L’Air de la mer

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L’Air de la mer : monologue
E. Gobert, éditeur, 1895 (pp. 1-8).

PAUL CROISET




L’AIR DE LA MER


MONOLOGUE




Prix : 50 centimes




PARIS
E. GOBERT, ÉDITEUR
9, Boulevard Saint-Michel, 9

Droits de Reproduction, de Traduction et de Représentation réservés.



DU MÊME AUTEUR :
(A LA MÊME LIBRAIRIE)


Flagrant délit, monologue 
 .50
L’Arc-en-ciel, monologue 
 .50



L’AIR DE LA MER





J’dis à Hortense, un’ veill’ de fête :
— La bourgeois’, j’t’emmèn’ voir la mer.
D’puis longtemps ça m’trott’ dans la tête :
En train d’plaisir, c’est pas si cher !
Avec le gross’ j’allons, dimanche,

Prendr’ gar’ du Nord.

Un aller et r’tour sur la planche

Pour le Tréport.


Avant l’aube, j’ réveille Hortense,
Je charg’ de provisions l’moutard.
Nous arrivons une heur’ d’avance
A la gare d’peur d’être en r’tard…
On se bouscule, on s’précipite

Pour prendre les coins.

— Arthur, Hortens’, marchez plus vite !

Jouez des poings !


Je r’luque une plac’ près d’la portière
Oùsqu’y traînait un pardessus :
Un’ bonne aubain’ pour not’ derrière !
Avec Hortense j’m’assieds d’ssus.
Un bourgeois survient, qui m’engueule :

— Gard’ ton tapis !

Que j’crie en tirant mon brûl’-gueule…

Et j’rends l’fourbis.


Mais croyez-vous qu’il a l’audace
D’vouloir me fair’ descendr’ sur l’quai,
M’disant qu’il a r’tenu la place :
— Plus qu’moi, bourgeois, t’as pas casqué !
C’train-là, c’est c’lui du prolétaire.

De quoi qu’tu t’plains ?

Pas d’privilège, ici ! Faut faire

Comm’ les copains !


Le train siffle. Nous v’là en route !
Arthur a peur qu’ça dur’ longtemps :
— Patience ! on va casser un’ croûte,
Pour fair’ passer plus vit’ le temps.
J’ dégote l’panier à Hortense,

J’ tir’ l’saucisson :

— Tiens ! Arthur, voilà ta pitance !

Pass’ la boisson !


— Douc’ment, gamin, mang’ pas tant, peste !
T’as donc l’estomac comme un four ?
Laisse du veau : faut qu’il en reste
Pour ce soir, dans l’train de retour.
Pour bouloter, pas d’danger qu’jaille

M’fair’ monter l’coup,

Comm’ dans les gargott’ de Versaille

Et de Saint-Cloud !


Le train filait pas pour de rire !
C’t’égal ! quatre heur’ dans l’ chemin d’ fer,
C’est long, quand on a rien à s’dire…
La mer ! quand verra-t-on la mer ?…
J’entends soudain crier derrière :

Des mâts, un port !

Tout l’ mond’ met l’nez à la portière.

C’est le Tréport !


Là-bas, la mer, la mer paisible !
J’peux pas cont’nir mon émotion.
— Que d’eau ! que d’eau ! c’est-y possible !
Que j’m’ écri’ comm’ Napoléon.
L’épat’ment d’Hortense est sans bornes.

Arthur rest’ là…

L’vent souffle à fair’ sauter les cornes

A qui qu’en a !


Y a qu’une chos’, moi qui m’agace,
C’est d’voir des Saint’ Vierg’s aux carr’fours,
Des bons Dieux tout neufs sur chaq’ place :
L’cléricaliss’ vit donc toujours ?
J’ croyais que d’puis la République

Il était mort :

Ferry, pour un grand politique,

Tu n’es pas fort :


J’entr’aperçois sur la colline
Quelque chos’ comme un mat d’vaisseau.
J’interroge une gosseline :
— Est-ce qu’ell’ mont’ si haut qu’ça, l’eau ?
— Non, m’sieu, qu’ell’ dit, c’est l’ sémaphore ?…

Je suis outré !
(Se frappant la poitrine)

C’est ma faur’, c’est ma très grand’ faure !....

Ça sent l’curé !....


Tant pis s’y a du sex’ sur la plage !
Puisque j’ai pris mon cal’çon d’ bain
Faut qu’j'aille à la mer et que j’nage !
— Viens ! déshabillons-nous, bambin !
— Papa, qu’il dit, je m’ baign’ nature.

J’ai pas d’ cal’çon.

— V’là mon mouchoir. Cach’ ta figure,

Mon p’tit garçon !


La vague arrive. J’ m’y renverse
Et je pataug’ comme un canard,
Ou bien si doucement l’eau m’berce.
Que je m’ croirais dans mon plumard.
Arthur non plus n’se sent pas d’aise ;

— Regard’ mon fils :

Les homm’s là-haut, sur la falaise,

Comme ils sont p’tits !


Ça m’enthousiasm’moi, les voyages !
Et c’est déjà l’heure d’ r’venir !
Hortens’ ramass’ des coquillages
Pour rapporter comm’ souvenir…
Tous les trois, nous gagnons la gare :

Pour s’mettre en train,

J’ paie un verre, j’ fume un cigare.

En rout’ le train !


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au retour cett’ nuit-là, Hortense
M’a prouvé qu’ell’ m’aimait vraiment :
Ell’ m’a donné sa confiance
Comme si qu’ jétais son amant…
Vive la mer qui rend la femme

A nos amours,

Qui rallume dans l’homm’ la flamme

Des premiers jours !


Hélas ! à présent, la bourgeoise
N’est plus la mêm’ du tout, du tout.
Pour un rien, ell’ me cherche noise :
Mieux vaudrait vivre à Tombouctou !
C’est qu’ not’ voyage… ell’ me l’ reproche :

Ça coût’ trop cher !…

Dans six mois, j’ s’rai pèr’ d’un s’cond mioche :
L’air de la mer…




IMP. F. JOURDAN, 36-38. RUE DE LA GOUTTE-D’OR. — PARIS.
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