Guillaume Tell et les trois Suisses, la légende et l’histoire

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Guillaume Tell et les trois Suisses - La légende et l’histoire
Marc-Monnier


I. Albert Rilliet, les Origines de la Confédération suisse, 1868 ; 2 » édition, 1869. — II. Henri Bordier, le Grütti et Guillaume Tell, 1868. — III. Edouard Secrétan, les Origines de la Confédération, 1868. — IV. Pierre Vaucher, Des Traditions relatives aux Origines de la Confédération, 1868. — V. Hugo Hungerbühler, Étude critique sur les traditions, etc., 1869. — VI. J. E. Kopp, Geschichte der eidgenössischen Bünde, 1847-1856. — VII. Q. de Wyss, Die Chronik des weissen Buches im Archiv Obwalden, 1856.

L’historien doit-il être un orateur ou un critique ? Voilà une question posée depuis deux ou trois mille ans, et qui ne paraît pas encore tout à fait résolue. Pour beaucoup d’écrivains, le passé est un maître éloquent qui fournit des modèles de vertu, de sagesse et de courage. Si le maître se trompe quelquefois et donne au contraire de mauvais exemples, on tâche d’atténuer ses fautes et ses erreurs. On le regarde comme un père vénérable dont les hontes mêmes doivent rester cachées ; malheur à celui qui les découvre ! celui-là, fils maudit, sera chassé dans le désert. Il faut avant tout que l’historien soit un galant homme, habile à bien dire, bon citoyen, chaud patriote, croyant obstiné ; si quelques doutes l’assiègent, il doit les garder pour lui, de peur d’offenser ou de nuire. Sa méthode est un credo. Qu’il ne touche pas aux traditions, même si elles sont fausses : la patrie est bâtie dessus ! Ainsi pensent encore beaucoup de gens, oubliant l’injonction faite par Cicéron à l’histoire : « qu’elle se garde bien d’oser dire quelque chose de faux et de ne point oser dire quelque chose de vrai ! » Cicéron était pourtant un orateur. Longtemps avant lui, Thucydide avait écrit : « La plupart des hommes tiennent pour la chose la plus aisée la recherche du vrai, et ils sont toujours prêts à accepter la première tradition venue ; mais on fera bien de s’en fier aux preuves que j’ai données, tout insuffisantes qu’elles sont, plutôt que d’ajouter foi à ce qu’ont dit dans leurs chants des poètes enclins à l’exagération, ou dans leurs récits des écrivains plus disposés à plaire aux lecteurs qu’à leur dire la vérité. » Vingt-trois siècles se sont écoulés depuis Thucydide, et la méthode rigoureuse de cet historien n’a repris quelque faveur que de notre temps. C’est aujourd’hui seulement qu’une partie du public, le petit nombre, ose trouver la vérité plus belle que la gloire. Quelques téméraires se décident à descendre, un flambeau à la main, jusque dans les substructions, dans les souterrains mystérieux de l’histoire, au risque d’y mettre le feu. Ils disent aux peuples qui se vantent de leurs ancêtres : Montrez-nous vos titres ! On veut bien ne plus regarder les enquêtes historiques comme d’abominables profanations, et il commence à être possible aux gens de bonne foi, plus rares, hélas ! que les gens de foi, de porter la main sur le berceau des nations. De là les intéressans travaux que nous allons étudier sur les origines de la confédération helvétique.

Ces origines, il y a cinquante ans, reposaient sur deux légendes plus ou moins adroitement soudées l’une à l’autre : celle des trois Suisses et celle de Guillaume Tell ; il était alors dangereux de les contester. Quand Guillimann, historien de la fin du XVIe siècle, conçut le premier quelques doutes sur ces aventures, il se garda bien de le crier sur les toits ; il se contenta d’écrire à un de ses amis : « Quant à ce que vous me demandez au sujet de Tell, quoique dans mon livre sur l’ancienne histoire de la Suisse je me sois conformé, en ce qui le concerne, à la tradition vulgaire, je dois dire, après y avoir mûrement réfléchi, que je tiens le tout pour une pure fable, d’autant plus que je n’ai encore pu découvrir un écrivain, une chronique, anciens de plus d’un siècle, qui en fassent mention. Les gens d’Uri ne sont pas d’accord entre eux sur l’endroit où résidait Tell ; ils ne peuvent donner aucun renseignement ni sur sa famille ni sur ses descendans, quoique plusieurs autres familles qui remontent à la même époque subsistent encore. »

Quand plus tard, au siècle dernier, Freudenberger osa publier son fameux pamphlet Guillaume Tell, fable danoise, cet opuscule fut brûlé publiquement dans Altorf sur l’ordre des magistrats d’Uri ; on a même écrit, mais à tort, que l’auteur faillit subir le sort de son livre. Aujourd’hui, grâce à Dieu, les passions sont moins vives ; on ne soutient plus les traditions avec des auto-da-fé. Le professeur Kopp, de Lucerne, homme de science et de conscience, auquel il n’a manqué, pour compter parmi les maîtres, que les indispensables qualités de l’écrivain, a pu compiler impunément son Histoire des alliances fédérales, et bien qu’il renversât dans cet ouvrage compendieux toutes les croyances populaires, il vécut tranquille et mourut honoré. M. Juste Olivier a étudié ici même les premiers travaux de Kopp dans un travail intéressant qui se lit et se discute encore en Suisse [1] ; mais depuis lors la critique a marché. Grâce aux travaux de M. G. de Wyss et de beaucoup d’autres (J. J. Blumer, Waitz, H. Wartmann, A. Huber, W. Vischer, etc.), la question paraît maintenant résolue en Allemagne et dans la Suisse allemande ; Guillaume Tell et même les héros du Grütli n’y trouvent plus parmi les savans que des hommes de peu de foi. Il n’en est pas ainsi dans la Suisse française, où, de 1844 à 1868, aucun écrivain, à notre connaissance, n’avait rien publié sur les origines de la confédération helvétique. L’étude un peu sèche des documens qui avaient renouvelé l’histoire nationale répugnait même aux lettrés, qui trouvaient l’ancienne crédulité plus commode ; une douce paresse, décorée du beau nom de patriotisme, s’en tenait volontiers aux saintes traditions. C’est pourquoi l’an dernier, quand ces traditions tombèrent tout à coup, abattues par le livre de M. Albert Rilliet (Rilliet de Candolle), le public fut comme frappé de stupeur. Réveillé en sursaut d’un long sommeil, il se demanda de quel droit on venait déranger ses habitudes. Les poètes s’écrièrent que, lors même que toutes les chartes du monde contesteraient la légende, les rochers se dresseraient pour affirmer l’existence de Guillaume Tell. Cependant le nom de M. Rilliet imposait silence aux clameurs ; on avait affaire à un esprit rigoureux qui n’entrait en lice qu’armé jusqu’aux dents et pour frapper de grands coups : critique inflexible qui allait droit au but, sans souci des préjugés, sans pitié pour les illusions, sans respect pour les idoles. De plus on était forcé de reconnaître le mérite exceptionnel de son livre, qui, résumant et complétant les travaux antérieurs sur le même sujet, se distinguait par de rares qualités d’exposition et de composition, par la sagacité de la critique et surtout par la sûreté de la méthode. Avec un pareil guide, nous pouvons nous aventurer à notre tour sans trop de présomption sur les Alpes historiques, défier les glaces et les brouillards. M. Rilliet, qui nie la légende, prévoit deux objections : « comment donc cette légende s’est-elle formée ? et que mettrez-vous à la place ? » En reproduisant à notre manière les réponses de l’auteur genevois, nous tiendrons les lecteurs au courant du débat. Ils auront ici successivement la critique de l’histoire convenue et la restauration de l’histoire vraie, bien plus belle que l’autre, au moins à notre avis, et bien plus glorieuse pour la Suisse.


