Hommes illustres de la Renaissance - Thomas Morus
Hommes illustres de la Renaissance - Thomas Morus [1]
[modifier] I.- Le Couronnement de Henry VIII, 1509
Henry VII venait de mourir, laissant un royaume tranquille et respecté, une administration ferme, et les coffres de l’état pleins. On était fatigué de son long règne, et on ne le regretta point, parce que tous ces biens venaient de sources impopulaires : la tranquillité du royaume d’une politique extérieure sans gloire ; la fermeté de l’administration d’un despotisme cruel ; le bon état des finances de trente ans d’avarice et d’extorsions. La nation anglaise avait pour ce prince le sentiment d’un héritier pour un parent qui ne lui a laissé son or que faute de pouvoir l’emporter dans la tombe. Sur la fin de sa vie, Henry n’amassait plus que pour conserver ses angelots d’or dans ses coffres. Les Anglais savaient d’ailleurs, dès ce temps-là, que les peuples qui enrichissent les rois avares, n’en sont jamais les seuls héritiers, et qu’il y a toujours entre eux et l’héritage un légataire universel qui prend la part du lion. Toutefois les vieillards ne se souvenaient pas d’avoir vu un roi plus beau, plus brillant, auquel les biens terrestres convinssent mieux, que le jeune prince appelé pour la première fois depuis tant d’années, par la loi naturelle d’hérédité, à monter sur le trône de l’Angleterre. Un héritage de dix-huit cent mille livres sterling, de la jeunesse, de l’éclat, une certaine instruction, et la fatigue qu’on avait du mort, si favorable au survivant, faisaient de Henry VIII le prince le plus riche, le plus redoutable, le plus populaire de toute la chrétienté. Les fêtes de son couronnement furent célébrées avec une allégresse sincère. Les richesses osaient se montrer enfin, délivrées de la crainte des collecteurs du dernier roi, lequel avait répandu sur tout le royaume un air d’avarice et de pauvreté qui étonnait l’étranger. Les ceintures et les colliers d’or reparaissaient à la taille et sur le cou des dames, depuis qu’on n’avait plus peur que le trésorier du roi ne les prît comme redevances des pères ou des maris. Henry VIII et Catherine d’Aragon, sa femme, si comprimés eux-mêmes sous le feu roi, donnaient l’exemple et le ton à toute la noblesse de Londres, et paraissaient jouir naïvement de la splendeur de leurs habits royaux. Les diamans brillaient sur tous les bonnets ; la cour, que Henry VII, ami des petits, comme Louis XI, mais non point jusqu’à partager avec eux les dépouilles des grands, avait réduite, par ses lois somptuaires, à un état seulement décent, reluisait et scintillait au soleil. Le peuple battait des mains à tout ce luxe, car les nations aiment mieux dans les princes les défauts brillans que les qualités vulgaires, et le roi qui dépense que celui qui thésaurise ; préférence très judicieuse, après tout, car comme ce sont elles qui font les frais des deux espèces de caractères, et qu’il s’agit toujours de payer dans les deux cas, elles doivent mieux aimer celui qui rend une partie de ce qu’il prend que celui qui garde le tout.
Le mariage de Henry VIII avec Catherine d’Aragon, veuve de son frère le prince Arthur, avait été l’objet de discussions dans le conseil du nouveau roi. Le règne commençait par un genre d’affaire qui devait en ensanglanter la seconde moitié, par une affaire de mariage. Henry aimait sa belle-sœur ; il trouva des conseillers pour approuver son union avec elle, des casuistes pour la déclarer légitime selon les lois divines, et un pape qui n’avait rien à refuser à la maison d’Espagne, d’où sortait Catherine, pour donner la dispense exigée par l’église. La virginité de la jeune reine fut solennellement vérifiée et jurée par des matrones. On la maria avec les cérémonies en usage aux noces des vierges, en longue robe blanche et les cheveux épars [2]. Sur tout le chemin, de Westminster au palais du roi, les acclamations populaires accueillirent ces deux amans couronnés qui allaient être heureux comme de simples mortels, car Henry avait pour Catherine un penchant partagé ; il lui avait souvent promis de l’épouser dès le temps du feu roi [3]. Ce fut en juin 1509 que se célébrèrent les fêtes du mariage ; elles durèrent jusqu’à la fin de l’année.
Les lettres renaissantes payèrent leur tribut aux deux jeunes époux. Henry VII les avait peu encouragées. Pauvres à toutes les époques, elles l’étaient surtout dans ces temps d’ignorance universelle, et elles n’y pouvaient vivre que des miettes des tables royales ; mais le feu roi, qui faisait des morceaux avec des miettes mises ensemble, n’avait pas voulu de leurs louanges pour n’avoir pas à payer leurs travaux. Elles attendaient beaucoup de Henry VIII, lequel avait paru leur vouloir du bien avant son avènement, et, quoique fort retirées des affaires politiques, elles avaient pu entendre parler de son riche héritage. Il fut donc loué en grec et en latin, les deux seules langues littéraires d’alors, dans l’Europe occidentale. Sa figure, sa bonne mine, sa grace, la douceur de ses traits, et ce qu’on supposait de courage militaire à un prince jeune, sain, beau cavalier, fournirent matière à des poésies où l’on promettait â la nation des perfections morales en harmonie avec toutes les qualités physiques du roi. La mythologie, qui inspirait alors sérieusement les poètes, prêta toutes les beautés de ses dieux à Henry VIII. Il eut la majesté de Jupiter, la sagesse de Minerve, la valeur de Mars, invariables flatteries, ou invariables satires de tous les rois nouveaux arrivans dans l’Europe, pendant plus de deux siècles que régna la mythologie.
La plus curieuse de toutes ces pièces est celle dont je vais traduire quelques passages [4]. On y trouve une critique assez énergique du règne précédent ; un esprit honnête, sérieux, indépendant, s’y cache sous les banalités d’usage, et le conseil y suit de près la flatterie. En lisant, ou en se faisant lire ces vers, Henry VIII dut rougir pour son père. Sous ce rapport, cette pièce manquait trop de convenance pour n’être pas d’un auteur honnête homme. Un flatteur ordinaire eût trouvé moyen de louer le fils sans attaquer le père ; l’auteur de cette pièce n’attaquait peut-être le père que pour donner une leçon au fils.
Après un début commun sur la félicité de l’Angleterre, le poète oppose au tableau de la joie du peuple le contraste des misères du règne précédent.
« La noblesse, depuis long-temps exposée aux injures de la populace, relève aujourd’hui la tête, et triomphe sous un tel roi ; et elle en a sujet ! Le marchand, effrayé naguère par la multitude des taxes, lance de nouveau ses navires sur les mers dont ils avaient désappris les chemins… Tous les citoyens se réjouissent, tous comptent sur les biens à venir pour se dédommager des pertes passées. Les richesses que la peur avait enfouies dans d’obscures cachettes, chacun se plaît à les montrer au grand jour, et ose être riche… La crainte ne murmure pas tout bas à l’oreille des mots mystérieux ; personne n’a sujet de se taire ni de rien dire tout bas. Il y a plaisir à mépriser les flatteurs, et nul ne craint la délation, s’il n’a pas été lui-même délateur… »
Suit une peinture de l’empressement universel, des rues encombrées de peuple, des fenêtres et des toits garnis de spectateurs, des curieux qui vont attendre le cortége à différens endroits pour voir encore le roi qu’ils ont déjà vu [5] ; puis un portrait du roi, « le plus aimable objet qui soit sorti des mains de la nature. Il surpasse ses mille compagnons par la hauteur de sa taille, et semble avoir une force digne de son auguste corps. Ce prince n’est pas moins agile de la main que courageux du cœur, soit qu’il s’agisse de combattre à l’épée, soit qu’il faille courir avidement contre la lance tendue en avant ou faire voler une flèche contre un but. Le feu brille dans ses regards, Vénus se montre sur son visage, ses joues sont colorées de l’incarnat des roses. Cette figure, où la force le dispute à la grace, tient de la jeune fille et de l’homme fait. Tel était Achille lorsqu’il se cacha sous les vêtemens d’une nymphe ; tel lorsqu’il traîna derrière son char le cadavre d’Hector. »
Tout cela était rigoureusement vrai. La beauté de Henry VIII était célèbre en Europe. Les ambassadeurs en parlaient dans leurs dépêches. Dix ans après, on mettait encore Henry VIII, alors âgé de vingt-neuf ans, fort au-dessus de François Ier, comme roi de belle mine, quoique Français Ier eût de plus que Henry VIII, alors écrivain en société de livres de théologie, un remarquable instinct du mouvement littéraire de son époque, et des batailles gagnées, non dans les tournois, mais dans les plaines d’Italie. Le poète ne flattait donc pas le portrait des qualités physiques de Henry VIII ; peut-être, avec des yeux plus exercés ou plus défians, eût-il remarqué avec quelque inquiétude cet œil à la fois impérieux et flatteur, et surtout ce bas de visage si lourd, si épais, si brutal, que lui prêtent les portraits d’Holbein, et qui font haïr sa figure comme le miroir le plus exact de tous les vices hypocrites de ce prince. Mais ce n’est pas dans les jours d’espérance qu’on songe à regarder les rois de si près ; outre que la physiognomonie n’était ni une science ni une mode en 1519.
Le portrait moral de Henry VIII était moins facile à faire. Comme homme de gouvernement, il avait été trop effacé sous le feu roi, pour mériter plus que des espérances. Comme homme de guerre, toutes ses campagnes avaient été des lances brisées dans les tournois ou des flèches envoyées au but. Cependant il fallait le louer par le côté moral. Ou va voir combien les règnes démentent les illusions des avénemens.
« Quelle maturité de prudence, s’écrie-t-il ; quel calme dans cette ame paisible ! De quel cœur il supportera tout à la fois et modérera l’une et l’autre fortune ! Quel soin de sa chasteté ! quel trésor de clémence il garde dans son tranquille cœur ! Quel éloignement pour le faste ! tous ces signes, qu’on ne saurait feindre, éclatent sur le visage de notre prince. Ce qui se voit sur nos visages à nous, ce qui se manifeste par les biens dont nous jouissons, c’est sa justice, c’est son art de gouverner, c’est sa bonté royale pour son peuple. La licence des mœurs a coutume d’énerver les meilleures ames, les plus grands esprits. Henry, quoique pieux avant d’être roi, a apporté sur le trône des mœurs dignes du trône. Il nous a donné dès le premier jour ces biens qu’on n’attend que de la tardive vieillesse de quelques princes. L’ordre des grands, long-temps méprisé, est rentré dans ses droits ; les magistratures et les charges, jadis vendues aux méchans, sont données aux gens de bien ; le docte reçoit le prix de l’ignorant ; les lois redeviennent fortes et honorées… »
Henry VII avait été le Louis XI de l’Angleterre. Comme Louis XI, il avait frappé la féodalité dans les hauts barons ; mais la destinée de l’Angleterre n’était pas, comme celle de la France, d’arriver à la liberté en passant par la monarchie absolue. Dés-lors les louanges du poète sur le rétablissement de la noblesse étaient d’un bon Anglais et d’un esprit prévoyant.
Après le portrait du roi, il fait celui de la reine. C’est cette princesse qui l’emporte en vertus « sur les anciennes Sabines, en majesté sur les saintes ; égale à Alceste par ses chastes amours, à Tanaquil par la promptitude de son conseil ; Cornélie lui céderait en éloquence, Pénélope en foi conjugale. » La pièce se termine par les vœux d’usage. « Puissent les dieux favoriser, comme ils l’ont fait jusqu’ici, cet hymen ! et puisse le diadème, long-temps porté par Henry et Catherine, l’être un jour par leurs enfans, et les enfans de leurs enfans, et les petits-enfans de leurs petits-enfans ! »
Pendant la marche du cortége, une pluie soudaine arrosa, comme dit le poète, toute la pompe. « Cependant le soleil ne disparut point, et le nuage qui avait crevé sur la ville ne fit que passer. Cette pluie était tombée à point pour calmer la chaleur, et soit qu’on regarde la chose en elle-même, soit qu’on y veuille voir un présage, rien ne pouvait arriver plus à propos. Phoebus par ses rayons, et Junon par sa pluie, promettent à nos princes des années d’abondance. »
Il y eut, à l’occasion du couronnement, des tournois où, chose rare ! on n’eut à regretter ni tués ni blessés. Le poète en fit l’objet d’une félicitation spéciale, en vers iambiques, au roi Henry « D’ordinaire quelque malheur rend fameux les spectacles de chevalerie. Tantôt c’est un combattant traversé par une lance, et souillant l’arène de son sang ; tantôt c’est quelque malheureux, dans la foule, écrasé sous les pieds des chevaux, ou une tribune qui tombe sur les spectateurs. Mais les spectacles que tu nous as donnés, ô roi ! ne sont marqués que par l’absence d’accidens, innocuité digne de ton caractère. »
Enfin, dans une petite pièce qui pourrait servir d’annexe à la grande pièce, le poète, commentant une pensée de Platon sur les retours périodiques des choses, disait à Henry : « Platon a dit que tout ce qui se passait dans une époque donnée, ou avait eu lieu autrefois, ou aurait lieu quelque jour. De même que le printemps s’enfuit et revient tour à tour, poussé par l’année rapide ; de même que l’hiver sévit toujours dans le même temps ; de même, dit Platon, après les longues révolutions du ciel, toutes les choses passées recommencent par d’innombrables vicissitudes. L’âge d’or fut le premier ; puis vint l’âge d’argent ; puis l’âge de fer, et enfin l’âge d’airain. L’âge d’or est revenu sous ton règne, ô prince ! Puisse Platon n’être prophète que jusque-là ! »
Ce dernier vœu pouvait n’être pas une phrase de rhétorique. L’homme qui faisait ces vers, quoique jeune encore, ne l’était plus assez pour laisser échapper légèrement l’exclamation triste par laquelle il terminait son long épithalame. En tout cas il en aurait eu sujet ; car cet homme, c’était Thomas Morus !
[modifier] II.- Les Années chrétiennes
Thomas Morus, — je lui conserve son nom d’écrivain de la renaissance, — naquit à Londres, en 1480, de sir John More, chevalier, l’un des juges du banc du roi, et de mistress Handcombe de Holiewell, du comte de Bedfort. Sa mère mourut en le mettant au monde. Comme il arrive pour tous les hommes illustres après leur mort, la piété de sa famille entoura sa naissance de mystérieux horoscopes et de prodiges. La nuit même de ses noces, mistress More avait eu un songe dans lequel il lui sembla voir gravé sur son anneau nuptial le nombre des enfans dont elle devait être mère et les particularités de chacun d’eux. L’un de ces enfans avait les traits si sombres et si vagues, qu’elle put à peine les distinguer ; la figure de l’autre brillait d’un éclat extraordinaire. Et en effet le premier n’arriva même pas à terme ; le second fut Thomas Morus [6].
Peu de temps après sa naissance, comme sa nourrice traversait à cheval une petite rivière, portant l’enfant dans ses bras, l’animal fit tout à coup un écart, entra dans une eau profonde, et mit en péril de mort la femme et son nourrisson. Celle-ci, voulant sauver au moins l’enfant, le lança dans un champ voisin, par-dessus des haies qui bordaient la rivière, non sans l’avoir recommandé à Dieu. Le cheval sortit en nageant du trou, et mit la nourrice saine et sauve sur le bord. La pauvre femme courut bien vite à l’enfant, et, l’ayant relevé [7], elle le trouva sans blessure, souriant doucement à sa nourrice.
Il reçut sa première éducation au collège Saint-Antoine, à Londres, où il se fit distinguer par sa facilité et son goût pour le travail. Le bruit en vint jusqu’aux oreilles du cardinal Morton, archevêque de Cantorbery et chancelier d’Angleterre, lequel demanda l’enfant à son père, lui donna des maîtres et le prit en amitié. Il n’était pas rare, à cette époque, que les ecclésiastiques d’un rang élevé se chargeassent ainsi de l’éducation de quelque enfant pauvre et heureusement né ; mais d’ordinaire, c’était pour en faire un homme d’église. Thomas Morus se développa rapidement dans la maison du cardinal. Aux fêtes de Noël, le prélat donnait un grand repas, à la suite duquel on jouait de petites pièces en latin ; les meilleures étaient toujours de la composition de Thomas Morus, à la fois auteur et acteur. Morton faisait à ses amis les honneurs de l’esprit de son protégé. Il n’épargnait pas les prédictions, disant qu’un enfant si précoce ne manquerait pas d’aller loin. Il l’envoya bientôt faire ses humanités à Oxford, au collège de Cantorbery. Morus avait alors environ quinze ans.
A Oxford, il fit successivement sa rhétorique, sa logique et sa philosophie, avec un succès prodigieux. On remarquait son application, son ardeur pour l’étude, son éloignement pour tous les amusemens, quoiqu’il y fût porté par un enjouement naturel, et par une chose qui, d’ordinaire, fait aimer la société, je veux dire l’esprit de saillie. Une circonstance d’ailleurs lui aurait fait un devoir de raison de se tenir à l’écart, s’il n’y avait été déjà porté par son ardeur pour l’étude. La plupart des amusemens des écoliers d’Oxford étaient coûteux ; or sir John More, outre qu’il avait trop de probité pour être riche, n’était pas exempt d’un grain d’avarice. Il ne paraît pas que le cardinal, de son côté, pourvût aux menus plaisirs de son protégé. Le jeune homme travaillait donc par nécessité autant que par goût. Son esprit se mûrissait à la dure école de l’inégalité et de la pauvreté. A dix-huit ans Morus était connu des érudits de l’Europe ; à dix-huit ans il avait déjà des ennemis littéraires. C’était un plus sûr horoscope que le songe de sa mère. Les ennemis sont les premiers qui devinent le talent.
Il faisait des vers en anglais et en latin. La plupart de ces vers sont médiocres. Mais les sujets, sinon la forme, y sont intéressans en ce qu’ils réfléchissent déjà le caractère de Thomas Morus, caractère à la fois enjoué et grave, également porté à la plaisanterie mondaine et à l’austérité ascétique. Dans les pièces anglaises, à côté de vers à Cupidon, de plaisanteries sur un soldat qui veut jouer le moine, il y a des vers sur l’éternité, sur la fragilité des biens de ce monde ; un poème sur la fortune, ses faveurs et ses revers [8]. Dans les pièces latines, qui ne sont guère que des épigrammes, les unes imitées du grec, les autres originales, ou des espèces de sonnets sous la forme de distiques, on lit, à côté de petites satires des ridicules de tous les temps, des vers empreints d’une tristesse chrétienne, et, si je ne me trompe, d’une certaine crainte vague de l’avenir. Brièveté de la Vie ; la Vie est une course vers la Mort ; les Vicissitudes de la Fortune, tels sont les titres de quelques-unes de ces pièces. On les dirait d’un homme qui aurait déjà beaucoup souffert ou beaucoup vu souffrir autour de lui. Morus faisait sans le savoir l’histoire de sa vie. « Quand on possède les plus grands biens, dit-il dans une de ces pièces, les plus grands maux sont tout près ; et réciproquement, le souverain bien est tout près du souverain mal [9]. » N’était-ce pas là le chancelier tombé de la plus haute fortune dans un cachot de la Tour ? N’était-ce pas là le prisonnier chrétien, malade, dénué de tout, obsédé, qui aspirait à la mort comme à une délivrance et à une réparation éternelle ? « Je suppose que tu sois réservé à la longue vieillesse de Nestor, dit-il ailleurs, les longues années sont grosses d’une infinité de maux. Nous jouons avec la vie, pensant que la mort est bien loin de nous ; mais la mort est cachée dans notre sein. Dès la première heure de notre naissance, la mort et la vie cheminent ensemble du même pas. Nous mourons lentement ; pendant que nous parlons, nous mourons [10]. »
Voilà de tristes et hautes pensées chrétiennes. Thomas Morus devait commencer et finir par là.
Dès l’âge de dix-huit ans il avait pris pour son héros Pic de la Mirandole, dont il écrivit en anglais la vie si pieuse et si savante, et dont il mit en vers les douze Règles pour exciter et diriger un homme dans la bataille spirituelle [11], poème singulier où tous les préceptes sont donnés par douzaine, et où l’on remarque, outre les douze règles, douze propriétés ou conditions d’un amant, au sens spirituel, et les douze épées qui doivent servir à l’homme dans cette bataille mystique [12]. Le jeune Morus rêvait une vie comme celle de Pic de la Mirandole, tout abîmée dans la science et dans Dieu. Il cherchait dans l’étude et dans la méditation le secret de ce grand savoir et de cette grande piété qui n’ont fait de Pic de la Mirandole ni un savant ni un saint.
Les débuts littéraires de Thomas Morus causèrent quelque sensation dans l’Europe savante. On en parlait à Louvain, à Londres, à Paris ; Erasme, Budé, Beatus Rhenanus, les connaissaient et s’en écrivaient. On trouvait l’auteur naïf, ingénieux, bon latiniste [13]. Ses épigrammes surtout étaient fort goûtées et fort répandues : elles n’avaient pas été imprimées, mais on les copiait et on les colportait. Déjà, d’un commun accord, Thomas Morus avait été agrégé à cette république littéraire et chrétienne dont Érasme et Budé se disputaient la royauté, mais dont Érasme demeura le chef consenti. C’était, dans l’Europe guerrière et barbare de cette époque, comme une nation délicate et choisie qui vivait et commerçait par l’esprit au milieu du tumulte des armes et des mouvemens politiques dont ils ne comprenaient ni ne cherchaient le sens. Le jeune Morus avait été déclaré membre de cette nation. Érasme, qui le vit à son premier voyage en Angleterre, le reçut prêtre des muses et des lettres sacrées, comme on disait alors. Il ne parait pas qu’il en fut très vain : la religion avait alors toutes ses pensées.
A vingt ans, les sens commencèrent à parler. Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, l’écolier d’Oxford était agité de désirs inconnus : le corps se révoltait contre l’esprit. Morus essaya d’éteindre les sens par toute sorte de mortifications. Il portait un cilice sur la peau, habitude qu’il n’abandonna jamais entièrement, même quand les affaires eurent attiédi l’ardeur religieuse, mais qu’il reprit sur la fin de sa vie, pour ne plus la quitter. On se moquait de lui ; on le plaisantait sur la chaleur que devait lui causer le cilice en été. C’était une de ses mortifications de supporter les railleries et de ne pas quitter son cilice par respect humain. En outre, il se donnait la discipline tous les vendredis et les jours de jeûne, « afin de châtier, dit son petit-fils, la sédition de son corps, et de ne pas laisser la servante Sensualité prendre le dessus sur la maîtresse Raison [14]. » Il jeûnait et veillait souvent, dormait sur la dure pendant quatre ou cinq heures au plus, et la tête sur une bâche en guise d’oreiller, « traitant son corps, dit encore le naïf biographe, comme un âne, avec des coups et de la mauvaise nourriture, afin d’éviter les excitations de la bonne chère [15]. »
De telles austérités n’étaient guère compatibles avec la vie de famille, et exposaient trop souvent Morus à ces tentations de la raillerie et du respect humain, si dangereuses pour un jeune homme qui avait déjà à lutter contre l’orgueil des sens. Il le sentit et vint se loger près du chapitre des religieux carthusiens, prenant part à leurs exercices spirituels, sans faire de vœux toutefois. Il vécut ainsi quatre ans. Il eut dans l’intervalle le désir d’entrer dans les franciscains ; mais, en y regardant de près, sa conscience fut blessée du relâchement de cette institution, et généralement de la corruption qui avait gagné tous les ordres religieux. Il changea donc d’avis et demeura libre comme auparavant, mais avec un besoin toujours croissant de direction et de frein, et souffrant toutes les angoisses du lent martyre de la chasteté. Vers ce temps-là, le docteur Colet [16] prêchait à Londres avec beaucoup de doctrine et d’onction. Le jeune Morus le prit pour son confesseur, et lui demanda tous les secours de sa science et de sa piété pour l’assister dans cette lutte qui le consumait sans l’apaiser.
Tout le temps que le docteur était à Londres, Morus se sentait calmé. Il allait entendre prêcher son directeur, et le soir il l’écoutait, soit en tête-à-tête, soit au milieu de quelques amis que le docteur édifiait par ses commentaires sur quelque lecture de piété. Colet était doyen de Saint-Paul, et, en cette qualité, il avait à tenir table ouverte pour les étrangers et pour les ecclésiastiques de son collège. Sous son prédécesseur, on vantait la table du doyen de Saint-Paul pour sa magnificence et pour la longueur des repas, qui duraient jusque dans la nuit ; Colet, par des habitudes de frugalité et un peu par cette tendresse pour l’argent que lui reproche discrètement Érasme, avait réduit la table de doyen au nécessaire, et abrégé la longueur des repas. Il avait remplacé les plats superflus par des lectures, et les libations prolongées par des causeries pieuses. Morus était quelquefois du festin et toujours des entretiens qui le suivaient. Sitôt que les convives s’étaient mis à table, un des gens du doyen lisait d’une voix haute et claire quelque chapitre des Épîtres de saint Paul ou des Proverbes de Salomon [17]. Colet faisait choix d’un texte particulier, et après avoir interrogé les assistans sur le sens de ce texte et recueilli tous les avis, il donnait lui-même sa propre interprétation avec une gravité de langage et une douceur de controverse qui édifiaient tout le monde. Le repas fini, et les graces dites, l’entretien continuait ; si les interlocuteurs n’étaient pas du goût de Colet, on faisait une lecture que chacun écoutait en silence, et qui dispensait le doyen de parler. Du reste, très tolérant pour les opinions ; il l’était moins pour les fautes de langage, et on le choquait presque plus par des solécismes que par des hérésies. Morus était le convive et l’interlocuteur de prédilection de Colet, parce que sur le double point de la doctrine et du langage, il partageait toutes ses croyances de chrétien et tous ses scrupules de latiniste.
Mais le doyen de Saint-Paul faisait de fréquentes absences : il avait, à quelques milles de Londres, une maison de campagne où il s’allait reposer des fatigues de son décanat. Tant que durait cette séparation, Morus était ressaisi par toutes ses tentations, et recommençait la terrible lutte de l’esprit et de la chair. « Jusqu’ici, écrivait-il à son maître alors absent, en suivant vos pas je me suis échappé de la gueule du lion. Aujourd’hui, comme une autre Eurydice, — mais avec cette différence qu’Eurydice resta dans le Tartare, parce qu’Orphée avait tourné la tête pour la voir, tandis que moi je suis dans le même danger, parce que vous ne tournez pas la tête pour me regarder, — je retombe, poussé par une force et une nécessité irrésistibles, dans la sombre obscurité d’où vous m’avez tiré. Car, je vous prie, qu’y a-t-il dans cette ville qui porte un homme à bien vivre, mais, tout au contraire, qui ne le fasse reculer, et qui ne précipite dans toutes sortes de vices celui qui serait disposé à gravir, avec mille efforts, la montagne escarpée de la vertu ? Que rencontre-t-il sur son chemin, si ce n’est l’amour hypocrite et le mielleux poison de la flatterie : ici la haine cruelle, là des querelles et des plaidoiries, çà et là des tavernes, des bouchers, des cuisiniers, des marchands de poisson, de volailles et de pâtisserie, qui ne pensent qu’à remplir nos ventres et à servir le prince de ce monde qui est le diable ?
« Oui, les maisons elles-mêmes nous privent d’une partie de la lumière du ciel, en réduisant le cercle de notre horizon à la hauteur de leurs toits. C’est pour cela que je vous pardonne de grand cœur votre séjour à la campagne ; vous y trouvez du moins une société de bonnes gens, purs de tout l’artifice des habitans des villes. Partout où vos yeux se reposent, la terre vous offre des aspects agréables ; la douce température de l’air rafraîchit vos sens ; et la libre vue du beau ciel vous enchante : vous ne voyez que les magnifiques dons de la nature et les symboles sacrés de l’innocence [18]. »
On peut apprécier, par ce touchant récit des combats intérieurs de Morus, quelle force avaient alors les idées religieuses, et ce qu’elles pouvaient obtenir d’un homme tourmenté par ses sens, pour qui tout était tentation, piège, occasion de chute. Changez les temps, retirez les idées religieuses, le sentiment chrétien du devoir envers soi-même et envers Dieu, jetez l’homme au milieu des mêmes tentations sans autre frein qu’une morale à sa convenance, n’êtes-vous pas effrayé, par la comparaison de la contrainte et des luttes du jeune Morus, de ce que va être la liberté de l’homme émancipé de la religion ? Si les choses ne se refont pas, on peut du moins les regretter et soupirer après une loi nouvelle qui remplace les lois détruites.
Cependant le jeune homme allait être vaincu. Deux manières de finir s’offraient toujours à lui, le couvent et le mariage. Le couvent répugnait à sa conscience ; il y aurait été dégoûté ou peut-être tenté par le mauvais exemple. Le mariage lui souriait, quoiqu’il eût fait des épigrammes contre les femmes ; il se sauva du libertinage dans une sainte union. Cette union même fut un acte de délicatesse chrétienne. Sir Colt, gentleman d’Essex, avait deux filles ; Morus, qui s’était d’abord épris de la cadette, pensa que ce serait une peine amère et une sorte de déshonneur pour l’aînée de se voir préférer sa sœur ; il reporta toute son affection sur elle, et l’épousa [19].
Le mariage l’avait enlevé à la vie contemplative. Il fallut enfin prendre un état. Le jeune ménage n’était pas riche, et les enfans allaient venir. Morus, par le conseil de son père, dont il faisait toutes les volontés depuis son enfance, étudia le droit, et se destina au barreau. Quatre années se passèrent dans de fortes études mêlées de pratique. Quoique marié, et tous les ans père d’un nouvel enfant, Morus avait gardé dans l’intérieur de sa maison les habitudes de chrétien austère : il était sobre, se contentait d’un plat à ses repas, buvait de la bière au lieu de vin, et poussait la négligence dans ses vêtemens jusqu’à sortir dans la rue avec des chaussures trouées, comme le lui fit remarquer un jour son secrétaire Harris. La jeune femme mourut en mettant au monde son quatrième enfant. Le célibat ne convenait plus à Morus, père de quatre enfans en bas âge, et déjà chargé d’affaires. Au bout de deux ans, il se remaria, non par concupiscence, dit Érasme, car la femme qu’il prit était veuve, laide et déjà d’âge, mais pour donner à ses enfans une mère de famille active et vigilante ; Ce fut mistress Alice Middleton, femme un peu mondaine, qui se moquait de la piété de son mari, « qui était avare d’un bout de chandelle, dit Morus, et gâtait en une fois la plus belle robe de velours, » qui faisait la guerre à son désintéressement d’avocat, et lui voulait donner de l’ambition pour ses enfans ; en somme, femme de cœur, dévouée, qu’il aima aussi solidement, sinon aussi tendrement, que Jeanne Colt, qui était charmante, s’il en faut croire Erasme [20]. Morus traita toujours mistress Alice avec bonté, quoiqu’il y ait sujet de croire que ce fut elle qui lui inspira sa comparaison, si plaisante et si connue, du mariage à un sac rempli de serpens, parmi lesquels se trouve une anguille. Alice Middleton ne lui donna pas d’enfans.
Sa réputation d’avocat, et son crédit dans le corps des marchands, où il avait acquis une grande autorité par son intelligence des contentions commerciales, le firent nommer membre de la chambre des communes. Il résista en plein parlement au roi Henri VII, qui demandait un cadeau de noces pour sa fille. Déjà une première fois, pour un simple scrupule religieux, appelé subitement par le prince au moment où il assistait à la messe, il avait refusé de se rendre au palais, disant que le service de Dieu devait passer avant le service du roi. Cette indépendance de l’imberbe enfant, comme l’appelait le chambellan du roi, M. Tiler [21], l’avait mis mal en cour. Menacé dans sa liberté, frappé dans la personne de son père, que le roi fit incarcérer à la Tour, pour un prétendu déni de justice, puis rançonner, ce qui était la cause et la fin de tous les démêlés des sujets avec le roi, Morus, pressé par ses amis, s’embarqua pour la France. Il attendit là quelque temps que l’orage fût passé, apprenant la langue française, l’arithmétique, la géométrie ; quelquefois se désennuyant de l’exil à jouer de la viole, qui était son instrument favori, et qu’il avait fait apprendre à ses enfans, et même à la vieille Alice Middleton, laquelle jouait en outre du luth, du monochorde, de la lyre, et tous les jours étudiait un morceau pour son mari, très sévère et très exigeant sur ce point [22].
La mort subite de Henry VII le ramena en Angleterre. Il y revenait avec la faveur d’un exilé du règne précédent et d’un opposant au régime d’exaction et d’avarice, dont le prince de Galles, devenu roi, avait souffert tout le premier. Outre ce titre, sa double réputation d’avocat et de lettré, l’amitié d’Erasme, que l’on comptait dès-lors à un homme comme un mérite, enfin les distiques latins en l’honneur du couronnement du roi et de la reine, toutes ces illustrations le recommandaient à Henry VIII. Ce prince voulut savoir, qui avait fait cette pièce. On lui dit que c’était l’avocat Morus, fils de l’un des juges du banc du roi, le membre des communes récalcitrant sous le roi son père, l’ami du docte Érasme. Il le fit appeler, le trouva à son gré, et le marqua de sa funeste faveur. C’était la fatalité sous laquelle Thomas Morus devait se débattre vingt-cinq ans et mourir.
[modifier] III.- Les Années littéraires
Thomas Morus avait cette espèce d’ambition d’un homme qui tente les honneurs par sa réputation, ses talens, plutôt qu’il ne les cherche et ne va au-devant. Il n’était pas ambitieux à la manière du courtisan de tous les temps, qui poursuit sa fortune à travers toutes les servitudes et tous les dégoûts, qui ne se relâche pas un moment, qui ne manque jamais l’occasion, qui n’a que des scrupules d’homme habile, jamais d’honnête homme ; qui compose avec les vices des princes, et se sert de leurs qualités comme de leurs défauts pour pousser ses affaires, qui arrache ce qu’on croit lui donner, et qui pour avoir une chose ne regarde jamais au prix. Morus fut saisi par la fortune presque malgré lui, et jeté au milieu de la cour avec des mœurs, de la probité, plus de force de principes que de caractère, ce qui fit qu’il ne céda jamais tout-à-fait, quoique cédant toujours beaucoup trop ; ses principes arrêtaient son caractère, mais, comme il arrive, toujours trop tard. C’était une ambition molle, incertaine, prenant mal son temps, se laissant faire, n’étant jamais de moitié dans ses succès, et par conséquent paraissant les devoir tout entiers à la bonté du prince, lequel exigeait de la reconnaissance en proportion. Morus ne sut ni se défendre de la cour ni s’y mettre tout-à-fait. Là ou il avait cru dans sa conscience ne prendre qu’un joug, on lui demandait le remerciement d’une faveur ; là où il n’avait fait que se laisser porter par faiblesse, on le traitait comme s’y étant poussé de toutes ses forces, et comme ayant, en quelque manière, usurpé le bien d’autrui. Un tel homme devait être déshonoré ou tué par un tyran du caractère de Henry VIII ; déshonoré s’il cédait jusqu’au bout, tué à quelque point qu’il s’arrêtât. La fortune lui réserva le dernier sort. Sa mort fut le seul acte libre et volontaire de sa vie, le seul où son caractère et ses principes furent d’accord.
Ce fut Wolsey, parti de bien plus bas que Morus, qui présenta le jeune avocat au roi. Wolsey avait une supériorité rare dans un favori, celle de ne pas voir un rival et un successeur dans tout homme qui attirait l’attention de son maître. Morus, recommandé par lui, fut employé dans diverses ambassades, auprès de Charles-Quint et de François Ier. Ces places l’appauvrissaient et n’allaient pas à ses goûts : il s’y était laissé jeter comme plus tard, dans d’autres fonctions plus élevées, par cette ambition, ou plutôt cette disponibilité qui ne sait ni résister, ni choisir, et qui reçoit une corvée comme un avancement. « La place d’envoyé, écrivait-il à Erasme au retour de l’ambassade de Flandre [23], ne m’a jamais beaucoup souri. Elle nous convient moins à nous laïques et gens mariés, qu’à vous autres prêtres, qui n’avez chez vous ni femmes ni enfans, ou qui en trouvez partout où vous allez. Quant à nous, à peine absens depuis quelques jours, nous sommes rappelés au logis par le regret de nos femmes et de nos enfans. En outre, un prêtre peut emmener partout avec lui toute sa maison, et nourrir aux frais du roi ceux qu’il aurait nourris chez lui aux siens. Mais moi, j’ai deux maisons à soutenir, l’une à Londres et l’autre à l’étranger. Le roi s’est montré assez généreux pour ceux que j’ai emmenés avec moi ; mais il n’a point songé à ceux que j’ai laissés à la maison. Or, je n’ai pu obtenir de ceux-ci, tout bon mari que tu me saches, père indulgent, maître facile, que, par amour pour moi, ils jeûnassent jusqu’à mon retour. Enfin, il est facile aux princes de récompenser, sans bourse délier, les ambassadeurs ecclésiastiques par le don de quelque abbaye. Mais, nous autres laïques, on ne nous rémunère ni si facilement ni si généreusement. Je dois dire pourtant, en ce qui me touche, que le roi a bien voulu, à mon retour, m’offrir une pension annuelle qui n’était nullement méprisable, soit pour l’honneur soit pour le profit, mais je l’ai refusée jusqu’à aujourd’hui, et je suis porté à la refuser toujours, parce qu’en l’acceptant, il me faudrait soit abandonner ma position actuelle dans cette vile, position que je préfère même à une meilleure, soit, ce que je ne veux à aucun prix, la retenir au risque de déplaire à mes concitoyens ; car, s’il arrivait qu’une question de priviléges réciproques s’engageât entre eux et le roi, ils me croiraient moins sincère et moins dévoué à leurs intérêts, me voyant lié par les récompenses du prince. » Morus avait depuis quelques années, dans la Cité de Londres, une charge qui répond à celle de syndic du corps des marchands, charge importante qui l’appelait inévitablement à la chambre des communes, toutes les fois qu’il plaisait au roi de tenir parlement.
