L’Abbé Jules/I/1

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Ollendorff, s. d. (pp. 1-19).

PREMIÈRE PARTIE


I


Hormis les jours où mon père avait pratiqué une opération difficile, un accouchement important, et qu’il en expliquait, à table, par des termes techniques, souvent latins, les plus émouvantes phases, mes parents ne se parlaient presque jamais. Non qu’ils se boudassent ; ils s’aimaient beaucoup au contraire, s’entendaient, en toutes choses, le mieux du monde, et l’on ne pouvait rencontrer un ménage plus uni ; mais, habitués à penser la même pensée, à vivre les mêmes impressions, et n’étant point romanesques de leur nature, ils n’avaient rien à se dire. Ils n’avaient rien à me dire non plus, me trouvant ou trop grand pour m’amuser à des chansons, ou trop petit pour m’ennuyer à des questions sérieuses. Et puis, ils étaient très imprégnés de cette idée qu’un enfant bien élevé ne doit ouvrir la bouche que pour manger, réciter ses leçons, faire sa prière. S’il m’arrivait quelquefois de m’insurger contre ce système de pédagogie familiale, mon père, sévèrement, m’imposait silence par cet argument définitif :

— Eh bien ! qu’est-ce que c’est ?… Et les trappistes, est-ce qu’ils parlent, eux ?

À part cela, s’ils n’étaient pas toujours gais et affectueux comme je l’eusse souhaité, ils me chérissaient du mieux qu’ils pouvaient.

Pour qu’ils se crussent autorisés à desserrer les lèvres, il fallait, en dehors des aventures professionnelles et du train-train de la vie, des occasions considérables, telles qu’un déplacement de fonctionnaire, un chevreuil tué à l’affût, dans les bois de M. de Blandé, la mort d’un voisin, la nouvelle imprévue d’un mariage. Les grossesses probables des clientes riches servaient aussi de thèmes à de brefs entretiens qui se résumaient de la sorte :

— Pourvu que je ne me trompe pas ! disait mon père… pourvu qu’elle soit vraiment enceinte !

— Ah ! ce sera un bel accouchement !… affirmait ma mère… quatre par mois, comme celui-là, je n’en demande pas plus… nous pourrions nous acheter un piano.

Et mon père faisait claquer sa langue.

— Quatre par mois !… Fichtre !… Tu es trop gourmande, aussi, mignonne !… Et puis, je suis toujours inquiet avec cette sacrée femme-là… Elle a le bassin si étroit !

Sans savoir d’une façon précise quelle partie mystérieuse du corps désignait ce mot : bassin, j’avais fini, dès l’âge de neuf ans, par connaître exactement le jaugeage et les facultés puerpérales des bassins de toutes les femmes de Viantais. Ce qui n’empêchait nullement mon père, après ces constatations scientifiques, après des énumérations d’utérus, de placentas, de cordons ombilicaux, de m’assurer que les enfants naissaient sous des choux. Je n’ignorais rien non plus de ce qui constitue un cancer, une tumeur, un phlegmon ; mon esprit délaissé s’était peu à peu empli de l’horrible image des plaies qu’on cache comme un déshonneur ; une lamentation d’hôpital avait passé sur lui, glaçant le sourire confiant de la toute petite enfance. Et à voir mon père sortir, chaque soir, sa trousse de sa poche, étaler, sur la table, les menus et redoutables instruments d’acier brillant, souffler dans les sondes, essuyer les bistouris, faire miroiter, à la lampe, les minces lames des lancettes, mes si beaux rêves d’oiseaux bleus et de fées merveilleuses se transformaient en un cauchemar chirurgical, où le pus ruisselait, où s’entassaient les membres coupés, où se déroulaient les bandages et les charpies hideusement ensanglantés. Parfois aussi, il employait une soirée à nettoyer son forceps, qu’il oubliait, très souvent, dans la capote de son cabriolet. Il en astiquait les branches rouillées, avec de la poudre jaune, en fourbissait les cuillers, en huilait le pivot. Et quand l’instrument reluisait, il prenait plaisir à le manœuvrer, faisait mine de l’introduire, en des hiatus chimériques, avec délicatesse. Le recouvrant ensuite de son enveloppe de serge verte, il disait :

— C’est égal !… Je n’aime pas me servir de cela… J’ai toujours peur d’un accident !… C’est si fragile, ces sacrés organes !

