L’Importance d’être constant

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L’Importance d’être constant
Traduction Wikisource
1895


Une comédie frivole pour gens sérieux

Traduction avant contributions : Angeline Tomi



ACTE I


Le salon de l’appartement d’Algernon, dans Half-Moon Street. La pièce est meublée luxueusement, avec goût. On entend le son d’un piano dans la pièce voisine.

Lane sert le thé ; la musique s’interrompt, Algernon entre.

Algernon. Avez-vous entendu ce que je jouais, Lane ?

Lane. Je n’ai pas jugé convenable d’écouter, Monsieur.

Algernon. J’en suis navré pour vous. Je ne joue pas avec justesse -n’importe qui peut jouer juste-, mais je joue avec une merveilleuse expressivité. En ce qui concerne le piano, le sentiment est mon fort. Je garde la science pour la vie.

Lane. Certes.

Algernon. Justement, à propos de la science de la vie, avez-vous préparé les canapés au concombre pour Lady Bracknell ?

Lane. Oui, Monsieur. (Il tend un plateau)

Algernon. (Il les inspecte, en prend deux, et s’assoit sur le sofa) Oh !… à propos, Lane, j’ai vu sur votre registre que jeudi dernier, lors de mon dîner avec Lord Shoreman et Mr Worthing, pas moins de huit bouteilles de champagne auraient été consommées.

Lane. En effet, Monsieur. Huit bouteilles et demie.

Algernon. Comment se fait-il que dans les maisons des célibataires, les domestiques boivent immanquablement tout le champagne ? Je demande cela à titre purement informatif.

Lane. Je l’attribuerais volontiers à la qualité supérieure du vin, Monsieur. J’ai bien souvent observé que, chez les personnes mariées, le champagne est rarement du meilleur cru.

Algernon. Bonté divine ! Le mariage est-il donc une chose si démoralisante ?

Lane. Je crois, Monsieur, qu’il s’agit d’un état fort plaisant. Je n’ai eu que très peu d’expérience dans ce domaine ; je n’ai été marié qu’une seule fois. C’était à la suite d’un malentendu entre une jeune personne et moi.

Algernon. (nonchalant) Je ne pense pas que votre vie de famille puisse m’intéresser, Lane.

Lane. Non, monsieur ; ce n’est pas un sujet très intéressant. Moi-même, je n’y pense jamais.

Algernon. Comme je vous comprends ! Cela ira, Lane, je vous remercie.

Lane. Merci, Monsieur. (Il sort)

Algernon. Les opinions de Lane sur le mariage me paraissent quelque peu relâchées. Vraiment, si les classes populaires ne nous donnent pas le bon exemple, à quoi peuvent-elles bien servir ? Elles semblent, en tant que classe, n’avoir aucune conscience de leur responsabilité morale.

Lane entre.

Lane. Mr Constant Worthing. (Jack entre, Lane sort)

Algernon. Comment vas-tu, mon cher Constant ? Qu’est-ce qui t’amène en ville ?

Jack. Oh, le plaisir, le plaisir ! Devrait-on suivre un autre guide ? Encore en train de manger, à ce que je vois, Algy !

Algernon. (guindé) Je crois que l’on a coutume, dans la bonne société, de prendre une légère collation à cinq heures. Où étais-tu passé, depuis jeudi dernier ?

Jack. (Il s’assoit sur le sofa) À la campagne.

Algernon. Et que diable faisais-tu là-bas ?

Jack. (Il ôte ses gants) Quand on est en ville, on s’amuse ; quand on est à la campagne, ce sont les autres qu’on amuse. C’est excessivement ennuyeux.

Algernon. Et qui sont ces autres que tu amuses ?

Jack. (distrait) Oh, des voisins, des voisins.

Algernon. Tu as des voisins agréables, dans ton petit patelin pastoral du Shropshire ?

Jack. Éperdument épouvantables ! Je ne parle jamais à aucun d’entre eux.

Algernon. Comme tu dois les amuser ! (Il se lève et prend un canapé) D’ailleurs, c’est bien dans le Shropshire que se trouve ton manoir, n’est-ce pas ?

Jack. Hein ? Le Shropshire ?…Oui, bien sûr. Par exemple ! Pourquoi toutes ces tasses ? Et ces canapés au concombre ? Pourquoi cette abondance débridée chez un si jeune homme ? Qui vient prendre le thé ?

Algernon. Oh ! Seulement Tante Augusta et Gwendolen.

Jack. Voilà qui est tout à fait charmant !

Algernon. Oui, tout cela est très bien ; mais je crains que Tante Augusta n’approuve pas beaucoup ta présence ici.

Jack. Et pourquoi, je te prie ?

Algernon. Mon cher, la façon dont tu flirtes avec Gwendolen est tout à fait inconvenante… Presque autant que la façon dont Gwendolen flirte avec toi.

Jack. Je suis amoureux de Gwendolen. Je suis venu à Londres spécialement pour la demander en mariage.

Algernon. Je croyais que tu étais venu pour le plaisir ?… Moi, j’appelle cela venir pour affaires.

Jack. Tu es affreusement dénué de romantisme !

Algernon. Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de romantique dans une demande en mariage. Être amoureux, c’est follement romantique. Mais il n’y a rien de romantique dans ce genre de formalités. Après tout, on peut toujours vous dire oui. C’est même ce qui arrive généralement, il me semble. Et alors, tout le beau de la passion est fini… La véritable essence de l’amour est dans l’incertitude. Si jamais je me marie, je crois que je ferais tout pour l’oublier. Jack. Je n’ai pas de doutes à ce sujet, mon cher Algy. Le tribunal des divorces a été justement créée pour des gens à la mémoire aussi curieusement constituée.

Algernon. Oh ! Il ne sert à rien de débattre d’un tel sujet. Les divorces se font au Ciel – (Jack tend la main pour prendre un canapé. Algernon l’en empêche) Je te prie de ne pas toucher aux canapés au concombre. Ils ont été faits spécialement pour Tante Augusta. (Il en prend un et le mange)

Jack. Mais tu passes ton temps à en manger !

Algernon. C’est sensiblement différent. Il s’agit de ma tante. (Il lui présente un plateau) Prends donc du pain et des tartines beurrées. Elles sont pour Gwendolen. Gwendolen voue un culte aux tartines beurrées.

Jack. (Il se penche et se sert) En effet, elles sont délicieuses.

Algernon. Rien ne t’oblige, mon cher, à manger de la sorte. Tu te comportes déjà comme si tu étais son mari. Tu ne l’es pas, et je doute que tu ne le sois jamais.

Jack. Et qu’est-ce qui te fait dire une chose pareille ?

Algernon. Eh bien, tout d’abord, les jeunes filles n’épousent jamais les hommes avec qui elles flirtent. Elles pensent que ce n’est pas bien.

Jack. C’est absurde !

Algernon. Pas du tout. C’est une grande vérité. Cela explique le nombre invraisemblable de célibataires que l’on voit partout. Ensuite, je ne donne pas mon consentement.

Jack. Ton consentement !

Algernon. Mon cher, Gwendolen est ma cousine germaine. Et avant que je te permette de l’épouser, tu vas devoir m’en dire plus sur cette mystérieuse Cecily. (il fait sonner une cloche)

Jack. Cecily ! Que diable veux-tu dire ? Comment ça, Cecily ! Je ne connais personne du nom de Cecily.

Lane entre.

Algernon. Apportez-moi l’étui à cigarettes que Mr Worthing a laissé dans le fumoir la dernière fois qu’il a dîné ici.

Lane. Oui, Monsieur. (Il sort)

Jack. Tu veux dire que c’est toi qui avais mon étui à cigarettes depuis tout ce temps ? Mon dieu, tu aurais dû me le dire, j’ai écrit à ce sujet des lettres frénétiques à Scotland Yard. J’étais sur le point d’offrir une forte récompense.

Algernon. Eh bien, j’espère que tu en offriras une. Je suis un peu désargenté, en ce moment.

Jack. Il est à présent inutile d’offrir une récompense, puisque je l’ai retrouvé.

(Lane entre, portant l’étui à cigarettes sur un plateau. Algernon s’en empare, Lane sort)

Algernon. Je dois dire, Constant, que cela me paraît assez mesquin de ta part. (Il ouvre l’étui et l’examine) Enfin, cela n’a pas d’importance, puisque maintenant que je lis cette inscription, je vois que cet étui n’est pas à toi, finalement.

Jack. Bien sûr que si, il est à moi. (Il s’avance vers lui) Tu m’as vu avec des centaines de fois, et tu n’as de toute façon aucun droit de lire ce qui est écrit à l’intérieur. C’est tout à fait indigne d’un gentleman de lire un étui à cigarettes privé.

Algernon. Oh ! Il est absurde d’avoir des idées trop rigides sur ce que l’on doit lire ou ne pas lire. Plus de la moitié de la culture moderne repose sur ce que l’on ne devrait pas lire.

Jack. Je le sais parfaitement, et je n’ai pas la moindre intention de débattre avec toi de la culture moderne. Ce n’est pas le genre de choses dont on devrait parler en privé. Je veux simplement mon étui à cigarettes.

Algernon. Bien sûr ; mais ce n’est pas ton étui à cigarettes. Cet étui est un cadeau fait par une personne nommée Cecily, et tu as dit que tu ne connaissais personne de ce nom.

Jack. Eh bien, puisque tu tiens tant à le savoir, il se trouve que Cecily est ma tante.

Algernon. Ta tante !

Jack. Oui. Qui plus est, une charmante vieille dame. Elle vit à Tunbridge Wells. Rends-le moi, Algy.

Algernon. (Il s’adosse au sofa) Mais, si elle est ta tante et qu’elle vit à Tunbridge Wells, pourquoi signe-t-elle « la petite Cecily » ? (Il lit) « de la part de la petite Cecily, avec toute son affection ».

Jack. (Il s’avance vers le sofa et s’agenouille dessus) Mon cher, qu’y a-t-il là de si compliqué ? Certaines tantes sont grandes, d’autres ne le sont pas. C’est un sujet sur lequel une tante est certainement autorisée à se prononcer elle-même. Tu sembles croire que toutes les tantes doivent absolument ressembler à la tienne ! C’est ridicule ! Pour l’amour de dieu, rends-moi mon étui à cigarettes, maintenant. (Il suit Algernon tout autour de la pièce)

Algernon. Évidemment. Mais pourquoi ta tante t’appelle-t-elle son oncle ? « de la part de la petite Cecily, avec toute son affection, pour son cher oncle Jack ». Il n’y a aucune objection, je l’admets, à ce qu’une tante soit petite ; mais pourquoi une tante, quelle que soit sa taille, appellerait-elle son neveu son oncle ? Cela me dépasse. De plus, ton nom n’est pas Jack, mais Constant.

Jack. Ce n’est pas Constant. C’est Jack.

Algernon. Tu m’as toujours dit que tu t’appelais Constant. Je t’ai présenté à tout le monde sous le nom de Constant. Tu réponds au nom de Constant. Tu as une tête à t’appeler Constant. Tu es l’homme avec l’air le plus constant que j’aie jamais vu de ma vie, il est donc parfaitement absurde de t’entendre dire que ton nom n’est pas Constant. C’est écrit sur tes cartes de visite. En voilà une (Il la sort de l’étui à cigarettes) : « Mr. Constant Worthing, B.4, l’Albany ». Je garderai ceci comme une preuve que ton nom est bien Constant, pour le cas où tu tenterais encore de le nier devant moi, ou devant Gwendolen, ou devant n’importe qui d’autre. (Il met la carte dans sa poche)

Jack. Bon, je suis Constant à la ville et Jack à la campagne, et on m’a offert cet étui à cigarettes à la campagne.

Algernon. Peut-être, mais cela n’explique pas pourquoi ta petite tante Cecily, qui vit à Tunbridge Wells, t’appelle son cher oncle. Allons, mon vieux, je vais bien finir par t’arracher la vérité. Jack. Mon cher Algy, tu parles comme un dentiste. C’est atrocement vulgaire de s’exprimer comme un dentiste quand on en n’est pas un. Cela crée une fausse impression.

Algernon. Eh bien, c’est précisément le travail d’un dentiste. Allons, dis-moi tout maintenant. Je dois reconnaître que je t’ai toujours soupçonné d’être en secret un fameux Bunburiste ; je n’ai désormais plus aucun doute à ce sujet.

Jack. Bunburiste ? Que diable appelles-tu un Bunburiste ?

Algernon. Je te révèlerai la signification de cette incomparable expression dès que tu seras assez aimable pour m’expliquer pourquoi tu es Constant à la ville et Jack à la campagne.

Jack. Rends moi l’étui d’abord.

Algernon. Le voilà. (Il le lui tend) Ton explication à présent, et tâche de la rendre improbable. (Il s’assoit sur le sofa)

Jack. Mon cher, il n’y a strictement rien d’improbable à expliquer. En réalité, c’est une situation tout à fait ordinaire. Le vénérable Mr Thomas Cardew, qui m’a adopté quand j’étais enfant, dans des circonstances assez particulières, m’a dans son testament légué tout l’argent que je possède et m’a institué tuteur de sa petite-fille, Miss Cecily Cardew. Et Cecily, qui m’appelle son oncle en raison du respect qu’elle me porte, chose que tu ne pourras jamais comprendre, vit dans mon manoir à la campagne, sous la responsabilité de son admirable gouvernante, Miss Prism.

Algernon. D’ailleurs, où est-il, ce manoir ?

Jack. Cela ne te regarde pas, mon garçon. Je ne compte pas t’y inviter… Cependant, je peux te dire franchement qu’il n’est pas dans le Shropshire.

Algernon. Je m’en doutais bien, mon cher ! J’ai bunburisé dans tout le Shropshire à deux reprises. Mais continue, pourquoi es-tu Constant à la ville et Jack à la campagne ?

Jack. Mon cher Algy, je ne pense pas que tu sois capable d’apprécier mes réelles motivations. Tu n’es pas assez sérieux. Quand on est désigné tuteur, l’on doit adopter une attitude très morale sur tous les sujets, il y va de son devoir. Et comme une attitude excessivement morale est difficilement compatible avec la santé et le bonheur, il m’a été nécessaire, pour pouvoir aller à Londres, de prétendre avoir un jeune frère du nom de Constant, qui loge à l’Albany, et s’attire toujours les pires ennuis. Voilà, mon cher, la vérité pure et simple.

Algernon. La vérité est rarement pure, et jamais simple. La vie moderne serait terriblement fade si c’était le cas ; et la littérature moderne, tout à fait impossible !

Jack. Ce ne serait pas une grande perte.

Algernon. La critique littéraire n’est pas ton fort, mon cher. N’essaye pas d’en faire. Tu devrais laisser cela à des gens qui n’ont pas fait d’études. Ils le font très bien dans les journaux. Toi, tu es un Bunburiste. J’avais parfaitement raison de dire que tu en étais un. Tu es l’un des Bunburistes les plus raffinés que je connaisse.

Jack. Que diable veux-tu dire ?

Algernon. Tu as inventé un jeune frère très utile prénommé Constant, pour pouvoir aller à Londres aussi souvent que tu le désires. Moi, j’ai inventé un inestimable malade perpétuel nommé Bunbury, pour pouvoir aller à la campagne quand j’en ai envie.

Jack. Cela n’a aucun sens !

Algernon. Pas du tout, c’est très sensé. Bunbury est incroyablement précieux. S’il n’y avait pas Bunbury et sa mauvaise santé, je ne pourrais pas dîner avec toi ce soir au Savoy, puisqu’il y a plus d’une semaine que je suis invité chez tante Augusta.

Jack. Je ne t’ai jamais invité à dîner avec moi ce soir.

Algernon. Je sais. Tu es déraisonnablement négligent quand il s’agit de faire des invitations. C’est stupide de ta part. Il n’y a rien de plus déplaisant que de ne pas recevoir d’invitations.

Jack. Je ne peux pas dîner au Savoy. Je leur dois au moins sept-cents livres. Ils n’arrêtent pas de m’envoyer des mises en demeure et de lancer toutes sortes de procédures. Ils me gâchent la vie.

Algernon. Et pourquoi ne les payes-tu pas ? Tu es riche.

Jack. Oui, mais Constant ne l’est pas. Je dois prendre soin de sa réputation. Constant est un de ces vauriens qui ne paient jamais leurs factures.

Algernon. Dans ce cas, allons dîner chez Willis.

Jack. Tu ferais mieux d’aller dîner avec ta tante Augusta.

