L’Amitié (Béranger)
JOUR ANNIVERSAIRE
DE MA CONDAMNATION PAR LA COUR D’ASSISES
Sur des roses l’Amour sommeille ;
Mais, quand s’obscurcit l’horizon,
Célébrons l’Amitié qui veille
À la porte d’une prison.
Tyran aussi, l’Amour nous coûte
Des pleurs qu’elle sait arrêter.
Au poids de nos fers il ajoute,
Elle nous aide à les porter.
Sur des roses l’Amour sommeille ;
Mais, quand s’obscurcit l’horizon,
Célébrons l’Amitié qui veille
À la porte d’une prison.
Dans l’une de nos cent bastilles
Lorsque ma muse emménagea,
À peine on refermait les grilles
Que l’Amitié frappait déjà.
Sur des roses l’Amour sommeille ;
Mais, quand s’obscurcit l’horizon,
Célébrons l’Amitié qui veille
À la porte d’une prison.
Heureux qui, libre de ses chaînes,
Bravant la haine et la pitié,
Joint au souvenir de ses peines
Celui des soins de l’Amitié !
Sur des roses l’Amour sommeille,
Mais, quand s’obscurcit l’horizon,
Célébrons l’Amitié qui veille
À la porte d’une prison.
Que fait la gloire à qui succombe ?
Amis, renonçons à briller ;
Donnons les marbres d’une tombe
Pour les plumes d’un oreiller.
Sur des roses l’Amour sommeille ;
Mais, quand s’obscurcit l’horizon,
Célébrons l’Amitié qui veille
À la porte d’une prison.
Sans bruit, ensemble, ô vous que j’aime !
Trompons les hivers meurtriers.
On peut braver le Temps lui-même
Quand on a bravé les geôliers.
Sur des roses l’Amour sommeille ;
Mais, quand s’obscurcit l’horizon,
Célébrons l’Amitié qui veille
À la porte d’une prison.