— Sans doute ! répondait ma mère… Mais tu oublies que, dans ces cas-là, tu prends le double d’honoraires !…

Si ces choses m’instruisaient de ce que les enfants ignorent habituellement, elles ne m’amusaient pas. En mon existence chétive, rien ne m’était plus pénible que ces heures de repas, si lentes à s’écouler. J’aurais voulu m’échapper, gambader quelque part, dans l’escalier, dans le corridor, à la cuisine, près de la vieille Victoire qui, au risque d’encourir les reproches de ma mère, me laissait barboter dans ses chaudrons, jouer avec les robinets du fourneau, remonter le tourne-broche, et, parfois, me contait d’extraordinaires histoires de brigands qui me terrifiaient, délicieusement. Mais l’obéissance m’obligeait à me morfondre, sans bouger, sur ma chaise, dont le siège trop bas était exhaussé par deux in-folio, deux tomes dépareillés et très vieux de la Vie des Saints, et je ne devais quitter la table que lorsque ma mère donnait, en se levant, le signal du départ. L’été, je m’arrangeais pour ne pas trop souffrir de l’ennui. Le vol grenu des mouches, le ronflement des guêpes, au-dessus des assiettes de fruits, les papillons et les insectes qui, avec la fraîche odeur des fleurs arrosées, venaient s’abattre sur la nappe, suffisaient à distraire mon esprit. Et puis, par la fenêtre ouverte, j’aimais à regarder le jardin, la vallée, là-bas, et, plus loin, les coteaux de Saint-Jacques, violets et brumeux, derrière lesquels se couchait le soleil. Hélas ! l’hiver, il n’y avait plus de mouches, plus de guêpes, plus de papillons, plus de ciel, plus rien… plus rien que cette salle morne, et que mes parents, absorbés, chacun de son côté, en des combinaisons inconnues, d’où je me sentais si absent, toujours.


Il avait plu toute la journée, je me souviens, et ce soir-là, un soir d’hiver particulièrement triste, mes parents n’avaient pas prononcé une parole. Ils semblaient plus moroses que jamais. Mon père plia sa serviette, soigneusement, en forme de cœur, comme il avait coutume de faire, chaque soir, le repas terminé, et, tout à coup, il se demanda :

— Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris ?… C’est inconcevable.

Par menues chiquenaudes, il chassa les miettes de pain tombées dans les plis de son gilet et de son pantalon, rapprocha sa chaise de la cheminée, où des tisons achevaient de se consumer, et, le corps légèrement penché vers le feu, les coudes aux genoux, il se chauffa les mains qu’il frottait, de temps en temps, l’une contre l’autre, en faisant craquer les jointures. Victoire vint desservir, tournant autour de la table, les manches de sa robe retroussées jusqu’au coude ; quand elle fut partie, mon père répéta, accentuant son interrogation :

— Mais, qu’a-t-il pu fabriquer à Paris ?… pendant six ans… sans donner de ses nouvelles, jamais ?… Un prêtre !… C’est bien curieux !… Ça me chiffonne de le savoir.

Je compris qu’il s’agissait de mon oncle, l’abbé Jules. Le matin, mon père avait reçu une lettre de lui, annonçant son très prochain retour. La lettre était brève, ne contenait aucune explication. On y eût vainement cherché une émotion, une tendresse, une excuse de ses longs oublis. Il revenait à Viantais, et se bornait à en informer son frère, par une lettre semblable aux lettres d’avis que les fournisseurs envoient à leurs clients. Mon père avait même remarqué que l’écriture en était plus hargneuse que jamais.

Pour la troisième fois, il s’écria :

— Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris ?…

Ma mère, le buste droit devant la table, raide, les bras croisés, l’œil vague, hochait la tête. Elle avait une expression de dureté conventuelle, qu’exagérait encore sa robe de sergé noir, plate, sans un ornement, sans une blancheur de lingerie au col et aux poignets.