Algernon. Je n’ai pas la moindre intention de faire quoi que ce soit de ce genre. D’abord, j’ai déjà dîné chez elle lundi dernier. Un repas de famille par semaine est amplement suffisant. Ensuite, chaque fois que je vais là-bas, on me traite comme un simple parent, et je me retrouve soit sans cavalière, soit avec deux à la fois. Enfin, je sais très bien à côté de qui elle a choisi de me placer, ce soir : Mary Farquhar, qui flirte sans cesse avec son mari, assis en face d’elle. C’est franchement désagréable… D’ailleurs, ce n’est même pas décent… Et cette sorte de comportement connaît pourtant une énorme progression. Le nombre de femmes, à Londres, qui flirtent avec leur mari est tout à fait scandaleux. Cela fait mauvais genre. C’est comme si on lavait son linge propre en public. De plus, maintenant que je sais que tu es un Bunburiste confirmé, je dois, naturellement, te parler du Bunburisme. Je veux t’en apprendre les règles.

Jack. Je ne suis absolument pas un Bunburiste. Si Gwendolen veut bien de moi, je tuerai mon frère. D’ailleurs, je pense que je vais devoir le tuer dans tous les cas. Cecily s’intéresse un peu trop à lui. Elle passe son temps à me demander de lui pardonner, et autres bêtises de ce genre. C’est d’un ennui… Je vais donc me débarrasser de Constant. Et je te conseille fortement de faire de même avec Mr… avec ton malade perpétuel affublé de ce nom impossible.

Algernon. Rien ne me poussera à me défaire de Bunbury. Et si jamais tu te maries, ce qui me paraît extrêmement problématique, tu seras très content de le connaître, toi aussi. Un homme qui se marie sans connaître Bunbury ne profite jamais de rien. Jack. Tout ceci est ridicule. Si j’épouse une jeune fille aussi charmante que Gwendolen, et elle est bien la seule avec qui j’aie jamais eu envie de me marier, je n’aurai aucune envie d’entendre parler de Bunbury.

Algernon. Dans ce cas, c’est ta femme qui en aura envie. Tu n’as pas l’air de te rendre compte que, dans le mariage, à trois, l’on trompe l’ennui, à deux, c’est l’ennui qui nous trompe.

Jack. (Sentencieux) Cela, mon jeune ami, est une théorie que le théâtre pervers des Français n’a cessé de mettre en scène ces cinquante dernières années.

Algernon. Oui, et le bonheur conjugal des ménages anglais en a fourni la preuve, en moitié moins de temps. Jack. Pour l’amour du ciel, ne fais pas semblant d’être cynique. Il est beaucoup trop facile d’être cynique.

Algernon. Mon cher, il n’est plus très facile d’être quoi que ce soit, de nos jours. Il y a dans tous les domaines une concurrence si sauvage… (On entend une sonnette électrique retentir) Ah ! Ce doit être tante Augusta. Il n’y a que la famille, ou les créanciers, pour sonner d’une manière aussi wagnérienne. Bien, si je la tiens à l’écart pendant dix minutes, pour que tu puisses demander Gwendolen en mariage, pourrai-je espérer dîner chez Willis en ta compagnie ? Jack. Je suppose que oui, puisque tu y tiens tant.

Algernon. Parfait. Mais tu dois prendre cela au sérieux. J’ai horreur des gens qui considèrent leur repas avec trop de légèreté. C’est excessivement frivole de leur part.

Lane entre.

Lane. Lady Bracknell et Miss Fairfax.

(Algernon s’avance pour les accueillir. Elles entrent)

Lady Bracknell. Bonsoir, mon cher Algernon. J’espère que tu te portes comme il faut.

Algernon. Je me sens parfaitement bien, tante Augusta.

Lady Bracknell. Ce n’est pas tout à fait la même chose. En réalité, les deux vont même rarement ensemble. (Elle voit Jack et s’incline avec une politesse glaciale)

Algernon. (à Gwendolen) Ça alors, tu es ravissante !

Gwendolen. Je suis toujours ravissante ! N’est-ce pas, Mr. Worthing ?

Jack. Vous êtes parfaite, Miss Fairfax.

Gwendolen. Oh ! Non, j’espère bien que je ne le suis pas. Cela ne laisserait aucune place à l’amélioration, et j’ai l’intention de m’améliorer dans de nombreux domaines. (Gwendolen et Jack s’assoient tous les deux dans un angle du sofa) Lady Bracknell. Je suis navrée d’être un peu en retard, Algernon, mais j’ai été obligée de rendre visite à cette chère Lady Harbury. Je n’y étais plus allée depuis la mort de son pauvre mari. Je n’ai jamais vu une femme aussi altérée ; elle a l’air d’avoir vingt ans de moins. Bon, je voudrais bien une tasse de thé, et l’un de ces délicieux canapés au concombre que tu m’as promis.

Algernon. Bien sûr, tante Augusta. (Il se dirige vers la table)

Lady Bracknell. Ne veux-tu pas t’asseoir auprès de moi, Gwendolen ?

Gwendolen. C’est gentil, maman, mais je suis très bien ici.

Algernon. (Il soulève le plateau vide, horrifié) Bonté divine ! Lane ! Pourquoi n’y a-t-il pas de canapés au concombre ? Je les avais commandés spécialement.

Lane. (avec gravité) Il n’y avait plus de concombres au marché ce matin, Monsieur. J’y suis allé deux fois.

Algernon. Plus de concombres !

Lane. Non, Monsieur. Pas même contre argent comptant.

Algernon. Cela ira, Lane, vous pouvez disposer.

Lane. Merci, Monsieur. (Il sort)

Algernon. Je suis fortement affligé, tante Augusta, qu’il n’y ait pas de concombres, pas même contre argent comptant.

Lady Bracknell. Cela n’a guère d’importance. J’ai mangé quelques muffins avec Lady Harbury ; elle semble se consacrer entièrement au plaisir, à présent.

Algernon. J’ai entendu dire que ses cheveux en sont devenus tout blonds, de chagrin.

Lady Bracknell. Ils ont indubitablement changé de couleur. Mais je ne saurais, bien sûr, déterminer l’origine de ce phénomène. (Algernon s’avance et lui tend sa tasse de thé) Merci. Je t’ai réservé une surprise, ce soir, Algernon. Je compte te placer à côté de Mary Farquhar. C’est une femme charmante, et tellement attentionnée pour son mari… Les regarder est un plaisir.

Algernon. Je crains, tante Augusta, de devoir renoncer au plaisir de dîner avec vous ce soir, en fin de compte. Lady Bracknell. (Elle fronce les sourcils) J’espère bien que non, Algernon. Cela mettrait ma table sens dessus dessous. Ton oncle serait obligé de dîner à l’étage. Fort heureusement pour lui, il en a l’habitude.

Algernon. C’est un vrai fardeau, et, je dois bien l’avouer, une terrible déception pour moi, mais je viens de recevoir un télégramme qui dit que mon pauvre ami Bunbury est de nouveau très malade. (Il échange un regard avec Jack) Ils semblent penser que je ferais mieux de rester près de lui.

Lady Bracknell. Tout cela est étrange. Ce Mr. Bunbury semble affligé d’une santé des plus curieuses.

Algernon. Oui ; ce pauvre Bunbury est toujours épouvantablement mal en point.

Lady Bracknell. Eh bien, je dois dire, Algernon, qu’il est grand temps que Mr. Bunbury se décide à choisir entre la vie et la mort. Toutes ces tergiversations sont ridicules. D’ailleurs, je n’approuve pas cette compassion moderne envers les malades. Cela me semble particulièrement morbide. La maladie n’est pas une attitude à encourager chez les autres. La santé est le premier devoir de la vie. C’est ce que je répète sans cesse à ton oncle, mais il n’a pas l’air d’y prendre garde, à en juger par l’évolution de son état de santé. Je te serais fort obligée si tu demandais de ma part à Mr. Bunbury d’éviter toute rechute samedi prochain. Je compte sur toi pour organiser mon programme musical. C’est ma toute dernière réception, et l’on s’attend donc à ce qu’elle encourage les conversations ; surtout que l’on est en fin de saison, et que chacun a déjà à peu près tout dit de ce qu’il avait sur le cœur – ce qui, dans la plupart des cas, ne doit d’ailleurs pas être grand-chose.

Algernon. J’en parlerai à Bunbury, tante Augusta, s’il est toujours conscient ; et je pense pouvoir vous promettre d’être là samedi prochain. Bien entendu, la musique pose de grandes difficultés. Voyez-vous, si l’on joue de la bonne musique, personne n’écoute ; et si l’on joue de la mauvaise musique, personne ne parle. Mais je vais vous montrer le programme que j’ai élaboré, si vous voulez bien me suivre.

Lady Bracknell. Merci, Algernon. Voilà qui est très prévenant de ta part. (Elle se lève et suit Algernon) Je suis certaine que ce programme sera très plaisant, après quelques petites épurations. Je ne peux raisonnablement pas tolérer les chansons françaises. Les gens semblent toujours les trouver indécentes, et ont l’air soit choqués, ce qui est vulgaire, soit amusés, ce qui est pire. En revanche, l’allemand semble tout à fait respectable ; et je crois qu’il l’est, en effet. Gwendolen, viens avec moi.

Gwendolen. Tout de suite, maman.

Lady Bracknell et Algernon entrent dans la salle de musique, Gwendolen reste à sa place.

Jack. Quel beau temps nous avons, Miss Fairfax, n’est-ce pas ?

Gwendolen. Je vous en prie, Mr Worthing, ne me parlez pas du temps. Chaque fois qu’on me parle du temps, j’ai l’impression qu’on veut me dire autre chose. Et cela m’angoisse beaucoup.

Jack. Je veux en effet vous dire autre chose.

Gwendolen. C’est bien ce que je pensais. En vérité, je ne me trompe jamais.

Jack. Je voudrais, si vous me le permettez, profiter de l’absence momentanée de Lady Bracknell…

Gwendolen. C’est sans aucun doute ce que je vous conseillerais de faire. Maman a une façon si soudaine de surgir partout sans prévenir… j’ai souvent dû lui en faire la remarque. Jack. Miss Fairfax, le jour où je vous ai rencontrée, je vous admirais déjà plus que toute autre femme… que j’aie jamais connue… jusqu’à ce que je vous connaisse.

Gwendolen. Oui, je le sais bien. Et je regrette que vous n’ayez jamais été plus démonstratif, en public, surtout. Vous avez toujours exercé sur moi une irrésistible fascination. Avant même de vous rencontrer, j’étais loin de vous être indifférente. (Jack la regarde avec étonnement) Je crois que vous savez, Mr Worthing, que nous vivons à une époque d’idéaux. C’est un fait sans cesse relayé dans les magazines les plus huppés, et dont même la province, paraît-il, commence à se rendre compte. Et moi, j’ai toujours eu pour idéal d’aimer quelqu’un du nom de Constant. Il y a, dans ce nom, quelque chose qui inspire une confiance absolue. Dès l’instant où Algernon m’a parlé de son ami Constant, j’ai su que mon destin était de vous aimer. Votre nom, fort heureusement pour ma tranquillité d’esprit, est très rare, si j’en crois mon expérience personnelle.

Jack. Vous m’aimez vraiment, Gwendolen ?

Gwendolen. Passionnément !

Jack. Ma chérie ! Vous ne savez pas à quel point vous me rendez heureux.

Gwendolen. Mon Constant à moi ! (Ils s’étreignent)

Jack. Mais vous ne croyez pas, tout de même, que vous ne pourriez pas m’aimer si mon nom n’était pas Constant ?

Gwendolen. Mais votre nom est Constant.

Jack. Bien sûr, mais en supposant qu’il ne le soit pas ? Vous n’auriez pas pu m’aimer ?

Gwendolen. (enjôleuse) Ah ! Vous voilà de toute évidence en pleine spéculation métaphysique… Mais comme bien des spéculations métaphysiques, elle n’a pas le moindre rapport avec la vraie vie, la nôtre. Jack. En ce qui me concerne, ma chérie, je vous avoue très franchement que le nom de Constant m’importe peu… En fait, je pense qu’il me va très mal.

Gwendolen. Il vous va parfaitement bien. C’est un nom divin. Il a une musicalité si exceptionnelle… Il crée des vibrations. Jack. Je pense vraiment, Gwendolen, qu’il existe des centaines d’autres noms bien plus beaux. Jack, par exemple, me semble être un nom charmant.

Gwendolen. Jack ?…Non, il n’y a presque pas de musicalité dans ce nom, si tant est qu’il y en ait la moindre. Il ne fait pas frissonner. Il ne crée aucune vibration. J’ai connu plusieurs Jack, ils étaient tous affligeants de banalité. De plus, tout le monde sait que Jack est la forme familière de John ! Je plains les femmes qui épousent des John. Elles ont sûrement une vie conjugale très fade. Il y a de fortes chances qu’elles ne connaissent jamais le merveilleux plaisir que peut procurer un seul moment de solitude. Le seul nom rassurant, c’est Constant.

Jack. Gwendolen, il faut absolument organiser un baptême… Je veux dire, un mariage. Il n’y a pas de temps à perdre. Gwendolen. Un mariage, Mr. Worthing ?

Jack. (confus) Oui… le nôtre. Vous savez que je vous aime, et vous m’avez donné des raisons de croire, Miss Fairfax, que je ne vous étais pas tout à fait indifférent.

Gwendolen. Je vous adore. Mais vous ne m’avez encore fait aucune demande. Nous n’avons rien dit de ce mariage. Le sujet n’a même pas été effleuré.

Jack. Eh bien… Puis-je vous faire ma demande maintenant ?

Gwendolen. Je pense que le moment serait admirablement choisi. Et, afin de vous épargner toute déception, je tiens à vous prévenir franchement, Mr. Worthing, que je suis pleinement déterminée à l’accepter.

Jack. Gwendolen !

Gwendolen. Oui, Mr. Worthing, vous voulez me dire quelque chose ?

Jack. Vous savez parfaitement ce que je veux vous dire.

Gwendolen. Oui, mais vous ne le dites pas.

Jack. Gwendolen, voulez-vous m’épouser ? (Il s’agenouille)

Gwendolen. Bien sûr que je le veux, mon chéri. Tu as été si long à me le demander ! J’ai bien peur que tu n’aies pas beaucoup d’expérience en matière de demandes en mariage.

Jack. Ma chérie, je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi.

Gwendolen. Sans doute, mais les hommes font souvent des demandes pour s’entraîner ; c’est ce que fait mon frère Gérald. Toutes mes amies peuvent en témoigner. Tes yeux sont d’un bleu si merveilleux, Constant ! Ils sont d’un bleu tellement bleu ! J’espère que tu me regarderas toujours ainsi, surtout quand il y aura du monde.

(Lady Bracknell entre)

Lady Bracknell. Mr. Worthing ! Veuillez vous lever, monsieur ! Cette posture de semi-gisant est absolument scandaleuse !

Gwendolen. Maman ! (Jack tente de se relever, elle l’en empêche) Je dois vous prier de vous retirer. Vous n’avez rien à faire ici. D’ailleurs, Mr. Worthing n’a pas encore fini.

Lady Bracknell. Et que doit-il finir, je te prie ?

Gwendolen. Je suis fiancée à Mr. Worthing, maman. (Ils se lèvent)

Lady Bracknell. Je suis navrée de te l’apprendre, mais tu n’es fiancée à personne. Le jour où tu te fianceras, ce sera moi, ou ton père, si sa santé le lui permet, qui t’en en informerons. Les fiançailles, pour une jeune fille, doivent constituer une surprise ; bonne ou mauvaise, du reste… De toute façon, ce n’est guère un choix qu’elle soit capable d’opérer elle même. À présent, j’ai quelques questions à vous poser, Mr. Worthing !

Jack. Je me ferai une joie de répondre à toutes vos questions, Lady Bracknell.

Gwendolen. Si tu en connais la réponse à l’avance. Les questions de maman sont parfois terriblement inquisitoriales.

Lady Bracknell. Je compte bien les rendre fort inquisitoriales. Gwendolen, pendant que j’interroge Mr. Worthing, tu vas m’attendre dans le fiacre.

Gwendolen. (d’un ton de reproche) Maman !

Lady Bracknell. Dans le fiacre, Gwendolen !

(Gwendolen s’avance jusqu’à la porte. Elle et Jack s’envoient des baisers dans le dos de Lady Bracknell. Lady Bracknell semble vaguement chercher à comprendre le bruit pendant un moment, puis elle se retourne)

Lady Bracknell. Gwendolen, le fiacre !

Gwendolen. Oui, maman.

(elle sort)

Lady Bracknell. (elle s’assoit) Prenez donc un siège, Mr. Worthing. (Elle cherche un carnet et un crayon dans son sac)

Jack. Je vous remercie, Lady Bracknell, mais je préfère rester debout.

Lady Bracknell. (tenant le crayon et le carnet) Il me semble nécessaire de vous préciser que vous ne figurez pas dans ma liste de partis possibles, bien que j’aie la même liste que cette chère duchesse de Bolton. Nous travaillons conjointement, en réalité. Quoiqu’il en soit, je suis disposée à y ajouter votre nom, pourvu, bien sûr, que vos réponses soient dignes de ce qu’une mère aussi tendre que moi est en droit d’exiger de son gendre. Fumez-vous ?