Les affaires de cette charge, outre ses fonctions de sous shériff, espèce de magistrature secondaire, ne lui laissaient guère de loisir pour les lettres. Toujours en plaidoiries ou en consultations, avocat, arbitre ou juge, accablé de cliens, « il n’avait rien à donner à lui-même, c’est-à-dire aux lettres, » comme il écrit à Egidius [24]. Rentré chez lui, il fallait bien causer avec sa femme, babiller avec ses enfans, communiquer avec les gens de la maison. C’étaient encore des affaires de devoir pour lui, « car, disait-il, il faut bien faire toutes ces choses, si l’on ne veut pas être un étranger dans sa propre maison. Il faut bien se montrer agréable à ceux que la nature, le hasard ou le choix, vous ont donnés pour compagnons de votre vie, non pas pourtant jusqu’à les gâter par trop d’abandon, ni jusqu’à faire des domestiques vos maîtres. » Les heures, les jours, les années, s’en allaient ainsi dans les occupations du dehors et dans les délassemens de la famille. Morus ne parlait pas de deux autres distractions qui lui prenaient beaucoup de temps ; c’étaient les animaux domestiques, oiseaux ou quadrupèdes, qui occupaient tout un corps de logis dans sa maison, et dont il aimait à observer les mœurs ; c’était sa guenon favorite, venue des Grandes-Indes, ou bien des animaux du pays, un beau renard, un furet, une belette, souvent achetés à grand prix ; c’était encore son cabinet de choses précieuses, où étaient rassemblées des curiosités, soit du pays, soit exotiques, des minéraux, de grands coquillages des mers de l’Inde, des coraux, toutes choses dont il s’amusait beaucoup, et dont il faisait les honneurs à l’étranger que lui adressait quelque membre accrédité de la république littéraire et chrétienne. Là surtout les heures s’écoulaient à faire l’histoire de chaque pièce, et à s’amuser de l’étonnement ou du plaisir qu’elles causaient à ses hôtes [25].
Cependant Morus sentait le besoin de prendre un rang parmi les lettrés de l’Europe. Ses amis lui rappelaient ses débuts, et le pressaient de réaliser les espérances qu’il avait données. Après le temps consacré aux affaires et à la famille, aux gens et aux bêtes, à recevoir les hôtes et à leur demander des nouvelles de Budé, d’Érasme, de Petrus Egidius, il ne lui restait de libre que l’heure des repas et le temps du sommeil. Les repas, que son extrême sobriété avait déjà rendus si courts, il les réduisit encore [26]. Ils consistaient en un morceau de viande salée, des œufs, quelques fruits, et de l’eau bue dans un gobelet d’étain. Pour le menu il n’y avait guère à en retrancher : il en ôta encore les doux entretiens de table avec la famille, lesquels donnent du charme au plus maigre dîner. Quant au sommeil, et quoique ses fatigues le lui rendissent nécessaire, il l’abrégea de quelques heures qu’il employait aux lectures dans sa bibliothèque, et à la composition lente et fréquemment interrompue du livre qui allait faire sa gloire et marquer sa place dans le grand travail de la renaissance des lettres. Ce livre, c’était l’Utopie.
Morus avait alors trente-cinq ans. L’Utopie, terminée en 1517, ne fut publiée qu’en 1518. Ces années-là, quoique fort accablées, avaient été des années heureuses. A l’étranger, en Flandre, en France, Morus s’était rencontré avec des amis de la république des lettres ; il avait joui de leurs entretiens, il s’était plongé dans leurs livres. Revenu à Londres, il retrouvait la considération, les affections de famille, à la cour une faveur modérée qui n’était point encore exigeante, et qui laissait un vaste champ aux espérances. C’est dans cette disposition d’un esprit libre et heureux, dont les ennuis étaient presque de trop de bonheur, que Morus écrivit l’Utopie. L’idée de ce livre avait d’ailleurs un autre à-propos que celui d’une convenance intime avec sa situation et ses études. Elle allait à tous les goûts de l’époque, à ce vague et général désir d’une république universelle, au moins chrétienne et littéraire, à tous les vœux de réforme religieuse, au mouvement d’érudition et d’imitation de l’époque, à cette soif de la paix redemandée de toutes parts, au nom des lettres renaissantes, au nom de la chrétienté épuisée par les dernières guerres d’Italie.
Par une rencontre particulière, on commençait à parler de l’apparition prochaine de l’Utopie, en même temps que le bruit se répandait d’une guerre nouvelle avec le Turc, « nouvelle comédie, disait Érasme, que les princes et le pape veulent jouer sous le prétexte d’une guerre sacrée [27]. » Sélim, empereur des Turcs, après avoir conquis l’Égypte et la Syrie, venait de réunir une nombreuse armée, et menaçait hautement l’Europe de la destruction du nom chrétien. Léon X publia une bulle guerrière qui obligeait tous les hommes mariés, de vingt-six à cinquante ans, à prendre les armes. La bulle ordonnait aux femmes dont les maris étaient en guerre de ne prendre aucun plaisir [28] dans leurs maisons, de s’abstenir de toute toilette recherchée, de toute chose pouvant faire illusion, de ne point boire de vin, de jeûner de deux jours l’un, « afin, disait la bulle, que Dieu protégeât leurs maris dans une guerre si sanglante. » La même prescription s’étendait aux femmes dont les maris avaient été exemptés du service militaire pour des affaires incompatibles avec les armes. Elles devaient dormir dans la même chambre que leurs époux, mais à part, et ne donner ni recevoir aucune caresse jusqu’à l’heureuse issue de la guerre. Une utopie qui vantait les douceurs de la paix, qui ne mariait que les amans, et qui promettait respect et liberté aux ménages, ne pouvait guère venir plus à point.
Morus, avant de faire imprimer son livre, l’avait montré à ses amis, à Tunstall, à Petrus Egidius, à Budé, à Deloine, à Érasme, à ce dernier avant tous les autres. Il était sincère en leur demandant des avis et non des éloges ; il ne l’était pas moins en priant Érasme de faire les honneurs de son manuscrit à Tunstall, « afin, disait-il, que la chose lui parût plus élégante, expliquée par la bouche d’Érasme [29]. » Naïve inconséquence de l’honnête homme et de l’homme de lettres, dont l’un voulait la vérité, et dont l’autre la craignait. Par une autre inconséquence de ce genre, en même temps qu’il faisait modestement passer son Utopie par la critique de ses amis, il avait de ces hauts dédains d’un auteur superbe contre le pauvre public, lequel porte la faute de tous les succès manqués, et qu’on récuse toujours avant de demander ses suffrages et son argent. « Les goûts des mortels, écrivait-il à Egidius, sont si divers, les esprits de la plupart si difficiles, leurs jugemens si absurdes, qu’on ne réussit pas mieux auprès d’eux à se livrer à toute la facilité et à toute la négligence de son génie, qu’à s’accabler de soucis pour faire quelque chose qui puisse être utile ou agréable à ces palais dégoûtés ou grossiers. Le barbare rejette comme dur ce qui n’est pas tout-à-fait barbare. Le demi-savant accuse de trivialité tout ce qui ne fourmille pas de mots vieillis. L’un est si austère, qu’il ne permet pas la plaisanterie ; l’autre si fade, qu’il ne sent rien aux pointes ; tels sont si mobiles que ce qu’ils aiment debout, ils le critiquent assis. Puis viennent les beaux esprits de la taverne qui jugent les auteurs au bruit de leurs verres, et les esprits sans gratitude qui, tout en aimant ce livre, n’en sont pas moins ennemis de l’écrivain, pareils à ces hôtes grossiers qui, après avoir été reçus à une table abondante, s’en vont dès qu’ils sont saouls, sans remercier les gens qui les ont invités [30]. » Tout cela est juste et bien dit ; mais la vraie gloire consiste à mettre tous ces goûts d’accord, soit en plaisant par mille endroits à ceux qu’on pourrait blesser par un point, soit en forçant les contradicteurs à se taire devant l’applaudissement universel.
L’Utopie avait réussi dans cette première épreuve ; Budé en voulut faire la préface ; Érasme se chargea d’en surveiller l’impression chez son ami Froben. L’Utopie allait avoir pour parrains, outre un libraire qui recommandait ses publications, les deux plus grands noms littéraires de l’époque. Les amis de moindre marque suivaient l’opinion des maîtres. Morus ne recevait que félicitations et caresses. On mettait sa république fort au-dessus des républiques de Rome, de Sparte et d’Athènes. On disait le divin génie de Thomas Morus. Pour lui, il sentait la plus vive et la plus noble de toutes les jouissances, celle de l’homme de lettres honnête homme, quand il a fait une œuvre raisonnable et appréciée. Ce furent des jours d’or et de soie, comme on disait dans son temps, dans cette vie dont la fin devait être si sombre. Ce fut un beau soleil entre les brumes de sa jeunesse laborieuse et gênée, et les orages de son âge mûr. Il avait la gloire, cette ivresse qui doit être si douce à l’homme dont le cœur est pur, et à qui les lettres n’ont pas ôté sa candeur. « Que je meure, écrivait-il à Érasme, ô le plus doux de mes amis ! si l’approbation que Tunstall a bien voulu donner à ma république, ne m’a pas rendu plus heureux que ne l’eût fait un talent de l’Attique. Tu ne sais pas combien je me réjouis, combien je me sens grandi à mes propres yeux, combien je porte ma tête plus haut ! Il me semble que mes Utopiens vont me nommer à perpétuité leur roi : je me vois marchant à leur tête, couronné de la gerbe d’épis, insigne de la royauté dans Utopie, beau dans mon vêtement de franciscain, et, dans cette pompe si simple, allant au-devant des ambassadeurs et des princes étrangers, malheureux qui s’enorgueillissent de porter des ornemens et des parures de femmes, des chaînes de cet or que nous méprisons tous dans Utopie, de la pourpre, des perles, et autres colifichets qui les rendent si ridicules. Je ne veux cependant pas que toi ni Tunstall, vous me jugiez par l’exemple des autres hommes, dont la fortune change les mœurs. Et, quoiqu’il ait plu aux dieux d’élever mon humilité à cette grandeur suprême, à ce rang auquel nul monarque ne peut comparer le sien, vous ne me verrez jamais oublier la vieille amitié qui m’unissait à vous quand j’étais simple particulier. Que si vous ne craignez pas de faire un peu de chemin pour me venir voir en Utopie, je ferai en sorte que tous les mortels soumis à mon empire vous rendent les honneurs dus à ceux qu’ils savent être les plus chers amis de leur roi. - J’allais prolonger encore ce doux rêve, mais le lever de l’aurore a dissipé mes songes et m’a chassé de ma royauté pour me replonger dans ce pétrin qu’on appelle le barreau [31]. » Cela pourra paraître plus enjoué que fin, et plus naïf que délicat, à cause de cette diversité des palais dont parle Morus, si grande dans les hommes d’une même époque, si changeante d’une époque à l’autre ; mais il n’est personne qui ne doive être touché du ton aimable et bon de ces confidences, et qui ne reconnaisse le cœur de l’homme de bien sous les joies de l’homme de lettres applaudi.
L’Utopie parut en 1518. Le public confirma le suffrage particulier des amis de Morus. Ce fut une rumeur d’admiration dans toute l’Europe occidentale. Les savans, les politiques, les magistrats, les princes, lurent ce livre. Ni les Colloques d’Érasme, ni l’Éloge de la Folie, n’avaient eu plus de débit. Les érudits lisent encore les Colloques d’Érasme et l’Éloge de la Folie ; mais personne ne lit l’Utopie ; grande leçon pour les livres à succès. Toutefois il y a une gloire pour les livres qui ont été utiles ; même quand on ne les lit plus, on les nomme avec respect. Ceux qui n’ont été écrits que pour le plaisir, et qui n’ont parlé qu’à l’imagination des contemporains, ne sont ni lus ni nommés.
[modifier] IV.- L’Utopie
Notre siècle a lu, sans le savoir, bien des contrefaçons de l’Utopie, quoiqu’assurément les auteurs de ces contrefaçons, je leur rends justice, ne connussent pas l’ouvrage original. Les doctrines de Saint-Simon et de Fourrier sont dans l’Utopie ; les attaques contre le droit de propriété sont dans l’Utopie ; la défense de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre est dans l’Utopie.L’Utopie, c’est la phalange de Charles Fourrier ; l’Utopie, c’est la communauté de biens de Saint-Simon. Quelques idées applicables brillent au milieu de ces rêveries, d’ailleurs si nobles et si ingénieuses. Il y a des maximes que Beccaria semble avoir transportées tout entières, avec leurs développemens, du livre de l’Utopie, dans le livre des Délits et des peines. L’Utopie, c’est ce thème de bien absolu que remanient à toutes les époques certains esprits honnêtes ou impatiens, pour se consoler de ne pas voir même le bien relatif dans le monde où ils vivent. Voici l’analyse sommaire de ce singulier livre.
Morus suppose qu’étant à Anvers, adjoint à Cuthbert Tunstall, dans une ambassade auprès de Charles V, il rencontrait souvent chez un ami un certain Raphaël Hythlodaeus [32], autrefois compagnon d’Améric Vespuce, qui avait beaucoup voyagé et beaucoup vu. Les conversations roulaient sur des points de philosophie, sur les malheurs qui affligent l’humanité, sur les moyens de rendre les hommes meilleurs, les gouvernemens plus équitables, les vols moins communs. Cette question du vol fut l’objet d’un entretien spécial. Hythlodaeus en indique deux causes principales qui peignent le temps. La première, c’est la quantité de soldats blessés qui ne peuvent ni travailler à la terre, ni exercer les professions mécaniques, et qui sont réduits à voler pour vivre ; la seconde, c’est la quantité de valets ayant appartenu à des nobles, « guêpes qui vivent dans la fainéantise sans produire une goutte de miel. » Dès que le maître est mort, cette nuée de valets congédiés tombe dans la misère, et fait la guerre aux passans pour manger. Après l’examen de ces causes, Hythlodaeus discute les châtimens. L’Angleterre d’aujourd’hui pourrait encore s’appliquer ces sages paroles : « Personne ne devrait ignorer combien il est absurde de punir le vol de la même peine que l’homicide. Si le voleur sait qu’il ne court pas un moindre risque en se bornant à voler qu’en ajoutant le meurtre au vol, il égorgera le malheureux qu’il se serait contenté de dépouiller ; car, outre que le danger pour lui n’est pas plus grand, il a une chance de plus d’impunité, en faisant disparaître le témoin de son crime. » A la peine de mort pour le vol, Hythlodaeus substitue un système de châtimens qui a beaucoup d’analogie avec les travaux forcés. Il parle d’un certain pays tributaire de la Perse où on leur coupe une oreille. — Si c’est là le système de Morus, son humanité est encore bien timide.
Hythlodaeus conclut par dire que la société ne sera jamais bien gouvernée tant que subsistera le droit de propriété. Les interlocuteurs de cet entretien imaginaire se récrient, et Morus, qui s’y est donné un rôle, réfute l’idée d’Hythlodaeus, surtout comme impraticable. Hythlodaeus répond qu’il en a vu dans ses voyages une application qui a parfaitement réussi. — Où donc ? demandent les interlocuteurs. — En Utopie. — On presse le voyageur de raconter tout ce qu’il a vu dans cette contrée merveilleuse. Hythlodaeus commence son récit, et c’est de cette sorte que Morus amène sa description de l’Utopie. Ces préliminaires occupent tout le premier livre, dans un ouvrage qui n’en a que deux.
L’île d’Utopie est située au-delà de l’Océan atlantique. Elle tire son nom d’Utopus, roi d’un pays voisin qui l’a conquise, et lui a donné les lois qui la gouvernent encore. La capitale d’Utopie, la première des cinquante-quatre grandes villes du pays, s’appelle Amaurote [33].
La forme du gouvernement est républicaine. Tout s’y fait par élection, même le roi qui n’est qu’un simple magistrat. La seule chose qui le distingue des autres Utopiens, c’est qu’il porte une gerbe de blé à la main, en guise de sceptre. Le pontife, qui est le premier personnage de l’île après le roi, se fait précéder d’un homme tenant un cierge allumé.
L’organisation civile est fondée sur la famille. Chaque famille se compose de quarante personnes tant hommes que femmes, plus deux esclaves, car il y a des esclaves en Utopie. Pour trente familles, il y a un magistrat appelé philarque dont l’autorité s’étend sur les chefs de ces familles, et pour dix philarques, il y a un magistrat supérieur nommé protophilarque. Ces protophilarques, au nombre de deux cents, et élus pour un an, choisissent, en cas de vacance du trône, le prince entre deux candidats nommés par le peuple, et forment le conseil du roi qui est en charge. Ce conseil s’assemble tous les trois jours. En cas d’affaires importantes on consulte la nation. Chaque philarque assemble ses trente familles, recueille leur avis et va le porter au sénat. Cent soixante-deux citoyens, c’est-à-dire trois par chaque ville, forment ce sénat qui s’assemble tous les ans dans la capitale. On les choisit parmi les vieillards. Toutes les fonctions, soit législatives, soit exécutives, sont annuelles, hormis celle du roi qui est nommé à vie.
Tout appartient à tous, sauf les femmes. Quiconque a besoin d’une charrue, d’un habit, d’un outil de travail, va le demander au magistrat qui le lui donne. Les voyages, pour lesquels il faut demander la permission des magistrats et le consentement du père et de la femme, se font sans argent et sans viatique, tous les biens étant communs. L’étranger reçoit partout l’hospitalité, mais à la condition de la payer par quelque travail. Le temps du voyage est limité.
L’agriculture est une sorte de conscription à laquelle personne n’échappe. Chaque ville envoie tous les ans à la campagne vingt jeunes gens qui doivent apprendre à cultiver la terre. Il est vrai que ceux qui n’y ont pas de goût sont libres de revenir ; on les remplace par d’autres.
Outre l’agriculture, tous les citoyens sont obligés de savoir un métier. Il faut être ou tisserand, ou maçon, ou charpentier, ou menuisier. Toutefois ceux qui marquent des dispositions particulières pour les sciences sont dispensés de ces travaux ; mais si les résultats ne répondent pas aux espérances qu’ils ont données, on les fait rentrer dans la classe des artisans. Le prince est choisi parmi ceux des artisans qui, par de grandes facultés, ont pris rang parmi les savans.
Le travail est modéré. La journée de l’Utopien, se divise en trois parties : six heures pour travailler, dix heures pour se reposer ou faire ce qui lui plaît, huit heures pour dormir. Des cours publics sont ouverts aux heures de récréation, pour ceux qui veulent cultiver les lettres et les sciences. Le soir, en été, on travaille au jardin, car chaque famille a le sien ; en hiver, on se réunit dans de grandes salles où l’on joue, non à des jeux de hasard, mais à un jeu moral, en manière d’échecs, où l’on fait combattre en ordre de guerre les vices et les vertus représentés par des pièces de bois. C’est la seule guerre connue en Utopie. En cas d’attaque étrangère, ils opposent à l’ennemi une armée de mercenaires, les Suisses d’Utopie. On entretient cette armée avec l’argent amassé dans les coffres, et provenant des blés qu’if exportent. C’est là tout l’emploi qu’ils donnent à l’argent, métal qu’ils méprisent pour eux-mêmes, comme la principale source des maux de l’espèce humaine, et dont ils font leurs vases de nuit. Les chaînes des galériens, — car il y a des galériens dans Utopie, — sont en or. Tout individu qui a commis quelque grave délit est condamné à porter des boucles d’oreilles d’or.
On dîne en commun dans de grandes salles où tiennent trente familles de quarante membres, c’est-à-dire douze cents convives, présidés par leur philarque. On ne soupe jamais sans musique dans cette île bien heureuse. Il y a au dessert toutes sortes de confitures et de friandises. Les parfums, les cassolettes, les eaux de senteur, embaument la salle du festin. Les Utopiens ont pour principe que toute volupté dont les suites ne sont pas fâcheuses doit être permise. Ils sont extrêmement sensuels. Ils disent que tous les plaisirs ont été donnés à l’homme pour en jouir sans en abuser. Ils croient, en s’y livrant, suivre la voix de la nature et la volonté de Dieu. Les Utopiens sont fourriéristes.
Quand une maladie mortelle vient les frapper au milieu de cette vie de plaisirs sans abus, de travail sans fatigue, de bien-être sans luxe, de liberté sans fainéantise, les prêtres et le philarque viennent exhorter le malade à prendre quelque potion calmante qui l’envoie sans douleur de cette vie dans l’autre. Mieux vaut mourir que souffrir est un des points de leur philosophie. Cependant le malade est libre d’attendre le moment où il plaira à Dieu de l’appeler à lui. On n’impose la potion calmante à personne ; c’est un avis paternel et non une loi. Le suicide, honoré dans ce cas, est flétri publiquement dans tous les autres. Tout Utopien qui se tue par dégoût de la vie est privé de sépulture et jeté à la voirie.
Le mariage n’a lieu, entre fiancés, qu’après vérification réciproque de leur état physique. Cette vérification se fait en présence de deux experts, d’une matrone et d’une sorte de médecin ad hoc, lesquels font subir aux deux jeunes gens une visite du genre de celle que passent nos conscrits devant les conseils de révision. Quand les futurs se sont ainsi vus face à face et sans voile, et ont déclaré se trouver satisfaits l’un de l’autre, on les marie. Si, — ce qui ne se voit guère sur le corps, — il y a incompatibilité d’humeur, le divorce est permis par consentement mutuel. L’adultère est puni d’esclavage pour la première fois, de mort pour la récidive. C’est le seul crime qui emporte la perte de la vie.
Toutes les religions sont tolérées en Utopie, même celle du Christ, que les Utopiens ne connaissent que par Hythlodaeus et trois de ses compagnons. « L’un des nouveaux convertis, raconte le voyageur, s’était mis, malgré nos conseils, à disserter du Christ et de son culte avec plus de zèle que de prudence ; i1 criait que notre religion était supérieure à toutes les autres, et la seule vraie ; que tout autre culte n’était qu’une profanation, et ses sectateurs que des sacrilèges et des impies dignes du feu éternel. Comme il remplissait la place publique de ces clameurs, on le saisit, non comme coupable de mépris pour les religions d’Utopie, mais comme agitateur du peuple, et on l’exila. Ce fut un des premiers soins d’Utopus, en prenant possession de l’île, d’ordonner que chacun serait libre dans ses croyances, et qu’on ne pourrait y amener les autres que par les voies de la douceur et de la persuasion. Il pensa que c’était un acte absurde et insolent d’imposer à tout le monde, par la force et les menaces, la croyance d’un seul, alors même que cette croyance serait la seule vraie, et toutes les autres vaines et mensongères. Mais il prévit que, pourvu que les choses se fissent par la raison et la modération, la force de la vérité finirait quelque jour par l’emporter. C’est pourquoi il laissa chacun libre de croire à ce qu’il voudrait [34]. »
Telles sont les principales idées de ce livre, si goûté à l’époque où il parut, si oublié maintenant. Était-ce une critique exacte des gouvernemens, de la société, des mœurs, de l’ardeur religieuse de cette époque ? Chacune des félicités que Morus prête à l’île fortunée d’Utopie est-elle une contre-vérité eu égard à ses contemporains ? Non. L’Utopie est comme tous les livres de ce genre, comme la république de Platon, comme la Salente de Télémaque, une création où il y a plus de fantaisie que d’intention critique. On pourrait, à l’aide d’une analyse ingénieuse, quoique fort conjecturale, faire deux parts dans ces républiques en l’air, celle des allusions satiriques aux choses contemporaines, et celle des développemens de pure fantaisie. Mais vouloir donner à tout un sens ironique et profond, et trouver à toute force un mécontentement amer sous chaque détail fantastique, un vœu de réforme sous chaque peinture d’un bien impossible, et la préméditation de la raison sous toutes les rêveries de l’imagination, ce serait une puérilité. Sauf quelques passages énergiques, qui s’attaquent plutôt aux mœurs qu’aux institutions, et où l’intention satirique est évidente, sauf surtout la vive et piquante discussion sur l’énorme disproportion de la peine aux délits dans la question du vol, où Morus se montre criminaliste éclairé, quoique subtil, l’Utopie offre, à peine quelques traces de ces préoccupations contemporaines que les critiques prêtent gratuitement à tous les faiseurs d’Utopie. Mais ce qu’on y trouve à chaque page, sans effort de subtilité et de conjectures, c’est un souvenir naturel de ces habitudes journalières d’avocat, de légiste, de magistrat discutant ou appliquant les lois pénales, et chargé souvent de concilier la justice instituée avec l’équité naturelle ; c’est surtout un reflet doux et aimable des années où son esprit fut le plus libre, le plus désintéressé, le plus ouvert à toute sorte d’idées, même à celles qui s’accordaient le moins avec l’exaltation religieuse de sa première jeunesse, et avec l’âpreté dogmatique de la fin de sa vie.
Dans cet intervalle de moins de dix ans, le jeune ascétique qui avait fait une si rude guerre à son corps, le chrétien qui n’avait pas trouvé le cloître assez austère pour y enfermer sa jeunesse révoltée, le polémiste qui allait défendre si ardemment la cause du catholicisme de Rome, avait senti ce relâchement des opinions et cette détente générale de l’esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là, et qui nous rendent tolérans dans les matières religieuses, intelligens et modérés dans la critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la négation comme dans l’affirmation ; état qui exclut les grandes vertus comme les grandes fautes, non le plus digne de l’homme peut-être, mais assurément le meilleur et le seul où il s’appartienne tout-à-fait. Morus, en proclamant en Utopie la liberté des religions, et en ne regardant comme obligatoire que la croyance à l’ame et à Dieu [35], Morus était plus près du doute philosophique que de la foi romaine. Son âme s’était amollie, sans se corrompre, par la pratique des affaires, la connaissance des intérêts humains, et un peu de cette gloire des lettres qui fond les ames les plus dures ; il voyait toute chose d’un œil plus sain, et par cela même d’un esprit plus bienveillant. Sa tolérance n’était qu’une juste vue des choses, une philosophie douce sur un fond d’humanité chrétienne, également éloigné de la passion et de l’indifférence.
Quand on vient de faire une étude longue et tendre de cet homme, comme je crois pouvoir dire que je l’ai faite, et qu’on a parcouru tous les actes de sa passion, on se plaît peut-être, au-delà de la discrétion historique, à se représenter Morus, dans ces dix années si courtes, heureux de tout le bonheur qu’il est donné à l’homme d’avoir, libre, expansif ; occupé avec plaisir, et de choses de son choix, quoi qu’il en dise ; enjoué, non de cet enjouement un peu forcé et convulsif qu’il montra jusque dans les momens les plus douloureux de son martyre, et qui semble comme une nargue apprêtée du chrétien à la mort, mais avec délicatesse et je ne sais quel sourire facile, naturel, auquel on s’attend, parce que, dans cette vie tempérée, le passage est insensible de la gravité à la gaieté. Plus tard, il rira, il fera des pointes jusque sous la hache de l’exécuteur, mais le rire grimacera sur cette figure amaigrie et profondément douloureuse ; les pointes choqueront comme une bravade stoïcienne. Au point où nous en sommes de son histoire, ce n’est encore qu’une forme particulière donnée à des sentimens moyens, et l’épanouissement d’un esprit libre plutôt que le défi du martyr chrétien aux bêtes qui vont le dévorer et aux hommes qui vont le voir mourir !
[modifier] V.- La Querelle de Morus et de Brixius
C’est pendant cette période trop courte de la vie de Morus que sa liaison avec Érasme fut la plus étroite, et leur correspondance la plus suivie et la plus amicale. C’est à ce moment que ces deux hommes illustres eurent l’un à l’égard de l’autre le plus grand nombre de ces convenances qui font les amitiés tendres, et qu’ils se comprirent et s’aimèrent le plus. Leurs lettres sont pleines de confiance et d’abandon. Il n’y est point parlé de religion, mais des amis communs, des lettres, des quartiers de pensions qu’Érasme prie Morus de réclamer pour lui, du compte que Morus rend à Érasme de la vente de ses livres en Angleterre, de la vie intérieure, des travaux, de l’emploi du temps, des ennemis littéraires, ce grand sujet de condoléances heureuses et de chagrins agréables pour les gens de lettres. Ces deux hommes se touchent et se conviennent par tous les points. La prudence d’Érasme prend aux yeux de Morus la couleur de sa propre tolérance à lui. Son scepticisme, qui d’ailleurs ne va jamais jusqu’à la négation, ne rencontre en Morus qu’une foi assoupie, qui ne sera réveillée que par les paroles retentissantes de Luther. C’est lorsque cet homme aura jeté dans le monde chrétien ces paroles qui deviendront des glaives, que Morus et Érasme, jusque-là si tendrement unis, s’aimeront peut-être moins, comme il arrive aux amis qui se trouvent tout à coup enrôlés dans des partis opposés, et dont les opinions ont refroidi les sentimens. Érasme dira de Morus, que si, dans les matières religieuses, il incline vers une chose, c’est plutôt vers la superstition que vers la religion [36]. Morus pensera d’Érasme que, s’il refuse la controverse active et quotidienne avec Luther, c’est qu’il penche secrètement vers l’hérésie, et que c’est faute de résolution qu’il a laissé à un autre le triste honneur d’en lever l’étendard. Érasme trouvera que Morus manque d’étendue d’esprit ; Morus, qu’Érasme manque de décision et de courage. Ils ne se brouilleront pas, ils continueront même à s’écrire de loin en loin, mais avec réserve, et sans se dire les vrais motifs de leurs actions publiques. Morus, par exemple, devenu chancelier, et, deux ans après, se démettant de sa charge, ne donnera guère à Érasme que des raisons banales de son élévation, et lui cachera les vraies causes de sa retraite, comme on ferait à un étranger dont on aurait quelque sujet de suspecter la discrétion. La confiance aura cessé entre les deux amis, et le trop prudent Érasme, dans le récit éloquent qu’il fera, sous un nom supposé, de la mort de son ancien ami, aura conservé l’esprit assez libre pour blâmer d’un manque de prudence et de souplesse le chrétien inflexible, mort martyr de sa conscience.
On sait qu’Érasme avait fait l’Éloge de la Folie pour Morus, et en jouant sur son nom [37]. La scolastique, les universités, les grammairiens, y étaient tournés en ridicule. Martin Dorpion, de Louvain, théologien et grammairien, attaqua le livre d’Érasme. Morus, qui avait quelque liaison avec Dorpion, intervint, et lui écrivit une lettre sévère, dans laquelle il défendit la personne et les plaisanteries d’Érasme. Il renchérit sur ces plaisanteries par des pointes et des anecdotes, élargissant les blessures faites à Dorpion, et se montrant assez l’ami des deux adversaires, pour dire la vérité à l’un et défendre chaudement l’autre. Érasme eût voulu rendre la pareille à Morus ; mais outre que les occasions manquaient de le faire avec éclat, c’était un champion plus tiède que son ami. Il le prouva, un peu à sa honte, dans la querelle de celui-ci avec Brixius, lettré allemand, qui était avec Érasme dans des rapports plus intimes que Dorpion avec Morus. Cette querelle peint les mœurs littéraires de l’époque, et fait le plus grand honneur au caractère de Morus.
Ce Brixius avait fait un poème en l’honneur d’un vaisseau français dont le capitaine, Hervé, s’était fait sauter avec tout son équipage, plutôt que de se rendre aux Anglais. Le poème avait paru pendant les dernières guerres entre la France et l’Angleterre. Les vers en étaient assez corrects, mais emphatiques, et mêlés de centons, ce que je dois dire par respect pour la vérité, quoique Brixius s’y montrât Français de cœur. Le plus grand crime de Brixius aux yeux de Morus, bon Anglais d’abord, et auprès de qui l’on était mal venu à parler trop bien de la France, c’est que ce poème renfermait quelques traits malins contre lui et contre ses épigrammes. Morus répondit aux allusions satiriques de Brixius par une bordée de huit épigrammes, qui mirent les rieurs de son côté, dans un temps où l’on riait de peu, et où le latin donnait de l’esprit aux vers qui en manquaient. Brixius avait prêté au capitaine Hervé des traits de courage à la manière de Lucain, des morts entassés les uns sur les autres, des coups d’épée pourfendant cinq à six hommes à la fois, des traits, — c’était pousser un peu loin la liberté du centon, car les traits ne faisaient plus alors partie des armes offensives, — clouant les guerriers dos à dos, et autres exploits d’érudit qui n’a jamais vu la guerre. Morus, dans ses épigrammes, lui demandait si son héros avait cinq mains. Brixius avait comparé Hervé aux Décius. « Oui, disait Morus, mais il y a une légère différence, c’est que ceux-ci mouraient volontairement, et que celui-là n’est mort que faute d’avoir pu fuir [38]. »
Brixius fut d’abord accablé de la riposte. Plusieurs années se passèrent sans attaque de part ni d’autre. Mais le succès de l’Utopie irrita Brixius ; il fit l’Anti-Morus, où, reprenant la querelle des épigrammes, — tant les haines littéraires sont vieilles ! — il éplucha tout le petit recueil de Morus, notant les fautes de quantité et d’euphonie échappées à l’enfant de dix ans ou à l’adolescent de moins de vingt. Il dénonça le fameux épithalame à henry VIII, le héros de cette pièce, comme injurieux à la mémoire de son père ; méchanceté sérieuse, car c’était en 1520, à l’époque où quelques-unes des critiques faites au père pouvaient être déjà des reproches pour le fils. Puis venaient les aménités en usage alors. Brixius, faisant une pointe sur le nom de Morus, remplaçait l’omicron par l’oméga, Morus par Mωorus, qui veut dire fou (μωρός), ce qui ne devait laisser aucun doute sur l’état des facultés de son adversaire aux gens déjà mal disposés pour lui.
Il paraît que la faute d’Érasme fut qu’ayant appris à temps que Brixius préparait un livre contre son ami, il n’usa pas assez tôt de son crédit sur lui pour le détourner de le publier, et ce qui paraîtra moins grave à ceux qui connaissent la tendresse d’un auteur pour ses livres, que l’Anti-Morus ayant paru, il ne put obtenir que Brixius rachetât les exemplaires vendus et les détruisît. Toutefois, le mal étant fait aux trois quarts, Érasme écrivit à Brixius de sévères reproches. « Personne ne lit votre livre, disait-il ; je ne l’ai entendu louer de personne, pas même de vos Français. J’ai conseillé à Morus de n’y pas répondre ; mais ce n’est pas pour sa réputation, c’est pour son repos. C’est parce que je pense qu’il importe à la dignité publique, comme à l’intérêt des études, que ceux qui sont initiés aux lettres ne se fassent pas la guerre, et que les Graces ne soient pas séparées des Muses, surtout lorsque tant de haines conspirent contre l’ordre des lettrés. » Érasme avait en effet conseillé à Morus de mépriser cette querelle, et de ne pas donner de l’importance à l’attaque par l’éclat d’une réponse. C’était un arbitrage qu’il prenait de lui-même, au nom des lettres sacrées et profanes, entre les gens d’église et les gens de lettres, et loin que personne le lui contestât, tout le monde le lui déférait comme au plus illustre. Morus était digne de son conseil. L’histoire des lettres offre peu d’exemples plus nobles que ce fragment de sa réponse à Érasme, où, malgré quelques duretés pour Brixius, bien pardonnables même à un auteur sincèrement modeste, Morus se montre sous des traits si nobles comme homme et comme ami [39]. « Pour moi, cher Érasme, afin que tu voies combien je suis plus disposé à t’obéir que Brixius, — encore que ta lettre me soit arrivée, non pas quand mon livre n’était que sous presse, mais quand il était imprimé tout entier (comme tu pourras t’en assurer toi-même, puisque ce livre te parviendra très certainement avant ma réponse), encore que tant d’amis m’y poussassent, — au reçu de ta lettre, de cette lettre d’un homme dont le sentiment passe à mes yeux avant tous les calculs, je n’ai point imité mon adversaire Brixius, lui qui se vante d’obéir à tes moindres signes de tête, et qui dit avoir la bourse si bien garnie. Il a fait tant de cas de tes avertissemens qu’il n’a pas pu se résigner à racheter ses exemplaires et à les jeter au feu ; il n’a pas voulu soustraire à tous les regards ces inepties qui doivent déshonorer ce nom de Brixius qu’il veut, jusqu’à en faire pitié, rendre célèbre. Quant à moi, cher Érasme, sauf deux exemplaires partis d’ici avant l’arrivée de ta lettre, l’un pour toi, l’autre pour Petrus Ègidius, et sauf cinq autres qu’avait déjà vendus le libraire, — car ta lettre m’a été remise comme on venait de mettre l’ouvrage en vente, et quand déjà on le demandait avidement, — j’ai racheté toute l’édition et je la tiens sous clé, attendant que lu décides ce que j’en dois faire [40]. »
Mais ce n’était encore que la moitié du sacrifice, et Morus ne la faisait pas sans quelque résistance. Tout en s’en remettant à la décision d’Érasme, il ne négligeait pas les insinuations afin de le faire pencher pour le parti de la publication. L’auteur de l’Utopie n’avait pas à craindre de ne pas triompher assez de Brixius. Il fallait donc renoncer non-seulement à un livre terminé, mis en vente, déjà dans les mains de cinq lecteurs, qui allaient en donner l’envie à tant d’autres, mais encore à un succès certain. « Quelque grave rôle que ton amitié m’impose, ô Érasme, écrivait-il à son arbitre et à son juge [41], puisque je suis encore parmi les mortels et non point parmi les saints, je ne craindrais pas que le lecteur ne me pardonnât pas d’avoir cédé à l’une de ces faiblesses de la nature humaine qu’aucun homme ne peut secouer tout-à-fait. » Malgré cette réserve des auteurs, lesquels ne s’accusent que pour s’absoudre, et se font les casuistes de leur amour-propre, Morus ne céda point à cette faiblesse, Soit qu’Érasme eût sagement insisté pour la suppression du livre soit que le temps et la réflexion eussent adouci l’injure et rendu facile à Morus le sacrifice tout entier, la réponse à Brixius ne parut point.