— Un original de son espèce ! fit-elle… Sûr que ça n’est pas très édifiant !

Et, après un silence, d’une voix sèche, elle ajouta :

— Il aurait bien dû y rester, à Paris… Moi, je n’attends rien de bon de son retour.

Mon père approuva.

— Sans doute !… sans doute !… dit-il ; avec un caractère comme le sien, la vie ne sera pas heureuse, tous les jours !… Oh ! non, par exemple !… Pourtant…

Il réfléchit pendant quelques secondes et reprit :

— Pourtant, il y a un avantage, mignonne, à ce que l’abbé reste près de nous… un avantage considérable… considérable !

Ma mère riposta vivement, en haussant les épaules :

— Un avantage !… Tu crois cela, toi !… D’abord, la famille, il s’en moque, autant que de dire sa messe… A-t-il seulement une pauvre fois envoyé des étrennes au petit, son filleul ?… Quand tu l’as soigné dans sa grande maladie, passant les nuits, négligeant pour lui tes affaires, t’a-t-il seulement remercié ? Tu disais : « Il nous fera un beau cadeau. » Où est-il, son beau cadeau ?… Et les lapins, et les bécasses, et les grosses truites, et tout ce dont on le gavait !… Ce que nous nous sommes privés de bonnes choses pour lui !… Il semblait, en vérité, que cela lui était dû…

— Dame ! voyons, interrompit mon père… on faisait pour le mieux…

— Non, vois-tu, nous avons été des imbéciles, avec lui… C’est un mauvais parent, un mauvais prêtre, un être indécrottable !… S’il revient à Viantais, c’est qu’il ne possède plus rien, qu’il a tout mangé, qu’il est a quia… Et nous l’aurons à notre charge !… Eh bien vrai ! il ne nous manquait plus que ça !

— Allons, allons, mignonne, voilà encore que tu exagères !… S’il revient, mon Dieu, c’est qu’il n’a jamais pu rester en place… C’est un diable !… Il quitte Paris, comme il a quitté l’évêché, où il serait arrivé à tout, comme il a quitté sa cure de Randonnai, où il était si tranquille, où il y avait tant de casuel… Il lui faut du changement, du nouveau… Il ne se trouve à son aise nulle part !… Quant à sa fortune, hé, hé, je ne suis pas du tout de ton avis… Il était joliment avare, l’abbé, joliment pingre, souviens-toi ?

— D’être pingre, mon ami, cela n’empêche point de gaspiller son bien en de sottes manigances… Sait-on quelles lubies traversent des cervelles pareilles ?… Enfin, tu oublies qu’avant de partir pour Paris, l’abbé a vendu sa ferme, vendu ses deux prés, vendu le bois de la Faudière ?… Pourquoi ? Et tout cet argent, où est-il maintenant ?

— Ça, c’est vrai ! dit mon père, devenu subitement rêveur.

— Sans compter qu’il n’est pas aimé dans le pays… qu’il te nuira dans tes élections, peut-être même dans ta clientèle… Ainsi les Bernard, que tu as tant de peine à maintenir, je ne serais pas étonnée qu’ils te lâchent… Dame ! ça se peut !… Et puis, va donc chercher des gens qui soient aussi souvent malades, et qui paient aussi bien !

Mon père se renversa sur le dossier de sa chaise, eut une grimace aux lèvres, se gratta la nuque.

— Oui, oui ! murmura-t-il, à plusieurs reprises… Tu as raison… Ça se peut !

La voix de ma mère prit un ton confidentiel.

— Écoute, je n’ai jamais voulu te le dire, pour ne pas te tourmenter… Mais je tremblais toujours d’apprendre un malheur… Tiens ! Verger, qui a tué l’archevêque, Verger était un prêtre aussi, un fou, un exalté, comme l’abbé Jules…

Mon père se retourna d’un mouvement brusque. Une épouvante était dans ses yeux. Il semblait que, tout d’un coup, son regard eût plongé dans un abîme plein d’horreur. Frissonnant, il balbutia :

— Verger !… qu’est-ce que tu dis là ?… Verger !… sacristi !

