Hernani

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Hernani
ou l’Honneur castillan
1830


Sommaire

[modifier] Préface

L'auteur de ce drame écrivait il y a peu de semaines à propos d'un poète mort avant l'âge.

« ... dans ce moment de mêlée et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est pitié de voir un poète de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s'évanouit ; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos? N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses trahisons ; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale ; hommes dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'intelligence ; hommes laborieux qui poursuivent paisiblement leur œuvre de conscience, en proie d'un côté à de viles machinations de censure et de police, en butte de l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels ils travaillent ; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux, et qui dorment dans le tombeau? invideo, disait Luther dans le cimetière de Worms.

Qu'importe toutefois? Jeunes gens, ayons bon courage! Si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques ; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui ; puis, avec la jeunesse et à sa tête, l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle, et prévaudra. Ces ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature ; chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles, et tout ce qu'on fait contre elles, les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites, et que nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique? à peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis Xiv si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre, et personnelle, et nationale, cette France actuelle, cette France du dix-neuvième siècle à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance. »

Qu'on pardonne à l'auteur de ce drame de se citer ici lui-même ; ses paroles ont si peu le don de se graver dans les esprits, qu'il aurait souvent besoin de les rappeler. D'ailleurs, aujourd'hui, il n'est peut-être point hors de propos de remettre sous les yeux des lecteurs les deux pages qu'on vient de transcrire. Ce n'est pas que ce drame puisse en rien mériter le beau nom d'art nouveau, de poésie nouvelle, loin de là, mais c'est que le principe de la liberté, en littérature, vient de faire un pas ; c'est qu'un progrès vient de s'accomplir, non dans l'art, ce drame est trop peu de chose, mais dans le public ; c'est que, sous ce rapport du moins, une partie des pronostics hasardés plus haut viennent de se réaliser.

Il y avait péril, en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire, à risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au papier qui souffre tout ; le public des livres est bien différent du public des spectacles, et l'on pouvait craindre de voir le second repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule, avide des pures émotions de l'art, qui inonde chaque soir les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : tolérance et liberté.

Maintenant, vienne le poète! Il y a un public. Et cette liberté, le public la veut telle qu'elle doit être, se conciliant avec l'ordre, dans l'état, avec l'art, dans la littérature. La liberté a une sagesse qui lui est propre, et sans laquelle elle n'est pas complète. Que les vieilles règles de d'Aubignac meurent avec les vieilles coutumes de Cujas, cela est bien ; qu'à une littérature de cour succède une littérature de peuple, cela est mieux encore ; mais surtout qu'une raison intérieure se rencontre au fond de toutes ces nouveautés. Que le principe de liberté fasse son affaire, mais qu'il la fasse bien. Dans les lettres, comme dans la société, point d'étiquette, point d'anarchie : des lois. Ni talons rouges, ni bonnets rouges. Voilà ce que veut le public, et il veut bien.

Quant à nous, par déférence pour ce public qui a accueilli avec tant d'indulgence un essai qui en méritait si peu, nous lui donnons ce drame aujourd'hui tel qu'il a été représenté. Le jour viendra peut-être de le publier tel qu'il a été conçu par l'auteur, en indiquant et en discutant les modifications que la scène lui a fait subir. Ces détails de critique peuvent ne pas être sans intérêt ni sans enseignements, mais ils sembleraient minutieux aujourd'hui ; la liberté de l'art est admise, la question principale est résolue, à quoi bon s'arrêter aux questions secondaires? Nous y reviendrons du reste quelque jour ; et nous parlerons aussi, bien en détail, en la ruinant par les raisonnements et par les faits, de cette censure dramatique qui est le seul obstacle à la liberté du théâtre, maintenant qu'il n'y en a plus dans le public. Nous essaierons, à nos risques et périls et par dévouement aux choses de l'art, de caractériser les mille abus de cette petite inquisition de l'esprit, qui a, comme l'autre saint- office, ses juges secrets, ses bourreaux masqués, ses tortures, ses mutilations, et sa peine de mort. Nous déchirerons, s'il se peut, ces langes de police dont il est honteux que le théâtre soit encore emmailloté au dix-neuvième siècle.

Aujourd'hui il ne doit y avoir place que pour la reconnaissance et les remerciements. C'est au public que l'auteur de ce drame adresse les siens, et du fond du cœur. Cette œuvre, non de talent, mais de conscience et de liberté, a été généreusement protégée contre bien des inimitiés par le public, parce que le public est toujours, aussi lui, consciencieux et libre. Grâces lui soient donc rendues, ainsi qu'à cette jeunesse puissante qui a porté aide et faveur à l'ouvrage d'un jeune homme sincère et indépendant comme elle! C'est pour elle surtout qu'il travaille, parce que ce serait une gloire bien haute que l'applaudissement de cette élite de jeunes hommes, intelligente, logique, conséquente, vraiment libérale en littérature comme en politique, noble génération qui ne se refuse pas à ouvrir les deux yeux à la vérité et à recevoir la lumière des deux côtés.

Quant à son œuvre en elle-même, il n'en parlera pas. Il accepte les critiques qui en ont été faites, les plus sévères comme les plus bienveillantes, parce qu'on peut profiter à toutes. Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce drame, dont le romancero général est la véritable clef. Il prierait volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer de relire le Cid, Nicomède, ou plutôt tout Corneille, et tout Molière, ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur d'Hernani, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses qui ont pu les blesser dans la forme ou dans le fond de ce drame. En somme, le moment n'est peut-être pas encore venu de le juger. Hernani n'est jusqu'ici que la première pierre d'un édifice qui existe tout construit dans la tête de son auteur, mais dont l'ensemble peut seul donner quelque valeur à ce drame. Peut-être ne trouvera-t-on pas mauvaise un jour la fantaisie qui lui a pris de mettre, comme l'architecte de Bourges, une porte presque moresque à sa cathédrale gothique.

En attendant, ce qu'il a fait est bien peu de chose, il le sait. Puissent le temps et la force ne pas lui manquer pour achever son œuvre. Elle ne vaudra qu'autant qu'elle sera terminée. Il n'est pas de ces poètes privilégiés qui peuvent mourir ou s'interrompre avant d'avoir fini, sans péril pour leur mémoire ; il n'est pas de ceux qui restent grands, même sans avoir complété leur ouvrage, heureux hommes dont on peut dire ce que Virgile disait de Carthage ébauchée.


9 mars 1830.






[modifier] ACTE PREMIER

SCENE PREMIERE



Une chambre à coucher, la nuit. Une lampe sur une table. Doña Josefa Duarte, vieille, en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d'Isabelle-la-catholique, don Carlos.


DOÑA JOSEFA, seule. Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre, et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup.


Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier

Dérobé.


Un quatrième coup.


Vite, ouvrons.


Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le visage et le chapeau sur les yeux.


Bonjour, beau cavalier.


Elle l'introduit. Il écarte son manteau, et laisse voir un riche costume de velours et de soie à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule.


Quoi! Seigneur Hernani, ce n'est pas vous?

— Main-forte!

Au feu!


DON CARLOS, lui saisissant le bras.

Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte!

Il la regarde fixement. Elle se tait effrayée.

Suis-je chez doña Sol, fiancée au vieux duc

De Pastrana, son oncle, un bon seigneur, caduc,

Vénérable et jaloux? Dites. La belle adore

Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,

Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,

Le jeune amant sans barbe, à la barbe du vieux.

Suis-je bien informé?


Elle se tait. Il la secoue par le bras.


Vous répondrez, peut-être.


DOÑA JOSEFA.

Vous m'avez défendu de dire deux mots, maître.


DON CARLOS.

Aussi n'en veux-je qu'un. — oui, non. — ta dame est bien

Doña Sol De Silva? Parle.


DOÑA JOSEFA.

Oui. Pourquoi?


DON CARLOS.

Pour rien.

Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure?


DOÑA JOSEFA.

Oui.


DON CARLOS.

Sans doute elle attend son jeune?


DOÑA JOSEFA.

Oui.


DON CARLOS.

Que je meure!

Doña Josefa.


DON CARLOS.

Duègne, c'est ici qu'aura lieu l'entretien?


DOÑA JOSEFA.

Oui.


DON CARLOS.

Cache-moi céans.


DOÑA JOSEFA.

Vous?


DON CARLOS.

Moi.


DOÑA JOSEFA.

Pourquoi?


DON CARLOS.

Pour rien.


DOÑA JOSEFA.

Moi, vous cacher?


DON CARLOS.

Ici.


DOÑA JOSEFA.

Jamais.


DON CARLOS, tirant de sa ceinture un poignard et une bourse.

Daignez, madame, choisir de cette bourse ou bien de cette lame.


DOÑA JOSEFA, prenant la bourse.

Vous êtes donc le diable?


DON CARLOS.

Oui, duègne.


DOÑA JOSEFA, ouvrant une armoire étroite dans le mur.

Entrez ici.


DON CARLOS, examinant l'armoire.

Cette boîte!


DOÑA JOSEFA, refermant l'armoire.

Va-t'en, si tu n'en veux pas.


DON CARLOS, rouvrant l'armoire.

Si.


L'examinant encore.


Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure

Le manche du balai qui te sert de monture?

Il s'y blottit avec peine.

Ouf!


DOÑA JOSEFA, joignant les mains avec scandale.

Un homme ici!


DON CARLOS, dans l'armoire restée ouverte.

C'est une femme, est-ce pas,

Qu'attendait ta maîtresse?


DOÑA JOSEFA.

Ô ciel! J'entends le pas

De doña Sol. Seigneur, fermez vite la porte.


Elle pousse la porte de l'armoire qui se referme.


DON CARLOS, de l'intérieur de l'armoire.

Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.


DOÑA JOSEFA, seule.

Qu'est cet homme? Jésus mon dieu! Si j'appelais?...

Qui? Hors madame et moi, tout dort dans le palais.

Bah! L'autre va venir. La chose le regarde.

Il a sa bonne épée, et que le ciel nous garde

De l'enfer! pesant la bourse. après tout, ce

N'est pas un voleur.


Entre doña Sol, en blanc. Doña Josefa cache la

Bourse.





SCENE 2



Les mêmes. Doña Sol, puis Hernani.


DOÑA SOL.

Josefa!


DOÑA JOSEFA.

Madame!


DOÑA SOL.

Ah! Je crains quelque malheur.


Bruit de pas à la petite porte.


Hernani devrait être ici. — Voici qu'il monte.

Ouvre avant qu'il ne frappe, et fais vite, et sois

Prompte.


Josefa ouvre la petite porte. Entre Hernani. Grand manteau, grand chapeau. Dessous, un costume de montagnard d'Aragon, gris, avec une cuirasse de cuir, une épée, un poignard, et un cor à sa ceinture.


DOÑA SOL, courant à lui.

Hernani!


HERNANI.

Doña Sol! Ah! C'est vous que je vois

Enfin! Et cette voix qui parle est votre voix?

Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres?

J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres!


DOÑA SOL, touchant ses vêtements.

Jésus! Votre manteau ruisselle. Il pleut donc bien?


HERNANI.

Je ne sais.


DOÑA SOL.

Vous devez avoir froid?


HERNANI.

Ce n'est rien.


DOÑA SOL.

Ôtez donc ce manteau.


HERNANI.

Doña Sol, mon amie,

Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie,

Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux

Entr'ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux,

Un ange vous dit-il combien vous êtes douce

Au malheureux que tout abandonne et repousse?


DOÑA SOL.

Ami, vous avez bien tardé! Mais dites-moi

Si vous avez froid.


HERNANI.

Moi? Je brûle près de toi.

Ah! Quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes,

Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes,

Qu'importe ce que peut un nuage des airs

Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs?


DOÑA SOL, lui défaisant son manteau.

Allons! Donnez la cape et l'épée avec elle!


HERNANI, la main sur son épée.

Non. C'est mon autre amie, innocente et fidèle!

Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux,

Votre oncle est donc absent?


DOÑA SOL.

Oui, cette heure est à nous.


HERNANI.

Cette heure! Et voilà tout. Pour nous, plus rien qu'une heure,

Après, qu'importe? Il faut qu'on oublie ou qu'on meure.