I

Le premier fait qui frappe dans la légende helvétique, c’est qu’elle n’est pas sortie comme les autres de la fantaisie populaire. En général, le peuple se trompe, mais ne se trompe pas tout à fait ; il invente volontiers, mais n’invente pas tout ; ses imaginations sont des ressouvenances considérablement embellies, quelquefois même, pour imaginer, il n’a pas besoin de se ressouvenir. Il crée du coup, sous l’impression produits par un homme ou par un événement, des prodiges auxquels il croit tout le premier et qui deviennent bientôt des faits historiques. Nous avons vu cela de nos jours et de nos yeux, à Naples, avant l’arrivée de Garibaldi. Les lazzaroni composaient entre eux, sans le vouloir, les hauts faits du héros déjà légendaire : en Amérique, il avait pris tout seul, à la nage et à l’abordage, un vaisseau anglais ; à Velletri, il n’avait eu qu’à se montrer sur son cheval blanc pour mettre en fuite Ferdinand II et les Suisses. L’homme de Marsala était invulnérable ; les balles s’arrêtaient dans les plis de sa tunique rouge ; en se secouant après la bataille, il faisait ruisseler autour de lui des gouttes de plomb. Un matin, on vint nous dire que, parti de Sicile, il était entré la nuit sur sa goélette jusqu’au milieu du port de Naples, et qu’il s’était emparé de la flotte royale ; tout le monde le croyait. Un libre penseur (aujourd’hui député au parlement) s’écria devant nous : « Pourquoi pas ? Il serait homme à débarquer sur le sommet du Vésuve. » C’est ainsi que même de nos jours, dans les momens d’enthousiasme, les âmes surexcitées enfantent des merveilles et sont les premières dupes de leurs créations. Il y a dans l’air je ne sais quelle foi contagieuse à qui rien ne paraît impossible ; bien plus, nous l’avons constaté vingt fois à cette époque, entre deux ou trois versions du même fait, c’est la plus incroyable qui obtient toujours le plus de crédit. Ceux qui ont vécu à Naples en 1860, avant et après le 7 septembre, ont appris, sans ouvrir un livre, comment naît l’histoire. Si un pareil éblouissement est possible en notre siècle, que devait-ce être dans les temps héroïques où l’exaltation durait ? Les miracles étaient alors des aventures quotidiennes ; Hercule, Thésée, Samson, Roland, ne paraissaient pas plus invraisemblables que le Garibaldi des Napolitains. Survenait un poète qui recueillait les bruits publics. Les poètes étaient les journalistes des anciens âges. Ils inventaient aussi peut-être, mais avaient-ils besoin d’inventer ? Nous pensons plutôt qu’ils choisissaient, cherchant déjà dans les contes les plus étonnans une sorte de vérité générale, arrêtant les contours du merveilleux, lui donnant une certaine consistance, quelquefois même, quand le poète s’appelait Homère, l’immortalité. C’est ainsi que se sont conservées tant de fantastiques aventures qui charment encore nos rêveries ; c’est ainsi que les Niebelungen, le roi Canut, le pieux Arthur et les chevaliers de la Table-Ronde, Fingal et le Cid ont pris place parmi nos plus jeunes souvenirs. Des ballades pareilles, poétiques rudimens de l’histoire, se retrouvent même en Orient, même chez les sauvages, et Macaulay peut conjecturer non sans droit dans ses Lays of Rome que les premiers récits où figurèrent les Romulus, les Horaces, les Tarquins, même Coriolan et Virginie, furent de simples lais des anciens Romains. Le moment arrive cependant où la ballade entre dans la chronique, et c’est d’ordinaire un nouveau travail d’épuration. Le poète a choisi, le chroniqueur continue le triage, il écarte le surnaturel autant qu’il le peut faire sans trop blesser les opinions reçues ; parlant de temps déjà éloignés et s’adressant aux hommes qui savent lire, il nous montre à la fois, par les concessions qu’il fait à la tradition, par les sacrifices qu’il fait à la vraisemblance, quelle est encore la crédulité et quelle est déjà la culture des lettrés de son siècle. Arrive enfin l’historien, Tite-Live par exemple. Celui-ci choisit encore et de plus disserte ; il donne les opinions diverses et commence à douter. Il déclare tout d’abord que les faits les plus anciens sont plutôt ornés de fables poétiques que transmis par des sources pures, et il ajoute : « Je ne veux ni réfuter, ni affirmer. Laissons à l’antiquité le droit de mêler le divin à l’humain pour rendre plus augustes les commencemens des villes ; que s’il est permis à un peuple de prendre des dieux pour ses auteurs, c’est au peuple romain. » On voit le geste, Tite-Live est un orateur, comme l’a défini M. Taine. « Élevé bien haut par ces nobles fables, il sent que la poésie seule peut raconter les temps poétiques, et son âme éloquente devient religieuse au spectacle de la religieuse antiquité. » Cependant, encore une fois, il n’affirme pas. Peut-être savait-il la vérité, qu’il n’a pas voulu dire ; en tout cas, il avait des doutes, et ces doutes, après lui, devaient grossir de jour en jour. Au temps de Plutarque, on ne croyait déjà plus, et le grand biographe, qui voulait croire, était forcé d’alléguer en faveur des légendes que le hasard devient quelquefois poète et construit des drames admirablement charpentés. Les traditions populaires, de plus en plus limées et réduites par les chroniqueurs, puis par les historiens narrateurs, tombent ensuite aux mains des critiques, des Beaufort, qui commencent la démolition, des Niebuhr enfin, qui l’achèvent, mais pour reconstruire. Ainsi se fait et se défait un peu partout ce qu’on a ingénieusement appelé « la cristallisation du merveilleux. »

En Suisse, rien de pareil. La légende de Guillaume Tell et celle des trois Suisses ne sont pas reléguées dans les âges fabuleux ; la chronologie a commis l’imprudence de leur assigner une date précise, 1308. Or, à cette époque, Dante écrivait déjà la Divine Comédie. La Suisse, ou du moins les villes et les bourgades qui devaient composer un jour la confédération helvétique, n’étaient pas des pays ignorés et perdus. On n’était pas non plus en un temps de primitive ignorance où les souvenirs n’auraient pu vivre que par une transmission verbale de génération en génération. Il y avait des couvens, par conséquent des moines qui rédigeaient des chroniques. Il y avait des archives, par conséquent des chartes et des parchemins. Si donc en 1308 les hommes des états forestiers, des Waldstätten (on nommait ainsi les trois premiers cantons confédérés, Uri, Schwyz et Unterwalden) s’étaient comportés en héros, ils auraient trouvé sous leur main, chez eux ou non loin d’eux, des poètes pour chanter leur héroïsme, des lettrés pour l’écrire. Cela est si vrai que sept ans plus tard, en 1315, quand les hommes de Schwyz remportèrent au Morgarten une victoire qui les affranchit à jamais de l’Autriche, il y eut aussitôt trois chroniqueurs, Jean de Victring, Mathias de Neuenbourg et Jean de Winterthur, qui racontèrent la bataille, le dernier avec beaucoup de détails et avec une extrême précision ; aucun de ces chroniqueurs n’avait cependant entendu parler de Guillaume Tell ni des trois Suisses. Au moins, à défaut de chroniqueurs, se serait-il trouvé des poètes pour célébrer les hauts faits de ces héros ; mais on n’en trouve aucun, avant la seconde moitié du XVe siècle. D’ailleurs les bardes et les trouvères de la Suisse ne ressemblaient guère à ceux des autres pays. M. Louis Etienne a étudié en érudit et en artiste [2] ces rimeurs populaires qui ne se perdaient pas dans les brumes, mais qui, bourgeois ou artisans, celui-ci curé, celui-là garçon de ferme, celle-là vivandière, quelques-uns chanteurs ambulans et gueusant un pour-boire, étaient bien connus, disaient leurs noms, signaient leurs œuvres, et ne racontaient guère que ce qu’ils avaient vu. L’un était à Sempach, l’autre à Morat ; leurs lieder, plutôt complaintes que ballades, chantaient la bataille de Granson comme on a chanté de nos jours le procès de Fualdès. Ce n’est donc pas chez ces rapsodes d’occasion ou de profession qu’il faut chercher, de vagues renseignement sur les époques anté-littéraires. Ils n’ont célébré Guillaume Tell qu’après les chroniqueurs ; la première version du Tellenlied (nous le verrons plus loin) est postérieure au Livre blanc ; la version complète et définitive de cette chanson ne paraîtra qu’en 1633, cinquante ans après la mort de l’historien Tschudi, qui avait achevé, arrêté, fixé l’histoire, avant lui douteuse et confuse, du hardi sagittaire. Il résulte de tout cela que la légende ne s’est pas formée en Suisse comme ailleurs. Il ne s’agit pas ici de gestes fabuleux multipliés et grossis d’abord par la fantaisie populaire, adoptés ensuite successivement par la poésie, la chronique et l’histoire, arrangés ainsi peu à peu, adoucis, atténués, réduits de jour en jour, à mesure que diminue la crédulité générale et que grandit l’esprit critique ennemi des héros. Non-seulement ce n’est pas cela, mais c’est tout le contraire. Il s’agit d’un groupe d’anecdotes qui tout à coup, un beau jour, plus d’un siècle et demi après l’époque où elles auraient dû arriver, sortent toutes faites du cerveau d’un homme. Dès lors et de génération en génération, de chronique en chronique, d’histoire en histoire, ces anecdotes, au lieu d’être amoindries, sont accrues, développées, embellies jusqu’au moment où elles prennent leur forme définitive dans le drame de Schiller. La poésie ici n’est donc pas le commencement, c’est le couronnement de la légende. Guillaume Tell finit par devenir le héros d’une idylle tragique ; il se transfigure dans une ascension suprême où il disparaît. Voilà ce que nous pouvons prouver pièces en main, grâce au livre de M. Albert Rilliet ; cette démonstration n’intéressera pas seulement les Suisses, qui tiennent à contrôler leurs traditions, mais tous les esprits curieux et studieux qui apprendront volontiers, par des exemples nouveaux, « comment on écrit l’histoire. »

Nous disons donc que les récits légendaires vulgarisés dans notre siècle par Schiller et Rossini apparurent pour la première fois vers 1470 dans le manuscrit de Sarnen, connu sous le nom de Livre blanc à cause de la reliure. Jusqu’à cette époque, aucun papier public ou privé, aucun écrivain en vers ou en prose ne s’était douté des hommes du Grütli ni de Guillaume Tell ; mais le temps, paraît-il, est un grand maître : à mesure qu’on s’éloigne des événemens, la mémoire devient plus riche et plus nette, le passé s’éclaire à distance, et l’âge rafraîchit les souvenirs. L’auteur anonyme du Livre blanc savait donc à fond tout ce qu’avaient ignoré ses devanciers. Il savait d’abord qu’un bailli de Sarnen, nommé Landenberg, avait donné l’ordre de ravir les bœufs d’un pauvre homme du Melchi, que le fils du pauvre homme avait blessé l’estafier venu pour exécuter cet ordre inique, sur quoi le bailli, n’ayant pu châtier le fils qui avait pris la fuite, s’était vengé sur le père en lui faisant crever les yeux et en confisquant tous ses biens. Voilà une anecdote qui restera, légèrement modifiée ; après l’auteur du Livre blanc viendra le chroniqueur Etterlin, qui, par une confusion très excusable, au lieu de placer la scène dans le domaine du Melchi, la transportera beaucoup plus haut, dans la vallée du Melchthal. Enfin un auteur dramatique (nous le retrouverons plus loin), forcé de baptiser tous ses personnages, assignera au fils du paysan le nom suisse d’Erni, que l’historien Tschudi remplacera plus tard définitivement par le nom allemand d’Arnold, et c’est ainsi qu’Arnold Melchthal vivra éternellement dans toutes les mémoires en dépit de Voltaire, qui a dit que la difficulté de prononcer des noms si respectables devait nuire à leur célébrité. Ce n’est pas tout, les guides montrent maintenant aux touristes, dans la vallée du Melchthal, la place où le bouillant Arnold frappa de son bâton le farouche ravisseur.

