L’Heureux Stratagème/Acte I

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Sommaire

[modifier] Acte premier

[modifier] Scène première

DORANTE, BLAISE


DORANTE

Eh bien ! Maître Blaise, que me veux-tu ? Parle, puis-je te rendre quelque service ?

BLAISE

Oh dame ! comme ce dit l’autre, ou en êtes bian capable.

DORANTE

De quoi s’agit-il ?

BLAISE

Morgué ! velà bian Monsieur Dorante, quand faut sarvir le monde, jarnicoton ! ça ne barguine point. Que ça est agriable ! le biau naturel d’homme !

DORANTE

Voyons ; je serai charmé de t’être utile.

BLAISE

Oh ! point du tout, Monsieur, c’est vous qui charmez les autres.

DORANTE

Explique-toi.

BLAISE

Boutez d’abord dessus.

DORANTE

Non, je ne me couvre jamais.

BLAISE

C’est bian fait à vous ; moi, je me couvre toujours ; ce n’est pas mal fait non pus.

DORANTE

Parle…

BLAISE, riant.

Eh ! eh bian ! qu’est-ce ? Comment vous va, Monsieur Dorante ? Toujours gros et gras. J’ons vu le temps que vous étiez mince ; mais, morgué ! ça s’est bian amendé. Vous velà bian en char.

DORANTE

Tu avais, ce me semble, quelque chose à me dire ; entre en matière sans compliment.

BLAISE

Oh ! c’est un petit bout de civilité en passant, comme ça se doit.

DORANTE

C’est que j’ai affaire.

BLAISE

Morgué ! tant pis ; les affaires baillont du souci.

DORANTE

Dans un moment, il faut que je te quitte : achève.

BLAISE

Je commence. C’est que je venons par rapport à noute fille, pour l’amour de ce qu’alle va être la femme d’Arlequin voute valet.

DORANTE

Je le sais.

BLAISE

Dont je savons qu’ou êtes consentant, à cause qu’alle est femme de chambre de Madame la Comtesse qui va vous prendre itou pour son homme.

DORANTE

Après ?

BLAISE

C’est ce qui fait, ne vous déplaise, que je venons vous prier d’une grâce.

DORANTE

Quelle est-elle ?

BLAISE

C’est que faura le troussiau de Lisette, Monsieur Dorante ; faura faire une noce, et pis du dégât pour cette noce, et pis de la marchandise pour ce dégât, et du comptant pour cette marchandise. Partout du comptant, hors cheux nous qu’il n’y en a point. Par ainsi, si par voute moyen auprès de Madame la Comtesse, qui m’avancerait queuque six-vingts francs sur mon office de jardinier…

DORANTE

Je t’entends, Maître Blaise ; mais j’aime mieux te les donner, que de les demander pour toi à la Comtesse, qui ne ferait pas aujourd’hui grand cas de ma prière. Tu crois que je vais l’épouser, et tu te trompes. Je pense que le chevalier Damis m’a supplanté. Adresse-toi à lui : si tu n’obtiens rien, je te ferai l’argent dont tu as besoin.

BLAISE

Par la morgué, ce que j’entends là me dérange de vous remarcier, tant je sis surprins et stupéfait. Un brave homme comme vous, qui a une mine de prince, qui a le cœur de m’offrir de l’argent, se voir délaissé de la propre parsonne de sa maîtresse !… ça ne se peut pas, Monsieur, ça ne se peut pas. C’est noute enfant que la Comtesse ; c’est défunte noute femme qui l’a norrie : noute femme avait de la conscience ; faut que sa norriture tianne d’elle. Ne craignez rin, reboutez voute esprit ; n’y a ni Chevalier ni cheval à ça.

DORANTE

Ce que je te dis n’est que trop vrai, Maître Blaise.

BLAISE

Jarniguienne ! si je le croyais, je sis homme à li représenter sa faute. Une Comtesse que j’ons vue marmotte ! Vous plaît-il que je l’exhortise ?

DORANTE

Eh ! que lui dirais-tu, mon enfant ?

BLAISE

Ce que je li dirais, morgué ! ce que je li dirais ? Et qu’est-ce que c’est que ça, Madame, et qu’est-ce que c’est que ça ! Velà ce que je li dirais, voyez-vous ! car, par la sangué ! j’ons barcé cette enfant-là, entendez-vous ? ça me baille un grand parvilége.

DORANTE

Voici Arlequin bien triste ; qu’a-t-il à m’apprendre ?


[modifier] Scène II

DORANTE, ARLEQUIN, BLAISE


ARLEQUIN

Ouf !

DORANTE

Qu’as-tu ?

ARLEQUIN

Beaucoup de chagrin pour vous, et à cause de cela, quantité de chagrin pour moi ; car un bon domestique va comme son maître.

DORANTE

Eh bien ?

BLAISE

Qui est-ce qui vous fâche ?

ARLEQUIN

Il faut se préparer à l’affliction, Monsieur ; selon toute apparence, elle sera considérable.

DORANTE

Dis donc.

ARLEQUIN

J’en pleure d’avance, afin de m’en consoler après.

BLAISE

Morgué ! ça m’attriste itou.

DORANTE

Parleras-tu ?

ARLEQUIN

Hélas ! je n’ai rien à dire ; c’est que je devine que vous serez affligé, et je vous pronostique votre douleur.

DORANTE

On a bien affaire de ton pronostic !

BLAISE

À quoi sart d’être oisiau de mauvais augure ?