Ainsi se passèrent ces dix années que j’ai appelées littéraires parce que les lettres y furent la principale pensée de Morus. Sa réputation était si grande alors, et son nom si célèbre en Europe, où, dès ce temps-là, la dignité morale de l’homme privé ne nuisait pas à la gloire de l’homme de lettres, qu’on demandait de toutes parts à Érasme, des portraits de son illustre ami. Il en traçait un en 1519, qui est plein de traits charmans. C’est à la fois un portrait et un caractère [42]. Morus pouvait alors faire envie par son bonheur. Il approchait de quarante ans. Sa taille était au-dessus de la moyenne, ses membres bien proportionnés, son allure noble, si ce n’est que, par une habitude de pencher sa tête à gauche, une épaule paraissait un peu plus élevée que l’autre. Il avait le visage blanc et légèrement coloré, les cheveux de couleur châtain foncé, les yeux bleus et tachetés, ce qui passait alors pour un signe d’un génie heureux ; un air de bonté et d’enjouement sur sa figure, tel que je le retrouve dans une très belle gravure anglaise de 1726 [43], mais déjà avec je ne sais quoi de triste et de souffrant dans le sourire : Morus était alors chancelier d’Angleterre. A la date du portrait qu’en fait Érasme, le sourire était une habitude de l’ame ; quand Holbein le peignit, ce n’était plus guère qu’une habitude des traits.
Érasme raconte qu’il avait les mains rudes et négligées, plus que de l’abandon dans sa toilette, nulle délicatesse dans sa manière de vivre, ni soie ni pourpre sur lui, ni chaîne d’or, si ce n’est quand sa charge l’y obligeait, et qu’il y aurait eu inconvenance à n’en pas mettre ; une voix douce, pénétrante, peu accentuée ; une manière de parler ni trop lente ni trop rapide ; que ses manières étaient aimables, attirantes, dégagées de toutes ces habitudes d’étiquette particulières à son pays et à son époque, et qu’il estimait affaires de femmes ; qu’il aimait passionnément le repos et la liberté, mais, quand les affaires le demandaient, qu’il se montrait un modèle d’activité, de zèle et de patience ; qu’il semblait né pour l’amitié, tant il était facile dans ses choix, d’un commerce commode et peu exigeant, constant à retenir ses amis, sacrifiant ses affaires aux leurs, en ayant beaucoup, dit Érasme, malgré le mot d’Hésiode ; et, s’il s’en trouvait un qui cessât d’être digne de lui, le quittant comme par occasion, et décousant l’amitié plutôt que la rompant avec éclat. Du reste haïssant les jeux, soit de hasard, soit d’adresse, la paume, les dés, les cartes, mais y préférant les entretiens avec ses amis, dont il égayait le plus triste par ses plaisanteries, la tournure d’idées qu’il prenait le plus naturellement. Il l’aimait jusqu’à la trouver bonne même contre lui, et, pourvu qu’on le raillât avec esprit, on lui plaisait plus qu’à le louer. Il s’amusait de toutes sortes de discours, de ceux des sots comme de ceux des doctes, ne parlant guère sérieusement aux femmes, pas même à la sienne, car les femmes n’étaient pas encore, à cette époque, les égales de l’homme, même dans l’Utopie, et prenant plaisir aux propos du peuple qu’il allait écouter dans les marchés, s’amusant du tumulte des vendeurs et des acheteurs, et y apprenant cet anglais familier et bouffon qui devait populariser plus tard ses écrits de polémique religieuse.
Toutes ces qualités mêmes devaient être ses plus grands ennemis. Sa réputation d’activité, de vigilance, d’aptitude aux affaires, ses talens de lettré, l’appelaient au gouvernement ; son enjouement, ses saillies, le rendaient agréable et allaient le rendre nécessaire à Henry VIII, prince lourd, pesant, plus sérieux par humeur que par réflexion, et qui, quoique auteur, avait plus les prétentions que l’application d’un faiseur de livres. Aussi Morus devint-il en peu d’années, de conseiller du conseil privé, trésorier de la couronne, puis trésorier et peu après chancelier de Lancastre, avancemens successifs qui faisaient dire à Érasme cette parole si profonde, moins peut-être par le sens qu’il y attachait réellement, que par celui qu’allait y donner l’avenir : « Comme je le vois, écrivait-il à. Richard Pacœus, la cour lui réussit si bien que j’en ai pitié pour lui [44] ! »
[modifier] VI.- L’Amitié du roi Henry VIII
Henry VIII s’éprenait pour un homme comme pour une maîtresse, et le dégoût venant, il se débarrassait d’une maîtresse comme d’un favori, par le meurtre judiciaire, moyen toujours odieux quand la victime est un homme, le plus odieux et le plus infâme de tous quand la victime est une femme. Je hais presque moins Néron tuant, dans un accès de colère sauvage, sa concubine Poppée d’un coup de pied dans le ventre, que Henry VIII renouvelant tous les trois ans son lit impudique par des meurtres judiciaires : il eut envie de Morus, comme il aurait eu envie d’un bouffon, sur la réputation de ses saillies. Wolsey eut ordre d’amener bon gré mal gré Morus à la cour. Il avait échoué une première fois contre son désir sincère d’obscurité et de vie paisible ; mais il réussit à cette seconde attaque, et amena la victime aux pieds du roi, lequel lui donna à baiser la main qui devait signer son arrêt de mort.
Par une fatalité étrange, le premier à qui Morus fit part de son entrée à la cour, ce fut Joseph Fischer, l’évêque de Rochester, son ami, l’homme qui devait mourir sur le même échafaud que lui, frappé par la même main et pour la même cause. « Je suis arrivé à la cour, lui écrit Morus, tout-à-fait contre ma volonté (extremely against my will), comme tout le monde le sait, et comme le roi lui-même me le reproche en plaisantant. Je m’y tiens aussi gauchement qu’un apprenti cavalier sur la selle. Mais notre roi est si affable et si courtois pour tout le monde, que chacun peut se croire l’objet de sa bienveillance particulière, quelque mince opinion qu’il ait d’ailleurs de lui-même. C’est comme ces bonnes bourgeoises de Londres qui s’imaginent que la sainte Vierge de la Tour leur sourit du fond de sa niche, toutes les fois qu’elles lui font une prière. Pour moi, je ne suis pas assez heureux pour me faire l’illusion que j’ai mérité en quoi que ce soit son affection, et pour croire que je l’aie déjà. Toutefois, si grandes sont ses vertus, que je commence à trouver de moins en moins fastidieuse la vie de courtisan [45]. » On s’attriste en voyant le peu qui séparait ces confidences si pleines d’incertitude de l’effort de résolution qu’il eût fallu faire pour échapper à la cour, Hélas ! ce faible intervalle, c’était la distance d’une vie paisible et honorée à la mort sur l’échafaud !
L’amitié de Henry VIII pour son malheureux favori avait toute la vivacité d’un goût exclusif, toute l’importunité d’une tyrannie. Tous les jours de fête, — ils étaient nombreux alors, — après avoir fait ses dévotions, il l’envoyait quérir, et s’enfermait avec lui dans son cabinet ; il le faisait causer sur les sciences, la théologie, les lettres, et quelquefois sur l’administration de Wolsey, qu’il aimait à entendre critiquer, comme tous les rois qui ne peuvent se passer ni se débarrasser d’un principal ministre. D’autres fois, quand les nuits étaient belles, ils se promenaient sur les plombs du palais, et là, ils discouraient ensemble d’astronomie, des mouvemens et des révolutions des planètes, science que Morus avait apprise dans sa jeunesse, et qui faisait partie à cette époque d’une éducation complète. La reine partageait le goût de son mari pour Morus. Il leur arrivait souvent de le faire appeler à leur souper, et de lui donner place à la table royale. Morus les amusait par ses bons mots et par cette conversation semée de saillies qui rompait si agréablement un tête-à-tête conjugal dont Henry VIII commençait à être las. Le plus honnête homme de l’Angleterre faisait ainsi le métier de fou du roi. Ce qu’on aimait de lui, ce n’était pas sa vertu dont on se servit quelquefois, tout en en supportant mal les scrupules ; c’était son côté le plus frivole et le moins estimable. Cela est si vrai. qu’il n’eut pas d’autre moyen pour échapper à l’obsession croissante de cette amitié, que d’être plus sobre de bons mots et d’affecter une sorte de stérilité d’esprit, que, du reste, sa vie, devenue plus sombre, ne devait lui rendre que trop facile.
En remontant la Tamise, à deux milles de Londres, est le village de Chelsea, dont l’église, bâtie sur le bord de la rivière, est visitée pour la chapelle qu’y fit construire Morus, dans l’aile méridionale, en 1520, et où fut enterré son corps séparé de la tête. C’est dans ce village qu’il avait une jolie maison avec un jardin ouvrant sur la rivière, une belle bibliothèque, et cette ménagerie, si négligée depuis qu’il était devenu courtisan. Sa femme et ses enfans y demeuraient pendant toute l’année, et son seul plaisir, après les affaires de ses différentes charges, et les servitudes de son emploi à la cour, était d’aller passer une journée à Chelsea, au milieu de sa famille, de ses livres et de ses bêtes. Dans le commencement, ces voyages étaient fréquens. Plusieurs fois dans la semaine, la barge de Morus, menée par quatre rameurs à la livrée du chancelier de Lancastre, venait le prendre au pont de Londres, et le transportait à Chelsea. Mais la faveur royale augmentant, Morus avait fini par vivre plus dans le ménage du roi que dans le sien. Ses voyages à Chelsea étaient très rares. Il n’osait plus s’éloigner de Londres, attendant à chaque minute le messager de la cour, lequel arrivait à toute heure et à tout caprice, comme si Morus eût été le seul médecin de cet ennui que commençait à sentir Henry VIII, partagé dès-lors entre des dégoûts croissans et le scrupule d’y échapper par une rupture. Morus ne pouvant pas s’en plaindre, ni intéresser à ses privations de mari et de père un roi qui pensait déjà à répudier sa femme et à déshonorer sa fille, prit le parti de ruser avec cette amitié tyrannique ; il se montra grave les jours où l’on avait le plus besoin de saillies, ne voulant ni n’osant rompre, — comme on se souvient que c’était sa pratique dans les amitiés ordinaires, — mais tâchant de découdre cette fatale liaison. Le stratagème réussit.
On l’appela moins souvent à la cour. Il est vrai que le roi faisait maison séparée d’avec la reine, et que les repas en tête-à-tête ayant cessé, il n’avait plus besoin d’un grave bouffon pour en égayer l’ennui. Morus était devenu moins nécessaire à Henry VIII, qui le lui compta comme un grief. Toutefois le roi revint de temps en temps à l’ancien favori. Il le reprenait à peu près comme fait un enfant d’un jouet long-temps laissé de côté, et il lui venait redemander ses bons mots en attendant qu’il eût besoin de sa conscience.
L’occasion s’en présenta en l’année 1523. Le trésor était épuisé. La politique de Wolsey avait prodigué les traitemens et les présens aux princes étrangers et à leurs favoris. Pour avoir de l’argent, on prétexta des griefs contre la France, et la nécessité de se mettre en mesure par des armemens considérables. Le parlement, qu’on n’avait convoqué depuis le commencement du règne que pour lui faire voter des subsides, se rassembla aux Black-friars. La somme à demander ne s’élevait pas à moins de huit cent mille livres, réalisables par un impôt de vingt pour cent. Thomas Morus était membre du parlement. On voulut le faire nommer président afin d’enlever le vote par son influence. Morus n’approuvait pas la demande de subsides ; il résista. Wolsey, qui le savait probe et consciencieux, mais trop bien avec le roi et peut-être trop timide pour oser ne pas servir la cour, s’il était mis dans l’alternative de soutenir sa demande ou de se brouiller avec éclat, Wolsey le fit nommer malgré lui. La partie de la chambre attachée à la cour et au premier ministre, augmentée d’un bon nombre de membres dont Morus était l’homme de confiance, formèrent 1a majorité qui le choisit pour speaker. Le roi confirma l’élection.
Morus essaya vainement de faire revenir le roi sur sa nomination. Henry VIII tenait trop à son subside, pour vouloir se passer de la probité de Morus, laquelle en couvrait la cause secrète, et en pouvait assurer le vote. Il maintint donc son premier choix. Morus voulut du moins faire ses réserves, et écrivit à son maître une lettre en forme de supplique, où, tout en donnant son acceptation, il osait prendre la liberté d’y mettre deux conditions, l’une pour lui, l’autre pour l’assemblée qu’il allait présider : la première, c’est que, s’il lui arrivait de faillir involontairement dans sa commission, soit par maladresse, soit par défaut d’exactitude, en transmettant au roi la délibération des communes, Sa Graçe voulût bien pardonner à sa simplicité, et lui permettre de retourner à l’assemblée pour recevoir des instructions plus pleines et plus précises. La seconde, c’est qu’il plût « à l’inestimable bonté du roi » qu’aucun mal n’arrivât à aucun membre de l’assemblée pour avoir exprimé librement son opinion, mais que toute parole prononcée dans le parlement, dût la forme n’en être pas parfaitement convenable, fût interprétée par le roi comme une preuve de zèle pour le bien du royaume et pour l’honneur de sa personne royale [46].
Wolsey annonça qu’il viendrait lui-même aux communes soutenir le bill et proposer les moyens d’exécution. Un peu avant son arrivée, la chambre délibéra s’il serait reçu avec une suite de quelques seigneurs seulement, comme ce semblait être l’opinion de la majorité, ou si on lui permettrait d’entrer avec tout son train. « Messieurs, dit Morus, milord cardinal ayant mis récemment à votre charge la légèreté de vos langues pour toutes les choses qui transpireraient de cette chambre dans le public, je pense qu’il n’y a aucun inconvénient à le recevoir avec toute sa pompe, ses massiers, ses hallebardiers et porte-haches, sa croix, son chapeau rouge, et même avec le grand sceau, car s’il trouve quelque sujet de se plaindre de notre discrétion, nous ferons retomber le blâme sur ceux que Sa Grace aura amenés avec elle [47]. » Wolsey prononça un discours solennel, long et subtil, pour prouver la nécessité du subside. Le chiffre de la demande était si exorbitant, que l’assemblée ne lui répondit que par un silence universel. Irrité de cette froideur, il interpella quelques membres, et nommément un M. Murrey, l’un des chefs de l’opposition, lui demandant d’un ton de menace ce qu’il pensait faire. Celui-ci dit que c’était au président de répondre. Morus, se mettant à genoux, donna pour excuse au silence des communes leur stupéfaction à la vue d’un si haut personnage, capable d’intimider les plus sages et les plus instruits du royaume. Puis, venant au point vif de l’affaire, il prouva par d’abondantes raisons que cette manière de procéder n’était ni utile, ni conforme aux anciennes libertés des communes. Quant à lui, conclut-il, à moins qu’on ne prétendît qu’il avait tous les esprits de ses collègues dans sa tête, il était incapable, en matière si grave, de donner à lui seul satisfaction à Sa Grace. Wolsey se leva subitement et sortit. Quelque temps après, rencontrant Morus dans la galerie de Whitehall : « Par Dieu, lui dit-il, que n’étiez-vous à Rome, quand je vous ai fait orateur ! - Je l’aurais voulu comme vous, milord, me le pardonne Votre Grace, car c’est une ville que j’ai depuis long-temps désiré de voir. » Le cardinal ayant fait quelques pas sans ajouter un mot : « Voilà une belle galerie, dit Morus je la préfère à celle d’Hampton-Court. » Wolsey ne répondit rien. Ils se séparèrent mécontens l’un de l’autre, Wolsey avec le projet de se débarrasser de Morus à la première occasion. En effet, peu de temps après, les affaires ayant nécessité l’envoi d’une ambassade en Espagne, Wolsey persuada au roi d’en charger Morus. Mais celui-ci déjoua l’intrigue, et obtint de Henry de rester à Londres.
Il alléguait au roi, pour motifs de sa répugnance à quitter l’Angleterre, sa santé qui était plus délicate que forte ; et que la sobriété seule avait soutenue contre les fatigues du travail, et ses enfans qu’il voyait déjà si peu, qu’il ne verrait plus du tout. Toutes ses pensées s’étaient tournées depuis long-temps au soin de leur éducation. De ses trois filles, deux étaient déjà mariées, et les gendres demeuraient à Chelsea, avec toute la famille. Tous prenaient part à l’éducation commune, laquelle se composait de bien plus de choses que l’éducation moderne, et se prolongeait bien au-delà du temps qu’on y consacre. Quand Morus était à Chelsea, il dirigeait lui-même les travaux et aidait les maîtres particuliers qu’il avait donnés à ses enfans. Quand ses affaires le retenaient à Londres, il se faisait envoyer de Chelsea les devoirs, écrire des lettres sur des sujets littéraires, et il y répondait par des jugemens détaillés, quelquefois par des critiques, plus souvent par des encouragemens et des louanges. Il félicite quelque part ses enfans ; les élèves de maître Nicolas, savant en astronomie, de connaître non seulement l’étoile polaire et l’étoile caniculaire, et toutes les autres constellations du ciel, mais, « ce qui prouve un astronome accompli, de savoir distinguer le soleil de la lune ; » puis tirant de l’époque où il écrit sa lettre une occasion d’exhortations pieuses : « Ne manquez pas, leur dit-il, quand vos yeux s’élèvent vers les étoiles, de vous ressouvenir du saint temps de Pâques, et de chanter cet hymne pieux où Boëce nous enseigne qu’il faut pénétrer dans les cieux par notre esprit, de peur que, tandis que le corps s’élève en haut, l’ame ne se ravale à terre avec les brutes. »
Ailleurs il s’agit de travaux purement littéraires, de la composition de leurs lettres : il leur conseille d’examiner avec grand soin ce qu’ils viennent d’écrire, avant de le mettre au net, de lire la phrase dans son ensemble, puis chacun de ses membres à part ; — l’avis était bon à une époque ou les phrases avaient la longueur de pages ; — de corriger les fautes, de recopier la lettre et après, l’avoir recopiée, de la relire encore ; car les fautes qu’on a effacées sur le brouillon se glissent quelquefois dans la copie. « Par votre application, leur dit-il, vous gagnerez cet avantage que des riens finiront par vous paraître des choses très graves ; car comme il n’y a rien de si charmant qui ne puisse devenir déplaisant par le bavardage, de même il n’y a rien de si déplaisant de sa nature à quoi le travail ne puisse donner de la grace et de l’agrément. »
Une autre fois il loue ses filles de leurs éloquentes lettres, mais il regrette qu’on ne lui parle pas assez des entretiens qu’elles ont avec leur frère, de leurs lectures, des thèmes qu’elles font, de l’emploi de leurs journées « au milieu des doux fruits de la science. » Une autre fois, c’est Jean, le plus jeune de la famille et son seul fils, qu’il félicite de sa dernière lettre, parce qu’elle est plus longue et plus soignée que celle de ses sœurs. Non-seulement Jean traite son sujet avec goût et élégance, mais il sait plaisanter avec son père discrètement et d’une façon à la fois piquante et respectueuse, lui rendant bons mots pour bons mots, mais sans sortir de la retenue, et sans jamais oublier ; avec qui il fait assaut d’esprit.
Mais l’enfant de prédilection de Morus, l’enfant de son cœur, c’était sa fille aînée, Marguerite, mariée à Roper, et déjà mère de plusieurs enfans. Marguerite pouvait passer pour un savant ; elle écrivait également bien en anglais et en latin, et traduisait elle-même ses propres ouvrages de l’anglais en latin, ou du latin en anglais. Elle répondit à la déclamation de Quintilien, où l’on voit un pauvre accuser un riche d’avoir empoisonné ses abeilles par les fleurs vénéneuses de son jardin, et elle plaida la cause du riche. Elle traduisit Eusèbe du grec en latin. Habile commentateur, dans le sacré comme dans le profane, elle expliqua un passage de saint Cyprien qui avait mis à la torture tous les savans de son temps au lieu de nisi vos sinceritatis, elle lut nervos sinceritatis. Elle s’occupait beaucoup d’astronomie, car son père la plaint de passer tant de nuits froides pour contempler les merveilles « du tout-puissant et éternel ouvrier. » Toute cette science ne l’empêchait pas d’être bonne femme de ménage, mère soigneuse, épouse dévouée.
Dans ce temps-là, la vie était bien remplie. Des occupations qui aujourd’hui s’excluent, se conciliaient à merveille alors, parce qu’on faisait tenir deux fois plus de choses dans le même espace de temps, et qu’il y avait peu d’heures oisives. La contemplation même avait un but d’activité. Une femme trouvait le temps d’être à son mari, à ses enfans, à son père, à ses frères et à ses sœurs, et d’étudier l’astronomie, de déchiffrer les pères, de réfuter Quintilien, de traduire les livres grecs ; d’être savante sans être précieuse ; occupée des choses de l’esprit sans avoir de distractions, auteur sans cesser d’être femme. C’est que l’instruction chez les femmes n’était ni une mode, ni une rareté, ni une profession, il s’y mêlait une idée de devoir chrétien, d’obligation religieuse envers soi et envers Dieu. La religion préservait les femmes de la corruption de la science.
Aux conseils littéraires, Morus ajoutait le plus souvent des exhortations à l’humilité chrétienne. Il faisait la guerre à toutes les petites vanités, soit des gendres, soit de leurs femmes, soit de Mme Alice, soit de son fils Jean ; il raillait les vêtemens trop serrés, les prétentions à une taille fine, « les cheveux relevés en l’air pour se donner un grand front, » ridicule qui ne date pas d’aujourd’hui, les chaussures étroites pour faire ressortir la petitesse du pied ; et il disait que Dieu leur ferait injustice s’il ne les envoyait pas en enfer, car ils mettaient bien plus de soins à plaire au monde et au diable que les personnes vraiment pieuses n’en mettent à se rendre agréables à Dieu. Craignant que sa haute position dans l’état, ses places, ses honneurs, n’étourdissent ses enfans, il leur prêchait sans cesse le mépris de l’or et de l’argent, et de ne pas se croire meilleurs que ceux qui en avaient moins qui eux, ni moins bons que ceux qui en avaient plus ; « d’éviter tous les gouffres et tous les abîmes de l’orgueil, mais de passer par les douces prairies de la modestie, » et de regarder la vertu comme le principal bonheur.
La maison était réglée sur ce pied. La religion se mêlait à tous les travaux et à tous les plaisirs. Après le souper, pendant lequel on faisait une lecture édifiante, et avant qu’on se mît à la musique, qui était l’amusement de la veillée, il parlait aux siens de choses de piété, et leur recommandait le soin de leurs ames. Dans la journée, chacun était occupé d’une façon ou de l’autre, mais toujours d’une façon utile. Jamais on ne jouait, contre la coutume de l’époque. Pour les maîtres comme pour les domestiques, séparation des hommes et des femmes. On ne se mêlait qu’aux heures des repas, pour la prière, pour la lecture de piété, sous l’œil du chef de famille, les jours qu’il était à Chelsea. La maison de Morus avait pris peu à peu l’air d’un couvent. A mesure qu’il s’élevait dans les honneurs son esprit reculait vers la religion austère de sa jeunesse. L’humilité augmentait à chaque degré de plus, comme un correctif de la fortune. Sa prospérité lui faisait peur ; les faveurs l’épouvantaient comme autant de tentations et de piéges, et il n’engageait dans les affaires que ses talons, réservant sa conscience à Dieu. Soit qu’il doutât de sa santé, soit qu’il eût vu sa mort dans le regard sec et câlin de Henry VIII, de jour en jour il s’accablait de nouveaux scrupules, multipliait et exagérait ses devoirs, redoublait d’austérités, comme s’il se fût cru à la veille de combattre le dernier combat. Et pourtant le ciel était encore serein et rien n’annonçait l’orage. Mais pour le chrétien l’orage est dans le ciel le plus pur, et la disgrace au fond de toutes les faveurs. Morus se tenait donc prêt à tout événement [48]. Il s’arrangeait pour que les habitudes ne devinssent pas des besoins, et pour que la fortune changeant, les pertes ne fussent pas des privations. Il savait par l’histoire de son pays, qu’il avait étudiée dès sa jeunesse [49], comment les rois reprennent ce qu’ils ont donné, et il gardait au sein de la richesse les mœurs de la pauvreté, afin que, dans les mauvais jours, n’y ayant d’ôté que l’appareil de sa vie, le fond en demeurât le même.
D’ailleurs, ainsi que je l’ai dit, les écrits de Luther avaient réveillé sa foi distraite par les affaires, attiédie par la tolérance, et quelque peu inclinée vers le déisme de l’Utopie. Il fut secoué profondément par cette parole qui remuait toute la chrétienté, et contre laquelle les empereurs provoquaient des assemblées, et les papes lançaient des bulles. Une circonstance l’engagea de sa personne dans la lutte. On sait que Luther compta parmi ses antagonistes Henry VIII, à qui Wolsey laissait tout le temps de joûter contre les hérétiques. Luther répondit à Henry VIII comme il répondait au pape, en le traitant d’ignare, d’âne couronné, de blasphémateur, de bavard. Henry VIII, après avoir, au préalable, demandé à l’électeur qui protégeait Luther de fermer la bouche à son antagoniste, riposta par un écrit sévère, dit le docteur Lingard, mais plein de dignité. On en attribuait les meilleures parties à Wolsey et à Fisher, évêque de Rochester. Morus, non plus, n’y était pas étranger. Quoi qu’il en soit, il se crut atteint en particulier par les injures lancées au roi, et tandis que Fisher, dans un écrit plein de doctrine, entreprenait la défense du livre de Henry, Morus, sous le nom supposé de William Ross, fit une réponse très développée à Luther, où d’abondantes injures servent de sel grossier à une polémique qui sent plus le barreau que l’église. Le docteur Lingard a tort, à mon sens, de réduire l’intention et le fond du livre de Morus à un parti pris de s’amuser à contrefaire le style injurieux du réformateur [50]. Ce livre est méthodique ; toutes les objections de Luther y sont réfutées ; toute la doctrine des sept sacremens, dont Henry VIII s’était fait le champion, y est établie avec un grand appareil de preuves. Mais la raillerie et un persiflage d’une espèce très lourde y dominent. Les pointes, les jeux de mots, les injures y discréditent et n’y égaient pas les opinions orthodoxes et les croyances ranimées du catholique. Morus se propose « de souffler sur ces paroles qui ont pu faire illusion, aux lecteurs et de dissiper ces pailles stériles que le réformateur ose donner pour du froment. » Il montrera « que les insipides facéties du bouffon de Wittemberg » ne tombent que sur lui. Morus se constitue le débiteur de ses lecteurs, pour tous les points où le libelle du réformateur exige une réponse, sous peine, s’il ne paie pas ses œufs, de ne pas trouver mauvais que Luther dise de lui comme Horace du poète au début ronflant « Que nous donnera ce prometteur qui réponde à un tel fracas de voix [51] ? »
Voici un curieux passage de l’écrit de Morus, d’après lequel on a bien pu se méprendre sur l’intention de l’écrit tout entier. C’est un récit burlesque de la manière dont Luther est supposé s’y être pris, pour répondre au livre de Henry VIII [52].
« Quand Luther eut reçu le livre du roi, et qu’il l’eut goûté, ce mets salutaire parut amer à son palais corrompu. Ne pouvant le digérer, et voulant faire passer son amertume en buvant, il convoqua son sénat de compagnons de bouteilles. Là, bien qu’il eût mieux aimé que le livre restât enseveli dans d’éternelles ténèbres, après avoir affermi son esprit par de fréquentes libations, il se résigna à le produire aux yeux de l’assemblée. La lecture des premières pages commença à mordre toutes ces oreilles d’âne. Ils le ferment, le rouvrent, puis ils l’épluchent pour y chercher quelque passage à reprendre. Rien ne s’y montrait qui prêtât à la calomnie. Comme dans tous les cas difficiles, on alla aux opinions. Le sénat devint sombre, et déjà Luther pensait à s’aller pendre, lorsque Brixius le consola par cet adroit discours :
« Que leur importait ce qu’avait écrit le roi d’Angleterre, et ce qu’il fallait croire de la religion, à eux qui n’avaient d’autre but que de provoquer des séditions et des tumultes, et d’y rendre leurs noms célèbres ? Que voulaient-ils, sinon tirer de l’argent des simples et prendre plaisir à lire des hommes plus instruits qu’ils avaient poussés dans la querelle ? En quoi pouvait leur nuire la vérité des paroles du roi et la réfutation de leur propre hérésie ? Que Luther réponde seulement à sa manière accoutumée, c’est-à-dire avec force injures et railleries. Qu’il ne se décourage pas ; surtout qu’il ne s’imagine pas qu’il faille combattre avec la raison. Des invectives, des outrages à toutes les pages, plus pressées que la neige, voilà les raisons qu’il faut donner ; et Luther n’en manquera pas de reste, lui qui en a en lui une source inépuisable. Ce sont là des armes dont il frappera sûrement son ennemi, et qu’on ne retournera pas contre lui. Qui donc pourrait lutter contre Luther, lui qui tiendrait tête à dix des plus bavardes et des plus impertinentes commères ? Les amis d’ailleurs ne lui manquent pas ; qu’il prenne donc la plume, la victoire est à lui. »
« Cet avis rendit du cœur à Luther qui déjà s’était échappé par la porte de derrière. Mais comme il vit qu’il fallait encore plus d’injures que sa pratique habituelle ne lui en fournissait, il exhorta ses compagnons à aller chacun de leur côté, partout où ils pourraient faire provision de bouffonneries et de gros mots, et à lui rapporter tout ce qu’ils auraient ramassé en ce genre. C’est de cette farine qu’il voulait composer sa réponse. Ces ordres donnés, il congédie l’assemblée. Tous s’en vont l’un d’un côté, l’autre de l’autre, là où chacun est porté par ses goûts. Ils hantent les voitures, les bateaux, les bains, les maisons de jeu, les boutiques de barbier, les tavernes, les moulins, les maisons de prostitution. Là ils observent de tous leurs yeux, écoutent de toutes leurs oreilles, et consignent sur leurs tablettes tout ce qu’ils ont entendu dire de grossier aux cochers, d’insolent aux domestiques, de médisant aux portiers, de bouffon aux parasites, d’immonde à la courtisane, d’infâme aux baigneurs [53] ; et, après quelques mois d’une recherche assidue, tout ce qu’ils avaient ramassé de tous côtés, d’injures, de mauvaises chicanes, de propos de saltimbanques, d’indécences, de cynisme, de boue, de fange, ils en chargent l’impur cloaque qu’on appelle l’esprit de Luther. » Ici la traduction devient impossible [54].
Ces saletés, si elles avaient été écrites en manière de plaisanteries, et, comme dit le docteur Lingard, par amusement, souilleraient le caractère de Morus. Mais l’emportement du catholique en inspira les plus fortes, et c’est à cause de la passion sérieuse qui se cache sous ce misérable langage qu’on peut dire que l’esprit de Morus en a été seul souillé. Du reste, il y avait déjà dans cette ame un peu de la foi impitoyable qui relevait les bûchers en Allemagne et en France. Morus répandait contre Luther les premières amertumes de sa vie. Il avait laissé les livres profanes pour les livres de polémique religieuse, pour les Pères, qu’il lisait en avocat encore plus qu’en théologien, et pour y trouver des argumens contre la partie adverse, plutôt que pour y nourrir sa propre doctrine. A ses convictions de catholique fervent se mêlaient des convictions de plaidoirie et de barreau, reste de ses mœurs d’avocat, et je ne sais quelle subtilité malveillante, à laquelle n’échappent pas les hommes les plus honnêtes d’une profession dont les habitudes obscurcissent la conscience. L’auteur de la lettre à Martin Lorpion, en faveur d’Érasme et contre les ridicules des théologiens et des disputeurs, était descendu lui-même dans l’arène, pour y lutter de subtilité avec les plus subtils, de violence avec les plus violens. L’homme qui avait chassé d’Utopie les prédicans, les métaphysiciens, et toutes les mœurs de l’école universitaire [55], se faisait métaphysicien et thomiste intolérant, ergoteur non plus sur des mots qui amenaient tout au plus des mêlée des coups de poings dans les écoles, mais sur des dogmes qui ôtaient la vie à des hommes. Ce retour vers l’intolérance attriste, mais n’indigne pas. Ne dirait-on pas que Morus ne défendit la foi romaine que comme le garant des espérances célestes qui allaient être son dernier bien, le seul que devait lui laisser le dialecticien royal Henry VIII, raisonneur qui concluait par l’échafaud ?
Cette sorte de fraternité d’armes dans la grande querelle religeuse qui troublait toute l’Europe, avait ranimé tous les sentimens du roi pour Morus. Par un raffinement d’amitié, au lieu de l’envoyer chercher, c’est lui qui l’allait voir, soit dans sa maison de Londres, soit à Chelsea, venant souvent dîner sans être attendu, et s’exposant de bonne grace à la fortune d’un modeste repas de famille. Après le dîner, Morus et son royal hôte faisaient de longues promenades dans le jardin. Henry, le bras appuyé sur l’épaule de son favori, avait avec lui des entretiens longs et animés qui faisaient faire mille conjectures à Mme Alice et aux enfans, collés aux fenêtres pour voir et écouter les gestes des deux promeneurs. Ce fut après une de ces promenades, où le roi, qui avait dîné le même jour à Chelsea, s’était entretenu pendant une demi-heure avec Morus, le bras familièrement passé autour de son cou, que Roper, le mari de Marguerite, félicitant, son beau-père d’une marque d’amitié que le roi n’accordait à personne, pas même à Wolsey, Morus lui dit tristement : « Je trouve en effet, mon fils, que le roi est bien bon pour moi, et qu’il me témoigne plus de faveur qu’à aucun autre de ses sujets. Mais je puis bien vous le dire, à vous, il n’y a guère lieu de nous en vanter ; car si ma tête pouvait lui faire gagner un seul château en France, il n’hésiterait pas à la faire tomber. » C’était la première fois que Morus laissait voir sa pensée secrète sur cette amitié mortelle, dans laquelle il s’engageait de plus en plus par les efforts mêmes qu’il faisait pour y échapper. Il était sous l’empire de cette fascination qu’on attribue au regard du serpent. Il n’avait ni la volonté de reculer, ni le pouvoir de ne pas avancer. Le chrétien ardent devenait aussi nécessaire à Henry que le diseur de bons mots ; mais c’était pour un autre office qu’on allait avoir besoin de lui.
Quelque temps après la scène de Chelsea, Morus fut nommé lord chancelier d’Angleterre. C’était un pas de plus vers la gueule du serpent.
[modifier] VII.-Thomas Morus chancelier d’Angleterre. 26 décembre 1529. — 2 mai 1533
Les évènemens de l’histoire générale de l’Angleterre, auxquels se rattache la vie publique de Thomas Morus, n’étant pas de mon sujet, je n’ai point à retracer la disgrace de Wolsey, ni les circonstances, assez compliquées, qui l’accompagnèrent. II suffira de dire que l’administration qui remplaça le cardinal fut l’ouvrage d’Anne de Boleyn, laquelle y fit entrer son père, et que ce fut proprement le ministère du divorce et du nouveau mariage. Wolsey, d’abord opposé à l’un et à l’autre, puis, par amour de sa place, et par la crainte du danger qu’il courait en la perdant, réconcilié faiblement avec cette double intrigue, Wolsey avait succombé pour ne l’avoir pas toujours voulu et pour n’y avoir pas réussi après s’y être entremis. On cherchait qui pouvait le remplacer dans le titre et les fonctions de chancelier, le seul poste dont le roi n’eût pas disposé dès l’abord en formant la nouvelle administration. On ne voulait plus d’un homme d’église ; Wolsey avait dégoûté de ces sujets de deux maîtres, qui presque toujours vendaient l’un à l’autre. « Je crois bien, disait l’évêque de Bayonne, ambassadeur de France à Londres, que les prêtres ne toucheront plus aux sceaux. » Henry en était las ; outre qu’un haut dignitaire ecclésiastique eût été déplacé dans une administration nommée contre le pape, et dont le chef réel, dit malignement le même évêque, « était par-dessus tout mademoiselle Anne. » Le roi jeta les yeux sur Thomas Morus, qui fit la faute d’accepter, en homme habitué à se laisser pousser où on avait besoin de lui, et à recevoir son ambition même de la main d’autrui. On le choisit à deux fins, d’abord pour conjurer le parlement, avec qui l’on allait avoir de grands démêlés, ensuite pour attaquer sa conscience par sa reconnaissance. Il entra dans le ministère, avec une opinion arrêtée contre le divorce qui devait en être l’unique affaire, espérant peut-être que le roi serait guéri de sa fatale passion par l’impossibilité d’y convertir son royaume. Aussi bien, une première fois, Henry avait cessé un moment de voir Anne de Boleyn, et témoigné le désir de revenir à la reine.
