Histoire de Rome Livre XXI

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) Tandis que cette résistance obstinée tenait Constance si fâcheusement arrêté sur l’autre rive de l’Euphrate, Julien, à Vienne, employait ses jours et ses nuits à former des plans pour l’avenir, et cherchait, dans la limite restreinte de ses ressources, à prendre l’attitude qui convenait à sa nouvelle fortune. Ses réflexions, cependant, ne lui offraient qu’incertitude. Devait-il épuiser d’abord les moyens de conciliation ? ou, prenant l’initiative des hostilités, agir sur son adversaire par la terreur ?

(2) L’alternative lui semblait pleine de périls. L’amitié avec Constance était souvent ensanglantée ; mais Constance, d’un autre côté, avait toujours conservé l’ascendant au milieu des guerres civiles. Julien avait surtout devant les yeux l’exemple de son frère Gallus, qui s’était perdu par l’inertie, et par son trop de confiance en des promesses parjures.

(3) Plus d’un acte de vigueur indiquait toutefois chez le nouvel Auguste le parti pris de se dessiner fièrement devant un rival capable, ainsi que le passé l’avait trop fait voir, de cacher la trahison sous un faux semblant de tendresse.

(4) C’est ainsi que, ne tenant compte de la lettre que Léonas lui avait remise de la part de Constance, il ne confirma des nominations qu’il avait faites que celle de Nébride, et que, de plus, il présida (ce qui était faire acte d’empereur) à la célébration des fêtes quinquennales. Il se montra dans cette cérémonie paré d’un magnifique diadème de pierreries, lui qu’on n’avait vu, dans les premiers jours de son avènement, que le front ceint d’une couronne des plus modestes, et telle qu’elle eût convenu au plus simple xystarque qui ait jamais revêtu la pourpre.

(5) Ce fut alors qu’il fit transporter à Rome les restes de sa femme Hélène, avec ordre de les déposer dans le faubourg de Nomente, où se trouvait déjà la sépulture de Constantine, sœur de cette dernière, et femme de Gallus.

(6) Un secret motif fortifiait encore chez Julien la résolution de prévenir l’attaque de Constance : il était adepte dans l’art de la divination, et tirait d’une suite de songes et de présages la certitude de la fin prochaine de cet empereur.

(7) Or, comme la malveillance n’a pas craint de jeter d’odieuses insinuations sur les pratiques divinatoires de Julien, prince si éclairé, et si curieux de tout ce qui peut étendre le domaine de l’intelligence, il est bon d’exposer en peu de mots comment se concilie avec une raison supérieure ce genre de spéculation, bien moins frivole qu’on ne pense communément.

(8) Il n’y a rien d’impossible à ce que, par un effort de l’étude, l’esprit qui préside aux éléments, principe d’activité de tout ce qui existe, et qui voit l’avenir parce qu’il est éternel, soit mis en rapport avec l’intelligence humaine, et lui fasse part de la faculté de prescience qui lui est propre. Conjurées suivant certaines formes sacramentelles, les essences intermédiaires entre nous et la Divinité peuvent prédire par une bouche mortelle, aussi bien que par l’organe d’une fontaine. Thémis, dit-on, préside à ces oracles ; Thémis, ainsi nommée parce qu’elle révèle au présent les immuables décrets des destins, que les Grecs appellent G-tetheimena. Et c’est comme symbole de ce pouvoir que les anciens théologiens assignent à cette déesse une place au lit et sur le trône de Jupiter, le principe créateur.

(9) Que les augures et les auspices dépendent de la fantaisie des oiseaux, à qui l’avenir est inconnu, cette idée ne saurait entrer dans l’esprit le plus inepte. Mais Dieu, qui a donné aux oiseaux leur vol et leur chant, a voulu qu’à ces attributs de leur être, au battement ou nonchalant ou précipité de l’aile, fût attachée une signification des choses futures. La Providence se plaît à donner de ces avertissements, soit comme récompense, soit purement par effet de sa sollicitude pour les intérêts humains.

(10) Les entrailles des victimes, dans leurs variétés infinies de conformation et d’aspect, sont encore pour l’œil attentif l’annonce de ce qui doit arriver. Cette science a pour inventeur Tagès,qui, suivant la tradition, sortit de terre tout à coup en Étrurie.

(11) Un certain degré d’exaltation rend aussi l’esprit prophétique ; une manifestation divine s’opère alors par le langage humain. Le soleil, en physique, étant l’âme du monde, dont les nôtres ne sont que des étincelles ; quand le foyer souffle sa chaleur dans une certaine mesure à ses émanations, il leur communique la connaissance de l’avenir. De là cette ardeur interne des sibylles, ces torrents de feu dont elles se disent pénétrées. Il y a encore les sons, les visions qui frappent soudainement les yeux et les oreilles, le tonnerre, les éclairs, le sillage des étoiles ; tous accidents qui sont autant de pronostics.

(12) Foi implicite serait due aux songes si l’interprétation n’était souvent en défaut. Les songes, dit Aristote, sont véridiques et irrécusables lorsqu’on dort profondément, la prunelle fixe, et sans déviation du rayon visuel.

(13) Mais le vulgaire ignorant va s’écrier : Si l’on peut lire dans l’avenir, comment ignore-t-on que l’on doit périr dans une bataille, ou que tel autre malheur vous attend ? Un mot suffit pour répondre. S’il arrive qu’un grammairien fasse une faute de langue, qu’un musicien joue faux, qu’un médecin se trompe de remède ; est-ce à la grammaire, est-ce à la musique, est-ce à la médecine qu’on va s’en prendre ?

(14) On peut encore citer cette parole de Cicéron, où, comme toujours, éclate sa raison supérieure : "Nous recevons d’en haut des signes de ce qui croit arriver. Si l’on s’y trompe, c’est la faute de l’intelligence humaine, et non celle des dieux." Mais toute digression doit être courte, sous peine d’être fastidieuse. Revenons au sujet.

Chapitre II[modifier]

(1) À Paris, un jour, Julien, qui n’était encore que César, se livrait dans le champ de Mars à quelque exercice militaire. Son bouclier, sur lequel il frappait, se disloqua, et il ne lui en resta dans la main que la poignée, qu’il tint ferme. Les assistants paraissaient alarmés de cet incident, qu’ils prenaient comme un mauvais présage : "Rassurez-vous, leur dit Julien, je n’ai pas lâché prise."

(2) Plus tard, étant à Vienne, il venait, une nuit, de s’endormir, après un souper frugal, lorsqu’il crut voir au milieu des ténèbres un brillant fantôme, qui lui adressa et lui répéta plusieurs fois ces quatre vers grecs : "Lorsque Jupiter sera près de sortir du Verseau, et que Saturne sera monté au vingt-cinquième degré de la constellation de la Vierge, Constance, empereur d’Asie verra terminer ses jours par une mort triste et douloureuse."

(3) Cette allocution lui inspira une confiance à l’épreuve de tout ce que lui réservait l’avenir. Il résolut cependant de ne rien aventurer, mais de prendre avec calme et réflexion les mesures commandées par les circonstances, s’appliquant surtout à augmenter par degrés ses forces, et à mettre son état militaire au niveau de son nouveau rang.

(4) Il avait depuis longtemps renoncé au christianisme, et, comme tous les adorateurs des anciens dieux, se livrait aux pratiques des augures et des aruspices ; ce qui n’était su que d’un petit nombre de confidents intimes.

(5) Du secret effectivement dépendait sa popularité. Aussi feignait-il de rester attaché à ce culte ; et pour mieux dissimuler son changement il alla jusqu’à se montrer dans une église le jour de la fête appelée Épiphanie, que les chrétiens célèbrent dans le mois de janvier, et se joignit ostensiblement aux prières publiques.

Chapitre III[modifier]

(1) Dans les premiers jours du printemps Julien reçut une affligeante nouvelle. On l’informait que des Alamans appartenant au canton de Vadomaire, dont il croyait, depuis le traité, n’avoir plus à redouter d’insulte, ravageaient les frontières de la Rhétie, et envoyaient des partis piller de tous côtés.

(2) Fermer l’œil sur ces déprédations, c’était amener le réveil de la guerre. Julien envoya sur ce point le comte Libinon avec les Pétulants et les Celtes, qui hivernaient autour de lui, chargeant cet officier de rétablir l’ordre.

