L’Heureux Stratagème/Acte III
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[modifier] Acte III
[modifier] Scène première
LE CHEVALIER, LISETTE, FRONTIN
LE CHEVALIER
Mais dé grâce, Lisette, priez-la dé ma part que jé la voie un moment.
LISETTE
Je ne saurais lui parler, Monsieur, elle repose.
LE CHEVALIER
Ellé répose ! Ellé répose donc débout ?
FRONTIN
Oui, car moi qui sors de la terrasse, je viens de l’apercevoir se promenant dans la galerie.
LISETTE
Qu’importe ? Chacun a sa façon de reposer. Quelle est votre méthode à vous, Monsieur ?
LE CHEVALIER
Il mé paraît qué tu mé railles, Lisette.
FRONTIN
C’est ce qui me semble.
LISETTE
Non, Monsieur ; c’est une question qui vient à propos, et que je vous fais tout en devisant.
LE CHEVALIER
J’ai même un petit soupçon qué tu né m’aimes pas.
FRONTIN
Je l’avais aussi, ce petit soupçon-là, mais je l’ai changé contre une grande certitude.
LISETTE
Votre pénétration n’a point perdu au change.
LE CHEVALIER
Né lé disais-je pas ? Eh ! pourquoi, sandis ! té veux-jé du bien, pendant qué tu mé veux du mal ? D’où mé vient ma disposition amicale, et qué ton cœur mé réfuse lé réciproque ? D’où vient qué nous différons dé sentiments ?
LISETTE
Je n’en sais rien ; c’est qu’apparemment il faut de la variété dans la vie.
FRONTIN
Je crois que nous sommes aussi très variés tous deux.
LISETTE
Oui, si vous m’aimez encore ; sinon, nous sommes uniformes.
LE CHEVALIER
Dis-moi lé vrai : tu né mé récommandes pas à ta maîtresse ?
LISETTE
Jamais qu’à son indifférence.
FRONTIN
Le service est touchant !
LE CHEVALIER
Tu mé fais donc préjudice auprès d’elle ?
LISETTE
Oh ! tant que je peux : mais pas autrement qu’en lui parlant contre vous ; car je voudrais qu’elle ne vous aimât pas ; je vous l’avoue, je ne trompe personne.
FRONTIN
C’est du moins parler cordialement.
LE CHEVALIER
Ah çà ! Lisette, dévénons amis.
LISETTE
Non ; faites plutôt comme moi, Monsieur, ne m’aimez pas.
LE CHEVALIER
Jé veux qué tu m’aimes, et tu m’aimeras, cadédis ! tu m’aimeras ; jé l’entréprends, jé mé lé promets.
LISETTE
Vous ne vous tiendrez pas parole.
FRONTIN
Ne savez-vous pas, Monsieur, qu’il y a des haines qui ne s’en vont point qu’on ne les paie ? Pour cela…
LE CHEVALIER
Combien mé coûtera lé départ dé la tienne ?
LISETTE
Rien ; elle n’est pas à vendre.
LE CHEVALIER lui présente sa bourse.
Tiens, prends, et la garde, si tu veux.
LISETTE
Non, Monsieur ; je vous volerais votre argent.
LE CHEVALIER
Prends, té dis-je, et mé dis seulement cé qué ta maîtresse projette.
LISETTE
Non ; mais je vous dirai bien ce que je voudrais qu’elle projetât, c’est tout ce que je sais. En êtes-vous curieux ?
FRONTIN
Vous nous l’avez déjà dit en plus de dix façons, ma belle.
LE CHEVALIER
N’a-t-ellé pas quelqué dessein ?
LISETTE
Eh ! qui est-ce qui n’en a pas ? Personne n’est sans dessein ; on a toujours quelque vue. Par exemple, j’ai le dessein de vous quitter, si vous n’avez pas celui de me quitter vous-même.
LE CHEVALIER
Rétirons-nous, Frontin ; jé sens qué jé m’indigne. Nous réviendrons tantôt la recommander à sa maîtresse.
FRONTIN
Adieu donc, soubrette ennemie ; adieu, mon petit cœur fantasque ; adieu, la plus aimable de toutes les girouettes.
LISETTE
Adieu, le plus disgracié de tous les hommes.
Ils s’en vont.
[modifier] Scène II
LISETTE, ARLEQUIN
ARLEQUIN
M’amie, j’ai beau faire signe à mon maître ; il se moque de cela, il ne veut pas venir savoir ce que je lui demande.