ARLEQUIN

C’est que j’étais tout à l’heure dans la salle, où j’achevais… mais passons cet article.

DORANTE

Je veux tout savoir.

ARLEQUIN

Ce n’est rien… qu’une bouteille de vin qu’on avait oubliée, et que j’achevais d’y boire, quand j’ai entendu la Comtesse qui allait y entrer avec le Chevalier.

DORANTE, soupirant.

Après ?

ARLEQUIN

Comme elle aurait pu trouver mauvais que je buvais en fraude, je me suis sauvé dans l’office avec ma bouteille : d’abord, j’ai commencé par la vider pour la mettre en sûreté.

BLAISE

Ça est naturel.

DORANTE

Eh ! laisse là ta bouteille, et me dis ce qui me regarde.

ARLEQUIN

Je parle de cette bouteille parce qu’elle y était ; je ne voulais pas l’y mettre.

BLAISE

Faut la laisser là, pisqu’alle est bue.

ARLEQUIN

La voilà donc vide ; je l’ai mise à terre.

DORANTE

Encore ?

ARLEQUIN

Ensuite, sans mot dire, j’ai regardé à travers la serrure…

DORANTE

Et tu as vu la Comtesse avec le Chevalier dans la salle ?

ARLEQUIN

Bon ! ce maudit serrurier n’a-t-il pas fait le trou de la serrure si petit, qu’on ne peut rien voir à travers ?

BLAISE

Morgué ! tant pis.

DORANTE

Tu ne peux donc pas être sûr que ce fût la Comtesse ?

ARLEQUIN

Si fait ; car mes oreilles ont reconnu sa parole, et sa parole n’était pas là sans sa personne.

BLAISE

Ils ne pouviont pas se dispenser d’être ensemble.

DORANTE

Eh bien ! que se disaient-ils ?

ARLEQUIN

Hélas ! je n’ai retenu que les pensées, j’ai oublié les paroles.

DORANTE

Dis-moi donc les pensées !

ARLEQUIN

Il faudrait en savoir les mots. Mais, Monsieur, ils étaient ensemble, ils riaient de toute leur force ; ce vilain Chevalier ouvrait une bouche plus large… Ah ! quand on rit tant, c’est qu’on est bien gaillard !

BLAISE

Eh bian ! c’est signe de joie ; velà tout.

ARLEQUIN

Oui ; mais cette joie-là a l’air de nous porter malheur. Quand un homme est si joyeux, c’est tant mieux pour lui, mais c’est toujours tant pis pour un autre (montrant son maître), et voilà justement l’autre !

DORANTE

Eh ! laisse-nous en repos. As-tu dit à la Marquise que j’avais besoin d’un entretien avec elle ?

ARLEQUIN

Je ne me souviens pas si je lui ai dit ; mais je sais bien que je devais lui dire.


[modifier] ScèneIII

ARLEQUIN, BLAISE, DORANTE, LISETTE


LISETTE

Monsieur, je ne sais pas comment vous l’entendez, mais votre tranquillité m’étonne ; et si vous n’y prenez garde, ma maîtresse vous échappera. Je puis me tromper ; mais j’en ai peur.

DORANTE

Je le soupçonne aussi, Lisette ; mais que puis-je faire pour empêcher ce que tu me dis là ?

BLAISE

Mais, morgué ! ça se confirme donc, Lisette ?

LISETTE

Sans doute : le Chevalier ne la quitte point ; il l’amuse, il la cajole, il lui parle tout bas ; elle sourit : à la fin le cœur peut s’y mettre, s’il n’y est déjà ; et cela m’inquiète, Monsieur ; car je vous estime ; d’ailleurs, voilà un garçon qui doit m’épouser, et si vous ne devenez pas le maître de la maison, cela nous dérange.

ARLEQUIN

Il serait désagréable de faire deux ménages.

DORANTE

Ce qui me désespère, c’est que je n’y vois point de remède ; car la Comtesse m’évite.

BLAISE

Mordi ! c’est pourtant mauvais signe.

ARLEQUIN

Et ce misérable Frontin, que te dit-il, Lisette ?

LISETTE

Des douceurs tant qu’il peut, que je paie de brusqueries.

BLAISE

Fort bian, noute fille : toujours malhonnête envars li, toujours rudânière : hoche la tête quand il te parle ; dis-li : passe ton chemin. De la fidélité, morguienne ; baille cette confusion-là à la Comtesse, n’est-ce pas, Monsieur ?

DORANTE

Je me meurs de douleur !

BLAISE

Faut point mourir, ça gâte tout ; avisons plutôt à queuque manigance.

LISETTE

Je l’aperçois qui vient, elle est seule ; retirez-vous, Monsieur, laissez-moi lui parler. Je veux savoir ce qu’elle a dans l’esprit ; je vous redirai notre conversation ; vous reviendrez après.

DORANTE

Je te laisse.

ARLEQUIN

Ma mie, toujours rudânière, hoche la tête quand il te parle.

LISETTE

Va, sois tranquille.


[modifier] Scène IV

LISETTE, LA COMTESSE


LA COMTESSE

Je te cherchais, Lisette. Avec qui étais-tu là ? il me semble avoir vu sortir quelqu’un d’avec toi.

LISETTE

C’est Dorante qui me quitte, Madame.

LA COMTESSE

C’est lui dont je voulais te parler : que dit-il, Lisette ?