(3) Libinon approchait de la ville de Sanction lorsque de loin il fut aperçu par les barbares, qui, dans le dessein de fondre à l’improviste sur lui, s’étaient embusqués dans une vallée. Libinon exhorte sa troupe, qui brûlait d’en venir aux mains malgré l’inégalité des forces, et attaque imprudemment les Germains. Il tomba le premier dès le début de l’action. Sa mort, en augmentant la confiance des barbares, enflamma les nôtres du désir de le venger. Mais, après un engagement très vif, ils se virent accablés par le nombre et mis en déroute, laissant des morts et des blessés sur le champ de bataille.

(4) C’était Constance, comme il est dit plus haut, qui avait traité avec ce Vadomaire et son frère Gondomade. Depuis, ce dernier était mort. Or Constance, qui comptait sur la bonne foi de Vadomaire, et sur une coopération efficace et discrète de sa part à ses secrets desseins, l’avait invité par lettre (s’il faut en croire les bruits) à commettre sur la frontière quelque hostilité, en signe de rupture. C’était un moyen d’inquiéter Julien, et de le contraindre à rester pour couvrir les Gaules.

(5) Il est donc vraisemblable que Vadomaire ne remuait en ce moment que par suite d’une impulsion donnée. Ce prince barbare avait déployé dès ses plus jeunes ans une astuce et une duplicité incroyables ; et ce caractère se montra chez lui non moins prononcé quand on l’eut nommé plus tard duc de Phénicie.

(6) Pris sur le fait en cette occasion, il crut devoir discontinuer. Mais un de ses secrétaires, porteur d’une lettre pour Constance, fut arrêté aux avant-postes de Julien. On le fouilla, et on trouva sur lui une lettre qui contenait, entre autres choses, ces mots : "Ton César devient insubordonné." Vadomaire cependant ne manquait jamais, en écrivant à Julien, de le qualifier de seigneur, d’Auguste et de dieu.

Chapitre IV[modifier]

(1) La circonstance était critique. Julien prévit les embarras que pouvait lui causer cette intrigue, et, pour sa propre sécurité comme pour celle de la province, il ne songea plus qu’à s’emparer de la personne de Vadomaire. Voici quel moyen il employa.

(2) Il dépêcha de ce côté son secrétaire Philagre, qui fut depuis comte d’Orient, et dont la capacité lui était bien connue, avec diverses instructions ; y joignant une lettre cachetée, que celui-ci ne devait ouvrir que dans le cas où Vadomaire viendrait sur la rive gauche du Rhin.

(3) Philagre arrive au lieu désigné, et, tandis qu’il vaque aux soins de sa mission, Vadomaire traverse le Rhin comme en pleine paix, ayant l’air d’ignorer les atteintes qu’elle venait de recevoir. Il visite notre commandant militaire sur ce point, cause avec lui comme à l’ordinaire, et, pour mieux écarter tout soupçon, s’invite chez lui d’un dîner où devait se trouver Philagre.

(4) Ce dernier en entrant reconnaît Vadomaire. Sous prétexte de quelque affaire pressée, il retourne aussitôt à son logement, ouvre la lettre de Julien, qui lui prescrit ce qu’il avait à faire, et revient ensuite prendre place au milieu des convives.

(5) Le repas fini, Philagre saisit résolument Vadomaire au corps, et, justifiant de l’ordre supérieur qu’il a reçu, enjoint au commandant de conduire le captif au quartier, et de l’y tenir sous bonne garde. Les gens de la suite du roi, que l’ordre ne concernait pas, furent renvoyés chez eux.

(6) Vadomaire fut ensuite conduit au camp du prince, et se crut perdu, voyant le secret de sa correspondance éventé par l’arrestation de son secrétaire. Julien toutefois ne lui fit pas même de reproches, et se contenta de le reléguer en Espagne. Il n’avait eu d’autre intention, en effet, que d’empêcher qu’en son absence cet homme dangereux ne troublât de nouveau la tranquillité des Gaules.

(7) Rassuré, touchant ses projets ultérieurs, par cette capture, dont le succès avait passé son attente, Julien se disposa sans plus de retard à punir les barbares du désastre qu’avaient éprouvé le comte Libinon et sa poignée d’hommes.

(8) Afin de leur dérober sa marche, dont le bruit seul eût pu les renvoyer au loin, il passa le Rhin dans le silence de la nuit, avec les plus légères troupes auxiliaires, et entoura les ennemis, qui ne songeaient à rien. Pendant que, réveillés par le bruit des armes, ils cherchent leurs traits et leurs épées, le prince fond sur eux, en tue un grand nombre, fait grâce à ceux qui offrent en suppliants la restitution de leur butin, et accorde la paix au reste, sur l’assurance qu’ils ne la troubleront plus désormais.

Chapitre V[modifier]

(1) L’esprit encore échauffé de sa réussite, Julien, dont la sagacité ne s’abusait pas sur la portée du mouvement politique dont il avait donné le signal, comprit à merveille que dans les résolutions de ce genre il faut aller droit au but, et qu’il y avait avantage à proclamer lui-même son indépendance. Voulant toutefois se bien assurer des dispositions du soldat, après un sacrifice secret à Bellone, il fait assembler l’armée au son des trompettes ; puis, se plaçant sur une estrade en pierre, il s’exprime, déjà plus sûr de lui-même, et donnant à sa voix plus d’éclat qu’à l’ordinaire, dans les termes que voici :

(2) "En présence d’événements aussi graves, illustres compagnons, sans doute chacun de vous forme des conjectures, et attend impatiemment que je m’ouvre enfin sur la situation et sur les mesures que commande la prudence. Écouter est plutôt le rôle du soldat que discourir. Mais aussi le caractère bien connu de votre chef vous est garant qu’il ne vous proposera rien qui ne soit convenable ; et digne de votre approbation. Prêtez donc une oreille attentive au simple exposé que je vais vous faire de mes vues et de mes plans.

(3) Placé bien jeune au milieu de vous par la volonté divine, j’ai su repousser les irruptions incessantes des Alamans et des Francs, et tenir en bride leur ardeur de pillage. J’ai pu, avec le secours de vos bras, ouvrir le Rhin dans tout son cours aux armes romaines. Ni les effroyables clameurs, ni le choc redouté des barbares, ne m’ont fait reculer d’un pas : je sentais derrière moi l’appui de votre courage.

(4) Voilà ce que la Gaule témoin de votre héroïque labeur, la Gaule renaissant de ses cendres après cette longue suite de désastres, redira, dans ses actions de grâce, jusqu’à la dernière postérité.

(5) Élevé aujourd’hui par vos suffrages, et par la force des choses, à la dignité d’Auguste, j’ose, avec l’aide de Dieu et la vôtre, tenter vers la fortune encore un pas de plus. Je puis dire à ma louange (et cette conscience me soutient) que cette armée si brillante par sa valeur, et non moins distinguée par son esprit de justice, m’a toujours accordé, avec le mérite de la modération et du désintéressement dans l’administration civile, celui de la prudence et du sang-froid dans nos rencontres si fréquentes avec les nations barbares.

(6) Or, c’est seulement par l’étroite union des volontés que nous pourrons faire face aux épreuves qui nous attendent. Suivez donc, tandis que les circonstances s’y prêtent encore, un conseil que je crois des plus salutaires : c’est de profiter du désarmement actuel de l’Illyrie pour en occuper la lisière du côté des Daces. Une fois établis sur cette ligne, nous aviserons à étendre nos succès.

(7) Promettez-moi sur la foi du serment, comme on le fait quand le chef inspire confiance, votre concours fidèle et persévérant. Vous savez que de mon côté vous n’avez à craindre ni témérité ni faiblesse, et que vous avez un chef prêt à justifier à chacun de vous d’intentions et de motifs qui n’ont que le bien public pour mobile et pour but.

(8) Mais, je vous en conjure, veillez sur l’entraînement de votre ardeur belliqueuse ; que l’intérêt privé n’en reçoive aucune atteinte. Souvenez-vous que moins de gloire a rejailli sur vous de cette multitude d’ennemis abattus sous l’effort de vos armes, que du bel exemple que vous avez donné en traitant avec humanité la province que vous avez sauvée par votre courage."

(9) Ce discours de leur empereur eut sur les soldats l’effet d’un oracle. Une émotion passionnée s’empara de tous les cœurs, et l’enthousiasme pour le règne nouveau se manifesta par un tonnerre d’acclamations, mêlées au retentissement des boucliers. De tous côtés on n’entendait que répéter les noms de grand capitaine, de chef sans égal, et le titre, mérité sous leurs yeux, d’heureux dompteur des nations.