Ange! Une heure avec vous! Une heure, en vérité,

þ qui voudrait la vie, et puis l'éternité!


DOÑA SOL.

Hernani.


HERNANI, amèrement.

Que je suis heureux que le duc sorte!

Comme un larron qui tremble et qui force une porte,

Vite, j'entre, et vous vois, et dérobe au vieillard

Une heure de vos chants et de votre regard,

Et je suis bien heureux, et sans doute on m'envie

De lui voler une heure ; et lui me prend ma vie!


DOÑA SOL.

Calmez-vous.


Remettant le manteau à la duègne.


Josefa, fais sécher son manteau.


Josefa sort. Elle s'assied et fait signe à Hernani de venir près d'elle.


Venez là.


HERNANI, sans l'entendre.

Donc le duc est absent du château?


DOÑA SOL, souriant.

Comme vous êtes grand!


HERNANI.

Il est absent.


DOÑA SOL.

Chère âme,

Ne pensons plus au duc.


HERNANI.

Ah! Pensons-y, madame!

Ce vieillard! Il vous aime, il va vous épouser!

Quoi donc! Vous prit-il pas l'autre jour un baiser?

N'y plus penser!


DOÑA SOL, riant.

C'est là ce qui vous désespère!

Un baiser d'oncle! Au front! Presque un baiser de

Père!


HERNANI.

Non ; un baiser d'amant, de mari, de jaloux.

Ah! Vous serez à lui! Madame. Y pensez-vous?

Ô l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée,

Pour achever sa route et finir sa journée,

A besoin d'une femme, et va, spectre glacé,

Prendre une jeune fille! ô vieillard insensé!

Pendant que d'une main il s'attache à la vôtre,

Ne voit-il pas la mort qui l'épouse de l'autre?

Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur!

Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur!

Qui fait ce mariage? On vous force, j'espère!


DOÑA SOL.

Le roi, dit-on, le veut.


HERNANI.

Le roi! Le roi! Mon père

Est mort sur l'échafaud, condamné par le sien.

Or, quoiqu'on ait vieilli depuis ce fait ancien,

Pour l'ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,

Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve!

Lui, mort, ne compte plus. Et tout enfant, je fis

Le serment de venger mon père sur son fils.

Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles!

Car la haine est vivace entre nos deux familles.

Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,

Trente ans! Or c'est en vain que les pères sont morts,

La haine vit. Pour eux la paix n'est point venue,

Car les fils sont debout, et le duel continue.

Ah! C'est donc toi qui veux cet exécrable hymen!

Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin!


DOÑA SOL.

Vous m'effrayez.


HERNANI.

Chargé d'un mandat d'anathème,

Il faut que j'en arrive à m'effrayer moi-même!

écoutez. L'homme auquel, jeune, on vous destina,

Ruy De Silva, votre oncle, est duc de Pastrana,

Riche-homme d'Aragon, comte et grand de Castille.

Ô défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille,

Vous apporter tant d'or, de bijoux, de joyaux,

Que votre front reluise entre des fronts royaux ;

Et pour le rang, l'orgueil, la gloire et la richesse,

Mainte reine peut-être enviera sa duchesse!

Voilà donc ce qu'il est. Moi, je suis pauvre, et n'eus

Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.

Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre

Qu'une rouille de sang à cette heure délustre ;

Peut-être ai-je des droits, dans l'ombre ensevelis,

Qu'un drap d'échafaud noir cache encor sous ses plis,

Et qui, si mon attente un jour n'est pas trompée,

Pourront de ce fourreau sortir avec l'épée.

En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux

Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous.

Or du duc ou de moi souffrez qu'on vous délivre,

Il faut choisir des deux, l'épouser, ou me suivre.


DOÑA SOL.

Je vous suivrai.


HERNANI.

Parmi mes rudes compagnons?

Proscrits dont le bourreau sait d'avance les noms,

Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s'émousse,

Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse?

Vous viendrez commander ma bande, comme on dit?

Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit!

Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes :

Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,

Dans ses rocs où l'on n'est que de l'aigle aperçu,

La vieille Catalogne en mère m'a reçu.

Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves,

Je grandis, et demain, trois mille de ses braves,

Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor,

Viendront... vous frissonnez, réfléchissez encor.

Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,

Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves ;

Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,

Dormir sur l'herbe, boire au torrent, et la nuit

Entendre, en allaitant quelque enfant qui s'éveille,

Les balles des mousquets siffler à votre oreille.

Etre errante avec moi, proscrite, et, s'il le faut,

Me suivre où je suivrai mon père, — à l'échafaud.


DOÑA SOL.

Je vous suivrai.


HERNANI.

Le duc est riche, grand, prospère.

Le duc n'a pas de tache au vieux nom de son père.

Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa main

Trésors, titres, bonheur...


DOÑA SOL.

Nous partirons demain.

Hernani, n'allez pas sur mon audace étrange

Me blâmer. êtes-vous mon démon ou mon ange?

Je ne sais, mais je suis votre esclave. écoutez,

Allez où vous voudrez, j'irai. Restez, partez,

Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi? Je l'ignore.

J'ai besoin de vous voir, et de vous voir encore,

Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas

S'efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas ;

Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;

Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime

Vient frapper mon oreille, alors il me souvient

Que je vis, et je sens mon âme qui revient!


HERNANI, la serrant dans ses bras.

Ange!


DOÑA SOL.

A minuit. Demain. Amenez votre escorte.

Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.

Vous frapperez trois coups.


HERNANI.

Savez-vous qui je suis, maintenant?


DOÑA SOL.

Monseigneur, qu'importe! Je vous suis.


HERNANI.

Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,

Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme,

Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.

Vous vouliez d'un brigand, voulez-vous d'un banni?


DON CARLOS, ouvrant avec fracas la porte de l'armoire.

Quand aurez-vous fini de conter votre histoire?

Croyez-vous donc qu'on soit si bien dans une armoire?


Hernani recule étonné. Doña Sol pousse un cri et se réfugie dans ses bras, en fixant sur don Carlos des yeux effarés.


HERNANI, la main sur la garde de son épée.

Quel est cet homme?


DOÑA SOL.

Ô ciel! Au secours!


HERNANI.

Taisez-vous, doña Sol! Vous donnez l'éveil aux yeux jaloux.

Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu'il advienne,

Ne réclamer jamais d'autre aide que la mienne.


A don Carlos.


Que faisiez-vous là?


DON CARLOS.

Moi? Mais, à ce qu'il paraît,

Je ne chevauchais pas à travers la forêt.


HERNANI.

Qui raille après l'affront s'expose à faire rire

Aussi son héritier!


DON CARLOS.

Chacun son tour, messire!

Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs,

Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs,

C'est fort bien. J'aime aussi madame, et veux connaître

Qui j'ai vu tant de fois entrer par la fenêtre,

Tandis que je restais à la porte.


HERNANI.

En honneur,

Je vous ferai sortir par où j'entre, seigneur.


DON CARLOS.

Nous verrons. J'offre donc mon amour à madame.

Partageons, voulez-vous? J'ai vu dans sa belle âme

Tant d'amour, de bonté, de tendres sentiments,

Que madame, à coup sûr, en a pour deux amans.

Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise,

Pris, je pense, pour vous, j'entre ici par surprise ;

Je me cache, j'écoute, à ne vous celer rien ;

Mais j'entendais très mal et j'étouffais très bien ;

Et puis je chiffonnais ma veste à la française.

Ma foi, je sors!


HERNANI.

Ma dague aussi n'est pas à l'aise,

Et veut sortir.


DON CARLOS, le saluant.

Monsieur, c'est comme il vous plaira.


HERNANI, tirant son épée.

En garde! don Carlos tire son épée.


DOÑA SOL, se jetant entre eux.

Hernani! Ciel!


DON CARLOS.

Calmez-vous, señora.


HERNANI.

Dites-moi votre nom.


DON CARLOS.

Hé! Dites-moi le vôtre!


HERNANI.

Je le garde, secret et fatal, pour un autre

Qui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,

Mon nom à son oreille, et ma dague à son cœur!


DON CARLOS.

Alors, quel est le nom de l'autre?


HERNANI.

Que t'importe?

En garde! Défends-toi!


Ils croisent leurs épées. Doña Sol tombe tremblante sur un fauteuil. On entend des coups à la porte.


DOÑA SOL, se levant avec effroi.

Ciel! On frappe à la porte!


Les champions s'arrêtent, entre Josefa par la petite porte et tout effarée.


HERNANI, à Josefa.

Qui frappe ainsi?


DOÑA JOSEFA, à doña Sol.

Madame! Un coup inattendu!

C'est le duc qui revient!


DOÑA SOL.

Le duc! Tout est perdu!

Malheureuse!


DOÑA JOSEFA, jetant les yeux autour d'elle.

Mon dieu! L'inconnu! Des épées!

On se battait. Voilà de belles équipées!


Les deux combattants remettent leurs épées dans le fourreau, don Carlos s'enveloppe de son manteau et rabat son chapeau sur ses yeux. On frappe de nouveau.


HERNANI.

Que faire? on frappe.


UNE VOIX, en dehors.

Doña Sol, ouvrez-moi!


Doña Josefa fait un pas vers la porte, Hernani

L'arrête.


HERNANI.

N'ouvrez pas.


DOÑA JOSEFA, tirant son chapelet.

Saint Jacques monseigneur! Tirez-nous de ce pas!


On frappe de nouveau.


HERNANI, montrant l'armoire à don Carlos.

Cachons-nous.


DON CARLOS.

Dans l'armoire?


HERNANI.

Entrez-y, je m'en charge.

Nous y tiendrons tous deux.


DON CARLOS.

Grand merci, c'est trop large.


HERNANI, montrant la petite porte.

Fuyons par là.


DON CARLOS.

Bonsoir. Pour moi, je reste ici.


HERNANI.

Ah! Tête et sang! Monsieur, vous me paierez ceci!


A doña Sol.


Si je barricadais l'entrée?


DON CARLOS, à Josefa.

Ouvrez la porte.


HERNANI.

Que dit-il?


DON CARLOS, à Josefa interdite.

Ouvrez donc, vous dis-je!


On frappe toujours. Doña Josefa va ouvrir en

Tremblant.


DOÑA SOL.

Je suis morte!





SCENE 3



Les mêmes. Don Ruy Gomez De Silva. Valets avec des flambeaux.


DON RUY GOMEZ, barbe et cheveux blancs ; en noir, la toison d'or au cou.

Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit!

Venez tous! Cela vaut la lumière et le bruit.


A doña Sol.


Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme,

Nous sommes trois chez vous! C'est trop de deux, madame.


Aux deux jeunes gens.


Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans?

Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géans

De l'Espagne et du monde allaient par les Castilles

Honorant les vieillards et protégeant les filles.

C'étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds

Leur fer et leur acier, que vous votre velours.

Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises,

Faisaient agenouiller leur amour aux églises

Qu'ils avaient à garder l'honneur de leur maison.

S'ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache,

En plein jour, devant tous, et l'épée, ou la hache,

Ou la lance à la main. — Et quant à ces félons

Qui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons,

Ne fiant qu'à la nuit leurs manœuvres infâmes,

Dérobent aux maris la chasteté des femmes,

J'affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous,

Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux,

Et qu'il eût, dégradant leur noblesse usurpée,

Souffleté leur blason du plat de son épée!...

Voilà ce que feraient, j'y songe avec ennui,

Les hommes d'autrefois aux hommes d'aujourd'hui.

Qu'êtes-vous venus faire ici? C'est donc à dire

Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire!

On va rire de moi, soldat de Zamora?

Et quand je passerai, tête blanche, on rira?

Ce n'est pas vous du moins qui rirez!...


HERNANI.

Duc...


DON RUY GOMEZ.

Silence!

Quoi! Vous avez l'épée, et la bague, et la lance,

La chasse, les festins, les meutes, les faucons,

Les chansons à chanter le soir sous les balcons,

Les plumes au chapeau, les casaques de soie,

Les bals, les carrousels, la jeunesse, la joie,

Enfants, l'ennui vous gagne! à tout prix, au hasard,

Il vous faut un hochet : vous prenez un vieillard!

