Du contrat social/Édition 1762/Livre II/Chapitre 12

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CHAPITRE XII.

Division des Loix.


Pour ordonner le tout, ou donner la meilleure forme possible à la chose publique, il y a diverses rélations à considérer. Premierement l’action du corps entier agissant sur lui-même, c’est-à-dire le rapport du tout au tout, ou du Souverain à l’Etat, & ce rapport est composé de celui des termes intermédiaires, comme nous le verrons ci-après.

Les loix qui reglent ce rapport partent le nom de loix politiques, & s’appellent aussi loix fondamentales, non sans quelque raison si ces loix sont sages. Car s’il n’y a dans chaque Etat qu’une bonne maniere de l’ordonner, le peuple qui l’a trouvée doit s’y tenir : mais si [ 118 ]l’ordre établi est mauvais, pourquoi prendroit-on pour fondamentales des loix qui l’empêchent d’être bon ? D’ailleurs, en tout état de cause, un peuple est toujours le maitre de changer ses loix, mêmes les meilleures ; car s’il lui plait de se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a droit de l’en empêcher ?

La seconde rélation est celle des membres entre-eux, ou avec le corps entier, & ce rapport doit être au premier égard aussi petit & au second aussi grand qu’il est possible : en sorte que chaque Citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autres, & dans une excessive dépendance de la Cité ; ce qui se fait toujours par les mêmes moyens ; car il n’y a que la force de l’Etat qui fasse la liberté de ses membres. C’est de ce deuxieme rapport que naissent les loix civiles.

On peut considérer une troisieme sorte [ 119 ]de rélation entre l’homme & la loi, savoir celle de la désobéissance à la peine, & celle-ci donne lieu à l’établissement des loix criminelles, qui dans le fond sont moins une espece particuliere de loix, que la sanction de toutes les autres.

A ces trois sortes de loix, il s’en joint une quatrieme, la plus importante de toutes ; qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l’Etat ; qui prend tous les jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres loix vieillissent ou s’éteignent, les ranime ou les supplée, conserve un peuple dans l’esprit de son institution, & substitue insensiblement la force de l’habitude à celle de l’autorité. Je parle des mœurs, des coutumes, & sur-tout de l’opinion ; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle [ 120 ]dépend le succès de toutes les autres : partie dont le grand Législateur s’occupe en secret, tandis qu’il paroit se borner à des réglemens particuliers qui ne sont que le ceintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naitre, forment enfin l’inébranlable Clef.

Entre ces diverses Classes, les loix politiques, qui constituent la forme du Gouvernement, sont la seule relative à mon sujet.

Fin du Livre Deuxieme.