Jack. Eh bien, oui, je reconnais que je fume.

Lady Bracknell. Je suis ravie de l’apprendre. Un homme doit avoir une occupation, dans la vie. Il y a bien trop de gens oisifs à Londres. Quel âge avez-vous ?

Jack. Vingt-neuf ans.

Lady Bracknell. C’est un âge parfait pour se marier. J’ai toujours pensé qu’un homme qui souhaite se marier devrait tout savoir ou ne rien savoir du tout. Que savez-vous ?

Jack. (après quelques hésitations) Je ne sais rien, Lady Bracknell.

Lady Bracknell. Je suis heureuse de vous l’entendre dire. Je désapprouve l’idée de corrompre l’ignorance naturelle. L’ignorance est comme un délicat fruit exotique ; si on le touche, son bel épanouissement se flétrit. Je tiens pour fumeuses toutes ces théories d’éducation moderne. Fort heureusement, en Angleterre du moins, l’éducation, quelle qu’elle soit, ne produit jamais aucun effet. Si c’était le cas, les classes supérieures courraient un grand danger, et cela mènerait certainement à des actes de violences jusque dans Grosvenor Square. Quels sont vos revenus ?

Jack. Entre sept et huit mille livres par an.

Lady Bracknell. (elle prend des notes) En terres ou en placements ?

Jack. En placements, pour la majeure partie.

Lady Bracknell. Ceci est très satisfaisant. Entre les taxes que vous devez payer de votre vivant, et celles que l’on attend de vous après votre mort, la terre a cessé d’être un profit, ou un même simple plaisir. Elle vous donne un rang social, mais vous empêche de le tenir. Voilà tout ce qu’on peut dire de la terre.

Jack. J’ai une maison de campagne, avec, bien sûr, un peu de terre autour, environ six cents hectares, me semble-t-il. Mais ce n’est pas de cela que je tire mes revenus. En réalité, je crois que seuls les braconniers parviennent à en tirer quelque chose.

Lady Bracknell. Une maison de campagne ! Combien de chambres possède-t-elle ? Enfin, nous éclaircirons ce sujet plus tard. J’espère que vous avez une maison en ville ? Il est inimaginable qu’une jeune fille d’une nature simple et authentique comme Gwendolen vive à la campagne.

Jack. Eh bien, je possède une maison dans Belgrave Square, mais elle est louée à l’année à Lady Bloxham. Bien sûr, je peux la reprendre quand je le souhaite, avec un préavis de six mois.

Lady Bracknell. Lady Bloxham ? Je n’en ai jamais entendu parler.

Jack. Oh, elle sort très peu. C’est une dame d’un âge avancé.

Lady Bracknell. De nos jours, cela n’est plus une garantie de respectabilité. À quel numéro de Belgrave Square est votre maison ?

Jack. Au 149.

Lady Bracknell. (hochant la tête) C’est le côté démodé. Je me doutais qu’il y aurait quelque chose… Cependant, nous pouvons facilement changer cela.

Jack. Vous voulez parler de la mode, ou du côté ?

Lady Bracknell. (sévèrement) Les deux, si nécessaire, je suppose. Quelles sont vos opinions politiques ?

Jack. Je crains de ne pas en avoir. Je suis un libéral pour l’union.

Lady Bracknell. Oui, la droite, pour ainsi dire. Nous recevons souvent les Tories à dîner, ou durant nos soirées. Bien entendu, vous n’avez de sympathie d’aucune sorte pour les Socialistes ?

Jack. Oh ! Je n’ai pas la moindre intention de dresser les masses populaires contre les classes supérieures, si c’est là votre question, Lady Bracknell…

Lady Bracknell. C’était tout à fait ma question. Hum !… Vos parents sont-ils vivants ?

Jack. J’ai perdu mes deux parents.

Lady Bracknell. Tous les deux ? Perdre un parent peut être considéré comme de la malchance… mais perdre les deux s’apparente fort à de la négligence. Qui était votre père ? De toute évidence, c’était un homme fortuné. Est-il né dans ce que les journaux socialistes qualifient de « pourpre du commerce », ou est-il issu de l’aristocratie ?

Jack. J’ai bien peur de ne pas vraiment le savoir. En réalité, Lady Bracknell, je vous ai dit que j’avais perdu mes deux parents. Mais il semble plutôt que ce soient eux qui m’aient perdu… Je n’ai aucune idée qui m’a mis au monde. J’ai été… eh bien, j’ai été trouvé.

Lady Bracknell. Trouvé !

Jack. Feu Mr. Thomas Cardew, un vieux gentleman bienveillant et charitable, m’a trouvé, et m’a donné le nom de Worthing, parce qu’il avait dans sa poche un billet de première classe pour Worthing. Worthing est situé dans le Sussex. C’est une station balnéaire.

Lady Bracknell. Et où ce gentleman charitable qui avait un billet de première classe pour une station balnéaire vous a-t-il trouvé ? Jack. (avec gravité) Dans un sac de voyage.

Lady Bracknell. Un sac de voyage ?

Jack. (très sérieusement) En effet, Lady Bracknell. J’étais dans un sac de voyage, une sorte de grand sac, en cuir noir, avec des poignées… – un sac très ordinaire, en réalité.

Lady Bracknell. Et à quel endroit ce Mr. James, ou Thomas, Cardew a-t-il trouvé ce sac ordinaire ?

Jack. Dans la consigne de la gare Victoria.

Lady Bracknell. La consigne de la gare Victoria ?

Jack. Oui. Sur la ligne de Brighton.

Lady Bracknell. Je me moque de la ligne de Brighton. Mr. Worthing, je vous avoue que ce que vous me dites me déconcerte au plus haut point. Être né, ou tout du moins élevé, dans un sac de voyage, qu’il ait des poignées ou non, me paraît manifester un mépris démesuré pour les convenances familiales qui me rappelle les pires excès de la Révolution Française. Et j’imagine que vous savez comment a fini ce malheureux mouvement ? Sans parler du lieu où votre sac de voyage a été trouvé, la consigne d’une ligne de chemin de fer, qui paraît le plus approprié pour y dissimuler une erreur de jeunesse – c’est une chose que l’on a déjà vue par le passé –, mais qui ne saurait constituer le fondement solide nécessaire pour tenir une position respectable dans la bonne société.

Jack. Puis-je vous demander alors ce que vous me conseillez de faire ? Il est inutile de vous dire que je ferai tout pour assurer le bonheur de Gwendolen.

Lady Bracknell. Je vous conseille fortement, Mr. Worthing, de tenter de vous trouver une famille le plus rapidement possible, et de faire de sérieux efforts pour être en mesure de présenter l’un de vos deux parents, peu importe lequel, avant la fin de la saison.

Jack. Mais je ne vois vraiment pas comment faire. Je peux vous présenter le sac quand vous le souhaitez. Il est chez moi, dans ma penderie. Je pense vraiment que cela devrait vous satisfaire, Lady Bracknell.

Lady Bracknell. Me satisfaire, monsieur ! Est-il est question de moi ? Pouvez-vous imaginer une seule seconde que Lord Bracknell et moi songerions à autoriser notre unique fille, élevée avec le plus grand soin, à épouser un vestiaire, et à former une alliance avec un colis ! (Jack sursaute d’indignation) À présent, ayez l’amabilité de m’ouvrir cette porte, monsieur. Vous comprenez évidemment qu’il n’y aura désormais plus aucune communication entre vous et Miss Fairfax.

Lady Bracknell sort majestueusement, pleine d’une indignation hautaine. Algernon, depuis la pièce voisine, joue la Marche Nuptiale. Jack semble tout à fait furieux et se dirige vers la porte.

Jack. Pour l’amour du ciel, Algy, cesse de jouer cette musique sinistre ! Tu es stupide !

La musique cesse et Algernon entre, joyeux.

Algernon. Eh bien, mon vieux, cela n’a pas marché ? Ne me dis pas que Gwendolen a refusé ta demande ? Je sais bien que c’est dans sa nature. Elle passe son temps à dire non à tout le monde. Je pense que c’est un trait irrémédiable de son caractère.

Jack. Oh, Gwendolen a été parfaite. De son point de vue, nous sommes fiancés. Mais sa mère est absolument insupportable. Je n’ai jamais vu un pareil dragon. Je ne sais pas exactement à quoi est censé ressembler un dragon, mais je suis certain que Lady Bracknell en est un. Dans tous les cas, c’est un monstre, sans pour autant être un mythe, ce qui est déloyal. Je te demande pardon, Algy. Je ne devrais sans doute pas parler ainsi de ta tante devant toi.

Algernon. Mon cher, j’adore entendre dire du mal de ma famille. C’est la seule chose qui me permette de la supporter. La famille n’est jamais qu’un assemblage de gens ennuyeux, qui n’ont pas la moindre idée de la façon dont il faut vivre, et pas le moindre instinct du moment où il faudrait mourir.

Jack. Ah ! Je n’ai pas de famille. Je ne sais rien de la famille.

Algernon. Tu as beaucoup de chance. La famille ne prête jamais d’argent, et ne fait jamais crédit, même à un homme de génie. C’est comme le public, mais en pire.

Jack. Et après tout, quelle importance qu’un homme ait ou non un père et une mère ? Les mères, bien sûr, sont moins critiquables. Elles paient les factures de leurs enfants sans les contrarier. Mais les pères sont contrariants et ne payent jamais les factures. Je ne connais personne au club qui adresse encore la parole à son père.

Algernon. En effet. Les pères ne sont pas très appréciés, en ce moment. (Il prend le journal du soir)

Jack. Appréciés ! Je te parie ce que tu veux qu’il n’y a pas un seul type, de tous ceux que nous connaissons, qui accepterait d’être vu en train de marcher dans St. James Street aux côtés de son père. (Après un instant de silence) Il y a quelque chose dans les journaux ?

Algernon. Non, rien.

Jack. Tant mieux.

Algernon. Pour autant que je sache, il n’y a jamais rien dans les journaux.

Jack. Je pense qu’il y a beaucoup trop de choses, au contraire. Les journaux adorent nous ennuyer en parlant de gens que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais vus et dont on se moque éperdument. Quelle bande d’imbéciles !

Algernon. Mais les gens que l’on n’a jamais rencontrés sont charmants. Moi-même, en ce moment, je me sens attiré par une jeune fille que je n’ai jamais rencontrée ; oui, très attiré, vraiment.

Jack. Oh, c’est ridicule !

Algernon. Pas du tout !

Jack. Oh, je ne veux pas débattre de cela avec toi. Tu veux toujours débattre de tout.

Algernon. C’est bien pour cela que les choses existent.

Jack. Mon dieu, j’espère bien que non, si c’était le cas, je me serais tiré une balle dans la tête depuis longtemps… (Après un instant de silence) Algy, est-ce que tu crois que Gwendolen risque de devenir comme sa mère, en vieillissant, dans environ cent cinquante ans ?

Algernon. Toutes les femmes deviennent comme leur mère, c’est là leur tragédie. En revanche, cela n’arrive à aucun homme ; c’est la leur.

Jack. Et tu trouves cela intelligent ?

Algernon. C’est formulé avec une élégance sans pareille ! Et cela est aussi vrai que peut l’être une réflexion sur la civilisation.

Jack. L’intelligence me rend malade. Tout le monde est intelligent, de nos jours. On ne peut aller nulle part sans rencontrer des gens intelligents. C’est devenu une véritable nuisance publique. Je prie le ciel qu’il nous reste quelques imbéciles !

Algernon. Oh, il nous en reste.

Jack. J’adorerais en connaître un. De quoi parlent-ils ?

Algernon. Les imbéciles ? Oh, des gens intelligents, bien sûr.

Jack. Quels imbéciles !

Algernon. Au fait, as-tu dit à Gwendolen que tu étais Constant à la ville et Jack à la campagne ?

Jack. (condescendant) Mon cher, la vérité n’est pas le genre de choses qu’il convient de dire à une jeune fille douce et raffinée. Tu as vraiment des idées insensées sur la façon de te conduire avec une femme !

Algernon. La seule façon de se conduire avec une femme est de la courtiser, si elle est jolie, et d’en courtiser une autre, si elle ne l’est pas.

Jack. Quelle absurdité !

Algernon. Et la jeune fille dont tu es le tuteur ? Miss Cardew ? Et qu’en est-il du frère prodigue, Constant ?

Jack. Cecily va très bien. Quant à mon frère, je compte m’en débarrasser avant la fin de la semaine… Je le tuerai probablement à Paris.

Algernon. Pourquoi Paris ?

Jack. Oh ! Cela fait moins d’histoires. Je n’aurai pas besoin de rendre cohérentes les funérailles, et ce genre de choses… Oui, je vais le tuer à Paris. L’apoplexie, ce sera parfait. Beaucoup de gens meurent soudainement d’apoplexie, n’est-ce pas ?

Algernon. Bien sûr. Mais, mon cher, c’est une maladie héréditaire. Cela se transmet entre générations.

Jack. Bonté divine ! Dans ce cas, je ne choisirai certainement pas cela. Que pourrais-je inventer ?

Algernon. Une grippe, peut-être ?

Jack. Oh, non ! Ce ne sera pas crédible du tout. Beaucoup trop de gens l’ont attrapée. Algernon. Eh bien, choisis ce que tu veux. Un gros refroidissement, par exemple. Ça conviendra très bien.

Jack. Tu es sûr que les refroidissements ne sont pas héréditaires, ou je ne sais quelles autres horribles tares de ce genre ?

Algernon. Bien sûr que non.

Jack. Très bien. C’est décidé, alors.

Algernon. Mais je croyais que tu avais dit que… Miss Cardew était un peu trop attachée à ton pauvre frère Constant ? Ne va-t-elle pas ressentir sa mort comme une grande perte ?

Jack. Oh, cela se passera très bien. Je suis fier de dire que Cecily n’est pas une de ces ridicules jeunes filles romantiques. Elle a très bon appétit, fait de longues promenades, et n’écoute aucune de ses leçons.

Algernon. J’aimerais vraiment rencontrer Cecily.

Jack. Je vais prendre un soin extrême à ce que cela n’arrive pas. Et rien ne t’autorise à l’appeler Cecily.

Algernon. Ah, je vois, c’est sans doute parce qu’elle est très laide. Oui, j’imagine exactement à quoi elle doit ressembler. Elle est l’une de ces intellectuelles renfrognées que l’on rencontre partout. Une femme qui a les idées larges, comme ses pieds. Je suis prêt à parier qu’elle est affreusement laide, qu’elle a au moins trente-neuf ans, et qu’elle les fait bien.

Jack. Il se trouve qu’elle est extrêmement jolie et qu’elle n’a que dix-huit ans.

Algernon. Et as-tu déjà informé Gwendolen du fait que tu avais une pupille extrêmement jolie et qui n’a que dix-huit ans ?

Jack. Oh ! Il y a certaines choses qu’il n’est pas nécessaire de dévoiler. La vie est une question de tact. Il faut aborder les points délicats par degrés. Cecily et Gwendolen deviendront sans aucun doute de grandes amies. Je te parie ce que tu veux qu’une heure après s’être rencontrées, elles se considèreront comme des sœurs.

Algernon. Les femmes n’en viennent là qu’après s’être d’abord donné beaucoup d’autres noms. À présent, mon cher, si tu veux que nous ayons une bonne table chez Willis, nous ferions mieux de nous préparer. Sais-tu qu’il est bientôt sept heures ?

Jack. (avec irritation) Oh, avec toi, il est toujours bientôt sept heures.

Algernon. Eh bien, je meurs de faim.

Jack. Je ne t’ai jamais connu autrement qu’affamé. Enfin, d’accord. Je retourne à l’Albany et je te retrouve chez Willis à huit heures. Tu peux passer me prendre en y allant, si tu veux.

Algernon. Que ferons-nous après le dîner ? Allons-nous au théâtre ?

Jack. Oh, non ! J’ai horreur d’écouter.

Algernon. Eh bien, allons au Club ?

Jack. Non, je déteste parler.

Algernon. Allons nous promener près du cabaret de l’Empire à dix heures, dans ce cas.

Jack. Oh, non ! Je ne supporte pas la contemplation. C’est tellement dérisoire.

Algernon. Que faisons-nous, alors ?

Jack. Rien !

Algernon. C’est terriblement épuisant de ne rien faire. Mais je veux bien m’épuiser si ce n’est pas pour une raison précise. Lane entre.

Lane. Miss Fairfax.

Gwendolen entre, Lane sort.

Algernon. Mon dieu, Gwendolen !

Gwendolen. Algy, sois aimable et tourne-toi, j’ai quelque chose à dire à Mr. Worthing. Et comme c’est, en quelque sorte, une affaire privée, tu vas évidemment tout faire pour l’écouter.

Algernon. Vraiment, Gwendolen, je ne me permettrais pas une chose pareille.

Gwendolen. Algy, ton comportement est toujours rigoureusement immoral. Tu es pourtant trop jeune encore pour cela. Algernon se retire près de la cheminée.