(10) Tous, approchant de leur gorge la pointe de leur épée nue, jurèrent, suivant la formule consacrée, et sous les plus terribles exécrations, d’offrir, s’il le fallait, tout leur sang en sacrifice à leur empereur. Les chefs de l’armée, et les gens attachés à la personne du prince, en firent autant.

(11) Le préfet Nébride refusa seul, avec une loyauté plus courageuse que prudente, de s’engager par serment contre l’empereur Constance, qui l’avait, disait-il, comblé de bienfaits.

(12) Cette protestation exaspéra les soldats, qui l’auraient massacré si Julien, dont il embrassait les genoux, ne l’eût couvert d’un pan de sa robe. De retour au palais, Julien trouva Nébride prosterné, qui lui tendait la main, en le suppliant de le délivrer de son effroi : "Que ferais-je donc pour mes amis, lui dit Julien, si je permettais que ta main touchât la mienne ? Mais tu n’as rien à craindre : va où tu voudras." Nébride alors se retira chez lui, sain et sauf, en Toscane.

(13) Après ce préliminaire indispensable, et qui cadrait avec la grandeur de l’entreprise, Julien, connaissant toute la puissance de l’initiative en temps de révolution, donna le signal de marche, et se dirigea vers la Pannonie, avec le parti pris de tenter la fortune.

Chapitre VI[modifier]

(1) L’intelligence des faits exige un coup d’œil rétrograde, et l’exposé succinct des actes militaires et civils de Constance à Antioche pendant les événements de la Gaule.

(2) À son retour de Mésopotamie, les premiers d’entre les tribuns, et d’autres personnes de rang, vinrent lui faire leur cour. Dans le nombre était un ex-tribun nommé Amphiloque, Paphlagonien de naissance, qui avait longtemps servi sous l’empereur Constant, et qu’on soupçonnait, avec grande vraisemblance, d’avoir jadis semé la discorde entre les deux frères. Cet homme, d’un air arrogant, attendait son tour. Mais on le reconnut, et il ne fut pas admis. Sur quoi plusieurs courtisans firent grand bruit de ce qu’ils appelaient indulgence excessive. Un rebelle aussi obstiné ne méritait même pas, disaient-ils, qu’on lui laissât voir le jour. Mais Constance, avec une mansuétude qui ne lui était pas ordinaire, leur dit : "Laissez vivre cet homme. Je ne le crois pas innocent, mais il n’est pas convaincu. Et s’il est en effet coupable, il trouvera sa punition dans mon regard et dans le cri de sa conscience." Tout se borna là.

(3) Le lendemain, au cirque, ce même homme assistait aux jeux, et s’était, suivant son habitude, placé en face de l’empereur. Au moment où commençait le spectacle, la balustrade sur laquelle il s’appuyait, avec quelques spectateurs, se rompit ; et tous furent précipités. Un certain nombre ne reçut que de légères blessures ; mais Amphiloque, qui s’était brisé les vertèbres, fut trouvé mort sur la place ; et Constance triompha de sa prophétie.

(4) Ce fut l’époque de son mariage avec Faustine. Depuis longtemps déjà il avait perdu Eusébie, sœur des consulaires Eusèbe et Hypace. Cette princesse, d’une beauté supérieure, rehaussée des qualités morales les plus rares, était restée accessible aux sentiments d’humanité au faîte des grandeurs. Nous avons dit que c’était à sa protection constante que Julien était redevable de la vie, et, subséquemment, de son élévation au rang de César.

(5) Constance songea vers le même temps à dédommager Florence, que la crainte des suites de la révolution avait chassé des Gaules. Anatole, préfet du prétoire en Illyrie, étant venu à mourir, on envoya Florence remplir sa place ; et il revêtit les insignes de sa haute dignité en même temps que Taurus, nommé aux mêmes fonctions en Italie.

(6) On pressait cependant à la fois les préparatifs de la guerre étrangère et de la guerre civile. La cavalerie se renforçait de nouveaux escadrons. Pour recruter les légions, on ordonna des levées dans les provinces. Chaque ordre de l’État, chaque profession fut taxée pour fournir des vêtements, des armes, des machines, soit en argent, soit en nature, ainsi que pour approvisionner l’armée de vivres de toute espèce, et la pourvoir de bêtes de somme.

(7) Le roi de Perse n’avait fait retraite qu’à contre-cœur devant l’impossibilité de tenir campagne en hiver ; et l’on s’attendait de sa part aux plus énergiques efforts dès que la température serait adoucie. Des députés avec de riches présents furent donc envoyés aux rois et aux satrapes des contrées transtigritaines, pour s’assurer de leur concours, ou du moins de leur neutralité franche et sincère.

(8) On s’efforça notamment de gagner à force de dons, et surtout par l’envoi de riches vêtements, les rois Arsace et Méribane, l’un d’Arménie, l’autre d’Ibérie, dont la défection en pareille circonstance eût porté à l’empire un coup fatal.

(9) Dans cette conjoncture Hermogène mourut, et sa préfecture fut donnée à Helpidius. Ce dernier, Paphlagonien de naissance, avait quelque chose de commun dans ses manières et son langage ; mais il était d’une simplicité de mœurs antique, et d’un caractère si inoffensif et si doux, que Constance lui ayant un jour donné l’ordre, en personne, de mettre un homme à la torture, il supplia le prince de recevoir sa démission, et de charger de cet office tel autre, qui s’en acquitterait mieux.

Chapitre VII[modifier]

(1) Menacé de deux côtés, Constance ne savait quel parti prendre. Devait-il aller au loin chercher Julien, ou rester et faire tête aux Perses, que l’on jugeait au moment de passer l’Euphrate ? Après de longues délibérations avec ses principaux officiers, il s’arrêta à l’idée d’en finir d’abord, ou du moins de composer avec l’ennemi qui le pressait de plus près ; puis, une fois assuré sur ses derrières, de franchir ensuite l’Illyrie et l’Italie, pour venir traquer Julien (ainsi qu’il s’exprimait, cherchant à redonner du cœur à son monde), et étouffer dans leur germe les projets de son ambition.

(2) Ne voulant pas toutefois laisser sa propre surveillance s’endormir sur d’autres points, ni prêter le flanc d’aucun côté, il faisait partout répandre le bruit qu’il avait quitté l’Orient, et qu’il s’avançait en forces. Pour prévenir notamment une tentative sur l’Afrique, dont la possession est si précieuse à nos princes, il y envoya par mer le secrétaire d’État Gaudence, le même que l’on a vu dans les Gaules chargé d’espionner la conduite de Julien.

(3) L’obéissance de cet agent lui semblait assurée par deux motifs : les sujets de plainte qu’il avait donnés à l’un des deux partis, et l’empressement naturel de se faire bien voir de celui qui semblait avoir toute chance de triompher ; car c’était une conviction générale que Constance aurait le dessus.

(4) Gaudence, aussitôt arrivé, se mit à l’œuvre. Il transmit par lettres des instructions tant au comte Crétion qu’aux autres autorités, et se fit fournir par les deux Mauritanies une cavalerie légère excellente, avec laquelle il protégea très efficacement tout le littoral en regard des Gaules et de l’Italie.

(5) Constance avait bien choisi son homme ; car tant que Gaudence administra le pays, pas un soldat ennemi n’en approcha, bien que toute la côte de Sicile, depuis Pachyn jusqu’à Lilybée, fût bordée de troupes qui n’eussent pas manqué de passer la mer, voyant le moindre jour à opérer une descente.

(6) Au moment où Constance terminait ces dispositions, qu’il jugeait avec raison bien entendues, et donnait ordre à de moins importantes, il fut informé, par les lettres de ses généraux, que les forces réunies des Perses, leur fier monarque en tête, étaient en pleine marche vers le Tigre, mais qu’on ne pouvait prévoir sur quel point précisément le passage aurait lieu.

(7) Alarmé de cette nouvelle, et voulant être à portée de prévenir son adversaire sur le terrain, il quitta ses quartiers d’hiver au plus vite, rassemblant autour de lui l’élite de ses troupes en cavalerie et en infanterie, passa l’Euphrate sur un pont de bateaux, et se rendit par Capersane à Édesse, ville très forte et largement approvisionnée. Là il fit halte pour s’assurer, par ses coureurs ou par des transfuges, de la véritable direction de l’ennemi.