Morus apportait aux affaires un esprit fatigué et une ame profondément triste. Au dehors, les guerres entre la France et l’Empire, les progrès de la réforme, les déchiremens de l’Allemagne ; au dedans, cette malheureuse question du divorce, le remplissaient de soucis et de pressentimens. Un jour qu’étant à Chelsea il se promenait avec Roper sur les bords de la Tamise, il prit tout à coup le bras de son gendre, et lui montrant le fleuve : — « Il y a trois choses que je voudrais voir arriver, fils Roper, dussé-je à ce prix être mis dans un sac et jeté dans cette rivière. — Quelles sont donc ces choses, dit Roper, pour lesquelles vous donneriez votre vie ? — Écoutez-moi, fils : en premier lieu ; je voudrais qu’au lieu de la guerre qui divise en ce moment tous les princes chrétiens, nous eussions la paix universelle ; en second lieu, que l’église du Christ, en ce moment déchirée par les hérésies, rentrât dans l’unité de la foi catholique ; en troisième lieu, que le mariage du roi, qui cause tant de discussions, fût, pour la gloire de Dieu et la tranquillité de tout le monde, mené à bonne fin [56]. » Sur cette question du divorce et du mariage il s’était toujours abstenu de donner une opinion formelle, encore plus par charité chrétienne que par prudence ; mais comme il avait une conscience où chacun pouvait lire et entendre sans qu’il parlât, Roper comprit bien ce que signifiait ce vœu discret d’une bonne fin.
C’était la première fois qu’on voyait les sceaux d’Angleterre donnés à un homme qui n’était ni noble ni prélat. Il fallut justifier cette nouveauté. Ce fut le duc de Norfolk, chef nominal du nouveau conseil, et chargé en cette qualité d’installer Morus, qui se chargea de montrer par combien de vertus et de savoir le nouveau chancelier compensait le désavantage de son peu de naissance et de son état de laïc. Il fit cette remarque, qui n’était pas sans habileté, dans un parlement où le mariage de Henry comptait de nombreux opposans, que le monarque avait voulu, par le choix de Morus, témoigner à la chambre des communes qu’il savait bien trouver sur ses bancs à qui confier des fonctions réservées jusque-là aux évêques et à la noblesse. Morus répondit par d’humbles remerciemens. « Il avait été forcé, comme sa majesté se plaisait à l’avouer, d’entrer à son service et de devenir courtisan. De toutes les dignités dont on l’avait comblé, la dernière et la plus haute de toutes était celle qu’il avait le moins désirée et qu’il acceptait avec le plus de répugnance. Mais telle était la bonté du roi qu’il tenait compte du dévouement du moindre de ses sujets, et qu’il récompensait avec magnificence, non-seulement ceux qui en étaient dignes, mais ceux même qui n’avaient pour tout mérite que le désir d’en être dignes. » Ces paroles, semblables en apparence à celles de tous les ambitieux qui semblent se résigner à ce qu’ils ont le plus envié, ces paroles étaient sincères et nobles dans la bouche de Morus, et peut-être y avait-il dans cette phrase, où il prenait le roi en témoignage de sa résistance à sa propre fortune, une vague prière de ne pas trop lui demander pour des fonctions acceptées surtout par obéissance.
Son langage fut sublime, de convenance et de courage, lorsque, se retournant vers le siège où il allait s’asseoir, et d’où Wolsey était tombé, il dit avec une émotion qui passa dans toute l’assemblée :
« Mais quand je regarde ce siége, et que je considère quels grands personnages s’y sont assis avant moi ; quand surtout je me rappelle l’homme qui l’a occupé le dernier, son étonnante sagacité, son expérience consommée, quelle fut sa haute fortune pendant quelques années, et comment il finit par une chute si triste, mourant sans honneur et sans gloire, j’ai quelque raison de regarder les dignités humaines comme choses de peu de durée, et la place de chancelier comme beaucoup moins désirable que ne le pensent ceux qui m’en voient honoré, car c’est une tâche si difficile de suivre un tel homme pas à pas, et de mériter les éloges qu’on a donnés à son esprit, à sa prudence, à l’éclat de ses talens, que je dois paraître, eu égard à lui, comme la lumière d’une chandelle quand le soleil est couché. Et de plus, la chute soudaine et inattendue d’un tel homme me montre, par une leçon terrible, qu’un tel honneur ne doit guère me flatter, et que l’éclat de ce siège est peu propre à m’éblouir les yeux. C’est pour cela que j’y vais monter comme dans une place pleine de travail et de dangers, dépourvue de tout honneur véritable et solide, et dont il faut d’autant plus craindre de tomber que l’on tomberait de plus haut. Et en vérité, je trébucherais dès le premier pas si je n’étais soutenu par la bonté du roi et rassuré par les marques d’estime que je reçois de vous. Sans cela ce siège ne me sourirait pas plus qu’à Damoclès l’épée suspendue sur sa tête par un crin de cheval, lorsque assis sur le trône de Denys, tyran de Syracuse, il s’oubliait dans la bonne chère d’un festin royal. Au reste, j’aurai toujours devant les veux, d’une part, que ce siège sera pour moi honorable, glorieux, si je remplis mes devoirs avec zèle, diligence et fidélité ; d’autre part, qu’il peut arriver que la jouissance en soit courte et incertaine : or, mon travail et ma bonne volonté devront m’assurer la première chose ; l’exemple de mon prédécesseur m’édifiera sur la seconde. Qu’on juge maintenant combien doivent me plaire et la dignité de chancelier et les éloges du noble duc [57]. »
Ce fut un spectacle touchant de voir, dans le palais de Westminster, les deux plus grandes chambres du royaume, celle de la justice du banc du roi, et celle des lords, présidées, l’une par le père, et l’autre par le fils. Le père de Morus était alors âgé de quatre-vingt-dix ans. Tous les jours, avant d’aller remplir sa charge, le chancelier demandait à genoux la bénédiction du vieillard, lequel eut le bonheur de mourir, son fils étant encore en charge, et sans que ses derniers momens fussent troublés par la crainte de cette chute à laquelle le successeur de Wolsey se tenait prêt.
A peine Morus fut-il en possession de sa charge que le roi vint lui en demander le prix. Ce prix, c’était de se prononcer pour le divorce. Henry usa d’adresse. Au lieu d’exiger une adhésion immédiate, il se contenta de recommander la matière à ses méditations, comme s’il se fût agi, non pas d’ouvrir à la maîtresse le lit de la femme légitime, mais de mettre d’accord le Lévitique avec saint Paul. Morus, qui comprit où en voulait venir le roi, se jetant à ses genoux, le pria de lui continuer ses bonnes graces d’autrefois, ajoutant que rien au monde n’avait été si sensible à son cœur que de ne rien trouver dans cette affaire où sa conscience lui permît de satisfaire sa majesté. Il lui rappela le serment qu’il lui avait fait tenir, en le prenant à son service, de penser d’abord à Dieu, et, après Dieu, au roi, ce qu’il avait toujours fait et ferait toujours. Henry, déconcerté, le releva, et, cachant son dépit sous des paroles de bienveillance, il lui répondit très gracieusement que, s’il ne pouvait pas, en conscience, le contenter sur cela, ses services lui seraient toujours agréables en toute autre chose ; il ajouta que tout en prenant, sur cette question, les avis de ceux de ses conseillers dont les consciences pouvaient s’accorder avec son sentiment, il lui garderait sa faveur accoutumée, et ne le troublerait plus de ce sujet. Morus, un moment délivré, se concentra dans les devoirs judiciaires de sa charge. Il n’assistait jamais aux conseils où s’agitait la redoutable question du divorce, et ne prenait aucune part à la direction générale des affaires, abaissant cette haute position de chancelier que Wolsey avait élevée au niveau du trône, se mettant à l’ombre, dérobant derrière le magistrat affairé le catholique austère de qui l’Angleterre attendait une opinion, s’effaçant, s’annulant, comme s’il eût senti qu’il s’était laissé placer trop haut pour que la neutralité lui fût permise dans une question qui agitait toute l’Europe. Mais Morus était un de ces hommes qui ne peuvent pas se cacher, et dont la conscience, ayant long-temps réglé celle du public, ne peut se taire dans les momens graves sans être interpellée de toutes parts. Il allait être trahi par l’estime de toute l’Angleterre, et, quoiqu’il n’eût laissé rien voir de sa pensée, il était à croire que l’opinion publique, habituée à y lire, ne permettrait pas au roi de ne pas s’inquiéter de son silence. Tel était le malheur de sa position que ce silence même, loin de diminuer la responsabilité morale de Henry, comme c’était le charitable désir de Morus, bon chrétien et sujet fidèle, fut plus nuisible au roi qu’une opposition déclarée, par toutes les interprétations sévères qu’en donnait le public. La faute de la position devint le crime de l’homme.
Le soin presque exclusif que Morus donna aux affaires purement judiciaires de la chancellerie rendit à la justice publique l’activité qu’elle avait perdue sous Wolsey, lequel n’était ni un juriste, ni un homme de détail. Les procédures qui s’éternisaient sous son administration, plus brillante que solide, furent reprises et menées avec vigueur par Morus. Le nouveau chancelier mit à flot toutes les affaires laissées en suspens, et donna une impulsion forte et utile à tous les corps de la judicature, lesquels s’étaient relâchés, faute d’un contrôle supérieur. Comme magistrat, nul ne porta plus loin que lui les vertus de sa profession, probité, intégrité, vigilance. Dans des temps réguliers, où la promptitude et la sûreté des jugemens auraient été comptées comme l’un des plus grands biens dans un vaste état, l’administration de Morus eût été assez utile et assez glorieuse pour qu’on lui reconnût le droit d’être neutre sur toute autre chose. Mais, dans l’état des esprits et de la civilisation d’alors, son application aux affaires spéciales de sa place ne fut pas appréciée, et nul ne lui en tint compte, si ce n’est peut-être quelques cliens qui languissaient après une décision, et qu’il retira des mains de la justice subalterne. La nation, qui l’attendait ailleurs, ne le crut pas dispensé du plus parce qu’il faisait le moins, et, comme il arrive, on ne lui sut pas gré d’avoir rendu des services qu’on ne lui demandait pas.
Dans les cas où la loi et le bon sens étaient d’accord, Morus montrait la seule qualité qu’on exige du magistrat : à savoir la promptitude. Dans ceux où le bon sens était blessé par la loi, il tempérait l’une par l’autre. Dans les cas imprévus, il avait une sorte d’équité ingénieuse, à la manière de Salomon, plus piquante qu’élevée, et marquée, si cela peut se dire, d’un peu de sauvagerie. On en citait des traits qui reportent l’esprit aux temps antiques. Un joli chien, volé à une pauvre femme, avait été vendu à lady Morus. La véritable maîtresse de l’animal, ayant su où il était, se présenta devant le chancelier, alors en pleine audience, et se plaignit de ce que lady Morus retenait son chien. Le chancelier fit aussitôt appeler sa femme. Il prit le chien dans ses mains, et faisant placer lady Morus au haut bout de la salle, à cause de son rang, et la pauvre femme au bas bout, il leur dit à toutes deux d’appeler le chien. L’animal, entendant la voix de sa première maîtresse, courut aussitôt à elle ; alors Morus dit à sa femme qu’elle s’en consolât, car le chien ne lui appartenait pas. Mais comme celle-ci réclamait contre ce jugement, le chancelier acheta le chien à la pauvre femme trois fois sa valeur, ce qui mit tout le monde d’accord.
N’étant encore que sous-sherif de la Cité de Londres, il avait remarqué, en assistant aux sessions de Newgate, un vieux juge qui grondait toujours les pauvres gens dont on avait coupé la bourse, disant que c’était leur faute si l’on voyait tant de voleurs aux assises. Morus envoya chercher un des plus habiles coupeurs de bourse de la prison de Newgate, et lui promit de parler pour lui s’il voulait enlever la bourse du vieux juge, à l’audience du lendemain. Le voleur consentit à tout. Le lendemain, au commencement de la séance, son affaire est appelée. Il dit qu’il est sûr de prouver son innocence, si on lui permet de parler en particulier à l’un des juges. On lui demande lequel. Il désigne le vieux censeur des gens volés. A cette époque, on portait sa bourse suspendue à la ceinture. Pendant que penché à l’oreille du juge, il l’amusait par des aveux, il lui coupe habilement sa bourse, et revient à sa place avec beaucoup de solennité. Morus, prenant alors la parole, demande aux juges de vouloir bien faire l’aumône à un pauvre diable qui était là, accusé sans doute de vagabondage. Lui-même donne l’exemple. Tous les juges mettent la main à leur bourse. Le bonhomme, ne trouvant pas la sienne, s’écrie qu’on la lui a volée, qu’il l’avait sur lui quand il s’est mis à son banc. — « Eh quoi ! dit plaisamment Morus, est-ce que vous accuseriez quelqu’un d’entre nous de vous avoir volé ? » - Le bonhomme commençant à se fâcher, Morus fait appeler le filou, lui reprend la bourse, et la rendant au vieux juge : « Je puis vous conseiller, dit-il, d’être moins sévère pour les pauvres gens qui se laissent couper leur bourse, puisque vous-même vous ne savez pas garder la vôtre en pleine audience [58]. »
Outre ses devoirs judiciaires, Morus continuait en son nom la polémique religieuse qu’il avait engagée sous un nom supposé avec Luther. Divers ouvrages de doctrine l’avaient signalé depuis ce débat au ressentiment des réformés. Avant son élévation au poste de chancelier, il avait publié une réponse ingénieuse et pleine de verve à un ouvrage contre les moines, qui avait pour titre la Requête des pauvres. Ceux-ci se plaignaient dans ce livre que les charités qui leur devaient revenir fussent dévorées par les moines fainéans. Ils opposaient les besoins des vrais pauvres à la grasse oisiveté de ces pauvres de nom, et, poussant l’attaque jusqu’au saint-siège, ils prétendaient que les papes étaient condamnables, puisqu’en n’ouvrant le purgatoire qu’à ceux qui faisaient des dons, ils en excluaient les ames des pauvres tant affectionnés du Christ. La réponse de Morus était une sorte de contre-requête des ames du purgatoire. Il y décrivait les souffrances de ces ames, et le bien que leur faisaient les messes des moines. Il défendait avec beaucoup de preuves la croyance au purgatoire que la Requête des pauvres mettait en doute. Il importait à l’avocat des moines de sauver le purgatoire, dans l’institution duquel ceux-ci jouaient le rôle d’intermédiaires entre les ames rachetables et Dieu. Morus fût réfuté. Il riposta. La prose anglaise y gagnait, à défaut d’autre résultat solide. Morus la manie dans ces écrits avec fermeté, vivacité, quelquefois avec éclat, et, sous ce tissu de phrases longues, chargées d’incidents, manquant de proportion et de grace, on voit se former cet idiome anglais dont la liberté fera une des plus belles langues politiques qu’aient parlées les hommes.
Depuis cette première querelle, la dispute était devenue plus générale. Des réformés anglais, retirés à Anvers pour échapper à la justice sévère dont les conciles armaient les évêques, inondaient l’Angleterre de livres et de pamphlets où tout le catholicisme romain était bouleversé. L’un des plus hardis, Tyndall, avait fait grand bruit par un ouvrage qui touchait avec scandale à tous les points de la foi. Morus, alors chancelier d’Angleterre, entama avec lui une polémique qui ferait la matière de six volumes. Une moitié seulement parut pendant qu’il était chancelier ; l’autre ne fut écrite et publiée qu’après sa sortie de charge. Les questions y étaient traitées avec plus de doctrine, de profondeur et de sévérité, que dans la Requête des ames du Purgatoire, ouvrage qui sent plus la plaidoirie que la théologie. Quoiqu’on retrouve dans la réfutation du livre de Tyndall ce sel grossier, cette ironie plus vive que délicate, et ces inévitables bons mots dont Morus farcit tous ses ouvrages, une certaine colère s’y fait sentir, sourde et cachée ; et, pour parler comme Erasme, la superstition s’y montre déjà plus que la foi. C’en est fait, Morus n’est plus libre. Il commençait à se passionner plus contre les hommes que pour la cause, ce qui n’était qu’un signe trop certain que cette belle et noble intelligence allait glisser de la foi dans le fanatisme. Morus était arrivé à cette limite suprême du raisonnement, où l’idée de contraindre ses adversaires par la force se mêle à l’idée de les convertir par la raison, et où il semble que la main qui tient la plume soit impatiente de prendre la hache. Il était chancelier d’Angleterre et l’homme le plus puissant du royaume après le roi : allait-il être tenté de déployer la force ? Allait-il se souiller par des meurtres ? L’humilité de plus en plus croissante du chrétien n’allait-elle être pour Morus, comme pour tant d’orthodoxes impitoyables, qu’un leurre de la conscience qui cache à l’homme l’orgueil de son esprit ? La postérité devait-elle dire de Morus, assassiné juridiquement par Henry VIII, que, comme il avait tiré l’épée, il devait périr par l’épée ? Mais ne précipitons pas le récit.
C’est dans les courts instans de relâche que lui laissait sa place de chancelier, accrue à dessein, comme je l’ai remarqué, de mille devoirs inconnus à ses prédécesseurs ; c’est la nuit, dans le temps pris sur son sommeil, que Morus écrivait ses réponses à Tyndall. Elles étaient fort lues et fort goûtées. Morus s’y dédommageait-il secrètement, par d’ardentes professions d’orthodoxie catholique, du silence qu’il gardait sur la légalité religieuse du divorce, et n’était-il pas bien aise qu’on devinât, par l’intégrité de sa foi sur tous les autres points, ce qu’il devait penser sur le seul point particulier où il se tût ? Ou bien voulait-il, en se renfermant dans les choses de pur dogme, se faire libérer de toute compétence en une matière mêlée de politique, et, par ses immenses travaux, comme magistrat et comme antagoniste des protestans, faire croire à l’Angleterre qu’il ne pouvait pas avoir un avis dans une affaire qu’il n’avait pas le temps d’étudier ? Quoi qu’il en soit, l’impression générale qui resta de ses écrits, fut que l’homme qui savait si bien lire au fond des choses sacrées, était le seul capable de résoudre les contradictions des textes, dans la question du divorce. Plus Morus faisait d’efforts pour échapper à la compétence que lui déférait l’Angleterre, plus l’Angleterre lui trouvait de titres à l’avoir, et de droits à s’en emparer. Placé entre deux tyrans impitoyables, le roi et l’opinion, l’un qui voulait sa honte, l’autre qui lui imposait une désobéissance glorieuse, Morus ne dut-il pas penser pour la première fois à s’en délivrer par le martyre ?
Sa place de chancelier, la plus riche de tout le royaume, entre les mains d’un homme qui en eût accepté tous les petits profits détournés et illicites, comme présens et épices de cliens, cette place, volontairement réduite par Morus au traitement qu’il recevait du roi, l’avait laissé pauvre comme auparavant. Les évêques d’Angleterre, pour la plupart, ardens catholiques, et dont quelques-uns même avaient usé contre les hérétiques des lois portées par les conciles, se cotisèrent pour offrir à Morus une somme de huit mille livres [59]. C’était, disaient les prélats, une faible récompense des services qu’il rendait a l"église et des longues veilles qu’il dépensait à ses ouvrages. Morus reçut la députation des évêques avec de grands témoignages de reconnaissance ; mais il ne voulut pas de leur argent. « Ce n’était pas, leur dit-il, une petite consolation pour lui que des hommes si savans et si sages voulussent bien être satisfaits de ses pauvres mérites, mérites dont il n’acceptait de récompense que de Dieu seul, à qui tout d’abord il en fallait rendre graces. Il remerciait leurs seigneuries d’une si grande marque de bonté et d’amitié ; mais il les priait de ne pas s’offenser, s’il n’acceptait pas leurs présens. » Les évêques voulurent offrir quelque chose à lady Morus et aux enfans. « N’en faites rien, milords, s’écria le chancelier ; j’aimerais mieux voir jeter tout cet argent dans la Tamise, que moi ou quelqu’un des miens nous en prissions un sou. Votre offre me fait le plus grand honneur, milords ; mais j’estime si fort mon plaisir et si peu mon intérêt, que, pour beaucoup plus d’argent que vous ne m’offrez, je ne voudrais pas avoir perdu le repos de tant de nuits passées dans ces travaux. Et pourtant, ajouta-t-il avec tristesse, je voudrais voir tous mes ouvrages brûlés et tout ce travail jeté au vent, si je pouvais obtenir à ce prix-là que toutes les hérésies eussent disparu. »
Henry VIII, autrefois le frère d’armes de Morus dans la défense de la papauté, ne pouvait guère lui savoir gré de son zèle catholique depuis qu’il s’était tourné contre le pape. Les choses n’en étaient pas encore venues au point où elles en vinrent plus tard, quand on vit saint Thomas de Cantorbéry accusé de lèse-majesté, et ses os, célèbres par trois siècles de miracles, enlevés de leur châsse, et brûlés en place publique ; mais c’était déjà hautement déplaire au roi, que de soutenir l’orthodoxie catholique dans un moment où le chef de cette orthodoxie était brouillé avec lui. La place n’allait plus être tenable pour Morus. Ne pouvant le faire parler, Henry voulait du moins le compromettre par son silence, en amenant une épreuve où ce silence ne pût être qu’une révolte ouverte ou qu’un acte de lâcheté. Il convoqua le parlement pour lui demander le subside de noces. Mais, avant d’obtenir l’argent, il fallait d’abord détruire l’effet d’un bref du pape, publié récemment en Flandres, et par lequel il était défendu à tous les archevêques, évêques, cours ou tribunaux, de rendre aucun jugement dans l’affaire du divorce. Il fallait répondre au bref par la lecture des consentemens extorqués aux universités de Cambridge et d’Oxford sur la légalité du divorce, et vanter le zèle d’hommes pour la plupart intimidés ou corrompus. C’était là l’épreuve où l’on attendait Morus. Il fut forcé, comme président de la chambre des lords, d’aller aux communes, avec un cortège de nobles et d’évêques, lire ces adhésions arrachées ou vendues, et en faire l’éloge comme d’opinions spontanées. Il s’acquitta de sa charge froidement, avec solennité, mais sans rien laisser pénétrer de sa pensée. Ce n’était ni de la révolte ni de la soumission, et Morus avait tiré sa conscience du piège que lui tendait Henry. Toutefois, ce rôle était trop équivoque pour un homme de tant de droiture, et cette épreuve trop menaçante pour que Morus la regardât comme la dernière. Il songea donc à se démettre des sceaux.
Il s’en ouvrit au duc de Norfolk, qui était de ses amis jusqu’à ce qu’il fût de ses juges, et il le pria de communiquer sa résolution au roi, alléguant quelques infirmités qui le rendaient incapable des fatigues de son office. Le duc, pensant qu’il y avait plus de péril à sortir qu’à rester, essaya de le faire changer d’avis. Il lui parlait en ami, car il n’y allait pas encore de sa sûreté à se tourner contre lui, et il voulait sincèrement le voir rentrer dans les bonnes graces du roi. Morus fut inflexible. Toutefois, pour éviter jusqu’au bout l’apparence d’une guerre, il pria le duc d’obtenir du roi qu’il lui permis de venir remettre les sceaux entre les mains de sa majesté, voulant ainsi se montrer obéissant et fidèle jusque dans un acte que la cour allait qualifier de désertion.
Henry reçut les sceaux avec grace, et fit à Morus beaucoup d’éloges et de remercîmens pour tous ses bons services. Il ajouta qu’en considération de ces services et de ceux qu’il pouvait encore attendre de lui, Morus ne manquerait pas de trouver dans le roi, soit en ce qui toucherait son honneur, soit en ce qui toucherait sa fortune, un bon et gracieux maître ; promesses assez semblables à celles qu’il fit â sa maîtresse Anne, en la prenant pour femme, quelques mois après la démission du chancelier ! Le même sort attendait ceux qui avaient la faveur de cet homme et ceux qui avaient sa disgrace, et c’est sur l’échafaud qu’il mettait d’accord les rivaux qui s’étaient disputé la première. Anne avait été la plus ardente ennemie de Morus ; elle porta sa tête sur le même billot.
Morus, après avoir obtenu du roi une sorte de pardon pour l’acte le plus honnête et le plus ferme de sa vie, se sentit si soulagé et si libre d’esprit, qu’il reprit tout à coup sa gaieté et cette humeur particulière par laquelle il tirait des sujets de plaisanterie des choses les plus sérieuses. Cela se montra dans la manière dont il annonça sa démission à lady Morus. C’était un samedi que l’ex-chancelier avait été reçu par le roi. Le lendemain, qui était un dimanche et un jour de fête, peu de personnes sachant encore ce qui s’était passé, il alla entendre la messe dans l’église de Chelsea avec sa femme, ses gendres et ses enfans. C’était l’usage, la messe finie, qu’un des gentilshommes de milord chancelier alla trouver lady Morus à son prie-dieu et la prévint que le chancelier était sorti. Cette fois, ce fut Morus lui-même qui vint en personne au prie-dieu de sa femme, et qui lui dit, en faisant une profonde révérence et tenant son bonnet à la main : « S’il plaît à votre seigneurie, milady, de vous en venir, milord chancelier n’est plus ici. » Celle-ci ne comprit rien à ces paroles, et crut que c’était quelqu’une de ses plaisanteries accoutumées ; mais Morus, prenant un ton triste, lui dit qu’il n’était que trop vrai qu’il venait de quitter sa charge, et que le roi avait bien voulu accepter sa démission. Après un moment de douloureux silence, le caractère l’emportant : « Chansons, chansons, que tout cela ! s’écria-t-elle. Et que comptez-vous donc faire, monsieur Morus ? Voulez-vous donc rester au coin de votre feu à tracer des figures dans la cendre ? Croyez-moi, il vaut mieux gouverner qu’être gouverné. »
Il y eut une conversation sur ce ton aigre jusqu’à la maison de Chelsea, que Morus croyait posséder pour la première fois. Lady Morus était une femme mondaine, et pour qui descendre du rang de femme du chancelier d’Angleterre au triste rôle de mère de famille dans la maison d’un homme disgracié, était un coup mortel. Elle blâmait donc avec amertume la conduite de son mari, qui n’avait jamais songé, disait-elle, étant chancelier, à pourvoir ses enfans, et qui quittait sa charge sans se soucier de leur avenir, préférant son loisir à sa famille. Morus, pour rompre ce sujet, se mit à critiquer sa toilette et à railler la pauvre femme du peu de soin qu’elle prenait de sa personne. Cela arrêta court lady Morus, qui, oubliant la démission pour ne penser qu’à ce nouveau grief, se tourna vers ses filles, et leur renvoyant le reproche, se plaignit qu’elles n’eussent pas remarqué ce qui manquait à sa toilette. Les filles répondirent qu’elles n’y voyaient rien à reprendre. « Eh quoi ! dit Morus en riant, ne voyez-vous pas que le nez de votre mère est un peu de travers ? » Lady Morus ne tint pas à ces derniers mots, et, quittant brusquement son mari et ses filles, elle rentra seule à la maison [60].
Dans toute cette raillerie, qu’on ne trouvera peut-être pas de très bon goût, parce que c’est par l’imagination, cette faculté de l’esprit humain qui varie sans cesse dans ses délicatesses et ses répugnances, que nous en pouvons apprécier la convenance, dans ce long jeu de mots, il semble que Morus n’élude la douleur que par l’ironie. Le rire qui blesse les autres ne vient jamais d’un cœur gai.
Bientôt il rassembla tous les officiers de sa maison, dont plusieurs étaient de bonne famille et gens de mérite, et il leur dit qu’il ne pouvait plus les garder, quelque désir qu’il en eût ; mais que, s’ils voulaient bien lui faire savoir quelle carrière ils se proposaient de suivre, ou si leur dessein était de s’attacher à quelque noble personnage, il ferait tous ses efforts pour les placer à leur contentement. Ceux-ci, les yeux en larmes, répondirent qu’ils aimaient mieux le servir pour rien que d’autres pour les plus beaux traitemens. Morus les consola, et après quelques jours, il les plaça tous très convenablement, les uns chez des évêques, les autres chez des lords. Il donna sa barge à milord Audeley, qui lui succéda aux sceaux, et avec sa barge les huit rameurs. Il fit présent de son fou Patenson au lord-maire de Londres, à condition qu’il serait le fou de la maison et non de l’homme, et que chaque année il appartiendrait au nouveau lord-maire : disposition singulière qui prouve que les fous étaient des objets de luxe plutôt que de goût, puisqu’ils pouvaient ainsi appartenir successivement à plusieurs maîtres. Or, il n’y a pas apparence que plusieurs maîtres s’accommodassent des folies du même fou.
Sa maison licenciée, il s’occupa de faire descendre le train de sa vie au niveau de ses ressources. Il appela devant lui tous ses enfans et leur demanda leurs conseils, et s’ils pensaient qu’avec le peu qui lui restait de bien il pouvait continuer de les garder avec lui, comme c’était son plus cher désir. Les voyant tous silencieux et aucun ne donnant un avis : « C’est donc moi, leur dit-il, qui vous ouvrirai mon cœur là-dessus. J’ai passé tour à tour par le régime d’Oxford, par celui de l’école de la chancellerie, puis par Lincolns’ Inn, puis par la cour du roi, depuis la condition la plus humble jusqu’aux plus hautes dignités de l’état. De tout cela, il ne m’est resté guère plus de cent livres sterling de revenu annuel. Si donc nous voulons rester ensemble, il faut que chacun y mette un peu du sien. Mais voici mon conseil : ne nous laissons pas tomber tout d’abord au régime d’Oxford, ni à celui de l’école de la chancellerie. Commençons par la diète de Lincolns’ Inn, dont s’accommodent très bien des personnes de grand mérite, distinguées et d’un âge avancé. Si nos ressources n’y suffisent pas, l’année suivante nous nous rabattrons jusqu’au régime d’Oxford, dont se trouvent à merveille certains pères et docteurs très âgés et très doctes, qui y vivent dans des entretiens continuels. Si cela même est encore trop pour nos bourses, eh bien ! nous irons la besace au dos, tendant la main ensemble, avec l’espoir que quelque ame charitable nous fera l’aumône, et nous chanterons, devant la porte de chacun un Salve Regina ! De cette sorte nous ne nous séparerons point et nous nous consolerons mutuellement. »
La première chose que fit Thomas Morus, rentré dans la vie privée, fut de se préparer un tombeau. Il y fit transporter les cendres de sa première femme et attacher sur la muraille, au-dessus, une feuille de marbre noir sur laquelle on grava cette singulière épitaphe, composée par lui, en manière de brève histoire de sa vie.
« Thomas Morus, de la ville de Londres, né d’une famille qui n’était pas noble, mais honorable, quelque peu versé dans les lettres, ayant plaidé pendant une partie de sa jeunesse, et rendu la justice dans sa ville en qualité de sheriff, fut appelé à la cour par l’invincible roi Henry VIII, le seul de tous les rois qui ait eu la gloire, jusqu’alors inouie, d’être appelé à juste titre le défenseur de la foi, rôle qu’il remplit doublement avec l’épée et avec la plume ; — admis dans son conseil, créé chevalier, trésorier et bientôt après chancelier de Lancastre, enfin, par une étonnante faveur de ce prince, chancelier d’Angleterre. Dans l’intervalle, il fut choisi par le sénat du royaume (la chambre des communes), pour être orateur du peuple (assez hardie explication du titre de Speaker), ambassadeur du roi en différens pays, et, en dernier lieu, adjoint en qualité de collègue, dans l’ambassade de Cambray, au chef de la légation Cuthbert Tunstall, alors évêque de Londres et bientôt après de Durham ; le monde n’a pas aujourd’hui un homme plus savant, plus sage, ni meilleur [61]. — Il (Morus) vit avec joie un résultat où il contribua, comme ambassadeur, les traités refaits entre les plus puissans monarques du monde, et la paix, si long-temps désirée, rendue à l’univers ; puissent les dieux l’affermir et la rendre éternelle !
« Quam superi pacem firmant, faxintque perennem !
« Durant cette carrière d’emplois et d’honneurs, où il se conduisit de telle sorte que son excellent roi voulut bien ne pas être mécontent de ses services, et qu’il ne fut ni odieux à la noblesse, ni désagréable au peuple, mais fâcheux aux voleurs, aux homicides et aux hérétiques, son père, Jean Morus, chevalier, l’un des juges du banc du roi, homme civil, agréable, inoffensif, doux, miséricordieux, juste et intègre, alors accablé d’années, mais d’un corps merveilleusement alerte pour son âge, voyant qu’il avait eu assez de jours pour être témoin de l’élévation de son fils au poste de chancelier, et pensant qu’il était resté assez long-temps, sur cette terre, s’envola plein de joie dans le ciel. Le vieillard mort, son fils, qui, comparé à lui encore vivant, était qualifié de jeune homme, et croyait l’être à ses propres yeux, cherchant ce père qu’il avait perdu, et regardant ses quatre enfans et ses onze petits-enfans, commença à se trouver vieux. Cette disposition fut augmentée par une souffrance de poitrine qui suivit cette perte et qui fut comme un signe des approches de la vieillesse. C’est pourquoi, rassasié de toutes les choses mortelles, il demanda une faveur qu’il avait toujours souhaitée depuis son enfance, celle d’avoir sur la fin de sa vie quelques années libres, pendant lesquelles s’arrachant insensiblement aux affaires de la vie présente, il pût méditer sur l’éternité de la vie future ; il l’obtint enfin,- si Dieu seconde ses vieux, — de l’incomparable bonté du plus bienveillant des princes aux mains duquel il résigna tous ses honneurs. Et il s’est fait élever ce tombeau près des cendres de sa première femme, afin de se souvenir de la mort qui fait tous les jours quelques pas vers lui. Et maintenant, pour que ce tombeau n’ait pas été préparé en vain, pour que celui qui doit y reposer ne s’effraie pas de la mort prête à fondre sur lui, nais bien plutôt pour qu’il la reçoive avec plaisir de la volonté de Jésus-Christ, et qu’il trouve moins une mort que la porte d’une vie plus heureuse ; excellent lecteur, dites une pieuse prière pour lui vivant et pour lui mort [62]. »
Il ne faudrait pas conclure du rapprochement de ces deux dates, celle de la sortie de charge de Morus et celle de son épitaphe, qu’il se considérât dès-lors comme un homme mort. Il y aurait de la recherche à le dire. L’historien et le biographe doivent savoir se priver de l’effet fastueux d’un synchronisme pour rester fidèles à la vérité. Beaucoup de chrétiens, à cette époque, faisaient construire leur tombeau de leur vivant, et n’attendaient pas l’approche des catastrophes pour s’occuper de leur mort, dans un temps où la mort effrayait peu, « n’étant que la porte d’une vie plus heureuse. » Mais si ces apprêts funéraires ne prouvent pas nécessairement que Morus se crût menacé, dans un temps prochain, de mourir de mort violente, on ne le voit pas sans un serrement de cœur y préparer à son insu sa pensée, et, des deux dates fatales, la dernière, 14 juin 1532, être si près de celle de sa mort, 6 juillet 1535 !
[modifier] VIII.- Réhabilitation
On vient de lire, dans l’épitaphe de Morus, cette phrase si expressive : « Il fut fâcheux aux voleurs, aux homicides et aux hérétiques. » Dans quel sens faut-il entendre le mot fâcheux ? Est-ce la froide confession d’un catholique austère qui croit n’avoir été qu’un fâcheux pour les gens qu’il a fait mourir ? ou bien n’est-ce que l’expression exacte et littérale de la conduite de Morus envers les hérétiques ? Allons-nous voir un magistrat exagérant par ses passions d’homme privé les lois qu’il est chargé d’exécuter, ou un homme refusant à ces lois toute la rigueur qu’elles demandent au magistrat ? C’est là le point le plus délicat de l’histoire de sir Thomas Morus. J’ai fait pressentir suffisamment mon opinion sur ce point par le titre même de ce chapitre. Qu’on me permette d’exposer naïvement par quelles réflexions j’ai été conduit à désirer cette réhabilitation, et par quelle série de preuves je crois pouvoir l’établir. On me pardonnera peut-être ce petit mouvement d’orgueil, orgueil de cœur plutôt que de tête, car j’ai été bien moins heureux de pouvoir contredire avec succès une opinion qui a force de chose jugée que de laver cette noble vie de Morus du crime d’avoir versé le sang.