Ah! Vous l'avez brisé, le hochet!


HERNANI.

Excellence!


DON RUY GOMEZ.

Qui donc ose parler, lorsque j'ai dit : silence!


HERNANI.

Seigneur duc...


DON RUY GOMEZ.

Cavaliers! Suivez-moi! Suivez-moi!

Messieurs, avons-nous fait cela pour rire? Quoi!

Un trésor est chez moi ; c'est l'honneur d'une fille,

D'une femme, l'honneur de toute une famille ;

Cette fille, je l'aime, elle est ma nièce, et doit

Bientôt changer sa bague à l'anneau de mon doigt ;

Je la crois chaste et pure, et sacrée à tout homme,

Or il faut que je sorte une heure, et moi qu'on nomme

Ruy Gomez De Silva, je ne puis l'essayer

Sans qu'un larron d'honneur se glisse à mon foyer!

Arrière, jeunes gens! Ah! Ce sont là vos fêtes!

Des bâtards rougiraient d'agir comme vous faites!

Non. C'est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor?


Il arrache son collier.


Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d'or!


Il jette son chapeau.


Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile!

Et vous pourrez demain vous vanter par la ville

Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents,

N'ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs!


DOÑA SOL.

Monseigneur...


DON RUY GOMEZ, à ses valets.

Écuyers! écuyers! à mon aide!

Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède!


Aux deux jeunes gens.


Et suivez-moi tous deux!


DON CARLOS, faisant un pas.

Duc, ce n'est pas d'abord

De cela qu'il s'agit. Il s'agit de la mort

De Maximilien, empereur d'Allemagne.


Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau.


DON RUY GOMEZ.

Raillez-vous?... dieu! Le roi!


DOÑA SOL.

Le roi!


HERNANI, dont les yeux s'allument.

Le roi d'Espagne!


DON CARLOS, gravement.

Oui, Carlos. Seigneur duc, es-tu donc insensé?

Mon aïeul l'empereur est mort, je ne le sai

Que de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même,

Dire la chose à toi, féal sujet que j'aime,

Te demander conseil, incognito, la nuit,

Et l'affaire est bien simple, et voilà bien du bruit!


Don Ruy Gomez renvoie ses gens d'un signe. Il examine don Carlos, que doña Sol regarde avec crainte et surprise, et sur lequel Hernani, demeuré dans un coin, fixe des yeux étincelants.


DON RUY GOMEZ.

Mais pourquoi tarder tant à m'ouvrir cette porte?


DON CARLOS.

Belle raison! Tu viens avec toute une escorte!

Quand un secret d'état m'amène en ton palais,

Duc, est-ce pour l'aller dire à tous tes valets?


DON RUY GOMEZ.

Altesse, pardonnez, l'apparence...


DON CARLOS.

Bon père,

Je t'ai fait gouverneur du château de Figuère ;

Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur?


DON RUY GOMEZ.

Pardonnez...


DON CARLOS.

Il suffit. N'en parlons plus, seigneur.

Donc l'empereur est mort.


DON RUY GOMEZ.

L'aïeul de votre altesse

Est mort? Duc, tu m'en vois pénétré de tristesse.


DON RUY GOMEZ.

Qui lui succède?


DON CARLOS.

Un duc de Saxe est sur les rangs.

François Premier, de France, est un des concurrents.


DON RUY GOMEZ.

Où vont se rassembler les électeurs d'empire?


DON CARLOS.

Ils ont choisi, je crois, Aix-La-Chapelle, ou Spire,

Ou Francfort.


DON RUY GOMEZ.

Notre roi, dont Dieu garde les jours, n'a-t-il pensé jamais à l'empire?


DON CARLOS.

Toujours.


DON RUY GOMEZ.

C'est à vous qu'il revient.


DON CARLOS.

Je le sais.


DON RUY GOMEZ.

Votre père

Fut archiduc d'Autriche, et l'empire, j'espère,

Aura ceci présent, que c'était votre aïeul,

Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.


DON CARLOS.

Et puis, on est bourgeois de Gand.


DON RUY GOMEZ.

Dans mon jeune âge

Je le vis, votre aïeul. Hélas! Seul je surnage

D'un siècle tout entier. Tout est mort à présent.

C'était un empereur magnifique et puissant!


DON CARLOS.

Rome est pour moi.


DON RUY GOMEZ.

Vaillant, ferme, point tyrannique.

Cette tête allait bien au vieux corps germanique.


DON CARLOS.

Ce roi François Premier, c'est un ambitieux!

Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux

þ l'empire! A-t-il pas sa France très chrétienne?

Ah! La part est pourtant belle, et vaut qu'on s'y tienne!

L'empereur mon aïeul disait au roi Louis :

Si j'étais Dieu le père, et si j'avais deux fils,

Je ferais l'aîné dieu, le second roi de France.


Au duc.


Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance?


DON RUY GOMEZ.

C'est un victorieux.


DON CARLOS.

Il faudrait tout changer.

La bulle d'or défend d'élire un étranger.


DON RUY GOMEZ.

A ce compte, seigneur, vous êtes roi d'Espagne?


DON CARLOS.

Je suis bourgeois de Gand.


DON RUY GOMEZ.

La dernière campagne

A fait monter bien haut le roi François premier.


DON CARLOS.

L'aigle qui va peut-être éclore à mon cimier

Peut aussi déployer ses ailes.


DON RUY GOMEZ.

Votre altesse

Sait-elle le latin?


DON CARLOS.

Mal.


DON RUY GOMEZ.

Tant pis. La noblesse

D'Allemagne aime fort qu'on lui parle latin.


DON CARLOS.

Ils se contenteront d'un espagnol hautain,

Car il importe peu, croyez-en le roi Charle,

Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.

— Je vais en Flandres. Il faut que ton roi, cher Silva,

Te revienne empereur. Le roi de France va

Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse.

Je partirai sous peu.


DON RUY GOMEZ.

Vous nous quittez, altesse,

Sans purger l'Aragon des rebelles maudits

Qui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis.


DON CARLOS.

J'ordonne au duc d'Arcos d'exterminer la bande.


DON RUY GOMEZ.

Donnez-vous aussi l'ordre au chef qui la commande

De se laisser faire?


DON CARLOS.

Hé! Quel est ce chef? Son nom?


DON RUY GOMEZ.

Je l'ignore. On le dit un rude compagnon.


DON CARLOS.

Bah! Je sais que pour l'heure il se cache en Galice,

Et j'en aurai raison avec quelque milice.


DON RUY GOMEZ.

De faux avis alors le disaient près d'ici.


DON CARLOS.

Faux avis! Cette nuit tu me loges.


DON RUY GOMEZ, s'inclinant jusqu'à terre.

Merci,

Altesse!


Il appelle ses valets.


Faites tous honneur au roi mon hôte.


Les valets entrent avec des flambeaux. Le duc les range sur deux haies jusqu'à la porte du fond. Cependant doña Sol s'approche lentement d'Hernani. Le roi les épie tous deux.


DOÑA SOL, bas à Hernani.

Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute.

Vous frapperez des mains trois fois.


HERNANI, bas.

Demain.


DON CARLOS, à part.

Demain!


Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec Galanterie.


Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.


Il lui donne la main et la reconduit à la porte. Elle sort.


HERNANI, la main dans sa poitrine sur la poignée de sa dague.

Mon bon poignard!


DON CARLOS, revenant, à part.

Notre homme a la mine attrapée.


Il prend Hernani à part.


Je vous ai fait l'honneur de toucher votre épée,

Monsieur ; vous me seriez suspect pour cent raisons,

Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons.

Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.


DON RUY GOMEZ, revenant et montrant Hernani.

Qu'est-ce seigneur?


DON CARLOS.

Il part. C'est quelqu'un de ma suite.


Ils sortent avec les valets et les flambeaux. Le duc précédant le roi une cire à la main.





SCENE 4



HERNANI, seul.

Oui, de ta suite, ô roi! De ta suite! — j'en suis.

Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis!

Un poignard à la main, l'oeil fixé sur ta trace,

Je vais! Ma race en moi poursuit en toi ta race!

Et puis, te voilà donc mon rival! Un instant,

Entre aimer et haïr je suis resté flottant,

Mon cœur pour elle et toi n'était point assez large,

J'oubliais en l'aimant ta haine qui me charge ;

Mais puisque tu le veux, puisque c'est toi qui viens

Me faire souvenir, c'est bon, je me souviens!

Mon amour fait pencher la balance incertaine,

Et tombe tout entier du côté de ma haine.

Oui, je suis de ta suite, et c'est toi qui l'as dit!

Va, jamais courtisan de ton lever maudit,

Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome

Ayant à te servir abjuré son cœur d'homme,

Jamais chiens de palais dressés à suivre un roi,

Ne seront sur tes pas plus assidus que moi!

Ce qu'ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,

C'est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,

C'est quelque mouton d'or qu'on se va pendre au cou ;

Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou!

Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines,

C'est l'âme de ton corps, c'est le sang de tes veines,

C'est tout ce qu'un poignard, furieux et vainqueur,

En y fouillant long-temps peut prendre au fond d'un cœur.

Va devant, je te suis. Ma vengeance qui veille

Avec moi, toujours marche et me parle à l'oreille!

Va, marche, je suis là, je te pousse, et sans bruit

Mon pas cherche ton pas, et le presse et le suit!

Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête,

Sans me voir immobile et sombre dans ta fête ;

La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,

Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi!


Il sort par la petite porte.






[modifier] ACTE 2

SCENE 1



Une cour ouverte. A gauche les grands murs de l'hôtel de Silva, avec une fenêtre à balcon ; au-dessous de la fenêtre, une petite porte ; à droite et au fond, des maisons et des rues. Il est nuit. On voit briller çà et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore éclairées.

Don carlos, don Sanchez, don Matias, don Ricardo. Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête. Ils sont enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord inférieur.


DON CARLOS, examinant le balcon.

Voilà bien le balcon, la porte... mon sang bout.


Montrant la fenêtre qui n'est pas éclairée.


Pas de lumière encor... des lumières partout

Où je n'en voudrais pas, hors à cette fenêtre

Où j'en voudrais.


DON SANCHEZ.

Seigneur, reparlons de ce traître.

Et vous l'avez laissé partir!...


DON CARLOS.

Comme tu dis.


DON MATIAS.

Et peut-être c'était le major des bandits!


DON CARLOS.

Qu'il en soit le major ou bien le capitaine,

Jamais roi couronné n'eut mine plus hautaine.


DON SANCHEZ.

Son nom, seigneur?...


DON CARLOS, les yeux sur la fenêtre.

Munoz..., Fernan..., un nom en i.


DON SANCHEZ.

Hernani, peut-être?


DON CARLOS.

Oui.


DON SANCHEZ.

C'est lui.


DON MATIAS.

C'est Hernani?

Le chef!


DON SANCHEZ, au roi.

De ses propos vous reste-t-il mémoire?


DON CARLOS, sans quitter la fenêtre des yeux.

Hé! Je n'entendais rien dans leur maudite armoire!


DON SANCHEZ.

Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez?


Don Carlos se détourne gravement et le regarde en face.


DON CARLOS.

Comte de Monterey, vous me questionnez!


Les seigneurs reculent et se taisent.


Et d'ailleurs ce n'est point le souci qui m'arrête.

J'en veux à sa maîtresse et non point à sa tête.

Rien de plus.


DON RICARDO.

Pourquoi pas à toutes deux, seigneur?


DON CARLOS.

Comte, un digne conseil, et qui vous fait honneur!

Vous allez droit au but! Vous avez la main prompte!


DON RICARDO, s'inclinant.

Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte?


DON SANCHEZ.

C'est méprise.


DON RICARDO, à Sanchez.

Le roi m'a nommé comte.


DON CARLOS.

Assez!

Bien!


A Ricardo.


J'ai laissé tomber ce titre...

Ramassez.


DON RICARDO, s'inclinant.

Merci, seigneur.


DON SANCHEZ, à don Matias.

Beau comte! Un comte de surprise!


Don Carlos se promène au fond du théâtre, examinant avec impatience les fenêtres éclairées.