Jack. Ma chérie !

Gwendolen. Constant, il se peut que nous ne puissions jamais nous marier. Maman ne nous le permettra jamais, à en juger par son expression. Il n’y a plus beaucoup de parents, de nos jours, qui accordent un tant soit peu d’importance à ce que leur disent leurs enfants. Le traditionnel respect envers les jeunes est en train de se perdre. Si j’ai jamais eu une influence sur maman, je l’ai perdue dès l’âge de trois ans. Mais même si elle nous empêche de nous marier, et que j’épouse quelqu’un d’autre, ou même des dizaines d’autres, rien de ce qu’elle pourra faire n’altérera mon impérissable adoration pour toi.

Jack. Ma douce Gwendolen !

Gwendolen. La si romantique histoire de tes origines, que m’a racontée maman, en y ajoutant de nombreux commentaires désagréables, a fait vibrer chacune des fibres de mon être. Ton prénom exerce sur moi une irrésistible fascination. La simplicité de ton caractère te rend délicieusement incompréhensible à mes yeux. J’ai ton adresse à l’Albany. Veux-tu bien me donner celle de ta maison à la campagne ?

Jack. Le Manoir, à Woolton, Hertfordshire. Algernon écoute attentivement, sourit et note l’adresse sur sa manchette. Puis il prend un plan ferroviaire.

Gwendolen. Je suppose qu’il y a un bon service postal ? Nous pourrions en avoir besoin en cas de recours à des solutions désespérées. Bien entendu, nous ne devons pas faire cela trop précipitamment. Je t’écrirai tous les jours.

Jack. Mon cher amour !

Gwendolen. Combien de temps restez-tu à Londres ?

Jack. Jusqu’à lundi prochain.

Gwendolen. Parfait ! Tu peux te retourner, maintenant, Algy.

Algernon. Merci, c’était déjà fait.

Gwendolen. Tu devrais également sonner.

Jack. Me permets-tu de vous accompagner jusqu’à ton fiacre, ma chérie ?

Gwendolen. Bien sûr.

Jack. (à Lane, qui vient d’entrer) Je vais raccompagner Miss Fairfax.

Lane. Bien, Monsieur. Jack et Gwendolen sortent. Lane apporte quelques lettres sur un plateau qu’il tend à Algernon. On peut supposer que ce sont des factures, car, à peine ouvertes, Algernon les déchire.

Algernon. Lane, un sherry.

Lane. Oui, Monsieur.

Algernon. Demain, Lane, je vais bunburiser.

Lane. Bien, Monsieur.

Algernon. Je ne reviendrai sans doute pas avant lundi prochain. Vous pouvez préparer mes tenues de soirée, ma belle veste et mes costumes de Bunburiste.

Lane. Bien, Monsieur. (Il lui tend le sherry)

Algernon. J’espère qu’il fera beau, demain, Lane.

Lane. Il ne fait jamais beau, Monsieur.

Algernon. Lane, vous êtes un parfait pessimiste.

Lane. Je fais de mon mieux pour donner satisfaction à Monsieur. Jack entre, Lane sort.

Jack. Quelle jeune fille raisonnable et intelligente ! Elle est la seule que j’aie jamais aimée. (Algernon est pris d’un fou rire) Pourquoi diable ris-tu ainsi ?

Algernon. Oh, je suis simplement un peu inquiet au sujet de ce pauvre Bunbury, c’est tout.

Jack. Si tu n’y prends pas garde, ton ami Bunbury t’attirera de sérieux ennuis, un jour.

Algernon. J’aime beaucoup les ennuis. Ce sont bien les seules choses qui ne se prennent pas au sérieux.

Jack. Oh, tu es absurde, Algy. Tu es toujours en train de dire des absurdités.

Algernon. Oui, comme tout le monde.

Jack le regarde avec indignation et sort de la pièce. Algernon allume une cigarette, relit l’inscription sur sa manchette et sourit.


ACTE II

Décor : le jardin du Manoir, à Woolton. Un escalier de pierre grise conduit à la maison. De nombreuses roses fleurissent dans le jardin désuet. Nous sommes en juillet. Des chaises en osier et une table recouverte de livres sont disposées à l’ombre d’un grand if. Miss Prism est assise à la table, Cecily, en retrait, arrose les fleurs.

Miss Prism. (l’appelant) Cecily, Cecily ! Une occupation aussi prosaïque que l’arrosage des fleurs convient à Moulton, pas à vous. Surtout au moment où les plaisirs de l’intellect vous attendent : votre grammaire allemande est sur la table. Ouvrez-la, je vous prie, à la page quinze. Nous allons revoir la leçon d’hier.

Cecily. Oh ! J’aimerais mieux échanger ma place avec celle de Moulton. Moulton !

Moulton. (surgissant derrière une haie, avec un large sourire) Oui, mam’selle Cecily ?

Cecily. N’aimeriez-vous pas apprendre l’allemand, Moulton ? L’allemand est la langue que parlent les gens qui habitent en Allemagne.

Moulton. (secouant la tête) J’aime pas beaucoup toutes ces langues étrangères, mam’selle. (Il s’incline devant Miss Prism) Sauf votre respect, m’dame. (Il disparaît derrière la haie)

Miss Prism. Cecily, nous n’y arriverons jamais ainsi. Veuillez ouvrir votre Schiller immédiatement.

Cecily. (s’avançant très lentement) Mais je n’aime pas l’allemand. Ce n’est pas une langue très seyante. Je sais parfaitement que je suis très laide après ma leçon d’allemand.

Miss Prism. Mon enfant, vous savez à quel point votre tuteur se soucie de vos progrès en tout. Il a particulièrement insisté sur vos leçons d’allemand. À vrai dire, il insiste toujours sur vos leçons d’allemand quand il va à Londres.

Cecily. Ce cher oncle Jack est tellement sérieux ! Il est parfois si sérieux que j’ai parfois l’impression qu’il ne va pas très bien.

Miss Prism. (se levant) Votre tuteur a la santé la plus solide qui soit, et le sérieux de son attitude est particulièrement estimable chez un si jeune homme. Rares sont ceux qui ont une conscience aussi aigüe de leur devoir et de leurs responsabilités.

Cecily. C’est sans doute pour cela qu’il a l’air de tant s’ennuyer quand nous sommes tous ensemble. Miss Prism. Cecily ! Cela m’étonne de vous. Mr. Worthing a eu une vie très tourmentée. La futilité, la trivialité sont des choses inenvisageables pour lui. Souvenez-vous que son malheureux frère lui cause une constante inquiétude.

Cecily. J’aimerais qu’oncle Jack permette à son malheureux frère de venir ici quelquefois. Nous pourrions exercer une influence bénéfique sur lui, Miss Prism. Je suis sûre que vous y arriveriez. Vous connaissez l’allemand, et la géologie, et ce genre de choses influence toujours grandement un homme. (Cecily commence à écrire dans son journal)

Miss Prism. (secouant la tête) Je ne pense pas parvenir à produire le moindre effet sur un caractère qui, de l’aveu de son propre frère, est irrémédiablement faible et chancelant. D’ailleurs, je ne suis même pas sûre de souhaiter y parvenir. Je ne suis pas très favorable à cette obsession moderne de vouloir convertir, en un instant, les êtres les plus corrompus en chefs-d’œuvre d’innocence. On récolte ce qu’on a semé.

Cecily. Mais les hommes ne sèment pas, Miss Prism… Et s’ils le font, je ne vois pas pourquoi on devrait les punir pour cela. Il y a déjà beaucoup trop de punitions dans le monde. L’allemand, par exemple, est une terrible punition ; et il y a beaucoup trop d’allemand. Vous m’avez dit hier que l’Allemagne était surpeuplée.

Miss Prism. Ce n’est pas une raison pour écrire dans votre journal au lieu de traduire Guillaume Tell. Il faut que vous le rangiez,

Cecily. Je ne vois vraiment pas à quoi vous sert de tenir un journal, d’ailleurs.

Cecily. Je tiens un journal pour y écrire tous les merveilleux secrets de ma vie. Si je ne les transcrivais pas, je les oublierais certainement.

Miss Prism. La mémoire, ma chère Cecily, est le journal dont nous ne nous séparons jamais.

Cecily. Oui, mais le mien contient presque toujours le récit de choses qui ne sont jamais arrivées, et qui d’ailleurs n’auraient jamais pu arriver. Je suis persuadée que c’est la mémoire qui est à l’origine de la plupart des sagas en trois volumes que nous envoie la bibliothèque de prêt.

Miss Prism. Ne parlez pas trop légèrement des sagas en trois volumes, Cecily. J’en ai moi-même écrite une, dans ma jeunesse.

Cecily. Vraiment, Miss Prism ? Vous êtes merveilleusement intelligente ! J’espère qu’elle ne se termine pas bien ? Je n’aime pas les romans qui finissent bien. Je trouve cela très déprimant.

Miss Prism. Cela finit bien pour les gentils et mal pour les méchants. C’est toujours ainsi qu’un roman doit être.

Cecily. Sans doute. Mais je trouve tout de même cela très injuste. Votre roman a-t-il été publié ?

Miss Prism. Non, hélas… le manuscrit a été malencontreusement censuré par le hasard (Cecily sursaute). J’utilise ce terme en un sens imagé ; il a été égaré. À présent au travail, mon enfant, laissons là ces vaines spéculations.

Cecily. (souriant) Regardez, voici le révérend Chasuble qui traverse le jardin. (Le révérend Chasuble entre)

Miss Prism. (elle se lève et s’avance vers lui) Révérend Chasuble ! Je suis ravie de vous voir !

Chasuble. Comment allez-vous, par cette belle matinée ? Miss Prism, j’espère que vous vous portez bien ?

Cecily. Miss Prism vient justement de me confier qu’elle souffrait d’un léger mal de tête. Je pense que cela lui ferait du bien de marcher un peu avec vous dans le parc, révérend.

Miss Prism. Cecily, je n’ai jamais parlé du moindre mal de tête.

Cecily. Non, je le sais bien, chère Miss Prism, mais c’est une chose que j’ai sentie instinctivement. C’est même à cela que je pensais, et non à ma leçon d’allemand, quand le révérend est arrivé.

Chasuble. J’espère, Cecily, que vous êtes très attentive à ces leçons.

Cecily. Oh, j’ai bien peur que non.

Chasuble. Voilà qui est très étrange. Si j’avais la chance d’être l’élève de Miss Prism, je serais suspendu à ses lèvres. (Miss Prism le regarde avec indignation) J’emploie ce terme de façon métaphorique… ma métaphore est tirée de l’apiculture. Hum ! Je suppose que Mr. Worthing n’est pas encore rentré de Londres ?

Miss Prism. Non, son retour n’est pas prévu avant lundi après-midi.

Chasuble. Bien sûr, il aime souvent passer son dimanche à Londres. Il n’est pas de ceux ne songent qu’à leur plaisir effréné, contrairement, semble-t-il, à son infortuné frère. Mais je ne troublerai pas davantage Égérie et son élève.

Miss Prism. Égérie ? Je m’appelle Laetitia, mon révérend.

Chasuble. (s’inclinant) C’était une simple allusion classique, empruntée aux auteurs païens. Je vous verrai sans doute toutes les deux à l’office du soir ?

Miss Prism. Je crois, mon cher révérend, que je vais marcher un peu avec vous. Il me semble finalement que j’ai une migraine, et marcher pourrait me faire du bien.

Chasuble. Ce serait avec plaisir, Miss Prism, avec plaisir, vraiment. Nous pourrions aller jusqu’à l’école et revenir.

Miss Prism. J’en serais enchantée. Cecily, lisez bien votre économie politique en m’attendant. Vous pouvez vous dispenser du passage sur la chute de la roupie ; il a quelque chose d’un peu trop perturbant pour l’émotivité d’une jeune personne. Même ces questions monétaires peuvent avoir un aspect mélodramatique.

Chasuble. Vous apprenez l’économie politique, Cecily ? L’éducation des jeunes filles d’aujourd’hui est merveilleuse. Je suppose que vous savez tout des relations entre le capital et le travail ?

Cecily. Je crains de ne rien savoir à ce sujet. Tout ce que je sais concerne les relations entre le capital et l’oisiveté – et ce ne sont que mes observations personnelles. Je pense donc qu’elles sont fausses.

Miss Prism. Cecily, vous parlez comme un socialiste ! Et je suppose que vous savez à quoi mène le socialisme ?

Cecily. Bien sûr ! Il mène à une conception rationnelle du vêtement. Et je suppose que quand une femme est habillée rationnellement, alors, on la traite rationnellement. Et elle le mérite sans doute.

Chasuble. Quel agneau entêté ! Chère enfant !

Miss Prism. (souriant) Cela me cause bien des ennuis.

Chasuble. Je vous envie de telles épreuves. Il traverse le jardin avec Miss Prism.

Cecily. (Elle s’empare des livres et les jette sur la table) Ignoble économie politique ! Abominable géographie ! Horrible, horrible allemand !

Merriman entre, portant un plateau avec une carte.

Merriman. Mr. Constant Worthing vient juste d’arriver de la gare. Il a emporté ses bagages avec lui.

Cecily. (Elle prend la carte et la lit) Mr. Constant Worthing, B4, l’Albany. C’est le frère d’oncle Jack ! Lui avez-vous dit que Mr. Worthing était à Londres ?

Merriman. Oui, Mademoiselle. Il a paru très déçu. J’ai précisé que vous et Miss Prism étiez dans le jardin. Il a vivement sollicité la faveur de vous parler quelques instants en privé.

Cecily. (en aparté) Je ne crois pas que Miss Prism approuverait l’idée que je reste seule avec lui. Il vaut donc peut-être mieux le recevoir immédiatement, avant qu’elle ne revienne. (À Merriman) Priez Mr. Constant Worthing de venir ici. Je suppose qu’il faudra prévenir la gouvernante de lui préparer une chambre et d’y installer ses affaires.

Merriman. J’ai déjà fait monter ses bagages dans la chambre bleue, Mademoiselle ; à côté de la chambre de Mr. Worthing.

Cecily. Oh ! C’est parfait. Merriman sort.

Cecily. Je n’ai encore jamais rencontré de débauché. Je me sens un peu effrayée. J’ai tellement peur qu’il ressemble à tout le monde.

Algernon entre, l’air joyeux et nonchalant.

Cecily. C’est le cas !

Algernon. (soulevant son chapeau) Vous êtes ma petite cousine Cecily, j’en suis sûr.

Cecily. Vous commettez une étrange erreur. Je ne suis pas petite. En réalité, je suis même assez grande pour mon âge. (Algernon est déconcerté) Mais je suis bien votre cousine Cecily. Vous, d’après votre carte, vous êtes le frère d’oncle Jack, mon cousin Constant, ce débauché de cousin Constant.

Algernon. Oh ! Je ne suis pas du tout débauché, cousine Cecily. Vous ne devez pas croire que je suis débauché.

Cecily. Si vous ne l’êtes pas, vous nous avez trompés de manière inexcusable. Vous avez fait croire à oncle Jack que vous étiez très mauvais. J’espère que vous n’avez pas mené une double vie, en prétendant être débauché alors que vous êtes en fait très vertueux. Ce serait follement hypocrite.

Algernon. (stupéfait) Oh ! Bien sûr, j’ai parfois eu une vie quelque peu dissolue.

Cecily. Je suis heureuse de l’apprendre.

Algernon. En fait, maintenant que vous m’en parlez, j’ai souvent agi légèrement ; mais mes moyens aussi étaient légers.

Cecily. Je ne crois pas que vous devriez vous en vanter, même si je suis sûre que cela a du être très agréable.

Algernon. Il est bien plus agréable d’être ici avec vous.

Cecily. Je ne vois pas du tout ce que vous faites ici. Oncle Jack vous a télégraphié hier à l’Albany qu’il vous verrait pour la dernière fois à six heures. Il me laisse lire tous les télégrammes qu’il vous envoie, vous savez. J’en connais certains par cœur.

Algernon. Il se trouve que je n’ai reçu ce télégramme trop tard. Comme je l’ai manqué au Club, le portier m’a dit que je pourrais certainement le trouver ici. Donc, sachant qu’il voulait me parler, je n’ai pas manqué de venir le retrouver.

Cecily. Il ne reviendra pas ici avant lundi après-midi.

Algernon. Voilà une grande déception. Je suis obligé de rentrer à Londres par le train de lundi matin. J’ai un rendez-vous important qu’il faut absolument que je manque.

Cecily. Et ne pouvez-vous pas le manquer ailleurs qu’à Londres ?

Algernon. Non, car le lieu du rendez-vous est à Londres.

Cecily. Je comprends, bien sûr, toute l’importance qu’il y a à faillir à ses engagements, si l’on veut conserver une certaine idée de la beauté de la vie, mais je pense tout de même que vous devriez attendre le retour d’oncle Jack. Je sais qu’il veut vous parler de votre émigration.