Chapitre VIII[modifier]

(1) Sur ces entrefaites, Julien, qui se disposait à quitter Rauraque, après les mesures indiquées plus haut, envoya Salluste comme préfet dans les Gaules, et donna à Germanien le poste laissé vacant par Nébride. Il nomma aussi Névitte général de la cavalerie en remplacement de Guyomer, qui lui était suspect pour avoir, disait-on, lorsqu’il commandait les scutaires sous Vétranion sourdement travaillé à livrer son maître. Jove, dont il est question dans l’histoire de Magnence, fut investi de la questure, et Mamertin de la charge de trésorier. Le commandement de ses gardes fut confié à Dagalaif. Il fit encore plusieurs promotions d’officiers dans l’ordre de mérite personnel, et sans consulter que ses notes particulières.

(2) L’itinéraire que s’était tracé Julien lui faisait traverser la forêt Martienne et longer les deux rives du Danube. Il n’était rien moins que sûr du pays, et avait à craindre qu’on n’entreprît, le voyant si mal accompagné, de lui barrer le chemin.

(3) Une adroite manœuvre le tira de ce danger. Il divisa tout son monde en deux corps. Les uns, sous la conduite de Jove et de Jovin, prirent rapidement la route bien connue de l’Italie. Le reste chemina par le cœur de la Rhétie, ayant pour chef Névitte, général de la cavalerie. Cette diversion donna l’idée d’une masse de forces considérable, et tint en respect à la fois ces deux contrées. Alexandre le Grand, et d’autres capitaines après lui, avaient fait usage de la même tactique.

(4) On était déjà hors des mauvais pas, que Julien recommandait encore d’accélérer la marche, comme lorsqu’on s’attend à une attaque, et de conserver chaque nuit des postes sur pied en cas de surprise.

Chapitre IX[modifier]

(1) Julien poursuivit ainsi sa route avec la confiance qu’inspire une suite continue de succès, mais en s’entourant de toutes les précautions stratégiques employées ordinairement dans ses expéditions contre les barbares.

(2) Arrivé sur un point où l’on disait le fleuve navigable, il profita de la rencontre fortuite de plusieurs petites embarcations pour descendre le courant, dérobant ainsi sa marche autant que possible. Il le pouvait d’autant mieux, qu’avec ses habitudes de frugalité et d’abstinence, les aliments les plus grossiers lui étaient bons ; ce qui le dispensait de toute communication avec les villes ou forteresses riveraines. Il aimait à s’appliquer cette belle parole de Cyrus l’ancien à son hôte, qui lui demandait ce qu’il voulait pour son dîner : "Rien que du pain, répondit-il ; car j’ai là près un ruisseau."

(3) Cependant les mille voix que l’on prête à la renommée ne tardèrent pas à répandre par toute l’Illyrie, avec la dose d’exagération ordinaire, le bruit de Julien vainqueur des peuples et des rois, s’avançant, fier de tant de succès, à la tête d’une formidable armée.

(4) À cette nouvelle, le préfet du prétoire Taurus s’enfuit comme devant une invasion étrangère, et franchit rapidement, à force de relais, les Alpes Juliennes, entraînant par son exemple son collègue Florence sur ses pas.

(5) Le comte Lucillien commandait à Sirmium la force armée des deux provinces. Au premier avis de l’approche de Julien, il tira tout ce qu’il put de troupes de leurs stations respectives, et se mit en devoir de résister.

(6) Mais la barque de Julien, prompte comme un trait, ou comme le brandon lancé d’une machine de guerre, arrive à Bononie, à dix milles de Sirmium ; et d’un saut le prince se trouve à terre. La lune était sur son déclin, et conséquemment les nuits étaient presque sans lumière. Julien dépêche aussitôt Dagalaif et quelques hommes armés à la légère, avec ordre de lui amener Lucillien de gré ou de force.

(7) Le comte était au lit. Tiré de son repos par le bruit des armes, et se voyant entouré d’inconnus, il comprit ce dont il s’agissait, et, tremblant au nom de Julien, obéit, bien qu’à contre-cœur. Le fier général de la cavalerie, contraint de s’humilier devant la force, fut placé sur le premier cheval qui se trouva, et amené à Julien comme un prisonnier de bas étage. La terreur semblait l’avoir privé de ses sens ;

(8) mais quand il vit qu’on lui donnait la pourpre à baiser, il revint à lui, et, déjà d’un ton plus assuré : "Le pays, dit-il, n’est pas pour vous, et c’est grandement vous aventurer que d’y venir avec si peu de monde." Julien répondit avec un sourire amer : "Gardez vos bons avis pour Constance. Je ne songeais pas à vous consulter, mais bien à vous tirer de crainte. N’interprétez pas autrement ma clémence."

Chapitre X[modifier]

(1) Débarrassé d’un ennemi, Julien ne s’endormit pas sur le succès ; mais, toujours d’autant plus actif et plus résolu que la circonstance était plus grave, il marcha droit à Sirmium, qu’il jugeait disposée à se donner à lui. Comme il approchait des vastes faubourgs de la ville, habitants et soldats vinrent en foule au- devant de lui avec des flambeaux et des fleurs, le saluant des noms de seigneur et d’Auguste, et le conduisirent au palais au milieu d’un concert d’acclamations et de voeux.

(2) Cette réception remplit son cœur de joie, par l’heureux pronostic qu’il en tira. D’avance il voyait les autres villes suivant à l’envi l’exemple donné par la métropole (car Sirmium tenait ce rang par son étendue et par l’importance de sa population), et sa présence partout accueillie comme l’apparition d’un astre bienfaisant. Le lendemain il donna au peuple, qui en témoigna la joie la plus vive, le spectacle d’une course de chars, et le jour suivant gagna sans délai, par la voie publique, le pas de Sucques, qu’il occupa fortement sans coup férir, et dont il confia la défense à Névitte, sur la fidélité duquel il pouvait compter. Il est bon de donner une idée de cette position militaire.

(3) C’est un défilé formé par la jonction des deux chaînes du Rhodope et de l’Hémus, dont l’une s’appuie aux rives du Danube, et l’autre à celles du fleuve Axius. Ces montagnes élèvent entre la Thrace et l’Illyrie une forte barrière, laissant d’un côté le pays des Daces et la Serdique, et, de l’autre, les nobles cités de Thracie et de Philippopolis. La nature semble avoir à dessein configuré cette région dans l’intérêt à venir de la domination romaine. Jadis ce n’était qu’une gorge obscure, resserrée entre deux collines ; mais, se modifiant selon l’échelle de grandeur de l’empire, la gorge devint une large voie praticable aux voitures. En fermant ce passage, on a plusieurs fois arrêté les efforts des plus grands capitaines et des plus nombreuses armées.

(4) Sur le versant qui fait face à l’Illyrie, le mont s’abaisse suivant un plan à peine incliné, et dont la pente est comme insensible. Celui qui regarde la Thrace est au contraire coupé presque à pic, n’offrant çà et là qu’un petit nombre de sentiers abrupts qu’on a peine à gravir, même sans autre obstacle que ceux qu’oppose la nature. En deçà et au-delà de la chaîne s’étendent au nord et au midi des plaines à perte de vue, qui atteignent, d’un côté, les Alpes Juliennes, et, de l’autre, se déroulent, sans offrir la moindre aspérité, jusqu’au détroit et jusqu’à la Propontide.

(5) Julien, après avoir disposé toutes choses sur ce point comme l’exigeait la gravité des circonstances, y laissa le général de la cavalerie, et revint à Nysse, ville très considérable, s’occuper à tête reposée des mesures les plus propres à assurer le succès de son entreprise.

(6) Il y manda l’historien Aurélius Victor, qu’il avait vu à Sirmium, et le nomma consulaire de la seconde Pannonie. De plus, l’honneur d’une statue en bronze fut accordé à cet homme d’une vertu exemplaire, qu’on a vu, mais beaucoup plus tard, devenir préfet de Rome.

(7) Bientôt Julien se prononça plus ouvertement encore. Renonçant désormais à tout espoir d’accommodement avec Constance, il adressa au sénat, contre ce prince, un mémoire très amer, et rempli des accusations les plus fortes. Tertulle, alors préfet, en donna lecture à l’assemblée, dont les sentiments d’affection pour l’autre empereur éclatèrent en cette occasion avec une noble indépendance. On s’écria tout d’une voix : "Respectez celui dont vous tenez votre pouvoir."