DON MATIAS, à don Sanchez, sur le devant du théâtre.

Mais que fera le roi, la belle une fois prise?


DON SANCHEZ, regardant Ricardo de travers.

Il la fera comtesse, et puis dame d'honneur ;

Puis, qu'il en ait un fils, il sera roi.


DON MATIAS.

Seigneur,

Allons donc! Un bâtard! Comte, fût-on altesse,

On ne saurait tirer un roi d'une comtesse!


DON SANCHEZ.

Il la fera marquise alors, mon cher marquis.


DON MATIAS.

On garde les bâtards pour les pays conquis,

On les fait vice-rois. C'est à cela qu'ils servent.


Don Carlos revient et regarde avec colère toutes les fenêtres éclairées.


DON CARLOS.

Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent?...


Deux fenêtres s'éteignent.


Enfin, en voilà deux qui s'éteignent!... allons!

Messieurs, que les instants de l'attente sont longs!

Qui fera marcher l'heure avec plus de vitesse?


DON SANCHEZ.

C'est ce que nous disons souvent chez votre altesse.


DON CARLOS.

Cependant que chez vous mon peuple le redit.


La dernière fenêtre éclairée s'éteint.


La dernière est éteinte.


Tourné vers le balcon de doña Sol, toujours noir.


Ô vitrage maudit!

Quand t'allumeras-tu? Cette nuit est bien sombre.

Doña Sol! Viens briller comme un astre dans l'ombre!

Est-il minuit?


DON RICARDO.

Minuit bientôt.


DON CARLOS.

Il faut finir

Pourtant! à tout moment l'autre peut survenir.


La fenêtre de doña Sol s'éclaire, on voit son ombre se dessiner sur les vitraux lumineux.


Mes amis!... un flambeau!... son ombre à la fenêtre!...

Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître.

Hâtons-nous! Faisons-lui le signal qu'elle attend :

Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant,

Mes amis, vous allez la voir! Mais notre nombre

Va l'effrayer peut-être... allez tous trois dans l'ombre

Là-bas, épier l'autre. Amis, partageons-nous

Les deux amans ; tenez, à moi la dame, à vous

Le brigand.


DON RICARDO.

Grand merci.


DON CARLOS.

S'il vient, de l'embuscade

Sortez vite, et poussez au drôle une estocade!

Pendant qu'il reprendra ses esprits sur le grès,

J'emporterai la belle et nous rirons après.

N'allez pas cependant le tuer! C'est un brave

Après tout ; et la mort d'un homme est chose grave!


Les seigneurs s'inclinent et sortent.


DON CARLOS

Les laisse s'éloigner, puis frappe des mains à trois

Reprises ; à la troisième la fenêtre s'ouvre, et

Doña Sol paraît sur le balcon.





SCENE 2



Don Carlos, doña Sol.


DOÑA SOL, au balcon.

Est-ce vous, Hernani?


DON CARLOS, à part.

Diable! Ne parlons pas!

Il frappe de nouveau des mains.


DOÑA SOL.

Je descends.


Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après la petite porte s'ouvre, doña Sol sort une lampe à la main, elle dit :


Hernani!


Entr'ouvrant la porte. Carlos rabat son chapeau et s'avance précipitamment vers elle.


DOÑA SOL laisse tomber sa lampe.

Dieu! Ce n'est point son pas!


Elle veut rentrer.


DON CARLOS, courant à elle et la retenant par le bras.

Doña Sol!


DOÑA SOL.

Ce n'est point sa voix! Ah! Malheureuse!


DON CARLOS.

Eh! Quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse?

C'est toujours un amant, et c'est un amant roi!


DOÑA SOL.

Le roi!


DON CARLOS.

Souhaite, ordonne. Un royaume est à toi!

Car celui dont tu veux briser la douce entrave

C'est le roi ton seigneur! C'est Carlos ton esclave!


DOÑA SOL, cherchant à se dégager de ses bras.

Au secours, Hernani!...


DON CARLOS.

Le juste et digne effroi!

Ce n'est pas ton bandit qui te tient ; c'est le roi!


DOÑA SOL.

Non! Le bandit, c'est vous! N'avez-vous pas de honte!

Ah! Pour vous au visage une rougeur me monte!

Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit?

Venir ravir de force une femme, la nuit!

Ah! Qu'Hernani vaut mieux cent fois! Roi, je proclame

Que si l'homme naissait où le place son âme,

Si le cœur seul faisait le brigand et le roi,

þ lui serait le sceptre et le poignard à toi.


DON CARLOS, essayant de l'attirer.

Madame!...


DOÑA SOL.

Oubliez-vous que mon père était comte?


DON CARLOS.

Je vous ferai duchesse.


DOÑA SOL, le repoussant.

Allez, c'est une honte!


Elle recule de quelques pas.


Il ne peut être rien entre nous, don Carlos.

Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots.

Moi, je suis fille noble, et, de ce sang jalouse.

Trop pour la favorite et trop peu pour l'épouse!


DON CARLOS.

Hé bien!... partagez donc et mon trône et mon nom!

Venez. — Vous serez reine, impératrice...


DOÑA SOL.

Non.

C'est un piège. Et d'ailleurs, altesse, avec franchise,

S'agit-il pas de vous? S'il faut que je le dise,

J'aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,

Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,

Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l'année,

Partageant jour à jour sa pauvre destinée,

Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,

Que d'être impératrice avec un empereur.


DON CARLOS.

Que cet homme est heureux!


DOÑA SOL.

Quoi! Pauvre, proscrit même!


DON CARLOS.

Qu'il fait bien d'être pauvre et proscrit, puisqu'on l'aime!

Moi je suis seul!... un ange accompagne ses pas!

Donc vous me haïssez?


DOÑA SOL.

Je ne vous aime pas.


DON CARLOS, la saisissant avec violence.

Hé bien! Qu'importe?


DOÑA SOL.

Ô ciel! Quoi! Vous êtes altesse,

Vous êtes roi! Duchesse, ou marquise, ou comtesse,

Vous n'avez qu'à choisir. Les femmes de la cour

Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour ;

Mais mon proscrit! Qu'a-t-il reçu du ciel avare?

Ah! Vous avez Castille, Aragon et Navarre,

Et Murcie et Léon, dix royaumes encor,

Et les flamands, et l'Inde avec les mines d'or!

Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,

Si vaste que jamais le soleil ne s'y couche!

Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi,

Me prendre, pauvre fille, à lui qui n'a que moi?...


Elle se jette à ses genoux ; il cherche à l'entraîner.


DON CARLOS.

Viens, je n'écoute rien, viens! Si tu m'accompagnes,

Je te donne..., choisis..., quatre de mes Espagnes!

Dis, lesquelles veux-tu? Choisis!


Elle se débat dans ses bras.


DOÑA SOL.

Pour mon honneur

Je ne veux rien de vous, que ce poignard, seigneur!


Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.


Avancez maintenant, faites un pas.


DON CARLOS.

La belle!

Je ne m'étonne plus si l'on aime un rebelle.


Il veut faire un pas. Doña Sol lève le poignard.


DOÑA SOL.

Pour un pas je vous tue et me tue...


Il recule. Elle se détourne et crie :


Hernani!...

Hernani!...


DON CARLOS.

Taisez-vous.


DOÑA SOL, le poignard levé.

Un pas, tout est fini.


DON CARLOS.

Madame, à cet excès ma douceur est réduite!

J'ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite.





SCENE 3



Don Carlos, doña Sol, Hernani.


HERNANI, surgissant tout-à-coup derrière lui.

Vous en oubliez un.


Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui, dans l'ombre, les bras croisés, sous le long manteau qui l'enveloppe et le large bord de son chapeau relevé.


DOÑA SOL pousse un cri, court à lui et l'entoure de ses bras. Hernani immobile, ses yeux étincelants fixés sur le roi.

Ah! Le ciel m'est témoin

Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin!


DOÑA SOL.

Hernani! Sauvez-moi de lui!


HERNANI.

Soyez tranquille.


DON CARLOS.

Monterey! Que font donc mes amis par la ville?

Avoir laissé passer ce chef de bohémiens!


Appelant.


Monterey!


HERNANI.

Vos amis sont au pouvoir des miens.

Et ne réclamez pas leur épée impuissante :

Pour trois qui vous viendraient, il m'en viendrait soixante.

Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi,

Vidons entre nous deux notre querelle ici.

Quoi! Vous portiez la main sur cette noble fille!

C'était d'un imprudent, seigneur roi de Castille,

Et d'un lâche.


DON CARLOS, souriant avec dédain.

Seigneur bandit, de vous à moi

Pas de reproche!


HERNANI.

Il raille!... oh! Je ne suis pas roi ;

Mais quand un roi m'insulte et pour surcroît me raille,

Ma colère va haut et me monte à sa taille!

Et prenez garde! On craint, lorsqu'on me fait affront,

Plus qu'un cimier de roi la rougeur de mon front!

Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.


Il lui saisit le bras.


Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure?

Ecoutez : votre père a fait mourir le mien,

Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,

Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme,

Je vous hais, je vous hais ; oui, je te hais dans l'âme.


DON CARLOS.

Monsieur!


HERNANI.

Ce soir pourtant, toute haine avait fui!

Tout ce que je cherchais, c'est elle... ah dieu!

C'est lui!


DON CARLOS.

Te voilà pris à ton propre piège,

Ni fuite ni secours : je te tiens et t'assiège!

Seul, entouré partout d'ennemis acharnés,

Que vas-tu faire?


DON CARLOS, fièrement.

Allons! Vous me questionnez!


HERNANI.

Va, va! Je ne veux pas qu'un bras obscur te frappe,

Il ne sied pas qu'ainsi ma vengeance m'échappe.

Tu ne seras touché par un autre que moi.

Défends-toi donc.


Il tire son épée.


DON CARLOS.

Je suis votre seigneur le roi.

Frappez : mais pas de duel.


HERNANI.

Seigneur, qu'il te souvienne

Qu'hier encor ta dague a rencontré la mienne.


DON CARLOS.

Je le pouvais hier. J'ignorais votre nom,

Vous ignoriez mon titre. Aujourd'hui, compagnon,

Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.


HERNANI.

Peut-être.


DON CARLOS.

Pas de duel. Assassinez-moi : faites!


HERNANI.

Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés?

Ah, te défendras-tu?


DON CARLOS.

Vous m'assassinerez.


Hernani recule.


DON CARLOS fixe des yeux d'aigle sur lui.

Ah! Vous croyez, bandits, que vos brigades viles

Pourrons impunément s'épandre dans mes villes?

Que teint de sangs, chargés de meurtres, malheureux!

Vous pourrez, après tout, faire les généreux!

Et que nous daignerons, nous, victimes trompées,

Anoblir vos poignards du choc de nos épées!...

Non! Le crime vous tient! Partout vous le traînez :

Nous, des duels avec vous! Arrière! Assassinez.


Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pavé.


HERNANI.

Va-t'en donc.


Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec dédain.


Nous aurons des rencontres meilleures.

Va-t'en.


DOÑA SOL.

Mon Hernani!


DON CARLOS.

C'est bien : dans quelques heures

Je serai, moi le roi, dans le palais ducal.

Mon premier soin sera de mander le fiscal!

A-t-on fait mettre à prix votre tête?


HERNANI.

Oui.


DON CARLOS.

Maître,

Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître.

Je vous en avertis. Partout je vous poursuis,

Je vous fais mettre au ban du royaume.


HERNANI.

J'y suis

Déjà.


DON CARLOS.

Bien!


HERNANI.

Mais la France est auprès de l'Espagne,

C'est un port.


DON CARLOS.

Je vais être empereur d'Allemagne.

Je vous fais mettre au ban de l'empire.


HERNANI.

A ton gré.

J'ai le reste du monde, où je te braverai.

Il est plus d'un asile où ta puissance tombe.


DON CARLOS.

Et quand j'aurai le monde?


HERNANI.

Alors j'aurai la tombe.


DON CARLOS.

Je saurai déjouer vos complots insolens.


HERNANI.

La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents,

Mais elle vient.


DON CARLOS, riant avec dédain.

Toucher à la dame qu'adore

Ce bandit!