Nous revenons au Livre blanc. Le chroniqueur anonyme avait trouvé une anecdote pour l’Obwald ou le Haut-Unterwalden ; il en fallait une autre pour la partie basse de la vallée. Aussi crut-il savoir que dans le Nidwald, à la même époque, un seigneur qu’il ne nomme pas, mais qui était un franc libertin, voulant séduire la femme d’un paysan, se fit préparer un bain chez elle et entra dans la baignoire où elle lui avait promis de le rejoindre ; mais au lieu de la Lucrèce des Alpes, plus sage que celle de Rome, survint le mari, qui tua le seigneur. L’Obwald et le Nidwald étant pourvus, l’auteur du Livre blanc devait penser à Schwyz. « Or dans le même temps, dit-il, il y avait à Schwyz un homme qui s’appelait Stoupacher, et il habitait à Steinen de ce côté-ci du pont. Il avait construit une jolie maison de pierre. Alors un Gessler était bailli pour l’empire. Il vint un jour à passer à cheval et il appela Stoupacher ; il lui demanda à qui appartenait la jolie demeure. » Stoupacher comprit que Gessler avait envie de l’exproprier ; c’est pourquoi, sur l’avis de sa femme, une matrone de bon conseil, il voulut se concerter avec ses amis des pays voisins. Il rencontra juste à point un des Fürsten d’Uri et le fugitif du Melchi dont nous parlions tout à l’heure. D’autres se joignirent à ces derniers, et la troupe grossie forma une ligue ; « afin de se défendre contre les seigneurs, ils se rassemblaient de nuit et en secret près du Mytenstein, dans un endroit qui s’appelle au Rüdli. » Ce fut la première ébauche de la scène des trois Suisses. L’Obwald, le Nidwald et Schwyz eurent donc chacun leur anecdote, et ces anecdotes furent si heureusement conçues que les impies seigneurs autrichiens (la remarque est de M. Rilliet) se trouvèrent avoir violé en trois points le dixième commandement du décalogue : « tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain… ni son bœuf. »

Cependant Uri avait le droit d’être jaloux ; Uri a passé de tout temps et avec raison pour être le berceau de la liberté helvétique. Uri réclamait son anecdote, et l’auteur du Livre blanc ne pouvait la lui refuser. A Uri, Guillaume Tell. Tous ceux qui s’occupent de légendes connaissent depuis plus de cent ans, grâce à Voltaire, la source de celle-ci ; c’est une fable danoise. Il est presque inutile de rappeler quel était Tokko, soldat du roi Harold, qui avait beaucoup de rivaux, comment un jour à table il se vanta de pouvoir toucher d’un premier coup de flèche une pomme placée à grande distance sur un bâton, comment les rivaux du soldat rapportèrent cette parole au roi, qui ordonna méchamment qu’une pomme fût mise non sur un bâton, mais sur la tête du propre fils de Tokko. « Si le père ne la touchait pas du premier coup, il devait perdre la vie. Que fit Tokko, forcé d’obéir à cet ordre inique ? Ayant tiré de son carquois trois flèches, il frappa avec la première la pomme posée sur la tête de l’enfant. Alors le roi lui ayant demandé pourquoi il avait tiré trois flèches, puisqu’il ne devait en décocher qu’une : — C’était, répondit-il, pour te tuer toi-même, toi qui donnes aux autres des ordres odieux, s’il m’était arrivé de manquer mon premier coup. » Cette légende, — et beaucoup de pays en ont de pareilles, les hypercritiques en font même un mythe arien, — avait été consignée dans l’Histoire danoise de Saxo Grammaticus, qui vivait à la fin du XIIe siècle ; un abrégé de cette histoire, écrit vers 1430 par un moine allemand nommé Gheismer, avait pu parvenir à l’auteur du Livre blanc. Quoi qu’il en soit, c’est dans cette chronique que l’on trouve la première mention du chapeau hissé par Gessler au bout d’une perche, à Uri, sous les tilleuls. « Or il y avait un brave homme qui s’appelait le Tall, lequel s’était engagé aussi par serment avec Stoupacher et ses compagnons, et il passait souvent de ci et de là devant la perche, et il ne voulait pas la saluer. » Gessler fit venir cet impertinent qui se souvenait de Brutus et qui jouait l’idiot pour se justifier, « car, si j’avais de l’esprit, dit-il, je m’appellerais autrement et non pas le Tall (le simple, le niais). » Suit l’histoire de la pomme et des deux flèches : il n’y en a plus que deux. Le bailli furieux fait embarquer le Tall sur le lac pour le conduire « dans un endroit où il ne verra plus le soleil ni la lune. » Le vent se lève devant l’Achsen, l’équipage effrayé fait mettre le Tall au gouvernail, et l’archer repousse du pied la barque dans la tempête. Aussitôt après, dans une course effrénée, il franchit les montagnes et descend à Kussnacht, où, embusqué derrière un buisson, dans le chemin creux, son arbalète à la main, il attend Gessler au passage et le tue ; puis, en courant, il retourne à Uri par les montagnes. Pendant ce temps, Stoupacher et ses compagnons, réunis non plus au Rüdli, mais au Trenchi, et croissant en nombre, se mirent à brûler les châteaux. « Ils commencèrent par Uri, où le seigneur faisait construire au-dessous de Steg, sur une colline, une tour qu’il voulait nommer Twing-Uri, après quoi ils prirent Swandow et quelques châteaux à Schwyz et à Stanz, entre autres celui de Rotzberg, qui fut gagné avec l’aide d’une jeune fille ; mais le château de Sarnen était si fort, qu’il était malaisé de s’en emparer. Le seigneur de l’endroit était un homme orgueilleux, arrogant et dur. Il taxait les gens à plaisir, et il avait introduit cet usage qu’aux jours de fêtes on lui apportât des cadeaux, chacun selon ce qu’il possédait, veau, brebis ou galette. Alors les conjurés convinrent entre eux qu’à la Noël, où l’on devait lui porter des cadeaux de nouvelle année, ils iraient deux à deux, munis seulement de bâtons, au château, tandis qu’une bande attendrait, cachée dans les aulnes, au-dessous du moulin, qu’une fois maîtres de la porte, les premiers donneraient le signal en sonnant du cor, et que la troupe d’en bas accourrait en toute hâte. Ainsi fut fait. Le jour de Noël, au moment où l’on apportait les cadeaux, le seigneur était à l’église. Lors donc que ceux qui étaient cachés dans les aulnes entendirent le son du cor, ils franchirent au pas de course le ruisseau, grimpèrent le long du ravin jusqu’au château et s’en rendirent maîtres. Le bruit étant venu à l’église, les seigneurs prirent peur, se sauvèrent par la montagne et vidèrent la place. — Après cela les trois pays, unis par leurs sermens secrets, devinrent si forts qu’ils demeurèrent les maîtres et conclurent un pacte qui, jusqu’à présent, leur a bien profité. »

Telles furent les histoires qui jaillirent tout à coup du Livre blanc [3]. Le Tall n’y occupait encore qu’un rang secondaire à côté des premiers confédérés ; mais pour le peuple c’était l’épisode de l’archer qui devait effacer les autres ; ce coup de flèche frappait l’imagination bien plus que ne pouvait le faire une rébellion de conservateurs tenant à leurs femmes, à leurs maisons et à leurs bœufs. Aussi voyons-nous l’archer prendre bientôt le pas sur les autres confédérés. C’est lui qui est le seul héros du Tellenlied, chanson populaire dont la première version est de 1474. Cette première version, que nous croyons postérieure au Livre blanc, malgré l’opinion que paraît soutenir M. Rilliet, ne donne qu’une partie de la légende ; mais le Tall y est nommé d’un nom qu’on ne lui enlèvera plus, Wilhelm Tell. — « C’est de la confédération que je veux parler, dit le chansonnier anonyme. — Jamais homme n’a encore entendu rien de pareil. — Ils ont singulièrement bien réussi, — ils possèdent une sage et solide alliance. — Je veux vous chanter la véritable origine, comment est née la confédération. — Un noble pays, vrai noyau de la confédération, — est renfermé entre des montagnes, — bien plus sûrement qu’entre des murailles : — c’est là que pour la première fois s’est formée l’alliance ; — ils ont sagement mené l’affaire — en un pays qui s’appelle Uri. — Le bailli dit à Guillaume Tell,… » Et la chanson va son train, racontant en style de complainte l’histoire de la pomme. Le coup fait, Tell dit au bailli : — « Si j’avais tué mon enfant, — je te dis la vérité pure, — j’avais en moi l’intention — de te tuer, toi aussi. » — Là-dessus se fait un grand choc — « d’où sortit le premier confédéré. » Et les autres ? Que deviennent l’homme du Melchi, le paysan de la baignoire, et Stoupacher ? Ils ont disparu ; Guillaume Tell, et avec lui son canton d’Uri, qui tenait à la primauté, règne solitairement dans la ballade alpestre.