Morus est un de ces hommes plus solides que brillans, qui frappent l’imagination par une grande unité de caractère. Ils sont faciles à comprendre et à embrasser, parce qu’ils ne varient point, ne flottent point au gré des évènemens, et qu’ils ne se laissent disperser ni par les hommes, ni par les choses. Ils ont plus de force que d’étendue, plus d’esprit que de génie, plus d’opiniâtreté que d’habileté. Leur vie est toute d’une pièce ; ils se répandent peu au dehors, mais se tiennent ramassés en eux-mêmes, afin d’offrir moins de prise aux incertitudes ; et, soit que leur caractère contienne leur esprit, soit que leur esprit se contente d’un mouvement médiocre et d’une activité ordinaire, ils échappent à ces contradictions où tombent les esprits plus étendus que forts, lesquels donnent au contraire beaucoup au hasard, et, dans les différentes actions de leur vie, ne sont tout au plus présens qu’aux principales. Comme ils se renouvellent sans cesse, il leur arrive souvent de se contredire, si un tel mot n’est pas trop dur, appliqué à l’homme dont la nature n’est que contradiction et mystère. Tel était Erasme ; mais tel n’est point Morus. Sauf dans les dix années données aux lettres et au soin de la fortune, où cet esprit si concentré est un moment mêlé à tout le monde, et plie sous ce vent de réforme et de doute qui soufflait sur toute l’Europe, Morus représente le catholique immuable, restant debout au milieu de la chute de l’église universelle, comme Caton sur les ruines de la vieille république. Plus il avance dans la vie, plus il se retire en lui et se simplifie, pus il enlève de ses actions et de ses pensées aux influences extérieures, plus il se concentre dans sa foi, plus il présente d’unité.
Outre l’ardeur catholique, une autre chose distingue Morus et rend aimable l’austère polémiste de l’église de Rome, c’est la bonté, aussi constante que la foi, et qui devait empêcher la foi de devenir cruelle ; une bonté encore plus de réflexion que d’abandon naturel, une sorte d’équité bienveillante, appliquée à toutes les choses de la vie. Dans l’histoire de Morus, l’homme bon et le catholique fervent marchent du même pas, l’homme bon pour tempérer le catholique fervent, celui-ci pour préserver celui-là des faiblesses et des chutes.
C’est sous ce double aspect que Morus m’était apparu tout d’abord, dès mes premières recherches, et c’est encore le catholique inflexible et l’homme bon que je retrouve après toutes mes lectures achevées, dans ce travail si plein de charme où ces mille notes confuses prennent un corps, un visage et une ame que j’aime comme s’ils étaient d’un ami. Plein de mon idée, j’éprouvai au début une de ces angoisses que connaissent, pour avoir passé par là, ceux qui poursuivent dans des recherches historiques la découverte d’une vérité, d’une convenance entre les actions d’un personnage et son caractère, d’une de ces harmonies éternelles de la nature humaine qui se dérobent souvent à une première vue sous les ténèbres des témoignages contradictoires. Où trouver la part de l’homme bon dans ces supplices reprochés à Morus par Burnet, par Voltaire, par Hume, par le grave Mackintosh, si judicieux et si calme, qui explique le reproche, mais qui l’admet ? Je relus des choses déjà lues, je repassai par les mêmes traces, sans succès d’abord pour mon idée de prédilection, sinon pour quelques parties accessoires de ce travail. J’avais beau tenir compte du préjugé philosophique dans Voltaire et Hume, d’un peu d’incurie et de facilité à s’en rapporter à l’opinion commune dans Mackintosh, de la partialité protestante dans Burnet ; les exagérations de chaque commentaire détruisaient-elles nécessairement le fait qui y donnait lieu ? Sans être « plus zélé pour l’église romaine, et plus persécuteur qu’aucun inquisiteur du saint office, » comme le peint l’historien Hume, ni « un barbare qui méritait le dernier supplice pour les cruautés qu’il avait commises étant chancelier, et non pas pour avoir nié la suprématie de Henry VIII, » comme le représente Voltaire, ni « superstitieusement dévoué aux passions et aux intérêts des gens d’église, jusqu’à faire torturer et battre de verges, dans sa propre maison, les hérétiques, avant de les envoyer au bûcher, » comme l’en accuse à regret l’évêque Burnet, copié par tous les historiens postérieurs, Morus ne pouvait-il pas avoir succombé à la tentation de frapper ? Le fait lui-même, séparé des commentaires, ne restait-il pas dans sa triste nudité, pour la honte éternelle de l’homme et de la religion qui l’avait perverti jusqu’à en faire un meurtrier ?
Dans l’humble vie de l’écrivain, ce sont là des peines d’esprit qui l’attristent, qui le poursuivent jusqu’au milieu des siens, comme s’il s’agissait de quelque proche parent, souillé d’une grande faute, et qu’il y eût plus qu’une solidarité morale entre le biographe et son héros. Je portai plusieurs jours le poids de cette incertitude, ne pouvant pas me résoudre à adhérer, même sous la caution d’historiens illustres, à l’opinion qui faisait de mon image aimée un de ces hommes violens et communs dont les révolutions abondent, et du chancelier Morus le sanglant contradicteur de l’utopiste Morus. Enfin, las d’un doute qui devenait presque une souffrance, je commençai à incliner vers une sorte de transaction. Je me dis que, puisque le fait n’était que trop vrai, il ne me restait plus qu’à le dégager de toutes les interprétations passionnées des historiens, et qu’à réhabiliter Morus, non de sa faute, mais des aggravations de leur point de vue personnel, et de la morale particulière au nom de laquelle ils l’accusaient. Déjà je ne fouillais plus dans les vieux livres que d’une main découragée, lorsque je tombai sur le passage suivant de la correspondance d’Érasme :
« Ce fut pourtant une assez grande preuve d’une clémence singulière que, sous sa chancellerie, personne ne perdit la vie pour les nouvelles croyances, quoiqu’il y eût, dans les deux Germanies et en France, de nombreux exemples de gens punis pour ce fait du dernier supplice [63]. »
Cette affirmation si positive me rendit toute mon ardeur. J’avais à opposer à Burnet, prélat protestant, écrivain sage, mais intéressé à charger les portraits des persécuteurs de l’église naissante d’Angleterre, le témoignage d’Érasme, mi-catholique, mi-protestant, peut-être d’une parole moins vérace et moins sûre que celle de Morus, mais généralement plus porté à atténuer qu’à mentir, à expliquer qu’à nier, et qui pouvait si bien trouver dans l’entraînement de l’époque, dans les violences matérielles des protestans, dans leur double caractère de rebelles et de novateurs, de quoi pallier les rigueurs de son illustre ami. Érasme était tout près de l’évènement ; il avait un commerce suivi de lettres avec Morus et ses amis. Il savait, il devait savoir tout : quel intérêt avait-il à nier un fait de notoriété universelle, lui surtout qui ne nie rien et qui n’affirme pas grand’chose ? Burnet, à plus d’un siècle de là, allègue le fait contraire. Où a-t-il pris ses preuves ? Il n’en cite aucune. Certes, si ce n’était pas assez des paroles graves d’Érasme pour m’inscrire en faux contre l’opinion commune, c’était assez pour la suspecter. Je recommençai donc mes recherches, je me plongeai de nouveau dans l’in-folio de théologie écrite en anglais qu’a laissé Morus, et que Burnet n’a certainement lu qu’avec distraction, et j’y trouvai sur le fait en litige, et en général sur la nature des croyances religieuses de Morus, les élémens de l’opinion qu’on va lire.
Si l’historien avait le droit de conclure des opinions aux actions, et de ce qu’un homme approuve à ce qu’il a dû faire, certes Morus pourrait avoir commis tous les meurtres judiciaires que lui impute Burnet, et bien d’autres encore. Mais entre la parole et le fait, entre le jugement intérieur de l’homme et l’arrêt exécutoire du magistrat, entre la main qui écrit et la main qui frappe, il y a une distance énorme que l’historien doit voir et apprécier ; car ce peut être la distance d’une erreur d’esprit à un crime, d’un abus de logique à un abus de pouvoir, d’une faiblesse à une cruauté. Dans cet intervalle, qui se dérobe aux mesures ordinaires, il y a la place d’une des plus belles gloires et des plus rares qu’il ait été donné à l’homme d’acquérir, celle d’un logicien qui recule devant sa propre logique, quand cette logique lui dit de verser du sang, et qui préfère son innocence à sa foi.
Les opinions de Thomas Morus touchant l’église catholique devaient l’amener à haïr les dissidens, et cette haine à faire tomber leurs têtes. On va voir par sa profession de foi quel effort dut faire l’homme bon pour triompher du catholique dogmatique, et quelle douloureuse et noble lutte s’engagea en lui, au moment suprême, entre la nature et la loi.
Morus est le catholique de la tradition des conciles, le catholique selon le cœur de saint Thomas, qu’il appelle « la fleur de la théologie [64]. » Pour lui, l’église représentée par le pape et les conciles est infaillible ; elle ne peut se tromper, ni se méprendre sur le sens des Écritures ; elle ne peut perdre la vérité ni faillir dans la connaissance des lois de Dieu ; elle connaît tout ce qui est écrit et tout ce qui n’est pas écrit ; elle est éternelle, elle durera toujours. Tout ce qui est émané de ses organes légitimes, le pape et les conciles, est venu directement de Dieu. Morus ne fait aucune concession aux catholiques avec amendement, tel qu’était Érasme. Il n’abandonne aucun point de la croyance, parce qu’il sait que c’est rompre la chaîne que d’en détacher un seul anneau. Il défend tout, baptême, communion, vœux, confession, adoration des saints, culte de la Vierge, tous les sacremens, tout, jusqu’à l’eau bénite, jusqu’aux cérémonies qui touchent à la superstition, et sur lesquelles tant de prêtres d’alors croyaient de bon goût et de bonne politique de transiger avec les incrédules. Il défend le purgatoire ; il explique la transubstantiation dans le sens rigoureux et traditionnel : « C’est le corps et le sang de Jésus-Christ que nous mangeons et buvons dans l’eucharistie. » Selon lui, la confession est indispensable pour le salut ; elle a été instituée par Dieu [65] ; Dieu est spécialement présent dans la confession. La foi, une foi ardente, exclusive, étendue à tout, surveillant la raison, la traitant en ennemie, anathématisant la curiosité comme une tentation du diable, disant : « Prenez garde au mot comment ? ne demandez pas le comment dans les œuvres de Dieu ; la raison doit s’abdiquer devant la foi [66]. » Voilà le catholicisme de Morus. Pensez ce que doit être pour lui un hérétique. On tremble que la puissance de vie et de mort ne tombe aux mains d’un chrétien si absolu ! Ajoutez à cette ardeur de croyance la conscience la plus pure qui fut jamais, rien d’humain, rien d’intéressé, rien d’équivoque dans le cœur ; la pureté qui fait accomplir froidement à l’ange des œuvres de colère et de destruction ; un juge intérieur qui absout d’avance et qui rend toute responsabilité facile et sainte, même celle de tuer son semblable ! On frémit à l’idée qu’une sorte d’ivresse de conscience et de vertu ne s’empare du chancelier de l’Angleterre, l’homme le plus puissant après le roi !
En théorie nul n’était allé plus loin que Morus. L’hérésie est le plus grand des crimes [67]. L’hérésie, au double point de vue des lois spirituelles et des lois temporelles, est justement assimilée au crime de haute trahison. Dans l’un comme dans l’autre crime, comme en matière de meurtres et de félonie, l’audition des témoins est légale [68]. Ainsi, on peut être dénoncé pour crime d’hérésie, et les délits latens d’opinion sont soumis à la même procédure que les crimes matériels. Les hérétiques sont pires que les Turcs, les Juifs et les Sarrazins [69]. Le brûlement des hérétiques est légal, nécessaire, juste [70]. Le cierge n’a pas tort de livrer les hérétiques au bras séculier, lors même que mort s’ensuit. Les princes sont tenus de châtier les hérétiques, et de même qu’ils ne doivent pas souffrir que leurs peuples soient envahis par les infidèles, de même ils doivent empêcher que ces peuples soient séduits et corrompus par les hérétiques. « Car il y aura, en peu de temps, un double danger ; d’abord, que les ames ne soient enlevées à Dieu ; ensuite, que les corps ne soient perdus et les biens détruits par la sédition, l’insurrection, les guerres ouvertes, dans le cœur même de leur royaume [71].
Dans cet épouvantable corps de doctrine sur les hérétiques, il faut discerner deux préoccupations, celle du catholique inquiété dans sa foi et celle de l’officier du pouvoir temporel. Or, on faisait alors dans toute l’Europe une confusion que font et feront toujours toutes les sociétés attaquées par des opinions nouvelles, entre la liberté de conscience et la révolte matérielle. Cette confusion n’était que trop justifiée par les troubles et les malheurs de l’Allemagne, la jacquerie des paysans de la Souabe, les excès des briseurs d’images, et par tant de séditions civiles, suites ordinaires des querelles religieuses. Morus ne séparait pas l’idée d’hérétique de l’idée de rebelle ; tant d’exemples avaient appris que là où la liberté de conscience était tolérée, on l’avait vu dégénérer bientôt en sédition ! Soit que les hommes ne vaillent jamais la cause qu’ils défendent, soit que les plus nobles idées, condamnées à se faire aider par les passions, sans condition et sans choix, aient, pendant la lutte, l’air de crimes, il est certain que, sauf les intéressés, tous les hommes raisonnables du XVIe siècle jugeaient les réformés comme Morus, et que les désordres civils leur dérobaient la moralité et la portée de la cause religieuse. Érasme exprimait la pensée de tous quand il disait que c’était sous des noms religieux la grande querelle de tous les temps, de ceux qui ont contre ceux qui n’ont pas, et qu’approuvant Morus d’avoir fait emprisonner quelques dogmatistes séditieux, il ajoutait ces paroles sévères : « si on n’eût pas pris ces mesures depuis long-temps, les faux évangélistes se fussent rués sur les coffres et les trésors des riches, et quiconque aurait possédé quelque chose eût été papiste [72]. » Les révolutions trompent les esprits les plus justes et les plus sincères, parce que les passions y paraissent au premier rang, et que les idées n’y viennent qu’à la suite de ces ardens auxiliaires. Celui qui les juge le mieux n’est pas toujours celui qui a le meilleur coup-d’œil, mais celui qui en espère le plus. Au XVIe siècle, on n’aperçut pas dans la bataille la profondeur des rangs ; mais seulement la première ligne, qui était composée d’aventuriers, d’intrigans et de brouillons, et les adversaires de la reforme ne s’imaginèrent pas que la liberté de conscience vint derrière la liberté du pillage. Ils firent de la logique qui n’était que de la police.
Outre cette première confusion, Morus en faisait une autre encore avec toute son époque, entre le mal fait aux corps et le mal fait aux ames. Il donnait à ces paroles de l’Écriture : Dieu a confié à chacun le soin de son prochain, un sens spirituel, entendant ce soin non du corps, mais de l’ame. Dès-lors les dommages faits à l’ame étaient assimilés à ceux faits au corps, le mal de la contagion religieuse au mal d’une invasion étrangère à main armée, le crime de l’occupation au crime du prosélytisme, enfin, par une extension épouvantable, le droit d’attaquer l’ennemi envahissant le territoire au droit d’attaquer l’hérétique envahissant la conscience [73]. Morus chancelier punissait dans un juge le simple soupçon d’hérésie comme un manquement à son devoir, et sur de simples informations secrètes, qu’il regardait comme des preuves suffisantes en cette matière, il lui ôtait sa charge [74]. Il voulait bien qu’on avertît les hérétiques, qu’on les réprimandât, mais non qu’on disputât avec eux [75]. Comparant l’hérésie à un chancre qui gagne la main qui le touche, il disait qu’aucun homme ne devait avoir le fatal courage de parler souvent à un hérétique, ni de se rencontrer souvent avec lui, « de peur que, comme la peste s’empare de la main du médecin qui veut la guérir, les hommes d’une foi faible ne fussent empoisonnés par l’hérésie à laquelle ils auraient touché [76]. »
Telle était sur l’hérésie et sur les hérétiques l’opinion de tous les chrétiens attachés à l’église romaine, de tous les catholiques spéculatifs, comme de tous ceux qui avaient de grands emplois dans les gouvernemens, et, sauf quelques amendemens, de tous les hommes graves qui, comme Érasme et ses nombreux partisans, n’acceptaient pas tout le détail de la pratique imposée ou non désavouée par Rome. Cinq ans après les premières attaques de Luther, tous les hommes de sens étaient bien moins frappés du droit que de l’abus du droit, et de la liberté de conscience que de ses désordres. Ceux qui différaient de l’opinion commune, sur la cause des excès des réformés, s’y rattachaient complètement quant à la gravité de ces excès et à la nécessité de les réprimer. Luther même, par un de ces retours qu’il fit si souvent contre sa propre logique, autorisait, en attaquant les briseurs d’images et les nouveaux Jacques de la Basse-Allemagne, la confusion qu’on tendait à faire généralement entre un hérétique et un rebelle, entre la liberté de conscience et l’esprit de sédition. Morus, dans ses opinions si dures sur les protestans, ne faisait donc que donner à la réprobation générale l’exagération et la couleur de son austérité personnelle. L’opinion et la légalité étaient pour lui. Il ne faut pas oublier qu’il y avait des lois et des juridictions établies dans toute l’Europe catholique pour le châtiment régulier de l’hérésie. En Angleterre, où ces lois avaient été de tout temps sévèrement appliquées, et toujours soutenues par l’opinion, à cause de l’ardeur particulière du peuple anglais pour les choses de religion, les premières accusations soumises au jury dans chaque session de la justice de paix, dans chaque session pour les affaires criminelles et d’emprisonnemens, dans chaque session d’appel, étaient les accusations d’hérésie [77].
Outre la justice temporelle, il y avait tout un ordre de lois spirituelles, dont l’application avait été déférée par les conciles aux évêques, et qui attribuait à ceux-ci le droit de connaître des délits de religion, de prononcer des jugemens en forme de bulles, et de livrer les coupables au bras séculier. Quelquefois ces deux justices étaient indépendantes l’une de l’autre, sauf pour les exécutions capitales, où la justice ecclésiastique empruntait toujours la main de la justice civile ; le plus souvent la première n’était en quelque sorte qu’un premier degré de juridiction avant d’arriver à la seconde. La justice ecclésiastique paraissait humaine, raisonnable, miséricordieuse, en ce que, jusqu’à la fin, elle permettait au coupable de sauver sa vie en se rétractant. On croyait faire beaucoup en laissant aux dissidens cette chance de salut, parce qu’on n’avait qu’une idée très confuse de la liberté de conscience, et qu’on ne croyait pas qu’un homme pût aimer mieux mourir que se rétracter d’une damnable erreur, à moins de malice, nom dont on qualifiait, entre autres crimes, celui de haute trahison. Morus, qui défendit cette justice, ne voyait pas, dans le courage de l’homme mourant pour sa croyance, le noble et sublime entêtement pour une idée, c’est-à-dire le plus haut point de perfection morale de l’homme ; il ne comprenait pas dans les autres une vertu pour laquelle il devait lui-même rendre témoignage par sa mort.
Le plus grand nombre des accusations pour crime d’hérésie était porté par les évêques, lesquels rendaient le jugement que la justice civile exécutait. A la première faute, le coupable comparaissait devant l’évêque, qui lui imposait une certaine punition. S’il se rétractait, il était reçu de nouveau dans la faveur et les suffrages de l’église chrétienne. Mais si, après sa rétractation, il retombait dans le même crime, un jugement solennel de l’évêque le rejetait hors de la chrétienté par l’excommunication ; et, parce qu’étant excommunié, son commerce pouvait être dangereux dans une société de chrétiens, l’évêque en donnait connaissance au pouvoir temporel, mais sans exhorter le prince ni aucun autre homme à le frapper de mort. L’officier de la justice temporelle venait demander le coupable au pouvoir spirituel, qui ne le livrait pas, mais le laissait prendre par le bras séculier. » toutefois, au moment de la mort, s’il demandait à rentrer dans le sein du troupeau, et qu’il donnât des gages certains de repentir, il était absous et réintégré parmi ses frères [78]. Malgré l’hypocrisie honnête de ces formules de la justice ecclésiastique, et quoique le bras qui laissait prendre essayât de se cacher du bras qui prenait, ou voit que ces deux bras appartiennent réellement à la même personne, c’est-à-dire à l’église, et qu’il ne mourait que ceux que l’église avait condamnés.
C’est par cette juridiction particulière des évêques que furent livrés au bras séculier quelques malheureux réformés, environ vers le temps où Thomas Morus fut nommé chancelier d’Angleterre. Cette sévérité était-elle soufflée aux évêques par Henry VIII, lequel avait alors besoin du pape, et cherchait à gagner le Saint-Siège à son divorce par des cadeaux d’argent et par des cadeaux de sang ? ou bien n’était-elle que le résultat d’une réaction d’ardeur catholique, causée par les progrès de la réforme en Allemage et les livres brûlans des réfugiés anglais de la Belgique ? Quoi qu’il en soit, il est très vrai que quelques victimes furent immolées à l’idole de Rome, dans le même pays où plus tard, au nom du même roi, on devait voir tomber des têtes pour crime de fidélité à Rome ; et il n’est pas moins vrai que ces exécutions eurent lieu partie avant, partie après la chancellerie de Morus. Mais c’est par des confusions déplorables de toutes choses, confusion de deux ordres de justices, confusion des époques, confusion des noms, confusion des dates, qu’on a pu charger sa mémoire de supplices où il n’avait pris part, ni dans l’ordre spirituel, ni dans l’ordre temporel, ni de son chef, ni comme exécuteur des jugemens de la justice ecclésiastique. Non, le chancelier Morus n’a pas tué ! Non, celui à qui l’opinion, les lois, les exemples plus forts que les lois, la foi la plus ardente et la plus pure d’arrière-pensées humaines, une conscience de saint, auraient pu rendre si facile et si légère la responsabilité d’un meurtre juridique, non, celui-là n’a pas commis de meurtre ! Thomas Morus n’a pas tiré l’épée dont il devait être frappé !
Écoutez-le se justifier lui-même dans ce singulier récit, où il se montre dans tout son caractère, noble, ironique, bouffon même, avouant ses duretés comme un homme bon que les opinions, les temps, les circonstances ont endurci, mais qui sent bien qu’il a moins fait que ce qu’il lui était permis et légitime de faire, se livrant naïvement sur plusieurs points, s’accusant là où il croit s’absoudre, se confessant gaiement de choses que la moralité plus douce ou plus relâchée des temps modernes nous a fait trouver cruelles ; et, jusque dans le désaveu qui doit réhabiliter sa mémoire, montrant l’imprudence naïve d’un homme dont le sens moral s’appuyait sur la conscience universelle de son époque, qui ne voyait pas de crime à mettre à mort des hérétiques, mais qui ne voulait pas qu’on le chargeât de ce qu’il n’avait pas fait, et se disculpait de rigueurs qu’il avait approuvées dans d’autres, simplement pour rendre hommage à la vérité, non pour se mettre en règle avec le point de vue de Voltaire, de Hume et Mackintosh. L’histoire du XVIe siècle n’a pas de pièce plus curieuse que le fragment qu’on va lire, et si je dis que la découverte de ce fragment m’a pendant quelques jours rendu heureux comme d’un bonheur de famille, on me comprendra et on m’enviera ma chance. Il est tiré de l’Apologie de Morus, ouvrage que personne n’avait fouillé jusqu’au bout, parce que le titre trompe, et qu’on n’y rencontre que des choses qu’on n’y voulait point voir, c’est-à-dire d’insipides récapitulations des opinions religieuses de Morus [79]. C’est au dernier quart des deux cents colonnes in-folio de l’Apologie qu’on lit ce qui suit :
« Moi-même j’ai beaucoup d’expérience des réformateurs, et les mensonges que plusieurs membres de cette sainte confrérie ont fait et font journellement sur mon compte, ne sont ni petits, ni en petite quantité. Plusieurs ont dit que pendant que j’étais lord chancelier, je faisais, dans ma propre maison, appliquer la torture aux hérétiques que j’interrogeais, et que quelques-uns avaient été attachés à un arbre dans mon jardin et fouettés sans pitié [80]. Que ne pourraient dire après cela ces confrères, puisqu’ils ont perdu la honte jusqu’à mentir ainsi ? Car, en toute vérité, quoique pour un vol considérable, pour un assassinat, pour un sacrilège dans une église, accompagné de vol des vases sacrés, ou pour le crime d’avoir jeté ces vases avec mépris, j’aie pu faire fouetter certains criminels par les officiers de la prison ; quoique en agissant ainsi, et par des peines si méritées, dont aucune d’ailleurs ne leur faisait assez de mal pour laisser de traces, j’aie pu découvrir et réprimer plusieurs de ces désespérés malheureux (desperate wretches) qui autrement se seraient répandus dans le monde, et y auraient fait beaucoup plus de mal aux honnêtes gens que je ne leur en ai fait à eux ; quoique encore une fois j’aie traité de cette sorte des assassins et des voleurs sacrilèges, et quoique les hérétiques soient pires que tous ces gens-là, je n’ai jamais fait subir aucun traitement de ce genre à aucun d’eux, dans toute ma vie, excepté de les tenir bien enfermés - sauf à deux pourtant, dont l’un était un enfant, et l’un de mes domestiques, attaché à ma propre maison, et que son père, avant de le mettre chez moi, avait nourri dans les nouvelles doctrines, et fait entrer au service de George Jaye, prêtre, qui, malgré ce caractère, s’est marié à Anvers, et a reçu chez lui les deux religieuses enlevées à leur couvent par John Byrt, dit Adrien, lequel en fit des filles de plaisir.
« Ce George Jaye apprit à l’enfant sa détestable hérésie contre le saint sacrement de l’autel, hérésie que l’enfant, étant entré à mon service, transmit à un autre enfant qui dénonça la chose. Quand j’eus reconnu le fait, j’ordonnai à un de mes domestiques de fouetter l’enfant en présence de toute ma maison pour sa propre correction et pour servir d’exemple, aux autres.
« L’autre était un homme qui, après avoir donné dans ces doctrines insensées, tomba bientôt dans une folie parfaitement caractérisée. Quoiqu’on l’eût fait enfermer à Bedlam, et que, par le moyen de coups et de corrections, on l’eût rappelé à lui, à peine fut-il mis en liberté que ses vieilles imaginations lui revinrent à la tête. Je fus averti de divers côtés, et par des personnes sûres, qu’on le voyait toujours errer dans les églises, y faisant plusieurs mauvais tours et niches, au grand trouble du bon peuple qui assistait au service divin, et qu’il choisissait pour faire le plus de bruit le moment où le silence était le plus profond, et où le prêtre célébrait le mystère de l’élévation. Et s’il voyait une femme agenouillée devant son banc, la tête baissée dans de pieuses méditations, il se glissait tout doucement derrière elle, et, si l’on n’était pas assez prompt pour l’en empêcher, il relevait ses jupons et les retournait par-dessus sa tête. Étant prévenu de tous ces scandales, et supplié par des personnes très pieuses d’y mettre ordre, un jour qu’il passait devant ma maison, je le fis saisir par les constables qui l’attachèrent à un arbre dans la rue, et le battirent de verges jusqu’à ce qu’il en eût assez, et quelque peu au-delà. Et il paraît que sa raison n’était pas si mauvaise, sauf qu’elle s’en allait lorsque l’on ne la rappelait pas avec des coups. Alors il savait très bien avouer ses fautes, parler raisonnablement, et promettre de mieux faire à l’avenir. Et en effet, graces à Dieu, je n’ai pas entendu qu’on s’en soit plaint depuis [81].
« Et de tous ceux qui sont jamais tombés dans mes mains pour crime d’hérésie, j’en prends Dieu à témoin, pas un n’a reçu de moi d’autre mal que d’être enfermé dans un endroit sûr, pas si sûr pourtant que George Constantin, nommément, n’ait réussi à s’en échapper ; — SAUF CELA, JE N’AI DONNÉ A AUCUN NI COUPS, NI HEURT QUELCONQUE, PAS MÊME UNE CHIQUENAUDE SUR LE FRONT [82].
« A propos de George Constantin, on a prétendu que la nouvelle de son évasion m’avait jeté dans un accès de fureur épouvantable. Certainement je n’aurais pas voulu qu’il s’échappât, s’il lui eût convenu de rester dans les ceps ; mais quand il montra, malgré tout, ce qu’on en dit, qu’il n’était ni assez affaibli par le manque de nourriture pour n’avoir pas la force de casser le ceps, ni si perclus de ses jambes, à force de rester couché, qu’il ne pût escalader légèrement les murs, ni si hébété et abruti par les mauvais traitemens, qu’il ne conservât assez de présence d’esprit pour savoir qu’une fois sorti, il ne lui restait tout bonnement qu’à courir droit son chemin ; quand, dis-je, la chose arriva, je n’en étais pas tellement affligé que je ne sentisse qu’il me restait encore assez de jeunesse et de temps pour m’en consoler, ni si fâché contre aucun des miens que je leur disse une seule parole un peu aigre, si ce n’est que je recommandai à mon portier qu’il est grand soin de faire raccommoder les ceps, et de les fermer à double tour, de peur que, le prisonnier n’y rentrât comme il en était sorti. Quant à Constantin lui-même, je ne pouvais en vérité que le féliciter ; car je n’ai jamais été déraisonnable au point de me fâcher contre qui que ce soit qui se lève quand il le peut, s’il ne se trouve pas assis commodément.
« Parmi tant de mensonges que les nouveaux frères ont répandus sur les prétendus tourmens que je faisais subir aux hérétiques, ils citent, entre autres, un certain Segar, libraire à Cambridge. Ce Segar, qui demeura quatre ou cinq ans dans ma maison, sans y recevoir le moindre mauvais traitement, sans y entendre une seule parole dure, osa rapporter depuis qu’il avait été attaché à un arbre dans mon jardin, et fustigé à faire pitié, et qu’en outre ou lui avait serré si fort la tête avec une corde, qu’il en était tombé évanoui et comme mort.
« Tyndall, qui racontait cette histoire à un de mes amis, ajouta que pendant qu’on le fustigeait, ayant aperçu une petite bourse à son justaucorps, dans laquelle ce pauvre homme avait, selon son compte, cinq marcs, je m’en emparai et la cachai sous mes vêtemens. Segar dit qu’il n’avait jamais revu cette bourse ni les cinq marcs ; il dit vrai ; il ne les a pas plus vus avant qu’après, lui plus que moi.
« En vérité si je puis augmenter mon bien par des moyens si faciles, il n’est pas étonnant que je sois devenu si riche, comme disait Tyndall à ce même ami, lui affirmant que je ne possédais pas moins de vingt mille marcs, tant en argent comptant qu’en vaisselle et en meubles. J’avouerai franchement que si, en effet, j’ai amassé tant de biens, la moitié au moins n’a pas pu être acquise honnêtement. Ce qui est vrai, c’est que, de tous les voleurs, assassins, hérétiques qui ont passé par mes mains, je n’ai jamais retiré un penny, grace à Dieu, mais bien plutôt j’y ai mis du mien. J’ajoute que si ces gens ou d’autres personnes qui ont porté des causes devant moi, ou qui ont eu affaire avec moi, se trouvent tant appauvries par ce que je leur ai pris, ils ont eu au moins le temps de réclamer [83]. »
Frith, que je ne sais quel historien fait brûler par le chancelier Morus, quoique nous voyions Morus, sorti de charge, entamer une longue polémique avec lui, le réfuter et en être réfuté, Frith avait rapporté une prétendue parole de Morus, par laquelle celui-ci aurait dit « qu’il suerait bientôt tout le meilleur sang de son corps. » Il y avait, dit Morus, assez de vérité dans ce propos pour bâtir un infâme mensonge. « Car un jour quelqu’un m’étant venu dire que Frith, — il était alors enfermé à la Tour, — suait sang et eau en écrivant un livre contre le sacrement de l’eucharistie, je témoignai combien j’étais fâché que ce jeune étourdi prît tant de peine pour une œuvre si diabolique, et combien il était à désirer qu’il eût quelque bon chrétien qui l’avertît du danger que couraient son corps et son ame. J’ajoutai que je craignais bien que le Christ n’allumât pour lui un bûcher dans ce monde, et, après lui avoir fait suer tout le sang de ses veines, n’envoyât tout droit son ame dans les feux de l’enfer. Or loin que, par ces mots, j’aie voulu ou veuille dire, » - Morus n’est plus chancelier, — « que je le désire, Dieu m’est témoin que pour beaucoup plus qu’on ne pense, je serais heureux de conquérir ce jeune homme au Christ et à la vraie foi et de le sauver de la perte de son corps et de son ame [84]. »
Plus loin [85], résumant ses sentimens sur les personnes accusées d’hérésie, il dit : « En ce qui touche les hérétiques, je déteste leur hérésie et non pas leurs personnes, et je voudrais de tout mon cœur que l’une fût détruite et les autres sauvées. Et combien il est vrai que je n’ai pas d’autre sentiment envers qui que ce soit, — quelque démenti que veuillent me donner les nouveaux frères, professeurs et prêcheurs de vérité, — vous pourriez le voir clairement et pleinement, si vous connaissiez tout ce que j’ai eu de bonté et de pitié pour eux, et tout ce que j’ai fait pour leur amendement, comme j’en pourrais produire des témoignages, si besoin était. »
Se peut-il qu’une confession si explicite, où il y a tant à apprendre sur l’homme et sur le temps, ait été ignorée, ou, si elle a été connue, n’ait pas été comptée au moins comme un témoignage à décharge ? De quoi faut-il accuser Burnet, Hume, Voltaire, Mackintosh, qui d’ailleurs se montre doux pour Morus ; Lingard, qui reste neutre, et qui omet ce qu’il n’a pas le temps ou le goût d’éclaircir ? De mauvaise foi ? d’ignorance ? d’indifférence ? Comment ose-t-on condamner un des plus grands personnages de l’histoire sans l’entendre ? Comment charge-t-on la mémoire d’un homme de meurtres qu’il n’a pas commis ? Comment dort-on tranquille quand on a jugé sans pièces ni témoignages ? Et, pour ne parler que du manque de curiosité, comment passe-t-on à côté d’un caractère si intéressant sans chercher à le pénétrer, à le comprendre, à trouver le lien de ses vertus et de ses fautes ? Comment ne montre-t-on de pareils hommes qu’à demi et par un côté, celui par lequel ils sont saisis et emportés par la fatalité commune, et laisse-t-on dans l’ombre d’une incertitude calomnieuse le côté par où ils ont été libres et bons, par où ils ont protesté contre cette fatalité ?
Mais sur quelle preuve ai-je osé, humble biographe, casser le jugement de si graves historiens ? Sur la parole écrite de Morus ? Depuis quand donc la parole d’un accusé est-elle une garantie suffisante de son innocence ? — Oh ! si la parole d’un accusé tel que Thomas Morus n’était pas un gage de vérité, si l’homme qui va mourir pour l’honneur de sa conscience n’est pas digne de foi quand il se défend d’avoir versé le sang, rien n’est vrai, rien n’est certain, ni du monde extérieur, ni de nous, ni de Dieu, ni de la morale, ni de la conscience, et l’histoire n’est qu’un puéril exercice de bel esprit et de rhéteur. Il faudrait répondre aux sceptiques ce que répondait Morus au Pacificateur, espèce d’intermédiaire entre les catholiques exclusifs et les catholiques tolérans, auxquels il adressait son Apologie. L’orgueil de l’innocence éclate dans ces lignes :
« Maintenant quelle foi le Pacificateur va-t-il ajouter à ma parole, donnée dans ma propre cause ? En vérité je ne puis le dire, et je n’en ai pas grand souci. Mais je ne doute pas assez de moi-même pour n’être pas convaincu que dans l’opinion des honnêtes gens, où j’aime à croire que je dois le compter, ma parole toute seule même dans ma propre cause, serait plus crue que le serment de deux membres de la nouvelle confrérie, dans une affaire qui ne les concernerait point [86]. »
Le Pacificateur répondit à l’apologie de Morus par un livre où, sous le nom de Salem et de Bysance, deux Anglais réfutaient dans un dialogue les doctrines de l’Apologie. Cet homme faisait dans son livre une exhortation à la conquête de la Terre-Sainte [87], par prudence, sans doute, et afin de masquer, par cette ardeur chrétienne, ses attaques quelque peu hardies contre la législation pénale appliquée aux hérétiques. C’était, j’imagine, un esprit de l’école d’Érasme, partisan d’une réforme modérée et d’une certaine tolérance, prudent comme le maître, mais de cette prudence qui pouvait bien n’être qu’un sage emploi du courage, dans un pays où un doute écrit envoyait un homme à la Tour. Le Pacificateur se cachait sous l’anonyme : ON DIT : Some Say, ce qui lui valut le sobriquet plus burlesque que piquant que lui donnait Morus de M. Some Say. Du reste, dans sa réfutation de l’Apologie, il ne faisait aucune allusion de doute à la déclaration formelle de Morus sur sa conduite envers les hérétiques, et, ce qui le prouve, c’est que Morus, dans la Défense de l’Apologie, ne revient pas même indirectement sur cette déclaration. On le réfutait sur la question de doctrine ; mais on ne l’eût pas démenti sur des questions de fait.
Dans cette défense, dont le titre réel est un interminable quolibet [88], dont le titre résumé est la Débellation de Salem et de Bysance, Morus persistait à justifier les lois pénales appliquées aux hérétiques, tantôt par des motifs tirés de la grandeur du crime, de la modération des juges chargés d’appliquer ces lois, tantôt par des motifs généraux, par les inconvéniens qui résultaient du changement trop fréquent des lois, par l’impossibilité de faire sortir d’une assemblée de tous les sages réunis une loi pénale dont jamais un innocent n’eût à souffrir [89] ; principes d’un bon Anglais et peut-être d’un sage politique, mais qui démentaient certains passages de l’Utopie, concernant la disproportion des peines aux délits, où le Pacificateur avait pu prendre quelques objections contre les idées de Morus. Cet ouvrage, comme tous ceux de Morus, est plus abondant que bien construit et digéré, quelquefois éloquent, quelquefois plus subtil qu’éloquent ; l’habitude de la chicane y donne à la bonne foi la plus incontestable un faux air de casuisme. Une prière le termine, prière belle et charitable, où Morus demande à Dieu de pardonner à tous, mais où le disputeur se montre jusqu’à la fin, en exhortant les lecteurs à prier pour les ames du purgatoire, « qui existe réellement, dit-il, et dont le feu brûle comme celui de l’enfer, » quoique moins fort et pendant moins de temps.