HERNANI, dont les yeux s'allument.

Songes-tu que je te tiens encore?

Ne me rappelle pas, futur César romain,

Que je t'ai là, chétif et petit dans ma main,

Et que si je serrais cette main trop loyale,

J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale!


DON CARLOS.

Faites.


HERNANI.

Va-t'en, va-t'en ;


Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi.


Fuis, et prends ce manteau ;

Car, dans nos rangs, pour toi, je crains quelque couteau.


Le roi s'enveloppe du manteau.


Pars tranquille à présent! Ma vengeance altérée

Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.



DON CARLOS.

Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,

Ne demandez un jour ni grâce, ni merci.


Il sort.





SCENE 4



Hernani, doña Sol.


DOÑA SOL, saisissant la main d'Hernani.

Maintenant, fuyons vite.


HERNANI, la repoussant avec une douceur grave.

Il vous sied, mon amie,

D'être dans mon malheur toujours plus raffermie,

De n'y point renoncer, et de vouloir toujours

Jusqu'au fond, jusqu'au bout, accompagner mes jours.

C'est un noble dessein, digne d'un cœur fidèle!

Mais, tu le vois, mon dieu, pour tant accepter d'elle,

Pour l'entraîner, sans honte encore et sans regrets,

Il n'est plus temps! Je vois l'échafaud de trop près!


DOÑA SOL.

Que dites-vous?


HERNANI.

Ce roi que je bravais en face,

Va me punir d'avoir osé lui faire grâce.

Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais ;

Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,

Ses seigneurs, ses bourreaux...


DOÑA SOL.

Hernani! Dieu! Je tremble!

Eh bien! Hâtons-nous donc alors, fuyons ensemble!


HERNANI.

Ensemble! Non, non ; l'heure en est passée! Hélas!

Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas,

Bonne, et daignant m'aimer d'un amour secourable,

J'ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable,

Ma montagne, mon bois, mon torrent ; -ta pitié

M'enhardissait, -mon pain de proscrit, la moitié

Du lit vert et touffu que la forêt me donne ;

Mais t'offrir la moitié de l'échafaud! Pardonne,

Doña Sol! L'échafaud, -c'est à moi seul!


DOÑA SOL.

Pourtant

Vous me l'aviez promis!



HERNANI, tombant à ses genoux.

Ange! Ah! Dans cet instant

Où la mort vient peut-être, où s'approche dans l'ombre

Un sombre dénouement pour un destin bien sombre,

Je le déclare ici, proscrit, traînant au flanc

Un souci profond, né dans un berceau sanglant,

Si noir que soit le deuil qui s'épand sur ma vie,

Je suis un homme heureux et je veux qu'on m'envie!

Car vous m'avez aimé! Car vous me l'avez dit!

Car vous avez tout bas béni mon front maudit.


DOÑA SOL.

Souffre que je te suive.


HERNANI.

Ah! Ce serait un crime

Que d'arracher la fleur en tombant dans l'abîme!

Va ; j'en ai respiré le parfum! C'est assez!

Renoue à d'autres jours tes jours par moi froissés!

épouse ce vieillard! C'est moi qui te délie ;

Je rentre dans ma nuit. Toi, sois heureuse, oublie!


DOÑA SOL.

Non, je te suis, je veux ma part de ton linceul!

Je m'attache à tes pas.


HERNANI.

Oh! Laisse-moi fuir seul.


DOÑA SOL, au désespoir, Hernani sur le seuil de la porte.

Hernani! Tu me fuis. — Ainsi donc, insensée,

Avoir donné sa vie et se voir repoussée!

Et n'avoir, après tant d'amour et tant d'ennui,

Pas même le bonheur de mourir près de lui! Hernani, hésitant.

Je suis banni, je suis proscrit! Je suis funeste!


DOÑA SOL.

Ah! Vous êtes ingrat!


HERNANI, revenant avec amour.

Eh bien! Non, non, je reste.

Tu le veux ; me voici. Viens! Oh viens dans mes bras!

Je reste et resterai tant que tu le voudras!

Oublions-les : restons. Sieds-toi sur cette pierre.


Il se place à ses pieds.


Des flammes de tes yeux inonde ma paupière :

Parle-moi! Ravis-moi!... n'est-ce pas qu'il est doux

D'aimer et de sentir qu'on vous aime à genoux?

D'être deux? D'être seuls? Et que c'est douce chose

De se parler d'amour, la nuit quand tout repose?

Oh! Laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,

Doña Sol! Mon amour!... ma beauté!...


Bruit de cloches au loin.


DOÑA SOL, se levant.

Le tocsin!

Entends-tu? Le tocsin!


HERNANI, toujours assis à ses genoux.

Eh! Non, c'est notre noce

Qu'on sonne.


Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières aux fenêtres, dans les rues, sur les toits.


DOÑA SOL.

Lève-toi! Fuis! Grand dieu! Saragosse

S'allume!


HERNANI, se soulevant à demi.

Nous aurons une noce aux flambeaux!


DOÑA SOL.

C'est la noce des morts! La noce des tombeaux!


Bruit d'épées, cris.


HERNANI, se recouchant sur le banc de pierre.

Viens dans mes bras.


UN MONTAGNARD, l'épée à la main, accourant.

Seigneur! Les sbires, les alcades

Débouchent dans la place en longues cavalcades!

Alerte, monseigneur!...


Hernani se lève.


DOÑA SOL, pâle.

Ah! Tu l'avais bien dit.


LE MONTAGNARD.

Au secours!...


HERNANI, au montagnard.

Me voici! C'est bien!


Cris confus, au dehors.


Mort au bandit!


HERNANI, au montagnard.

Ton épée...


A doña Sol.


Adieu donc!


DOÑA SOL.

C'est moi qui fais ta perte!

Où vas-tu? lui montrant la petite porte.

Viens, fuyons par cette porte ouverte!


HERNANI.

Dieu! Laisser mes amis! Que dis-tu?

Tumulte et cris.


DOÑA SOL, retenant Hernani.

Ces clameurs

Me brisent. Souviens-toi que si tu meurs, je meurs.


HERNANI, la tenant embrassée.

Un baiser!


DOÑA SOL.

Mon époux! Mon Hernani! Mon maître!...


HERNANI, la baisant sur le front.

Hélas! C'est le premier!


DOÑA SOL.

C'est le dernier peut-être.


Il part ; elle tombe sur le banc.






[modifier] ACTE 3

SCENE 1



D'Aragon. La galerie des portraits de famille de Silva ; grande salle, dont ces portraits entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d'écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète, toutes ces armures de siècles différents. Doña Sol, en blanc et debout devant une table. Don Ruy Gomez de Silva, en habits magnifiques, assis dans un grand fauteuil ducal de bois de chêne.


DON RUY GOMEZ.

Enfin! C'est aujourd'hui! Dans une heure on sera

Ma duchesse! Plus d'oncle!... et l'on m'embrassera!

Mais, m'as-tu pardonné? J'avais tort, je l'avoue.

J'ai fait rougir ton front, j'ai fait pâlir ta joue :

J'ai soupçonné trop vite, et je n'aurais point dû

Te condamner ainsi sans avoir entendu.

Que l'apparence a tort! Injustes que nous sommes!

Certes, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes!

C'est égal. Je devais n'en pas croire mes yeux.

Mais que veux-tu, ma pauvre enfant? Quand on est vieux!


DOÑA SOL, immobile et grave.

Vous reparlez toujours de cela, qui vous blâme?


DON RUY GOMEZ.

Moi! J'eus tort. Je devais savoir qu'avec ton âme

On n'a point de galants, quand on est doña Sol,

Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.


DOÑA SOL.

Certes, il est bon et pur, monseigneur ; et peut-être

On le verra bientôt.


DON RUY GOMEZ, se levant et allant à elle.

Écoute, on n'est pas maître

De soi-même, amoureux comme je suis de toi,

Et vieux. On est jaloux, on est méchant! Pourquoi?

Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce,

Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.

Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux

De soi. Dérision! Que cet amour boiteux

Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme,

Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme!

Quand passe un jeune pâtre, — oui, c'en est là! — souvent,

Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,

Lui, dans son pré vert, moi dans mes noires allées,

Souvent je dis tout bas : ô mes tours écroulées,

Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais!

Oh! Que je donnerais mes blés et mes forêts,

Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,

Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines ;

Et tous mes vieux aïeux qui bientôt me verront,

Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front!...

Car ses cheveux sont noirs ; car son oeil reluit comme

Le tien. Tu peux le voir et dire : ce jeune homme!

Et puis, penser à moi qui suis vieux. — Je le sais!

Pourtant, j'ai nom Silva, mais ce n'est plus assez.

Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t'aime!

Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même!

Mais à quoi vais-je ici rêver? Moi, jeune et beau!

Qui te dois de si loin devancer au tombeau!


DOÑA SOL.

Qui sait?


DON RUY GOMEZ.

Mais, va, crois-moi, ces cavaliers frivoles

N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles.


Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,

Elle en meurt ; il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,

þ l'aile vive et peinte, au langoureux ramage,

Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.

Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs,

Ont l'aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.

Nous aimons bien. Nos pas sont lourds? Nos yeux arides?

Nos fronts ridés? Au cœur on n'a jamais de rides.

Hélas! Quand un vieillard aime, il faut l'épargner ;

Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner.

Ah! Je t'aime en époux, en père! Et puis encore

De cent autres façons, comme on aime l'aurore,

Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux!

De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,

Ton front pur, le beau feu de ta douce prunelle...

Je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle.


DOÑA SOL.

Hélas!


DON RUY GOMEZ.

Et puis, vois-tu? Le monde trouve beau,

Lorsqu'un homme s'éteint, et, lambeau par lambeau

S'en va, lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe ;

Qu'une femme, ange pur, innocente colombe,

Veille sur lui, l'abrite, et daigne encor souffrir

L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir.

C'est une œuvre sacrée, et qu'à bon droit on loue,

Que ce suprême effort d'un cœur qui se dévoue,

Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour,

Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour!

Ah! Tu seras pour moi cet ange au cœur de femme,

Qui, du pauvre vieillard réjouit encor l'âme,

Et de ses derniers ans lui porte la moitié,

Fille par le respect et sœur par la pitié.


DOÑA SOL.

Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,

Monseigneur! Ce n'est pas une raison pour vivre

Que d'être jeune. Hélas! Je vous le dis, souvent

Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,

Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,

Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.


DON RUY GOMEZ.

Oh! Les sombres discours! Mais je vous gronderai,

Enfant! Un pareil jour est joyeux et sacré.

Comment à ce propos, quand l'heure nous appelle,

N'êtes-vous pas encor prête pour la chapelle?

Mais, vite! Habillez-vous. — Je compte les instants.

La parure de noce!


DOÑA SOL.

Il sera toujours temps.


DON RUY GOMEZ.

Non pas.


Au page qui entre.


Que veut laquez?


LE PAGE.

Monseigneur, à la porte,

Un homme, un pèlerin, un mendiant, n'importe,

Est là qui vous demande asile.


DON RUY GOMEZ.

Quel qu'il soit,

Le bonheur entre avec l'étranger qu'on reçoit,

Qu'il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles?

Que dit-on de ce chef de bandits infidèles

Qui remplit nos forêts de sa rébellion?


LE PAGE.

C'en est fait d'Hernani ; c'en est fait du lion

De la montagne.


DOÑA SOL, à part.

Dieu!


DON RUY GOMEZ, au page.

Quoi?


LE PAGE.

La troupe est détruite.

Le roi, dit-on, s'est mis lui-même à leur poursuite.

La tête d'Hernani vaut mille écus du roi,

Pour l'instant ; mais on dit qu'il est mort.


DOÑA SOL, à part.

Ah! Sans moi,

Hernani!...


DON RUY GOMEZ.

Grâce au ciel! Il est mort, le rebelle!

On peut se réjouir maintenant, chère belle!

Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil!

Aujourd'hui, double fête.

Oh! Des habits de deuil.


Elle sort.





SCENE 2



Don Ruy Gomez, le page.


DON RUY GOMEZ, au page.

Fais-lui vite porter l'écrin que je lui donne.


Il se rassied dans son fauteuil.