Cependant plus tard les autres confédérés reparaissent dans diverses chroniques, notamment dans celle de Petermann Etterlin, 1507, et dans un drame en vers écrit en 1525 et publié sous ce titre : « Une jolie pièce représentée à Uri, dans la confédération, sur Guillaume Tell, leur concitoyen et le premier confédéré. » L’archer reste pourtant ici le personnage principal ; c’est lui qui a tout préparé, tout conduit. Il n’est pas seulement l’homme d’action, il est aussi l’homme de conseil ; enfin, loin de ressembler au Tall du Livre blanc, il a du sens, de la finesse, le verbe haut et fier. L’unité d’action nécessaire au théâtre associe les légendes, la scène s’éclaircit, la date (1296) est précisée ; les personnages, notamment celui du Melchi ou du Melchthal, vaguement désignés jusqu’ici par le lieu de leur naissance, reçoivent un nom qui leur restera. Mais il y a encore dans tout ceci beaucoup d’embarras et de confusion ; il est temps que d’habiles mains y viennent mettre un peu d’ordre. Ce sera l’œuvre du pasteur Jean Stumpff, de Bruchsal (1548), et surtout du Glaronnais Égidius Tschudi, « l’Hérodote et le Plutarque suisse. » Ce fut lui qui eut l’honneur d’achever la légende et de la fixer définitivement. Sa chronique, à laquelle il travailla jusqu’à sa mort (1572), ne devait paraître qu’en 1734 ; mais longtemps avant cette date elle était connue de tous les narrateurs, qui n’eurent qu’à la réduire ou à la copier. Tschudi était un homme studieux et intelligent qui mettait au-dessus de tout l’intérêt de la patrie. Il écrivait à un de ses amis : « Les états forestiers m’ont prié de raconter avant tout l’origine de la confédération telle qu’ils l’ont fondée. Ils ont particulièrement insisté pour que je m’étendisse sur leurs premières luttes avec l’Autriche, ce que je n’ai pu leur refuser. Aussi ai-je dû bien modifier mon précédent travail et y insérer beaucoup de choses que j’ai apprises d’eux (environ deux siècles et demi après les événemens). Si Dieu me le permet, ce que je dirai pourra servir à rehausser l’honneur de la confédération, et de chaque canton en particulier, et ne leur causera aucun dommage. » Avec de pareilles préoccupations, il est difficile de rester dans le vrai ; mais nous ne voulons pas relever les inexactitudes de l’excellent patriote. Nous transcrirons seulement, pour donner une idée de sa manière, l’anecdote de la baignoire telle qu’il l’a racontée ; on verra qu’il s’efforçait d’augmenter la vraisemblance de la tradition par le nombre et la précision des détails. Le Tarquin manqué qui joue ici le vilain rôle est appelé Wolfenschiess ; c’est Tschudi qui le premier lui a donné ce nom pour faire plaisir (il l’avoue dans une lettre) à ses amis d’Unterwalden.

« Cette même année (1307), au commencement de l’automne, Wolfenschiess, le bailli du roi qui résidait au château de Rotzberg, dans le Bas-Unterwalden, s’en fut à cheval au couvent d’Engelberg, et le lendemain, comme il en revenait, il rencontra, dans une prairie [4] où elle travaillait, la femme d’un brave paysan appelé Conrad de Boumgarten, qui demeurait à Altzelen. Altzelen est situé dans le Bas-Unterwald, sur la route qui conduit de Stanz à Engelberg, à peu de distance du village de Wolfenschiess, sur une colline.

« Cette femme était extrêmement belle, et le bailli, à la vue de sa beauté, s’enflamma d’une mauvaise passion. Il lui demanda ou était son mari. La femme répondit qu’il était parti et ne se trouvait pas à la maison. Il lui demanda quand il devait revenir. La femme, ne soupçonnant pas qu’elle eût rien à craindre pour elle-même, mais redoutant que son mari n’eût commis quelque délit pour lequel le bailli voulait le punir, puisqu’il tenait si fort à savoir où il était (car elle connaissait son caractère impitoyable), la femme répliqua qu’elle croyait que son mari resterait quelques jours absent, mais qu’elle ignorait combien de temps. Elle savait pourtant bien qu’il était au bois, et qu’il reviendrait chez lui à midi. Sur sa réponse, le bailli lui dit : « Femme, je veux entrer avec vous dans votre maison, j’ai quelque chose à vous dire. » La femme eut peur, mais elle n’osa cependant le contredire, et elle entra avec lui dans la maison. Alors il lui commanda de lui préparer un bain, parce qu’il était fatigué de son voyage et tout en sueur. La femme commença à comprendre qu’il ne s’agissait de rien de bon, et elle se prit en son cœur à désirer ardemment que son mari revint promptement du bois, et elle se mit à préparer le bain malgré elle… » Quelle vive lumière jetée tout à coup sur les faits deux ou trois siècles en arrière, et comme à cette distance les moindres détails, noyés jusqu’ici dans la brume, éclatent en plein soleil ! Tschudi n’est pas moins bien renseigné sur Melchthal et Stauffacher ; il connaît à fond son Guillaume Tell. Il sait toutes les dates sur le bout du doigt ; le chapeau de Gessler fut hissé sur une perche le jour de la Saint-Jacques, c’est-à-dire le 25 juillet 1307. Tell passa devant cette perche le dimanche après la Saint-Othmar, c’est-à-dire le 18 novembre (mais ici Tschudi a mal regardé ses almanachs ; ce dimanche, en 1307, tombait au 19 du mois). C’est le 1er janvier 1308 que croulent les premières forteresses ; c’est le 7 janvier que les trois cantons concluent une alliance pour dix ans. Tschudi sait tout, il était là ; il a entendu le fameux serment et l’a noté sur place ; il a été le parrain du Fürst d’Uri, qu’il nomme résolument Walther ; il vous dira l’âge exact du fils de Tell ; il a suivi l’archer pas à pas dans son évasion, et se souvient qu’il n’était pas encore tombé de neige sur la montagne ; tout cela est précis, possible, probable, « Plus il invente, mieux on le croit, » dit M. Rilliet. Tschudi eut donc l’honneur de fixer la légende, mais il fallut après lui la vulgariser. Ce fut l’œuvre de son ami, Josias Simler, de Zurich, qui publia en latin dès 1576 sa République des Suisses, abrégé fort bien fait qui, bientôt traduit en français et en allemand, passa le Rhin et les Alpes. Il ne restait plus qu’à mettre ces récits en beau style et à refaire à la moderne la vénérable construction de Tschudi. Jean de Müller fut l’architecte bien inspiré de cette œuvre décorative.

Cet écrivain possédait toutes les qualités oratoires qui peuvent valoir à un patriote habile et studieux le titre d’historien national. Les Tites-Lives, on le sait, réussissent mieux que les Thucydides, et ceux qui regardent l’histoire comme une branche de l’éloquence l’emportent généralement sur ceux qui la regardent comme une branche de la critique. Jean de Müller, adoptant les procédés de Tschudi, précisa davantage encore les détails ; de plus, il soigna la mise en scène. Son Guillaume Tell est décidément né à Burglen, il est devenu le gendre de Walther Fürst et il a deux fils, Guillaume et Walther ; il a même acquis avec le temps une postérité qui s’est perpétuée jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Gessler est baptisé du nom d’Hermann, et la femme de Stauffacher, trop longtemps anonyme, s’appellera désormais Marguerite Herlobig. L’habitation de cette dame, la maison convoitée par le bailli, est décrite avec soin : « bâtie sur des fondemens en pierre, construite en bois bien ouvragé, percée de fenêtres nombreuses, ornée de noms et de sentences, d’ailleurs spacieuse et brillante, » enfin un de ces grands chalets comme on en voit encore aujourd’hui. Pour justifier cette description, qui sera reproduite par Schiller, Jean de Müller, consciencieux à sa manière, affirme dans une note que « l’antiquité de cette façon de bâtir est prouvée par Priscus, Legatio ad Attilam. » Il ajoute que les fenêtres vitrées étaient déjà connues dans le pays. Il se trompe bien çà et là sur les lieux, mais ne manque jamais de couleur. Quand la barque où se trouvait Guillaume Tell « fut parvenue, dit-il, un peu au-delà du Grütli, le föhn s’élança des gorges du Saint-Gothard avec sa violence ordinaire ; le lac étroit soulevait ses ondes furieuses et s’entr’ouvrait, l’abîme grondait, l’écho des montagnes répétait ce grondement effroyable. On rama dans l’angoisse, en longeant les terribles rochers du rivage, jusqu’à l’Axenberg, sur la droite quand on sort d’Uri. » En écrivant ceci, Jean de Müller n’a point fait la réflexion que, si le föhn eût soufflé pendant cette traversée, la barque, qui avait déjà passé le Grütli, n’aurait pu remonter contre le vent jusqu’à la Tellenplatte : elle eût été poussée du côté de Brunnen ; mais qu’importe ? Le lecteur a frémi. C’est Jean de Müller qui le premier s’est inquiété du paysage ; la scène du Grütli, jusqu’ici bien effacée, va rayonner d’un éclat prodigieux, c’est lui qui l’a mise en pleine lumière, et l’on pourrait proclamer qu’il en fut le créateur.

« Dans la nuit du mercredi avant la Saint-Martin, au mois de novembre, Fürst, Melchthal et Stauffacher amenèrent chacun en ce lieu dix hommes d’honneur de son pays qui avaient loyalement ouvert leur cœur. Lorsque ces trente-trois hommes courageux, pleins du sentiment de leur liberté héréditaire et de leur éternelle alliance, unis de l’amitié la plus intime par les périls du temps, se trouvèrent ensemble au Grütli, ils n’eurent peur ni du roi Albert ni de la puissance de l’Autriche. Dans cette nuit, le cœur ému, se donnant tous la main, voici ce qu’ils se promirent. — En cette entreprise, nul d’entre eux n’agira selon ses propres idées ni n’abandonnera les autres ; ils vivront et mourront dans cette amitié ; chacun maintiendra d’après le conseil commun le peuple innocent et opprimé de sa vallée dans les antiques droits de sa liberté, de manière que tous les Suisses jouissent à jamais des fruits de cette union. Ils n’enlèveront aux comtes de Habsbourg quoi que ce soit de leurs biens, de leurs droits ou de leurs serfs : les gouverneurs, leur suite, leurs valets et leurs soldats mercenaires ne perdront pas une goutte de sang ; mais la liberté qu’ils ont reçue de leurs ancêtres, ils veulent la conserver intacte et la transmettre à leurs neveux. — Tous ayant pris cette ferme résolution, et dans la pensée que de leur succès dépendait probablement la destinée de toute leur postérité, chacun d’eux regardait son ami avec un visage confiant et lui serrait cordialement la main. Walther Fürst, Werner Stauffacher et Arnold an der Halden du Melchthal, les mains levées au ciel, jurèrent, au nom du Dieu qui a créé les empereurs et les paysans de la même race et avec tous les droits inaliénables de l’humanité, de défendre ensemble la liberté en hommes. Les trente, entendant cela, levèrent la main et prêtèrent au nom de Dieu et des saints ce même serment. Ils étaient d’accord sur la manière d’exécuter leur projet ; pour le moment, chacun retourna dans sa cabane, se tut et soigna le bétail. »