Algernon. De mon quoi ?

Cecily. Votre émigration. Il est parti pour vous acheter des vêtements.

Algernon. Je ne laisserais certainement pas Jack m’acheter des vêtements. Il n’a aucun goût en matière de cravates.

Cecily. Oh, je ne crois pas que vous aurez besoin de cravates. Il vous envoie en Australie.

Algernon. En Australie ! Plutôt mourir !

Cecily. Eh bien, pendant le dîner de mercredi, il a dit que vous aurez à choisir entre ce monde, l’autre, et l’Australie.

Algernon. Oh, parfait ! Ce que je sais de l’Australie et de l’autre monde n’est pas très encourageant ; ce monde-là est assez bien pour moi, cousine Cecily.

Cecily. Sans doute, mais êtes-vous assez bien pour lui ?

Algernon. Je crains bien que non. C’est pourquoi je voudrais que vous me réformiez. Vous pourriez choisir d’en faire votre mission, si vous l’acceptez, cousine Cecily ?

Cecily. Comment osez-vous prétendre que j’aie une quelconque mission ?

Algernon. Je vous demande pardon ; mais je pensais que toutes les femmes avaient une mission, de nos jours.

Cecily. Comment ça, toutes les femmes ? Pas celles dignes de ce nom ! D’ailleurs, je n’ai absolument pas le temps de vous réformer cet après-midi.

Algernon. Eh bien, m’autoriseriez-vous à me réformer moi-même, durant cet après-midi ?

Cecily. Voilà qui est très donquichottesque de votre part. Mais je suppose que vous devriez essayer.

Algernon. Oui. Je me sens déjà mieux.

Cecily. Vous avez au contraire l’air bien plus mal en point.

Algernon. C’est parce que j’ai faim.

Cecily. Je manque terriblement de prévenance ! J’aurais dû me souvenir que quand on s’apprête à commencer une vie entièrement nouvelle, on a toujours besoin de repas sains et réguliers. Miss Prism et moi déjeunons à deux heures d’un rôti d’agneau.

Algernon. Je crains que cela ne soit un peu trop riche pour moi.

Cecily. Oncle Jack, dont la santé a malheureusement été affaiblie par les nuits blanches que vous lui avez fait passer à Londres, a reçu pour ordonnance de son médecin de déjeuner à midi de canapés au foie gras et de champagne millésime 1889.

Algernon. Oh ! Je réussirai à me contenter de ce champagne de 89.

Cecily. Je suis ravie de voir que vous avez des goûts si simples. Voici la salle à manger.

Algernon. Je vous remercie. Puis-je mettre une fleur à ma boutonnière d’abord ? Je ne me sens jamais de bon appétit si je n’ai pas de fleur à la boutonnière.

Cecily. Une Maréchal Niel ? (elle prend les ciseaux)

Algernon. Non, je préfèrerais une rose rose.

Cecily. Pourquoi ? (elle coupe une fleur)

Algernon. Parce que vous ressemblez à une rose rose, cousine Cecily.

Cecily. Je crois que ce n’est pas très bien de votre part de me parler ainsi. Miss Prism de me dit jamais de telles choses.

Algernon. Dans ce cas, Miss Prism est une vieille dame à la vue basse. (Cecily met la fleur à sa boutonnière) Vous êtes la plus jolie jeune fille que j’aie jamais vue.

Cecily. Miss Prism dit toujours que la beauté est un piège.

Algernon. C’est un piège dans lequel tout homme raisonnable serait ravi de tomber.

Cecily. Oh, je ne crois pas que je voudrais y faire tomber un homme raisonnable. Je ne saurais pas quoi lui dire. Ils entrent dans la maison. Miss Prism et le révérend Chasuble reviennent.

Miss Prism. Vous êtes trop solitaire, cher révérend. Vous devriez vous marier. Je peux comprendre les misanthropes, mais les femmanthropes, c’est inexplicable !

Chasuble. (avec le frisson d’un érudit blessé) Croyez-moi, mon attitude ne justifie en rien un tel néologisme. L’Église Primitive réprouvait clairement le mariage.

Miss Prism. (sentencieuse) C’est sans nul doute la raison pour laquelle elle n’a pas survécu jusqu’à nos jours. Vous ne semblez pas vous rendre compte, cher révérend, qu’en restant si obstinément célibataire, un homme devient une tentation permanente. Les hommes devraient être plus prudents ; c’est ce même célibat qui conduit les faibles femmes au fond du gouffre.

Chasuble. Mais un homme ne continue-t-il pas d’être attirant, une fois marié ?

Miss Prism. Aucun homme marié n’est attirant, sauf pour sa femme.

Chasuble. Et souvent, m’a-t-on dit, pas même pour elle.

Miss Prism. Cela dépend des connivences intellectuelles qu’il entretient avec elle. L’âge mûr est un âge sûr. On peut toujours se fier à la maturité. Les jeunes femmes sont un peu vertes. (Le révérend sursaute) Je parle en termes d’horticulture. Ma métaphore vient des fruits. Mais où est donc Cecily ?

Chasuble. Sans doute nous a-t-elle suivis jusqu’à l’école. Jack entre au fond du jardin. Il est en habits de deuil, avec un crêpe au chapeau et des gants noirs.

Miss Prism. Mr. Worthing !

Chasuble. Mr. Worthing ?

Miss Prism. Quelle surprise ! Nous ne vous attendions pas avant lundi après-midi.

Jack. (serrant les mains de Miss Prism de façon tragique) Je suis revenu plus tôt que prévu. Révérend Chasuble, j’espère que vous allez bien ?

Chasuble. Cher Mr. Worthing, j’espère que ce costume de deuil ne présage pas de quelque terrible calamité ?

Jack. Il s’agit de mon frère.

Miss Prism. A-t-il commis des dettes et des extravagances plus terribles qu’à l’ordinaire ? Chasuble. Mène-t-il toujours une existence licencieuse et déréglée ?

Jack. Il est mort !

Chasuble. Votre frère Constant est mort ?

Jack. On ne peut plus mort.

Miss Prism. Que cela lui serve de leçon ! J’espère qu’il en tirera quelque chose.

Chasuble. La mort est notre lot à tous, Miss Prism. Nous ne devrions pas l’envisager dans son cas comme un châtiment divin personnel, mais plutôt comme un bienfait universel de la providence. Sans la mort, la vie serait incomplète. Mr. Worthing, je vous présente mes sincères condoléances. Vous aurez du moins la consolation de savoir que vous avez été le plus généreux et le plus miséricordieux des frères.

Jack. Pauvre Constant ! Il avait beaucoup de défauts, mais c’est un bien triste malheur.

Chasuble. Très triste, en effet. Étiez vous près de lui lors des derniers instants ?

Jack. Non. Il est mort à l’étranger ; à Paris, précisément. J’ai reçu un télégramme la nuit dernière de la part du directeur du Grand Hôtel.

Chasuble. La cause du décès était-elle précisée ?

Jack. Il semblerait que ce soit un gros refroidissement.

Miss Prism. On récolte ce qu’on a semé.

Chasuble. (levant une main) Un peu de charité, Miss Prism, un peu de charité ! Personne n’est parfait. Moi-même, je suis particulièrement sensible aux courants d’air. Sera-t-il enterré ici ?

Jack. Non. Il semble avoir manifesté le désir d’être enterré à Paris.

Chasuble. À Paris ! (il secoue la tête) Je crains que cela ne montre bien sa futilité d’esprit, même dans ses derniers instants. Vous souhaitez sans doute que je fasse une rapide allusion à ce tragique événement familial dimanche prochain. (Jack lui serre la main de manière convulsive) Mon sermon sur la signification de la manne dans le désert peut être adapté à toute circonstance, heureuse, ou, comme en cet instant, affligeante. (Tous soupirent) C’est ce que j’ai prêché pour les célébrations des récoltes, les baptêmes, les confirmations, pour les jours de jeûne et les jours de fête. La dernière fois que je l’ai prononcé, c’était dans la cathédrale, un sermon appelant à la charité au profit de la Société de Prévention du Mécontentement des Classes Supérieures. L’évêque, qui était présent, a été fortement touché par quelques-unes de mes analogies.

Jack. Ah ! Vous avez bien parlé de baptême, mon révérend ? Je suppose que vous savez fort bien baptiser ? (Le révérend a l’air stupéfait) Je veux dire que vous devez continuellement baptiser des gens, n’est-ce pas ?

Miss Prism. C’est, je suis navrée de le dire, l’un des devoirs les plus constants du révérend au sein de notre paroisse. J’en ai souvent entretenu les gens des classes populaires ; mais ils ne semblent pas savoir ce que la modération signifie.

Chasuble. L’Église ne rejette aucun de ses enfants, Miss Prism. Dans chacun de ces petits, il y a peut-être un saint. Mais pensez-vous à un enfant en particulier, Mr. Worthing ? Votre frère, si mes souvenirs sont bons, n’était pas marié ?

Jack. Bien sûr que non.

Miss Prism. (avec amertume) Il en est souvent ainsi de ceux qui ne vivent que pour le plaisir.

Jack. Mais je ne pensais pas à un enfant, cher révérend. J’aime beaucoup les enfants. En réalité, c’est moi qu’il faudrait baptiser, cet après-midi même, si vous n’avez rien de mieux à faire.

Chasuble. Mais enfin, vous avez certainement déjà été baptisé ?

Jack. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir été.

Chasuble. Mais vous n’avez pas de doutes sérieux à ce sujet ?

Jack. J’ai les plus sérieux doutes à ce sujet. Des circonstances, qu’il est inutile de préciser pour le moment, concernant ma naissance et les premières années de ma vie, m’induisent à penser que j’ai été gravement négligé. On s’est en tous cas très mal occupé de moi. Bien entendu, je ne voudrais pas vous ennuyer, et peut-être pensez-vous que je suis un peu trop vieux, maintenant.

Chasuble. Oh ! Je ne suis pas un de ces pédobaptistes sectaires comme il y en a tant ; l’aspersion, et même l’immersion des adultes étaient des pratiques courantes de l’Église Primitive.

Jack. L’immersion ! Vous ne voulez pas dire…

Chasuble. N’ayez aucune crainte. L’aspersion est largement suffisante, et je crois même qu’elle est préférable. Le temps est si changeant. À quelle heure voulez-vous que nous fixions la cérémonie ?

Jack. Oh, aux alentours de cinq heures, si cela vous convient.

Chasuble. Parfaitement, parfaitement ! D’ailleurs, j’ai deux autres cérémonies à célébrer à cette même heure ; des jumeaux, récemment venus au monde dans une petite maison aux abords de votre domaine. Ce sont les enfants de ce pauvre Jenkins, le charretier, un homme zélé, vraiment.

Jack. Oh ! Ce ne serait pas très amusant de me faire baptiser en compagnie d’autres bébés. Cela paraîtrait puéril. Disons plutôt cinq heures et demie ?

Chasuble. Admirablement, admirablement ! (il consulte sa montre) Maintenant, cher Mr. Worthing, je vais cesser de m’imposer dans une maison emplie de tristesse. Je vous demanderais simplement de ne pas vous laisser écraser par le poids du chagrin. Ce qui semble parfois être pour nous de dures épreuves peut se révéler en réalité être une bénédiction déguisée.

Miss Prism. J’estime, pour ma part, que cette bénédiction est flagrante. Cecily entre, et s’avance vers Jack ; il l’embrasse sur le front, l’air mélancolique.

Cecily. Eh bien, que se passe-t-il, oncle Jack ? N’aie pas cet air sinistre ! Tu as l’air d’avoir une rage de dents, alors que j’ai une surprise pour toi ! Devine qui est dans la salle à manger ? Ton frère !

Jack. Qui ça ?

Cecily. Ton frère Constant. Il est arrivé depuis une demi-heure.

Jack. C’est ridicule ! Je n’ai pas de frère !

Cecily. Oh, ne dis pas une chose pareille. Même s’il a très mal agi avec toi, il reste ton frère, et tu ne peux pas être assez cruel pour le renier ainsi. Je vais lui demander de venir, et vous allez vous serrer la main, d’accord, oncle Jack ? (elle se court vers la maison)

Chasuble. Voilà une bonne nouvelle : ce télégramme de Paris semble n’être qu’une farce cruelle de la part de quelqu’un qui, manifestement, voulait jouer avec vos sentiments.

Miss Prism. Alors que nous étions tous résignés à sa perte, son retour soudain me semble particulièrement consternant.

Jack. Mon frère se trouve dans la salle à manger ? J’ignore ce que cela signifie, mais cette situation est absurde. Cecily et Algernon entrent, main dans la main. Ils s’avancent lentement vers Jack.

Jack. Bonté divine ! (Il fait un geste pour repousser Algernon)

Algernon. Mon cher frère John, je suis venu de Londres spécialement pour m’excuser de tous les soucis que je t’ai causés, et t’assurer que je compte mener une meilleure vie à l’avenir. (Jack le regarde, furieux, et ne prend pas la main qu’il lui tend)

Chasuble. (à Miss Prism) Il y a du bon dans ce jeune homme. Il semble sincèrement repentant.

Miss Prism. Ces conversions soudaines ne me plaisent guère. Elles sont le fait des hérétiques. Elles témoignent d’un abandon coupable des règles morales anglicanes.

Cecily. Oncle Jack, tu ne vas quand même pas refuser la main de ton frère ?

Jack. Je refuse de lui serrer la main. Je pense que sa venue ici est scandaleuse. Et il sait parfaitement pourquoi. Chasuble. Jeune homme, vous l’avez échappé belle. J’espère que cela vous servira de leçon. Nous étions en train de pleurer votre mort lorsque vous êtes entré.

Algernon. Oui, je vois que Jack a un nouveau costume, mais il lui va très mal. La cravate n’est pas du tout assortie.

Cecily. Oncle Jack, sois indulgent. Il y a du bon dans chacun de nous. Constant vient de me parler de son pauvre ami malade, Mr. Bunbury, à qui il rend souvent visite. Et quelqu’un qui rend visite à un infirme ne peut pas être vraiment mauvais, puisqu’il quitte les plaisirs de Londres pour aller le veiller, malgré les souffrances que cela lui cause.

Jack. Quoi ! Il t’a parlé de Bunbury !

Cecily. Oui, il m’a tout raconté sur ce pauvre Bunbury, et sa santé déplorable.

Jack. Bunbury ! Je ne veux plus jamais qu’il te parle de Bunbury, ni de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. Il y aurait de quoi rendre fou n’importe qui.

Chasuble. Mr. Worthing, par un hasard heureux, votre frère vous a été restitué par les voies impénétrables de la providence, qui semble souhaiter que vous vous réconciliiez. De plus, il est bon que deux frères vivent en paix.

Algernon. Je reconnais, bien sûr, que toutes les fautes étaient de mon côté ; mais je dois dire que la froideur de mon frère John m’est particulièrement douloureuse. Je m’attendais à un accueil plus chaleureux, surtout lors de ma première visite ici.

Cecily. Oncle Jack, si tu ne serres pas la main à ton frère, je ne te le pardonnerai jamais.

Jack. Tu ne me le pardonneras jamais ?

Cecily. Jamais, jamais, jamais !

Jack. Dans ce cas, je suppose que je n’ai pas le choix. (Il lui serre la main en le regardant avec indignation) Et toi, espèce de vaurien, j’exige que tu t’en ailles le plus rapidement possible. Je ne permettrai aucun Bunburisme dans ma maison.

Chasuble. C’est charmant, n’est-ce pas, de voir une si parfaite réconciliation ? Vous avez fait une action très noble aujourd’hui, mon enfant.

Miss Prism. Prenons garde aux jugements prématurés. Merriman entre.

Merriman. J’ai installé les valises de Mr. Constant dans la chambre voisine de la vôtre, Monsieur. J’espère que cela vous convient ?

Jack. Quoi ?

Merriman. Les bagages de Mr. Constant, Monsieur. Je les ai défaits et rangés dans la chambre voisine de la vôtre.

Jack. Ses bagages ?

Merriman. Oui, Monsieur. Trois malles, un nécessaire de toilette, deux cartons à chapeau, et un grand panier à pique-nique.

Algernon. Oui, je crains de ne pouvoir rester plus d’une semaine, cette fois-ci.

Merriman. Je vous demande pardon, Monsieur, mais il y a là un monsieur d’un certain âge qui demande à vous voir. Il vient juste d’arriver de la gare dans un fiacre de location. (Il lui tend une carte sur un plateau)

Algernon. Il demande à me voir ?

Merriman. Oui, Monsieur.

Algernon. (lisant la carte) Parker et Gribsby, avoués. Je ne sais rien de ces gens-là. Qui sont-ils ?

Jack. (prenant la carte) Parker et Gribsby… Je me demande qui cela peut être. Je suppose, Constant, qu’il sont venus pour une affaire concernant ton pauvre ami Bunbury. Peut-être que Bunbury veut faire son testament, et qu’il te demande d’en être l’exécuteur. (à Merriman) Faites entrer ce monsieur immédiatement.