Je veux la voir parée ainsi qu'une madone,

Et, grâce à ses yeux noirs, et grâce à mon écrin,

Belle à faire à genoux tomber un pèlerin.

A propos, et celui qui nous demande un gîte?

Dis-lui d'entrer, fais-lui mes excuses ; cours vite.


Le page salue et sort.


Laisser son hôte attendre!... ah! C'est mal!


La porte du fond s'ouvre, Hernani paraît déguisé en pèlerin. Le duc se lève.





SCENE 3



Don Ruy Gomez, Hernani.


HERNANI, s'arrêtant sur le seuil de la porte.

Monseigneur,

Paix et bonheur à vous!


DON RUY GOMEZ, le saluant de la main.

A toi paix et bonheur,

Mon hôte!...


Il se rassied.


N'es-tu pas pèlerin?


HERNANI, s'inclinant.

Oui.


DON RUY GOMEZ.

Sans doute

Tu viens d'Armillas?


HERNANI.

Non, j'ai pris une autre route.

On se battait par là.


DON RUY GOMEZ.

La troupe du banni,

N'est-ce pas?


HERNANI.

Je ne sais.


DON RUY GOMEZ.

Le chef, le Hernani,

Que devient-il? Sais-tu?


HERNANI.

Seigneur, quel est cet homme?


DON RUY GOMEZ.

Tu ne le connais pas? Tant pis! La grosse somme

Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani,

C'est un rebelle au roi, trop longtemps impuni

Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre.


HERNANI.

Je n'y vais pas.


DON RUY GOMEZ.

Sa tête est à qui veut la prendre.


HERNANI, à part.

Qu'on y vienne.


DON RUY GOMEZ.

Où vas-tu, bon pèlerin?

Seigneur,

Je vais à Saragosse.


DON RUY GOMEZ.

Un vœu? Fait en l'honneur

D'un saint? De notre-dame?...


HERNANI.

Oui, duc, de notre-dame.


DON RUY GOMEZ.

Del Pilar?


HERNANI.

Del Pilar.


DON RUY GOMEZ.

Il faut n'avoir point d'âme

Pour ne point acquitter les vœux qu'on fait aux saints.

Mais, le tien accompli, n'as-tu d'autres desseins?

Voir le pilier, c'est là tout ce que tu désires?


HERNANI.

Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,

Voir notre-dame au fond du sombre corridor,

Luire en sa châsse ardente, avec sa chape d'or ;

Et puis m'en retourner.


DON RUY GOMEZ.

Fort bien! Ton nom, mon frère?

Je suis Ruy De Silva.


HERNANI, hésitant.

Mon nom?


DON RUY GOMEZ.

Tu peux le taire

Si tu veux. Nul n'a droit de le savoir ici.

Viens-tu pas demander asile?


HERNANI.

Oui, duc.


DON RUY GOMEZ.

Merci.

Sois le bienvenu. Reste, ami! Ne te fais faute

De rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte.

Qui que tu sois, c'est bien! Et, sans être inquiet,

J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.


La porte s'ouvre à deux battants. Doña Sol entre avec sa parure de mariée. Pages, valets, deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'acier ciselé qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin : couronne de duchesse, bracelet, collier, perles, brillants, etc.





SCENE 4



Don Ruy Gomez, Hernani, doña Sol. Hernani, effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc.


DON RUY GOMEZ.

Voici ma notre-dame, à moi! L'avoir priée

Te portera bonheur.


Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave.


Ma belle mariée,

Venez. Quoi! Pas d'anneau! Pas de couronne encor!


HERNANI, d'une voix tonnante.

Qui veut gagner ici mille carolus d'or?


Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds et paraît en costume de montagnard.


Je suis Hernani!

Ciel! Vivant!


HERNANI, aux valets.

Je suis cet homme...


Au duc.


Qu'on cherche. Vous vouliez savoir si je me nomme

Perez ou Diégo? Non! Je me nomme Hernani!

C'est un bien plus beau nom, c'est un nom de banni,

C'est un nom de proscrit. — Vous voyez cette tête?

Elle vaut assez d'or pour payer votre fête!


Aux valets.


Je vous la donne à tous! Vous serez bien payés!

Prenez : liez mes mains, liez mes pieds, liez!

Mais, non : c'est inutile ; une chaîne me lie

Que je ne romprai point.


DOÑA SOL, à part.

Malheureuse!


DON RUY GOMEZ.

Folie!

Ah, mon hôte est un fou!


HERNANI.

Votre hôte est un bandit.


DOÑA SOL.

Oh! Ne l'écoutez pas.


HERNANI.

J'ai dit ce que j'ai dit.


DON RUY GOMEZ.

Mille carolus d'or, monsieur! La somme est forte

Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.


HERNANI.

Qu'importe?

Livrez-moi!


DON RUY GOMEZ.

Taisez-vous.


HERNANI, aux valets.

Hernani!


DOÑA SOL, d'une voix éteinte, à son oreille.

Oh! Tais-toi.


HERNANI, se détournant à demi vers doña Sol.

On se marie ici! Je veux en être, moi.

Ma fiancée aussi m'attend.

Au duc.


Elle est moins belle

Que la vôtre, seigneur ; mais n'est pas moins fidèle :

La mort! — Aucun de vous ne fait un pas encor?


DOÑA SOL, bas.

Par pitié...!


HERNANI, aux valets.

Mes amis, mille carolus d'or!


DON RUY GOMEZ.

C'est le démon!


HERNANI, à un jeune valet.

Viens, toi ; tu gagneras la somme.

Riche alors, de valet tu redeviendras homme!


Aux valets.


Vous aussi vous tremblez! Ai-je assez de malheur!


DON RUY GOMEZ.

Frère, à toucher ta tête ils risqueraient la leur.

Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,

Pour ta vie, au lieu d'or, offrît-on un empire,

Mon hôte! Je te dois protéger en ce lieu,

Même contre le roi, car je te tiens de Dieu!

S'il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure!


A doña Sol.


Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure.

Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château,

J'en vais fermer la porte.


Il sort.


HERNANI.

Oh! Pas même un couteau!


Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s'arrête, et, dès qu'elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété.





SCENE 5



Hernani, doña Sol. Hernani, immobile, considère avec un regard froid l'écrin nuptial placé sur la table. Puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.


HERNANI.

Je vous fais compliment! Plus que je ne puis dire

La parure me charme, et m'enchante, et j'admire!


Examinant le coffret.


Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau!

Il n'oserait tromper, lui, qui touche au tombeau.

Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin.

Rien n'y manque! Colliers, brillants, pendants d'oreille,

Couronne de duchesse, anneau d'or... — à merveille!

Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond!

Le précieux écrin!


Doña Sol va au coffret, y fouille et en tire un poignard.


Vous n'allez pas au fond.


Hernani pousse un cri et tombe prosterné à ses pieds.


C'est le poignard, qu'avec l'aide de ma patronne,

Je pris au roi Carlos lorsqu'il m'offrit un trône,

Et que je refusai pour vous qui m'outragez!


HERNANI, toujours à genoux.

Oh! Laisse, qu'à genoux, dans tes yeux affligés

J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,

Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes!


DOÑA SOL attendrie.

Hernani! Je vous aime et vous pardonne, et n'ai

Que de l'amour pour vous.


HERNANI.

Elle m'a pardonné,

Et m'aime! Qui pourra faire aussi que moi-même,

Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime?...

Oh! Je voudrais savoir, ange au ciel réservé,

Où vous avez marché, pour baiser le pavé!


DOÑA SOL.

Croire que mon amour eût si peu de mémoire!

Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,

Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré,

Rapetisser un cœur où son nom est entré!


HERNANI.

Hélas! J'ai blasphémé!... si j'étais à ta place,

Doña Sol, j'en aurais assez ; je serais lasse

De ce fou furieux, de ce sombre insensé

Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé!


DOÑA SOL.

Ah! Vous ne m'aimez plus!


HERNANI.

Oh! Mon cœur et mon âme

C'est toi! L'ardent foyer d'où me vient toute flamme,

C'est toi! Ne m'en veux pas de fuir, être adoré!...


DOÑA SOL.

Je ne vous en veux pas, seulement j'en mourrai.


HERNANI.

Mourir! Grand dieu! Pour moi se peut-il que tu meures?


DOÑA SOL, pleurant et tombant dans un fauteuil.

Pour qui, sinon pour vous?


HERNANI, s'asseyant près d'elle.

Oh! Tu pleures! Tu pleures!

Et c'est encor ma faute! Et qui me punira?

Car tu pardonneras encor! Qui te dira

Ce que je souffre au moins, lorsqu'une larme noie

La flamme de tes yeux, dont l'éclair est ma joie!

Oh! Mes amis sont morts! Oh! Je suis insensé!

Pardonne! Je voudrais aimer, je ne le sai.

Hélas! J'aime pourtant d'une amour bien profonde!

Ne pleure pas ; mourons plutôt! Que n'ai-je un monde!

Je te le donnerais! Je suis bien malheureux!


DOÑA SOL, se jetant à son cou.

Vous êtes mon seigneur, vaillant et généreux!

Je vous aime.


HERNANI.

Ah! L'amour serait un bien suprême

Si l'on pouvait mourir de trop aimer!


DOÑA SOL.

Je t'aime!

Hernani! Je vous aime, et je suis tout à vous.


Hernani laisse tomber sa tête sur son épaule.


HERNANI.

Oh! Qu'un coup de poignard de toi me serait doux!


DOÑA SOL, suppliante.

Quoi! Ne craignez-vous pas que le ciel vous punisse

De parler de la sorte?


HERNANI.

Eh bien! Qu'il nous unisse,

Tu le veux!... qu'il en soit ainsi! J'ai résisté!


Tous deux dans les bras l'un de l'autre se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leurs regards. Don Ruy Gomez entre, et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.





SCENE 6



Hernani, don Ruy Gomez, doña Sol.


DON RUY GOMEZ, immobile et croisant les bras.

Voilà donc le paiement de l'hospitalité!

Voilà ce que céans notre hôte nous apporte!


Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.


Bon seigneur, va-t'en voir si ta muraille est forte,

Si la porte est bien close et l'archer dans sa tour ;

De ton château pour nous, fais et refais le tour ;

Cherche en ton arsenal une armure à ta taille ;

Ressaie, à soixante ans, ton harnais de bataille!

Voici la loyauté dont nous paierons ta foi!

Tu fais cela pour nous, et nous, ceci pour toi.

Saints du ciel! J'ai vécu plus de soixante années ;

J'ai vu bien des bandits aux mains empoisonnées,

J'en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater ;

J'ai vu Sforce, j'ai vu Borgia, je vois Luther ;

Mais je n'ai jamais vu perversité si haute

Qui n'eût craint le tonnerre en trahissant son hôte!

Ce n'est pas de mon temps! — Si noire trahison

Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison,

Et fait que le vieux maître, en attendant qu'il tombe,

A l'air d'une statue à mettre sur sa tombe!

Maures et castillans! Quel est cet homme-ci?


Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.


O vous! Tous les Silva qui m'écoutez ici,

Pardon si devant vous, pardon si ma colère

Dit l'hospitalité mauvaise conseillère!

— Oh! Je me vengerai!


HERNANI.

Ruy Gomez De Silva,

Si jamais vers le ciel noble front s'éleva,

Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,

C'est la vôtre, seigneur! C'est la tienne, ô mon hôte!

Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n'ai

Rien à dire, sinon que je suis bien damné!

Oui, j'ai voulu te prendre et t'enlever ta femme ;

Oui, j'ai voulu souiller ton lit ; oui, c'est infâme!

J'ai du sang ; tu feras très bien de le verser,

D'essuyer ton épée, et de n'y plus penser.


DOÑA SOL.

Seigneur, ce n'est pas lui! Ne frappez que moi-même!...


HERNANI.

Attendez, doña Sol ; car cette heure est suprême.

Cette heure m'appartient. Je n'ai plus qu'elle. Ainsi,

Laissez-moi m'expliquer avec le duc ici.

Duc! Crois aux derniers mots de ma bouche : j'en jure,

Je suis coupable ; mais sois tranquille, — elle est pure.


DOÑA SOL.