Tout ici est héroïque, et l’on comprend les applaudissemens que reçut Jean de Müller à la cour de Weimar quand on y donna le Guillaume Tell de Schiller. L’historien en effet était le collaborateur du poète, et ce dernier n’eut qu’à mettre en vers le grand drame national auquel avait travaillé l’imagination de quatre siècles. Il rendit à la poésie ce qui était à la poésie, et son poème l’emporta sur l’histoire en vraisemblance et en précision. Il commença par achever le décor. Le rideau se lève sur un paysage complet ; tout y est, le lac, la prairie, le rocher, la forêt, le glacier ; c’est un panorama des Alpes animé par des ranz et des lieder. Le pêcheur chante le « sourire » de l’eau qui invite au bain, le berger pleure l’été qui s’en va, les pâturages pleins de soleil, mais se console en pensant au printemps qui doit renaître avec le cri des coucous et le clapotement des sources ; le chasseur célèbre les sentiers qui donnent le vertige, les champs de glace où rien ne verdit, la mer de brouillards qui roule à ses pieds, lui cachant les cités des hommes ; il ne voit le monde qu’à travers les fissures des nuages, et les campagnes vertes lui apparaissent comme au fond des eaux. Cependant les brebis broutent l’herbe avidement, les chiens grattent la terre, signe de pluie ; les poissons sautent haut, le canard plonge, signe de tempête. Jean de Müller n’a qu’un orage, Schiller en a deux ; le poète, plus libre que l’historien, peut tout dire. Il n’a jamais vu les Alpes, ou du moins il ne les a vues que par les yeux de sa femme et de Gœthe, son ami ; mais il les a étudiées de loin, ardemment rêvées ; il les dresse dans les nuages, non-seulement comme un décor de théâtre, mais comme un temple et une forteresse, une acropole de la liberté. Là-haut, pas de servitude ; les bœufs même du Melchthal mugissent et donnent des coups de corne quand on veut les ravir. Là-haut, le plein soleil et l’espace ouvert : ni haie, ni mur, « ni poteau menaçant pour indiquer que la place est prise. » Ces derniers mots sont d’un fin montagnard, M. Rambert, qui, dans le drame de Schiller, n’a découvert que deux très petites erreurs topographiques et qui dans le poète ne reconnaît l’étranger qu’à l’abus de la couleur locale, à l’accumulation des détails et à certains étonnemens de nouveau-venu. Trop de remarques sur les vaches et sur les chamois, trop d’escarpemens et de précipices ouverts, trop de chemins en corniche : ces bergers des Alpes ont des impressions de touristes et paraissent frappés de ce qu’ils n’ont pu voir à Weimar. Dans ses descriptions, Schiller est donc moins Suisse que Jean de Müller ; mais peut-être est-il plus historien dans la scène du Grütli. Il n’en a point fait, — à part le décor et l’arc-en-ciel lunaire, — une conspiration d’opéra, un trio composé pour la musique de Rossini ; — il en a fait une assemblée nationale, une Landsgemeinde. Les représentans du peuple délibèrent ; ils nomment un landammann et votent par main levée ; ils discutent posément leurs droits, ceux de l’Autriche et ceux de l’empire, et si quelque interrupteur s’emporte, le président lui impose silence au nom du serment prononcé. A l’exception d’un ou deux frementi, ces hommes sont tranquilles, d’un tempérament républicain, lents, mais fermes, patiens, tenaces ; ils savent attendre, mais ne renonceront jamais à leur idée fixe ; ils ont la rudesse, mais la solidité du roc. La scène de Jean de Mülier est plus vive, celle de Schiller est plus vraie ; en suivant la légende, le poète l’a rapprochée de la réalité ; ce qu’il y ajoute est mieux trouvé que l’incident de la pomme. C’est cet incident qui est la partie la moins heureuse du drame, on dirait que Schiller n’admirait pas beaucoup la prouesse de l’archer. Aussi que de précautions pour la rendre possible et pour justifier la fantaisie cruelle de Gessler ! Quelle indignation chez la femme de Tell, quand elle reverra plus tard son enfant ! « A-t-il pu tirer sur toi ? Comment l’a-t-il pu faire ? Oh ! il n’a pas de cœur ! » Et Schiller pensait peut-être comme Hedwige. Ce n’est pas tout, un autre fait embarrassait le poète, le meurtre de Gessler. On a beau rappeler Hercule, Thésée, Samson, — et, plus près de nous, Charlotte Corday, Agesilao Milano, — le meurtre est toujours le meurtre. Ajoutons que la pièce devait être jouée à la cour ; comment y faire admirer un homicide commis avec préméditation sur la personne d’un fonctionnaire supérieur ? Ici encore le poète a dû redoubler de prévoyance, préparer le coup de longue main, invoquer les précédens de l’homme dans un beau monologue lyrique et ne laisser partir la flèche qu’au moment où Gessler, proférant des menaces contre la Suisse, va pousser son cheval sur le corps d’une femme et de ses enfans. Enfin au cinquième acte, pour couronner ce plaidoyer, Schiller place Guillaume Tell en face d’un vrai parricide, Jean de Habsbourg, et le meurtrier du bailli, pour bien marquer la différence entre les deux crimes, repousse et maudit l’assassin de l’empereur. Voilà bien des efforts pour faire accepter la légende au public ; mais ce n’est pas tout encore. Dans la pièce, comme dans la tradition, l’action est double ; il y a deux épisodes qui s’accordent assez difficilement, celui de l’archer et celui des trois Suisses ; Tell demeure à l’écart, n’en fait qu’à sa tête et ne figure point parmi les conjurés du Grütli. Schiller a tâché d’expliquer cette invraisemblance par le caractère qu’il a donné à son héros ; ici encore il nous paraît plus vrai que Jean de Müller. Le Tell du drame est un rêveur qui n’agit pas comme tout le monde et qui aime l’extraordinaire ; c’est l’homme qui va seul, sachant se suffire à lui-même : il répare sa maison avec sa hache et n’a pas besoin du charpentier. Il veut que son fils apprenne à raccommoder son arc et à se passer des autres ; il prendrait volontiers pour devise : chacun pour soi ! Il refuse d’entrer dans le complot, disant que, dans le naufrage, l’homme seul se tire mieux d’affaire. A ceux qui le veulent enrôler, il répond : « Patience et silence ! mes enfans ont besoin de leur père. Restons tranquille chez nous, on laisse en paix les gens paisibles. » Il n’est point né pour les conseils, ne fait pas de discours et parle bref, par sentences ; on dirait qu’il répète les inscriptions des chalets. Il ne se croit pas habile homme ; il prononcera devant Gessler le fameux mot du Livre blanc :

War’ ich besonnen, hiess’ ich nicht der Tell [5].

C’est l’homme d’action, inutile, aux endroits où l’on délibère, mais, pour un coup de main, il sera le premier au poste, au poste dangereux, car il aime les aventures ; il ne jouit de la vie que lorsqu’il l’expose chaque jour dans un nouveau péril ; il se jette les yeux fermés sur le lac en fureur ou dans un précipice pour sauver un homme ou un agneau. Ce chasseur héroïque a besoin de mouvement et d’émotion, il lui faut son arbalète au poing ; quand il ne l’a pas, il croit que le bras lui manque ; il lui faut le grand air, le plein soleil et quelque opprimé à défendre. Ce caractère, marqué à chaque scène d’un nouveau trait, explique le rôle solitaire de l’homme ; à peine esquissé dans la légende, Guillaume Tell n’est vivant que dans Schiller.

Ce n’est donc pas inutilement que cette longue suite de chroniqueurs et d’historiens, l’auteur du Livre blanc, l’auteur du Tellenlied, Etterlin, Jean Stumpff, Tschudi, Simler, Jean de Müller, ont travaillé à établir sur les bases artificielles de la tradition héroïque le grand édifice fédéral. Ils n’ont point perdu leur temps et leur peine, puisqu’ils ont produit ou inspiré l’œuvre suprême de Schiller ; mais, en admirant les hauts faits de l’imagination, ne méprisons point les services ingrats de la critique, et ne lui refusons pas le droit de nous dire toute la vérité, rien que la vérité. L’imagination avait créé la légende, la critique a reconstruit l’histoire, assez glorieuse par elle-même pour se passer du mensonge. C’est cette histoire qu’il nous reste à parcourir rapidement.
II