Merriman. Bien, Monsieur. (Il sort)

Jack. J’espère, Constant, que je peux compter sur la promesse que tu m’as faite la dernière fois que je suis venu à Londres, et que j’ai payé toutes tes factures. Je présume que tu n’as plus aucun impayé exorbitant.

Algernon. Je n’ai pas la moindre dette, mon cher Jack. Grâce à ta générosité, je ne dois plus un seul penny, sauf pour quelques cravates, je suppose.

Jack. Je suis sincèrement heureux de l’apprendre.

Merriman entre.

Merriman. Mr. Gribsby. Merriman sort, Mr. Gribsby entre.

Gribsby. (au révérend Chasuble) Mr. Constant Worthing ?

Miss Prism. Non, voici Mr. Constant Worthing.

Gribsby. Mr. Constant Worthing ?

Algernon. Oui.

Gribsby. Résidant appartement B4, à l’Albany ?

Algernon. Oui, c’est mon adresse.

Gribsby. Je suis vraiment navré, monsieur, mais j’ai là une assignation contre vous émise par l’hôtel Savoy, de vingt jours d’emprisonnement, pour le non-paiement d’une dette de sept cent soixante-deux livres, quatorze shillings et deux pence.

Algernon. Contre moi ?

Gribsby. Oui, monsieur.

Algernon. C’est absurde ! Je ne dîne jamais au Savoy à mes propres frais. Je dîne toujours chez Willis, c’est beaucoup plus cher. Je ne dois pas un penny au Savoy.

Gribsby. D’après ce qui est écrit, la facture vous a été présentée personnellement à l’Albany le vingt-sept mai. Le jugement a été rendu par défaut contre vous le cinq juin. Depuis, nous vous avons écrit pas moins de quinze lettres, restées sans réponse. Dans l’intérêt de nos clients, nous n’avions pas d’autre choix que d’obtenir un mandat de dépôt contre vous.

Algernon. Un mandat de dépôt ! Que diable voulez-vous dire par dépôt ? Je n’ai pas la moindre intention de partir d’ici. Je suis là pour une semaine. Je suis chez mon frère. Si vous vous imaginez que je vais rentrer à Londres au moment précis où j’en pars, vous vous trompez lourdement.

Gribsby. Je ne suis moi-même qu’un modeste avoué. Je n’utilise de violence physique d’aucune sorte. Mais il y a un huissier, dont la fonction est de saisir la personne du débiteur, qui attend à votre porte. Il a une vaste expérience en ce domaine. C’est pourquoi j’ai toujours recours à ses services. Mais je ne doute pas que vous préfèrerez payer la facture.

Algernon. Payer ? Et comment diable pourrai-je faire cela ? Vous ne vous imaginez pas que j’ai de l’argent sur moi ? C’est parfaitement stupide de votre part. Un gentleman n’a jamais d’argent.

Gribsby. D’après mon expérience, c’est souvent la famille qui paie.

Algernon. Jack, il faut absolument que tu règles cette dette.

Jack. Voulez-vous bien me laisser voir cette facture, Mr. Gribsby… (il retourne une immense feuille) Sept cent soixante-deux livres, quatorze shillings et deux pence depuis le mois d’octobre. Je dois dire que je n’ai jamais vu un tel gaspillage. (Il la tend au révérend Chasuble)

Miss Prism. Sept cent soixante-deux livres de nourriture ! Que peut-il y avoir de bon chez un jeune homme qui mange autant, et si souvent ?

Chasuble. Nous sommes bien loin de la vie simple et frugale et des pensées élevées de Wordworth.

Jack. Dites-moi, mon révérend, pensez-vous qu’il soit de mon devoir de régler cette note démesurée à la place de mon frère ?

Chasuble. Je suis bien obligé de reconnaître que non. Ce serait encourager sa prodigalité.

Miss Prism. On récolte ce qu’on a semé. Cette proposition d’incarcération pourrait être des plus salutaires. Le seul regret qu’on pourrait avoir est qu’elle ne dure que vingt jours.

Jack. Je partage votre opinion.

Algernon. Mon cher, tu es tout à fait ridicule ! Tu sais parfaitement que cette facture est en réalité la tienne.

Jack. La mienne ?

Algernon. Oui, et tu le sais.

Chasuble. Mr. Worthing, si ceci est une plaisanterie, elle est de mauvais goût.

Miss Prism. Quelle grossière effronterie ! Voilà exactement ce à quoi je m’attendais de sa part !

Cecily. Et quelle ingratitude ! Je ne m’attendais pas du tout à cela.

Jack. Ne faites pas attention à ce qu’il dit. Il fait toujours cela. Bientôt, tu prétendras que tu n’es pas Constant Worthing, et que tu ne résides pas à l’Albany. Je m’étonne même que tu m’aies pas encore renié et prétendu que tu n’étais pas mon frère. Qu’attends-tu pour cela ?

Algernon. Oh ! Je ne ferai certainement pas cela, mon cher. Ce serait tout à fait insensé. Bien sûr que je suis ton frère. Et c’est la raison pour laquelle tu devrais payer cette note pour moi.

Jack. Je vais te dire très franchement que je n’ai pas la moindre intention de le faire. Le révérend Chasuble, estimable pasteur de cette paroisse, et Miss Prism, dont les idées sont toujours solides et admirables, et en qui je mets toute ma confiance, sont tous deux d’avis que la prison te ferait le plus grand bien. Et c’est aussi ce que je pense.

Gribsby. (il sort sa montre et la consulte) Je regrette d’interrompre cette agréable réunion de famille, mais le temps presse. Il faut que nous soyons à Holloway avant quatre heures ; sinon, nous aurons du mal à obtenir la permission d’entrer. Les règles sont très strictes.

Algernon. À Holloway !

Gribsby. C’est toujours à Holloway que les emprisonnements de ce type ont lieu.

Algernon. Je n’ai pas la moindre intention d’être emprisonné en banlieue pour avoir dîné dans le West End.

Jack. La facture concerne des soupers, et non des dîners.

Algernon. Peu importe. Tout ce que je dis, c’est que je refuse d’être emprisonné en banlieue.

Gribsby. Je reconnais que le cadre est populaire, mais la prison elle-même est très à la mode et bien aérée. De plus, il y a beaucoup d’occasions d’y faire de l’exercice à certaines heures de la journée. En cas de certificat médical, toujours facile à obtenir, ces heures peuvent même être prolongées.

Algernon. De l’exercice ! Grands dieux ! Un gentleman ne fait pas d’exercice ! Vous ne semblez pas comprendre ce qu’est un gentleman.

Gribsby. J’en ai rencontré tellement, cher monsieur, que j’ai bien peur en effet de ne pas le savoir du tout. Il en existe les plus curieuses variétés. C’est sans doute un effet de la culture. À présent, veuillez me suivre, monsieur, si cela ne vous ennuie pas.

Algernon. (suppliant) Jack !

Miss Prism. Je vous en prie, restez ferme, Mr. Worthing.

Chasuble. C’est une circonstance dans laquelle toute faiblesse serait déplacée. Ce serait une forme d’aveuglement.

Jack. Je suis tout à fait ferme, et je ne compte pas manifester de faiblesse ou d’aveuglement d’aucune sorte.

Cecily. Oncle Jack ! Je crois que tu as un peu d’argent qui m’appartient, n’est-ce pas ? Laisse-moi payer cette facture. Je ne voudrais pas que ton propre frère soit en prison.

Jack. Oh ! Je ne te laisserai certainement pas payer à sa place, Cecily. Ce serait aberrant.

Cecily. Alors, c’est toi qui vas payer, n’est-ce pas ? Je pense que tu serais très triste si ton frère était en prison. Bien entendu, il m’a beaucoup déçue.

Jack. Tu ne lui parleras plus, alors, Cecily, n’est-ce pas ?

Cecily. Certainement pas, à moins, bien sûr, que ce ne soit lui qui m’adresse la parole en premier. Ce serait très impoli de ma part de ne pas lui répondre.

Jack. Parfait, je veillerai à ce qu’il ne te dise pas un mot. Je veillerai à ce qu’il ne parle plus jamais à personne dans cette maison… Il faut le couper du monde. Mr. Gribsby…

Gribsby. Oui, monsieur ?

Jack. Je vais payer la facture de mon frère. C’est la dernière facture que je paye à sa place. À combien s’élève-t-elle ?

Gribsby. Sept cent soixante-deux livres, quatorze shillings et deux pence. Ah ! Le fiacre, loué spécialement pour le confort du client, reviendra à cinq shillings et neuf pence.

Jack. Très bien.

Miss Prism. Je dois dire qu’une telle générosité frise la folie.

Chasuble. (faisant un mouvement vague de la main) Le cœur a sa sagesse, tout autant que l’esprit, Miss Prism.

Jack. À l’ordre de Parker et Gribsby, je suppose ?

Gribsby. Oui, monsieur. Et je vous prierais de ne pas barrer le chèque. Je vous remercie. (au révérend Chasuble) Au revoir. (le révérend s’incline avec froideur ; à Miss Prism) Au revoir. (Miss Prism s’incline avec froideur ; à Algernon) J’espère avoir le plaisir de vous revoir bientôt.

Algernon. Très sincèrement, je ne le souhaite pas. Vous avez décidément des idées bien étranges sur le genre de personnes qu’un gentleman souhaite fréquenter. Aucun gentleman ne souhaite connaître un huissier qui enferme les gens dans des banlieues.

Gribsby. Très bien, très bien.

Algernon. Au fait, Gribsby, il n’est pas question que vous retourniez à la gare avec le fiacre de location. C’est mon fiacre. Il a été loué spécialement pour mon confort. C’est une très bonne idée, d’ailleurs. Bien souvent, les huissiers ne marchent pas assez. Je ne connais pas un seul huissier qui fasse assez d’exercice. Il s’imposent tous comme règle d’or de rester assis toute la journée dans des bureaux poussiéreux, en négligeant leur travail.

Jack. Vous pouvez prendre le fiacre, Mr. Gribsby.

Gribsby. Je vous remercie, monsieur. Gribsby sort.

Cecily. Le temps devient vraiment étouffant, n’est-ce pas, révérend Chasuble ?

Chasuble. En effet, il y a de l’orage dans l’air.

Miss Prism. Il faudrait alléger l’atmosphère.

Chasuble. Avez-vous lu le Times de ce matin, Mr. Worthing ? Il contient un article passionnant sur la recrudescence des sentiments religieux chez les laïcs.

Jack. Je le réserve pour la fin du dîner. Merriman entre.

Merriman. Le repas est servi, Monsieur.

Algernon. Ah ! Voilà enfin une bonne nouvelle. Je suis affamé.

Cecily. Mais vous avez déjà déjeuné !

Jack. Il a déjà déjeuné ?

Cecily. Oui, oncle Jack. Il s’est contenté des canapés au foie gras et du millésime 1889 que le docteur t’a prescrits.

Jack. Mon millésime 89 !

Cecily. Oui. Je pensais que tu apprécierais de voir qu’il est traité comme toi.

Jack. Eh bien, s’il a déjà déjeuné une fois, il ne va pas recommencer. Ce serait absurde.

Miss Prism. Prendre deux déjeuners en une journée n’est pas de la liberté, c’est de la licence.

Chasuble. Tous les philosophes païens ont condamné l’excès de nourriture. Aristote en parle avec sévérité. Il emploie les mêmes termes quand il parle des usuriers.

Jack. Révérend, vous voulez bien accompagner ces dames jusqu’à la salle à manger ?

Chasuble. Avec plaisir. Il rentre dans la maison en compagnie de Miss Prism et de Cecily.

Jack. Ton Bunburisme n’a pas été un aussi franc succès que prévu, finalement, Algy. Je ne crois pas que ce soit un très bon jour pour bunburiser, même pour moi, d’ailleurs.

Algernon. Oh ! Il y a des hauts et des bas dans le Bunburisme, comme dans toute chose. Tout serait parfait si tu me laissais prendre mon déjeuner. Le plus important est que j’aie vu Cecily, elle est adorable.

Jack. Je ne te permets pas de parler ainsi de Miss Cardew. Cela ne me plaît pas du tout.

Algernon. Eh bien moi, ce sont tes vêtements qui me déplaisent. Tu as l’air parfaitement ridicule. Pourquoi diable ne vas-tu pas te changer ? C’est tout à fait puéril de porter le deuil d’un homme que l’on accueille chez soi durant une semaine. Je trouve cela grotesque.

Jack. Tu ne resteras certainement pas ici une semaine, je ne t’ai jamais invité. Tu vas partir par le train de quatre heures cinq.

Algernon. Je ne m’en irai sûrement pas tant que tu es en deuil. Ce ne serait pas très amical de ma part. Si j’étais en deuil, je suis certain que tu resterais avec moi. Je trouverais cela terrible si tu ne le faisais pas.

Jack. Bon, et tu t’en iras si je change de vêtements ?

Algernon. Oui, si tu n’y passes pas trop de temps. Je n’ai jamais connu personne qui soit aussi long que toi à s’habiller, surtout pour un résultat si décevant.

Jack. Cela vaut mieux que d’être excessif comme toi.

Algernon. S’il m’arrive parfois d’être un peu excessif dans le choix de mes vêtements, je le compense en étant toujours extrêmement distingué.

Jack. Ta vanité est ridicule, ta conduite outrageuse, et ta présence dans mon jardin, parfaitement insensée. Quoiqu’il en soit, tu vas prendre le train de quatre heures cinq. Je te souhaite bon voyage. Bunburiser, comme tu dis, ne t’a pas beaucoup réussi, aujourd’hui. (Il rentre dans la maison)

Algernon. Je pense au contraire que cela m’a beaucoup réussi. Je suis amoureux de Cecily, c’est la seule chose qui compte. Tout cela est très bien, mais on ne peut guère bunburiser le ventre vide. Je vais aller prendre part au déjeuner. (Il s’avance vers la porte) Cecily entre.

Cecily. J’ai promis à oncle Jack de ne plus jamais vous parler, sauf si vous me posiez une question. Je ne comprends pas pourquoi vous ne me posez pas la moindre question. J’ai bien peur que vous ne soyez pas quelqu’un d’aussi intellectuel que vous le paraissez.

Algernon. Cecily, m’accorderez-vous de déjeuner avec vous ?

Cecily. Je me demande comment vous pouvez encore me regarder en face, après la façon dont vous vous êtes conduit !

Algernon. J’adore vous regarder en face.

Cecily. Mais pourquoi avez-vous essayé d’attribuer votre horrible facture à ce pauvre oncle Jack ? C’est vraiment inexcusable de votre part.

Algernon. C’est vrai, mais c’est parce que j’ai une mémoire épouvantable. J’avais tout simplement oublié que je devais au Savoy la somme de sept cent soixante-deux livres, quatorze shillings et deux pence.

Cecily. Je suis heureuse d’apprendre que vous avez une mauvaise mémoire. La mémoire n’est pas une qualité qu’une femme peut apprécier chez un homme.

Algernon. Cecily, je meurs de faim.

Cecily. Je ne comprends pas comment vous pouvez encore avoir faim après tout ce que vous avez mangé depuis le mois d’octobre.

Algernon. Oh ! Ces soupers étaient pour le pauvre Bunbury. Les derniers repas sont la seule chose que les médecins lui permettent.

Cecily. Eh bien, je comprends que ce Mr. Bunbury soit si malade, à force de manger pour six ou huit tous les jours.

Algernon. C’est ce que je ne cesse de lui répéter, mais il s’imagine que ses médecins en savent plu que moi. Il a une confiance tout à fait aveugle en la médecine.

Cecily. Bien sûr, je ne voudrais pas que vous mouriez de faim. J’ai donc demandé au majordome de vous préparer un déjeuner.

Algernon. Cecily, vous êtes un ange ! Vous reverrais-je avant de partir ?

Cecily. Miss Prism et moi étudions ici après le déjeuner. Mes leçons ont toujours lieu sous l’if, là-bas.

Algernon. Ne pourriez-vous pas imaginer quelque chose pour éloigner miss Prism ?

Cecily. Vous me demandez de lui dire un mensonge ?

Algernon. Oh ! Pas un mensonge, bien sûr. Simplement quelque chose qui n’est pas tout à fait vrai, mais pourrait l’être.

Cecily. J’ai bien peur ne pas y parvenir. Je ne saurais pas comment faire. On ne pense jamais à cultiver l’imagination des jeunes filles. C’est la grande faiblesse de l’éducation moderne. Mais, bien entendu, si vous suggériez à Miss Prism que le révérend Chasuble l’attend quelque part, elle voudra certainement aller le retrouver. Elle ne voudrait pas le faire attendre. Elle le voit si rarement seule à seul !

Algernon. Quelle merveilleux conseil !

Cecily. Je ne vous ai rien conseillé du tout, cousin Constant. Je n’aurais jamais l’intention de tromper Miss Prism. Je vous ai simplement indiqué que si vous adoptiez une certaine conduite, un certain résultat s’ensuivrait.

Algernon. Bien sûr. Je vous demande pardon, cousine Cecily. Je reviendrai donc ici à trois heures et demie ; j’ai quelque chose de très sérieux à vous dire.

Cecily. De sérieux ?

Algernon. Oui, de très sérieux.

Cecily. Dans ce cas, il vaudrait mieux que nous nous retrouvions dans la maison. Je n’aime pas parler de choses sérieuses en plein air. Cela semble tellement artificiel.

Algernon. Dans ce cas, où nous rejoindrons-nous ? Jack entre.

Jack. Le fiacre t’attend à la porte, il faut que tu t’en ailles. Ta place est auprès de Bunbury. (Apercevant Cecily) Cecily ! Ne crois-tu pas, Cecily, que tu devrais retourner avec Miss Prism et le révérend ?

Cecily. Oui, oncle Jack. Au revoir, cousin Constant. J’ai bien peur que nous ne nous voyions plus jamais, car à trois heures et demie, j’étudierai mes leçons avec Miss Prism dans le salon.

Algernon. Au revoir, cousine Cecily. Vous avez été très gentille avec moi. Cecily sort.

Jack. À présent, écoute-moi, Algy. Tu dois t’en aller, et le plus tôt sera le mieux. Bunbury est très malade, tu dois veiller sur lui.

Algernon. Je ne peux pas partir immédiatement. Je dois d’abord prendre mon deuxième déjeuner. Et tu seras heureux d’apprendre que Bunbury se porte beaucoup mieux.

Jack. Très bien, mais tu devras être parti au plus tard à quatre heures moins le quart. J’ai déjà demandé à ce que tes affaires soient emballées et placées dans le fiacre.


ACTE III


Décor : le salon du Manoir. Cecily et Miss Prism sont toutes deux en train d’écrire, chacune à une table.

Miss Prism. Cecily ! (Cecily ne répond pas) Cecily ! Vous êtes encore en train de tenir votre journal. J’ai déjà eu plus d’une fois l’occasion de vous reprocher cette habitude malsaine.

Cecily. Mais, Miss Prism, je me contente, comme toujours, de prendre exemple sur vous.

Miss Prism. Quand on a, comme moi, étudié minutieusement les principes économiques du bimétallisme, on peut légitimement s’adonner à l’introspection ; mais jamais avant. Veuillez reprendre votre livre d’économie politique.

Cecily. Dans un instant, chère Miss Prism. Je n’ai reporté les évènements d’aujourd’hui que jusqu’à deux heures et quart ; or c’est à deux heures et demie que la terrible catastrophe a eu lieu.

Miss Prism. Je vous demande pardon, Cecily, mais c’est à deux heures vingt que le révérend Chasuble a évoqué les accablants principes de l’Église primitive sur le mariage.

Cecily. Je ne faisais pas du tout allusion au révérend Chasuble. Je veux parler de la tragique apparition de ce pauvre Constant Worthing.

Miss Prism. Je n’approuve pas du tout les manières de Mr. Constant Worthing. Il me paraît être un jeune homme des plus immoraux.

Cecily. J’ai bien peur que oui. C’est la seule explication que je trouve à son charme si étrange.

Miss Prism. (se levant) Cecily, de grâce, ne vous laissez pas berner par les qualités superficielles de cet infortuné jeune homme.

Cecily. Oh ! Croyez-moi, Miss Prism, les qualités superficielles sont bien les seules qui soient durables. On a tôt fait de découvrir la nature profonde d’un homme.

Miss Prism. Mon enfant ! Je me demande où vous allez chercher des idées pareilles. Mais ce n’est certainement pas dans tous ces ouvrages hautement moraux que je prends soin de vous faire lire.

Cecily. Y a-t-il jamais la moindre idée dans ces ouvrages moraux ? J’ai bien peur que non. Mes idées à moi, je les trouve… dans le jardin.

Miss Prism. En ce cas, vous ne devriez certainement pas passer autant de temps dehors. Vraiment, Cecily, vous prenez la détestable habitude de penser par vous-même. Vous devriez y renoncer rapidement. Ce n’est pas très féminin… Cela ne plaît pas aux hommes.

Algernon entre.

Miss Prism. Mr. Worthing, je croyais, ou, devrais-je plutôt dire, j’espérais, que vous seriez déjà reparti pour Londres.

Algernon. Je ne retarderai pas mon départ plus longtemps. Je suis venu pour vous dire au revoir, Miss Cardew. Un fiacre m’attend à la porte. Je n’ai d’autre choix que de regagner le monde et sa froideur.

Cecily. Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire. Il fait extrêmement chaud, même pour un mois de juillet.

Miss Prism. La débauche émousse les sens.

Algernon. C’est certain. Je ne tenterai pas de débattre du temps. Quoiqu’il en soit, je crois de mon devoir, Miss Prism, de vous informer que le révérend vous attend dans la sacristie.

Miss Prism. Dans la sacristie ! Cela semble sérieux. L’on ne peut guère supposer qu’il a choisi cet endroit, associé à des idées si solennelles, simplement pour me tenir des propos ordinaires. Je pense qu’il ne serait pas bien de le faire attendre, n’est-ce pas, Cecily ?

Cecily. Ce ne serait pas bien du tout. La sacristie, m’a-t-on dit, est excessivement humide.

Miss Prism. C’est vrai, je n’y avais pas pensé ! Et le révérend Chasuble est malheureusement atteint de rhumatismes. Mr. Worthing, nous ne nous rencontrerons probablement plus. Vous me permettez, j’espère, de vous souhaiter sincèrement de commencer une page nouvelle de votre vie.

Algernon. J’ai même commencé un chapitre entier, Miss Prism.

Miss Prism. Je suis heureuse de l’apprendre. (Elle met un immense chapeau très laid) Souvenez-vous qu’il y a toujours de l’espoir, même pour les plus dépravés. Cecily, ne vous amusez pas à ne rien faire pendant mon absence.

Cecily. Je n’ai pas la moindre intention de ne rien faire, Miss Prism. Je ne vois que trop clairement quel dur travail m’attend.

Miss Prism. Ah ! Vous êtes enfin raisonnable, mon enfant.

Miss Prism sort.

Algernon. Ce départ est très douloureux pour moi, Cecily.

Cecily. Il est toujours douloureux de se séparer des gens que l’on connaît depuis peu. Le départ des amis de longue date s’accepte d’un cœur égal ; mais se séparer, même momentanément, de gens à qui l’on vient juste d’être présenté, est souvent presque insoutenable.

Algernon. Merci.

Merriman entre.

Merriman. Le fiacre attend à la porte, Monsieur. (Algernon regarde Cecily d’un air suppliant)

Cecily. Il attendra encore cinq minutes, Merriman.

Merriman. Bien, Mademoiselle.

Merriman sort.

Algernon. J’espère, Cecily, ne pas vous offenser en vous disant très franchement que vous me paraissez être en tous points l’incarnation évidente de la perfection absolue.

Cecily. Je pense que cette franchise vous fait honneur, Constant. Si vous me le permettez, je vais noter vos observations dans mon journal. (Elle s’installe à la table et commence à écrire)

Algernon. Vous tenez vraiment un journal ? Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir le regarder. Me le permettez-vous ?

Cecily. Oh, certainement pas. (elle le cache avec sa main) Voyez-vous, il n’est que le miroir des pensées et des impressions secrètes d’une jeune fille ; il est donc naturellement destiné à la publication. Je serais ravie que vous en achetiez une copie, quand il paraîtra. Mais je vous en prie, Constant, continuez. J’aime beaucoup les dictées. J’en suis à « perfection absolue ». Vous pouvez continuer, je suis prête à noter la suite.

Algernon. (quelque peu déconcerté) Hum ! Hum !

Cecily. Oh, ne toussez pas, Constant. Quand on dicte, on doit parler avec fluidité, sans tousser. De plus, je ne sais pas comment retranscrire la toux. (elle prend en note tout ce que dit Algernon)

Algernon. (très rapidement) Miss Cardew, dès aujourd’hui, à midi et demi, quand j’ai posé les yeux pour la première fois sur votre merveilleuse et incomparable beauté, je suis devenu non seulement votre humble serviteur, mais aussi, poussé par une témérité sans doute monstrueuse, j’ai eu la folie de vous aimer, profondément, passionnément, avec ferveur et désespoir.

Cecily. (posant sa plume) Oh ! S’il vous plaît, répétez tout cela depuis le début. Vous parlez trop vite et pas assez distinctement. Soyez gentil, répétez tout.

Algernon. Miss Cardew, dès que vous étiez à midi et demi… Je veux dire, dès midi et demi, aujourd’hui, quand j’ai posé les yeux pour la première fois sur votre merveilleuse et incomparable beauté…

Cecily. Oui, oui, j’ai déjà écrit tout cela.

Algernon. Je… Je… (Cecily repose sa plume et le regarde avec reproche) Je suis devenu non seulement votre humble serviteur, mais aussi, poussé par une témérité sans doute monstrueuse, j’ai eu la folie de vous aimer, profondément, passionnément, avec ferveur et désespoir. (Il sort sa montre et la consulte)

Cecily. (après avoir écrit quelques lignes, elle le regarde) Je n’ai pas écrit « avec désespoir ». Je ne crois pas que cela ait beaucoup de sens. (une pause)

Algernon. (avec un mouvement de recul) Cecily !

Cecily. Est-ce le début d’un autre paragraphe ? Ou bien un commentaire admiratif va-t-il s’ensuivre ?

Algernon. (rapidement, sur un ton romantique) C’est le début d’une vie entièrement nouvelle pour moi, qui sera emplie de tant de commentaires admiratifs que toute mon existence deviendra une subtile symphonie à la gloire de l’amour, de la félicité et de l’adoration.

Cecily. Oh, je crois vraiment que tout cela n’a aucun sens. Les hommes ne devraient pas essayer de dicter quoi que ce soit aux femmes. Ils ne savent pas du tout s’y prendre, et quand ils y arrivent, ils ne disent que des stupidités.

Algernon. Je me soucie peu de savoir si ce que je dis est stupide ou non. Tout ce que je sais, c’est que je vous aime, Cecily. Je vous aime, je me languis de vous, je ne peux pas vivre sans vous, Cecily ! Vous savez bien que je vous aime. Voulez-vous m’épouser ? Voulez-vous devenir ma femme ? (Il pose ses mains sur les siennes)

Cecily. (se levant) Oh, vous m’avez fait faire une tache ! C’est ma première demande en mariage, elle aurait dû être notée proprement !

Merriman entre.

Merriman. Le fiacre attend, Monsieur.

Algernon. Dites lui de repasser la semaine prochaine à la même heure.

Merriman. (Il regarde Cecily, qui ne lui fait aucun signe) Bien, Monsieur. (Il sort)

Cecily. Oncle Jack sera très fâché quand il apprendra que vous restez ici jusqu’à la semaine prochaine, à la même heure.

Algernon. Oh ! Je me moque bien de Jack ! Je me moque bien de tout le monde, sauf de vous ! Je vous aime. Je t’aime, Cecily ! Tu veux bien m’épouser, n’est-ce pas ?

Cecily. Tu es bête ! Bien sûr ! Après tout, nous sommes fiancés depuis trois mois.

Algernon. Depuis trois mois ?

Cecily. Oui, à quelques jours près. (Elle consulte son journal, tourne quelques pages) Cela fera exactement trois mois jeudi prochain.

Algernon. Je l’ignorais.


Cecily. De nos jours, rares sont ceux qui ont pleinement conscience de la situation dans laquelle ils sont. Comme le dit souvent Miss Prism, nous vivons à une époque hurluberlue.

Algernon. Mais comment nous sommes-nous fiancés ?

Cecily. Eh bien, dès le moment où oncle Jack a avoué avoir un jeune frère très mauvais et débauché, tu es évidemment devenu le centre de mes conversations avec Miss Prism. Un homme dont on parle beaucoup est, bien sûr, très attirant ; on ne peut s’empêcher de penser qu’il a quelque chose de particulier, après tout. Je reconnais que c’était un peu idiot de ma part, Constant, mais… Je suis tombée amoureuse de toi.

Algernon. Ma chérie ! Et quand nos fiançailles ont-elles réellement eu lieu ?

Cecily. Le 14 février dernier. Exaspérée par l’indifférence la plus complète dans laquelle tu tenais mon existence, j’ai décidé de mettre un terme à cette situation. C’est pourquoi, après un long dilemme, j’ai fini par te dire oui, un soir, dans le jardin. Le lendemain, j’ai acheté cette bague en ton nom. Tu vois, je la porte toujours, Constant ! Bien sûr, elle montre ta triste propension à la prodigalité ; mais je t’ai pardonné cela depuis longtemps. Dans ce tiroir se trouvent tous les cadeaux que je t’ai donnés, clairement numérotés et étiquetés. Voici le collier de perles que tu m’as offert pour mon anniversaire. Et ceci, c’est la boîte où je garde toutes tes lettres. (Elle ouvre la boîte et lui montre les lettres entourées d’un ruban bleu)

Algernon. Mes lettres ! Mais, ma secrète petite Cecily, je ne t’ai jamais écrit la moindre lettre.

Cecily. Tu n’as pas besoin de me le rappeler, Constant. Je ne le sais que trop. Je me suis lassée de demander tous les matins au facteur s’il avait une lettre de Londres pour moi. Ma santé commençait à défaillir sous l’effet d’une insoutenable tension. J’ai donc écrit les lettres à ta place, et j’ai demandé à ma femme de chambre de les poster depuis le village voisin. J’écrivais toujours trois fois par semaine, parfois même plus souvent.

Algernon. Je t’en prie, laisse-moi les lire, Cecily !

Cecily. Oh, il n’en est pas question. Cela te rendrait beaucoup trop vaniteux. Les trois lettres que tu m’as envoyées quand nous avons rompu nos fiançailles étaient si belles, et si épouvantablement orthographiées, qu’aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de pleurer un peu en les lisant.

Algernon. Nous avons rompu nos fiançailles ?

Cecily. Bien sûr. C’était le 22 mars dernier. Tu peux vérifier. (Elle lui tend le journal) « Aujourd’hui, j’ai rompu mes fiançailles avec Constant. Je crois que c’est mieux ainsi. Il continue de faire un temps délicieux ».

Algernon. Mais pourquoi diable avons-nous rompu ? Qu’avais-je fait ? Je n’avais absolument rien fait. Cecily, je suis profondément blessé d’apprendre que nous avons rompu, surtout par un temps délicieux.

Cecily. Les hommes ont la mémoire si courte ! Je pensais que tu te souviendrais de la lettre tempétueuse que tu m’as écrite parce ce que j’avais dansé avec Lord Kelso au bal du comté.

Algernon. Mais je m’en suis excusé, Cecily, n’est-ce pas ?

Cecily. Bien sûr. Sinon, je ne t’aurais pas pardonné, et je n’aurais pas accepté ce bracelet en or et en turquoise orné d’un cœur en diamant, que vous m’avez envoyé le lendemain. (Elle lui montre le bracelet)

Algernon. C’est moi qui t’ai offert cela, Cecily ? C’est très joli, n’est-ce pas ?

Cecily. Oui, c’est ravissant. Tu as un goût vraiment exquis, Constant. J’ai toujours pensé que c’était ce qui excusait ta vie si dissolue.

Algernon. Ma chérie ! Nous sommes donc fiancés depuis trois mois, Cecily !

Cecily. Oui ; c’est fou comme le temps passe vite, n’est-ce pas ?

Algernon. Non, je n’en ai pas eu l’impression. J’ai trouvé les jours sans vous si longs, si mornes.

Cecily. Tu es tellement romantique (elle passe la main dans ses cheveux) J’espère que tes cheveux bouclent naturellement.

Algernon. Bien sûr, ma chérie, avec un peu d’aide extérieure seulement.

Cecily. J’en suis contente !

Algernon. Tu ne rompras plus jamais nos fiançailles, Cecily ?

Cecily. Je ne crois pas que je pourrais le faire encore, maintenant que je t’ai rencontré pour de vrai. De plus, il y a, bien sûr, ton prénom.

Algernon. (nerveusement) Oui, bien sûr.

Cecily. Tu vas te moquer de moi, mon chéri, mais j’ai toujours rêvé d’épouser une homme nommé Constant. (Ils se lèvent) Il y a quelque chose dans ce nom qui inspire une confiance absolue. Je plains les femmes qui n’ont pas un mari du nom de Constant.

Algernon. Mais, ma chère petite Cecily, tu veux dire que tu ne m’aimerais pas si j’avais un autre nom ?

Cecily. Mais quel autre nom ?

Algernon. Oh, n’importe lequel… Algernon, par exemple.

Cecily. Non, je n’aime pas Algernon.