Ah! Moi seule ai tout fait ; car je l'aime.


A ce mot, Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible.


DOÑA SOL, à genoux.

Oui. Pardon!

Je l'aime, monseigneur!


DON RUY GOMEZ.

Vous l'aimez!


A Hernani.


Tremble donc.


Bruit de trompettes au dehors. Au page qui entre.


Qu'est ce bruit?


LE PAGE.

C'est le roi, monseigneur, en personne,

Avec un gros d'archers et son héraut qui sonne.


DOÑA SOL.

Dieu! Le roi! Dernier coup!


LE PAGE, au duc.

Il demande pourquoi

La porte est close, et veut qu'on ouvre.


DON RUY GOMEZ.

Ouvrez au roi!


Le page s'incline et sort.


DOÑA SOL.

Il est perdu!


Don Ruy Gomez va à l'un des tableaux, qui est son propre portrait, et le dernier à gauche. Il presse un ressort ; le portrait s'ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Le duc se tourne vers Hernani.


DON RUY GOMEZ.

Monsieur, entrez ici.


HERNANI.

Ma tête

Est à toi, livre-la, seigneur, je la tiens prête.

Je suis ton prisonnier.


Il entre dans la cachette. Don Ruy Gomez presse le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.


DOÑA SOL, au duc.

Seigneur, pitié pour lui.


LE PAGE entrant.

Son altesse le roi!


Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s'ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers ; il s'avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un oeil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi et le salue profondément. Silence, attente et terreur à l'entour. Enfin le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.





SCENE 7



Don Ruy Gomez, doña Sol voilée, don Carlos, suite.


DON CARLOS.

D'où vient donc aujourd'hui,

Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée?

Par les saints! Je croyais ta dague plus rouillée!

Et je ne savais pas qu'elle eût hâte à ce point,

Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing!


Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.


C'est s'y prendre un peu tard pour faire le jeune homme!

Avons-nous des turbans? Serait-ce qu'on me nomme

Mahom ou Boabdil, et non Carlos, répond!

Pour nous baisser la herse et nous lever le pont?


DON RUY GOMEZ, s'inclinant.

Seigneur!...


DON CARLOS, à ses gentilshommes.

Prenez les clés! Saisissez-vous des portes!


Deux officiers sortent, plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle. Don Carlos se tourne vers le duc.


Ah! Vous réveillez donc les rébellions mortes!

Pardieu! Si vous prenez de ces airs avec moi,

Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi!

Et j'irai par les monts, de mes mains aguerries,

Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries!


DON RUY GOMEZ, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux...


DON CARLOS, avec colère.

Sans détours,

Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours!

De l'incendie éteint il reste une étincelle,

Des bandits morts il reste un chef : qui le recèle?

C'est toi! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,

Ici, dans ton château, tu le caches!


DON RUY GOMEZ.Seigneur,

C'est vrai.


DON CARLOS.

Fort bien! Je veux sa tête ou bien la tienne.

Entends-tu, mon cousin?


DON RUY GOMEZ, s'inclinant.

Mais qu'à cela ne tienne!

Vous serez satisfait.


Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.


DON CARLOS radouci.

Ah! Tu t'amendes!... va

Chercher mon prisonnier.


Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doña Sol l'observent en silence, et agités d'émotions contraires, enfin le duc relève son front, prend la main du roi, le mène devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.


DON RUY GOMEZ, montrant le vieux portrait.

Écoutez! des Silva

C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme!

Don Silvins, qui fut trois fois consul de Rome.


Mouvement d'impatience de Carlos.


DON RUY GOMEZ, à un autre portrait.

Écoutez-moi : voici Ruy Gomez De Silva,

Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.

Son armure géante irait mal à nos tailles.

Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,

Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,

Nijar ; et mourut pauvre. Altesse, saluez.


Il s'incline, se découvre et passe à un autre. Le roi l'écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.


Près de lui Juan, son fils, cher aux âmes loyales.

Sa main pour un serment valait les mains royales.


A un autre.


Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l'honneur!

Toute noble maison tient à Silva, seigneur.

Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.

Manrique nous envie et Lara nous jalouse.

Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois

Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois!

Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée...


Geste d'impatience du roi.


J'en passe, et des meilleurs! — cette tête sacrée,

C'est mon père ; il fut grand, quoiqu'il vînt le dernier.

Les maures de Grenade avaient fait prisonnier

Le comte Alvar Giron son ami ; mais mon père

Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guerre,

Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron,

Qu'à sa suite il traîna, jurant par son patron

De ne point reculer que le comte de pierre

Ne tournât front lui-même et n'allât en arrière ;

Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.


DON CARLOS, hors de lui.

Mon prisonnier!


DON RUY GOMEZ.

C'était un Gomez De Silva.

Voilà donc ce qu'on dit, quand dans cette demeure

On voit tous ces héros...


DON CARLOS, frappant du pied.

Mon prisonnier, sur l'heure!


Don Ruy Gomez s'incline devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, derrière lequel est caché Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.


Ce portrait, c'est le mien. Roi don Carlos, merci!

Car vous voulez qu'on dise en le voyant ici :

« Ce dernier, digne fils d'une race si haute,

Fut un traître, et vendit la tête de son hôte! »


Le roi, déconcerté, s'éloigne avec colère, et reste un instant silencieux, les lèvres tremblantes et l'oeil enflammé.


DON CARLOS.

Duc, ton château me gêne, et je le mettrai bas!


DON RUY GOMEZ.

Car, vous me la paieriez, altesse, n'est-ce pas?


DON CARLOS.

Duc, j'en ferai raser les tours pour tant d'audace,

Et je ferai semer du chanvre sur la place.


DON RUY GOMEZ.

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s'éleva,

Qu'une tache ronger le vieux nom de Silva.


Aux portraits.


N'est-il pas vrai, vous tous? Duc! Cette tête est nôtre,

Et tu m'avais promis...


DON RUY GOMEZ.

J'ai promis l'une ou l'autre.


Se découvrant.


Je donne celle-ci. Prenez-la.


DON CARLOS.

Ma bonté

Est à bout! Livre-moi cet homme!


DON RUY GOMEZ.

En vérité,

J'ai dit.


DON CARLOS, à sa suite.

Fouillez partout! Et qu'il ne soit point d'aile,

De cave, ni de tour...


DON RUY GOMEZ.

Mon donjon est fidèle

Comme moi. Seul il sait le secret avec moi.

Nous le garderons bien tous deux.


DON CARLOS.

Je suis le roi.


DON RUY GOMEZ.

A moins de démolir le château pierre à pierre,

D'assassiner le maître, on n'aura rien!


DON CARLOS.

Prière,

Menace, tout est vain! Livre-moi le bandit,

Duc! Ou, tête et château, j'abattrai tout.


DON RUY GOMEZ.

J'ai dit.


DON CARLOS.

Hé bien donc! Au lieu d'une, alors j'aurai deux têtes.


Au duc d'Alcala.


Jorge, arrêtez le duc.


DOÑA SOL, arrache son voile, et se jette entre le roi, le duc et les gardes.

Roi don Carlos, vous êtes

Un mauvais roi!


DON CARLOS, se détournant avec un cri de surprise.

Grand dieu! Que vois-je?

Doña Sol!


DOÑA SOL.

Altesse, tu n'as pas le cœur d'un espagnol!


DON CARLOS, troublé et chancelant.

Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère.


Il s'approche de doña Sol. A voix basse :


C'est vous qui m'avez mis au cœur cette colère.

Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.

Ah! Quand on est haï, que vite on est méchant!

Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille,

J'étais grand! J'eusse été le lion de Castille ;

Vous m'en faites le tigre avec votre courroux.

Le voilà qui rugit, madame! Taisez-vous!


Doña Sol lui jette un regard impérieux, il s'incline.


Pourtant, j'obéirai.


Se tournant vers le duc.


Mon cousin, je t'estime.

Ton scrupule, après tout, peut sembler légitime.

Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi ;

C'est bien ; je te fais grâce et suis meilleur que toi.

J'emmène seulement ta nièce comme otage.


DON RUY GOMEZ.

Seulement!


DOÑA SOL, interdite.

Moi! Seigneur!


DON CARLOS.

Oui, vous.


DON RUY GOMEZ.

Pas davantage!

Oh! La grande clémence! ô généreux vainqueur,

Qui ménage la tête et torture le cœur!!

Belle grâce!


DON CARLOS.

Choisis : doña Sol, ou le traître.

Il me faut l'un des deux.


DON RUY GOMEZ.

Ah! Vous êtes le maître!

Le roi s'approche de doña Sol ; elle se réfugie vers

Don Ruy Gomez.


DOÑA SOL.

Sauvez-moi, monseigneur!


Elle s'arrête tout-à-coup. à part.


Malheureuse, il le faut!

La tête de mon oncle ou l'autre!... moi plutôt!


Au roi.


Je vous suis.


DON CARLOS, à part.

Par les saints! L'idée est triomphante!

Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante!

Doña Sol va au coffret, l'ouvre, et y prend le

Poignard, qu'elle cache dans son sein.


DON CARLOS va à elle, et lui présente la main.

Qu'emportez-vous là?


DOÑA SOL.

Prince, un joyau précieux.


DON CARLOS, souriant.

Ah! Voyons.


DOÑA SOL.

Vous verrez.


Elle donne la main à Carlos et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté profondément absorbé dans sa douleur, se retourne et fait quelques pas en criant.


DON RUY GOMEZ.

Doña Sol!... terre et cieux!

Doña Sol!... puisque l'homme ici n'a point d'entrailles,

A mon aide! Croulez! Armures et murailles!


Il court au roi.


Laisse-moi mon enfant! Je n'ai qu'elle, ô mon roi!


DON CARLOS, lâchant la main de doña Sol.

Alors... mon prisonnier!


Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible agitation ; il se relève, regarde les portraits en joignant les mains vers eux.


DON RUY GOMEZ.

... Ayez pitié de moi,

Vous tous!


Il fait un pas vers la porte masquée.


DOÑA SOL le suit des yeux ; il se retourne encore vers les portraits.

Ah! Voilez-vous! Votre regard m'arrête.


Il s'avance lentement vers son portrait, puis se tourne de nouveau vers le roi.


Tu le veux?...


DON CARLOS.

Oui.


Le duc lève en tremblant la main vers le ressort.


DOÑA SOL.

Dieu!


DON RUY GOMEZ, tombant aux genoux du roi.

Non! Par pitié, prends ma tête!


DON CARLOS.

Ta nièce!


DON RUY GOMEZ, se relevant.

Prends-la donc, et laisse-moi l'honneur.


DON CARLOS, reprenant la main de doña Sol tremblante.

Adieu, duc!


DON RUY GOMEZ.

Au revoir!

Il suit de l'oeil le roi qui se retire avec doña

Sol, puis il met la main sur son poignard.

Dieu vous garde, seigneur!


Il revient sur le devant du théâtre, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre. L'oeil fixe, les bras croisés sur la poitrine. Cependant le roi sort avec doña Sol. Basse entre eux. Dès qu'ils sont sortis, don Ruy Gomez lève les yeux, les promène autour de lui et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, et les dépose sur une table ; puis il va au portrait, presse le ressort ; la porte se rouvre.





SCENE 8



Don Ruy Gomez, Hernani.


DON RUY GOMEZ.

Sors.


Hernani paraît, don Ruy lui montre les deux épées sur la table.


Choisis. Don Carlos est hors de la maison,

Il s'agit maintenant de me rendre raison.

Choisis, et faisons vite. Allons donc, ta main tremble!


HERNANI.

Un duel! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.


DON RUY GOMEZ.

Pourquoi donc? As-tu peur? N'es-tu point noble? Enfer!

Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer,

Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme.


HERNANI.

Vieillard!


DON RUY GOMEZ.

Viens me tuer, ou viens mourir, jeune homme!


HERNANI.

Mourir, oui. Vous m'avez sauvé malgré mes vœux ;

Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.


DON RUY GOMEZ.

Tu veux?

Ne t'en prends qu'à toi seul! — c'est bon! Fais ta prière.


HERNANI.

Oh! C'est à toi, seigneur, que je fais la dernière!