— Eh bien ! oui, j’ai souvent pensé à cela… Jamais je n’ouvrais ton journal sans une angoisse au cœur… Est-ce qu’on sait ?… D’abord, dans ta famille, ils sont si originaux, tous !

La conversation cessa, et un grand silence de nouveau s’établit.

Au dehors, le vent sifflait, secouait les arbres, et la pluie s’était remise à tambouriner sur les vitres. Mon père, le visage bouleversé, regardait le feu mourir ; ma mère, songeuse, plus pâle d’avoir tant parlé, avait les yeux perdus dans le vide familier. Et moi, dans cette salle à manger, à moitié baignée d’ombre, dans cette salle sans meubles, aux murs nus, aux fenêtres pleines de nuit, je me sentais bien seul, bien abandonné, bien triste. Du plafond, des murs, des yeux même de mes parents, un froid tombait sur moi, qui m’enveloppait comme d’un manteau de glace, me pénétrait, me serrait le cœur. J’avais envie de pleurer. Je comparais notre intérieur claustral, renfrogné, avec celui des Servières, des amis chez qui, toutes les semaines, le jeudi, nous allions dîner. Comme j’enviais l’intime et douce chaleur de cette maison, ses tapis caressants, ses murs ornés de tentures consolatrices, ses portraits de famille dans des cadres ovales, ses souvenirs anciens pieusement gardés, tous ces jolis riens épars, qui étaient, chacun, un sourire, la joie constante du regard, la révélation d’une habitude chère ! Pourquoi ma mère n’était-elle pas, comme Mme Servières, gaie, vive, aimante, vêtue de belles étoffes, avec des dentelles et des fleurs à son corsage, et des parfums dans ses cheveux roulés en torsades blondes ? Elle était si charmante, Mme Servières, tout en elle m’attendrissait tellement, que j’aimais à m’asseoir sur les sièges qu’elle venait de quitter, à respirer, à embrasser la place où son corps avait reposé. Pourquoi ne faisais-je pas ainsi avec ma mère ?… Pourquoi n’étais-je pas comme Maxime et comme Jeanne, des enfants de mon âge, qui pouvaient causer, courir, jouer dans les coins, être heureux, et qui avaient de grands livres dorés, dont le père expliquait les images, au milieu des admirations et des rires ?…

Retenant des bâillements, je me tournais, me retournais sur cette exécrable Vie des Saints, qui me servait de siège, sans parvenir à trouver une position qui me contentât. Afin d’intéresser mes oreilles à quelque bruit, mes yeux à quelque spectacle, j’écoutais Victoire qui, derrière la porte, traînait ses sabots sur les dalles de la cuisine, remuait de la vaisselle, et je considérais le rond de lumière jaune qui tremblotait, au plafond, au-dessus de la lampe.

Ce soir-là, mon père oublia d’inscrire sur son agenda les visites et les courses qu’il avait faites, dans la journée, chez des malades ; je remarquai aussi qu’il ne lut point son journal, deux choses que, dans l’ordinaire de la vie, il accomplissait avec une impitoyable régularité.