Du reste, pas un mot dans cette défense sur les accusations déjà réfutées dans l’Apologie ; il ne s’y défend, si mes souvenirs ne me trompent, que de l’interminable longueur de ses écrits, dont le critiquaient les protestans, et avec trop de raison.
Je sais bien que toutes les doctrines de Morus menaient droit au meurtre juridique des hérétiques ; qu’il n’y avait pas loin de les assimiler, pour le crime, aux assassins et aux voleurs, à les y assimiler par la peine ; que l’homme qui approuvait que les évêques d’Angleterre livrassent les hérétiques au bras séculier, dût la mort s’ensuivre, s’associait moralement à ce qu’il ne blâmait pas : je sais que le moins qu’on risque en approuvant ce qu’on ne ferait pas, c’est d’être accusé de lâcheté ; je sais que les paroles qui absolvent le juge et le bourreau, sont bien près, à l’apparence, des actions qui tuent ;
Mais je sais que Thomas Morus n’a pas tué.
Je sais, pour parler de ce manque de logique, que si l’homme qu’on en accuse, n’a donné à personne le droit de le soupçonner de lâcheté, il ne reste plus qu’à admirer la sublime inconséquence d’un logicien qui, comme chrétien, prend sa part de toutes les responsabilités de son église, et ne veut pas d’une innocence qui accuserait ses frères ; mais qui, comme homme, s’arrête devant la conclusion de son raisonnement, et descendant en lui-même, se trouble, hésite, et ne frappe point.
Certes, les combats ne durent pas être médiocres dans cette conscience, quand poussé par son zèle austère, par sa logique, par ses apologies des rigueurs de son église, par l’opinion commune qui assimilait le crime d’hérésie au crime de sédition, par les excès des réformés, par la confusion des culpabilités morales résultant de la ressemblance matérielle des délits, par des lois qui lui paraissaient venues de Dieu, par la contagion des bûchers de l’Allemagne et de la France, que sais-je ? par un caractère aigri et fatigué, tournant depuis long-temps au fanatisme, et à qui les impatiences devaient être si faciles ; quand piqué par les libelles des protestans, attaqué non seulement dans sa foi, mais dans sa vie privée ; calomnié, accusé de cruauté et de rapine, livré aux haines et aux risées de tous les réfugiés de Flandre ; blessé dans tous ses amours-propres à la fois, dans celui de l’honnête homme, dans celui du polémiste, dans celui de l’écrivain ; homme appartenant à cette nature humaine où l’on devait voir un jour des comédiens, devenus proconsuls, mitrail1er les villes et décimer les populations par l’échafaud, pour se venger des sifflets d’un parterre ; las de tout, malade d’esprit et de corps, tourmenté de je ne sais quel désir de mourir qui dispose mal à respecter la vie d’autrui ; depuis long-temps dévoyé et aspirant à la disgrâce, pour rentrer dans ses penchans et dans la vérité de sa nature ; quand, pour finir, provoqué par tant d’influences à la fois, ayant dans la main de tous les pouvoirs le plus fort et le plus plein de tentations, parce que l’homme qui venge ses opinions peut ne s’y croire que le magistrat suprême qui veille à la sûreté publique ; maître en plus d’une occasion de la personne de ses adversaires, il recula devant tant de passions qui donnent la bonne foi, et devant la bonne foi qui absout jusqu’au meurtre !
Il n’est jamais hors de propos d’admirer ce courage, le plus difficile et le plus héroïque de tous, parce qu’à toutes les époques, même dans la nôtre, où, s’il plaît à Dieu, la civilisation et les mœurs le doivent rendre rare, il y a des esprits honnêtes, fort imprudemment appelés logiciens, qui croient et font croire à la foule qu’il faut au besoin savoir conclure par l’échafaud. Ce sont, sauf toute idée d’offense, des papes au petit pied qui se croient infaillibles, et qui estiment que leurs idées valent des têtes. Beaucoup de ces esprits, dans le temps passé, qui pensèrent sauver la patrie par cette logique de sang, ne sauvèrent que leur orgueil ou ne se firent tueurs que pour n’être pas tués. Si l’un de ces théoriciens en qui le dévouement à tous, poussé jusqu’à vouloir la destruction des individus, n’est que l’ivresse d’une bonne conscience sans lumières, venait à lire ces lignes où j’exalte l’homme résistant au logicien, il rirait ou se blesserait peut-être de mes paroles. Aussi ce n’est point pour ces hommes, d’ailleurs si énergiques, et qui rendraient de si grands services aux nations s’ils avaient contre eux-mêmes et contre leur aveugle et cruelle foi un peu de ce courage qu’ils savent montrer contre l’ennemi, c’est pour la foule qui les écoute et qui pourrait être tentée de se laisser sauver par eux, que j’ai osé refuser pour Morus l’indulgence de l’historien équilibrant froidement ses prétendus crimes avec ses vertus et sa mort, pour ne demander que la stricte équité du moraliste qui ne fait point de ces compensations, et qui ne permet pas une gloire mêlée à qui peut avoir une gloire intacte. C’est pour toutes ces consciences incertaines, qui adorent la violence et qui lui rendent le culte de la peur, que’ j’ai osé dire qu’il y a plus de vrai courage, plus de supériorité d’esprit et de cœur, plus de gloire, à résister au droit qu’on a de frapper qu’à frapper sans pitié, à être inconséquent qu’à être logicien, et que du Morus falsifié par l’histoire au Morus de l’Apologie, il n’y a pas moins que la distance d’un homme vulgaire qui a un beau moment à un grand homme.
Mais la grandeur de Morus est principalement dans l’ordre moral, où les noms, moins éclatans, sont plus purs et plus aimés. Morus est un grand homme dans le rang des l’Hôpital, des François de Paule, des Boëce, des Socrate, grands esprits et grandes ames dont les titres sont moins dans les imaginations que dans les cœurs. Leur gloire est de celles qui appartiennent entièrement à l’homme, et qui ne sont que des victoires remportées intérieurement, dont le monde a eu connaissance.
Maintenant va commencer le martyre du juste. Les deux années qui lui restent encore à vivre ne sont plus qu’un long chemin au lieu du supplice, avec des stations dans un cachot. Il va passer devant nous, revêtu de sa robe blanche dont il a effacé la tache de sang que la calomnie y avait mise ; il va mourir, non de la peine du talion, car il n’a fait mourir personne, mais parce que sa vie est devenue un supplice pour toutes ces consciences de cour qui vont faire sortir une réforme et une église d’une intrigue d’alcôve : il va mourir, digne entre tous que cette croyance à une éternité de joie dans laquelle il meurt, soit non pas une espérance sortie du cœur religieux de l’homme, mais un engagement solennel de Dieu envers l’homme de bien.
[modifier] IX – Les premières épreuves
La pauvreté disperse les familles. Le projet de continuer à vivre en commun, proposé et agréé dans ce premier besoin de rapprochement qui suit les grandes calamités, ce projet facile et doux dans l’abondance de tous les biens, devenait impossible entre gens qui ne pouvaient plus s’aider que par des privations. On n’aime pas être pauvres en commun. Les enfans de Morus demandèrent à quitter Chelsea, et à se retirer chacun dans leur maison. Morus y consentit. La séparation se fit sans refroidissement. Les enfans continuèrent à venir voir leur beau-père dans sa maison, veuve de la famille qui l’animait, et dégarnie de tous ses meubles. Morus les avait vendus pour une somme de cent livres qu’il joignit à son revenu.
Quand il se vit seul dans cette maison désolée, il fut accablé un moment de toutes les terreurs de la solitude. Les premières nuits qu’il passa ; non plus dans le lit séparé du chancelier, mais dans le lit commun, à côté de sa femme, furent pleines de trouble et de larmes. La chair, pour parler sa langue chrétienne, prenait le dessus sur l’esprit. Morus avait une grande appréhension de toutes les douleurs physiques, et surtout de la plus terrible et de la dernière de toutes, la mort il connaissait le roi ; il savait que sa tête allait être de moindre prix, n’étant plus couverte du bonnet de chancelier, et qu’aux yeux d’un tel prince, une disgrace recherchée était un plus grand crime qu’une disgrace reçue. Il n’avait pu retirer du monde que sa personne, il y avait laissé sa renommée, et il comprenait bien que c’était moins sa personne que sa renommée qui pouvait faire du mal au roi. L’homme qui, pour une ville de France, aurait fait tomber la tête d’un favori, pour la possession d’une maîtresse ménagerait-il une tête disgraciée ? Au bout de toutes ses perplexités, Morus voyait donc la mort, et tout son être frémissait, car, ainsi qu’il l’avouait lui-même, il aurait eu peur d’une chiquenaude [90]. Cependant l’ardeur de la prière finit par l’endurcir. À force d’exaltation religieuse, il en vint à ne plus craindre la mort ; plus tard, il la désira.
Toutes ses conversations avec ses enfans roulaient sur ce sujet. Il avait besoin d’en parler sans cesse, soit pour tromper la nature, qui a de si fréquens retours même chez les hommes les plus héroïques, soit pour y préparer peu à peu sa famille. Il les entretenait des joies ineffables du ciel et des peines de l’enfer, des vies des saints martyrs, de leur patience merveilleuse, et de leurs morts souffertes pour ne pas offenser Dieu ; il leur disait combien il était glorieux, pour l’amour de notre Seigneur Jésus-Christ, d’endurer la prison, la perte des biens et de la vie ; puis, quand il avait monté tout le monde par ces paroles ardentes, quittant les généralités, il s’ouvrait à ses enfans sur tous les malheurs qu’il prévoyait. C’était comme dans les premiers temps du christianisme, à l’approche des grandes persécutions, quand le chef de la famille préparait les siens aux calamités qui allaient fondre sur le troupeau de Dieu, et que toute la maison entonnait le chant du martyre.
Toutes les actions, toutes les paroles de Morus montraient cette double pensée de l’homme et du père de famille voulant se soutenir lui-même contre ses propres défaillances, et épuiser la sensibilité des siens sur les menaces du sort qui l’attendait, pour qu’ils fussent plus courageux, ou pour qu’il ne leur restât plus de larmes au moment suprême. C’est dans ce dessein qu’un jour il avait aposté un homme, en manière d’officier subalterne de la justice, lequel vint à l’improviste, pendant que la famille était à table, frapper brusquement à la porte, et sommer Morus, au nom du roi, de comparaître le lendemain devant les commissaires royaux. Ces fausses terreurs familiarisaient sa femme et ses enfans aux terreurs réelles qui leur étaient réservées. Singulier, mais touchant raffinement, qui faisait de la désolation et des angoisses une sorte d’habitude de la maison, et qui mettait d’avance la mort dans tous les cœurs pour leur éviter la transition de l’extrême sécurité à l’extrême désespoir ! Henry se hâta de faire le drame dont la pauvre famille jouait, sans le savoir, le lamentable prologue.
Après ce premier effroi, la justice du roi n’arrivant pas encore, Morus reprit sa polémique avec Frith. Un ton remarquable d’indulgence et d’aménité distingue cette polémique. Morus y traite Frith, qui était un jeune homme et qui fut brûlé plus tard, avec un mélange de raillerie aimable et de réprimande paternelle qui montrait un grand adoucissement dans ses antipathies religieuses. Le malheur faisait sur la fin de sa vie ce que le désintéressement d’esprit, les affaires, l’influence de la tolérance universelle, avaient fait vers le milieu. Les préoccupations du magistrat suprême ne se mêlaient plus aux spéculations de l’écrivain catholique. D’ailleurs, les persécuteurs avaient dégoûté Morus de la persécution. C’était une dure leçon de tolérance que ce roi, jadis antagoniste de Luther, qui l’était devenu du pape, et qui ne permettait plus la foi dans autrui, quand elle ne s’accommodait pas de l’obéissance. Morus en était venu où en viennent tous les honnêtes gens qui ont vu de grands scandales de religion, les adversaires devenir les amis, et toute foi être attaquée à titre de liberté ; il sentait plus le besoin d’être chrétien pour lui-même que contre les autres, et de prier que de menacer. Il avait quitté les rangs de l’église triomphante, et il discutait comme les pères des premiers âges qu’un édit de l’empereur pouvait, du jour au lendemain, livrer aux lions du cirque, et qui bénissaient plus qu’ils ne maudissaient. Il se sentait lié aux hérétiques par un lien qui amollit les plus inflexibles, par la menace d’un échafaud commun. Du reste, l’homme seul s’était radouci. Le dogmatiste restait le même. A la veille de recueillir l’héritage sacré, il n’en voulait pas abandonner la moindre partie. C’était toujours le chrétien fidèle à Grégoire VII, chef et fondateur de l’église d’Angleterre ; et dans un moment où l’on agitait la séparation de cette église d’avec le Saint-Siège, cette fidélité même avait un air de révolte qui devait aigrir profondément le roi, usurpateur de la souveraineté spirituelle de Grégoire VII.
Ce fut dans l’intervalle que le mariage d’Anne de Boleyn avec Henry fut résolu. Quand Morus apprit que la chose allait se faire, il dit tristement à Roper, son gendre : « Dieu veuille, fils, que dans peu ce mariage ne soit pas suivi de sermens ! » Roper, qui avait vu tant de fois ses prédictions réalisées, fut tout troublé par cette parole. Les choses se firent comme Morus l’avait prédit. Ses pressentimens ne manquaient jamais de s’accomplir, parce qu’ils lui venaient de la profonde connaissance qu’il avait du roi. Il montrait assez, en ne comptant plus que sur Dieu, ce qu’il fallait craindre de Henry.
Quelques jours avant le couronnement de la nouvelle reine, les évêques de Durham, de Winchester et de Bath, lui écrivirent de les y accompagner, et lui envoyèrent vingt livres pour s’acheter une robe. Morus reçut l’argent et le garda, mais il n’alla pas au couronnement. Ayant rencontré peu après les trois évêques, il leur dit gaiement que des deux choses qu’ils lui avaient demandées, il avait accepté l’une afin de pouvoir refuser l’autre. « Je n’ai eu aucune répugnance, ajouta-t-il, à prendre l’argent, parce que je sais que vous n’êtes pas pauvres, et que je connais trop bien que je ne suis pas riche. Pour l’autre demande, elle m’a rappelé cette loi d’un empereur qui punissait de mort un certain crime, je ne sais plus lequel, à moins que le coupable ne fût une vierge. Or, il arriva que le premier coupable fut précisément une vierge, ce qui embarrassa beaucoup l’empereur, lequel voulait un exemple. Son conseil assemblé, après de longues discussions, un membre se leva et dit : « A quoi bon tant de discours ? faites déshonorer la fille, et vous la condamnerez ensuite en toute conscience. » Ainsi, quoique vos seigneuries aient gardé jusqu’ici leur virginité dans tout ce qui touche le mariage du roi, qu’elles prennent soin de la bien défendre jusqu’à la fin ; car il s’en trouvera qui, après avoir obtenu de vous d’assister au couronnement, vous demanderont de parler en son honneur, puis d’écrire des livres pour le justifier, et qui, après vous avoir déshonorés, ne tarderont pas à vous perdre. Pour moi, dit-il en finissant, il n’est plus en mon pouvoir d’empêcher qu’ils me ruinent, mais ils ne me déshonoreront jamais, Dieu étant mon bon maître [91]. »
Après le mariage vint l’affaire des sermens, comme Morus l’avait prévu. On présenta au parlement un bill qui obligeait tous les sujets anglais à prêter serment de fidélité à la reine Anne et à ses descendans, et à reconnaître au roi le titre de chef spirituel de l’église d’Angleterre. C’était la conclusion de cette grande querelle qui occupait tous les théologiens de l’Europe depuis bientôt dix ans, et qui allait changer la religion du peuple anglais. Cette triple question, le divorce, le mariage et la suprématie, ou plutôt ces trois phases de la même question - car le divorce n’avait été agité que pour amener le mariage, et la suprématie que pour le ratifier à défaut du pape, — furent traitées successivement et avec un grand appareil de doctrine. N’était-ce donc, du côté du roi, qu’une longue comédie, jouée avec patience, par laquelle il avait voulu faire d’une intrigue galante une affaire de religion, soit pour en cacher le scandale aux yeux des peuples, soit pour conjurer l’empereur d’Allemagne, neveu de la reine divorcée, par l’apparence d’une nécessite religieuse ? Que son dégoût pour sa femme et sa passion pour Anne en aient été les seules causes, c’est ce qui n’est point douteux ; car si Henry eût pu changer impunément de femme, il n’eût pas changé de religion. Mais qu’il n’y ait eu que de l’hypocrisie dans sa conduite pendant ces dix années, que de sincères scrupules de religion ne se soient pas mêlés à ses intrigues et à ses violences, c’est ce qui n’est guère croyable d’un prince qui pouvait tout, et dans une époque où toute légitimité venait de Rome. Quoi qu’il en soit, c’est des deux beaux yeux d’une fille d’honneur qu’est née l’église anglicane, cette grave et forte église qui a fait depuis trois cents ans toutes les révolutions de la Grande-Bretagne. Il est très vrai qu’il ne faut pas mesurer l’importance des résultats d’après la petitesse de la cause, et c’était là le préjugé de l’école philosophique de Voltaire ; mais il est très vrai aussi qu’il ne faut pas élever la cause à la hauteur du résultat, ni couvrir toutes les petitesses humaines de l’excuse d’une fatalité supérieure ; comme cela paraît être le préjugé de l’école impartiale de notre époque.
Et de même, du côté des hommes religieux qui n’approuvaient pas le divorce, ni, à plus forte raison, tous les changemens qui en sortirent, n’y eut-il qu’une résistance morale d’honnêtes gens déguisée sous une opposition de doctrine religieuse ? Non sans doute. Aucun d’eux ne se trompa sur la vraie cause de la querelle ; mais tous, d’abord par la curiosité, ensuite par l’entraînement de la polémique, se trouvèrent engagés à leur insu à examiner sincèrement la doctrine de l’église sur ce point. Si ce fut là un calcul de la politique de Henry, il faut avouer que cette politique était habile, car il faisait de ses propres adversaires les garans de la sincérité de ses scrupules, et, par la gravité de la controverse, il cachait l’origine honteuse du litige. Et de même que, dans l’esprit du roi, les scrupules religieux s’affaiblirent à mesure que les désirs s’irritèrent, et qu’à l’idée de gagner la faveur du Saint-Siège, succéda celle de le dépouiller de tout ce qu’il tirait de l’Angleterre [92] ; de même, dans l’esprit des opposans au divorce, à la pensée de discuter à l’amiable, succéda celle de protester, soit par le silence, soit par une neutralité accusatrice. Quelques-uns brûlèrent leurs livres de controverse [93] et attendirent avec courage le ressentiment d’un prince qu’ils ne voulaient plus servir même par une opposition motivée.
Quant à Morus, dès le commencement de cette affaire, il avait déclaré au roi qu’il ne pouvait pas approuver le divorce. Morus n’était ni évêque ni théologien. Il jugeait la position de Catherine et de sa fille Marie, non d’après les contradictions du Lévitique et de saint Paul, mais avec son cœur d’époux et de père, et avec ses mœurs de famille. La première fois que le roi s’en ouvrit avec lui, c’était à Hampton-Court, à son retour d’une ambassade sur le continent [94]. Après quelques tours dans la galerie, Henry, l’attaquant brusquement sur le divorce, le mena devant une Bible ouverte, et lui montrant le passage du Lévitique, il lui prouva que son mariage ne violait pas seulement les lois écrites par Dieu même, mais les lois mêmes de la nature, contre lesquelles ne pouvait prévaloir aucune dispense de l’église. Il lut lui-même les versets qui l’avaient déterminé, lui et d’autres personnes instruites, à examiner la matière, et il engagea Morus à en faire autant. Morus dit au roi que, comme l’opinion de son pauvre esprit, dans une si grave question, ne devait pas faire que la chose parût à S. M. ni plus ni moins prouvée, il avait moins de scrupules à lui avouer que la Bible ne lui semblait pas condamner son mariage avec la reine. Henry ne prit pas mal sa franchise, mais lui recommanda d’aller voir son aumônier, lequel lui ferait lire un livre qu’on préparait sur la matière. Morus osa n’être pas de l’avis du livre, lequel déclarait que le roi faisait acte de sagesse en sollicitant un jugement de l’église universelle. Tant que le procès fût pendant devant la justice spirituelle, Morus s’en prévalut pour s’abstenir sans s’opposer ; il ne lui convenait pas, disait-il, de donner ni blâme ni approbation préalables. Devenu chancelier, et l’église s’étant prononcée, nous avons vu que le roi le mit en demeure de parler. Les choses alors avaient bien changé. Contredire le roi était lui résister. N’être pas de l’avis du Lévitique, c’était blâmer une longue suite d’actes qui, d’une question d’abord spéculative, au moins dans l’apparence, avaient fait tout un système politique. Morus prit l’engagement de méditer sur le sujet et s’il y trouvait quelque raison pour ou contre, d’en faire l’objet de conférences avec les membres du conseil, les archevêques de Cantorbéry et d’York, l’aumônier du roi et un moine italien, maître Nicolas, docteur en théologie. C’était reculer de quelques mois la difficulté. Après quelques inutiles conférences, Morus demanda au roi la faveur de se retirer du débat ; on se souvient qu’il l’obtint, et que ce fut comme un coupable qui avait obtenu sa condamnation.
Sa manière de résister à Henry était pleine de réserve et de prudence ; il prodiguait les marques de déférence, les aveux d’humilité, et mettait aux pieds du roi ce pauvre esprit qui résistait à toutes ses séductions et à toute sa puissance. Nul homme sérieux ne va tête baissée au-devant de sa destinée, et il est rare qu’on ne conjure pas jusqu’au dernier moment la main qui va vous frapper. Morus ne pouvait pas faire que son refus d’adhérer ne fût pas de l’opposition ; il voulut du moins lui ôter l’air d’obstination et de mauvais vouloir que ses ennemis s’étaient hâtés d’y voir. Il ne prétendait pas mettre sa conscience au-dessus des lumières de tous les évêques consentant au divorce ; mais il demandait simplement la liberté de ne pas prendre parti par des actes publics, offrant de se laisser éclairer dans son privé, par tous ceux dont les consciences pouvaient n’être pas d’accord avec la sienne. C’est ainsi qu’il mit une certaine affectation à ne point lire les livres contraires au divorce, et à en lire qui l’approuvaient [95]. Mais malgré cette extrême prudence, et quoiqu’il s’abstînt sincèrement de sa personne de tout acte qui pût rendre gênante son opposition toute passive, sa réputation se jetait à la traverse de tout ce que voulaient Henry et sa maîtresse, et c’est moins par ses paroles que par son silence qu’il conspirait. Il fut donc résolu qu’on le déshonorerait, ou qu’on le ferait mourir. Mais comme il eût été monstrueux de s’en prendre au silence d’un homme, on fouilla dans sa vie privée pour y trouver quelque action équivoque sur laquelle on pût fonder une accusation capitale. Ni les gens du roi ne manquaient alors pour inventer des crimes, ni les juges pour les punir. On lui attribua des libelles injurieux, afin de le forcer à parler pour s’en défendre, et peut-être de trouver dans sa défense de quoi l’accuser de pis. Ce fut par une accusation de ce genre que ses épreuves commencèrent.
Le conseil avait fait imprimer un livre apologétique de la conduite du roi et de ses ministres dans l’affaire du nouveau mariage. Un matin, un des parens de Morus, William Krustal, reçut la visite d’un agent du secrétaire Cromwell, qui l’accusait d’avoir entre les mains une réponse à ce livre, composée, disait-il, par Morus. Celui-ci, averti par Krustal, écrivit à Cromwell, et donna des explications qui rendaient toute poursuite impossible. Il avait été chef de la justice criminelle et avocat supérieur ; dans ces deux emplois, il avait acquis une double expérience, celle des accusations sans preuves et celle des défenses habiles. Il savait éviter le piége qu’on lui tendait, sans s’offrir à celui qu’on n’avait pas pensé à lui tendre. Il écrivait de longues lettres sans donner prise à la moindre interprétation, et il défendait l’innocence d’un saint avec la profonde rouerie d’un homme de barreau [96]. Mais derrière toutes ses précautions, sous ce réseau de subtilités qu’il opposait à celles de ses ennemis, on apercevait toujours sa belle ame : ce que lui inspirait l’instinct de la conservation, naturel à tout homme, ne contredisait jamais sa conscience, et on ne pouvait pas plus lui faire commettre des imprudences que des lâchetés.
L’accusation ayant manqué de ce côté, on rechercha dans sa longue carrière judiciaire s’il n’avait pas reçu quelque présent d’une assez grande valeur pour justifier un procès de corruption ; mais Morus, avec un mot, une anecdote, une preuve fournie à propos, dissipait toutes ces charges, à la honte des plaignans apostés par la cour. Tantôt c’était une dame qui lui avait offert des gants et de l’argent ; oui, mais il n’avait pris que les gants, trouvant que c’eût été de mauvais goût de refuser un cadeau de dame. Tantôt c’était un client qui lui avait envoyé une coupe d’or richement ciselée ; — oui, mais il lui avait offert en retour une coupe d’une plus grande valeur, ne voulant pas recevoir de présens, mais n’ayant pu résister au plaisir de garder les ciselures. L’accusation la -plus grave fut portée par un M. Parnell, soutenu dans cette affaire par le marquis de Wilshire, père d’Anne de Boleyn, l’ennemi mortel de Morus et l’instrument du roi, qui ne craignait pas de laisser voir sa main dans ce honteux échafaudage de justice rétroactive. Ce M. Parnell se plaignait amèrement d’avoir perdu un procès contre un M. Vaughan, dont la femme, prétendait-il, avait donné à Morus un magnifique vase en vermeil. Sir Thomas avoua le fait, ajoutant que le vase lui avait été offert long-temps après le procès, au nouvel an, comme cadeau d’étrennes, et qu’en effet il n’avait pas cru séant de résister aux instances de la dame. Sur quoi le marquis de Wilshire, s’étant tourné vers les juges d’un air de triomphe : « Ne vous l’avais je pas bien dit, milords, s’écria-t-il, que vous trouveriez cette accusation fondée ? » Les juges, qui attendaient leurs épices de la cour, s’étaient déjà levés pour condamner, quand Morus, prenant la parole : « Milords, dit-il humblement, puisque vos révérences ont bien voulu écouter la première partie de cette histoire, je les prie de daigner en entendre la fin. » Ceux-ci s’étant rassis, Morus raconta qu’après avoir reçu le vase, il l’avait fait remplir de vin par son sommelier, et l’avait vidé à la santé de la dame ; que la dame, à son tour, ayant bu à la sienne, il l’avait priée de reprendre le vase à titre d’étrennes, ce qu’elle avait consenti à faire, non sans résistance. En même temps il produisit, des témoins à l’appui de sa déclaration. Les juges, le plaignant et le marquis furent confondus [97]. Morus n’avait pas résisté au plaisir de leur donner des espérances par son premier aveu pour les mieux confondre par ses explications. Ne retrouve-t-on pas là le tour d’esprit à la fois naïf et ironique du sous-shériff donnant une leçon au vieux juge, et du chancelier jugeant contre sa femme dans l’affaire du chien volé ?
Toutes ces accusations, dont la honte retombait sur la cour, augmentaient le danger de Morus ; car en faisant éclater son innocence, en relevant la gloire de sa vie passée, en popularisant son nom, elles aggravaient le tort de n’avoir pas pour soi un homme à qui même des juges gagnés ne pouvaient pas inventer de crimes. Henry VIII et Morus n’allaient plus pouvoir respirer le même air. Le plus fort hâta donc la perte du plus faible. Si les accusations ne réussissaient pas à le noircir, venant coup sur coup et sans relâche, elles pouvaient le lasser et le réduire, et peut-être l’amener à une transaction qui eût été le déshonneur préalable dont cet empereur avait besoin pour faire mourir légalement une vierge. Il y a des dégoûts dont on a plus peur que de la mort, et, pour certaines ames, une mort retardée offre plus de tentations et de périls qu’une mort soudaine. A force de persécutions de détail, de craintes présentées et retirées, de caresses et de menaces, de secousses réitérées, d’alternatives extrêmes, à force de ballotter cette victime illustre entre la promesse de faveurs inouies et l’échafaud, entre une place à côté du trône et un cachot dans la Tour, on espérait mettre Morus hors de lui-même, et le rendre indigne de sa mort.
C’est dans cette vue qu’on l’impliqua, sans le plus léger motif, dans le bill de conviction d’Élisabeth Barton et de ses complices. Cette Élisabeth Barton, appelée la sainte fille de Kent, était une fille sujette aux spasmes, qui débitait, dans un langage mêlé de vers et de prose, des paroles incohérentes dont quelques moines s’imaginèrent de faire des oracles. On lui fit prédire la ruine de l’Angleterre et la mort prochaine de Henry VIII, s’il consommait son mariage avec Anne de Boleyn. Cette fille avait écrit à Morus, alors chancelier ; mais Morus, sans vouloir l’entendre, lui avait conseillé de ne plus prédire et de se guérir. Questionné, dès le commencement, par le roi sur ce qu’était cette pauvre créature, il en avait parlé comme d’une fille simple et sans malice, dont les prédictions ressemblaient à toutes les folies qui peuvent sortir d’une tête malade. Depuis lors, dans le plan de destruction des monastères et des abbayes proposé par Cromwell, comme on eut besoin de trouver de grands coupables dans les personnes pour justifier la guerre contre les choses, on accusa de haute trahison les moines qui avaient exploité la fille de Kent, qui, peut-être, y avaient cru. Or dans le bill on comprit Fisher, parce qu’ayant écouté cette fille, il l’avait dû nécessairement souffler, et Morus, parce que ne lui ayant pas fait son procès, il s’était implicitement déclaré son complice.
Quelques jours avant la présentation du bill au parlement, Morus écrivit au secrétaire Cromwell, pour lui demander de vouloir bien en parler au roi, et obtenir que son nom fût rayé du bill. Il niait avec fermeté toute intelligence avec les rêveries de la prétendue prophétesse. Soit que Cromwell, qui ne voulait pas la perte de Torus, mais qui voulait encore moins déplaire au roi, y eût mis de la tiédeur, soit que tout conseil de douceur au sujet de Morus fût désormais offensant pour Henry, le nom de l’ancien chancelier fut maintenu sur le bill. Alors Morus s’adressa directement au roi, et, dans une lettre pleine d’humilité [98], prosterné à ses gracieux pieds, selon son humble manière, il le pria de ménager sa pauvre honnêteté, et de considérer, avec sa prudence et sa bonté accoutumées, une matière qu’il ne croyait pas convenable de discuter avec lui. Il insistait sur cette prière de bien considérer la chose, et c’était, sous une forme suppliante, un conseil blessant ; car à force de solliciter l’impartialité du roi, il paraissait la mettre en doute. Henri affecta de voir dans sa lettre l’acte d’un homme qui se refusait à la discussion par défaut de preuves. Il ordonna que le bill eût son plein effet.
Blessé de cette dureté, Morus put avoir l’idée de se venger du roi, en donnant le plus grand éclat à sa défense, et il demanda à la présenter lui-même au parlement. Sa demande fut rejetée. On le cita devant un conseil composé de l’archevêque de Cantorbéry, du lord chancelier, du duc de Norfolk et du lord secrétaire Cromwell. Morus devait penser qu’il allait y être question du bill ; mais, soit que les membres du conseil n’y missent pas la même importance que le roi, soit que ce bill ne fût qu’un prétexte pour faire venir régulièrement Morus, et pour agiter sa conscience par des interrogatoires plus généraux, il ne fut parlé ni de la fille de Kent, ni de ses complices. Le lord chancelier lui vanta longuement les anciennes bontés du roi, et toutes celles dont sa majesté se plairait à le combler de nouveau, pensant l’ébranler à la fois par la reconnaissance et par un reste d’ambition. Morus répondit avec beaucoup de douceur que nul n’était plus attaché que lui au roi, mais qu’il s’étonnait qu’on lui reparlât d’un sujet dont on lui avait promis de ne plus le troubler. Les lords, jusque-là polis et caressans, prirent alors le ton de la menace, et l’accusèrent avec véhémence d’avoir été l’auteur et le provocateur du livre de sa majesté sur les sept sacremens et sur le maintien de l’autorité du pape, et d’avoir poussé le roi à mettre dans les mains du Saint-Siège une épée qui devait être tournée contre lui.
Les menaces faisaient encore moins sur Morus que les caresses. Il dit que ces terreurs étaient tout au plus bonnes pour effrayer des enfans ; puis, venant au fait dont on l’accusait, il fit l’histoire ; de ce livre fameux, à la grande honte du roi, qui, pour charger Morus, consentait à se donner le ridicule d’avoir signé un livre qui n’était pas de lui. Personne ne pouvait dire plus de choses que Henry à la décharge de l’ancien chancelier. Morus n’avait point conseillé le livre, il n’avait fait que le débrouiller et mettre en ordre les principales matières dont il traitait. Quant aux doctrines qu’on y établissait sur l’autorité du pape, il avait vu avec inquiétude la part énorme qu’on faisait au Saint-Siège, et s’était permis de faire observer au roi que le pape pouvant, comme prince temporel, se liguer contre lui avec les autres princes de la chrétienté, il était imprudent de tant favoriser une puissance avec laquelle on pouvait avoir à rompre. Henry avait insisté pour que la doctrine restât entière, disant qu’il ne saurait trop honorer le Saint-Siège de Rome, auquel il devait tant. Morus lui avait rappelé les statuts particuliers du royaume, et notamment le statut de Proemunire, par lequel des bornes étaient mises à l’autorité spirituelle du pape ; mais le roi, tranchant la discussion, avait répondu que, tenant du Saint-Siège sa couronne royale, il n’était obstacle qui pût l’empêcher de proclamer cette autorité. C’est ainsi que les choses s’étaient passées, « et, dit Morus avec une noble fierté, j’espère que ces éclaircissemens étant rapportés au roi, si sa majesté veut bien se souvenir de ce que j’ai fait et dit dans cette affaire, elle n’en parlera plus, et me renverra elle-même de cette accusation. » Ce jour-là, comme il allait partir pour se rendre devant le conseil, Roper lui avait fait promettre qu’il s’expliquerait sur l’affaire de la fille de Kent, et se ferait rayer du bill. Après la séance, tous deux montèrent en bateau pour retourner à Chelsea. Morus paraissait très gai ; il parlait vivement et de toutes choses, et sur un ton auquel les siens n’étaient plus accoutumés. Roper, par une discrétion mêlée de crainte et d’espérance ne lui avait point parlé du bill ; mais le voyant pendant toute la route si gai et si libre d’esprit, il s’était plu à penser qu’il avait été mis hors de cause. Quand ils furent entrés dans le jardin : « Je pense, dit Roper, que tout va bien, puisque vous êtes si joyeux. — Oui, tout va bien, fils, et j’en rends graces à Dieu ! — Vous êtes donc délivré de ce malheureux bill ? - Par ma foi, je ne m’en suis pas même souvenu. — Quoi ! vous oubliez une chose qui vous touchait de si près ? Qu’il me chagrine de vous entendre parler ainsi, moi qui avais pensé, à votre visage, que c’était fini de ce bill ! — Voulez-vous savoir, fils, pourquoi je suis si joyeux ? De bonne foi, je me réjouis d’avoir fait faire une chute au diable, car j’ai été si loin avec ces lords, que je ne puis plus reculer sans la dernière honte. » Henry l’avait compris ainsi.
Quand il sut le résultat de la conférence, il entra dans une violente colère, et dit qu’il entendait qu’on donnât suite au bill du parlement. On lui objecta la faveur que la chambre des lords montrait à Morus. Henry parla de s’y rendre en personne pour leur imposer le bill. Les membres du conseil se jetèrent à ses genoux, et lui représentèrent le danger qu’il courait de recevoir des démentis ; que Morus, loin d’être coupable dans l’affaire de Kent, n’avait mérité que des éloges. Le roi céda, mais avec un surcroît de haine contre l’homme dont l’innocence était plus forte que sa volonté.
Morus fut renvoyé de l’accusation : il n’y vit qu’une affaire ajournée. Quand on vint le lui annoncer : « Ce qui est différé n’est pas perdu, » dit-il ; comme si, à ce moment, il eût lu dans le cœur du roi [99].
