Emma/IV

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Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats, 11 juin au 23 août 1910 (pp. 16-24).
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Chapitre IV



IV


Harriet Smith devint bientôt intime à Hartfield. Mettant sans tarder ses projets à exécution, Emma encouragea la jeune fille à venir souvent ; elle avait de suite compris combien il serait agréable d’avoir quelqu’un pour l’accompagner dans ses promenades, car M. Woodhouse ne dépassait jamais la grille du parc. Du reste, à mesure qu’Emma connaissait mieux Harriet, elle se sentait de plus en plus disposée à se l’attacher. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais retrouver une amie comme Mme Weston : pour cette dernière elle éprouvait une affection faite de reconnaissance et d’estime ; pour Harriet, au contraire, son amitié serait une protection. Mlle Smith, assurément, n’était pas intelligente, mais elle avait une nature douce et était toute prête à se laisser guider ; elle montrait un goût, naturel pour la bonne compagnie et la véritable élégance. Emma chercha tout d’abord à découvrir qui étaient les parents d’Harriet, mais celle-ci ne put lui donner aucun éclaircissement à ce sujet et elle en fut réduite aux conjectures ; Harriet s’était contentée d’écouter et de croire ce que Mme Goddard avait bien voulu lui dire. La pension, les maîtresses, les élèves et les petits événements de chaque jour formaient le fond de la conversation d’Harriet ; les Martin d’Abbey Mill occupaient aussi beaucoup sa pensée ; elle venait de passer deux mois très agréables chez eux et aimait à décrire tous les conforts et les merveilles de l’endroit.

Au début Emma écoutait tous ces détails sans arrière-pensée, mais quand elle se fut rendu compte de l’exacte composition de la famille : — le jeune M. Martin n’était pas marié – elle devina un danger et craignit de voir sa jeune amie accepter une alliance au-dessous d’elle. À la suite de cette révélation, ses questions se précisèrent et elle poussa Harriet à lui parler particulièrement de M. Martin ; Harriet du reste s’étendait avec complaisance sur ce sujet : elle disait la part que prenait le jeune homme à leurs promenades au clair de lune et à leurs jeux du soir ; elle insistait sur son caractère obligeant : « Un jour il a fait une lieue pour aller chercher des noix dont j’avais exprimé le désir. Une autre fois j’ai eu la surprise d’entendre le fils de son berger chanter en mon honneur. Il aime beaucoup le chant et lui-même a une jolie voix. Il est intelligent et je crois qu’il comprend tout. Il possède un très-beau troupeau de moutons et pendant mon séjour chez eux il a reçu de nombreuses demandes pour sa laine. Il jouit de l’estime générale ; sa mère et sa sœur l’aiment beaucoup. Mme Martin m’a dit un jour (elle rougissait à ce souvenir) qu’on ne pouvait être meilleur fils ; elle ne doute pas qu’il ne fasse un excellent mari ; « ce n’était pas » avait-elle ajouté « qu’elle désirât le voir se marier du moins pour le moment ». Après son départ, Mme Martin a eu la bonté d’envoyer à Mme Goddard une oie magnifique que nous avons mangée le dimanche suivant ; les trois surveillantes ont été invitées à dîner ».

— Je ne pense pas que M. Martin se tienne au courant des questions étrangères à ses affaires : Il ne lit pas ?

— Oh si !… Du moins je le crois… mais sans doute il ne lit pas ce que vous jugeriez intéressant ; il reçoit un journal d’agriculture et il y a quelques livres placés sur des rayons près de la fenêtre. Parfois, le soir, avant de jouer aux cartes, il nous lisait une page des « Morceaux choisis ». Il m’a parlé du « vicaire de Wakefield » ; il ne connaît pas la « Romance de la forêt » ni « les Enfants de l’Abbaye », mais il a l’intention de se procurer ces ouvrages.

— Comment est-il physiquement ?

— Il n’est pas beau ; au premier abord, je le trouvais même laid, mais j’ai changé d’avis ; on s’habitue très bien à sa physionomie. Ne l’avez-vous donc jamais vu ? Il vient assez souvent à Highbury et de toute façon il traverse la ville au moins une fois par semaine pour aller à Kingston. Il a bien des fois passé à cheval auprès de vous.

— C’est bien possible ; j’ai pu le voir cinquante fois sans chercher à connaître son nom : un jeune fermier à pied ou à cheval est la dernière personne qui puisse éveiller ma curiosité ; il appartient précisément à une classe sociale avec laquelle je n’ai aucun point de contact ; à un ou deux échelons au-dessus, je pourrais remarquer un homme à cause de sa bonne mine : je penserais pouvoir être utile à sa famille, mais un fermier ne peut avoir besoin de mon aide en aucune manière.