Pour me distraire un peu, je voulus penser à mon oncle l’abbé, dont le retour avait amené entre mes parents une conversation d’une longueur, d’une vivacité inaccoutumées. J’étais bien petit quand il avait quitté le pays : trois ans à peine, et pourtant je m’étonnais de ne le revoir dans mes souvenirs que comme une chose très incertaine ; car, depuis cette époque, il ne se passait pas de jours qu’on me menaçât de mon oncle, ainsi que d’une sorte de diable noir, d’ogre terrible qui emporte les enfants méchants. Ne m’avait-on pas raconté qu’une fois, jouant dans son jardin de Randonnai, j’étais tombé au beau milieu d’une corbeille de tulipes et que mon oncle, furieux, m’avait cruellement fouetté, avec le martinet qui lui servait à battre ses soutanes. Et lorsqu’il s’agissait de dépeindre vigoureusement la laideur physique ou la laideur morale de quelqu’un, mes parents ne manquaient jamais d’employer cette comparaison : « Il est laid comme l’abbé Jules… sale comme l’abbé Jules… gourmand comme l’abbé Jules… violent comme l’abbé Jules… menteur comme l’abbé Jules. » Si je pleurais, ma mère, pour me faire honte, s’écriait : « Oh ! qu’il est vilain !… Il ressemble à l’abbé Jules ! » Si je commettais un acte de désobéissance : « Continue, continue, mon garçon, tu finiras comme l’abbé Jules. » L’abbé Jules ! c’est-à-dire tous les défauts, tous les vices, tous les crimes, toutes les hideurs, tout le mystère. Très souvent, le curé Sortais venait nous voir, et, chaque fois, il demandait :

— Eh bien ? toujours pas de nouvelles de l’abbé Jules ?

— Hélas ! non, monsieur le curé.

Le curé croisait alors ses mains courtes et potelées sur son gros ventre, dodelinait de la tête d’un air navré.

— Si c’est possible, des choses comme ça !… Pourtant, hier, j’ai encore dit une messe pour lui.

— Il est peut-être mort, monsieur le curé.

— Oh ! s’il était mort, ma petite dame, ça se saurait !…

— Ça vaudrait peut-être mieux, monsieur le curé.

— Peut-être bien, ma petite dame ! La miséricorde de Dieu est si grande !… On ne sait pas ! Mais c’est bien triste pour le clergé, bien triste… bien, bien triste !

— Et pour sa famille aussi, allez, monsieur le curé.

— Et pour le pays ! Et pour tout, pour tout… bien triste, pour tout !

Et le curé humait sa prise en reniflant fortement.

Je me souvenais aussi des histoires de jeunesse de l’abbé que, dans ses jours de bonne humeur, mon père m’avait dites, moitié scandalisé, moitié réjoui. Il les commençait sur un ton sévère, promettait d’en tirer des morales bien senties, puis il se laissait gagner, peu à peu, par la gaîté sinistre de ces farces, et il achevait son récit, dans une quinte de rires, en se tapant la cuisse. Une, entre autres, avait produit sur moi une vive impression. Quelquefois, lorsque je voyais le visage de mon père se dérider un peu, je demandais :

— Petit père, raconte mon oncle Jules et ma tante Athalie.

— As-tu été bien sage, au moins ? As-tu bien appris tes leçons ?

— Oui, oui, petit père. Oh ! t’en prie, raconte.

Et mon père contait :

— Toute petite, ta pauvre tante Athalie, que nous avons perdue, hélas ! était très gourmande ; si gourmande qu’on ne pouvait laisser, à portée de sa main, aucune friandise, qu’elle ne la dévorât. À l’office, elle chipait les restes des fricots ; dans les placards, elle découvrait les pots de confitures, et sauçait ses doigts dedans ; au jardin, elle mordait à même les pommes sur les espaliers, et le jardinier se désespérait, pensant que c’étaient les loirs et les autres bêtes malfaisantes qui causaient ces ravages. Il multipliait les pièges, passait les nuits à l’affût, et ta tante se moquait de lui : « Eh bien, père François, et les loirs ? — Ah ! ne m’en parlez point, mam’zelle, c’est des sorciers, ben sûr… Mais j’les pincerai, tout d’même. » Ce fut ta tante qu’il pinça. On la punit sévèrement, parce que ce sont de vilains péchés que la gourmandise et la désobéissance. Quoiqu’elle fût espiègle — un vrai petit diable — Athalie ne se portait pas bien. Elle toussait beaucoup, et l’on craignait pour sa poitrine… Afin de la guérir, ta grand-mère lui faisait boire, tous les matins, une cuillerée d’huile de foie de morue. Ça n’est pas bon, l’huile de foie de morue, et, je te l’ai dit, ta tante était gourmande. Pour la décider, il fallait la croix et la bannière. Cependant, au bout de quelques mois, elle se trouva bien de ce régime ; les couleurs lui étaient revenues, sa toux diminuait. Ce qui ne l’a pas empêchée, plus tard, de mourir d’une phtisie pulmonaire. Elle avait des cavernes… Quand on a des cavernes, vois-tu, il n’y a rien à faire : il faut mourir un jour ou l’autre. Et les enfants qui ne sont pas sages, ont toujours des cavernes…

