Essais/Livre I/Chapitre 10

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P. Villey et Saulnier, 1595 (1, pp. 12v-13v).
Chapitre 10. Du parler prompt ou tardif.
Chapitre 10 :
Du parler prompt ou tardif


Onc ne furent à tous, toutes graces données.

Aussi voyons nous qu’au don d’eloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dict, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prests ; les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu’élabouré et premedité. comme on donne des regles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps selon l’advantage de ce qu’elles ont le plus beau, si j’avois à conseiller de mesmes, en ces deux divers advantages de l’eloquence, de laquelle il semble en nostre siècle que les prescheurs et les advocats facent principale profession, le tardif seroit mieux prescheur, ce me semble, et l’autre mieux advocat : par ce que la charge de celuy-là luy donne autant qu’il luy plaist de loisir pour se preparer, et puis sa carriere se passe d’un fil et d’une suite, sans interruption, là où les commoditez de l’advocat le pressent à toute heure de se mettre en lice, et les responces improuveues de sa partie adverse le rejettent hors de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouveau party. Si est-ce qu’à l’entreveue du Pape Clement et du Roy François à Marseille, il advint tout au rebours, que Monsieur Poyet, homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l’ayant de longue main pourpensée, voire, à ce qu’on dict, apportée de Paris toute preste, le jour mesme qu’elle devoit estre prononcée, le Pape se craignant qu’on luy tint propos, qui peut offencer les ambassadeurs des autres princes, qui estoient autour de luy, manda au Roy l’argument qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune tout autre que celuy sur lequel monsieur Poyet s’estoit travaillé : de façon que sa harangue demeuroit inutile, et luy en falloit promptement refaire un autre. Mais, s’en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en print la charge. La part de l’Advocat est plus dificile que celle du Prescheur, et nous trouvons pourtant, ce m’est advis, plus de passables Advocats que Prescheurs, au moins en France.

Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’avoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l’avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s’il n’a loisir de se preparer, et celuy aussi à qui le loisir ne donne advantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d’estrangeté. On recite de Severus Cassius qu’il disoit mieux sans y avoir pensé ; qu’il devoit plus à la fortune qu’à sa diligence ; qu’il luy venoit à profit d’estre troublé en parlant, et que ses adversaires craignoyent de le picquer, de peur que la colere ne luy fit redoubler son eloquence. Je cognois, par experience, cette condition de nature, qui ne peut soustenir une vehemente premeditation et laborieuse. Si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent l’huyle et la lampe, pour certaine aspreté et rudesse que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais, outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la met au rouet, la rompt, et l’empesche, ainsi qu’il advient à l’eau qui, par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoy je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à estre non pas esbranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius (car ce mouvement seroit trop aspre), elle veut estre non pas secouée, mais solicitée ; elle veut estre eschaufée et reveillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir. L’agitation est sa vie et sa grace. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition. Le hasard y a plus de droict que moy. L’occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escripts, s’il y peut avoir chois où il n’y a point de pris. Ceci m’advient aussi : que je ne me trouve pas où je me cherche ; et me trouve plus par rencontre que par l’inquisition de mon jugement. J’aurai eslancé quelque subtilité en escrivant. (J’enten bien : mornée pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force) ; je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que j’ay voulu dire : et l’a l’estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m’advient, je me desferoy tout. Le rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois plus apparent que celuy du midy : et me fera estonner de mon hesitation.