(8) L’administration de Constantin n’était pas non plus épargnée dans cette pièce. Ce prince était traité de novateur, de violateur des anciennes lois et coutumes, et notamment pris à partie pour avoir le premier prostitué à des barbares les ornements et les faisceaux consulaires. Julien fut maladroit dans cette sortie, et inconséquent dans sa conduite ultérieure, où il encourut le blâme qu’il n’avait pas craint d’infliger ; car Névitte, dont il fit le collègue de Mamertin au consulat, ne pouvait assurément, ni par la naissance, ni par les talents, ni par les services, soutenir la comparaison avec aucun de ceux que Constantin avait honorés de la suprême magistrature. C’était un homme sans éducation, sans tenue, et cruel, qui pis est, dans l’exercice du pouvoir.

Chapitre XI[modifier]

(1) Pendant cette polémique de Julien, et au moment où ses préoccupations étaient le plus vives, il reçut la nouvelle aussi alarmante qu’imprévue d’une rébellion hardie, et bien faite pour l’arrêter dans ses ardents projets, si elle n’était étouffée promptement. Voici ce qui l’avait amenée.

(2) Il avait expédié dans les Gaules, soi-disant par motif d’urgence, mais en réalité parce qu’il s’en défiait, deux légions de Constance et une cohorte d’archers, qui s’étaient trouvées dans Sirmium. Cette troupe, mécontente de sa destination, et qui s’effrayait de la perspective d’avoir les redoutables Germains en tête, céda aux conseils de défection d’un tribun mésopotamien nommé Nigrinus. L’affaire fut traitée en pourparlers secrets, et conduite avec une discrétion extrême. Mais arrivé à Aquilée, place très forte par sa position et ses ouvrages, le corps expéditionnaire en pleine révolte se jette dans la ville, secondé par la population, à qui le nom de Constance était resté cher.

(3) Il ferme les portes, arme les tours, et met tout sur le pied de défense ; proclamant par ce coup de main audacieux qu’il existait encore un parti de Constance, et invitant l’Italie entière à se ranger sous ses drapeaux.

Chapitre XII[modifier]

(1) Julien reçut cette nouvelle à Nysse. N’ayant aucun ennemi sur ses derrières, et sachant que cette ville n’avait jamais été prise et ne s’était jamais livrée, il mit en œuvre toute espèce d’insinuation et de caresse pour se l’attacher, avant que l’exemple d’Aquilée fût devenu contagieux.

(2) Jovin, maître de la cavalerie qui venait de franchir les Alpes et avait à peine un pied en Norique, eut ordre de revenir sur ses pas, et d’empêcher à tout prix l’incendie de se propager. Il fut de plus autorisé à retenir, et à s’adjoindre comme renfort, tout détachement isolé qui passerait par la ville, se dirigeant sur le quartier général.

(3) Ce fut en ce moment que Julien apprit la mort de Constance. Traversant alors la Thrace au plus vite, il entra dans Constantinople. Il y recevait régulièrement avis de ce qui se passait devant Aquilée. Or, jugeant, d’après les rapports de Jovin, que la résistance pouvait traîner en longueur, mais sans tirer à conséquence, il rappela ce général, qu’il voulait employer plus sérieusement ailleurs, et confia la suite des opérations du siége à Immon, assisté de quelques autres officiers.

(4) Aquilée fut cernée des deux côtés, et les chefs des assiégeants convinrent en premier lieu d’essayer l’effet des promesses et des menaces. On discuta beaucoup de part et d’autre. Mais l’entêtement des assiégés fit bientôt rompre les conférences, ne laissant d’autre recours que celui des armes.

(5) Les deux partis se préparèrent donc au combat en prenant quelque sommeil et quelque nourriture ; et le lendemain dès l’aurore, la trompette donnant le signal du carnage, on en vint aux mains à grands cris, avec plus de fureur que de tactique.

(6) Enfin les assiégeants, poussant devant eux des mantelets et des claies d’osier, commencèrent à s’avancer avec plus de circonspection : ceux-ci, munis de toutes sortes d’outils de fer pour saper la muraille en sous-oeuvre ; ceux-là, traînant après eux des échelles de la hauteur des murs. Mais, au moment où ils y touchaient déjà, la première ligne, accablée par les pierres ou criblée de traits, se rejeta sur la seconde qu’elle entraîna dans son mouvement rétrograde, et rebutée par la crainte d’en essuyer autant.

(7) Enflés de ce premier succès, la confiance des assiégés ne connut plus de bornes. Ils garnirent de machines de guerre chaque point où elles pouvaient produire quelque effet, et se livraient avec une infatigable énergie à tous les soins de la défense.

(8) De leur côté, les assiégeants, ébranlés par leur premier échec, mais cachant leurs craintes par point d’honneur, renoncèrent au moyen de donner assaut, qui leur avait mal réussi, pour recourir aux procédés de l’art des sièges. Le sol ne permettait ni de faire jouer le bélier, ni d’asseoir de machines à projectiles, ni d’ouvrir une mine. Mais, par un effort d’invention comparable à tout ce que l’histoire offre de plus étonnant en ce genre, on mit à profit le cours même du fleuve Natison, qui baigne les murs de la ville.

(9) Trois embarcations fortement amarrées ensemble servirent de plancher à l’érection d’autant de tours dépassant le niveau des remparts, à portée desquels on dut les faire arriver. Ces tours étaient couronnées de soldats armés qui faisaient tous leurs efforts pour écarter des murs leurs défenseurs, tandis que des ouvertures, pratiquées plus bas dans les flancs de ces édifices, livraient passage à des vélites armés à la légère, qui, en un clin d’œil, eurent jeté et franchi des ponts volants adaptés à cet usage. Ceux-ci, pendant qu’on échangeait des volées de pierres et de traits au-dessus de leurs têtes, travaillaient à faire brèche dans les murs, et à pénétrer par là dans la ville.

(10) Mais cette ingénieuse combinaison vint encore à manquer son effet. Les tours, assaillies à leur approche de brandons enduits de poix ardente, de roseaux, de sarments, et autres matières inflammables, prirent feu incontinent, et, perdant l’équilibre par le poids de leurs défenseurs, qui se jetèrent tous précipitamment d’un côté, s’abîmèrent dans le fleuve avec ceux qu’avaient épargnés les projectiles de l’ennemi.

(11) Restés ainsi à découvert, les vélites qui avaient passé sous les murs furent écrasés de grosses pierres, sauf le petit nombre qui parvint, à force d’agilité, à se sauver au travers des débris. Vers le soir, le signal de la retraite mit fin au combat, dont les deux partis emportèrent des impressions bien différentes.

(12) Le deuil des assiégeants, qui pleuraient la mort de leurs camarades, fortifiait l’espoir de vaincre chez les habitants, qui avaient pourtant fait aussi de grandes pertes. On ne s’en préparait pas moins à recommencer ; et, après une nuit consacrée à reprendre des forces par le sommeil et la nourriture, au point du jour le son des instruments redonna le signal de l’attaque.

(13) Parmi les assiégeants, les uns, pour combattre plus à l’aise, élevaient leurs boucliers au-dessus de leur tête ; d’autres portaient, comme précédemment, des échelles sur leurs épaules. Tous s’élançaient avec fureur, offrant leur poitrine aux coups de l’ennemi. Ceux-ci, en cherchant à briser les ferrements des portes, succombaient sous une pluie de feux, ou écrasés par les énormes pierres qu’on faisait rouler du haut des murailles ; ceux-là, qui avaient résolument franchi le fossé, s’y trouvaient culbutés par les brusques sorties que la garnison opérait par les poternes, ou ne se retiraient que couverts de blessures. La retraite des assiégés était protégée contre tout retour offensif par des espèces de redoutes en gazon, élevées en avant des murailles.

(14) On peut dire qu’ils se montrèrent supérieurs encore à leurs adversaires en persévérance, et par le parti qu’ils surent tirer des seules défenses de la place. Impatients des longueurs du siège, les soldats ne cessaient de rôder autour de la ville, cherchant quelque point accessible à l’assaut, ou qu’on pût entamer par l’emploi des machines.