Pour donner sans doute à mon imagination le temps de peser ces paroles prophétiques, mon père avait l’habitude de s’arrêter un instant, à cet endroit de son récit. Il me regardait d’un air affirmatif, se mouchait longuement, et, tandis qu’un petit frisson me secouait le corps, à la pensée que moi aussi, comme ma tante Athalie, je pourrais bien avoir des cavernes, il poursuivait d’une voix joviale :

— Un matin, ton oncles Jules — il avait dix ans, alors — entra, en chemise, chez sa sœur. D’une main, il tenait la bouteille d’huile de foie de morue, de l’autre, un sac de papier rempli de pastilles de chocolat, qu’il avait découvertes, je ne sais où, au fond d’un tiroir. La pauvre petite dormait ; brutalement, il la réveilla. « Allons, bois ta cuillerée ! », lui dit-il. Ta tante, d’abord refusa : « Bois ta cuillerée, répéta Jules, et je te donnerai une pastille de chocolat. » Il avait ouvert le sac, remuait les pastilles, en prenait des poignées qu’il lui montrait, en claquant de la langue : « C’est bon, lui disait-il, c’est fameusement bon… et il y a de la crème à la vanille… Allons, bois. » Athalie, but, en faisant d’horribles grimaces. « Prends-en une autre, maintenant, dit Jules, et je te donnerai deux pastilles, tu entends bien, deux belles pastilles. » Elle but une seconde cuillerée. « Tiens, encore celle-ci, et tu auras trois pastilles. » Elle but une troisième cuillerée… Elle en but quatre, puis six, puis dix, puis quinze, elle but toute la bouteille… Alors ton oncle, ne se tint plus de joie. Il dansa dans la chambre, agitant la bouteille vide, criant : « C’est une bonne farce… Ha ! ha ! ha !… quelle bonne farce !… Et tu seras malade, et pendant deux jours, tu vomiras… Ah ! que je m’amuse ! » Ta tante Athalie pleurait, se sentait le cœur tout brouillé. Elle fut malade, en effet, très malade, faillit mourir. Pendant huit jours, elle eut la fièvre et des vomissements, et, deux semaines, elle garda le lit. Ton oncle, lui, fut fouetté ; on le mit au cachot noir, mais il fut impossible de lui arracher un mot de repentir. Au contraire, il ne cessait de répéter : « Elle a vomi, elle a vomi !… Ah ! que je m’amuse ! »

Et mon père, éclatant de rire, concluait :

— Sacré Jules, va !

Ces particularités, incessamment renouvelées, auraient dû graver, pour toujours, les traits d’un tel oncle dans mon esprit d’enfant craintif. Mais non !… Il ne me restait de lui qu’une vision confuse et changeante, à laquelle mon imagination, surexcitée par les récits de ma famille, prêtait mille formes différentes et pénibles. Mon oncle l’abbé ! En me répétant ces mots, tout bas, je voyais se dresser devant moi une figure de fantôme, hérissée, sabrée de grimaces, grotesque et terrible, tout ensemble, et je ne savais pas si je devais m’en effrayer, ou bien en rire. Mon oncle l’abbé ! Je m’efforçai d’évoquer sa véritable physionomie, j’appelai à mon aide toutes les circonstances graves de ma vie, desquelles elle pouvait surgir, éclatante et réelle. Ce fut en vain !… De toute la personne de mon oncle, vague ainsi qu’un vieux pastel effacé, je ne retrouvais qu’un long corps osseux, affaissé dans un fauteuil à oreillettes, avec des jambes croisées sous la soutane, des jambes maigres et sèches, aux chevilles pointues, qui se terminaient par des pieds énormes, carrés du bout, et chaussés de chaussons verts. Autour de lui, des livres ; sur un mur gris, dans une chambre claire, un tableau représentant des personnages à barbes rousses, penchés au-dessus d’une tête de mort. Puis, une voix, dont j’avais encore dans l’oreille le timbre désagréable, une voix sifflante de pneumonique, toujours pleine de gronderies et de reproches irrités. « Polisson ! » par-ci, « polisson ! » par-là. Et c’était tout !