— Évidemment ! Vous ne l’avez sans doute jamais remarqué, mais lui vous connaît parfaitement de vue.

— Je sais que ce jeune homme ne manque pas de mérite. Savez-vous quel âge il peut avoir ?

— Il a eu vingt-quatre ans le 8 juin dernier, et – n’est-ce pas curieux – mon anniversaire tombe le vingt-trois !

— Seulement vingt-quatre ans ? C’est trop jeune pour se marier, et sa mère a parfaitement raison de ne pas le désirer. Ils paraissent très heureux en famille pour le moment ; dans cinq ou six ans, s’il peut rencontrer dans son milieu, une jeune fille avec un peu d’argent, ce sera alors le moment de penser au mariage.

— Dans six ans, chère mademoiselle Woodhouse, il aura trente ans !

— Un homme qui n’est pas né indépendant ne peut guère se permettre de fonder une famille avant cet âge. Quelle que soit la somme dont M. Martin ait hérité à la mort de son père et sa part dans la propriété de famille tout doit être immobilisé par son exploitation. Je ne doute pas qu’il ne soit riche un jour mais il ne doit pas l’être actuellement.

— C’est ainsi, je crois ; néanmoins, ils vivent très confortablement ; ils n’ont pas de domestique mâle ; à cette exception près, ils ne manquent de rien et même Mme Martin a l’intention de prendre un jeune garçon à son service l’année prochaine.

— J’espère, Harriet, que vous n’aurez pas d’ennuis à l’occasion du mariage de M. Martin ; il ne s’ensuit pas, en effet, de ce que vous ayez des relations d’amitié avec ses sœurs, que la femme, Mme R. Martin, soit pour vous une connaissance convenable. Le malheur de votre naissance doit vous rendre particulièrement attentive à choisir votre entourage. Vous êtes certainement la fille d’un homme comme il faut, et vous devez vous efforcer de conserver votre rang, sinon il ne manquera pas de gens pour essayer de vous dégrader.

— Aussi longtemps que je serai invitée à Hartfield et que vous serez si bonne pour moi, je ne crains rien.

— Je constate que vous vous rendez compte, Harriet, de l’importance d’être bien appuyée, mais je voudrais vous voir établie dans la bonne société indépendamment de Hartfield et de Mlle Woodhouse. Pour obtenir ce résultat, il sera désirable d’écarter autant que possible les anciennes connaissances ; si vous êtes encore ici à l’époque du mariage de M. Martin, ne vous laissez donc pas entraîner à faire la connaissance de sa femme qui sera probablement la fille de quelque fermier et une personne sans éducation.

— C’est juste : je ne crois pas pourtant que M. Martin voudrait épouser une personne qui ne fût pas parfaitement élevée. Bien entendu, je n’ai pas l’intention de vous contredire, et je suis sûre que je ne désirerai pas connaître sa femme ; j’aurai toujours de l’amitié pour les demoiselles Martin, surtout pour Elisabeth, que je serais bien fâchée d’abandonner ; elles sont tout aussi bien élevées que moi, mais si leur frère épouse une femme ignorante et vulgaire, j’éviterai de la rencontrer, à moins d’y être forcée.

Emma observait Harriet et ne discerna aucun symptôme véritablement alarmant : rien n’indiquait que les racines de cette sympathie fussent bien profondes.

Le lendemain, en se promenant sur la route de Donwell, elles rencontrèrent M. Martin. Il était à pied et, après avoir salué respectueusement Emma, il regarda Harriet avec une satisfaction non déguisée ; celle-ci s’arrêta pour lui parler, et Emma continua sa route ; au bout de quelques pas, elle se retourna pour examiner le groupe et elle eut vite fait de se rendre compte de l’apparence de M. Martin ; sa mise était soignée et ses manières décentes ; rien de plus. Emma savait qu’Harriet avait été frappée de l’exquise urbanité de M. Woodhouse et elle ne doutait pas que celle-ci ne s’aperçût du manque d’élégance de M. Martin. Au bout de quelques minutes, les deux jeunes gens se séparèrent, et Harriet rejoignit Emma en courant, la figure rayonnante ; elle dit aussitôt :

« Quelle curieuse coïncidence ! C’est tout à fait par hasard, m’a-t-il dit, qu’il a pris cette route. Il n’a pas encore pu se procurer la « Romance de la forêt », il a été si occupé pendant son dernier voyage à Kingston, qu’il a tout à fait oublié, mais il y retourne demain. Eh bien ! Mlle Woodhouse, l’imaginiez-vous ainsi ? Quelle est votre opinion ? Le trouvez-vous laid ?