LISETTE

Mais il dit qu’il n’a pas lieu d’être content, et je crois qu’il dit assez juste : qu’en pensez-vous, Madame ?

LA COMTESSE

Il m’aime donc toujours ?

LISETTE

Comment ? s’il vous aime ! Vous savez bien qu’il n’a point changé. Est-ce que vous ne l’aimez plus ?

LA COMTESSE

Qu’appelez-vous plus ? Est-ce que je l’aimais ? Dans le fond, je le distinguais, voilà tout ; et distinguer un homme, ce n’est pas encore l’aimer, Lisette ; cela peut y conduire, mais cela n’y est pas.

LISETTE

Je vous ai pourtant entendu dire que c’était le plus aimable homme du monde.

LA COMTESSE

Cela se peut bien.

LISETTE

Je vous ai vue l’attendre avec empressement.

LA COMTESSE

C’est que je suis impatiente.

LISETTE

Être fâchée quand il ne venait pas.

LA COMTESSE

Tout cela est vrai ; nous y voilà : je le distinguais, vous dis-je, et je le distingue encore ; mais rien ne m’engage avec lui ; et comme il te parle quelquefois, et que tu crois qu’il m’aime, je venais te dire qu’il faut que tu le disposes adroitement à se tranquilliser sur mon chapitre.

LISETTE

Et le tout en faveur de Monsieur le chevalier Damis, qui n’a vaillant qu’un accent gascon qui vous amuse ? Que vous avez le cœur inconstant ! Avec autant de raison que vous en avez, comment pouvez-vous être infidèle ? car on dira que vous l’êtes.

LA COMTESSE

Eh bien ! infidèle soit, puisque tu veux que je le sois ; crois-tu me faire peur avec ce grand mot-là ? Infidèle ! ne dirait-on pas que ce soit une grande injure ? Il y a comme cela des mots dont on épouvante les esprits faibles, qu’on a mis en crédit, faute de réflexion, et qui ne sont pourtant rien.

LISETTE

Ah ! Madame, que dites-vous là ? Comme vous êtes aguerrie là-dessus ! Je ne vous croyais pas si désespérée : un cœur qui trahit sa foi, qui manque à sa parole !

LA COMTESSE

Eh bien ! ce cœur qui manque à sa parole, quand il en donne mille, il fait sa charge ; quand il en trahit mille, il la fait encore : il va comme ses mouvements le mènent, et ne saurait aller autrement. Qu’est-ce que c’est que l’étalage que tu me fais là ? Bien loin que l’infidélité soit un crime, c’est que je soutiens qu’il ne faut pas un moment hésiter d’en faire une, quand on en est tentée, à moins que de vouloir tromper les gens, ce qu’il faut éviter, à quelque prix que ce soit.

LISETTE

Mais, mais… de la manière dont vous tournez cette affaire-là, je crois, de bonne foi, que vous avez raison. Oui, je comprends que l’infidélité est quelquefois de devoir, je ne m’en serais jamais doutée !

LA COMTESSE

Tu vois pourtant que cela est clair.

LISETTE

Si clair, que je m’examine à présent, pour savoir si je ne serai pas moi-même obligée d’en faire une.

LA COMTESSE

Dorante est en vérité plaisant ; n’oserais-je, à cause qu’il m’aime, distraire un regard de mes yeux ? N’appartiendra-t-il qu’à lui de me trouver jeune et aimable ? Faut-il que j’aie cent ans pour tous les autres, que j’enterre tout ce que je vaux ? que je me dévoue à la plus triste stérilité de plaisir qu’il soit possible ?

LISETTE

C’est apparemment ce qu’il prétend.

LA COMTESSE

Sans doute ; avec ces Messieurs-là, voilà comment il faudrait vivre ; si vous les en croyez, il n’y a plus pour vous qu’un seul homme, qui compose tout votre univers ; tous les autres sont rayés, c’est autant de mort pour vous, quoique votre amour-propre n’y trouve point son compte, et qu’il les regrette quelquefois : mais qu’il pâtisse ; la sotte fidélité lui a fait sÀ part, elle lui laisse un captif pour sa gloire ; qu’il s’en amuse comme il pourra, et qu’il prenne patience. Quel abus, Lisette, quel abus ! Va, va, parle à Dorante, et laisse là tes scrupules. Les hommes, quand ils ont envie de nous quitter, y font-ils tant de façons ? N’avons-nous pas tous les jours de belles preuves de leur constance ? Ont-ils là-dessus des privilèges que nous n’ayons pas ? Tu te moques de moi ; le Chevalier m’aime, il ne me déplaît pas : je ne ferai pas la moindre violence à mon penchant.

LISETTE

Allons, allons, Madame, à présent que je suis instruite, les amants délaissés n’ont qu’à chercher qui les plaigne ; me voilà bien guérie de la compassion que j’avais pour eux.

LA COMTESSE

Ce n’est pas que je n’estime Dorante ; mais souvent, ce qu’on estime ennuie. Le voici qui revient. Je me sauve de ses plaintes qui m’attendent ; saisis ce moment pour m’en débarrasser.


[modifier] Scène V

DORANTE, LA COMTESSE, LISETTE, ARLEQUIN


DORANTE, arrêtant La Comtesse.

Quoi ! Madame, j’arrive, et vous me fuyez ?

LA COMTESSE

Ah ! c’est vous, Dorante ! je ne vous fuis point, je m’en retourne.

DORANTE

De grâce, donnez-moi un instant d’audience.

LA COMTESSE

Un instant à la lettre, au moins ; car j’ai peur qu’il ne me vienne compagnie.

DORANTE

On vous avertira, s’il vous en vient. Souffrez que je vous parle de mon amour.

LA COMTESSE

N’est-ce que cela ? Je sais votre amour par cœur. Que me veut-il donc, cet amour ?

DORANTE

Hélas ! Madame, de l’air dont vous m’écoutez, je vois bien que je vous ennuie.

LA COMTESSE

À vous dire vrai, votre prélude n’est pas amusant.

DORANTE

Que je suis malheureux ! Qu’êtes-vous devenue pour moi ? Vous me désespérez.

LA COMTESSE

Dorante, quand quitterez-vous ce ton lugubre et cet air noir ?

DORANTE

Faut-il que je vous aime encore, après d’aussi cruelles réponses que celles que vous me faites !

LA COMTESSE

Cruelles réponses ! Avec quel goût prononcez-vous cela ! Que vous auriez été un excellent héros de roman ! Votre cœur a manqué sa vocation, Dorante.

DORANTE

Ingrate que vous êtes !

LA COMTESSE rit.

Ce style-là ne me corrigera guère.

ARLEQUIN, derrière, gémissant.

Hi ! hi ! hi !

LA COMTESSE

Tenez, Monsieur, vos tristesses sont si contagieuses qu’elles ont gagné jusqu’à votre valet : on l’entend qui soupire.

ARLEQUIN

Je suis touché du malheur de mon maître.

DORANTE

J’ai besoin de tout mon respect pour ne pas éclater de colère.

LA COMTESSE

Eh ! d’où vous vient de la colère, Monsieur ? De quoi vous plaignez-vous, s’il vous plaît ? Est-ce de l’amour que vous avez pour moi ? Je n’y saurais que faire. Ce n’est pas un crime de vous paraître aimable. Est-ce de l’amour que vous voudriez que j’eusse, et que je n’ai point ? Ce n’est pas ma faute, s’il ne m’est pas venu ; il vous est fort permis de souhaiter que j’en aie ; mais de venir me reprocher que je n’en ai point, cela n’est pas raisonnable. Les sentiments de votre cœur ne font pas la loi du mien ; prenez-y garde : vous traitez cela comme une dette, et ce n’en est pas une. Soupirez, Monsieur, vous êtes le maître, je n’ai pas droit de vous en empêcher ; mais n’exigez pas que je soupire. Accoutumez-vous à penser que vos soupirs ne m’obligent point à les accompagner des miens, pas même à m’en amuser : je les trouvais autrefois plus supportables ; mais je vous annonce que le ton qu’ils prennent aujourd’hui m’ennuie ; réglez-vous là-dessus. Adieu, Monsieur.

DORANTE

Encore un mot, Madame. Vous ne m’aimez donc plus ?

LA COMTESSE

Eh ! eh ! plus est singulier ! je ne me ressouviens pas trop de vous avoir aimé.

DORANTE

Non ! je vous jure, ma foi, que je ne m’en ressouviendrai de ma vie non plus.

LA COMTESSE

En tout cas, vous n’oublierez qu’un rêve.

Elle sort.


[modifier] Scène VI

DORANTE, ARLEQUIN, LISETTE


DORANTE arrête Lisette.

La perfide !… Arrête, Lisette.

ARLEQUIN

En vérité, voilà un petit cœur de Comtesse bien édifiant !

DORANTE, à Lisette.

Tu lui as parlé de moi ; je ne sais que trop ce qu’elle pense ; mais, n’importe : que t’a-t-elle dit en particulier ?

LISETTE

Je n’aurai pas le temps : Madame attend compagnie, Monsieur, elle aura peut-être besoin de moi.

ARLEQUIN

Oh ! oh ! comme elle répond, Monsieur !

DORANTE

Lisette, m’abandonnez-vous ?

ARLEQUIN

Serais-tu, par hasard, une masque aussi ?

DORANTE

Parle, quelle raison allègue-t-elle ?

LISETTE

Oh ! de très fortes, Monsieur ; il faut en convenir. La fidélité n’est bonne à rien ; c’est mal fait que d’en avoir ; de beaux yeux ne servent de rien, un seul homme en profite, tous les autres sont morts ; il ne faut tromper personne : avec cela on est enterrée, l’amour-propre n’a point sÀ part ; c’est comme si on avait cent ans. Ce n’est pas qu’on ne vous estime ; mais l’ennui s’y met : il vaudrait autant être vieille, et cela vous fait tort.

DORANTE

Quel étrange discours me tiens-tu là ?

ARLEQUIN

Je n’ai jamais vu de paroles de si mauvaise mine.

DORANTE

Explique-toi donc.

LISETTE

Quoi ! vous ne m’entendez pas ? Eh bien ! Monsieur, on vous distingue.

DORANTE

Veux-tu dire qu’on m’aime ?

LISETTE

Eh ! non. Cela peut y conduire, mais cela n’y est pas.

DORANTE

Je n’y conçois rien. Aime-t-on le Chevalier ?

LISETTE

C’est un fort aimable homme.

DORANTE

Et moi, Lisette ?

LISETTE

Vous étiez fort aimable aussi : m’entendez-vous à cette heure ?

DORANTE

Ah ! je suis outré !

ARLEQUIN

Et de moi, suivante de mon âme, qu’en fais-tu ?

LISETTE

Toi ? je te distingue…

ARLEQUIN

Et moi, je te maudis, chambrière du diable !


[modifier] Scène VII

ARLEQUIN, DORANTE LA MARQUISE, survenant.


ARLEQUIN

Nous avons affaire à de jolies personnes, Monsieur, n’est-ce pas ?

DORANTE

J’ai le cœur saisi !

ARLEQUIN

J’en perds la respiration !

LA MARQUISE

Vous me paraissez bien affligé, Dorante.

DORANTE

On me trahit, Madame, on m’assassine, on me plonge le poignard dans le sein !

ARLEQUIN

On m’étouffe, Madame, on m’égorge, on me distingue !

LA MARQUISE

C’est sans doute de la Comtesse dont il est question, Dorante ?

DORANTE

D’elle-même, Madame.

LA MARQUISE

Pourrais-je vous demander un moment d’entretien ?

DORANTE

Comme il vous plaira ; j’avais même envie de vous parler sur ce qui nous vient d’arriver.

LA MARQUISE

Dites à votre valet de se tenir à l’écart, afin de nous avertir si quelqu’un vient.

DORANTE

Retire-toi, et prends garde à tout ce qui approchera d’ici.

ARLEQUIN

Que le ciel nous console ! Nous voilà tous trois sur le pavé : car vous y êtes aussi, vous, Madame. Votre Chevalier ne vaut pas mieux que notre Comtesse et notre Lisette, et nous sommes trois cœurs hors de condition.

LA MARQUISE

Va-t’en ; laisse-nous.

Arlequin s’en va.


[modifier] Scène VIII

LA MARQUISE, DORANTE


LA MARQUISE

Dorante, on nous quitte donc tous deux ?

DORANTE

Vous le voyez, Madame.

LA MARQUISE

N’imaginez-vous rien à faire dans cette occasion-ci ?

DORANTE

Non, je ne vois plus rien à tenter : on nous quitte sans retour. Que nous étions mal assortis, Marquise ! Eh ! pourquoi n’est-ce pas vous que j’aime ?

LA MARQUISE

Eh bien ! Dorante, tâchez de m’aimer.

DORANTE

Hélas ! je voudrais pouvoir y réussir.

LA MARQUISE

La réponse n’est pas flatteuse, mais vous me la devez dans l’état où vous êtes.

DORANTE

Ah ! Madame, je vous demande pardon ; je ne sais ce que je dis : je m’égare.

LA MARQUISE

Ne vous fatiguez pas à l’excuser, je m’y attendais.

DORANTE

Vous êtes aimable, sans doute, il n’est pas difficile de le voir, et j’ai regretté cent fois de n’y avoir pas fait assez d’attention ; cent fois je me suis dit…

LA MARQUISE

Plus vous continuerez vos compliments, plus vous me direz d’injures : car ce ne sont pas là des douceurs, au moins. Laissons cela, vous dis-je.

DORANTE

Je n’ai pourtant recours qu’à vous, Marquise. Vous avez raison, il faut que je vous aime : il n’y a que ce moyen-là de punir la perfide que j’adore.

LA MARQUISE

Non, Dorante, je sais une manière de nous venger qui nous sera plus commode à tous deux. Je veux bien punir la Comtesse, mais, en la punissant, je veux vous la rendre, et je vous la rendrai.

DORANTE

Quoi ! la Comtesse reviendrait à moi ?

LA MARQUISE

Oui, plus tendre que jamais.

DORANTE

Serait-il possible ?

LA MARQUISE

Et sans qu’il vous en coûte la peine de m’aimer.

DORANTE

Comme il vous plaira.

LA MARQUISE

Attendez pourtant ; je vous dispense d’amour pour moi, mais c’est à condition d’en feindre.

DORANTE

Oh ! de tout mon cœur, je tiendrai toutes les conditions que vous voudrez.

LA MARQUISE

Vous aimait-elle beaucoup ?

DORANTE

Il me le paraissait.

LA MARQUISE

Était-elle persuadée que vous l’aimiez de même ?

DORANTE

Je vous dis que je l’adore, et qu’elle le sait.

LA MARQUISE

Tant mieux qu’elle en soit sûre.

DORANTE

Mais du Chevalier, qui vous a quittée et qui l’aime, qu’en ferons-nous ? Lui laisserons-nous le temps d’être aimé de la Comtesse ?

LA MARQUISE

Si la Comtesse croit l’aimer, elle se trompe : elle n’a voulu que me l’enlever. Si elle croit ne vous plus aimer, elle se trompe encore ; il n’y a que sa coquetterie qui vous néglige.

DORANTE

Cela se pourrait bien.

LA MARQUISE

Je connais mon sexe ; laissez-moi faire. Voici comment il faut s’y prendre… Mais on vient ; remettons à concerter ce que j’imagine.


[modifier] Scène IX

ARLEQUIN, DORANTE, LA MARQUISE


ARLEQUIN, en arrivant.

Ah ! que je souffre !

DORANTE

Quoi ! ne viens-tu nous interrompre que pour soupirer ? Tu n’as guère de cœur.

ARLEQUIN

Voilà tout ce que j’en ai : mais il y a là-bas un coquin qui demande à parler à Madame ; voulez-vous qu’il entre, ou que je le batte ?

LA MARQUISE

Qui est-il donc ?

ARLEQUIN

Un maraud qui m’a soufflé ma maîtresse, et qui s’appelle Frontin.

LA MARQUISE

Le valet du Chevalier ? Qu’il vienne ; j’ai à lui parler.

ARLEQUIN

La vilaine connaissance que vous avez là, Madame !

Il s’en va.


[modifier] Scène X

LA MARQUISE, DORANTE


LA MARQUISE, à Dorante.

C’est un garçon adroit et fin, tout valet qu’il est, et dont j’ai fait mon espion auprès de son maître et de la Comtesse : voyons ce qu’il nous dira ; car il est bon d’être extrêmement sûr qu’ils s’aiment. Mais si vous ne vous sentez pas le courage d’écouter d’un air différent ce qu’il pourra nous dire, allez-vous-en.

DORANTE

Oh ! je suis outré : mais ne craignez rien.


[modifier] Scène XI

LA MARQUISE, DORANTE, ARLEQUIN, FRONTIN


ARLEQUIN, faisant entrer Frontin.

Viens, maître fripon ; entre.

FRONTIN

Je te ferai ma réponse en sortant.

ARLEQUIN, en s’en allant.

Je t’en prépare une qui ne me coûtera pas une syllabe.

LA MARQUISE

Approche, Frontin, approche.


[modifier] Scène XII

LA MARQUISE, FRONTIN, DORANTE


LA MARQUISE

Eh bien ! qu’as-tu à me dire ?

FRONTIN

Mais, Madame, puis-je parler devant Monsieur ?

LA MARQUISE

En toute sûreté.

DORANTE

De quoi donc est-il question ?

LA MARQUISE

De la Comtesse et du Chevalier. Restez, cela vous amusera.

DORANTE

Volontiers.

FRONTIN

Cela pourra même occuper Monsieur.

DORANTE

Voyons.

FRONTIN

Dès que je vous eus promis, Madame, d’observer ce qui se passerait entre mon maître et la Comtesse, je me mis en embuscade…

LA MARQUISE

Abrège le plus que tu pourras.

FRONTIN

Excusez, Madame, je ne finis point quand j’abrège.

LA MARQUISE

Le Chevalier m’aime-t-il encore ?

FRONTIN

Il n’en reste pas vestige, il ne sait pas qui vous êtes.

LA MARQUISE

Et sans doute il aime la Comtesse ?

FRONTIN

Bon, l’aimer ! belle égratignure ! C’est traiter un incendie d’étincelle. Son cœur est brûlant, Madame ; il est perdu d’amour.

DORANTE, d’un air riant.

Et la Comtesse ne le hait pas apparemment ?

FRONTIN

Non, non, la vérité est à plus de mille lieues de ce que vous dites.

DORANTE

J’entends qu’elle répond à son amour.

FRONTIN

Bagatelle ! Elle n’y répond plus : toutes ses réponses sont faites, ou plutôt dans cette affaire-ci, il n’y a eu ni demande ni réponse, on ne s’en est pas donné le temps. Figurez-vous deux cœurs qui partent ensemble ; il n’y eut jamais de vitesse égale : on ne sait à qui appartient le premier soupir, il y a apparence que ce fut un duo.

DORANTE, riant.

Ah ! ah ! ah… (À part.) Je me meurs !

LA MARQUISE, à part.

Prenez garde… Mais as-tu quelque preuve de ce que tu dis là ?

FRONTIN

J’ai de sûrs témoins de ce que j’avance, mes yeux et mes oreilles… Hier, la Comtesse…

DORANTE

Mais cela suffit ; ils s’aiment, voilà son histoire finie. Que peut-il dire de plus ?

LA MARQUISE

Achève.

FRONTIN

Hier, la Comtesse et mon maître s’en allaient au jardin. Je les suis de loin ; ils entrèrent dans le bois, j’y entre aussi ; ils tournent dans une allée, moi dans le taillis ; ils se parlent, je n’entends que des voix confuses ; je me coule, je me glisse, et de bosquet en bosquet, j’arrive à les entendre et même à les voir à travers le feuillage… La bellé chose ! la bellé chose ! s’écriait le Chevalier, qui d’une main tenait un portrait et de l’autre la main de la Comtesse. La bellé chose ! Car, comme il est Gascon, je le deviens en ce moment, tout Manceau que je suis ; parce qu’on peut tout, quand on est exact, et qu’on sert avec zèle.

LA MARQUISE

Fort bien.

DORANTE, à part.

Fort mal.

FRONTIN

Or, ce portrait, Madame, dont je ne voyais que le menton avec un bout d’oreille, était celui de la Comtesse. Oui, disait-elle, on dit qu’il me ressemble assez. Autant qu’il sé peut, disait mon maître, autant qu’il sé peut, à millé charmés près qué j’adore en vous, qué lé peintre né peut qué remarquer, qui font lé désespoir dé son art, et qui né rélèvent qué du pinceau dé la nature. Allons, allons, vous me flattez, disait la Comtesse, en le regardant d’un œil étincelant d’amour-propre ; vous me flattez. Eh ! non, Madame, ou qué la pesté m’étouffe ! Jé vous dégrade moi-même, en parlant dé vos charmés : sandis ! aucune expression n’y peut atteindre ; vous n’êtes fidélément rendue qué dans mon cœur. N’y sommes-nous pas toutes deux, la Marquise et moi ? répliquait la Comtesse. La Marquise et vous ! s’écriait-il ; eh ! cadédis, où sé rangerait-elle ? Vous m’en occuperiez mille dé cœurs, si jé les avais ; mon amour ne sait où sé mettre, tant il surabonde dans mes paroles, dans mes sentiments, dans ma pensée ; il sé répand partout, mon âme en régorge. Et tout en parlant ainsi, tantôt il baisait la main qu’il tenait, et tantôt le portrait. Quand la Comtesse retirait la main, il se jetait sur la peinture ; quand elle redemandait la peinture, il reprenait la main : lequel mouvement, comme vous voyez, faisait cela et cela, ce qui était tout à fait plaisant à voir.

DORANTE

Quel récit, Marquise !

La Marquise fait signe à Dorante de se taire.

FRONTIN

Eh ! ne parlez-vous pas, Monsieur ?

DORANTE

Non, je dis à Madame que je trouve cela comique.

FRONTIN

Je le souhaite. Là-dessus : rendez-moi mon portrait, rendez donc… Mais, Comtesse… Mais, Chevalier… Mais, Madamé, si jé rends la copie, qué l’original mé dédommagé… Oh ! pour cela, non… Oh ! pour céla, si. Le Chevalier tombe à genoux : Madame, au nom dé vos grâcés innombrables, nantissez-moi dé la ressemblance, en attendant la personne ; accordez cé rafraîchissement à mon ardeur… Mais, Chevalier, donner son portrait, c’est donner son cœur… Eh ! donc, Madamé, j’endurérai bien dé les avoir tous deux… Mais… Il n’y a point dé mais ; ma vie est à vous, lé portrait à moi ; qué chacun gardé sa part… Eh bien ! c’est donc vous qui le gardez ; ce n’est pas moi qui le donne, au moins… Tope ! sandis ! jé m’en fais responsable, c’est moi qui lé prends ; vous né faites qué m’accorder dé lé prendre… Quel abus de ma bonté ! Ah ! c’est la Comtesse qui fait un soupir… Ah ! félicité dé mon âme ! c’est le Chevalier qui repart un second.

DORANTE

Ah !…

FRONTIN

Et c’est Monsieur qui fournit le troisième.

DORANTE

Oui. C’est que ces deux soupirs-là sont plaisants, et je les contrefais ; contrefaites aussi, Marquise.

LA MARQUISE

Oh ! je n’y entends rien, moi ; mais je me les imagine. (Elle rit.) Ah ! ah ! ah !

FRONTIN

Ce matin dans la galerie…

DORANTE, à La Marquise.

Faites-le finir ; je n’y tiendrais pas.

LA MARQUISE

En voilà assez, Frontin.

FRONTIN

Les fragments qui me restent sont d’un goût choisi.

LA MARQUISE

N’importe, je suis assez instruite.

FRONTIN

Les gages de la commission courent-ils toujours, Madame ?

LA MARQUISE

Ce n’est pas la peine.

FRONTIN

Et Monsieur voudrait-il m’établir son pensionnaire ?

DORANTE

Non.

FRONTIN

Ce non-là, si je m’y connais, me casse sans réplique, et je n’ai plus qu’une révérence à faire.

Il sort.


[modifier] Scène XIII

LA MARQUISE, DORANTE


LA MARQUISE

Nous ne pouvons plus douter de leur secrète intelligence ; mais si vous jouez toujours votre personnage aussi mal, nous ne tenons rien.

DORANTE

J’avoue que ses récits m’ont fait souffrir ; mais je me soutiendrai mieux dans la suite. Ah ! l’ingrate ! jamais elle ne me donna son portrait.


[modifier] Scène XIV

ARLEQUIN, LA MARQUISE, DORANTE


ARLEQUIN

Monsieur, voilà votre fripon qui arrive.

DORANTE

Qui ?

ARLEQUIN

Un de nos deux larrons, le maître du mien.

DORANTE

Retire-toi.

Il sort.


[modifier] Scène XV

LA MARQUISE, DORANTE


LA MARQUISE

Et moi, je vous laisse. Nous n’avons pas eu le temps de digérer notre idée ; mais en attendant, souvenez-vous que vous m’aimez, qu’il faut qu’on le croie, que voici votre rival, et qu’il s’agit de lui paraître indifférent. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage.

DORANTE

Fiez-vous à moi, je jouerai bien mon rôle.


[modifier] Scène XVI

DORANTE, LE CHEVALIER


LE CHEVALIER

Jé té rencontre à propos ; jé voulais té parler, Dorante.

DORANTE

Volontiers, Chevalier ; mais fais vite ; voici l’heure de la poste, et j’ai un paquet à faire partir.

LE CHEVALIER

Jé finis dans un clin d’œil. Jé suis ton ami, et jé viens té prier dé mé réléver d’un scrupule.

DORANTE

Toi ?

LE CHEVALIER

Oui ; délivre-moi d’uné chicané qué mé fait mon honneur : a-t-il tort ou raison ? Voici lé cas. On dit qué tu aimes la Comtessé ; moi, jé n’en crois rien, et c’est entré lé oui et lé non qué gît lé petit cas dé conscience qué jé t’apporte.

DORANTE

Je t’entends, Chevalier : tu aurais grande envie que je ne l’aimasse plus.

LE CHEVALIER

Tu l’as dit ; ma délicatessé sé fait bésoin dé ton indifférence pour elle : j’aime cetté dame.

DORANTE

Est-elle prévenue en ta faveur ?

LE CHEVALIER

Dé faveur, jé m’en passe ; ellé mé rend justicé.

DORANTE

C’est-à-dire que tu lui plais.

LE CHEVALIER

Dès qué jé l’aime, tout est dit ; épargne ma modestie.

DORANTE

Ce n’est pas ta modestie que j’interroge, car elle est gasconne. Parlons simplement : t’aime-t-elle ?

LE CHEVALIER

Eh ! oui, té dis-je, ses yeux ont déjà là-dessus entamé la matière ; ils mé sollicitent lé cœur, ils démandent réponsé : mettrai-je bon au bas dé la réquête ? C’est ton agrément qué j’attends.

DORANTE

Je te le donne à charge de revanche.

LE CHEVALIER

Avec qui la révanche ?

DORANTE

Avec de beaux yeux de ta connaissance qui sollicitent aussi.

LE CHEVALIER

Les beaux yeux qué la Marquisé porte ?

DORANTE

Elle-même.

LE CHEVALIER

Et l’intérêt qué tu mé soupçonnes d’y prendre té gêne, té rétient ?

DORANTE

Sans doute.

LE CHEVALIER

Va, jé t’émancipe.

DORANTE

Je t’avertis que je l’épouserai, au moins.

LE CHEVALIER

Jé t’informe qué nous férons assaut dé noces.

DORANTE

Tu épouseras la Comtesse ?

LE CHEVALIER

L’espérance dé ma postérité s’y fonde.

DORANTE

Et bientôt ?

LE CHEVALIER

Démain, peut-être, notre célibat expire.

DORANTE, embarrassé.

Adieu ; j’en suis fort ravi.

LE CHEVALIER, lui tendant la main.

Touche là ; té suis-je cher ?

DORANTE

Ah ! oui…

LE CHEVALIER

Tu mé l’es sans mésure, jé mé donne à toi pour un siècle ; céla passé, nous rénouvellérons dé bail. Serviteur.

DORANTE

Oui, oui ; demain.

LE CHEVALIER

Qu’appelles-tu démain ? Moi, jé suis ton serviteur du temps passé, du présent et dé l’avénir ; toi dé même apparemment ?

DORANTE

Apparemment. Adieu.

Il s’en va.


[modifier] Scène XVII

LE CHEVALIER, FRONTIN


FRONTIN

J’attendais qu’il fût sorti pour venir, Monsieur.

LE CHEVALIER

Qué démandes-tu ? j’ai hâte dé réjoindre ma Comtesse.

FRONTIN

Attendez : malepeste ! ceci est sérieux ; j’ai parlé à la Marquise, je lui a fait mon rapport.

LE CHEVALIER

Eh bien ! tu lui as confié qué j’aimé la Comtesse, et qu’ellé m’aime ; qu’en dit-ellé ? achève vite.

FRONTIN

Ce qu’elle en dit ? que c’est fort bien fait à vous.

LE CHEVALIER

Jé continuerai dé bien faire. Adieu.

FRONTIN

Morbleu ! Monsieur, vous n’y songez pas ; il faut revoir la Marquise, entretenir son amour, sans quoi vous êtes un homme mort, enterré, anéanti dans sa mémoire.

LE CHEVALIER, riant.

Eh ! eh ! eh !

FRONTIN

Vous en riez ! Je ne trouve pas cela plaisant, moi.

LE CHEVALIER

Qué mé fait cé néant ? Jé meurs dans une mémoire, jé ressuscite dans une autre ; n’ai-je pas la mémoire dé la Comtesse où jé révis ?

FRONTIN

Oui, mais j’ai peur que dans cette dernière, vous n’y mouriez un beau matin de mort subite. Dorante y est mort de même, d’un coup de caprice.

LE CHEVALIER

Non ; lé caprice qui lé tue, lé voilà ; c’est moi qui l’expédie, j’en ai bien expédié d’autres, Frontin : né t’inquiète pas ; la Comtesse m’a reçu dans son cœur, il faudra qu’ellé m’y garde.

FRONTIN

Ce cœur-là, je crois que l’amour y campe quelquefois, mais qu’il n’y loge jamais.

LE CHEVALIER

C’est un amour dé ma façon, sandis ! il né finira qu’avec elle ; espère mieux dé la fortune dé ton maître ; connais-moi bien, tu n’auras plus dé défiance.

FRONTIN

J’ai déjà usé de cette recette-là ; elle ne m’a rien fait. Mais voici Lisette ; vous devriez me procurer la faveur de sa maîtresse auprès d’elle.


[modifier] Scène XVIII

LISETTE ; FRONTIN, LE CHEVALIER


LISETTE

Monsieur, Madame vous demande.

LE CHEVALIER

J’y cours, Lisette : mais remets cé faquin dans son bon sens, jé té prie ; tu mé l’as privé dé cervelle ; il m’entretient qu’il t’aime.

LISETTE

Que ne me prend-il pour sa confidente ?

FRONTIN

Eh bien ! ma charmante, je vous aime : vous voilà aussi savante que moi.

LISETTE

Eh bien ! mon garçon, courage, vous n’y perdez rien ; vous voilà plus savant que vous n’étiez. Je vais dire à ma maîtresse que vous venez, Monsieur. Adieu, Frontin.

FRONTIN

Adieu, ma charmante.

[modifier] Scène XIX

LE CHEVALIER, FRONTIN


FRONTIN

Allons, Monsieur, ma foi ! vous avez raison, votre aventure a bonne mine : la Comtesse vous aime ; vous êtes Gascon, moi Manceau, voilà de grands titres de fortune.

LE CHEVALIER

Jé té garantis la tienne.

FRONTIN

Si j’avais le choix des cautions, je vous dispenserais d’être la mienne.

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