(15) Enfin, la certitude de rencontrer toujours des difficultés insurmontables amena du relâchement dans les efforts. On abandonnait son poste ou sa faction pour marauder dans les campagnes voisines. Y trouvant tout en profusion, on faisait part de son butin à ses camarades. L’armée se gorgeait de vin et de nourriture, et ces excès répétés finirent par lui ôter de sa vigueur.

(16) Julien hivernait alors à Constantinople. Averti de ce désordre par les rapports d’Immon et de ses collègues, il s’empressa d’y porter remède. Il fit partir aussitôt Agilon, maître de l’infanterie, pour porter à Aquilée la nouvelle de la mort de Constance, pensant bien que devant cette notification, faite par une bouche si honorable, les portes de la ville s’ouvriraient aussitôt.

(17) En attendant, les opérations du siège n’étaient pas suspendues. Tout autre moyen ayant échoué, ou essaya de réduire la ville par la soif, en coupant les aqueducs. Mais la résistance n’en fut que plus opiniâtre. L’armée, à force de bras, parvint à détourner le fleuve. On n’en fut pas plus avancé. Les habitants se résignèrent à boire de l’eau de citernes, qu’on ne distribuait encore qu’à petites rations.

(18) Sur ces entrefaites Agilon arrive à Aquilée, et, pour obéir à ses instructions, se présente résolument au pied des remparts avec une escorte. Il fait l’exposé véridique de ce qui s’est passé : Constance est mort, et Julien en pleine possession du pouvoir suprême. Mais il eut beau protester, on ne lui répondit d’abord que par des démentis et des injures. Ce ne fut qu’en venant, avec un sauf-conduit, confirmer ses assertions sur le rempart même, qu’il put enfin obtenir créance.

(19) Cette fois la ville ouvrit avec un joyeux empressement ses portes au chef qui lui apportait la paix. On tâcha de se justifier en rejetant tout le tort sur Nigrinus et quelques autres, dont le supplice fut demandé en expiation de la révolte, et des maux qu’elle avait attirés sur la ville.

(20) Une enquête fut introduite sans délai sous la direction de Mamertin, préfet du prétoire, à la suite de laquelle Nigrinus fut brûlé vif, comme premier instigateur de l’insurrection. Les sénateurs Romulus et Saboste, convaincus de l’avoir fomentée, périrent après lui par le fer. On fit grâce à tous ceux que la contrainte, plus que leur penchant, avait rendus complices de cette guerre civile ; distinction posée d’avance par la clémente justice de l’empereur.

(21) Avant que tous ces résultats fussent connus, l’anxiété de Julien à Nysse était des plus grandes. Il se voyait menacé de deux côtés. D’abord la garnison d’Aquilée pouvait, fermant par un détachement les défilés des Alpes Juliennes, le priver de communication avec les provinces, et des secours qu’il en attendait.

(22) L’Orient aussi lui donnait des craintes. Le comte Marcien, disait-on, avait formé un noyau des cantonnements épars dans la Thrace, et marchait vers le pas de Sucques. Julien n’en faisait pas moins ses dispositions pour toutes les nécessités du moment. Il concentrait son armée d’Illyrie, composée de troupes éprouvées, et toujours prête à suivre son belliqueux chef au milieu des dangers.

(23) Les intérêts privés n’étaient pas non plus oubliés dans cette crise ; il jugeait toujours les procès, et, de préférence, ceux où se trouvait en cause l’ordre des magistrats municipaux, qu’il favorisait au point d’imposer souvent ces charges onéreuses au mépris des droits d’exemption les plus fondés.

(24) Julien vit à Nysse Symmaque et Maxime, deux personnages éminents, envoyés par le sénat en députation à Constance. Il ne leur en fit pas pour cela moins bon accueil. Le second même fut nommé par lui préfet de Rome, en remplacement de Tertulle ; et cela, uniquement dans le but de plaire à Vulcace Rufin, dont Maxime était le neveu. Il faut noter cependant que sous l’administration de ce dernier l’abondance régna dans la ville, et que pas une plainte ne s’éleva sur la cherté des subsistances.

(25) Enfin, pour donner des gages aux fidèles et raffermir les incertains, Julien nomma Mamertin, qui était préfet d’Illyrie, consul avec Névitte, lui qui naguère reprochait si durement à Constantin de prostituer les dignités à des barbares.

Chapitre XIII[modifier]

(1) Tandis que Julien, un jour confiant, un jour inquiet, poursuivait son entreprise hardie, les rapports contradictoires que Constance recevait à Édesse de ses espions le jetaient dans une perplexité dont se ressentaient ses mesures. Tantôt il formait des partis pour battre la campagne, et tantôt songeait à donner à Bézabde un nouvel assaut. Il était de la prudence en effet, au moment de porter ses armes vers le nord, d’assurer préalablement la défense de la Mésopotamie.

(2) Mais de l’autre côté du Tigre il y avait le roi de Perse, n’attendant pour le franchir qu’une réponse favorable des auspices, et qui, si l’on ne lui en barrait le passage, aurait bientôt poussé jusqu’à l’Euphrate. Connaissant d’ailleurs par expérience quelle était la solidité des murailles et la vigueur de la garnison, Constance hésitait à commettre ses soldats aux hasards d’un siège, quand il allait avoir besoin d’eux pour faire face à la guerre civile.

(3) Il fallait cependant occuper les troupes, et ne pas se faire accuser d’inertie. Les deux maîtres généraux de l’infanterie et de la cavalerie furent donc envoyés en avant avec un corps considérable, mais avec l’ordre toutefois d’éviter tout engagement avec les Perses. Ils devaient se borner à garnir la rive citérieure du Tigre, et à reconnaître sur quel point déboucherait l’impétueux monarque. De plus, il leur était spécialement recommandé, tant de vive voix que par écrit, de se replier aussitôt qu’une force ennemie tenterait le passage.

(4) Pour Constance, tandis que ses lieutenants couvraient la frontière, et tâchaient d’éclairer les mouvements du plus fallacieux des ennemis, il se tenait prêt, avec le gros de l’armée, à prendre en personne l’offensive, et à couvrir tour à tour les places menacées. Éclaireurs et transfuges (car il arrivait de ces derniers de temps à autre) se contredisaient dans leurs rapports. C’est que chez les Perses le secret des plans n’est connu que des plus grands personnages, confidents impénétrables, et qui ont la religion du silence.

(5) Cependant ni Arbétion ni Agilon ne cessaient de conjurer l’empereur de venir les appuyer, protestant d’un commun accord qu’il ne fallait rien moins que le concours de toutes les forces pour soutenir le choc d’un aussi terrible adversaire.

(6) Au milieu de ces embarras, surviennent coup sur coup des avis trop certains que Julien, d’une course rapide, a franchi l’Italie et l’Illyrie ; qu’il occupe le pas de Sucques ; que de tous côtés lui arrivent des renforts, et, finalement, qu’il va tomber en force sur la Thrace.

(7) Ces nouvelles étaient désolantes. Constance se rassurait toutefois, en songeant à son bonheur continu contre les ennemis de l’intérieur. Mais le parti à prendre n’en était pas moins difficile. Il résolut de se porter d’abord où le péril était le plus menaçant, et de faire partir devant lui l’armée par convois successifs sur les voitures de l’État.

(8)Tout le conseil fut de cet avis, et le transport aussitôt commença par cette voie expéditive. Mais Constance apprit le lendemain que Sapor, ayant trouvé les auspices contraires, avait rebroussé chemin avec son armée. Délivré de cette crainte, il rappelle à lui tout son monde, sauf le corps destiné à la garde de la Mésopotamie, et retourne lui-même à Hiérapolis.

(9) Quel tour allaient prendre les choses ? Dans son incertitude, et profitant de ce que l’armée se trouvait concentrée autour de lui, il voulut, par une harangue, raffermir le zèle de cette multitude pour le maintien de son autorité. Centuries, manipules et cohortes sont convoqués au son des trompettes, et remplissent au loin la campagne. Lui, monté sur un tribunal qu’entoure une garde plus forte que de coutume, compose son visage à l’air de confiance et de sérénité, et leur adresse ce discours :

(10) "Moi qui ai toujours si fort tenu à me montrer irréprochable dans mes actes et dans mes paroles ; moi, si attentif à régler le gouvernail selon le mouvement des flots, je suis forcé, mes amis, à confesser en ce moment que j’ai failli ; disons mieux, que l’extrême bonté de mon cœur m’a trompé sur le véritable intérêt de tous. Pour comprendre l’objet de cette réunion, prêtez- moi tous, il le faut, une oreille attentive.