Le duc de Norfolk, qui avait été son collègue dans l’administration précédente, et qui l’aimait, comme le secrétaire Cromwell, jusqu’au bon plaisir du roi, dont il était resté le ministre, le vint voir quelque temps après ; et, revenant sur la dernière affaire : « Par la messe ! monsieur Morus, lui dit-il, il est périlleux de lutter avec les princes. Je vous conseille donc, en bon ami, d’incliner au bon plaisir du roi : car, corps de Dieu ! monsieur Morus, l’indignation d’un prince est la mort [100]. — N’est-ce que cela, milord ? répondit Morus ; alors il n’y a d’autre différence entre vous et moi, sinon que je mourrai aujourd’hui et vous demain. Si donc la colère d’un prince ne peut donner qu’une mort temporelle, combien plus devons-nous craindre la mort éternelle où peut nous condamner le roi des cieux, si nous risquons de lui déplaire pour plaire à un roi terrestre ! »
C’est ce même duc de Norfolk qui, le trouvant un dimanche dans l’église de Chelsea, chantant la messe à pleine voix, et en surplis, lui avait dit qu’il dégradait par ces pratiques son office de chancelier d’Angleterre. C’était pourtant dans ces pratiques même, dans cette humilité de cœur et dans cette force de croyance, que Morus avait trouvé le secret de cette résistance aux colères des princes, que ne comprenait pas le duc, bon courtisan et médiocre chrétien.
[modifier] X.- Le double Serment.
Ce fut le parlement de 1531 qui vota les bills d’allégeance aux descendans de la reine Anne, et de suprématie spirituelle du roi d’Angleterre. Sur tous les points du royaume ce double serment fut exigé de tous les sujets, et reçu par des commissaires royaux nommés à cet effet. Pour le clergé de Londres et de Westminster, la prestation du double serment se fit à Lambeth, sur la Tamise, dans le palais de l’archevêque de Cantorbéry, Cranmer, en présence de ce prélat, du lord chancelier Audley, du secrétaire Cromwell, de l’abbé de Westminster, assistés des commissaires royaux. Tous les évêques, abbés, prêtres, et un seul laïque, Thomas Morus, furent mandés à comparaître devant ce tribunal. Pour tout ce clergé, sauf Fisher, la séance était de pure formalité. Cet appareil de membres du conseil réunis aux commissaires n’avait pour objet que d’intimider les deux seuls récalcitrans, Fisher et Morus.
Le matin, avant de se rendre à Lambeth, il entendit la messe, et reçut le sacrement de l’eucharistie, comme c’était son usage dans les cas graves. Ses enfans et sa femme le reconduisaient d’ordinaire jusqu’au rivage, et ne le quittaient qu’après l’avoir vu monter dans le bateau ; ce jour-là, il voulut qu’ils demeurassent à la maison, et, fermant la porte derrière lui, il alla seul avec son gendre Roper. Quand il eut mis le pied dans le bateau, il dit à Roper, dans un mouvement de transport extatique : « Je remercie notre Seigneur, fils, le champ est gagné, » désignant par ce champ le ciel qu’il allait conquérir par le martyre. Roper, qui voulait toujours se tromper, interprétant cette parole en bien : « J’en suis charmé, monsieur, » dit-il. Peu après il comprit et s’attrista profondément.
Quand Morus fut arrivé devant les juges, il pria qu’on lui montrât la formule du serment. Après quelques momens de réflexion intérieure, il dit qu’il n’y trouvait rien à reprendre, et qu’il ne blâmait ni ceux qui l’avaient rédigée, ni ceux qui seraient disposés à s’y soumettre ; mais que, pour lui, il se regarderait comme en danger de mort éternelle s’il prêtait ce serment. On lui montra la liste de tous les grands personnages de la noblesse qui y avaient apposé leurs signatures. Il lut cette liste, mais ne changea rien à ses premières paroles. Alors on lui dit qu’il pouvait se promener dans le jardin ; pendant que le tribunal recevrait les sermens de toutes les personnes convoquées. On voulait lui donner le temps de se consulter.
On était en septembre, et il faisait une extrême chaleur. Morus qui était d’une grande délicatesse de santé, aima mieux attendre dans une chambre du palais qui avait vue sur le jardin. Là, au lieu de délibérer, il se mit à regarder les nouveaux, assermentés qui se promenaient dans les allées. Il les voyait sortir tout joyeux de la salle des commissaires, et marcher d’un pied léger dans le jardin, soit gaieté de gens indifférens, soit soulagement de gens timides, après un grand péril évité., Le plus gai de la troupe était le docteur Latimer, chapelain de l’archevêque de Cantorbéry, qui riait aux éclats avec quelques docteurs de ses amis, les prenant tour à tour par le cou, et les serrant si fort, « que si c’eût été des femmes, dit naïvement Morus, j’aurais pensé que Latimer était un grand libertin. » Vint ensuite le vicaire de Croydon, joyeux prêtre, suivi d’ecclésiastiques dont on n’avait pris le serment que pour la forme, « et à qui, dit Morus, on n’avait pas fait faire le pied de grue, comme c’est le lot des plaideurs. » Maître de Croydon, fort connu de l’archevêque, alla sans façon à l’office, et s’y fit servir un grand verre de bierre, qu’il but tout d’un trait [101]. La conscience n’était pas si exigeante chez le bon abbé que la soif. Morus, de sa fenêtre, notait ces petites circonstances, non sans quelque malice, et s’étonnant peut-être que ces gens prissent si gaiement une chose où il croyait ses deux vies engagées.
Quand tous les sermens furent reçus, on le rappela et on lui montra la liste des nouveaux noms. Il persista dans sa première déclaration, ne blâmant personne, mais ne voulant imiter personne. On lui reprocha son opiniâtreté, et on lui dit qu’il y avait un double crime à refuser le serment et à n’en pas donner de raisons. Il répondit que c’était assez de son refus pur et simple pour lui attirer l’indignation du roi et qu’il ne voulait pas l’aggraver en le motivant ; que, toutefois, si on pouvait l’assurer par de bonnes garanties que le développement de ses raisons n’irriterait pas davantage le roi, il s’empresserait de les donner, s’engageant, si à ces raisons on en pouvait opposer d’autres qui le satisfissent, à prêter le serment. Cranmer, raisonneur habile et qui connaissait Morus, comprit qu’on ne pouvait avoir de prise sur cet homme qu’en lui donnant des doutes sur son sens intérieur, et en opposant le devoir certain d’obéir au prince aux devoirs douteux de la conscience. Cet argument, venant avec tant d’autorité d’un personnage si considérable, frappa si vivement Morus, qu’il en fut d’abord interdit ([102]. L’objection était embarrassante, sinon par sa propre force, du moins par le danger de la réponse. Après un moment de silence et de réflexion rapide, il répondit d’abord à Cranmer que « si l’autorité du roi était une raison concluante, il fallait que, sur son commandement, tout doute cessât entre les docteurs, dans quelque question que ce fût ; » puis à l’abbé de Westminster, qui avait renchéri sur l’archevêque : que « le témoignage de toute la chrétienté avait plus de force à ses yeux que l’opinion particulière d’un royaume. »,Par cette réponse, il sauvait le droit de sa conscience sans augmenter son péril.
On lui demanda s’il voulait prêter serment d’allégeance à la reine Anne. « Volontiers, dit-il, mais à condition que ce soit dans de tels termes que je puisse le prêter sans parjure. » C’était le refuser indirectement.
Les quatre jours qui suivirent, il fut enfermé à Westminster sous la garde particulière de l’abbé. Pendant ce temps, le roi consulta ses ministres sur le parti qu’il fallait prendre. Le conseil fut d’avis qu’on devait se contenter d’un serment quelconque. C’était l’avis de Cranmer et surtout de Cromwell, qui, à l’issue de la séance de Lambeth, avait dit et affirmé sur son honneur qu’il aimerait mieux que son fils unique, — jeune homme de grande promesse, — fut mort, que de voir Morus refuser le serment. La nouvelle reine ne voulut pas consentir à cette transaction. On représenta donc derechef le même serment à Morus, qui le refusa encore, mais cette fois avec des formes si discrètes et si atténuantes, qu’avec de la politique on n’eût pas poussé les choses plus loin. Mais la reine, devenue mère, y mettait une double passion : l’amour maternel, et le ressentiment d’une femme qui, sans le serment, n’était plus qu’une concubine. Morus fut condamné à la prison perpétuelle, et conduit immédiatement à la Tour.
Quand il eut passé la porte d’entrée, le gardien lui demanda son vêtement de dessus. « Le voici, dit Morus, ôtant sa cape ; je suis fâché pour vous qu’elle ne soit pas plus neuve. » - « Ce n’est pas tout, dit le gardien, il me faut encore votre robe ; c’est l’usage. » Morus s’en dépouilla et la lui remit. On l’enferma dans une des chambres de la Tour, et on lui donna, pour le servir, John Vood, l’un de ses gens, auquel on fit jurer de dénoncer tout ce qu’il pourrait écrire ou dire contre le roi.
Quelques jours après il écrivit, avec du charbon, sur un bout de papier, la lettre touchante qu’on va lire. Elle est adressée à sa fille, Marguerite Roper, qui fut, pendant toute sa captivité, l’intermédiaire de cœur entre l’illustre prisonnier et sa famille.
« Ma chère bonne fille, grace à notre Seigneur, je suis en bonne santé, et, j’espère, en pleine tranquillité d’esprit ; et de tous les biens du monde, je n’en désire pas plus que ce que j’en possède. Je supplie notre Seigneur de vous rendre tous joyeux dans l’espoir du ciel. Il y a bien des choses que j’aurais envie de vous dire touchant la vie éternelle : puisse-t-il vous les enseigner lui-même, comme j’espère qu’il le fait, et mieux que moi, par son saint esprit ! Puisse-t-il vous conserver et vous bénir tous !
« Écrit au charbon par votre tendre et affectueux père, qui, dans ses pauvres prières, n’oublie aucun de vous, ni vos babes (petits enfans), ni vos nourrices, ni les méchantes petites femmes de vos maris, ni la femme de votre père, ni vos autres amis. Et adieu de tout mon cœur ; le papier me manque [103]. »
[modifier] XI.- La Prison
Marguerite avait obtenu la permission de le voir à la Tour. La première fois qu’elle y vint, le père et sa fille bien-aimée se mirent à genoux et récitèrent les sept psaumes et les litanies, et, avant tout épanchement, rendirent grâces à Dieu. Morus parla ensuite de sa prison, et dit qu’il considérait comme une faveur spéciale du ciel d’être enfermé dans cette étroite chambre ; que Dieu l’avait pris et bercé sur ses genoux [104] comme il avait fait pour ses meilleurs amis, saint Jean-Baptiste, Pierre et Paul. C’était par des prières et des discours de ce genre que commençaient toujours les longs entretiens du père et de la fille ; puis l’exaltation passée, la conversation prenait un ton gai. Morus demandait des nouvelles de Chelsea. On parlait des enfans, de leur mère, de la bonne conduite du fils et de ses sœurs [105], qui tous travaillaient de plus en plus à mépriser le monde et à se réfugier en Dieu, des amis de la famille, des voisins, dont aucun n’oubliait le pauvre prisonnier dans ses prières. Morus était attendri par ces souvenirs de tous les biens qu’il n’avait plus. C’est alors que Marguerite hasardait de timides conseils sur ce fatal serment qui le séparait pour jamais des siens. Mais Morus, souriant au piège que lui tendait madame Ève, comme il appelait Marguerite, repoussait avec force la tentation, « prêt à partir le lendemain, disait-il, s’il plaisait à Dieu de l’appeler [106]. » Et Marguerite, qui approuvait dans son cœur la conduite de son père, gagnée peu à peu à son enthousiasme, versait d’ardentes larmes, et n’avait plus la force de lui disputer la gloire de mourir.
Il lui venait des avis détournés de quelques membres du conseil, et, entre autres, du lord chancelier et de Cromwell, qui l’honoraient pour sa vertu, n’ayant pas à craindre son ambition. Le premier, successeur de Morus était allé, non sans dessein, chasser le chevreuil dans le parc du mari d’Alice, belle-fille de Morus [107]. Il la fit prier de le venir voir le lendemain. Alice s’y rendit de bonne heure, toute joyeuse, et s’attendant à quelque bonne nouvelle pour celui qu’elle appelait son père. Après des protestations d’amitié pour Morus, le chancelier lui dit qu’il s’étonnait beaucoup de l’entêtement de son père dans ses idées, quand tout le monde s’arrangeait du contraire, excepté l’évéque aveugle (Fisher). « Et en vérité, ajouta-t-il, je me félicite de n’avoir point d’instruction, si ce n’est pour me rappeler deux ou trois fables d’Esope, et celle-ci entre autres : Il y avait un pays dont tous les habitans, sauf quelques sages, étaient fous. Ces sages, prévoyant par leur science qu’il devait tomber une grande pluie qui rendrait fous tous ceux qui en seraient mouillés, se creusèrent des cavernes sous terre, où ils attendirent que la pluie fût passée. Alors ils reparurent au jour, pensant bien qu’ils allaient faire des fous tout ce qu’ils voudraient. Mais ceux-ci les repoussèrent et, s’obstinèrent à se gouverner eux-mêmes. Alors les sages se repentirent, mais trop tard, de ne pas s’être lassé mouiller comme tous les autres. » Alice, qui ne pouvait guère se tromper sur le sens de cette fable, demanda au lord chancelier si elle devait douter qu’il se montrât, dans l’occasion, bon ami pour son père ; Audley, pour toute réponse, lui conta une autre fable.
Il s’agissait cette fois d’un lion, d’un âne et d’un loup qui étaient allés se confesser. Le lion dit qu’il avait dévoré tous les animaux qui s’étaient trouvés sur son chemin. « Vous êtes tout pardonné, dit le confesseur, parce que vous êtes roi et que votre naturel vous poussait à cela. » L’âne vint ensuite, d’un pas humble, et dit qu’un jour, mourant de faim, il avait mangé un brin de la paille des souliers de son maître, et qu’il craignait que cela n’eût contribué à enrhumer celui-ci. Le confesseur se déclara incompétent pour prononcer sur un si grand crime, et renvoya le coupable devant l’évêque. Ce fut ensuite le tour du loup, qui reçut, pour toute pénitence, l’ordre formel de ne jamais faire de repas qui coûtât plus de six sous. Après quelques jours de ce régime, pressé par la faim ; il voit passer une vache et son veau. L’eau lui en vint à la bouche, mais la crainte de son confesseur le retenait. A la fin, il résolut de prendre sa conscience pour juge du cas. L’ayant donc interrogée, il lui fut répondu que la vache ne valait certainement pas plus de quatre sous, et, qu’en estimant le veau à moitié prix, le tout ne dépasserait pas la somme fixée par son confesseur. Et il les mangea tous deux, et il fut fort en paix avec sa conscience. » Alice ne comprit que trop le sens de cette autre fable, et elle fut si attristée qu’elle ne sut que répondre. Par la fable des fous et des sages, Audley voulait-il toucher l’humilité de Morus en lui faisant craindre que son dissentiment avec tout le monde ne fût qu’une prétention orgueilleuse ? Et par celle des cas de conscience du loup, voulait-il le mettre en défiance contre cette voix intérieure qui ne dit à tant de gens que ce que lui soufflent leurs appétits ? Du reste, le lord chancelier avait du moins le mérite, étant du côté des fous et des loups, de ne pas affecter, comme le roi son maître, l’infaillibilité ni les scrupules.
Alice écrivait ces choses à Marguerite sa sœur, qui les rapportait à Morus. C’était le sujet de conversations douces, mais tristes, entre le prisonnier et sa fille. La fable de la pluie qui rend fous tous ceux qu’elle mouille était un dicton de Wolsey que le lord Audley, peu riche de son fonds, avait trouvé dans les traditions de la chancellerie. Morus, s’appliquant la fable avec bonne grace, en faisait un commentaire plein de sens et de haute philosophie. « Si les sages, remarquait-il, au sortir de leur trou, désiraient de devenir fous, par dépit que les fous ne se laissassent pas gouverner par eux, ces sages avaient dû recevoir quelques gouttes de pluie jusque dans leurs cachettes souterraines, car comment pouvaient-ils penser qu’on les eût plus tolérés sages que fous ? Et il ajoutait : « Quant à ceux que milord veut désigner par les fous et par les sages, je ne les connais pas, et je ne suis pas propre à deviner des énigmes ; car, comme Davus dit dans Térence : Non sum OEdipus, je puis dire de moi : Non sum OEdipus, sed Morus ; ce que ce dernier nom signifie en grec, je n’ai pas besoin de vous le dire. Toutefois, j’espère que lord Audley m’aura compté parmi les fous, au nombre desquels je me range moi-même, et où me place mon nom en grec. Et il est très vrai que Dieu et ma conscience savent combien je mérite peu d’être compris parmi ceux qui désirent tant de gouverner les autres. »
Il se faisait sa part dans l’autre fable avec la même bonne grâce. Sans chercher à deviner quels personnages cachaient ce lion qui mangeait toutes les bêtes sur son passage, et ce loup qui n’était que le lion devenu casuiste, ni ce que pouvait être ce confesseur qui se montrait si doux aux grands et si dur aux petits, il se reconnaissait dans ce pauvre âne si scrupuleux, si inquiet, sans doute par défaut de lumières, et qui attachait tant d’importance à ce que les habiles eussent regardé comme une puérilité ; mais, disait-il, dût lord Rochester, son ami, sa seconde conscience, l’en blâmer, il n’eût pas changé son rôle d’âne contre celui d’aucun des trois autres personnages de la fable, ni son innocence de captif contre le savoir-vivre de l’homme puissant d’où lui venaient ces honteux conseils sous forme d’apologues.
Dans un de ces entretiens si doux et si tristes, à cause de la pensée de mort qui était au fond, Marguerite essayait timidement de justifier ceux des amis de Morus qui inclinaient vers le parti d’une transaction. « Ce n’est pas, remarqua-t-elle, pour vous faire rentrer dans la vie publique qu’ils cherchent à ébranler votre conscience ; c’est qu’étant hommes de bien et de grandes lumières, comme ils n’ont point cru mettre leur ame en danger en prêtant le serment, ils se demandaient pourquoi vous ne faites pas comme eux. »
« Ma petite Marguerite, répondit le prisonnier, vous ne jouez pas mal votre rôle : mais, de grace, écoutez-moi. » Et il lui montra, avec une grande abondance de preuves et de citations, dans quel cas on pouvait ne pas prêter serment à des lois émanées des hommes. Quant à l’opinion des doctes, que lui opposait Marguerite : « J’en sais beaucoup, dit-il, qui, après avoir blâmé le divorce et le mariage, s’en sont déclarés partisans. Est-ce pour plaire au prince, ou par la crainte de l’irriter, de perdre leurs biens, d’attirer des malheurs sur leurs familles et leurs amis ? J’espère que leurs motifs sont plus courageux ; mais je ne veux point les imiter, étant aussi sûr de bien faire en refusant le serment, que je le suis que Dieu existe. »
Marguerite, le voyant si ferme dans son dessein, baissa la tête, le cœur gros de larmes, pensant au danger, non de son ame, mais de son corps.
— « Eh bien ! mère Ève, dit Morus, que faites-vous là ? Sans doute vous couvez dans votre sein quelque autre serpent, qui va vous persuader encore une fois d’offrir la pomme au père Adam ?
— En vérité, reprit Marguerite, je ne sais plus que dire, et me voilà, comme Cressida dans Chaucer, au bout de mon esprit. Car, puisque les exemples de tant d’hommes éminens ne vous peuvent pas ébranler, que puis-je ajouter, ô mon père ! à moins de vous dire comme votre fou, maître Patenson, lequel demandant à l’un de nos gens où vous étiez, entra dans une grande colère, et dit : « Qui « l’empêche donc de prêter serment ? moi, je l’ai bien prêté ! » Et moi aussi, je ne puis vous dire que cela : J’ai prêté ce serment [108].
— Eh bien ! dit Morus, c’est une ressemblance de plus avec la mère Eve, laquelle n’offrait de si mauvais fruit à Adam qu’elle n’en eût auparavant mangé [109]. »
Ces entrevues avec Marguerite n’étaient pas la seule liberté qu’on lui eût laissée dans sa prison. Outre sa fille, il recevait tous ceux de sa famille ; il entendait la messe dans la chapelle ; il pouvait des descendre et se promener dans le jardin de la Tour [110]. Ses longues journées se passaient à prier, à méditer, à écrire des traités spirituels, tantôt à la plume, tantôt au charbon, selon que les ordres du roi étaient au relâchement ou à la rigueur. C’est au charbon que furent écrits, en grande partie, les trois livres du Corn fort in tribulation, espèce d’ouvrage allégorique, où, sous le nom de deux interlocuteurs hongrois, qui, à l’approche d’une irruption des Turcs dans leur pays, se préparent à le défendre et à périr, Morus peint le danger de l’Angleterre menacée par l’hérésie, et montre comment les bons catholiques doivent se préparer à perdre leur liberté, leurs biens et leur vie pour leur foi. C’est encore au charbon que furent écrits ces vers à la fortune [111], inspirés, dit son petit-fils, par une visite du secrétaire Cromwell, qui lui avait parlée d’un retour possible du roi :
« Allons, caressante fortune, bien que tu ne m’aies jamais paru si belle, ni souri plus doucement, comme si tu voulais réparer tous mes malheurs, désormais tu ne me tromperas plus ; car j’ai l’espoir que Dieu me fera bientôt entrer dans le port sûr et immuable de son ciel :
« O fortune ! après ton calme, j’entrevois toujours une tempête [112].. »
La première fois que sa femme vint le voir, moitié de son propre mouvement, moitié par le conseil indirect de la cour, qui avait compté parmi ses moyens d’influence l’importunité d’une femme dont la tendresse et l’humeur avaient quelque empire sur Morus, elle l’aborda par des reproches : « Qu’était-ce donc qu’un prétendu sage qui se résignait à vivre enfermé dans la compagnie des rats, quand il pouvait recouvrer sa liberté et revoir sa jolie maison de Chelsea, sa bibliothèque, sa galerie, son jardin, son verger, sa femme et ses enfans, pour peu qu’il voulût faire ce que tous les hommes instruits de l’Angleterre avaient fait ? » Après un peu de silence : — « Dites-moi, dame Alice, dites-moi une seule chose. Quoi ? dit-elle. — Cette maison n’est-elle pas aussi près du ciel que ma jolie maison de Chelsea ? » La bonne dame s’emporta : — « Chansons ! chansons ! dit-elle. — Je ne sais pas, reprit Morus, pourquoi je tiendrais tant à ma maison et à tout ce qui s’y trouve ; car si, après avoir été six ans sous terre, je sortais de ma tombe et revenais à Chelsea, je ne manquerais pas d’y trouver des gens qui me mettraient à la porte, et qui me diraient que ma maison n’est pas à moi. Pourquoi donc, encore une fois, aimerais-je tant une maison qui oublierait si tôt son maître ? Voyons, dame Alice, continua-t-il, combien me donnez-vous d’années à vivre et à jouir encore de Chelsea ? — Vingt ans, dit-elle. — En vérité, reprit-il, si c’était mille, il y aurait à y regarder. Et encore serait-ce un mauvais marché que de perdre l’éternité pour mille années. Mais combien pire serait le marché, s’il est vrai que nous ne sommes pas sûrs d’un jour [113] ! »
Le plan du roi, qui avait plus besoin de son parjure que de sa vie, avait été, dans le commencement, de le prendre par les affections de famille, et de le mettre aux prises avec les regrets, les reproches, les prières, les larmes, les souvenirs de la liberté perdue, rendus si vifs par la présence de ceux au milieu desquels il avait vécu libre. Mais toute la famille ayant échoué contre l’homme à qui sa foi commandait de mettre le Christ avant les siens, on lui ôta brusquement toutes ces petites consolations, et la rigueur succéda aux ménagemens. On l’attaquait par tous les points. Tantôt on répandait le bruit qu’il avait prêté serment, et on lui ôtait ainsi l’appui de l’opinion dont l’homme le plus ferme a besoin [114] ; tantôt les agens royaux investissaient sa maison sous prétexte de sommes cachées, et fouillaient sa noble pauvreté comme ils eussent fait des coffres de quelque exacteur du dernier roi. Morus, dans une lettre à ce sujet, témoigne l’espoir que le roi ne prendra pas la ceinture et le collier d’or de sa femme, et ne touchera pas à sa garderobe [115]. Tantôt on parlait de lui arracher le serment par des tortures [116]. Tantôt c’était quelque affidé qui lui reprochait de n’avoir pas écrit au roi depuis qu’il était en prison, comme s’il avait pu le faire sans se démentir ou sans l’irriter davantage [117] !
Un moyen de terreur plus significatif, ce fut l’exécution du prieur des trois chartreuses, d’un prêtre et de quatre moines, qui furent pendus à Tyburn, puis décrochés vivans du gibet, démembrés, et leurs entrailles arrachées du ventre et dispersées [118]. Il fut appelé devant le conseil sous l’impression de ces supplices, et pendant que le sang des victimes fumait encore ; mais il ne fléchit pas. Sa famille avait pris l’épouvante. Il lui écrivit pour la rassurer. Il ne voulait pas qu’ils eussent plus de craintes, hélas ! ni plus d’espérance qu’ils n’en avaient sujet [119].
Ce conseil eut lieu le dernier jour d’avril 1535, un vendredi après midi. Morus alla changer de robe pour paraître plus convenablement devant les personnes qui le composaient, et se rendit dans la galerie, où il se trouva entouré de gens de connaissance et d’inconnus. On le pria de s’asseoir ; mais il resta debout, soit par humilité, soit pour montrer que désormais aucune conférence ne pouvait plus être longue avec lui. On lui parla des nouveaux statuts du parlement, qu’il déclara n’avoir lus qu’avec peu d’attention. On lui demanda s’il n’avait pas lu celui qui conférait au roi le titre de chef de l’église d’Angleterre, et, sur sa réponse qu’il l’avait lu, le secrétaire Cromwell l’invita obligeamment à dire ce qu’il en pensait. « A présent, dit Morus, que j’ai mis mon esprit en repos sur ces matières, je ne suis plus d’humeur à discuter les titres des rois et des papes. Mais je suis et veux être le fidèle sujet du roi, et chaque jour je prie pour lui et pour tout ce qui lui appartient et pour tous ceux qui composent son honorable conseil, et pour tout le royaume ; et hors cela, je ne me mêlerai plus de rien. — Cela ne satisfera pas le roi, répondit Cromwell ; il veut une réponse plus précise. C’est d’ailleurs, ajouta-t-il, un prince bon et pitoyable, prêt à pardonner des actes d’obstination suivis de repentir, et qui désire en particulier vous voir rentrer dans le monde parmi les autres hommes.
Le monde ! dit vivement Morus, jouant sur le mot ; je n’y voudrais pas rentrer, dût-on me le donner tout entier [120]. » Puis, continuant, il déclara qu’il ne voulait plus se mêler de rien, mais qu’il allait passer ses jours à méditer sur la passion du Christ et sur son propre passage dans l’autre monde. On le fit retirer un moment pour concerter ce qu’il l’allait lui demander.
Appelé de nouveau devant le conseil, on lui dit que sa condamnation à la prison perpétuelle ne le dispensait pas d’obéir, et que le roi pouvait lui imposer le statut aux mêmes peines qu’à tous ses autres sujets. Morus ne le nia pas. Cromwell lui parla de l’influence qu’allait avoir son exemple. « Que veut-on de moi ? répondit Morus ; je ne fais pas de mal, je ne dis pas de mal, je ne pense pas de mal ; si cela n’est pas assez pour garder un homme en vie, eh bien ! je ne désire pas de vivre plus long-temps. D’ailleurs je suis déjà mourant, et depuis que je suis entré ici, j’ai dû penser plusieurs fois que je n’avais pas une heure à vivre. Mon pauvre corps est à la disposition du roi. Dieu veuille que ma mort lui fasse du bien ! » Le conseil, que ces belles paroles embarrassaient cruellement, voulut rentrer dans la question ; mais Morus s’y refusa, déclarant qu’il ne parlerait plus. Alors Cromwell leva la séance, après lui avoir promis de ne pas prendre avantage de ses dernières paroles. On fit appeler le lieutenant, et on lui remit le prisonnier qu’il ramena dans sa chambre.
Le roi voulait que Morus se prononçât pour ou contre le statut. Les mêmes personnages revinrent donc à la Tour, quelques jours après, pour l’interroger de nouveau. C’étaient milord de Cantorbéry, le lord chancelier, lord Suffolk, lord Wilshire, et le secrétaire Cromwell, l’ame de ces interrogatoires, et, de tous les membres du conseil, le mieux disposé pour Morus.
On lui déclara quelle était la volonté du roi. Morus rappela encore une fois le conseil de Henry : « Servez Dieu d’abord, et le roi après Dieu. » C’était la seule vengeance de l’honnête homme.
On lui objecta les hérétiques qui avaient été obligés, sous sa chancellerie, de reconnaître le pape pour chef de la chrétienté, et de préciser leur croyance sur ce point. Morus protesta contre la confusion qu’on voulait faire entre deux cas si différens. Il dit que la loi en vertu de laquelle on avait contraint les hérétiques était fondée sur une croyance universelle, tandis que la loi au nom de laquelle on exigeait de lui qu’il se prononçât n’était qu’une loi particulière à un royaume ; or, en matière de croyances, remarqua-t-il, un homme est moins lié, dans sa conscience, envers un règlement local contraire à une loi de tout le corps de la chrétienté, qu’envers une loi émanée de tout ce corps qui pourrait être contrariée par les statuts particuliers d’un état. C’était la vraie doctrine catholique.
La discussion se prolongea inutilement. On finit par lui poser ces deux questions :
— Avez-vous lu le statut ? — Il répondit : Oui.
— Est-il légal, oui ou non ? — Il se tut.
Un membre pensa le prendre en paraissant douter de son mépris de la vie. C’était la plus forte des tentations. Ce personnage dit à Morus : « Si vous avez un si grand désir de quitter le monde, que ne vous prononcez-vous tout nettement contre la légalité du statut ? Votre silence ferait croire que vous seriez moins content de mourir que vous le dites. »
Morus fit cette sublime réponse : « Je n’ai pas été un homme d’une si sainte vie que je puisse oser m’offrir de moi-même à la mort. Je craindrais que Dieu ne me punît de ma présomption en m’abandonnant. Aussi, au lieu de me jeter en avant, j’ai cru devoir plutôt me retenir et reculer (draw back) [121]. »
Cromwell lui dit qu’il était moins content de lui qu’à la dernière conférence, et que, cette fois, il le croyait malintentionné. Trop de grandeur d’ame devient suspect aux ames ordinaires. Cromwell pouvait être de bonne foi en ne voyant qu’un commencement de mauvaise intention là où commençait en effet l’héroïsme le plus sublime. Ne pouvant sauver Morus, et forcé, pour son propre intérêt, de s’associer à ceux qui vouaient sa perte, il devait saisir avec empressement, et, au besoin, imaginer toutes les apparences qui, en donnant une couleur de justice au meurtre de Morus, allégeraient la part qu’il allait y prendre. Il devait en venir à soupçonner la conscience de Morus pour décharger d’autant la sienne, outre que toute magnanimité offusque et impatiente à la longue un courtisan.
Ce fut après ce dernier interrogatoire que le roi envoya à la Tour, sous le prétexte officiel d’aller enlever tous les livres et papiers de Morus, mais avec l’ordre secret de lui tirer des aveux sur le statut, un certain M. Rich, solliciteur-général, depuis lord Rich, magistrat de fortune, qui avait une de ces ambitions qui s’accommodent de tous les genres de services. Il était accompagné de sir Richard Southwell et d’un M. Palmer. Rich amena la conversation sur le droit qu’avait le parlement de déférer au roi le titre de chef suprême de l’église d’Angleterre. Morus, qui ne savait pas résister à la discussion, parce qu’il y réussissait, accepta le débat, mais sur le terrain où il l’avait tenu jusqu’ici, entre un oui qu’il ne voulait pas donner et un non qu’il atténuait par toutes sortes d’humilités ou de réticences. Mais c’en était assez pour les affaires de Rich. Il courut chez le roi se vanter de confidences qu’il n’avait pas reçues, « laissant, dit le naïf biographe de Morus, une si mauvaise odeur sur son passage que M. le lieutenant de la Tour en fut incommodé, et que sir Thomas la sentit [122]. »
On lui avait pris tout une seconde fois, papier, plumes, encre, livres. Il ne put achever son commentaire sur la passion du Christ, ouvrage latin, en forme de paraphrase, et, chose singulière, sans allusion à sa situation. Il en était resté à ce mot si significatif : « Alors ils s’approchèrent et mirent la main sur Jésus ; » tunc accesserunt et injecerunt manus in Jesum… » Ce devait être, quelques jours après, le premier verset de sa passion.
Quand le solliciteur Rich et ses compagnons furent partis, Morus ferma sa fenêtre : « - Que faites-vous donc là ? lui dit le lieutenant de la Tour. Quand toutes les marchandises sont parties, reprit Morus, n’est-il pas temps de fermer la boutique ? »
[modifier] XII.- Procès d’état. — Condamnation. – Mort
Mai, juin, juillet 1535.
Pourvu que l’opposition de Morus cessât, il importait peu à Henry VIII que ce fût par son déshonneur ou par sa mort. On se fût mieux arrangé de son déshonneur, parce qu’on aurait à la fois fait disparaître l’homme et l’exemple ; la mort ne pouvait faire disparaître que l’homme. Mais quand on vit que le prisonnier s’opiniâtrait dans sa résistance, et qu’il fallait désespérer de sauver son corps au prix de son ame, le roi voulut mettre fin à cette lutte de toutes les forces d’un royaume contre la conscience d’un homme.
Morus fut cité devant la barre du banc du roi, le 7 mai 1535, pour s’y voir accuser du crime de haute trahison. Il y avait un peu plus d’un an qu’il languissait à la Tour.
Il vint de la prison au palais de Westminster, à pied, malgré la longueur du chemin, s’appuyait sur un bâton, tant il avait été affaibli par les rigueurs de sa captivité, le corps voûté par la maladie, mais le visage calme et serein [123]. Les juges étaient : Audley, le lord chancelier ; Fitz-James, le lord chef de justice ; sir John Baldwin ; sir Richard Leister ; sir John Port ; sir John Pilman ; sir Walter Luke ; sir Antony Fitz-Herbert. Ces personnages composaient le banc du roi, lequel était chargé de diriger les débats, de recueillir le verdict du jury, et d’appliquer la peine.
L’attorney avait bâti un acte immense d’accusation, selon la pratique des officiers royaux de tous les temps, qui est de grouper mille crimes imaginaires autour de celui qu’on ne peut pas préciser. On avait espéré l’embarrasser dans ce chaos de détails, et énerver sa défense en l’éparpillant. Il vit le piége, et, dans l’interminable lecture de l’attorney, il distingua quatre chefs dont la réfutation devait faire tomber tout le procès et sauver son innocence, sinon sa vie. L’attorney, dans ses conclusions, le déclarait traître au roi et au royaume, pour avoir nié la suprématie spirituelle du roi, au principal, et pour mille autres crimes au particulier.
Lecture faite de l’acte, le lord chancelier, comme chef suprême de la justice, et le duc de Norfolk, comme membre du conseil, lui promirent qu’il obtiendrait son pardon du roi, s’il voulait abjurer son opinion. « Je prie Dieu, dit Morus, qu’il m’y affermisse et m’y fasse persévérer jusqu’à la mort. » On l’invita à se défendre. « Quand je pense, dit-il, combien l’acte d’accusation est long, et combien de griefs y sont mis à ma charge, je crains que mon esprit et ma mémoire, qui sont affaiblis, comme mon corps, par la maladie, ne me fournissent pas promptement les preuves que je devrais donner et que, dans un autre état, j’aurais pu donner. » Les juges lui firent apporter un siège, et il s’assit pour la première fois depuis son départ de la Tour. Alors il commença sa défense.
Le premier chef était son opposition au second mariage du roi. Il ne la nia pas ; mais il dit qu’il lui semblait qu’il en avait été assez puni par tant de maux de corps et d’esprit, depuis un an, par la perte de tous ses biens, et par une condamnation à la prison perpétuelle.
Le second était sa désobéissance au statut du parlement touchant la suprématie du roi, et le refus qu’il avait fait de donner son opinion. Il dit qu’il n’existait ni statut, ni loi dans le monde qui punît un homme de n’avoir rien dit ni en bien, ni en mal ; qu’il n’y avait de punissable que les actions et les paroles ; que pour les pensées secrètes, Dieu seul en était juge. « C’est de ce silence même qu’on vous accuse, dit brusquement l’attorney. — Le silence implique consentement, répliqua Morus. » Mais, pour qu’on ne tournât pas contre le chrétien cette parole échappée à l’avocat, il se hâta d’ajouter qu’il y avait des cas où l’on devait obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, et avoir plus de souci de sa conscience que de toute autre chose.
Le troisième chef capital était une prétendue machination contre le statut, prouvée par des lettres écrites de la Tour à l’évêque Fisher, et où Morus encourageait son ami à la résistance. Ces lettres avaient été brûlées par Fisher, ce qui permettait à l’attorney d’y lire tout ce qu’il jugerait bon pour le besoin de la cause. Morus avoua naïvement ce qu’elles contenaient. Plusieurs traitaient de choses privées, comme de leur vieille amitié et accointance ; dans l’une, Morus répondait à Fisher, qui l’avait prié de lui mander ses réponses dans l’affaire du serment, que sa conscience était en repos sur ce point, et qu’il réglât de son côté la sienne pour son plus grand bien.