LISETTE
Il faut donc lui parler devant la Marquise, Arlequin.
ARLEQUIN
Marquise malencontreuse ! Hélas ! ma fille, la bonté que j’ai eue de te rendre mon cœur ne nous profitera ni à l’un ni à l’autre. Il me sera inutile d’avoir oublié tes impertinences ; le diable a entrepris de me faire épouser Marton ; il n’en démordra pas ; il me la garde.
LISETTE
Retourne à ton maître, et dis-lui que je l’attends ici.
ARLEQUIN
Il ne se souciera pas de ton attente.
LISETTE
Il n’y a point de temps à perdre : cependant va donc.
ARLEQUIN
Je suis tout engourdi de tristesse.
LISETTE
Allons, allons, dégourdis-toi, puisque tu m’aimes. Tiens, voilà ton maître et la Marquise qui s’approchent : tire-le à quartier, lui, pendant que je m’éloigne.
Elle sort.
[modifier] Scène III
DORANTE, ARLEQUIN, LA MARQUISE
ARLEQUIN, à Dorante.
Monsieur, venez que je vous parle.
DORANTE
Dis ce que tu me veux.
ARLEQUIN
Il ne faut pas que Madame y soit.
DORANTE
Je n’ai point de secret pour elle.
ARLEQUIN
J’en ai un qui ne veut pas qu’elle le connaisse.
LA MARQUISE
C’est donc un grand mystère ?
ARLEQUIN
Oui : c’est Lisette qui demande Monsieur, et il n’est pas à propos que vous le sachiez, Madame.
LA MARQUISE
Ta discrétion est admirable ! Voyez ce que c’est, Dorante ; mais que je vous dise un mot auparavant. Et toi, va chercher Lisette.
[modifier] Scène IV
DORANTE, LA MARQUISE
LA MARQUISE
C’est apparemment de la part de la Comtesse ?
DORANTE
Sans doute, et vous voyez combien elle est agitée.
LA MARQUISE
Et vous brûlez d’envie de vous rendre !
DORANTE
Me siérait-il de faire le cruel ?
LA MARQUISE
Nous touchons au terme, et nous manquons notre coup, si vous allez si vite. Ne vous y trompez point, les mouvements qu’on se donne sont encore équivoques ; il n’est pas sûr que ce soit de l’amour ; j’ai peur qu’on ne soit plus jalouse de moi que de votre cœur ; qu’on ne médite de triompher de vous et de moi, pour se moquer de nous deux. Toutes nos mesures sont prises ; allons jusqu’au contrat, comme nous l’avons résolu ; ce moment seul décidera si on vous aime. L’amour a ses expressions, l’orgueil a les siennes ; l’amour soupire de ce qu’il perd, l’orgueil méprise ce qu’on lui refuse : attendons le soupir ou le mépris ; tenez bon jusqu’à cette épreuve, pour l’intérêt de votre amour même. Abrégez avec Lisette, et revenez me trouver.
DORANTE
Ah ! votre épreuve me fait trembler ! Elle est pourtant raisonnable et je m’y exposerai, je vous le promets.
LA MARQUISE
Je soutiens moi-même un personnage qui n’est pas fort agréable, et qui le sera encore moins sur ces fins-ci, car il faudra que je supplée au peu de courage que vous me montrez ; mais que ne fait-on pas pour se venger ? Adieu.
Elle sort.
[modifier] Scène V
DORANTE, ARLEQUIN, LISETTE
DORANTE
Que me veux-tu, Lisette ? Je n’ai qu’un moment à te donner. Tu vois bien que je quitte Madame la Marquise, et notre conversation pourrait être suspecte dans la conjoncture où je me trouve.
LISETTE
Hélas ! Monsieur, quelle est donc cette conjoncture où vous êtes avec elle ?
DORANTE
C’est que je vais l’épouser : rien que cela.
ARLEQUIN
Oh ! Monsieur, point du tout.
LISETTE
Vous, l’épouser !
ARLEQUIN
Jamais.
DORANTE
Tais-toi… Ne me retiens point, Lisette : que me veux-tu ?
LISETTE
Eh, doucement ! donnez-vous le temps de respirer. Ah ! que vous êtes changé !
ARLEQUIN
C’est cette perfide qui le fâche ; mais ce ne sera rien.
LISETTE
Vous ressouvenez-vous que j’appartiens à Madame la Comtesse, Monsieur ? L’avez-vous oubliée elle-même ?
DORANTE
Non, je l’honore, je la respecte toujours : mais je pars, si tu n’achèves.
LISETTE
Eh bien ! Monsieur, je finis. Qu’est-ce que c’est que les hommes !
DORANTE, s’en allant.
Adieu.
ARLEQUIN
Cours après.
LISETTE
Attendez donc, Monsieur.
DORANTE
C’est que tes exclamations sur les hommes sont si mal placées, que j’en rougis pour ta maîtresse.
ARLEQUIN
Véritablement l’exclamation est effrontée avec nous ; supprime-la.
LISETTE
C’est pourtant de sa part que je viens vous dire qu’elle souhaite vous parler.
DORANTE
Quoi ! tout à l’heure ?
LISETTE
Oui, Monsieur.
ARLEQUIN
Le plus tôt c’est le mieux.
DORANTE
Te tairas-tu, toi ? Est-ce que tu es raccommodé avec Lisette ?
ARLEQUIN
Hélas ! Monsieur, l’amour l’a voulu, et il est le maître ; car je ne le voulais pas, moi.
DORANTE
Ce sont tes affaires. Quant à moi, Lisette, dites à Madame la Comtesse que je la conjure de vouloir bien remettre notre entretien ; que j’ai, pour le différer, des raisons que je lui dirai ; que je lui en demande mille pardons ; mais qu’elle m’approuvera elle-même.
LISETTE
Monsieur, il faut qu’elle vous parle ; elle le veut.
ARLEQUIN, se mettant à genoux.
Et voici moi qui vous en supplie à deux genoux. Allez, Monsieur, cette bonne dame est amendée ; je suis persuadé qu’elle vous dira d’excellentes choses pour le renouvellement de votre amour.
DORANTE
Je crois que tu as perdu l’esprit. En un mot, Lisette, je ne saurais, tu le vois bien ; c’est une entrevue qui inquiéterait la Marquise ; et Madame la Comtesse est trop raisonnable pour ne pas entrer dans ce que je dis là : d’ailleurs, je suis sûr qu’elle n’a rien de fort pressé à me dire.
LISETTE
Rien, sinon que je crois qu’elle vous aime toujours.
ARLEQUIN
Et bien tendrement malgré la petite parenthèse !
DORANTE
Qu’elle m’aime toujours, Lisette ! Ah ! c’en serait trop, si vous parliez d’après elle ; et l’envie qu’elle aurait de me voir en ce cas-là, serait en vérité trop maligne. Que Madame la Comtesse m’ait abandonné, qu’elle ait cessé de m’aimer, comme vous me l’avez dit vous-même, passe : je n’étais pas digne d’elle ; mais qu’elle cherche de gaieté de cœur à m’engager dans une démarche qui me brouillerait peut-être avec la Marquise, ah ! c’en est trop, vous dis-je ; et je ne la verrai qu’avec la personne que je vais rejoindre.
Il s’en va.
ARLEQUIN, le suivant.
Eh ! non, Monsieur, mon cher maître, tournez à droite, ne prenez pas à gauche. Venez donc : je crierai toujours jusqu’à ce qu’il m’entende.
[modifier] Scène VI
LISETTE, un moment seule ; LA COMTESSE
LISETTE
Allons, il faut l’avouer, ma maîtresse le mérite bien.
LA COMTESSE
Eh bien ! Lisette, viendra-t-il ?
LISETTE
Non, Madame.
LA COMTESSE
Non !
LISETTE
Non ; il vous prie de l’excuser, parce qu’il dit que cet entretien fâcherait la Marquise, qu’il va épouser.
LA COMTESSE
Comment ? Que dites-vous ? Épouser la Marquise ! lui ?
LISETTE
Oui, Madame, et il est persuadé que vous entrerez dans cette bonne raison qu’il apporte.
LA COMTESSE
Mais ce que tu me dis là est inouï, Lisette. Ce n’est point là Dorante ! Est-ce de lui dont tu me parles ?
LISETTE
De lui-même ; mais de Dorante qui ne vous aime plus.
LA COMTESSE
Cela n’est pas vrai ; je ne saurais m’accoutumer à cette idée-là, on ne me la persuadera pas ; mon cœur et ma raison la rejettent, me disent qu’elle est fausse, absolument fausse.
LISETTE
Votre cœur et votre raison se trompent. Imaginez-vous même que Dorante soupçonne que vous ne voulez le voir que pour inquiéter la Marquise et le brouiller avec elle.