(11) À l’époque des troubles excités par Magnence, et que votre valeur a réprimés, j’élevai Gallus, neveu de mon père, à la dignité de César, et lui confiai l’Orient à défendre. La justice fut par lui méconnue. Une suite d’actes détestables ont attiré sur sa tête la rigueur vengeresse des lois.

(12) Et plût à Dieu, pour le repos de l’empire, que l’esprit de rébellion s’en fût tenu à cet essai ! Le souvenir en est affligeant sans doute, mais il semblait être un gage de sécurité. Cependant une défection vient d’éclater, j’ose le dire, plus déplorable encore ; défection que la Providence va donner à vos bras la force de punir.

(13) Au moment même où vous repoussiez victorieusement ces hordes sauvages qui frémissaient autour de l’Illyrie, Julien, aux mains de qui j’avais remis la garde des Gaules, Julien, enflé de quelques faciles succès remportés sur des Germains demi-nus, et poussé, par une fureur aveugle, s’associe une poignée de ces hommes que la soif du sang, l’avide espoir des dépouilles, jette dans les entreprises désespérées, et, au mépris de toute justice, conspire avec eux le renversement de l’État. Mais la justice est la mère et la nourrice de cet empire ; par elle ces orgueilleux projets seront mis au néant, et leurs coupables auteurs punis. J’en ai pour garant ma propre expérience, et les exemples du passé tout entier.

(14) Que nous reste-t-il donc à faire, si ce n’est d’affronter l’orage ; d’étouffer dans son germe, avant qu’il ait pu se développer, cette rage meurtrière ? L’événement ne saurait être douteux. Le dieu qui punit l’ingratitude tournera contre ces impies le fer préparé de leurs mains, le fer dirigé par eux, sans provocation aucune, contre celui qui les a comblés de bienfaits.

(15) Oui, j’en ai l’intime confiance, et j’en atteste le pouvoir protecteur de la bonne cause : qu’une fois nous nous trouvions en présence, et l’effroi va les paralyser, et nul d’entre eux ne soutiendra ni le feu de vos regards, ni le premier éclat de votre cri de guerre."

(16) Ce discours allait droit aux passions des soldats. Ils secouèrent leurs lances en signe de colère, et, protestant de leur affection, demandèrent à être menés sans délai contre le rebelle. Ces témoignages changèrent en joie les craintes de l’empereur. Il congédia promptement l’assemblée, et tout aussitôt fit prendre les devants à Arbétion avec les lanciers, les mattiaires, et les troupes légèrement armées. Il supposait à ce chef la main heureuse, d’après ses précédents succès dans les guerres civiles. Guyomer, avec les Lètes, dut faire face au corps ennemi qui occupait le pas de Sucques. Ce dernier détestait Julien, pour l’affront qu’il avait reçu de lui dans les Gaules ; et c’est pour cette raison qu’il fut choisi.

Chapitre XIV[modifier]

(1) Mais à ce moment solennel tout indiquait visiblement que l’astre de Constance avait pâli, et que l’heure fatale n’était pas éloignée. D’effrayantes visions troublaient le repos de ses nuits. Une fois, dans le premier sommeil, l’ombre de son père lui était apparue, tenant un bel enfant dans ses bras. Constance avait pris l’enfant sur ses genoux ; mais celui-ci, lui arrachant un globe qu’il tenait à la main, l’avait jeté au loin. Évidemment ce songe pronostiquait une révolution, bien qu’on eût réussi à lui trouver une explication favorable.

(2) Il échappa encore à Constance de se plaindre, dans un de ses plus intimes épanchements, de ce que certaine manifestation indéfinissable de la présence d’un être surnaturel, et dont il s’était fait une habitude, lui avait manqué tout d’un coup ; ce qu’il interprétait comme la désertion de son bon génie, et l’annonce de sa fin prochaine.

(3) Effectivement c’est en métaphysique une opinion reçue, qu’à chacun de nous, dès qu’il voit le jour, est associée une intelligence supérieure, d’essence divine, qui régit nos actions, sauf les lois immuables du destin ; mais dont la présence est sensible seulement pour ceux que leurs vertus ont mis au-dessus du commun des hommes.

(4) Cette doctrine s’appuie sur des oracles et sur d’imposantes autorités écrites, notamment sur les deux vers du poète Ménandre, que voici : "Près de tout mortel se trouve à l’instant de le naissance un génie familier, qui le guide dans la vie."

(5) Telle est l’allégorie qui se cache dans les vers immortels d’Homère. Sous le nom des dieux de l’Olympe, ce sont les génies familiers de ses héros que le poète met en rapport avec eux, comme interlocuteurs, comme auxiliaires ou comme sauveurs. C’est à quelque mystérieuse intervention de ce genre que l’on s’accorde à attribuer la prééminence de Pythagore, de Socrate, de Numa Pompilius, du premier Scipion, et, suivant une tradition moins universellement répandue, celle de Marius, d’Octavien, qui porta le premier le nom d’Auguste, d’Hermès Trismégiste, d’Apollonius de Tyane et de Plotin. Ce dernier philosophe n’a pas craint d’analyser cette abstruse théorie, et d’en sonder les profondeurs. Il a expliqué le principe de cette connexité d’une essence supérieure avec l’âme humaine, dont elle prend charge, et qu’elle protège, en quelque sorte dans son giron jusqu’au terme assigné ; l’élevant aux plus hautes conceptions quand elle le mérite par sa pureté, et par son union avec un corps exempt de toute souillure.

Chapitre XV[modifier]

(1) Impatient, comme en tout ce qu’il désirait, d’en venir aux mains avec les révoltés, Constance s’empressa de gagner Antioche, d’où, ses apprêts terminés, il n’eut pas moins hâte de repartir. Bien des gens autour de lui trouvaient cette précipitation excessive, mais se contentaient d’en murmurer tout bas. Nul n’osait élever une objection, ou même insinuer un doute.

(2) L’automne était avancé quand il partit. À trois milles d’Antioche, près d’un village nommé Hippocéphale, il fit rencontre en plein jour d’un cadavre percé de coups. Le corps était à sa droite, tourné vers l’occident, et la tête était séparée du tronc. Ce présage remplit le prince d’effroi ; mais il s’entêta d’autant plus à courir au-devant de son sort. À Tarse, il eut un léger accès de fièvre ; et, croyant le dissiper par le mouvement, il poussa par un chemin très difficile jusqu’à Mopsucrène, ville située au pied du Taurus, et la dernière station qu’on rencontre avant de sortir de Cilicie. Le lendemain, le mal empiré le retint, malgré tous ses efforts pour se remettre en route. Une telle ardeur embrasait ses veines, que son corps brûlait au toucher. Les secours de l’art manquant, il vit avec douleur la mort inévitable. On dit qu’ayant encore sa présence d’esprit, il désigna Julien pour son successeur.

(3) Le râle incontinent étouffa sa voix, et, après une longue agonie, il expira le 3 des nones de novembre, dans la quarantième année de son règne et de son âge.

(4) Quand on eut rendu les derniers devoirs à sa dépouille, et donné à sa mémoire des larmes et des regrets, les principaux de la cour entrèrent en délibération sur le parti qu’il convenait de prendre. Quelques sourdes menées pour élire un empereur eurent lieu, dit-on, sous l’inspiration d’Eusèbe, que sa conscience alarmait sur le compte qu’il avait à rendre. Mais, si près de Julien, aucune insinuation de ce genre ne pouvait prévaloir. On députa donc vers lui les comtes Théolaiphe et Aligilde, pour lui annoncer la mort de son parent, et le prier de se rendre sans tarder au désir de l’Orient, qui lui tendait les bras.

(5) Le bruit courait d’ailleurs que Constance avait laissé un testament où il instituait, comme nous l’avons dit, Julien son héritier, et désignait tels ou tels de ceux qu’il affectionnait le plus comme titulaires de legs ou de fidéicommis.

(6) Sa femme, qu’il laissait enceinte, donna plus tard le jour à une princesse, qui fut nommée comme son père, et qui, parvenue à l’âge nubile, épousa Gratien.