— Sans doute, il n’est pas beau, mais ce n’est qu’un détail en comparaison de son manque de distinction. Je n’étais pas en droit de m’attendre à grand chose mais j’avoue que je le croyais placé à deux ou trois échelons plus haut sur l’échelle sociale.

— Évidemment, dit Harriet toute mortifiée, il n’a pas la bonne grâce d’un homme du monde.

— Vous avez, Harriet, rencontré à Hartfield, quelques hommes véritablement comme il faut et vous devez vous rendre compte vous-même de la différence qui existe entre eux et M. Martin. Vous devez être étonnée d’avoir pu à aucun moment le juger favorablement. Vous avez certainement remarqué son air emprunté, ses manières frustes et son langage vulgaire ?

— Certainement, il ne ressemble pas à M. Knightley : il n’a ni le port, ni les manières de M. Knightley. Je vois la différence clairement… mais M. Knightley est particulièrement élégant.

— M. Knightley a si grand air qu’il ne serait pas équitable de l’opposer à M. Martin. Vous avez été à même d’observer d’autres hommes bien élevés : M. Weston et M. Elton, par exemple ? Faites la comparaison. Quelle différence dans le maintien, dans la manière d’écouter et de parler !

— Vous avez raison, mais M. Weston est un homme âgé : il a près de cinquante ans.

— C’est l’âge où les bonnes manières ont le plus d’importance ; le manque d’aisance devient alors plus apparent. M. Martin paraît vulgaire, malgré sa jeunesse ; que sera-ce lorsqu’il aura atteint l’âge de M. Weston ?

— Votre remarque est juste, dit Harriet d’un air grave.

— Il deviendra un gros fermier uniquement préoccupé de ses intérêts.

— Est-ce possible ? Ce serait épouvantable !

— Le fait d’avoir oublié de se procurer le livre que vous lui aviez recommandé indique suffisamment combien ses devoirs professionnels l’absorbent déjà ; il était beaucoup trop occupé des fluctuations du marché pour penser à autre chose, ce qui est fort naturel chez un homme qui gagne sa vie.

— Je suis étonnée qu’il ait oublié le livre, dit Harriet d’un ton de regret.

Après avoir laissé à Harriet le temps de méditer sur cette négligence, Emma reprit :

« À un certain point de vue on peut dire que les manières de M. Elton sont supérieures à celles de M. Knightley et de M. Weston. Il y a chez ce dernier une vivacité, une sorte de brusquerie qui s’adaptent à son tempérament chez lui, mais il ne conviendrait pas de l’imiter ; de même la manière décidée, impérieuse de M. Knightley s’accorde parfaitement avec son esprit, sa taille et sa situation sociale ; pourtant si un jeune homme s’avisait de l’adopter, il ne serait pas supportable. Je crois, au contraire, qu’on pourrait proposer M. Elton comme modèle : M. Elton a des manières affables, un caractère gai, obligeant et doux. Il me semble même que, depuis quelque temps, il se montre particulièrement aimable ; je ne sais s’il a le projet de se faire bien venir d’une de nous ; dans ce cas, c’est évidemment en votre honneur qu’il se met en frais de galanterie. Vous ai-je répété tous les compliments qu’il m’a faits de vous l’autre jour ? »

Emma en rapportant ces propos flatteurs omit de dire qu’elle les avait encouragés. Harriet rougit de plaisir et protesta avoir toujours trouvé M. Elton très agréable ; ce dernier était précisément la personne sur laquelle Emma avait jeté son dévolu pour faire oublier à Harriet son jeune fermier. La position sociale de M. Elton lui paraissait particulièrement adaptée à la situation ; il était très comme il faut, sans pourtant appartenir à une famille que la naissance irrégulière d’Harriet pourrait offusquer. Les revenus personnels du jeune vicaire devaient être suffisants car la cure de Hartfield n’était pas importante. Elle avait une très bonne opinion de lui et le considérait comme un jeune homme d’avenir.

Elle ne doutait pas qu’il n’admirât beaucoup Harriet et elle comptait sur de fréquentes rencontres à Hartfield pour développer ce sentiment ; quant à Harriet, il lui suffirait sans doute de s’apercevoir de la préférence dont elle serait l’objet pour l’apprécier aussitôt à sa juste valeur. M. Elton, du reste, pouvait légitimement avoir la prétention de plaire à la plupart des femmes ; il passait pour un très bel homme ; Emma pour sa part ne partageait pas l’opinion générale, elle jugeait que le visage de M. Elton manquait d’une certaine noblesse qu’elle prisait par dessus tout ; mais il lui paraissait évident que la jeune fille qui avait pu être flattée des attentions de Robert Martin serait vite conquise par les hommage de M. Elton.