DON RUY GOMEZ.

Parle à l'autre seigneur!


HERNANI.

Non, non, à toi! Vieillard,

Frappe-moi. Tout m'est bon, dague, épée ou poignard!

Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie!

Duc! Avant de mourir, permets que je la voie!


DON RUY GOMEZ.

La voir!


HERNANI.

Au moins permets que j'entende sa voix,

Une dernière fois! Rien qu'une seule fois!

Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père.

Tu me prendras après.


DON RUY GOMEZ montrant la porte masquée.

Saints du ciel! Ce repaire

Est-il donc si profond, si sourd et si perdu,

Qu'il n'ait entendu rien!


HERNANI.

Je n'ai rien entendu.


DON RUY GOMEZ.

Il a fallu livrer doña Sol, ou toi-même.


HERNANI.

A qui livrée?


DON RUY GOMEZ.

Au roi.


HERNANI.

Vieillard stupide! Il l'aime!


DON RUY GOMEZ.

Il l'aime!!


HERNANI.

Il nous l'enlève! Il est notre rival.


DON RUY GOMEZ.

Ô malédiction! Mes vassaux, à cheval,

A cheval! Poursuivons le ravisseur!


HERNANI.

Écoute.

La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route.

Je t'appartiens, tu peux me tuer. Mais veux-tu

M'employer à venger ta nièce et sa vertu?

Ma part dans ta vengeance! Oh! Fais-moi cette grâce!

Et s'il faut embrasser tes pieds, je les embrasse!

Suivons le roi tous deux! Viens, je serai ton bras,

Je te vengerai, duc ; après, tu me tueras.


DON RUY GOMEZ.

Alors, comme aujourd'hui, te laisseras-tu faire?


HERNANI.

Oui, duc.


DON RUY GOMEZ.

Qu'en jures-tu?


HERNANI.

La tête de mon père.


DON RUY GOMEZ.

Voudras-tu de toi-même un jour t'en souvenir?


HERNANI, lui présentant le cor qu'il ôte de sa ceinture.

Écoute, prends ce cor. Quoi qu'il puisse advenir,

Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure,

S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure,

Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins ;

Tout sera fait.


DON RUY GOMEZ lui tendant la main.

Ta main?

Ils se serrent la main.


Aux portraits.


Vous tous, soyez témoins.






[modifier] ACTE 4

SCENE 1



Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne à Aix-La-Chapelle ; de grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas. Pleins cintres. Chapiteaux d'oiseaux et de fleurs. A droite le tombeau de Charlemagne, avec une petite porte de bronze basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription : Karolo Magno. Il est nuit, on ne voit pas le fond du souterrain ; l'oeil se perd dans les arcades et les piliers qui s'entrecroisent dans l'ombre.

Don Carlos, don Ricardo, grands manteaux.


DON RICARDO, tête nue, une lanterne à la main.

C'est ici.


DON CARLOS.

C'est ici que la ligue s'assemble?

Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble?

Ah! Monsieur l'électeur de Trèves! C'est ici?

Vous leur prêtez ce lieu? Certes, il est bien choisi!

Un noir complot prospère à l'air des catacombes ;

Il est bon d'aiguiser les stylets sur des tombes.

Pourtant, c'est jouer gros : la tête est de l'enjeu,

Messieurs les assassins! Et nous verrons. -pardieu,

Ils font bien de choisir pour une telle affaire

Un sépulcre! Ils auront moins de chemin à faire.


A don Ricardo.


Ces caveaux sous le sol s'étendent-ils bien loin?


DON RICARDO.

Jusques au château fort.


DON CARLOS.

C'est plus qu'il n'est besoin.


DON RICARDO.

D'autres, de ce côté, vont jusqu'au monastère

D'Altenheim...


DON CARLOS.

Où Rodolphe extermina Lothaire.

Bien. Une fois encor, comte, redites-moi

Les noms des conjurés, où, comment et pourquoi.


DON RICARDO.

Gotha.


DON CARLOS.

Je sais pourquoi le brave duc conspire.

Il veut un allemand d'Allemagne à l'empire.


DON RICARDO.

Hohenbourg.


DON CARLOS.

Hohenbourg aimerait mieux, je croi,

L'enfer avec François que le ciel avec moi.


DON RICARDO.

Don Gil Tellez Giron.


DON CARLOS.

Castille et notre-dame!

Il se révolte donc contre son roi, l'infâme?


DON RICARDO.

On dit qu'il vous trouva chez Madame Giron,

Un soir que vous veniez de le faire baron.

Il veut venger l'honneur de sa tendre compagne.


DON CARLOS.

C'est donc qu'il se révolte alors contre l'Espagne?

Qui nomme-t-on encore?


DON RICARDO.

On cite avec ceux-là

Le révérend Vasquez, évêque d'Avila.


DON CARLOS.

Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme?


DON RICARDO.

Puis Guzman De Lara, mécontent, qui réclame

Le collier de votre ordre.


DON CARLOS.

Ah! Guzman De Lara!

Si ce n'est qu'un collier qu'il lui faut, il l'aura.


DON RICARDO.

Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu'on lui prête...


DON CARLOS.

Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête.


DON RICARDO.

Juan De Haro, qui veut Astorga.


DON CARLOS.

Ces Haro

Ont toujours fait doubler la solde du bourreau.


DON RICARDO.

C'est tout.


DON CARLOS.

Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte,

Cela ne fait que sept, et je n'ai pas mon compte.


DON RICARDO.

Oh! Je ne nomme pas quelques bandits, gagés

Par Trève ou par la France...


DON CARLOS.

Hommes sans préjugés

Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle,

Tourne aux plus gros écus, comme l'aiguille au pôle!


DON RICARDO.

Pourtant j'ai distingué deux hardis compagnons,

Tous deux nouveau-venus ; un jeune, un vieux.


DON CARLOS.

Leurs noms?


Don Ricardo lève les épaules en signe d'ignorance.


Leur âge?


DON RICARDO.

Le plus jeune a vingt ans.


DON CARLOS.

C'est dommage.


DON RICARDO.

Le vieux, soixante au moins.


DON CARLOS.

L'un n'a pas encor l'âge,

Et l'autre ne l'a plus. Tant pis. J'en prendrai soin,

Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin!

Mais... serai-je empereur, seulement?


DON RICARDO.

Le collège,

A cette heure assemblé, délibère.


DON CARLOS.

Que sais-je?

Leur Frédéric-Le-Sage! -ah! Luther a raison,

Tout va mal! Beaux faiseurs de majestés sacrées!

N'acceptant pour raisons que les raisons dorées!

Un saxon hérétique! Un comte Palatin

Imbécile! Un primat de Trèves, libertin!

— Quant au roi de Bohême, il est pour moi. — des princes

De Hesse, plus petits encor que leurs provinces!

De jeunes idiots, des vieillards débauchés!

Des couronnes, fort bien! Mais des têtes?... Cherchez.

Des nains! Que je pourrais, concile ridicule,

Dans ma peau de lion, emporter comme Hercule!

Et qui, démaillotés du manteau violet,

Auraient la tête encor de moins que Triboulet!

— Il me manque trois voix, Ricardo! Tout me manque!

Ah! Je donnerais Gand, Tolède et Salamanque,

Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix,

Pour trois voix, s'ils voulaient! Vois-tu, pour ces trois voix ;

Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre,

Je les donnerais! — Sauf, plus tard, à les reprendre!


Don Ricardo salue profondément le roi et met son chapeau sur sa tête.


Vous vous couvrez?


DON RICARDO.

Seigneur, vous m'avez tutoyé,


Saluant de nouveau.


Me voilà grand d'Espagne.


DON CARLOS, à part.

Ah! Tu me fais pitié,

Ambitieux de rien! Engeance intéressée!

Comme à travers la nôtre, ils suivent leur pensée!

Pour un titre ils vendraient leur âme, en vérité!

Vanité! Vanité! Tout n'est que vanité!

Dieu seul, et l'empereur sont grands, — et le saint-père!

Le reste, rois et ducs! Qu'est cela?


DON RICARDO.

Moi, j'espère

Qu'ils prendront votre altesse.


DON CARLOS, à part.

Altesse! Altesse! Moi!

J'ai du malheur en tout. — S'il fallait rester roi!


DON RICARDO, à part.

Baste! Empereur ou non, me voilà grand d'Espagne.


DON CARLOS, haut.

Sitôt qu'ils auront fait l'empereur d'Allemagne,

Quel signal à la ville annoncera son nom?


DON RICARDO.

Si c'est le duc de Saxe, un seul coup de canon ;

Deux, si c'est le français ; trois, si c'est votre altesse.


DON CARLOS.

Et cette doña Sol! Tout m'irrite et me blesse!

Comte, si je suis fait empereur, par hasard,

Cours la chercher. Peut-être on voudra d'un César!


DON RICARDO, souriant.

Votre altesse est bien bonne...


DON CARLOS, l'interrompant avec hauteur.

Ah! Là-dessus, silence!

Je n'ai point dit encor ce que je veux qu'on pense.

— Quand saura-t-on le nom de l'élu?


DON RICARDO.

Mais, je crois,

Dans une heure au plus tard.


DON CARLOS.

Oh! Trois voix! Rien que trois!

Mais écrasons d'abord ce ramas qui conspire,

Et nous verrons après à qui sera l'empire.

Va-t'en. C'est l'heure où vont venir les conjurés.

Ah!... la clef du tombeau!...


DON RICARDO, remettant une clef au roi.

Seigneur, vous songerez

Au comte de Limbourg, gardien capitulaire,

Qui me l'a confiée et fait tout pour vous plaire.


DON CARLOS, le congédiant.

Fais tout ce que j'ai dit! Tout.


DON RICARDO, s'inclinant.

J'y vais de ce pas,

Altesse.



DON CARLOS.

Il faut trois coups de canon, n'est-ce pas?


Ricardo s'incline et sort. Don Carlos resté seul tombe dans une profonde rêverie. Ses bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine, il la relève et se tourne vers le tombeau.





SCENE 2




DON CARLOS.

Charlemagne, pardon! Ces voûtes solitaires

Ne devraient répéter que paroles austères.

Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement

Que nos ambitions font sur ton monument.

— Ah! C'est un beau spectacle à ravir la pensée,

Que l'Europe, ainsi faite, et comme il l'a laissée!

Un édifice, avec deux hommes au sommet.

Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.

Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,

Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ;

Mais le peuple a parfois son pape ou son César,

Tout marche, et le hasard corrige le hasard.

De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate.

Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate,

Double sénat sacré, dont la terre s'émeut,

Ne sont là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut.

Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose,

Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,

Se fait homme ; — saisit les cœurs, creuse un sillon ; -

Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;

Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave,

Et tous les rois soudain verront l'idée esclave,

Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont,

Surgir, le globe en main, ou la tiare au front!

— Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre

Que par eux et pour eux. Un suprême mystère

Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,

Leur fait un grand festin des peuples et des rois.

Le monde, au-dessous d'eux, s'échelonne et se groupe.

Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.

L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont.

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,

L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire,

L'univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur!

— L'empereur! L'empereur! être empereur! — ô rage,

Ne pas l'être-et sentir son cœur plein de courage!

Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau,

Qu'il fut grand! De son temps c'était encor plus beau!

Ô quel destin! — pourtant cette tombe est la sienne!

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne?

Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi!

Avoir été colosse et tout dépassé! Quoi!

Vivant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne!

Quoi! Pour titre César et pour nom Charlemagne!

— Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila,

Aussi grand que le monde!... — et que tout tienne là!

Ah! Briguez donc l'empire et voyez la poussière

Que fait un empereur! Couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte. — élevez, bâtissez

Votre empire, et jamais ne dites : « c'est assez! »

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,

Voilà le dernier terme!... — oh! L'empire! L'empire!

Que m'importe? J'y touche et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : « tu l'auras ». Je l'aurai!

Si je l'avais!... — ô ciel! être ce qui commence!

Seul, debout, au plus haut de la spirale immense!

D'une foule d'états l'un sur l'autre étagés

être la clef de voûte, et voir sous soi rangés

Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;

Voir au-dessous des rois les maisons féodales,

Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;

Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hau