Je n’éprouvais pas un bien vif désir de le revoir, comprenant, instinctivement, qu’il ne m’apporterait pas un élément nouveau d’affection ou d’amusement, certain aussi que je n’avais rien à attendre d’un mauvais parrain qui, lors de mon baptême, avait refusé de payer les dragées, d’offrir un cadeau à ma mère, et ne me donnait jamais d’étrennes, à la nouvelle année, pas même des oranges ! J’avais entendu dire également qu’il ne m’aimait pas, qu’il n’aimait personne, qu’il ne respectait pas le bon Dieu, qu’il était toujours en colère ; et j’eus une serrée au cœur à l’idée qu’il me battrait peut-être, comme autrefois, avec son martinet. Cependant, je ne pouvais me défendre d’une certaine curiosité, qu’avivaient les exclamations de mon père : « Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris, pendant six ans ? » Ce point d’interrogation me semblait renfermer un impénétrable mystère ; il me faisait voir l’abbé Jules, dans un lointain obscur et grouillant, entouré de formes vagues, et se livrant à des pratiques défendues, dont je souffrais de ne pas connaître le but… En effet, pourquoi était-il parti ?… Pourquoi ne savait-on rien de sa vie, là-bas ?… Pourquoi revenait-il ?… Quelle impression me causerait-il ? Son corps osseux, ses jambes sèches, ses chaussons verts, la bouteille d’huile de foie de morue, les tulipes, le martinet, tout cela dansait, dans ma tête, une éperdue sarabande. À la veille de retrouver cet oncle inquiétant, je ressentais la même peur attractive, qui me prenait les jours de foire, sur le seuil des ménageries et des boutiques de saltimbanques. N’allais-je pas être, tout à coup, en présence d’un personnage prodigieux, incompréhensible, doué de facultés diaboliques, plus hallucinant mille fois que ce paillasse à perruque rouge, qui avalait des sabres et de l’étoupe enflammée, plus dangereux que ce nègre, mangeur d’enfants, qui montrait ses dents blanches dans un rire d’ogre affamé ?… Tout le surnaturel que mon cerveau exalté était capable d’imaginer, je l’associai à la personne de l’abbé Jules, qui, tour à tour, minuscule et géante, se dissimulait comme un insecte, entre les brins d’herbe, et soudain emplissait le ciel, plus massive, plus haute qu’une montagne… Je ne voulus pas réfléchir plus longtemps aux conséquences possibles de l’installation, à Viantais, de l’abbé Jules, car la terreur s’emparait de moi, peu à peu, et mon oncle m’apparaissait, maintenant, avec un nez crochu, des yeux de braise ardente et deux cornes effilées que son front dardait contre moi, férocement.

La lampe filait. Une âcre odeur d’huile brûlée se répandait dans la salle. Mais, chose extraordinaire, personne n’y prenait garde. Mes parents étaient restés silencieux. Ma mère, immobile, les yeux vagues, le front sévère, continuait de rêver ; mon père tisonnait avec rage, écrasait des charbons du bout de la pincette, fouillait la cendre, qui voletait, dans le foyer, en flocons blanchâtres. Et le vent s’apaisait. Les arbres ronflaient doucement, la pluie s’égouttait sur la terre, avec un bruit monotone. Tout à coup, dans le silence, la sonnette de la grille sonna.

— Ce sont les Robin, dit ma mère… Montons dans la chambre.

Elle se leva, prit la lampe, dont elle baissa la mèche, et nous la suivîmes, moi heureux de me dégourdir les jambes, mon père répétant à voix basse :

— Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris ?