L’Homme Plante

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L’Homme Plante
Œuvres philosophiques de La Mettrie, Nouvelle édition précédée de son éloge par Frédéric II, roi de Prusse, 1796 - Tome Second


 

PRÉFACE

 

L’homme est ici métamorphosé en plante, mais ne croyez pas que ce soit une fiction dans le gout de celle d’Ovide. La seule analogie du règne végétal et du règne animal m’a fait découvrir dans l’un, les principales parties qui se trouvent dans l’autre. Si mon imagination joue ici quelquefois, c’est, pour ainsi dire, sur la table de la vérité ; mon champ de bataille est celui de la nature, dont il n’a tenu qu’à moi d’être assez peu singulier, pour en dissimuler les variétés.  

CHAPITRE PREMIER

  Nous commençons à entrevoir l’uniformité de la nature : ces rayons de lumière encore faibles sont dus à l’étude de l’histoire naturelle ; mais jusqu’à quel point va cette uniformité ? Prenons garde d’outrer la nature, elle n’est pas si uniforme, qu’elle ne s’écarte souvent de ses lois les plus favorites : tâchons de ne voir ce qui est, sans nous flatter de tout voir : tout est piège ou écueil, pour un esprit vain et peu circonspect.

Pour juger de l’analogie qui se trouve entre les deux principaux règnes, il faut comparer les parties des plantes avec celles de l’homme, et ce que je dis de l’homme, l’appliquer aux animaux.

Il y a dans notre espèce, comme dans les végétaux, une racine principale et des racines capillaires. Le réservoir des lombes et le canal thoracique, forment l’une, et les veines lactées font les autres. Mêmes usages, mêmes fonctions partout. Par ces racines, la nourriture est portée dans toute l’étendue du corps organisé.

L’homme n’est donc point un arbre renversé, dont le cerveau serait la racine, puisqu’elle résulte du seul concours des vaisseaux abdominaux qui font les premiers formés ; du moins le sont-ils avant les téguments qui les couvrent, et forment l’écorce de l’homme. Dans le germe de la plante, une des premières choses qu’on aperçoit, c’est sa petite racine, ensuite sa tige ; l’une descend, l’autre monte.

Les poumons font nos feuilles. Elles suppléent à ce viscère dans les végétaux, comme il remplace chez nous les feuilles qui nous manquent. Si ces poumons des plantes ont des branches, c’est pour multiplier leur étendue, et qu’en conséquence il y entre plus d’air : ce qui fait que les végétaux, et surtout les arbres en respirent en quelque forte plus à l’aise. Qu’avions-nous besoin de feuilles et de rameaux ? La quantité de nos vaisseaux et de nos vésicules pulmonaires, est si bien proportionnée à la masse de notre corps, à l’étroite circonférence qu’elle occupe, qu’elle nous suffit. C’est un grand plaisir d’observer ces vaisseaux et la circulation qui s’y fait principalement dans les amphibies.

Mais quoi de plus ressemblant que ceux qui ont été découverts et décrits par les Harvées de la botanique ! Ruisch, Boerhaave, etc. ont trouvé dans l’homme la même nombreuse suite de vaisseaux que Malpighi, Leuvvenhoek, van Royen, dans les plantes ? Le cœur bat-il dans tous les animaux ? Enfle-t-il leurs veines de ces ruisseaux de sang, qui portent dans toute la machine le sentiment et la vie ? La chaleur, cet autre cœur de la nature, ce feu de la terre et du soleil, qui semble avoir passé dans l’imagination des poètes, qui l’ont peint ; ce feu, dis-je, fait également circuler les sucs dans les tuyaux des plantes, qui transpirent comme nous. Quelle autre cause en effet pourrait faire tout germer, croitre, fleurir et multiplier dans l’univers ?

L’air parait produire dans les végétaux les mêmes effets qu’on attribue avec raison dans l’homme, à cette subtile liqueur des nerfs, dont l’existence est prouvée par mille expériences.

C’est cet élément, qui par son irritation et son ressort fait quelquefois élever les plantes au-dessus de la surface des eaux, s’ouvrir et se fermer, comme on ouvre et ferme la main : phénomène dont la considération a peut-être donné lieu à l’occasion de ceux qui ont fait entrer l’éther dans les esprits animaux, auxquels il serait mêlé dans les nerfs.

Si les fleurs ont leurs feuilles, ou pétales, nous pouvons regarder nos bras et nos jambes comme de pareilles parties. Le nectarium, qui est le réservoir du miel dans certaines fleurs telles que la tulipe, la rose, etc. est celui du lait dans la plante femelle de notre espèce, lorsque la mâle le fait venir. Il est double, et a son siège à la base latérale de chaque pétale, immédiatement sur un muscle considérable, le grand pectoral.

On peut regarder la matrice vierge, ou plutôt non grosse, ou, si l’on veut, l’ovaire, comme un germe qui n’est point encore fécondé. Le stylus de la femme est le vagin ; la vulve, le mont de Vénus avec l’odeur qu’exhalent les glandes de ces parties, répondent au Stigma : et ces choses, la matrice, le vagin et la vulve forment le pistil ; nom que les botanistes modernes donnent à toutes les parties femelles des plantes.

Je compare le péricarpe à la matrice dans l’état de grossesse, parce qu’elle sert à envelopper le fœtus. Nous avons notre graine comme les plantes, et elle est quelquefois fort abondante.

Le nectarium sert à distinguer les sexes dans notre espèce, quand on veut se contenter du premier coup d’œil, mais les recherches les plus faciles ne sont pas les plus sures ; il faut joindre le pistil au nectarium, pour avoir l’essence de la femme ; car le premier peut bien se trouver sans le second, mais jamais le second sans le premier, si ce n’est dans des hommes d’un embonpoint considérable, et dont les mamelles imitent d’ailleurs celles de la femme, jusqu’à donner du lait, comme Morgagni et tant d’autres en rapportent l’observation. Toute femme imperforée, si on peut appeler femme, un être qui n’a aucun sexe, telle que celle dont je fais plus d’une fois mention, n’a point de gorge, c’est le bourgeon de la vigne, surtout cultivée.

Je ne parle point du calice, ou plutôt du corole, parce qu’il est étranger chez nous, comme je le dirai.

C’en est assez, car je ne veux point aller sur les brisées de Corneille Agrippa. J’ai décrit botaniquement la plus belle plante de notre espèce, je veux dire la femme ; si elle est sage, quoique métamorphosée en fleur, elle n’en sera pas plus facile à cueillir.

Pour nous autres hommes, sur lesquels un coup d’œil suffit, fils de Priape, animaux spermatiques, notre étamine est comme roulée en tube cylindrique, c’est la verge, et le sperme est notre poudre fécondante. Semblables à ces plantes, qui n’ont qu’un mâle, nous sommes des Monandria : les femmes font des Monagynia, parce qu’elles n’ont qu’un vagin. Enfin le genre humain, dont le mâle est séparé de la femelle, augmentera la classe des Dieciœ : je me sers des mots dérivés du grec, et imaginés par Linné.

J’ai cru devoir exposer d’abord l’analogie qui règne entre la plante et l’homme déjà formés, parce qu’elle est plus sensible et plus facile à saisir. En voici une plus subtile, et que je vais puiser dans la génération des deux règnes.

Les plantes sont mâles et femelles, et se secouent comme l’homme, dans le congrès. Mais en quoi consiste cette importante action qui renouvèle toute la nature ? Les globules infiniment petits, qui sortent des grains de cette poussière, dont sont couvertes les étamines des fleurs, sont enveloppés dans la coque de ces grains, à peu près comme certains œufs, selon Needham et la vérité. Il me semble que nos gouttes de semence ne répondent pas mal à ces grains, et nos vermisseaux à leurs globules. Les animalcules de l’homme sont véritablement enfermés dans deux liqueurs, dont la plus commune, qui est le suc des prostates, enveloppe la plus précieuse, qui est la semence proprement dire ; et à l’exemple de chaque globule de poudre végétale, ils contiennent vraisemblablement la plante humaine en miniature. Je ne sais pourquoi Needham s’est avisé de nier ce qu’il est si facile de voir. Comment un physicien scrupuleux, un de ces prétendus sectateurs de seule expérience, sur des observations faites dans une espèce, ose-t-il conclure que les mêmes phénomènes doivent se rencontrer dans une autre, qu’il n’a cependant point observée, de son propre aveu ? De telles conclusions tirées pour l’honneur d’une hypothèse, dont on ne hait que le nom, fâché que la chose n’ait pas lieu, de telles conclusions, dis-je, en font peu à leur auteur. Un homme du mérite de Needham avait encore moins besoin d’exténuer celui de M. Geoffroy, qui, autant que j’en puis juger par son mémoire sur la structure et les principaux usages des fleurs, a plus que conjecturé que les plantes étaient fécondées par la poussière de leurs étamines. Ceci soit dit en passant.

Le liquide de la plante dissout mieux qu’aucun autre, la matière qui doit la féconder ; de sorte qu’il n’y a que la partie la plus subtile de cette matière qui aille frapper le but.

Le plus subtil de la semence de l’homme ne porte-t-il pas de même son ver, ou son petit poisson, jusque dans l’ovaire de la femme ?

Needham[1] compare l’action des globules fécondants à celle d’une éolipile violemment échauffé. Elle parait aussi semblable à une espèce de petite billevesée, tant dans la nature même, ou dans l’observation, que dans la figure que ce jeune et illustre naturaliste anglais nous a donnée de l’éjaculation des plantes.

Si le suc propre à chaque végétal produit cette action d’une manière incompréhensible, en agissant sur les grains de poussière, comme l’eau simple fait d’ailleurs, comprenons-nous mieux comment l’imagination d’un homme qui dort, produit des pollutions, en agissant sur les muscles érecteurs et éjaculateurs, qui, même seuls et sans le secours de l’imagination, occasionnent quelquefois les mêmes accidents ? À moins que les phénomènes qui s’offrent de part et d’autre, ne vinssent d’une même cause, je veux dire d’un principe d’irritation, qui après avoir tendu les ressorts, les ferait se débander. Ainsi l’eau pure, et principalement le liquide de la plante, n’agirait pas autrement sur les grains de poussière, que le sang et les esprits sur les muscles et réservoirs de la semence.

L’éjaculation des plantes ne dure qu’une seconde ou deux ; la nôtre dure-t-elle beaucoup plus ? Je ne le crois pas : quoique la continence offre ici des variétés qui dépendent du plus ou moins de sperme amassé dans les vésicules séminales. Comme elle se fait dans l’expiration, il fallait qu’elle fût courte : des plaisirs trop longs eussent été notre tombeau. Faute d’air ou d’inspiration, chaque animal n’eût donné la vie qu’aux dépens de la sienne propre, et fût véritablement mort de plaisir.

Mêmes ovaires, mêmes œufs et même faculté fécondante. La plus petite goutte de sperme, contenant un grand nombre de vermisseaux, peut, comme on l’a vu, porter la vie dans un grand nombre d’œufs.

Même stérilité encore, même impuissance des deux côtés : s’il y a eu de grains qui frappent le but, et soient vraiment féconds, peu d’animalcules percent l’œuf féminin. Mais dès qu’une fois il s’y est implanté, il y est nourri, comme le globule de poudre, et l’un et l’autre forment avec le temps l’être de son espèce, un homme et une plante.

Les œufs, ou les graines de la plante, mal à propos appelés germes, ne deviennent jamais fœtus, s’ils ne sont fécondés par la poussière dont il s’agit ; de même une femme ne fait point d’enfant, à moins que l’homme ne lui lance, pour ainsi dire, l’abrégé de lui-même au fond des entrailles.

Faut-il que cette poussière ait acquis un certain degré de maturité pour être féconde ? La semence de l’homme n’est pas plus propre à la génération dans le jeune âge, peut-être parce que notre petit ver serait encore alors dans le jeune âge, peut-être parce que notre petit ver serait encore alors dans un état de nymphe, comme le traducteur de Needham l’a conjecturé. La même chose arrive, lorsqu’on est extrêmement épuisé, sans doute parce que les animalcules mal nourris meurent, ou du moins sont trop faibles. On sème en vain de telles graines, soit animales, soit végétales ; elles sont stériles et ne produisent rien. La sagesse est la mère de la fécondité. L’amnios, le chorion, le cordon ombilical, la matrice, etc. se trouvent dans les deux règnes. Le fœtus humain sort-il enfin par ses propres efforts de la prison maternelle ? Celui des plantes, ou, pour le dire néologiquement, la plante embrionnée, tombe au moindre mouvement, dès qu’elle est mure : c’est l’accouchement végétal.

Si l’homme n’est pas une production végétale, comme l’arbre de Diane, et les autres, c’est du moins un secte qui pousse ses racines dans la matrice, comme le germe fécondé des plantes dans la leur. Il n’y aurait cependant rien de surprenant dans cette idée, puisque Needham observe que les polypes, les bernacles et autres animaux se multiplient par végétation. Ne taille-t-on pas encore, pour ainsi dire, un homme comme un arbre ? Un auteur universellement savant l’a dit avant moi. Cette forêt de beaux hommes qui couvre la Prusse, est due aux soins et aux recherches du feu roi. La générosité réussit encore mieux sur l’esprit ; elle en est l’aiguillon, elle seule peut le tailler, pour ainsi dire, en arbres des jardins de Marli, et qui plus est, en arbres qui, de stériles qu’ils eussent été, porteront les plus beaux fruits. Est-il donc surprenant que les beaux arts prennent aujourd’hui la Prusse pour leur pays natal ? Et l’esprit n’avoir-il pas droit de s’attendre aux avantages les plus flatteurs, de la part d’un prince qui en a tant ?

II y a encore parmi les plantes des noirs, des mulâtres, des tâches où l’imagination n’a point de part, si ce n’est peut-être dans celle de Mr. Colonne. Il y a des panaches singuliers, des montres, des loupes, des goitres, des queues de singes et d’oiseaux ; et enfin, ce qui forme la plus grande Se la plus merveilleuse analogie, c’est que les fœtus des plantes se nourrissent, comme Mr. Monroo l’a prouvé, suivant un mélange du mécanisme des ovipares et des vivipares. C’en est assez sur l’analogie des deux règnes.  

CHAPITRE SECOND

  Je passe à la seconde partie de cet ouvrage, ou à la différence des deux règnes.

La plante est enracinée dans la terre qui la nourrit, elle n’a aucuns besoins, elle se féconde elle-même, elle n’a point la faculté de se mouvoir ; enfin on l’a regardée comme un animal immobile, qui cependant manque d’intelligence, et même de sentiment.

Quoique l’animal soit une plante mobile, on peut le considérer comme un être d’une espèce bien différente : car non seulement il a la puissance de se mouvoir, et le mouvement lui coute si peu, qu’il influe sur la saineté des organes dont il dépend ; mais il sent, il pense, il peut satisfaire cette foule de besoins dont il est assiégé.

Les raisons de ces variétés se trouvent dans ces variétés même, avec les lois que je vais dire.

Plus un corps organisé a de besoins, plus la nature lui a donné de moyens pour les satisfaire. Ces moyens font les divers degrés de cette sagacité, connue sous le nom d’instinct : dans les animaux, et d’âme dans l’homme.

Moins un corps organisé a de nécessités, moins il est difficile à nourrir et à élever, plus son partage d’intelligence est mince.

Les êtres sans besoins, font aussi sans esprit : dernière loi qui s’enfuit des deux autres.

L’enfant collé au téton de sa nourrice qu’il tète sans cesse, donne une juste idée de la plante. Nourrisson de la terre, elle n’en quitte le sein qu’à la mort. Tant que la vie dure, la plante est identifiée avec la terre ; leurs viscères se confondent, et ne se séparent que par force. Delà point d’embarras, peint d’inquiétude pour avoir de quoi vivre ; par conséquent point de besoins de ce côté.

Les plantes font encore l’amour sans peine ; car ou elles portent en foi le double infiniment de la génération, et font les seuls hermaphrodites qui puissent s’engrosser eux-mêmes ; ou si dans chaque fleur les sexes font séparés, il suffit que les fleurs ne soient pas trop éloignées les unes des autres, pour qu’elles puissent se mêler ensemble. Quelquefois même le congrès se fait, quoique de loin, et même de fort loin. Le palmier de Pontanus n’est pas le seul exemple d’arbres fécondés à une grande distance. On fait depuis longtemps que ce font les vents, ces messagers de l’amour végétal, qui portent aux plantes femelles le sperme des mâles. Ce n’est point en plein vent que les nôtres courent ordinairement de pareils risques.

La terre n’est pas seulement la nourrice des plantes, elle en est en quelque forte l’ouvrière ; non contente de les allaiter, elle les habille. Des mêmes sucs qui les nourrissent, elle fait filer des habits qui les enveloppent. C’est le corole, dont j’ai parlé, et qui est orné des plus belles couleurs. L’homme, et surtout la femme, ont le leur en habits, et en divers ornements, durant le jour ; car la nuit ce sont des fleurs presque sans enveloppe.

Quelle différence des plantes de notre espèce, à celles qui couvrent la surface de la terre ! Rivales des astres, elles forment le brillant émail des prairies : mais elles n’ont ni peines, ni plaisirs. Que tout est bien composé ! Elles meurent comme elles vivent, sans le sentir. Il n’était pas juste que qui vit sans plaisir, mourût avec peine.

Non seulement les plantes n’ont point d’âme, mais cette substance leur était inutile. N’ayant aucune des nécessités de la vie animale, aucune forte d’inquiétude, nuls foins, nuls pas à faire, nuls désirs, toute ombre d’intelligence leur eût été aussi superflue, que la lumière à un aveugle. Au défaut de preuves philosophiques, cette raison jointe à nos sens, dépose donc contre l’âme des végétaux.

L’instinct a été encore plus légitimement refusé à tous les corps fixement attachés aux rochers, aux vaisseaux, ou qui se forment dans les entrailles de la terre.

Peut-être la formation des minéraux se fait-elle suivant les lois de l’attraction ; en forte que le fer n’attire jamais l’or, ni l’or le fer, que toutes les parties hétérogènes se repoussent, et que les seules homogènes s’unissent, ou font un corps entre elles. Mais sans rien décider dans une obscurité commune à toutes les générations, parce que j’ignore comment se fabriquent les fossiles, faudra-t-il invoquer, ou plutôt supposer une âme, pour expliquer la formation de ces corps ? Il serait beau, (surtout après en avoir dépouillé des êtres organisés, où se trouvent autant de vaisseaux que dans l’homme) il serait donc beau, dis-je, d’en vouloir revêtir des corps d’une structure simple, grossière et compacte !

Imaginations, chimères antiques, que toutes ces âmes prodiguées à tous les règnes ! Et sottises aux modernes qui ont essayé de les rallumer d’un souffle subtil ! Laissons leurs noms et leurs mânes en paix ; le Galien des Allemands, Sennerr, serait trop maltraité.

Je regarde tout ce qu’ils ont dit comme des jeux philosophiques et des bagatelles qui n’ont de mérite que la difficulté, difficiles nugæ. Faut-il avoir recours à une âme pour expliquer la croissance des plantes, infiniment plus prompte que celle des pierres ? Et dans la végétation de tous les corps, depuis le mou jusqu’au plus dur, tout ne dépend-il pas des sucs nourriciers plus ou moins terrestres, et appliqués avec divers degrés de force à des masses plus ou moins dures ? Par-là en effet je vois qu’un rocher doit moins croitre en cent ans, qu’une plante en huit jours.