Chapitre XVI[modifier]

(1) Une véridique appréciation de son caractère doit commencer par faire la part du bien. Toujours retranchée dans la morgue impériale, son âme haute et fière tenait toute popularité comme au-dessous d’elle. Il ne conféra les hautes dignités qu’avec une extrême parcimonie, et, sauf en un petit nombre de cas, ne souffrit aucune extension des avantages attachés aux charges publiques. Il sut contenir l’arrogance militaire.

(2) Sous son règne on ne vit pas de promotion au titre d’illustrissime, bien qu’à notre connaissance celui de perfectissime ait été quelquefois concédé. Un recteur de province alors n’était pas tenu d’aller au- devant du maître général de la cavalerie ; et ce dernier n’avait droit d’intervenir dans aucune partie de l’administration civile. Mais, militaire ou civile, toute autorité s’inclinait, avec le respect du vieux temps, devant la prééminence du préfet du prétoire.

(3) Il fut ménager du soldat jusqu’à l’excès. Rigide appréciateur du mérite, il ne conféra de charge au palais qu’après avoir, pour ainsi dire, pesé, la balance en main, tous les titres : nul n’arriva d’emblée sans avoir fait ses preuves. D’avance on savait à qui était dévolu, après dix ans de services, le titre de trésorier, de maître des offices, ou tel autre emploi que ce fût. Très rarement se rencontra-t-il qu’à celui qui avait porté les armes fut confié le maniement des affaires civiles ; mais nul, sans un long apprentissage du métier de soldat, n’obtint jamais l’honneur de lui commander.

(4) Constance était grand amateur des lettres ; mais son génie n’était point dirigé vers l’éloquence ; et ses essais en poésie ne furent pas plus heureux.

(5) Son régime de vie était frugal et sobre. Il dut à sa modération dans les repas de n’être que très rarement malade, bien qu’il ne le fût jamais sans danger pour ses jours. L’expérience, d’accord avec la théorie médicale, prouve qu’il en est ainsi d’ordinaire chez les personnes qui s’abstiennent d’excès.

(6) Il savait au besoin prendre sur son sommeil, et se montra constamment chaste au point qu’il ne fut pas même soupçonné d’intimités contre nature ; vice, on le sait, que la malignité prête à tout hasard aux grands, par la seule raison qu’ils peuvent tout.

(7) Excellent cavalier, il maniait le javelot, et l’arc surtout, avec une adresse merveilleuse, et n’était pas moins habile aux exercices de l’infanterie. Je ne répéterai pas ici ce qu’on a dit tant de fois de son habitude de ne cracher, ni se moucher, ni tourner la tête en public, non plus que de son abstinence de toute espèce de fruits.

(8) Je viens d’énumérer tout ce qu’on lui connut de bonnes qualités ; passons maintenant les mauvaises en revue. Pour peu qu’il fût sur la voie d’une accusation d’aspirer au trône, si frivole ou même absurde qu’en fût le prétexte, il ne lâchait plus prise, et en suivait le fil sans fin ni terme, ne reculant devant aucun moyen, qu’il fût légitime ou non, d’arriver à son but. Et ce prince, qu’à tout autre égard on pourrait ranger parmi les modérés, surpassait alors en atrocité les Caligula, les Domitien, les Commode. La façon dont il se défit de ses parents, au début de son règne, annonçait un émule de ces monstres.

(9) Il aggravait la condition des accusés par la dureté des formes, la persistance envenimée des incriminations. La torture était appliquée sur la plus légère prévention avec des rigueurs inconnues avant lui, et sous l’œil d’une surveillance impitoyable. La mort même, dans les exécutions, était rendue aussi lente que le permet la nature. Il fut, sous ce rapport, moins accessible à la pitié que Gallien lui-même ;

(10) car ce dernier, qui eut constamment à défendre sa vie contre les conspirations trop réelles d’Auréole, de Posthume, d’Ingénu, de Valens (dit le Thessalonique) et de tant d’autres, se relâcha cependant plus d’une fois de la peine capitale envers les coupables. Sous Constance, au contraire, une menteuse confirmation fut souvent arrachée par l’excès des tortures.

(11) Il était dans ces occasions ennemi de toute justice, lui qui tenait si fort à paraître juste et clément. Comme ces étincelles qui s’échappent d’une forêt en temps de sécheresse, et vont inévitablement porter aux hameaux voisins l’embrasement et la mort, le fait le plus léger devenait entre ses mains le germe d’une proscription immense. Quel contraste avec ce Marc-Aurèle, qui en pareil cas fermait toujours les yeux ! Cassius venait de proclamer en Syrie ses prétentions au trône ; sa correspondance avec ses complices fut interceptée en Illyrie, où se trouvait alors l’empereur. Marc-Aurèle fit jeter le tout au feu, afin qu’ignorant ceux qui conspiraient, il ne fût pas tenté de les traiter en ennemis.

(12) On a dit avec raison que, pour Constance, mieux eût valu résigner le pouvoir que s’y maintenir au prix de tant de sang :

(13) "Le bonheur, dit Cicéron dans une lettre à Cornélius Népos, le bonheur, c’est le succès dans le bien ; en d’autres termes, la fortune favorisant des vues honnêtes. Avec des vues mauvaises, on n’est pas heureux. Je n’appelle pas bonheur, chez César, la réussite d’idées impies et subversives. Entre Manlius et Camille, le beau rôle est pour l’exilé Camille, Manlius eût-il même obtenu ce qu’il désirait tant, le trône."

(14) La même pensée se retrouve chez Héraclite d’Éphèse : "Un caprice du sort, dit-il, donne l’avantage un moment au plus faible, au plus lâche, sur le cœur le plus héroïque. Mais, le pouvoir en main, savoir se maîtriser soi- même, dominer son ressentiment, sa haine, et jusqu’aux mouvements subits de sa colère, voilà la vraie gloire, le plus noble des succès."

(15) Autant il fut malheureux et humble dans les guerres étrangères, autant le vit-on, dans l’orgueil de ses succès contre les révoltes intérieures, porter sur ces plaies de l’État une main impitoyable. C’est ainsi qu’il osa, par un flagrant outrage à la coutume et au bon sens, consacrer par des arcs de triomphe, dans la Gaule et la Pannonie, la sanglante réduction de provinces romaines, y graver sur la pierre de tels exploits…, et, tant que dureront ces monuments, transmettre à la postérité la commémoration d’un désastre national.

(16) On sait quel ascendant prenaient sur son esprit les sons flûtés de la voix des femmes et des eunuques, et quel faible il montrait pour quiconque savait le flatter, et s’astreindre à dire oui ou non comme lui.

(17) Il faut compter comme surcroît aux maux de ce règne l’insatiable rapacité des agents du fisc, qui accumulait plus de haine sur la tête du prince que d’argent dans les coffres de l’État. Encore, s’il eût quelquefois prêté l’oreille aux doléances des provinces épuisées ! , mais jamais leurs cris de détresse n’obtinrent le moindre allégement au poids et à la multiplicité de leurs charges, ou n’arrachèrent que de vaines et éphémères concessions.

(18) La simple unité du christianisme était chez lui dénaturée par un mélange de superstitions de vieille femme. Il intervint dans les discussions de dogme, plutôt pour raffiner sur les questions que pour concilier les esprits, et multiplia conséquemment les dissidences. Lui-même il prit une part active aux verbeuses subtilités de la controverse. Ce n’étaient sur les routes que nuées de prêtres, allant disputer dans ce qu’ils appellent leurs synodes, pour faire triompher telle ou telle interprétation. Et ces allées et venues continuelles finirent par épuiser le service des transports publics.

(19) Deux mots sur son extérieur. Il était brun de peau, avait le regard élevé, le coup d’œil perçant, la chevelure fine. Il se rasait avec soin tout le visage, pour faire ressortir son teint. Il était plus long de buste que du reste du corps. Ses jambes étaient courtes et arquées, ce qui donne un grand avantage pour le saut et pour la course.

(20) Quand on eut embaumé et déposé le corps dans un cercueil, Jovien, alors protecteur, eut ordre de le conduire en grande pompe à Constantinople, lieu de sépulture de sa famille. Assis sur le char même qui portait les restes de son maître, cet officier se vit, durant la route, offrir, suivant le cérémonial usité envers les princes, les échantillons des subsistances militaires, et faire hommage de combats de bêtes, au milieu du concours ordinaire des populations. C’étaient comme autant de présages de sa grandeur future ; grandeur illusoire et éphémère, comme les honneurs rendus au conducteur d’une pompe funèbre.


Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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