LA COMTESSE
Eh ! laisse là cette Marquise éternelle ! Ne m’en parle non plus que si elle n’était pas au monde ! Il ne s’agit pas d’elle. En vérité, cette femme-là n’est pas faite pour m’effacer de son cœur, et je ne m’y attends pas.
LISETTE
Eh ! Madame, elle n’est que trop aimable.
LA COMTESSE
Que trop ! Êtes-vous folle ?
LISETTE
Du moins peut-elle plaire : ajoutez à cela votre infidélité, c’en est assez pour guérir Dorante.
LA COMTESSE
Mais, mon infidélité, où est-elle ? Je veux mourir, si je l’ai jamais sentie !
LISETTE
Je la sais de vous-même. D’abord vous avez nié que c’en fût une, parce que vous n’aimiez pas Dorante, disiez-vous ; ensuite vous m’avez prouvé qu’elle était innocente ; enfin, vous m’en avez fait l’éloge, et si bien l’éloge, que je me suis mise à vous imiter, ce dont je me suis bien repentie depuis.
LA COMTESSE
Eh bien ! mon enfant, je me trompais ; je parlais d’infidélité sans la connaître.
LISETTE
Pourquoi donc n’avez-vous rien épargné de cruel pour vous ôter Dorante ?
LA COMTESSE
Je n’en sais rien ; mais je l’aime, et tu m’accables, tu me pénètres de douleur ! Je l’ai maltraité, j’en conviens ; j’ai tort, un tort affreux ! Un tort que je ne me pardonnerai jamais, et qui ne mérite pas que l’on l’oublie ! Que veux-tu que je te dise de plus ? Je me condamne, je me suis mal conduite, il est vrai.
LISETTE
Je vous le disais bien, avant que vous m’eussiez gagnée.
LA COMTESSE
Misérable amour-propre de femme ! Misérable vanité d’être aimée ! Voilà ce que vous me coûtez ! J’ai voulu plaire au Chevalier, comme s’il en eût valu la peine ; j’ai voulu me donner cette preuve-là de mon mérite ; il manquait cet honneur à mes charmes ; les voilà bien glorieux ! J’ai fait la conquête du Chevalier, et j’ai perdu Dorante !
LISETTE
Quelle différence !
LA COMTESSE
Bien plus ; c’est que c’est un homme que je hais naturellement quand je m’écoute : un homme que j’ai toujours trouvé ridicule, que j’ai cent fois raillé moi-même, et qui me reste à la place du plus aimable homme du monde. Ah ! que je suis belle à présent !
LISETTE
Ne perdez point le temps à vous affliger, Madame. Dorante ne sait pas que vous l’aimez encore. Le laissez-vous à la Marquise ? Voulez-vous tâcher de le ravoir ? Essayez, faites quelques démarches, puisqu’il a droit d’être fâché, et que vous êtes dans votre tort.
LA COMTESSE
Eh ! que veux-tu que je fasse pour un ingrat qui refuse de me parler, Lisette ? Il faut bien que j’y renonce ! Est-ce là un procédé ? Toi qui dis qu’il a droit d’être fâché, voyons, Lisette, est-ce que j’ai cru le perdre ? Ai-je imaginé qu’il m’abandonnerait ? L’ai-je soupçonné de cette lâcheté-là ? A-t-on jamais compté sur un cœur autant que j’ai compté sur le sien ? Estime infinie, confiance aveugle ; et tu dis que j’ai tort ? et tout homme qu’on honore de ces sentiments-là n’est pas un perfide quand il les trompe ? Car je les avais, Lisette.
LISETTE
Je n’y comprends rien.
LA COMTESSE
Oui, je les avais ; je ne m’embarrassais ni de ses plaintes ni de ses jalousies ; je riais de ses reproches ; je défiais son cœur de me manquer jamais ; je me plaisais à l’inquiéter impunément ; c’était là mon idée ; je ne le ménageais point. Jamais on ne vécut dans une sécurité plus obligeante ; je m’en applaudissais, elle faisait son éloge : et cet homme, après cela, me laisse ! Est-il excusable ?
LISETTE
Calmez-vous donc, Madame ; vous êtes dans une désolation qui m’afflige. Travaillons à le ramener, et ne crions point inutilement contre lui. Commencez par rompre avec le Chevalier ; voilà déjà deux fois qu’il se présente pour vous voir, et que je le renvoie.