Au reste, il faut pardonner aux anciens leurs âmes générales et particulières. Ils n’étaient point versés dans la structure et l’organisation des corps, faute de physique expérimentale et d’anatomie. Tout devait être aussi incompréhensible pour eux, que pour ces enfants, ou ces sauvages, qui voyant pour la première fois une montre, dont ils ne connaissent pas les ressorts, la croient animée, ou douée d’une âme comme eux, tandis qu’il suffit de jeter les yeux sur l’artifice de cette machine, artifice simple, qui suppose véritablement, non une âme qui lui appartienne en propre, mais celle d’un ouvrier intelligent, sans lequel jamais le hasard n’eût marqué les heures et le cours du soleil.

Nous beaucoup plus éclairés par la physique, qui nous montre qu’il n’ y a point d’autre âme du monde que dieu et le mouvement ; d’autre âme des plantes, que la chaleur ; plus éclairés par l’anatomie, dont le scalpel s’est aussi heureusement exercé sur elles, que sur nous et les animaux ; enfin plus instruits par les observations microscopiques qui nous ont découvert la génération des plantes, nos yeux ne peuvent s’ouvrir au grand jour de tant de découvertes, sans voir, malgré la grande analogie exposée ci-devant, que l’homme et la plante diffèrent peut-être encore plus entre eux, qu’ils ne se ressemblent. En effet, l’homme est celui de tous les êtres connus jusqu’à présent, qui a le plus d’âme, comme il était nécessaire que cela fût ; et la plante celui de tous aussi, si ce n’est les minéraux, qui en a et en devait avoir le moins. La belle âme après tout, qui ne s’occupant d’aucuns objets, d’aucuns désirs, sans passions, sans vices, sans vertus, surtout sans besoins, ne serait pas même chargée du foin de pourvoir à la nourriture de son corps.

Après les végétaux et les minéraux, corps sans âme, viennent les êtres qui commencent à s’animer, tels font le polype, et toutes les plantes animales inconnues jusqu’à ce jour, et que d’autres heureux Trembleys découvriront avec le temps.

Plus les corps dont je parle tiendront de la nature végétale, moins ils auront d’instinct, moins leurs opérations supposeront de discernement.

Plus ils participeront de l’animalité, ou feront des fonctions semblables aux nôtres, plus ils feront généreusement pourvus de ce don précieux. Ces êtres mitoyens ou mixtes, que j’appelle ainsi, parce qu’ils font enfants des deux règnes, auront en un mot d’autant plus d’intelligence, qu’ils feront obligés de se donner de plus grands mouvements pour trouver leur subsistance.

Le dernier, ou le plus vil des animaux, succède ici à la plus spirituelle des plantes animales ; j’entends celui qui de tous les véritables êtres de cette espèce, se donne le moins de mouvement, ou de peine, pour trouver ses aliments et sa femelle, mais toujours un peu plus que la première plante animale. Cet animal aura plus d’instinct qu’elle, quand ce surplus de mouvement ne serait que de l’épaisseur d’un cheveu. Il en est de même de tous les autres, à proportion des inquiétudes qui les tourmentent : car sans cette intelligence relative aux besoins, celui-ci ne pourrait allonger le cou, celui-là ramper, l’autre baisser ou lever la tête, voler, nager, marcher, et cela visiblement exprès pour trouver sa nourriture. Ainsi, faute d’aptitude à réparer les pertes que font sans cesse les bêtes qui transpirent le moins, chaque individu ne pourrait continuer de vivre : il périrait à mesure qu’il serait produit, et par conséquent les corps le seraient vainement, si dieu ne leur eût donné à tous, pour ainsi dire, cette portion de lui-même, que Virgile exalte si magnifiquement dans les abeilles.  

CHAPITRE TROISIÈME

  Rien de plus charmant que cette contemplation, elle a pour objet cette échelle imperceptiblement graduée, qu’on voit la nature exactement passer par tous ses degrés, sans jamais sauter en quelque sorte un seul échelon dans toutes ses productions diverses. Quel tableau nous offre le spectacle de l’univers ! Tout est parfaitement assorti, rien n’y tranche ; si l’on passe du blanc au noir, c’est par une infinité de nuances, ou de degrés, qui rendent ce passage infiniment agréable.

L’homme et la plante forment le blanc et le noir ; les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les insectes, les amphibies, nous montrent les couleurs intermédiaires qui adoucissent ce frappant contraste. Sans ces couleurs, sans les opérations animales, toutes différentes entre elles, que je veux désigner sous ce nom : l’homme, ce superbe animal, fait de boue comme les autres, eût cru être un dieu sur la terre, et n’eut adoré que lui.

Il n’y a point d’animal si chétif et si vil en apparence, dont la vue ne diminue l’amour-propre d’un philosophe. Si le hasard nous a placés au haut de l’échelle, songeons qu’un rien de plus ou de moins dans le cerveau, où est l’âme de tous les hommes (excepté des Leibniziens) peut sur le champ nous précipiter au bas, et ne méprisons point des êtres qui ont la même origine que nous. Ils ne sont à la vérité qu’au second rang, mais ils y sont plus stables et plus fermes.

Descendons de l’homme le plus spirituel, au plus vil des végétaux, et même des fossiles : remontons du dernier de ces corps au premier des génies, embrassant ainsi tout le cercle des règnes, nous admirerons partout cette uniforme variété de la nature. L’esprit finit-il ici ? Là on le voit prêt à s’éteindre, c’est un feu qui manque d’aliments : ailleurs il se rallume, il brille chez nous, il est le guide des animaux.

Il y aurait à placer ici un curieux morceau d’histoire naturelle, pour démontrer que l’intelligence a été donnée à tous les animaux en raison de leurs besoins : mais à quoi bon tant d’exemples et de faits ? Ils nous surchargeraient sans augmenter nos lumières, et ces faits d’ailleurs se trouvent dans les livres de ces observateurs infatigables, que j’ose appeler les plus souvent les manœuvres des philosophes.

S’amuse qui voudra à nous ennuyer de toutes les merveilles de la nature : que l’un passe sa vie à observer les insectes ; l’autre à compter les petites osselets de la membrane de l’ouïe de certains poissons ; à mesurer même, si l’on veut, à quelle distance peut sauter une puce, pour passer sous silence tant d’autres misérables objets ; pour moi qui ne suis curieux que de philosophie, qui ne suis fâché que de ne pouvoir étendre les bornes, la nature active sera toujours mon seul point de vue. J’aime à la voir au loin, en grand comme en général, et non en particulier, ou en petits détails, qui quoique nécessaires jusqu’à un certain point dans toutes les sciences, communément sont la marque du peu de génie de ceux qui s’y livrent. C’est par cette seule manière d’envisager les choses, qu’on peut s’assurer que l’homme non seulement n’est point entièrement une plante, mais n’est pas même un animal comme un autre. Faut-il en répéter la raison ? C’est qu’ayant infiniment plus de besoins, il fallait qu’il eût infiniment plus d’esprit.

Qui eût cru qu’une si triste cause eût produit de si grands effets ? Qui eût cru qu’un aussi fâcheux assujettissement à toutes ces importunes nécessités de la vie, qui nous rappellent à chaque instant la misère de notre origine et de notre condition, qui eût cru, dis-je, qu’un tel principe eût été la source de notre bonheur, et de notre dignité ; disons plus, de la volupté même de l’esprit, si supérieure à celle du corps ? Certainement si nos besoins, comme on n’en peut douter, sont une suite nécessaire de la structure de nos organes, il n’est pas moins évident que notre âme dépend immédiatement de nos besoins, qu’elle est si alerte à satisfaire et à prévenir, que rien ne va devant eux. Il faut que la volonté même leur obéisse. On peut donc dire que notre âme prend de la force et de la sagacité, à proportion de leur multitude : semblable à un général d’armée qui se montre d’autant plus habile et d’autant plus vaillant, qu’il a plus d’ennemis à combattre.

Je sais que le singe ressemble à l’homme par bien d’autres choses que les dents : l’anatomie comparée en fait foi : quoiqu’elles aient suffi à Linné pour mettre l’homme au rang des quadrupèdes (à la tête à la vérité). Mais quelle que soit la docilité de cet animal, le plus spirituel d’entre eux, l’homme montre beaucoup plus de facilité à s’instruire. On a raison de vanter l’excellence des opérations des animaux, elles méritaient d’être rapprochées de celles de l’homme : Descartes leur avait fait tort, et il avait ses raisons pour cela ; mais quoiqu’on en dise, et quelques prodiges qu’on en raconte, ils ne portent point d’atteinte à la prééminence de notre âme ; elle est bien certainement de la même pâte et de la même fabrique : mais non, ni à beaucoup près, de la même qualité. C’est par cette qualité si supérieure de l’âme humaine, par ce surplus de lumières, qui résulte visiblement de l’organisation, que l’homme est le roi des animaux, qu’il est le seul propre à la société, dont son industrie a inventé les langues, et sa sagesse les lois et les mœurs.

Il me reste à prévenir une objection qu’on pourrait me faire. Si votre principe, me dira-t-on, était généralement vrai, si les besoins des corps étaient la mesure de leur esprit, pourquoi jusqu’à un certain âge, où l’homme a plus de besoins que jamais, parce qu’il croît d’autant plus, qu’il est plus près de son origine, pourquoi a-t-il alors si peu d’instinct, que sans mille soins continuels, il périrait infailliblement, tandis que les animaux à peine éclos, montrent tant de sagacité, eux qui, dans l’hypothèse, et même dans la variété, ont si peu de besoins.

On fera peu de cas de cet argument, si l’on considère que les animaux venant au monde ont déjà passé dans la matrice un long temps de leur courte vie, et de là vient qu’ils sont si formés, qu’un agneau d’un jour, par exemple, court dans les prairies, et broute l’herbe, comme père et mère.

L’état de l’homme fœtus est proportionnellement moins long ; il ne passe dans la matrice qu’un vingt-cinquième possible de sa longue vie ; or n’étant pas assez formé, il ne peut penser, il faut que les organes aient eu le temps de se durcir, d’acquérir cette force qui doit produire la lumière de l’instinct, par la même raison qu’il ne sort point d’étincelle d’un caillou, s’il n’est dur. L’homme né de parents plus nus, plus nu, plus délicat lui-même que l’animal, il ne peut avoir si vite son intelligence ; tardive dans l’un, il est juste qu’elle soit précoce dans l’autre ; il n’y perd rien pour attendre : la nature l’en dédommage avec usure, en lui donnant des organes plus mobiles et plus déliés.

Pour former un discernement, tel que le nôtre, il fallait donc plus de temps que la nature n’en emploie à la fabrique de celui des animaux ; il fallait passer par l’enfance, pour arriver à la raison ; il fallait avoir les désagréments et les peines de l’animalité, pour en retirer les avantages qui caractérisent l’homme.

L’instinct des bêtes donné à l’homme naissant n’eût point suffi à toutes les infirmités qui assiègent son berceau. Toutes leurs ruses succomberaient ici. Donnez réciproquement à l’enfant le seul instinct des animaux qui en ont le plus, il ne pourra seulement pas lier son cordon ombilical, encore moins chercher le téton de sa nourrice. Donnez aux animaux nos premières incommodités, ils y périront tous.

J’ai envisagé l’âme, comme faisant partie de l’histoire naturelle des corps animés, mais je n’ai garde de donner la différence graduée de l’une à l’autre, pour aussi nouvelle que les raisons de cette gradation. Car combien de philosophes et de théologiens même, ont donné une âme aux animaux ? De sorte que l’âme de l’homme, selon un des ces derniers, est à l’âme des bêtes, ce que celle des anges est à celle de l’homme, et apparemment toujours en remontant, celle de dieu à celle des anges.


  1. Nouvelles découvertes faites avec le microscope. Leyde, 1747, in-12.