
Que me sert la thëorique
Du nombre Pythagorique:
Ung rond, une ligne, ung poinct:
Le pinceter d'une chorde,
Ou sçavoir quel ton accorde
Et quel ton n'accorde point:
Que me sert voir tout le monde
En papier, ou je me fonde
A l'arpanter pas à pas:
Si en mon coeur je n'eu' onques
Mesure, ou nombre quelquonques,
Accord, reigle ny compas?
Que me sert l'architecture,
La perspective, et peincture,
Ou au mouvement des cieux
Contempler les choses haultes,
Si pour congnoistre mes faultes
Je ne me voy que des yeux?
Que sert une longue barbe,
Ung clystere, une reubarbe,
Pour me faire vertueux?
Ou une langue sçavante,
Ou une loy mise en vante
Au barreau tumultueux?
Que me sert-il que je vole
De l'ung jusqu'à l'autre pole,
Si je porte bien souvent
La peur et la mort en pouppe,
Avecques l'horrible trouppe
Des ondes grosses du vent?
Que me sert que je m'ottroye
Pour quelque petite proye
Au sort douteux des combaz,
Si la fortune crüelle
Et la mort continüelle
Me talonnent pas à pas?
Que me sert-il que je suyve
Les princes, et que je vive
Aveugle, müet et sourd,
Si apres tant de services
Je n'y gaigne que les vices
Et les bons jours de la court?
C'est une divine ruze
De bien forger une excuze,
Et en subtil artizan,
Soit qu'on parle ou qu'on chemine,
Contrefaire bien la myne
D'ung vieil singe courtizan.
C'est une loüable envie
A ceux qui toute leur vie
Veulent demourer oyzeux,
D'ung nouveau ne faire conte,
Et pour garder qu'il ne monte,
Tirer l'eschelle apres eulx.
C'est belle chose, que d'estre
Des hommes appellé maistre:
Et du vulgaire eslongné,
Ne parlant qu'en voix d'oracle,
Espouänter d'ung miracle
Et d'ung sourcy renfrongné.
C'est chose fort singuliere
Qu'une reigle irreguliere
Dessoubs ung front de Caton:
Ou dire qu'on est fragile,
Affeublant de l'Evangile
La charité de Platon.
C'est une heureuse poursuytte,
Estre dix ans à la suyte
D'ung benefice empestré:
Et puis pour toute resource
Vider et procez et bourse
Par ung arrest non chastré.
C'est une belle science,
Pour faire une experience
Avant qu'estre vieil routier,
Par la mort guerir les hommes,
Et puis dire que nous sommes
Des plus sçavans du mestier.
C'est ung vertueux office,
Avoir pour son exercice
Force oyzeaux, et force aboys,
Et en meutes bien courantes
Clabauder toutes ses rentes
Par les champs et par les boys.
C'est une chose divine,
Qu'une femme ou sotte, ou fine.
C'est encor' ung heureux poinct
De l'avoir pauvre et foeconde:
Puis monstrer à tout le monde
Les cornes qu'on ne void point.
C'est ung heureux advantage,
Qu'ung alambic en partage,
Ung fourneau Mercurien:
Et de toute sa sustance
Tirant une quinte essence,
Multiplier tout en rien.
C'est une chose fort grave,
Estre magnifique, et brave:
Et sans y espargner Dieu,
S'obliger en beau langage:
Et puis mettre tout en gage
Pour enrichir sainct Matthieu.
C'est chose noble, que d'estre
En lice, en carriere adextre,
Soit de nuict, ou soit de jour:
Bon au bal, bon à l'escrime:
Puis d'ung luc et d'une ryme
Trionfer dessus l'amour.
Ce sont beaux motz, que bravade,
Soldat, cargue, camyzade
Avec' ung brave san-dieu.
Trois beaux detz, une querelle,
Et puis une maquerelle,
C'est pour faire ung Demy-dieu.
Ce sont choses fort aigües,
Par sentences ambigües
Philosopher haultement:
Et voyant que la fortune
Ne vous veult estre opportune,
Nous feindre ung contentement.
Quel estat doy' je donq' suyvre,
Pour vertueusement vivre?
Je ne parle desormais
Du courtizan, ou agreste:
Car c'est la fable d'Oreste,
Qui ne s'acheve jamais.
Le tonneau Dïogenique,
Le gros sourcy Zenonique,
Et l'ennemy de ses yeux,
Cela ne me deïfie:
La gaye philosophie
D'Aristippe me plaist mieulx.
Celuy en vain se travaille,
Soit en terre, ou soit qu'il aille
Où court l'avare marchant,
Qui fasché de sa presence,
Pour trouver la suffisence,
Hors de soy la va cherchant.
Macrin, pandant qu'à Ivrée
Dessus ta lyre enyvrée
Du nectar Aönien,
Tu refredones la gloire,
Qui consacre à la memoire
Ton Mecenas, et le mien:
Ma Muse, qui se pourmeine
Par Anjou, et par le Meine,
A faict ce discours plaisant:
Ryant les erreurs du monde,
Où en raison je me fonde,
Le sage contrefaisant.