LA COMTESSE
J’avais pourtant dit à cet importun-là de ne point venir, que je ne le fisse avertir.
LISETTE
Qu’en voulez-vous faire ?
LA COMTESSE
Oh ! le haïr autant qu’il est haïssable ; c’est à quoi je le destine, je t’assure : mais il faut pourtant que je le voie, Lisette ; j’ai besoin de lui dans tout ceci ; laisse-le venir ; va même le chercher.
LISETTE
Voici mon père ; sachons auparavant ce qu’il veut.
[modifier] Scène VII
BLAISE, LA COMTESSE, LISETTE.
BLAISE
Morgué ! Madame, savez-vous bian ce qui se passe ici ? Vous avise-t-on d’un tabellion qui se promène là-bas dans le jardin avec Monsieur Dorante et cette Marquise, et qui dit comme ça qu’il leur apporte un chiffon de contrat qu’ils li ont commandé, pour à celle fin qu’ils y boutent leur seing par-devant sa parsonne ? Qu’est-ce que vous dites de ça, Madame ? car noute fille dit que voute affection a repoussé pour Dorante ; et ce tabellion est un impartinent.
LA COMTESSE
Un notaire chez moi, Lisette ! Ils veulent donc se marier ici ?
BLAISE
Eh ! morgué ! sans doute. Ils disont itou qu’il fera le contrat pour quatre ; ceti-là de voute ancien amoureux avec la Marquise ; ceti-là de vous et du Chevalier, voute nouviau galant. Velà comme ils se gobargeont de ça ; et jarnigoi ! ça me fâche. Et vous, Madame ?
LA COMTESSE
Je m’y perds ! C’est comme une fable !
LISETTE
Cette fable me révolte.
BLAISE
Jarnigué ! cette Marquise, maugré le marquisat qu’ alle a, n’en agit pas en droiture ; an ne friponne pas les amoureux d’une parsonne de voute sorte : et dans tout ça il n’y a qu’un mot qui sarve ; Madame n’a qu’à dire, mon râtiau est tout prêt, et, jarnigué ! j’allons vous ratisser ce biau notaire et sa paperasse ni pus ni moins que mauvaise harbe.
LA COMTESSE
Lisette, parle donc ! Tu ne me conseilles rien. Je suis accablée ! Ils vont s’épouser ici, si je n’y mets ordre. Il n’est plus question de Dorante ; tu sens bien que je le déteste : mais on m’insulte.
LISETTE
Ma foi, Madame, ce que j’entends là m’indigne à mon tour ; et à votre place, je me soucierais si peu de lui, que je le laisserais faire.
LA COMTESSE
Tu le laisserais faire ! Mais si tu l’aimais, Lisette ?
LISETTE
Vous dites que vous le haïssez !
LA COMTESSE
Cela n’empêche pas que je ne l’aime. Et dans le fond, pourquoi le haïr ? Il croit que j’ai tort, tu me l’as dit toi-même, et tu avais raison ; je l’ai abandonné la première : il faut que je le cherche et que je le désabuse.
BLAISE
Morgué ! Madame, j’ons vu le temps qu’il me chérissait : estimez-vous que je sois bon pour li parler ?
LA COMTESSE
Je suis d’avis de lui écrire un mot, Lisette, et que ton père aille lui rendre ma lettre à l’insu de la Marquise.
LISETTE
Faites, Madame.
LA COMTESSE
À propos de lettre, je ne songeais pas que j’en ai une sur moi que je lui écrivais tantôt, et que tout ceci me faisait oublier. Tiens, Blaise, va, tâche de la lui rendre sans que la Marquise s’en aperçoive.
BLAISE
N’y aura pas d’aparcevance : stapendant qu’il lira voute lettre je la renforcerons de queuque remontration.
Il s’en va.
[modifier] Scène VIII
FRONTIN, LE CHEVALIER, LISETTE, LA COMTESSE
LE CHEVALIER
Eh ! donc, ma Comtessé, qué devient l’amour ? À quoi pensé lé cœur ? Est-ce ainsi qué vous m’avertissez dé venir ? Quel est lé motif dé l’absence qué vous m’avez ordonnée ? Vous né mé mandez pas, vous mé laissez en langueur ; jé mé mande moi-même.
LA COMTESSE
J’allais vous envoyer chercher, Monsieur.
LE CHEVALIER
Lé messager m’a paru tardif. Qué déterminez-vous ? Nos gens vont sé marier, le contrat sé passe actuellement. N’userons-nous pas de la commodité du notaire ? Ils mé délèguent pour vous y inviter. Ratifiez mon impatience ; songez qué l’amour gémit d’attendre, qué les besoins du cœur sont pressés, qué les instants sont précieux, qué vous m’en dérobez d’irréparables, et qué jé meurs. Expédions.
LA COMTESSE
Non, Monsieur le Chevalier, ce n’est pas mon dessein.
LE CHEVALIER
Nous n’épouserons pas ?
LA COMTESSE
Non.
LE CHEVALIER
Qu’est-ce à dire non ?
LA COMTESSE
Non signifie non : je veux vous raccommoder avec la Marquise.
LE CHEVALIER
Avec la Marquise ! Mais c’est vous qué j’aime, Madame !
LA COMTESSE
Mais c’est moi qui ne vous aime point, Monsieur ; je suis fâchée de vous le dire si brusquement ; mais il faut bien que vous le sachiez.
LE CHEVALIER
Vous mé raillez, sandis !
LA COMTESSE
Je vous parle très sérieusement.
LE CHEVALIER
Ma Comtessé, finissons ; point dé badinage avec un cœur qui va périr d’épouvante.
LA COMTESSE
Vous devez vous être aperçu de mes sentiments. J’ai toujours différé le mariage dont vous parlez, vous le savez bien. Comment n’avez-vous pas senti que je n’avais pas envie de conclure ?
LE CHEVALIER
Lé comble dé mon bonheur, vous l’avez rémis à cé soir.
LA COMTESSE
Aussi le comble de votre bonheur peut-il ce soir arriver de la part de la Marquise. L’avez-vous vue, comme je vous l’ai recommandé tantôt ?
LE CHEVALIER
Récommandé ! Il n’en a pas été question, cadédis !
LA COMTESSE
Vous vous trompez ; Monsieur, je crois vous l’avoir dit.
LE CHEVALIER
Mais, la Marquise et lé Chevalier, qu’ont-ils à démêler ensemble ?
LA COMTESSE
Ils ont à s’aimer tous deux, de même qu’ils s’aimaient, Monsieur. Je n’ai point d’autre parti à vous offrir que de retourner à elle, et je me charge de vous réconcilier.
LE CHEVALIER
C’est une vapeur qui passe.
LA COMTESSE
C’est un sentiment qui durera toujours.
LISETTE
Je vous le garantis éternel.
LE CHEVALIER
Frontin, où en sommes-nous ?
FRONTIN
Mais, à vue de pays, nous en sommes à rien. Ce chemin-là n’a pas l’air de nous mener au gîte.
LISETTE
Si fait, par ce chemin-là vous pouvez vous en retournez chez vous.
LE CHEVALIER
Partirai-jé, Comtessé ? Séra-ce lé résultat ?
LA COMTESSE
J’attends réponse d’une lettre ; vous saurez le reste quand je l’aurai reçue : différez votre départ jusque-là.
[modifier] Scène IX
ARLEQUIN, et les acteurs précédents.
ARLEQUIN
Madame, mon maître et Madame la Marquise envoient savoir s’ils ne vous importuneront pas : ils viennent vous prononcer votre arrêt et le mien ; car je n’épouserai point Lisette, puisque mon maître ne veut pas de vous.
LA COMTESSE
Je les attends… (À Lisette.) Il faut qu’il n’ait pas reçu ma lettre, Lisette.
ARLEQUIN
Ils vont entrer, car ils sont à la porte.
LA COMTESSE
Ce que je vais leur dire va vous mettre au fait, Chevalier ; ce ne sera point ma faute, si vous n’êtes pas content.
LE CHEVALIER
Allons, jé suis dupe ; c’est être au fait.
[modifier] Scène X
LA MARQUISE, DORANTE, LA COMTESSE, LE CHEVALIER, FRONTIN, ARLEQUIN, LISETTE
LA MARQUISE
Eh bien, Madame ! je ne vois rien encore qui nous annonce un mariage avec le Chevalier : quand vous proposez-vous donc d’achever son bonheur ?
LA COMTESSE
Quand il vous plaira, Madame ; c’est à vous à qui je le demande ; son bonheur est entre vos mains ; vous en êtes l’arbitre.
LA MARQUISE
Moi, Comtesse ? Si je le suis, vous l’épouserez dès aujourd’hui, et vous nous permettrez de joindre notre mariage au vôtre.
LA COMTESSE
Le vôtre ! avec qui donc, Madame ? Arrive-t-il quelqu’un pour vous épouser ?
LA MARQUISE, montrant Dorante.
Il n’arrive pas de bien loin, puisque le voilà.
DORANTE
Oui, Comtesse, Madame me fait l’honneur de me donner sa main ; et comme nous sommes chez vous, nous venons vous prier de permettre qu’on nous y unisse.
LA COMTESSE
Non, Monsieur, non : l’honneur serait très grand, très flatteur ; mais j’ai lieu de penser que le ciel vous réserve un autre sort.
LE CHEVALIER
Nous avons changé votre économie : jé tombé dans lé lot dé Madame la Marquise, et Madame la Comtessé tombé dans lé tien.
LA MARQUISE
Oh ! nous resterons comme nous sommes.
LA COMTESSE
Laissez-moi parler, Madame, je demande audience : écoutez-moi. Il est temps de vous désabuser, Chevalier : vous avez cru que je vous aimais ; l’accueil que je vous ai fait a pu même vous le persuader ; mais cet accueil vous trompait, il n’en était rien : je n’ai jamais cessé d’aimer Dorante, et ne vous ai souffert que pour éprouver son cœur. Il vous en a coûté des sentiments pour moi ; vous m’aimez, et j’en suis fâchée : mais votre amour servait à mes desseins. Vous avez à vous plaindre de lui, Marquise, j’en conviens : son cœur s’est un peu distrait de la tendresse qu’il vous devait ; mais il faut tout dire. La faute qu’il a faite est excusable, et je n’ai point à tirer vanité de vous l’avoir dérobé pour quelque temps ; ce n’est point à mes charmes qu’il a cédé, c’est à mon adresse : il ne me trouvait pas plus aimable que vous ; mais il m’a cru plus prévenue, et c’est un grand appât. Quant à vous, Dorante, vous m’avez assez mal payée d’une épreuve aussi tendre : la délicatesse de sentiments qui m’a persuadée de la faire, n’a pas lieu d’être trop satisfaite ; mais peut-être le parti que vous avez pris vient-il plus de ressentiment que de médiocrité d’amour : j’ai poussé les choses un peu loin ; vous avez pu y être trompé ; je ne veux point vous juger à la rigueur ; je ferme les yeux sur votre conduite, et je vous pardonne.
LA MARQUISE, riant.
Ah ! ah ! ah ! Je pense qu’il n’est plus temps, Madame, du moins je m’en flatte ; ou bien, si vous m’en croyez, vous serez encore plus généreuse ; vous irez jusqu’à lui pardonner les nœuds qui vont nous unir.
LA COMTESSE
Et moi, Dorante, vous me perdez pour jamais si vous hésitez un instant.
LE CHEVALIER
Jé démande audience : jé perds Madame la Marquise, et j’aurais tort dé m’en plaindre ; jé mé suis trouvé défaillant dé fidélité, jé né sais comment, car lé mérite dé Madame m’en fournissait abondance, et c’est un malheur qui mé passe ! En un mot, jé suis infidèle, jé m’en accuse ; mais jé suis vrai, jé m’en vante. Il né tient qu’à moi d’user dé réprésaille, et dé dire à Madame la Comtesse : vous mé trompiez, jé vous trompais. Mais jé né suis qu’un homme, et jé n’aspire pas à cé dégré dé finesse et d’industrie. Voici lé compte juste ; vous avez contrefait dé l’amour, dites-vous, Madame ; jé n’en valais pas davantage ; mais votre estime a surpassé mon prix. Né rétranchez rien du fatal honneur qué vous m’avez fait : jé vous aimais, vous mé lé rendiez cordialement.
LA COMTESSE
Du moins l’avez-vous cru.
LE CHEVALIER
J’achève : jé vous aimais, un peu moins qué Madame. Jé m’explique : elle avait dé mon cœur une possession plus complète, jé l’adorais ; mais jé vous aimais, sandis ! passablement, avec quelque réminiscence pour elle. Oui, Dorante, nous étions dans lé tendre. Laisse là l’histoire qu’on té fait, mon ami ; il fâche Madame qué tu la désertes, qué ses appas restent inférieurs ; sa gloire crie, té rédémande, fait la sirène ; qué son chant té trouve sourd. (Montrant la Marquise.) Prends un regard dé ces beaux yeux pour té servir d’antidote ; demeure avec cet objet qué l’amour venge dans mon cœur : jé lé dis à régret, jé disputerais Madame dé tout mon sang, s’il m’appartenait d’entrer en dispute ; possède-la, Dorante, bénis lé ciel du bonheur qu’il t’accorde. Dé toutes les épouses, la plus estimable, la plus digne dé respect et d’amour, c’est toi qui la tiens ; dé toutes les pertes, la plus immense, c’est moi qui la fais ; dé tous les hommes, lé plus ingrat, lé plus déloyal, en même temps lé plus imbécile, c’est lé malheureux qui té parle.