Une preuve de complot plus forte que ces lettres, et qui formait le quatrième chef, c’était une comparaison commune à Fisher et à Morus, du statut du parlement à un glaive à deux tranchans, tuant l’ame si on s’y soumettait, tuant le corps si on y résistait. Morus expliqua cette conformité dans les deux réponses par la conformité d’esprit et de doctrine qui l’avait, depuis tant d’années, attaché à Fisher. « Pour conclure, dit-il en finissant, je déclare que je n’ai jamais dit un mot contre le statut à aucun homme vivant, encore qu’on ait pu affirmer le contraire à sa majesté. »
L’attorney ne répondit à cette défense que par un mot qui courut dans toute la cour : Malice. Il n’en ajouta pas un second, et il ne prouva pas celui-là. Rich fut interrogé sur son entretien avec Morus. Il assura que le prisonnier avait nié le droit du parlement. Morus lui répondit avec véhémence, l’accabla de sa vie passée, de sa mauvaise réputation, de ses désordres, et dit combien il était invraisemblable qu’il se fût ouvert sur un point aussi grave à un homme si léger et si mal famé, lui qui n’en avait voulu rien dire au roi ni à ceux de ses conseillers qui l’avaient interrogé à la Tour. Rich, pour relever son témoignage, fit appeler sir Richard Southvell et M. Palmer. Mais le premier dit qu’il n’avait été envoyé à la Tour que pour procéder à l’enlèvement des livres du prisonnier, et qu’il n’avait pas en l’oreille à la conversation ; et le second, qu’il était si occupé à jeter les livres dans un sac, qu’il n’avait pas pris garde à ce qui se disait. Réponses de gens timides, mais honnêtes, qui ne voulaient ni mentir contre Morus, ni dire la vérité, au risque de se perdre sans le sauver. Le solliciteur Rich devint lord Rich, et Morus fut condamné à mort.
Les jurés étaient au nombre de douze. Après un quart d’heure de délibération, ils rendirent le verdict de mort : Guilty [124].
Le chancelier se leva pour prononcer la sentence. Morus l’interrompit : « Milord, dit-il, quand j’étais dans les lois, on demandait au prisonnier, avant la sentence, s’il avait quelque chose à dire contre le jugement. » Le chancelier lui dit de parler. Morus se mit alors à discuter librement le statut du parlement ; il l’attaqua comme violant à la fois toutes les lois de l’église, les prérogatives du Saint-Siège et les lois même de l’Angleterre, qui déclaraient l’église nationale libre et indépendante ; il rappela les liens de reconnaissance qui attachaient cette île au Saint-Siège, dont elle tenait le bienfait de la foi catholique, héritage de Grégoire-le-Grand et de saint Augustin. Il répondit à tout avec une fermeté et une promptitude admirables, en homme qui n’était plus troublé par le soin de sa vie, et qui s’abandonnait au plaisir de décharger sa conscience si long-temps comprimée. Tout était consommé. Ce dernier espoir de salut, ce dernier attachement de l’homme à la vie, qu’on eût trouvé peut-être au fond du cœur des plus héroïques martyrs, ne retenaient plus sa langue, et ne mêlaient plus les précautions et les subtilités de la défense aux libres accens du chrétien rendant témoignage.
Le lord chancelier, soit qu’il ne sût que répondre, soit pour diminuer sa part dans la responsabilité de l’arrêt, demanda hautement au lord chef de justice, sir John Fitz-James, si l’accusation était fondée ou non. « Milords, dit celui-ci, par saint Gillian, je dois déclarer que si l’acte du parlement n’est pas illégal, dans ma conscience, l’accusation est suffisamment fondée.. » Paroles à double sens, comme toutes celles des hommes publics dans les temps de tyrannie, quand il arrive que chaque homme, interpellé de dire son avis, se replie sur celui des autres, dérobe sa lâcheté derrière la lâcheté générale, et se lave les mains, comme Pilate, dans une eau que tout le monde a salie.
Le chancelier lut la sentence. Elle portait que le criminel serait ramené à la Tour de Londres, par les soins de William Bingston, shériff, et de là traîné sur une claie à travers la Cité de Londres, jusqu’à Tyburn, pour y être pendu jusqu’à ce qu’il fût à demi mort ; qu’en cet état il serait déchiré vif, ses parties nobles arrachées, son ventre ouvert, ses entrailles brûlées ; que les quatre quartiers seraient exposés sur les quatre portes de la Cité, et la tête sur le pont de Londres. Henry commua la peine en celle d’avoir la tête tranchée. « Dieu préserve mes amis, dit Morus, de la compassion du roi, et toute ma postérité de ses pardons ! , Ce fut le seul mot dur qu’il laissa échapper sur le roi ; encore était-ce dit avec un ton de gaieté qui en cachait l’amertume.
Quand Morus eut entendu sa sentence : « Maintenant, dit-il, que je suis condamné, Dieu sait de quel droit je dirai librement ce que je pense de votre loi. Voilà sept années que j’applique mon esprit et que je tourne toutes mes études à cette matière, et je déclare que je n’ai lu dans aucun des docteurs avoués par l’église, qu’un laïque, ou, comme ils disent, un personnage séculier, ait été ou pu être chef d’une église.
— Vous prétendez donc, maître Morus, dit le chancelier, être plus sage et d’une conscience meilleure que tous les évêques, toute la noblesse, tout le peuple de ce royaume ?
— Milord chancelier, répondit Morus, pour un évêque que vous avez de votre opinion, j’ai de mon côté plusieurs centaines de saints et orthodoxes personnages ; pour votre assemblée unique, j’ai tous les conciles généraux qui se sont tenus depuis mille ans ; et pour un seul royaume j’ai toute la chrétienté. » Le duc de Norfolk, son ancien ami, l’accusa de malveillance. Morus repoussa doucement le reproche, et sans se plaindre de celui qui le lui faisait. II voulait se justifier ; il ne voulait pas récriminer.
La longueur de la discussion prouvait combien ces hommes faisaient à regret leur métier de juges. Le sang qu’on allait verser ne profitait à aucun d’eux et pouvait quelque jour rendre le leur moins précieux. A la fin de la séance, ils dirent à Morus qu’il les trouverait prêts, chacun en particulier, à recevoir tout ce qu’il leur voudrait communiquer ultérieurement pour sa défense. Morus, touché, leur répondit avec effusion : « Je n’ai plus qu’une chose à ajouter, milords. Nous lisons, dans les Actes des apôtres, que le bienheureux apôtre saint Paul était présent et consentant à la mort du premier martyr Étienne, et qu’il garda les habits de ceux qui le lapidaient. Et cependant Paul et Étienne sont maintenant deux saints dans le ciel, et deux amis pour toujours. De même, j’espère de tout mon cœur, — et je prie Dieu à cet effet, — que quoique vos seigneuries aient été sur la terre les juges pour ma condamnation, nous pourrons nous retrouver ensemble dans le ciel pour notre salut éternel. Que Dieu vous conserve tous, et, en particulier, mon souverain seigneur le roi, et qu’il lui accorde de sages conseillers [125] ! »
Il fut reconduit à pied de Westminster à la Tour, la hache portée devant lui, et le tranchant de son côté. Son fils, John More, qui l’attendait hors de la salle de justice, se mit à genoux devant lui, et lui demanda sa bénédiction ; Morus l’embrassa et le bénit. Arrivé sur le quai de la Tour, sa fille Marguerite, passant à travers les hallebardes et les haches qui l’entouraient, se jeta à son cou et y resta suspendue sans pouvoir dire d’autre parole que celle-ci : « 0 mon père ! ô mon père ! » Morus lui donna sa bénédiction, et lui dit que, quoiqu’il dût mourir pour un crime qu’il n’avait pas commis, cela n’arrivait pas sans l’expresse volonté de Dieu, et qu’il fallait s’y soumettre. Après ces mots, Marguerite se retira ; mais à peine eut-elle fait quelques pas, que, se retournant tout à coup, et rompant la foule qui s’était refermée derrière elle, elle se jeta de nouveau au cou de son père, et couvrit son visage de baisers pleins de larmes. Le sang-froid du prisonnier ne tint pas à cette seconde épreuve. Il ne dit rien à sa fille ; il pleura. Ce fut le moment, dans toute la foule, d’une émotion déchirante, qui gagna jusqu’aux soldats de l’escorte. Tout autour de Morus on n’entendit qu’un long sanglot. Les soldats arrachèrent enfin Marguerite des bras de son père. Alors ses autres enfans et petits-enfans vinrent recevoir sa dernière bénédiction. Quant à ceux des siens qui étaient demeurés à la maison, « ils trouvèrent, dit son pieux petit-fils, que ceux qui l’avaient touché à ce moment suprême, en avaient rapporté une bonne odeur [126].
Morus resta sept jours et sept nuits dans la Tour, après son jugement, s’armant par la prière, la méditation, l’enthousiasme religieux, pour le jour du martyre ; se promenant dans sa chambre en chemise, comme un homme prêt à être enseveli, et se flagellant lui-même, pour faire taire cette chair délicate qui aurait eu peur d’une chiquenaude.
Les deux dernières lettres qu’il écrivit étaient adressées, l’une à Antonio Bonviso, marchand italien, son intime ami, qu’il remercie de ses services, et qu’il espère revoir « là où il n’y aura plus besoin de lettres, où une muraille ne séparera point les amis, où un gardien ne viendra pas interrompre leurs entretiens [127] ; » l’autre, écrite en anglais et au charbon, à sa fille Marguerite qu’il charge de ses dernières recommandations et adieux à tous ses enfans, petits-enfans, gendres, brus, et aux amis de sa famille [128]. Elle est datée du 5 juillet 1535 ; Morus devait être décapité le lendemain. Il rappelle à sa fille leurs derniers adieux. « Je n’ai jamais mieux aimé votre manière envers moi, que lorsque vous m’avez embrassé la dernière fois ; car j’approuve cette piété filiale et cette tendresse de cœur qui ne s’inquiétaient pas du respect humain. » Il prie son bon fils Jean, si la terre paternelle venait entre ses mains, de ne rien changer à ses dispositions dernières pour sa sœur. Avec cette lettre, il envoyait pour cette sœur, son portrait sur parchemin, pour sa belle-fille Alice une pierre précieuse, pour Marguerite, sa fille chérie, un mouchoir, son cilice et le fouet dont il s’était flagellé. Maintenant que le combat était fini, il envoyait à sa fille ses armes.
Le lendemain matin, de très bonne heure, sir Thomas Pope vint lui apporter le message du roi et de son conseil qui lui annonçait qu’il devait mourir le jour même, avant neuf heures, et qu’il eût à s’y préparer.
— « M. Pope, dit-il, je vous remercie de tout mon cœur pour vos bons offices. Je dois beaucoup au roi pour les honneurs et bienfaits dont il m’a comblé, mais je lui dois bien plus encore pour m’avoir mis dans cette prison, où j’ai eu le temps et la place convenables pour me souvenir de ma fin. Et, je le jure devant Dieu, ce dont je suis le plus obligé envers sa majesté, c’est qu’il lui plaise de me faire sortir si tôt des misères de ce pauvre monde.
— La volonté du roi, dit sir Pope, est que vous ne prononciez pas de discours à votre exécution.
— Vous faites bien, M. Pope, reprit Morus, de me transmettre la volonté du roi ; car autrement je m’étais proposé de dire quelques paroles, mais aucune qui pût offenser sa grace ou toute autre personne. Quel qu’ait été mon désir à cet égard, je suis prêt à obéir au commandement de sa majesté. Je vous prie, bon M. Pope, d’obtenir du roi que ma fille Marguerite assiste à mes funérailles.
— Le roi, reprit M. Pope, a déjà permis que votre femme, vos enfans et vos amis fussent libres d’y assister.
— Combien je lui suis reconnaissant, dit Morus, d’avoir eu tant de considération pour mes pauvres funérailles ! »
Sir Thomas Pope, prêt à prendre congé de lui, ne put retenir ses larmes. Morus le consola. « Ayez confiance, M. Pope, nous nous reverrons quelque jour l’un l’autre, dans un lieu où nous serons sûrs de nous aimer au sein d’un bonheur éternel ! »
L’histoire ne serait pas fidèle, si elle omettait un détail qui complète le caractère de Morus, tout en gâtant peut-être le pathétique de ses derniers momens. La liberté de nos pères, peut-être au fond tout aussi honnête que notre pruderie, n’eût pas été embarrassée de raconter ce trait, qu’explique la grossièreté des mœurs de l’époque, et qui, à ce moment suprême, ne pourrait faire rire que ceux à qui l’apparence des choses en cache le fond. Il ne peut se passer rien de risible dans les deux dernières heures d’un homme illustre qui va mourir sur, l’échafaud. Ce fut immédiatement après cette scène de larmes entre Morus et M. Pope, que le prisonnier, depuis long-temps malade de la gravelle, étant allé satisfaire une nécessité que ses infirmités lui avaient rendue très douloureuse, revint à M. Pope, et lui montrant le vase où la médecine de l’époque [129] cherchait les symptômes des maladies
— « M. Pope, dit-il gaiement, je ne vois rien là qui eût empêché cet homme de vivre long-temps, si la chose eût plu au roi. »
Quand Morus fut seul, il quitta sa chemise de mortification, et, comme un homme invité à un banquet solennel, il s’habilla du mieux qu’il put et revêtit une robe de soie que lui avait donnée son ami Antonio Bonviso. Le lieutenant de la Tour, le voyant ainsi paré, lui dit que c’était grand dommage qu’il s’habillât ainsi pour le profit du misérable qui devait lui donner le coup de la mort.
— « Quoi ! M. le lieutenant, dit Morus, un homme qui va me rendre un si grand service ! Si cette robe était d’or, je ne ferais qu’une chose juste en la lui donnant. Saint Cyprien ne donna-t-il pas trente pièces d’or à son exécuteur, parce qu’il connaissait l’ineffable bien que celui-ci allait lui rendre en retour ? »
Mais le lieutenant insistant, sans doute par un scrupule de haut fonctionnaire qui ne veut pas qu’on gâte les subalternes, Morus ôta sa robe de soie, et la remplaça par une robe de laine de Frise. Toutefois il donna un angelot d’or au bourreau pour qu’il ne le fît pas souffrir, « mais qu’il se montrât son ami. »
A neuf heures, il fut livré par le lieutenant de la Tour au sheriff, et s’achemina vers l’échafaud. Sa barbe était longue, ce qui ne lui était pas accoutumé, son visage pâle et amaigri ; il tenait dans ses mains une croix rouge, et levait souvent les yeux au ciel. Une bonne femme lui offrit un verre de vin ; il le refusa en disant : « Le Christ à sa passion ne but pas de vin, mais du fiel et du vinaigre. » Deux malheureuses, apostées, dit-on, pour détruire l’effet de sa noble mort, l’apostrophèrent sur son passage. L’une lui redemandait certains livres qu’elle lui avait donnés en garde pendant qu’il était lord chancelier. L’autre se plaignait d’une injustice qu’elle avait reçue de lui dans le même temps. A la première, il répondit doucement que le roi l’allait débarrasser de tout souci de ses papiers, livres, et autres choses de ce genre ; à la seconde, qu’il se souvenait de son affaire, et que si c’était à recommencer, il rendrait la même sentence.
Le dernier qui l’interrompit, mais sans mauvais motif, ce fut un homme de Winchester, lequel ayant senti autrefois de violentes tentations de désespoir, s’était fait présenter par un ami à sir Thomas, alors chancelier. Morus lui avait promis de prier pour lui, et, depuis lors, trois ans s’étaient passés sans qu’il se ressentît de son mal. Quand Morus fut mis en prison, cet homme, ne pouvant plus le voir, avait été repris de ses tentations jusqu’à vouloir se tuer. Le jour de l’exécution, il vint à Londres, se mit sur le passage du cortége funèbre, et quand Morus passa, il le pria de se souvenir de lui dans ses prières, disant qu’il était enfoncé si avant dans le désespoir, qu’il ne pensait plus pouvoir s’en relever.
— « Allez, dit Morus, et priez pour moi, je prierai de grand cœur pour vous. »
Ce fut le dernier incident de la route.
Arrivé au pied de l’échafaud, il le trouva si branlant, qu’il dit au lieutenant de la Tour : « Veillez, je vous prie, à ce que je puisse monter sûrement ; pour la descente, je m’en tirerai comme je pourrai. » Comme il commençait à parler au peuple, le sheriff l’interrompit. Morus se borna à demander à la foule de prier pour lui, et d’être témoin qu’il mourait dans la foi catholique, et pour elle, fidèle serviteur de Dieu et du roi. Puis, s’agenouillant, il récita avec un grand recueillement le psaume Miserere. L’exécuteur lui demanda pardon. Morus l’embrassa et lui dit
— « Tu vas me rendre le plus grand service que je puisse recevoir d’aucun homme. N’aie pas peur de faire ton devoir. Mon cou est court ; prends garde de ne pas frapper à faux et sauve ton honneur. »
L’exécuteur voulut lui bander les yeux.
— « Je me les banderai moi-même, » dit-il, et il se couvrit d’un mouchoir qu’il avait apporté dans ce dessein. Alors il posa sa tête sur le bloc, disant à l’exécuteur d’attendre qu’il eût écarté sa barbe, laquelle n’avait jamais commis de trahison.
Ce fut sa dernière parole. L’exécuteur, d’un seul coup, sépara la tête du tronc.
Cette tête, exposée d’abord sur le pont de Londres, puis rachetée par Marguerite, fut pour cette femme tendre et exaltée, pendant les douze années qu’elle survécut à son père, un double sujet de douleurs filiales et de méditations religieuses. Deux actes du parlement déclarèrent confisqués tous les biens que Morus avait reçus de Henry et une portion de ses biens particuliers. Sa femme fut expulsée de la maison de Chelsea, et reçut du roi une pension de vingt livres. John Morus, son fils, d’abord enfermé à la Tour pour la même cause que son père, fut relâché comme moins dangereux et moins raide que Morus, et de trop peu de valeur pour rien ajouter à l’exemple paternel.
Henry jouait aux échecs avec Anne, dans son palais de Richemond, quand on vint lui apprendre que Morus avait cessé de vivre. Lançant sur elle un regard irrité : « C’est votre faute, lui dit-il, si cet homme est mort. » Et il se retira brusquement dans sa chambre, où il se tint enfermé tout le jour. Était-ce un remords du meurtre de Morus, ou seulement un commencement de dégoût pour la nouvelle reine ?
Érasme, qui était lui-même près de sa fin, écrivit, sous le nom de Nucérinus, une relation touchante de la mort de son ami et de celle de Fisher, exécuté quelques jours après Morus. Il y fait un portrait éloquent de celui-ci, et dans un langage où l’on reconnaît encore un esprit jeune dirigeant une main affaiblie. « J’ai vu beaucoup de gens, dit-il, pleurer Morus, qui n’en avaient reçu aucun service, et moi-même, en écrivant ces lignes, je sens mes larmes couler malgré moi. Quelle sera la douleur de notre Érasme, lequel était lié avec Morus d’une de ces amitiés dont Pythagore a dit que c’était la même ame en deux corps ! En vérité, je tremble que le bon vieillard ne survive pas à son cher Morus, si toutefois il est encore parmi les vivans. »Je reconnais Érasme à ces paroles où l’estime parle comme l’amitié ; mais je le reconnais bien plus encore à ces conseils qu’il aurait donnés, dit-il, aux deux illustres victimes. « Si ceux qui sont morts m’avaient demandé mon sentiment, je leur aurais dit de ne point résister publiquement à l’orage. La colère des rois est violente ; si on la brave, elle soulève des tempêtes. On adoucit les chevaux farouches, non avec la force, mais avec des mots caressans. Les pilotes ne vont pas de l’avant contre la tempête, ils l’éludent en louvoyant, ou attendent à l’ancre un vent plus favorable. Le temps remédie à beaucoup de maux que nulle force humaine ne peut empêcher. Ceux qui sont au service des rois, doivent dissimuler beaucoup de choses, et, s’ils ne peuvent les amener à l’avis qu’ils jugent bon, tâcher du moins de modérer par quelque côté leurs passions. Mais, dira-t-on, il faut savoir mourir pour la vérité. Pour toute vérité, non. » Ce n’est plus là le bon vieillard, mais le vieillard aride, et l’homme qui doute même de l’utilité de la vertu. Voici maintenant où se montre l’homme sage et plein d’expérience, qui flattait les rois, mais non pas jusqu’à leur engager sa liberté, et qui avait fui les honneurs parce qu’il savait à quel prix on y reste et on en sort : « Si Morus m’avait consulté quand on lui proposa la place de chancelier, le connaissant d’une conscience scrupuleuse, je l’aurais détourné de l’accepter. Il est impossible à ceux qui occupent des fonctions élevées auprès des princes d’être aussi rigoureusement justes dans les grandes que dans les petites choses. Aussi, quand on me félicite d’avoir pour ami un homme placé si haut, j’ai coutume de répondre que je ne je complimenterai de sa prospérité que s’il me l’ordonne [130]. »
Mélanchon, à qui Henry VIII faisait des avances, et qui en recevait des assurances écrites de protection et d’amitié, l’année même où ce prince fit mourir Morus, écrivit sur son épistolier : « Cette année a été fatale à notre ordre. (Celui des théologiens.) J’apprends que Morus et d’autres ont été mis à mort [131]. » Et plus loin : « Je suis attristé du malheur de Morus, et ne me mêlerai plus de ces affaires-là [132]. »
Les morts des hommes illustres ne sont jugées, comme leurs vies, avec impartialité, et, si cela pouvait se dire des jugemens humains, avec infaillibilité, que quand les faits et les idées, les religions et les sociétés, enfin le monde tout entier où ils ont vécu, a péri. Tant qu’il en reste quelques parties encore vivantes, ou seulement des souvenirs et des fantômes, cette infaillibilité n’est pas possible, et, quelle que soit la sincérité de l’historien, son jugement n’aura jamais que la valeur d’un point de vue incomplet et partial. Nous jugeons à merveille la vie et la mort de Socrate, mais qui peut dire que nous ne nous trompons pas encore sur celle de Morus ? C’est que la société antique, au milieu de laquelle a vécu Socrate, a disparu tout entière, gouvernement, mœurs, politique, religion, tandis que le christianisme, pour lequel Morus a porté sa tête sur le billot, enveloppe à cette heure le monde moderne, ici de ses dogmes encore pleins de vie et assis sur le trône ; là, de ses schismes mêmes, aussi vivaces que la mère croyance ; ailleurs, de ses souvenirs et de son ombre. Nous ne sommes tous, au XIXe siècle, que des chrétiens convaincus ou doutans, ardens ou tièdes, soit de cœur soit d’habitude, la plupart indifférens, quelques-uns révoltés, et qui continuent les haines du XVIIIe siècle ; mais tous, en naissant, marqués du sceau de la foi chrétienne, et nul ne pouvant dire qu’à la mort il blasphémera contre ses consolations et ses espérances. Nos jugemens sur les hommes illustres qui ont fait de grandes choses et souffert de grandes morts pour cette croyance, ne peuvent donc être que des admirations sans réserve ou des répugnances sans justice, ou, ce qui est entre les deux choses, des impressions légères, sans profondeur, sans curiosité, sans valeur morale. Le chrétien fidèle se prosternera devant ces grands hommes et les adorera ; le chrétien révolté, comme Voltaire, les traitera de fous et de barbares ; le chrétien tiède, comme Lingard et Mackintosh, ne les aimera pas jusqu’à feuilleter quelques heures de plus un livre dont une page inconnue les présenterait à la postérité tels qu’ils sont aux yeux de Dieu. Morus a-t-il été bien apprécié dans cette étude, où l’intérêt des recherches et l’ardeur de la curiosité m’ont préservé de ces jugemens rapides où l’historien exagère et diminue, mutile ou laisse dans l’ombre les personnages qui n’ont rien fait pour son idée ? Je n’ose le dire. Mais j’ai la confiance de n’y avoir omis que ce que je n’ai pas pu connaître, et j’ai le sentiment que ce ne peut être pour un personnage falsifié que j’ai senti si souvent mes yeux se mouiller en écrivant ceci.
Une idée m’attriste en finissant. Je regarde autour de moi, peut-être aussi en moi-même, et je ne vois guère que des consciences isolées n’ayant pour lutter contre toutes les tentations et tous les pièges de l’extrême civilisation que ce vague instinct du bien et du mal, et ce goût inné d’ordre moral que Dieu a mis en nous. L’homme est placé entre des traditions plus qu’à demi rompues et un avenir inconnu ; il est son commencement à lui, son milieu, sa fin : beaucoup d’entre nous qui ont leurs pères sont orphelins pourtant par cet isolement que nous appelons indépendance. Qui nous rendra cette force qui faisait dire à Morus aux prises avec tout le royaume : J’ai pour moi la chrétienté tout entière, quinze siècles de tradition, et, derrière toutes ces autorités, Dieu qui est leur source et le premier anneau de la chaîne ? L’homme qui ne s’appuie que sur lui-même n’est-il pas à la merci de tous les désirs, si semblables aux besoins dans les sociétés encombrées ? Qui nous rendra ce courage de Morus châtiant son corps fragile et délicat pour le rompre à la souffrance, inflexible contre lui-même et doux pour les autres, ne doutant pas de sa foi quand il s’agit de précipiter sa propre mort, en doutant peut-être quand il s’agit d’ordonner celle d’autrui ? Beaucoup commencent à dire que la même religion d’où lui est venue cette force nous la rendra dans un temps prochain, quoique, plaise à Dieu ! pour des épreuves différentes : les uns le croient sincèrement ; les autres le désirent pour la commodité des gouvernemens ; quelques-uns y pensent sans y croire ; bon nombre suivent le mouvement, qui se laisseraient emporter à un retour d’impiété, si l’impiété redevenait une mode. Pour moi, je crois voir bien de l’imagination dans tout cela, et, d’un côté plus de calcul de politique courante que d’intelligence supérieure de l’avenir, de l’autre plus d’esprit d’imitation que de véritable rénovation intérieure ; je doute que les époques où l’on comprend tant de choses soient propices à la croyance ; je doute que la foi puisse refleurir là où l’arbre de la science plie sous le faix de ses fruits, et c’est ce qui me rend triste et me fait trembler pour moi.
NISARD.
- ↑ Cette étude historique est la seconde d’une série d’articles que M. Nisard publiera successivement sous ce titre. Par la conformité dans le genre des recherches, dans le choix des détails et dans la manière de les mettre en œuvre, ces travaux formeront un pendant naturel aux Études de mœurs et de critique sur les poètes de la décadence. Ces deux grands faits de l’histoire de l’esprit, la décadence latine et la renaissance des lettres en Europe, auront été ainsi étudiés et analysés par M. Nisard dans la vie et les livres des hommes illustres qui y ont eu les premiers rôles. (N. du D.)
- ↑ Doct. Lingard, Henry VIII.
- ↑ Le cardinal Pole.
- ↑ Cette pièce est en distiques latins ; elle a environ deux cents vers.
- ↑ Nec semet est vidisse satis, loca plurima mutant,
Si quâ rursus eum parte videre queant. - ↑ Life of Thomas More, by his grandson.
- ↑ Life of Thomas More, by his grandson.
- ↑ English Works of sir Thomas More, knight ; in-fo, 1557. Biblioth. Sainte-Geneviève.
- ↑ Thomae Mori Opera latina ; in f°, 1556. Biblioth. de la ville.
- ↑ Œuvres latines.
- ↑ Œuvres latines. — English Works, p. 21.
- ↑ Ces douze épées sont : — 1° Peu de plaisir et court plaisir ; 2° les suivans sont peine et tristesse ; 3° la perte de la meilleure chose ; 4° cette vie n’est qu’un rêve et une ombre ; 5° la mort est sous notre main et imprévue ; 6° la crainte de partir dans l’impénitence ; 7° éternelle joie, éternelle peine ; 8° la nature et la dignité de l’homme ; 9° la paix d’une bonne ame ; 10° les grands bienfaits de Dieu ; 11° la croix douloureuse du Christ ; 12° le témoignage des martyrs et les exemple, des saints.
- ↑ Candidus est, argutus, latinus. (Lettre de Beattts Rhenanus)
- ↑ Life of sir Th. More, by his grandson John More, p. 20.
- ↑ Ibid.
- ↑ C’est le même docteur Colet qui répondait aux demandes d’argent d’Erasme par des vœux pour que Dieu l’assistât, et par des complimens sur sa gloire.
- ↑ Lettres d’Erasme, 455-457.
- ↑ Life of sir Th. More, by his grandson, p. 21
- ↑ Life of sir Th. More knight, by his grandson.
- ↑ Suavissima illius conjux. L. 238 A.
- ↑ Life of Morus, by his grandson.
- ↑ Lettr. d’Erasme, 475 EF.
- ↑ Collect. des lettres d’Erasme et à Erasme, 221-222.
- ↑ Voir au commencement des œuvres latines, en tête de l’Utopie.
- ↑ Leur. d’Erasrne, 474, EF.
- ↑ Oeuvres latines.
- ↑ L. 1672. EF.
- ↑ voluptuari, ibid.
- ↑ Corresp. d’Érasme, Supplém. 1664. CD.
- ↑ Voir au commencement des œuvres latines,
- ↑ Corresp. d’Érasme, Suppl. 1663-1664.
- ↑ Τθλος, babil, enfantillage ; δέουι, avoir besoin de.
- ↑ Аμαυρός, sombre, obscur, et sans doute par analogie, inconnu.
- ↑ J’ai cité ce passage, parce que les idées de tolérance qu’on y remarque, et que sans doute Thomas Morus ne prêtait pas à son héros imaginaire sans, en être pénétré lui-même, ont été opposées, comme une contradiction déplorable, à la conduite de Morus devenu chancelier. Nous verrons plus tard ce que ce grand homme garda de ces idées, et ce qu’il en abandonna.
- ↑ L’Utopie, l. 2, p. 16.
- ↑ Corresp. d’Erasme, passim.
- ↑ ???
- ↑ Sed tamen hoc distant, illi quod sponte peribant,
Hic periit, quoniam non potuit fugere.
Œuvres latines, p. 28. - ↑ Il faut qu’on me permette de conserver à la phrase de Mores, sa longueur, son enchevêtrement et sa diffusion. Ce serait une difficulté insurmontable, et peut-être un manque de vérité chronologique, si cela peut se dire, que de couper cette phrase pour lui donner une vivacité qu’elle n’a pas, et un tour qui serait un contresens, vu l’homme et l’époque. De tous les gens de lettres de ce temps-là, Érasme est à peu près le seul dont la pensée fût dégagée et dont la phrase fût courte. Il était aussi supérieur à son siècle par ses idées que par sa diction.
- ↑ Corresp. d’Erasme, 571. CD.
- ↑ Corresp. d’Érasme, 571. EF.
- ↑ Lett. d’Érasme à Ulric Hutten, 471.
- ↑ Cette gravure est de George Vertue, d’après un portrait d’Holbein.
- ↑ Lett. d’Érasme, 646. BC. Pacœus était un lettré, ami commun d’Érasme et de Morus.
- ↑ Life of Morus, by his grandson.
- ↑ Life of sir Th. Morus, by his grandson.
- ↑ Roper’s life of sir Th, More.
- ↑ Ego animum mihi in omnem eventum composui. Lett. à Erasme. Corresp, d’Erasme, 570, A.
- ↑ On a de lui une assez faible histoire de Richard III, en latin.
- ↑ Hist. D’Anglet. Henry VIII, p. 164
- ↑ Oeuvres latines, p. 61.
- ↑ Ibid, 61 bis.
- ↑ Aut cacator obscocenè loguutus sit.
- ↑ Quum colluviem totam, in libellum istum convitiatorium per os illud impurum, relut comesam merdam, revomuit.
- ↑ Utopie, p. 10 bis. C 2.
- ↑ Life of sir Th. Morus, by his grandson.
- ↑ Life of sir Th. Morus, by his grandson
- ↑ Life of sir Th. Morus, by his grandson, p. 37 et 177.
- ↑ Life of sir Th. Morus, by his grandson p. 174
- ↑ Life of sir Tb. Morus, by his grandson, p. 186.
- ↑ Tunstall, quoique ayant reçu plusieurs faveurs de Henry VIII, eut le courage de protester contre la prétention du roi au titre de chef spirituel de l’église catholique d’Angleterre. -Lingard, Henry VIII ; 258.
- ↑ Il envoya cette épitaphe à Erasme, en lui annonçant sa démission. — Corresp. d’Erasme, 1441-1442.
- ↑ P. 1811 AR.
- ↑ EnglishWorks, 679 G.
- ↑ Ibid., 250 A.
- ↑ English Works, 1052 G.
- ↑ Ibid., 866 D.
- ↑ Ibid., ch. XII de l’Apologie, p. 910 D.
- ↑ Ibid., 382 GH.
- ↑ A Dialogue concernynge heresyes, 274 H.
- ↑ Id., 279 D.
- ↑ Corresp., p. 1811 BC.
- ↑ English Works, 277 BBC.
- ↑ Apologie, 909 D.
- ↑ Refutation of the frere Barn’s Church, 831 G.
- ↑ Preface of the Answer to the first part of the Lord’s supper, 1036 AB.
- ↑ Apologie, 909 G.
- ↑ A Dialogue concernynge heresyes, 276 GH 277 A.
- ↑ Le temps que j’aurais mis à rendre agréable ce récit, à la fois triste et si piquant, soit en coupant les phrases, soit en les variant, sans toutefois sortir du sens, j’ai cru devoir l’employer plus utilisement à en reproduire, avec toute la clarté possible, les longueurs, les accumulations et les embarras. C’est que ce morceau, écrit par Morus deux ans avant sa mort, a en quelque sorte l’autorité d’un testament. Je devais en garder religieusement la forme, d’ailleurs si semblable, sauf la différence des deux langues, à celle de nos écrivains du XVIe siècle.
- ↑ Ceci détruit l’assertion de Burnet, répétée par Hume et exagérée par Voltaire.
- ↑ On retrouve dans ces paroles, si naïvement cruelles, toute l’inhumanité des idées populaires de cette époque sur les fous. Aujourd’hui, nous sommes meilleurs pour les fous ; mais sommes-nous aussi bons qu’était Morus pour les gens raisonnables ?
- ↑ Ce sont des paroles sacrées. Voici le texte anglais :… « Else had neuer any of them any stripe or stroke give them, so muche as a fylippe on the forehead. » Apologie, ch. XXXVI, p. 901-902.
- ↑ Apologie, p. 901,902, 903.
- ↑ Ibid., ch, XXXVII, p. 903 CH.
- ↑ Ibid., ch. XLIX, p. 925 H.
- ↑ Apologie, ch. XXXVI, p. 902 H.
- ↑ English Works, 1034 B.
- ↑ Ibid., 929 BCFG.
- ↑ English Works, 1033 F.
- ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, p. 204
- ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, p. 102
- ↑ Cette idée vint du secrétaire Cromwell, qui fut chargé de l’exécuter.
- ↑ Thomas Morus, English Works, 1427 F.
- ↑ Thomas Morus, English Works, 1426-1427.
- ↑ English Works, 1427 F.
- ↑ English Works, 1422.
- ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson.
- ↑ English Works, 1424 F.
- ↑ Quod differtur non aufertur… The Life of sir Th. Morus, by his grandson, p. 215.
- ↑ Indignatio principis mors. Sir Th. Morus, by his grandson, p. 217.
- ↑ English Works, 1429 ABCD.
- ↑ English Works, 1430 A.
- ↑ English Works, 1430 GH.
- ↑ And setteh me upon his lappe, and dandeleth me.
- ↑ English Works, 1434 CD.
- ↑ Ibid, 1431A.
- ↑ Ibid, 1433 CH.
- ↑ Elle l’avait prêté, mais avec restriction.
- ↑ English Works, 1434.
- ↑ English Works. Lettre de Marguerite, 1446 DE.
- ↑ Ibid.
- ↑ Vers admirable. Euer after thy calme loke y for a storme.
- ↑ The Life of sir Tit. Mores, by bis grandson, p. 237.
- ↑ English Works, 1450 E.
- ↑ Ibid. 1446.
- ↑ Ibid, 1450 FGH.
- ↑ Ibid.
- ↑ Doct. Lingard, Henry VIII.
- ↑ English Works, 1451 CD.
- ↑ I woulde never medle in the worlde agayn, to have the worlde geven mee…
English Works, 1452 A. - ↑ English Works, 1453-1454.
- ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, ch. IX.
- ↑ Corresp. d’Érasme, 1764 A
- ↑ Voici leurs noms : sir Thomas Palmer, sir Thomas Peirt, George Lowel, esq., Thomas Barbage, esq., Geoffroy Chambers, Edward Stockmore, Williams Browne, Gaspar Leuke, Thomas Bellington, John Parnell, Richard Bellame, George Stoakes. On peut parier que si ces douze jurés n’étaient pas tous gagnés, soit par l’argent, soit par la terreur, il ne dût pas s’y trouver un seul homme courageux et prévoyant. C’est ce qu’on pourrait dire de tous les juges qui ont été ou seront appelés au secours d’une justice violente et commandée d’en haut. La faiblesse et le manque de lumières ont plus de part au verdict que l’extrême corruption ou l’extrême lâcheté.
- ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, ch. XI passion. Corresp. D’Erasme, 1764-1766.
- ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, ch. XI.
- ↑ Elle est écrite en latin. English Works, 1455.
- ↑ English Works, 1455.
- ↑ Long-temps après cette époque, les secrétions urinaires furent le principal diagnostic de la médecine anglaise. Je crois avoir lu, dans le Spectator, des allusions plaisantes à cet usage, ridicule comme toutes les méthodes exclusives. Il y est question d’une femme qui apporte au médecin, dans une fiole, l’urine du petit chien de sa maîtresse.
- ↑ Correspond. d’Erasme, 1768-1769-1770
- ↑ Lettres de Melanchton, l IV, l. 177.
- ↑ Ibid, l. 182 E.