« C’est, dit M. Rilliet, dans l’étroit espace dont les hauts glaciers du Titlis, du Tödi et des Clarides, les gigantesques dentelures des rochers du Pilate, les croupes verdoyantes du Righi et les pyramides du Mythen circonscrivent l’enceinte qu’est née la confédération suisse, le plus vieil état libre du monde moderne. » Cet étroit espace « ne comprenait même pas en entier le territoire actuel des trois cantons qui, sous le nom d’Uri, de Schwyz et d’Unterwalden, figurent les premiers dans les annales des ligues helvétiques. » Ces cantons montueux avaient cependant été peuplés après les autres ; on ne retrouve pas dans leurs lacs ces rangées de pieux qui font de l’histoire à leur manière, dénonçant des constructions sur pilotis, habitations primitives de nos premiers aïeux. Les géographes grecs et latins ignoraient la Suisse centrale et le lac des Quatre-Cantons, qu’ils laissaient en blanc sur leurs cartes ; ils ne connaissaient point le passage du Saint-Gothard. Les Romains entraient dans le pays des Helvètes, qui ne s’appelait pas encore Helvétie, par les cols qui débouchent dans les vallées du Léman ou des Grisons ; « le groupe du centre leur avait paru inaccessible. » Cette solitude des pays forestiers dura jusqu’à l’invasion des Suèves ou Allémans. Ces peuplades « avaient des mœurs de rustres, pour villes des villages, un grossier idiome, mais un vif sentiment de bravoure et de fidélité. » Chasseurs, laboureurs ou bergers, les Allémans chantaient à pleine tête, « entonnant leurs airs avec une voix qui ressemblait aux cris stridens des oiseaux. » Ainsi parle un témoin qui les avait entendus. N’est-ce pas le roucoulement aigu des tyroliennes ? Vaincus par Clovis, roi des Francs, soumis plus tard aux souverains d’Austrasie, convertis au christianisme dans la première moitié du VIIe siècle par des missionnaires venus d’Irlande et que conduisait un saint nommé Gall, ils se répandirent au pied des monts en débordant toujours plus loin et plus haut, à mesure que la place manquait sur le terrain plus clément de la plaine ; ils pénétrèrent enfin dans ces régions obstruées de forêts (d’où les noms de Waldstätten, états forestiers, et de Waldlüte, gens des bois), où ils se heurtèrent d’abord contre un rude ennemi, la nature, contre des armées d’arbres énormes serrés les uns sur les autres pour mieux porter le poids du vent ; ils durent se frayer des chemins, ouvrir des clairières, défoncer le sol, extirper des racines enchevêtrées sous terre depuis des siècles (d’où le nom fréquent de Rütli, Grütli, défrichement), guerre incessante, acharnée, mais nécessaire pour assurer aux générations futures le pain quotidien. C’est ainsi que commencent les peuples libres.

Quelques siècles après, les anciens documens nous montrent les états forestiers soumis à l’organisation féodale, les habitans échelonnés à tous les degrés qui montaient du serf au souverain. Englobés dans « ce vaste et incohérent ensemble » qu’on appelait le saint empire romain, ils. dépendaient politiquement de l’empereur, mais juridiquement des Habsbourgs, qui étaient comtes de l’Aargau et du Zurichgau. Or en ce temps-là les hauts seigneurs, grands propriétaires et juges des comtés, présidant les assises des hommes libres, commandant les contingens militaires qu’ils conduisaient à l’empereur, voulaient monter en dignité, perpétuer leurs titres et leurs droits, transformer « leur pouvoir délégué en privilège permanent, » ériger leurs juridictions en souverainetés héréditaires et inamovibles. Ce fut dans les états forestiers la prétention des Habsbourgs, qui, possédant des domaines considérables, les comtés de l’Aar et de Zurich, l’avouerie de la plupart des monastères, étaient, qu’on nous passe l’expression, les marquis de Carabas du pays. Si on les eût laissé faire, ils seraient devenus avec le temps ducs ou grands-ducs de Suisse. Contre de pareils potentats qui avaient tout pour eux, richesse, puissance, la terre et l’épée, le fer et l’or, que pouvaient les paysans des montagnes ? Imiter l’exemple des villes, s’associer pour résister, développer leurs corporations en communes, et s’attacher de plus près à l’empereur pour dépendre de lui seul. C’était l’unique moyen d’arrêter l’envahissement des seigneurs, de rester libres ou de le devenir, — libres comme on pouvait l’être alors, c’est-à-dire sous l’aile de l’empire. Voilà ce que firent lentement, patiemment, avec une habileté, une persévérance étonnantes, ces simples gens des bois qui ont conquis leur indépendance avant tous les autres peuples et qui ont su la garder jusqu’à nos jours. Regrette qui voudra la flèche de Tell et les châteaux brûlés, nous préférons mille fois à ces coups de main l’effort soutenu, l’invincible ténacité de tout un peuple qui veut être libre, disons mieux, de trois peuples, car l’histoire a le droit de chanter comme la légende : « Ils étaient là tous trois ! » Seulement ces trois Suisses, toujours vivans après plus de cinq siècles, ne s’appelaient pas Fürst, Melchthal et Stauffacher ; ils portaient et portent encore des noms qui n’auraient point davantage égayé Voltaire : Uri, Schwyz et Unterwalden.

Uri, appartenant depuis le IXe siècle à un couvent de femmes, fondé par un roi carlovingien, avait droit aux prérogatives, aux immunités des maisons religieuses et des monastères privilégiés. Ses habitans, fiscalins pour la plupart, c’est-à-dire serfs du royaume, étaient gens « placides, » mais tenaces, cramponnés à leurs libertés, qu’ils eurent constamment à défendre contre des ennemis nombreux et divers. Ils furent les rochers sur lesquels devait reposer l’Helvétie future. Schwyz en revanche offrait une population d’hommes libres qui étaient venus s’établir au pied du Mythen, « dans le lieu qui porta primitivement le nom de Suites. » M. Rilliet reconnaît en eux l’esprit d’indépendance des Allémans, « l’impatience de toute usurpation, le goût des coups de main, l’amour de l’égalité, l’esprit d’exclusion porté à ses dernières limites, le sentiment plus vif de son droit que de celui des autres. » Ils comptaient parmi eux peu de serfs appartenant à des couvens ou à des seigneurs, ils avaient l’indépendance civile. Ils détestaient les moines, c’est le trait dominant de leur caractère dès les plus anciens temps. Un monastère de bénédictins se dressait dans leur pays (celui d’Einsiedeln), abrité sous des protections redoutables ; les Schwyzois, dès le XIe siècle, osèrent toutefois s’attaquer à cette puissance et disputer violemment les Alpes à ses troupeaux. Schwyz est le plus fougueux, le plus emporté des trois Suisses ; c’est lui qui doit se jeter le premier dans la mêlée, vaincre au Morgarten, et mériter de donner son nom à la patrie commune. Unterwalden au contraire demeura dans l’ombre jusqu’au XIIIe siècle : c’était alors l’état le plus éloigné de cette organisation communale où Schwyz et Uri devaient atteindre si rapidement. Partagé en deux vallées indépendantes l’une de l’autre (l’Obwald et le Nidwald, anciennement Sarnon et Stannes), c’était un territoire morcelé entre une foule de seigneuries et de paroisses, un pays de nobles et de vilains. Quel fut donc le lien entre ce canton futur et les deux autres ? Ce fut l’ennemi commun, le Habsbourg. Les Habsbourgs étaient comtes du Zurichgau et de l’Aargau, Unterwalden dépendait de ces deux juridictions, Schwyz de la première ; en outre ces puissants seigneurs possédaient quantité de titres et de biens dans ces deux cantons et ailleurs, en Alsace, à Lucerne, à Zurich ; leur maison grandissait, constamment enrichie par des héritages ou des concessions impériales. Enfin un beau jour ils avaient mis le pied même à Uri, qui ne dépendait que de l’empereur et du couvent de Zurich. De là au pouvoir souverain, il n’y avait qu’un pas facile à franchir ; la Suisse fut sur le point d’avoir un maître.

Il n’en fut rien cependant. Le fils rebelle de l’empereur Frédéric II, Henri, roi des Romains, voulait s’assurer le passage du Saint-Gothard, que l’on commençait d’escalader par la vallée de la Reuss : c’était le chemin de l’Italie. A cet effet, en 1231, il racheta du comte Rodolphe tous les hommes établis dans la vallée d’Uri, et il s’engagea dès lors, sous un diplôme d’affranchissement ou d’exemption adressé à leur communauté (universitas vestra), à les maintenir perpétuellement dans la domination immédiate de l’empire. Ce fut un acte important d’où, sortit la liberté d’Uri et par suite la liberté de la Suisse, car à cette époque il ne s’agissait pas d’émancipation absolue : tous ceux quittaient compris dans l’empire devaient relever de l’empereur : l’indépendance consistait donc à dépendre de l’empereur seul. Il s’agissait uniquement d’échapper à l’ambition envahissante des grands seigneurs ou des hauts fonctionnaires qui peu à peu, par toute sorte d’empiétemens et de concessions achetées, tendaient à se perpétuer au pouvoir et à fonder des dynasties. Ce fut contre cette effrayante éclosion de souverainetés princières que s’organisa dès lors un peu partout la résistance des communes ; mais en Suisse le cri d’alarme ne partit pas des centres, il gronda longuement sur les montagnes, où se formèrent toutes seules des communes rurales, les seules de ce temps-là qui aient pu subsister et qui vivent encore de nos jours. Enfermés dans leurs rochers comme dans des murailles, les simples gens des bois ont su dès le premier moment, par un admirable instinct du droit, se rapprocher, se grouper, se serrer fortement comme les sapins dont ils avaient pris la place, et cette vie publique, encore inconnue presque partout dans notre siècle, ces montagnards illettrés l’ont eue sans interruption depuis six cents ans.

Uri fut donc en Suisse, dès 1231, le premier peuple libre ; cependant Schwyz, encore en tutelle, tenait à conquérir le même privilège, et les gens de cette vallée, plus remuans que ceux d’Uri, suivaient d’un œil attentif, pour en tirer profit, les événemens qui se passaient en Europe. Ils s’intéressaient aux luttes entre le sacerdoce et l’empire, entre l’empire et la maison de Habsbourg, ils prenaient parti pour l’empereur, afin d’obtenir de lui qu’il les rendît libres, c’est-à-dire qu’il les fit dépendre de lui seul. L’empereur accordait le diplôme d’affranchissement, quitte à le reprendre ensuite et à replacer les Schwyzois sous les Habsbourgs, quand il se réconciliait avec ceux-ci. Les Schwyzois alors s’insurgeaient, et si bravement, qu’un Habsbourg (Rodolphe le Taciturne), ne se sentant pas assez fort contre ces paysans résolus, appela un jour à son secours les foudres de Rome. Les foudres ne se firent pas attendre ; elles tombèrent, le 28 août 1247, sur les Schwyzois et leurs confédérés, ou plutôt à côté d’eux, car ils n’en tinrent aucun compte. Leur pays fut mis en interdit « dans le cas où ils persisteraient à se déclarer pour l’empire et où ils refuseraient de rentrer sous la loi de leur légitime souverain. » Le légitime souverain pour Rome, qui a toujours simplifié dans son intérêt les questions de droit, ce n’était donc pas l’empereur.

Cependant les Hohenstauffen tombèrent, et un Habsbourg, Rodolphe, devint empereur (1273). Ce fut un grand malheur ou du moins un grand danger pour les vallées suisses. Rodolphe pouvait, comme chef de l’empire, disposer de ces vallées en faveur de sa maison. Tout lui appartenait à double titre : ce qui échappait à sa juridiction de comte retombait sous son pouvoir de souverain ; il avait réglé l’ancien débat entre sa famille et l’empire en cumulant les droits de l’une et les droits de l’autre ; il avait nom lion. Les petits étaient ses serfs, les grands ses vassaux ; il les tenait de plus par les armes. Les premiers Suisses, hardis bergère et adroits chasseurs, faisaient déjà de bons soldats ; on en put voir dès 1253 à la solde d’un abbé de Saint-Gall qui guerroyait contre l’évêque de Constance ; plus tard, en 1289, au siège de Besançon, dans l’armée du roi Rodolphe, figurèrent 1,500 hommes de Schwyz (parmi lesquels probablement beaucoup de gens des autres vallées) qui firent parler d’eux. Un chroniqueur raconte qu’une partie de ces Schwyzois, « après s’être dévalés dans le camp ennemi, le long de précipices escarpés, comme gens habitués à courir les montagnes, regagnèrent leurs quartiers, chargés de butin. » Grâce à ces services militaires, les Schwyzois obtinrent de Rodolphe plusieurs concessions ; ils auraient pu être heureux, n’était l’ambition dynastique de ce prince et surtout son ambition domestique. Possesseur d’un chétif patrimoine, il s’efforçait de l’agrandir au profit de sa famille et au détriment des libres communautés. Ce fut lui qui s’appropria le duché d’Autriche et qui en dota ses enfans ; dès lors l’Autriche devint l’ennemi juré des vallées libres. C’est cette puissance nouvelle que les Schwyzois redoutaient dans l’avenir. Sous Rodolphe, qui régna dix-huit ans, ils avaient été protégés ou ménagés ; mais l’empereur mort, que ferait son fils, le duc d’Autriche et à quels empiétemens ne pouvait-on pas s’attendre, si la toute-puissance impériale se perpétuait dans la dynastie des Habsbourgs ? Là était le danger imminent, non-seulement pour Schwyz, mais aussi pour Unterwalden et même pour Uri malgré les droits trois fois reconnus et consacrés des Uraniens, car en ce temps de déchiremens et d’usurpations la raison du plus fort était la meilleure. C’est pourquoi, dès le 1er août 1291, quinze jours seulement après la mort de Rodolphe, les hommes des vallées de Schwyz, d’Uri et de Stanz (ceux de Sarnen ne devaient s’associer aux autres que plus tard) scellèrent une alliance qui dure encore aujourd’hui.

C’est le premier pacte fédéral. Il débute sans phrases, sans déclaration des droits de l’homme. « Au nom de Dieu, amen. C’est veiller à ce qui est honnête et pourvoir à l’utilité de tous que de fonder notre alliance sur des bases de paix et de tranquillité, » voilà tout le préambule, sur quoi les confédérés font savoir à tous que, « considérant la malice des temps, pour mieux se défendre, eux et leur avoir, et pour mieux conserver leurs droits, ils ont promis de s’assister mutuellement, corps et biens, par toute espèce de secours, de conseils et de bons offices, au dedans et au dehors des vallées, de tout leur pouvoir, de tous leurs efforts, contre tous ceux ou chacun de ceux qui feraient peine, injure ou violence à eux tous ou à l’un d’eux. » En tout péril, chaque vallée aidera l’autre à ses frais jusqu’au bout pour repousser les méchans et venger les outrages. Cette alliance est consacrée par le serment. Voici donc l’ennemi commun (l’Autriche) averti ; mais d’autre part nul n’est affranchi de la subordination et des services qu’il doit à son seigneur. Reconnaître le droit de tous, celui des grands comme celui des petits, c’est la condition essentielle de la liberté. Cependant les premiers confédérés s’émancipent ; ils déclarent dans leur pacte qu’ils n’accepteront plus de juge qui ait acheté sa charge ou qui ne soit pas du pays. Si quelque dissension naît dans leurs vallées, ils prendront des arbitres chez eux, parmi les plus sages ; si l’une des parties repousse le jugement des arbitres, les autres confédérés feront respecter ce jugement. Au meurtrier la mort, à ceux qui lui prêtent secours le bannissement, l’incendiaire sera rayé du nombre des confédérés, ceux qui l’auront accueilli paieront le dommage. Les biens du spoliateur indemniseront la victime ; défense de se faire justice en s’emparant des biens d’un débiteur. Chacun doit obéir à son juge ; ce juge prononcera des sentences auxquelles les confédérés donneront force de loi.

On le voit, ce pacte n’est pas seulement un traité, c’est un code ; les vallées s’affranchissent, même pour les affaires criminelles, de la juridiction des Habsbourgs. Là est la révolte, mais sans violence et sans coups de main. Les premiers confédérés disent tranquillement, après délibération et d’un commun accord : « Ceux-là veulent être nos maîtres parce qu’ils rendent chez nous la justice. Eh bien !

c’est nous qui la rendrons désormais. Nous sommes en âge de liberté, nous voulons sortir de tutelle. Nous nous sommes associés pour affirmer nos droits, et nous avons juré que nous les maintiendrons. » Voilà le véritable serment des trois Suisses. Cela s’est fait sans pompe ; les clairs de lune, les levers de soleil, les regards attendris, les mains levées au ciel, tout ce qu’on a cru devoir ajouter à la scène en gâte la gravité simple et austère. Il n’y a pas de signatures au bas de cet acte vénérable ; qu’importent les hommes et leurs noms ? C’est une grande œuvre collective. Ceux qui ont scellé l’alliance s’appelaient Uri, Schwyz et Unterwalden. Voici leur dernier mot : « tous les engagemens ci-dessus stipulés ont été pris dans l’intérêt commun pour durer, si Dieu le veut, à perpétuité. » Et ils ont tenu parole. Six siècles ont passé sur ce pacte sans rompre l’alliance qu’il a consacrée et sans détruire le parchemin où il fut écrit. Voilà l’exacte vérité ; elle n’a pas besoin d’ornemens pour être belle.

A la mort de l’empereur Rodolphe, il y eut encore des soulèvemens, des brouilles entre l’empire et les Habsbourgs. Les confédérés en pâtirent. Les Schwyzois, gens avisés, bien que hardis, reprirent leur politique, se déclarèrent pour le nouveau souverain, qui leur rendit la liberté (la mouvance directe de l’empire) ; mais le terrain regagné fut reperdu comme la première fois et pour la même cause, l’avènement d’un Habsbourg au trône d’Allemagne. Albert d’Autriche devint empereur [6] et le fut dix ans. Les trois cantons retombèrent alors dans l’état où ils étaient sous Rodolphe. Eurent-ils beaucoup à en souffrir ? — Oui, dit la tradition, qui place ici, depuis. Tschudi, les histoires des Gessler et des Guillaume Tell. — Non, répond la critique, qui dans tous les papiers et les nombreux récits du temps ne trouve aucune trace ni des méfaits des Habsbourgs ni des prouesses attribuées aux Suisses. Albert était un peu usurier, mais bon prince au fond, chaste, prudent, pacifique, assez clément pour les petits, défenseur des Juifs opprimés, protecteur des villes et de leurs franchises, aliénant ses propres droits pour développer le libre exercice de la justice pénale ; nous savons que le souci du bien public lui faisait passer des nuits sans sommeil, qu’il résistait à l’église et craignait Dieu. Qu’y a-t-il de commun entre ce souverain et les Gessler, entre ce règne et l’histoire de la pomme ? D’où viennent ces accusations qui n’ont pris naissance que deux siècles après la mort d’Albert ? Pourquoi faire tramer aux trois vallées, dans des conciliabules secrets, une alliance déjà scellée ouvertement depuis bien des années ? Tout prouve que sous Albert les premiers confédérés se tinrent tranquilles ; ce qui occupe les chartes du temps, ce ne sont pas les insurrections d’hommes, ce sont les écroulemens de neiges.

« Qui pourrait dépeindre, s’écrie l’évêque de Constance, les épouvantables ravages causés par les avalanches, qui font trembler la crête des montagnes et le fond des vallées ? Descendant avec le fracas du tonnerre du haut des monts, elles bouleversent de fond en comble ce qui leur fait obstacle, ébranlent même la base des montagnes, détruisent tous les êtres vivans placés sur leur passage, et, creusant dans le sol de profonds ravins, rendent où elles sont précipitées tout chemin impossible. » A cela l’empereur répond : « On ne peut méconnaître les dangers que font courir aux habitans de Morschach, quand ils veulent gagner Schwyz, ces avalanches furieuses qu’un orage ou le poids des neiges précipite à l’improviste du haut des monts, et qui, roulant le long de pentes abruptes ou de rochers à pic jusqu’au fond des vallées, écrasent de leur masse tout ce qu’elles rencontrent, font disparaître la trace des chemins, et sont devenues la déplorable cause de la mort inévitable et subite de ceux qui se sont trouvés sur leur passage. » Telles étaient les préoccupations de l’évêque et du roi ; quant aux vallées, paix complète ; leur sujétion ne paraît point aggravée, les communautés s’affirment, et leur alliance se fortifie. On trouve toujours à leur tête les hommes qui ont contracté le pacte de 1291. Cependant Albert est assassiné en 1308, et le trône d’Allemagne échappe encore à la maison de Habsbourgs ; Henri de Luxembourg est nommé roi des Romains. Que deviendront les états forestiers ? Henri VII s’engage d’abord à maintenir et à soutenir les Habsbourgs dans tous leurs droits, mais se refroidit bientôt à l’égard de cette famille trop puissante ; les trois vallées, sans perdre de temps, exploitent ces dispositions du souverain. Elles veulent être désormais non-seulement replacées directement sous l’aile de l’empire, mais encore soustraites à tout tribunal séculier siégeant hors de leurs vallées, c’est-à-dire dans les comtés de Zurich et de l’Aar. En d’autres termes, elles demandent non-seulement la sanction de leurs libertés, mais encore leur complet affranchissement de l’Autriche. Henri VII fait droit à la requête, et cette fois les franchises de Schwyz et d’Uri sont étendues aux deux vallées d’Unterwalden. Les Habsbourgs protestent d’abord et se préparent à la lutte, puis bientôt, mieux avisés, se réconcilient avec l’empereur, qui s’engage derechef à les maintenir et à les soutenir dans tous leurs droits. Voici donc en présence deux engagemens, deux diplômes de l’empereur, celui de Constance, qui favorise les états forestiers, et celui de Spire, qui protège les Habsbourgs. Lequel des deux est le bon ? Le premier sera-t-il anéanti par l’autre ? — Non, cent fois non, répondent les états forestiers (déjà réunis dans les chartes sous le nom commun de Waldstätten et gouvernés tous trois par un seul bailli impérial). A ce moment, leur situation est excellente : ils protègent la navigation du lac, ils commandent la route du Saint-Gothard, entretiennent des rapports amicaux avec Lucerne et Zurich ; Uri, le canton placide, ménage encore « ses bons amis » les ducs d’Autriche ; mais Schwyz, plus fougueux, marche devant, aime les bagarres, maltraite les moines, se fait excommunier par son évêque et en appelle au saint-père, entrant ainsi en rapports directs avec « ces deux moitiés de Dieu, » le pape et l’empereur. Unterwalden suit les autres.

En face de ces peuples unis, serrés, habiles, opiniâtres, qui tiraient parti de tout, que pouvait l’Autriche ? Ils ne lui permettaient pas même de dresser chez eux un terrier, c’est-à-dire un inventaire de ses biens. Les Habsbourgs se plaignirent à l’empereur ; puis, les plaintes ne servant de rien, ils firent mieux, ils tâchèrent de gagner le souverain par des services. Un des leurs, le duc Léopold, suivit Henri VII à la guerre et s’y comporta si bien qu’au printemps de 1311, pendant le siège de Brescia, il crut pouvoir revendiquer dans une requête formelle les droits et les biens de sa famille, « soit en Alsace, soit à Schwyz, soit à Uri, y compris les hommes libres habitant ces vallées, soit dans les domaines et les bourgs vulgairement appelés Waldstet. » Henri VII ne repoussa pas cette réclamation, mais provoqua une enquête pour savoir au juste quels étaient dans les petits cantons les droits de l’empire et ceux de la maison d’Autriche, car en réalité c’était une affaire entre la couronne et les Habsbourgs. Henri VII, qui promettait volontiers, s’engagea par écrit à respecter les conclusions de ce rapport ; mais il n’eut pas le temps de manquer de parole ; il mourut en 1313, et l’enquête ne put avoir lieu. Cependant sa mort dut inquiéter les Suisses. Qui serait empereur à sa place ? Peut-être un ami des Habsbourgs, peut-être même un Habsbourg ! On sait comment les électeurs tranchèrent la question : au lieu d’un empereur, il y en eut deux, Louis de Bavière et Frédéric d’Autriche. Les Suisses devaient naturellement s’attacher à Louis de Bavière, mais ils savaient attendre, et ne firent point les premiers pas. Ce fut l’empereur qui vint à eux, leur annonçant « qu’il était prêt à réprimer l’audacieuse arrogance des ducs d’Autriche, qui mettaient en péril le bien public et menaçaient de tout bouleverser. » Les Suisses répondirent en sollicitant l’intervention du souverain, « afin d’être relevés des effets de l’excommunication religieuse et de l’interdit politique que l’abbé d’Einsiedeln, pour se venger de leurs hostilités, avait fait prononcer contre eux, » On le voit, les montagnards ne se donnaient pas sans condition et commençaient par demander ; ils réussirent. L’excommunication sera levée par l’évêque de Mayence, l’interdit par l’empereur, qui dans son arrêt consacrera la communauté des trois vallées. Par malheur, il y avait un autre empereur, Frédéric d’Autriche, qui, rendant œil pour œil et arrêt pour arrêt, déclara que les trois vallées appartenaient à sa famille. Ainsi posée, la question ne pouvait être résolue que par les armes. De là cette campagne étonnante, à la fois dramatique et vraie, qui se termina par le combat du Morgarten, ces Thermopyles de la Suisse, mais des Thermopyles où les Schwyzois, ces Spartiates modernes, furent vainqueurs.

On peut lire dans le livre de M. Rilliet l’histoire détaillée et savamment étudiée de cette bataille, ou dans la brochure de M. Bordier le récit naïf d’un contemporain, le moine de Winterthur. On y verra comment le duc Léopold d’Autriche, se chargeant d’exécuter l’arrêt de l’empereur Frédéric, son frère, rassembla une puissante armée, la chevalerie la plus vaillante et la mieux aguerrie, prête à châtier rudement l’insolence des montagnards. Les gentilshommes s’étaient mis en guerre ou plutôt en chasse, emportant avec eux de grosses cordes pour ramener les troupeaux enlevés. Les Schwyzois, abandonnés par leur empereur, qui ne leur envoya pas de secours, n’avaient pour eux qu’une poignée de confédérés et leurs montagnes. Cependant l’armée du duc — 40,000 hommes, prétend l’exagération des chroniques, — caracolait gaîment, étourdiment le long du lac d’Égeri, quand tout à coup à l’extrémité du lac, au pied du Morgarten, ils s’abattirent éperdus sous une avalanche de troncs d’arbres et de blocs de pierre lancés par des mains invisibles ; ils purent croire que la montagne, se défendant toute seule, s’effondrait sur eux. Et après les blocs de pierre et les troncs d’arbres croula subitement une avalanche d’hommes « qui faisaient peur et plaisir à voir, » chaussés de crampons qui les retenaient aux roches, armés de grandes épées qui tranchaient les armures ; « ce ne fut pas un combat, ce fut l’égorgement d’un troupeau qu’on mène à l’autel. » Ceux qui ne périrent pas écrasés par les pierres ou massacrés par les hommes furent jetés et engloutis dans le lac. « J’ai vu le duc Léopold, disait un témoin oculaire, revenir sain et sauf de sa personne, mais comme à demi mort de tristesse ; on lisait sur ses traits assombris toute l’étendue de ses pertes. » Défaite irréparable en effet : il ne songea même pas à la venger. Les trois cantons renouvelèrent à Brunnen, en l’amplifiant, le pacte de 1291, et reçurent bientôt après dans leur alliance de nouveaux confédérés. La Suisse était faite.

Voilà l’histoire telle que la science l’a reconstruite. N’avions-nous pas le droit de la dire plus belle que la tradition ? Ce qui nous frappe dans ce grave récit, ce ne sont plus les oppressions ni les vengeances banales qu’on trouve dans tous les soulèvemens ; c’est le pas régulier d’un peuple en marche qui avance lentement, mais toujours, qui sait vouloir, attendre, espérer, persévérer, sans impatience, mais sans défaillance, en dépit des obstacles et des revers ; c’est l’irrésistible effort d’une ténacité et d’une résolution qui se changeront aisément, en vaillance le jour où ces montagnards, attaqués dans leurs Alpes et se défendant avec elles, s’engageront dans une de ces guerres d’indépendance, les seules qui doivent paraître glorieuses à nos fils. Petits faits, si l’on veut, scène étroite et maigres chicanes quelquefois, « mais tout se relève et s’ennoblit par le sentiment énergique, intelligent et vivace de la liberté. » Il y a donc en cette histoire un enseignement pour les nations qui ont encore besoin de s’affranchir. Elles verront, par l’exemple de ces marcheurs obstinés, qu’on n’atteint point au sommet par des accès de fougue et d’enthousiasme, aussitôt suivis de longs abattemens, et que la durée des succès répond à la durée des efforts. Elles apprendront enfin de ces vieux et simples républicains comment les peuples deviennent et restent libres.


MARC-MONNIER.


  1. Voyez la Revue du 15 mai 1844.
  2. Voyez la Revue du 15 août 1868.
  3. À quelle occasion, dans quel intérêt, ces légendes furent-elles inventées ? M. Hungerbühler, fortement appuyé par le professeur P. Vaucher, vient de donner une nouvelle réponse à cette question. Vers le milieu du XVe siècle, les bourgeois de Zurich, alors alliés de l’Autriche, méprisaient les gens de Schwyz, avec lesquels ils étaient et guerre. Dans leurs chansons diffamatoires, ils les traitaient de misérables « nés pour traire les vaches » et souillés des vices les plus honteux. Le chanoine Hemmerlin, dans un volumineux traité sur la noblesse, inventa contre eux une ethnographie fantastique et les représenta comme de grossiers paysans révoltés contre leurs légitimes seigneurs, les princes de la maison de Habsbourg. Ce serait pour répondre à l’écrit de Hemmerlin, en opposant anecdote à anecdote et fiction à fiction, qu’un érudit anonyme des Waldstätten aurait forgé de toutes pièces le récit inséré quelques années après dans la chronique officielle du Livre blanc.
  4. Dans l’histoire postérieure de Jean de Müller, cette prairie sera « émaillée de fleurs. »
  5. Si j’étais avisé, je ne m’appellerais pas Brute.
  6. Nous adoptons cette désignation d’empereur pour rester clair en nous conformant à l’usage ; mais on sait que la plupart des chefs de l’empire, ici nommés n’étaient en titre que « rois des Romains. »