LA MARQUISE
Je n’ajouterai rien à la définition ; tout y est.
LA COMTESSE
Je ne daigne pas répondre à ce que vous dites sur mon comte, Chevalier : c’est le dépit qui vous l’arrache, et je vous ai dit mes intentions, Dorante ; qu’il n’en soit plus parlé, si vous ne les méritez pas.
LA MARQUISE
Nous nous aimons de bonne foi : il n’y a plus de remède, Comtesse, et deux personnes qu’on oublie ont bien droit de prendre parti ailleurs. Tâchez tous deux de nous oublier encore : vous savez comment cela fait, et cela vous doit être plus aisé cette fois-ci que l’autre. (Au notaire.) Approchez, Monsieur. Voici le contrat qu’on nous apporte à signer. Dorante, priez Madame de vouloir bien l’honorer de sa signature.
LA COMTESSE
Quoi ! si tôt ?
LA MARQUISEs
Oui, Madame, si vous nous le permettez.
LA COMTESSE
C’est à Dorante à qui je parle, Madame.
DORANTE
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Votre contrat avec la Marquise ?
DORANTE
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Je ne l’aurais pas cru !
LA MARQUISE
Nous espérons même que le vôtre accompagnera celui-ci. Et vous, Chevalier, ne signerez-vous pas ?
LE CHEVALIER
Jé né sais plus écrire.
LA MARQUISE, au notaire.
Présentez la plume à Madame, Monsieur.
LA COMTESSE, vite.
Donnez. (Elle signe et jette la plume après.) Ah ! perfide !
Elle tombe dans les bras de Lisette.
DORANTE, se jetant à ses genoux.
Ah ! ma chère Comtesse !
LA MARQUISE
Rendez-vous à présent ; vous êtes aimé, Dorante.
ARLEQUIN
Quel plaisir, Lisette !
LISETTE
Je suis contente.
LA COMTESSE
Quoi ! Dorante à mes genoux ?
DORANTE
Et plus pénétré d’amour qu’il ne le fut jamais.
LA COMTESSE
Levez-vous. Dorante m’aime donc encore ?
DORANTE
Et n’a jamais cessé de vous aimer.
LA COMTESSE
Et la Marquise ?
DORANTE
C’est elle à qui je devrai votre cœur, si vous me le rendez, Comtesse ; elle a tout conduit.
LA COMTESSE
Ah ! je respire ! Que de chagrin vous m’avez donné ! Comment avez-vous pu feindre si longtemps ?
DORANTE
Je ne l’ai pu qu’à force d’amour ; j’espérais de regagner ce que j’aime.
LA COMTESSE, avec force.
Eh ! où est la Marquise, que je l’embrasse ?
LA MARQUISE, s’approchant et l’embrassant.
La voilà, Comtesse. Sommes-nous bonnes amies ?
LA COMTESSE
Je vous ai l’obligation d’être heureuse et raisonnable.
Dorante baise la main de la Comtesse.
LA MARQUISE
Quant à vous, Chevalier, je vous conseille de porter votre main ailleurs ; il n’y a pas d’apparence que personne vous en défasse ici.
LA COMTESSE
Non, Marquise, j’obtiendrai sa grâce ; elle manquerait à ma joie et au service que vous m’avez rendu.
LA MARQUISE
Nous verrons dans six mois.
LE CHEVALIER
Jé né vous démandais qu’un termé ; lé reste est mon affaire.
Ils s’en vont.
[modifier] Scène XI
FRONTIN, LISETTE, BLAISE, ARLEQUIN
FRONTIN
Épousez-vous Arlequin, Lisette ?
LISETTE
Le cœur me dit que oui.
ARLEQUIN
Le mien opine de même.
BLAISE
Et ma volonté se met par-dessus ça.
FRONTIN
Eh bien ! Lisette, je vous donne six mois pour revenir à moi.