Algernon. Mais, ma douce petite chérie, je ne vois vraiment pas ce que tu as à reprocher au nom d’Algernon. C’est un très beau prénom. C’est même un prénom très aristocratique. Sérieusement, Cecily (il se rapproche d’elle), si je m’appelais Algy, tu ne pourrais pas m’aimer ?

Cecily. Je pourrais te respecter, Constant, je pourrais admirer ta personnalité, mais je ne pourrai, j’en ai peur, t’accorder une attention sans partage. La moitié des types qui comparaissent au Tribunal des faillites s’appellent Algernon.

Algernon. Hum ! Cecily ! (il met son chapeau) Le révérend est, je suppose, tout à fait expérimenté en ce qui concerne toutes les cérémonies de l’Église ?

Cecily. Oh, oui. Le révérend Chasuble est un homme très savant. Il n’a jamais écrit le moindre livre, cela peut vous donner une idée de l’étendue de ses connaissances.

Algernon. Je dois le voir immédiatement pour un baptême des plus urgents. Je veux dire, pour une affaire des plus urgentes.

Cecily. Oh !

Algernon. Je serai de retour dans moins d’une demi heure.

Cecily. Étant donné que nous nous sommes fiancés le 14 février, et que je ne t’ai rencontré pour la toute première fois qu’aujourd’hui, il me semble particulièrement difficile de supporter ton départ pour une période aussi longue qu’une demi-heure. Ne pourrais-tu pas te contenter de vingt minutes ?

Algernon. Je reviendrai très vite. (Il l’embrasse et sort)

Cecily. Il est tellement impétueux ! J’aime beaucoup ses cheveux. Je vais noter sa demande en mariage dans mon journal.

Merriman entre.

Merriman. Une certaine Miss Fairfax demande à voir Mr. Worthing, pour une affaire très importante, selon elle.

Cecily. Mr. Worthing n’est pas dans la bibliothèque ?

Merriman. Mr. Worthing est parti vers la paroisse il y a quelques instants.

Cecily. Dans ce cas, veuillez dire à cette dame de venir ici, Mr. Worthing reviendra très vite. En attendant, vous pouvez nous servir le thé.

Merriman. Bien, Mademoiselle. (Il sort)

Cecily. Miss Fairfax ! Je suppose que c’est l’une de ces vieilles filles affables qui aident oncle Jack dans ses nombreuses œuvres philanthropiques à Londres. Je n’aime pas beaucoup les femmes qui s’intéressent aux œuvres philanthropiques. Je trouve cela assez impertinent de leur part.

Merriman entre.

Merriman. Miss Fairfax.

Merriman sort, Gwendolen entre.

Cecily. (elle va à sa rencontre) Laissez-moi me présenter. Je suis Cecily Cardew.

Gwendolen. Cecily Cardew ? (elle s’avance vers elle et lui prend les mains) Quel nom charmant ! Je suis sûre que nous allons être très amies. Je t’aime déjà plus que je ne saurais dire. Mes premières impressions ne me trompent jamais.

Cecily. C’est tellement gentil de votre part de m’aimer autant alors que ne nous connaissons que depuis un temps relativement réduit. Je vous en prie, asseyez-vous.

Gwendolen. (restant debout) Je peux t’appeler Cecily, n’est-ce pas ?

Cecily. Avec plaisir !

Gwendolen. Et tu m’appelleras toujours Gwendolen, n’est-ce pas ?

Cecily. Si tu le souhaites.

Gwendolen. Nous en sommes bien convenues, alors ?

Cecily. Je l’espère. (Une pause, puis elles s’assoient toutes les deux en même temps)

Gwendolen. Sans doute est-ce le bon moment pour te dire qui je suis. Mon père est Lord Bracknell. Tu n’as jamais entendu parler de papa, je suppose ?

Cecily. Je ne crois pas.

Gwendolen. En dehors du cercle familial, papa, je suis heureuse de le dire, est un parfait inconnu. Il devrait toujours en être ainsi. Le foyer me paraît être le lieu idéal pour un homme. Il ne fait pas de doute qu’un homme qui commencerait à négliger ses devoirs domestiques deviendrait péniblement efféminé, n’est-ce pas ? Et cela ne me plaît pas. Cela rend les hommes beaucoup trop attirants. Vois-tu, Cecily, maman, qui a des opinions remarquablement sévères sur l’éducation, m’a appris à ne pas voir plus loin que le bout de mon nez. Cela fait partie de son système. Est-ce que cela te dérange si je mets mes lunettes pour te regarder ?

Cecily. Oh ! Pas du tout, Gwendolen. J’aime beaucoup être regardée.

Gwendolen. (après un examen minutieux) Tu es ici pour une brève visite, je suppose.

Cecily. Oh, non. J’habite ici.

Gwendolen. (avec sévérité) Vraiment ? Ta mère, sans doute, ou une autre de tes parentes plus âgées vit ici avec toi ?

Cecily. Non, je n’ai pas de mère, ni, à vrai dire, de famille d’aucune sorte.

Gwendolen. Vraiment ?

Cecily. Mon cher tuteur, aidé de Miss Prism, est chargé de s’occuper de moi.

Gwendolen. Ton tuteur ?

Cecily. Oui, je suis la pupille de Mr. Worthing.

Gwendolen. Oh ! Il est étrange qu’il ne m’ait jamais confié avoir une pupille. Quel cachotier ! Il devient sans cesse plus intéressant. Je ne suis pas tout à fait sûre, cependant, que cette nouvelle m’inspire des sentiments de joie sans mélange. (elle se lève et s’avance vers Cecily) Je t’aime beaucoup, Cecily ; je t’ai aimée dès l’instant où je t’ai vue ! Mais je suis obligée de constater que, maintenant que je sais que tu es la pupille de Mr. Worthing, je ne peux m’empêcher de souhaiter que tu sois… eh bien, un peu plus âgée que tu ne sembles l’être, et… d’une apparence un peu moins avenante. En fait, pour te parler franchement… Cecily. Je t’en prie ! Je pense que quand on a quelque chose de désagréable à dire, il vaut mieux le faire en toute franchise. Gwendolen. Eh bien, pour te parler très franchement, Cecily, j’aurais préféré que tu aies au moins quarante-deux ans, et que tu sois exceptionnellement laide pour ton âge. Constant a un naturel très honnête, l’incarnation même de la sincérité et de la droiture. La déloyauté lui serait aussi impossible que la trahison ; mais même l’homme le plus noble, à la morale la plus irréprochable, peut être influencé par les charmes physiques d’une personne de son entourage. L’histoire moderne, autant que celle de l’Antiquité, est pleine de nombreux exemples pénibles montrant des situations similaires. D’ailleurs, si ce n’était pas le cas, les livres d’Histoire seraient tout à fait illisibles.

Cecily. Pardon, Gwendolen, mais parles-tu de Constant ?

Gwendolen. Oui.

Cecily. Oh, mais ce n’est pas Mr. Constant Worthing qui est mon tuteur. C’est son frère aîné.

Gwendolen. (elle se rassoit) Constant ne m’a jamais parlé de son frère.

Cecily. Je regrette de dire qu’ils ne sont plus en bons termes depuis longtemps.

Gwendolen. Ah ! Voilà qui explique tout. Il est vrai que les hommes ne parlent jamais de leur frère. C’est un sujet qui paraît rebuter la majorité d’entre eux. Tu me soulages d’un grand poids, Cecily, je commençais à m’inquiéter beaucoup. Cela aurait été terrible si notre belle amitié était déjà obscurcie, n’est-ce pas ? Tu es vraiment, vraiment sûre que ce n’est pas Constant Worthing qui est ton tuteur ?

Cecily. Parfaitement sûre. (une pause) En fait, c’est moi qui vais devenir sa tutrice.

Gwendolen. Pardon ?

Cecily. (avec timidité, sur un ton de confidence) Ma très chère Gwendolen, il n’y a aucune raison que j’aie des secrets pour toi. Le journal du comté en fera la chronique la semaine prochaine : Mr. Constant Worthing et moi sommes fiancés. Nous allons nous marier.

Gwendolen. (très poliment, se levant) Ma chère Cecily, je pense qu’il y a une petite erreur. C’est moi que Mr. Constant Worthing va épouser. L’annonce de nos fiançailles paraîtra dans le Morning Post samedi prochain au plus tard.

Cecily. (très poliment, se levant) Je suis navrée de te dire que tu te méprends complètement. Constant m’a fait sa demande il y a exactement dix minutes. (Elle lui montre son journal)

Gwendolen. (Elle examine attentivement le journal à travers ses lunettes) Voilà qui est très curieux, puisqu’il m’a demandée en mariage hier après-midi à dix-sept heures trente exactement. Si tu veux te donner la peine de vérifier… (Elle tend son propre journal) Je ne voyage jamais sans mon journal. On a toujours besoin de quelque chose de sensationnel à lire dans le train. Je suis tellement navrée, chère Cecily, que tu doives être aussi déçue ; mais c’est moi qui suis la première en date.

Cecily. Te causer la moindre souffrance, physique ou mentale, me ferait une peine indicible, Gwendolen, mais je me sens obligée de souligner que depuis que Constant t’a fait sa demande, il a visiblement changé d’avis.

Gwendolen. (méditative) Si ce pauvre garçon s’est fait piéger et a fait des promesses inconsidérées, je pense qu’il est de mon devoir de le secourir au plus vite,…

Cecily. (pensive et triste) Quelle que soit la sombre situation dans laquelle mon bien-aimé s’est retrouvé, je ne lui en ferai jamais le reproche après notre mariage.

Gwendolen. C’est à moi que vous faites référence, Miss Cardew, lorsque vous parlez de sombre situation ? Quelle arrogance ! Dans de pareilles occasions, dire ce que l’on pense n’est plus un simple devoir, cela devient un plaisir !

Cecily. Et vous, Miss Fairfax, vous suggérez que j’ai piégé Mr. Worthing ? Comment osez-vous ? Allons, adieu mes bonnes manières ! J’appelle un chat un chat et une oie, une oie.

Gwendolen. (satirique) Je suis heureuse de dire que je ne fraye pas avec les oies. Il est évident que nous n’avons pas le même degré de raffinement.

Merriman entre, suivi d’un valet. Il apporte un plateau, une nappe et un dessous de table. Cecily s’apprêtait à rétorquer ; la présence des domestiques oblige les deux femmes à se contenir.

Merriman. Dois-je servir le thé comme d’habitude, Mademoiselle ?

Cecily. (froidement, d’une voix calme) Oui, comme d’habitude.

Gwendolen. Y a-t-il des promenades intéressantes à faire dans les environs, Miss Cardew ?

Cecily. Oh, oui ! Il y en a beaucoup. Du haut des collines, tout près d’ici, vous pouvez voir cinq comtés.

Gwendolen. Cinq comtés ! Je ne crois pas que cela me plairait. Je déteste les foules.

Cecily. (mielleuse) Je suppose que c’est pour cela que vous vivez en ville ? (Gwendolen se mord les lèvres, et frappe nerveusement son ombrelle contre son pied)

Gwendolen. (regardant alentour) Quel charmant intérieur que le vôtre, Miss Cardew.

Cecily. Je suis contente qu’il vous plaise, Miss Fairfax.

Gwendolen. Je n’aurais jamais pensé qu’il puisse exister quoi que ce soit approchant du bon goût dans ces contrées reculées. J’en suis surprise.

Cecily. Je crains que ce soit parce que vous jugez la campagne d’après ce que vous voyez en ville. J’ai entendu dire que les maisons londoniennes étaient extrêmement vulgaires.

Gwendolen. Je suppose qu’elles ont de quoi abasourdir l’esprit un peu simple d’un campagnard. Je ne comprendrai jamais comment une personne – une personne convenable du moins – peut vivre à la campagne. La campagne me semble toujours d’un ennui mortel.

Cecily. Ah ! C’est ce que les journaux appellent la crise de l’agriculture, n’est-ce pas ? J’ai le sentiment que l’aristocratie en souffre beaucoup, en ce moment. C’est comme une sorte d’épidémie qui les décime, m’a-t-on dit. Voulez-vous un peu de thé, Miss Fairfax ?

Gwendolen. (avec une politesse étudiée) Je vous remercie. (en aparté) Quelle détestable peste ! Mais j’ai besoin de thé !

Cecily. (mielleuse) Du sucre ?

Gwendolen. (dédaigneuse) Non, merci. Le sucre n’est plus à la mode. (Cecily la regarde avec colère, s’empare rageusement des pincettes et met successivement quatre morceaux de sucre dans la tasse de Gwendolen)

Cecily. (avec sévérité) Préférez-vous du gâteau ou des tartines beurrées ?

Gwendolen. (l’air ennuyé) Des tartines beurrées. Le gâteau n’est pas une chose à servir dans une bonne maison.

Cecily. (coupe une grosse part de gâteau et la pose sur le plateau) Donnez cela à Miss Fairfax.

Merriman le lui donne, et sort avec le valet.

Gwendolen. (Elle boit son thé et fait la grimace ; elle repose sa coupe et tend la main vers le plat, pensant trouver les tartines beurrées, et s’aperçoit que c’est du gâteau. Elle se lève, indignée) Vous avez mis des morceaux de sucre dans mon thé, et, alors que je vous avais demandé le plus distinctement du monde des tartines beurrées, vous m’avez donné du gâteau ! Je suis connue pour la douceur de mon caractère, mais je vous préviens, Miss Cardew, vous allez trop loin !

Cecily. (se levant) Je n’en ferai jamais assez pour sauver mon pauvre amoureux innocent et naïf de vos machinations sournoises !

Gwendolen. Dès le moment où je vous ai vue, j’ai su que je ne pouvais pas vous faire confiance ! J’ai senti que vous étiez fausse et malhonnête ! Mes premières impressions ne me trompent jamais.

Cecily. Je m’en voudrais, Miss Fairfax, d’abuser de votre temps précieux. Vous n’avez qu’à aller faire vos autres visites de politesse dans le voisinage.

Jack entre.

Gwendolen. (l’apercevant) Constant ! Mon Constant à moi !

Jack. Gwendolen ! Ma chérie ! (Il tente de l’embrasser)

Gwendolen. (reculant) Une minute ! Est-il vrai que tu as demandé cette jeune fille en mariage ? (elle montre Cecily)

Jack. (riant) Si j’ai demandé la petite Cecily en mariage ? Bien sûr que non ! Qu’est-ce qui a bien pu mettre une idée pareille dans ta si jolie petite tête ?

Gwendolen. Merci. Tu peux m’embrasser, à présent ! (elle tend la joue)

Cecily. (très mielleuse) Je crois qu’il y a un léger malentendu, Miss Fairfax. Le gentleman qui enlace votre taille est mon tuteur, Mr. John Worthing.

Gwendolen. Pardon ?

Cecily. C’est oncle Jack.

Gwendolen. (reculant) Jack ! Oh !

Algernon entre.

Cecily. Voilà Constant.

Algernon. (il s’avance vers Cecily sans remarquer qui que ce soit d’autre) Mon amour ! (Il tente de l’embrasser)

Cecily. (reculant) Un instant ! Est-il vrai que tu as demandé cette jeune fille en mariage ?

Algernon. Quelle jeune fille ? (regardant alentour) Bonté divine ! Gwendolen !

Cecily. Oui, bonté divine, Gwendolen ! Je veux dire, Gwendolen ! Veux-tu l’épouser ?

Algernon. (riant) Bien sûr que non ! Qu’est-ce qui a bien pu mettre une idée pareille dans ta si jolie petite tête ?

Cecily. Merci. Tu peux m’embrasser, à présent ! (elle tend la joue)

Gwendolen. Je sentais bien qu’il y avait une légère erreur. Miss Cardew, le gentleman qui vous embrasse est mon cousin, Mr. Algernon Moncrieff.

Cecily. (reculant) Algernon Moncrieff ! Oh ! (les deux jeunes filles se rapprochent l’une de l’autre et s’enlacent mutuellement la taille, comme pour se protéger) T’appelles-tu vraiment Algernon ?

Algernon. Je ne peux pas le nier.

Cecily. Oh !

Gwendolen. T’appelles-tu vraiment John ?

Jack. (se redressant avec une certaine fierté) Je pourrais le nier si je voulais. Je pourrais nier tout ce que je veux. Mais mon nom est certainement John. Cela fait des années que l’on m’appelle John.

Cecily. (à Gwendolen) Nous avons toutes les deux été victimes d’une horrible tromperie !

Gwendolen. Ma petite Cecily si fragile !

Cecily. Ma pauvre Gwendolen en péril !

Gwendolen. (sérieusement, avec douceur) Tu es une sœur pour moi, n’est-ce pas ? (Elles s’enlacent. Jack et Algernon marchent de long en large en gémissant)

Cecily. (d’un ton assez joyeux) Il y a simplement une question qu’il faudrait poser à mon tuteur.

Gwendolen. Quelle merveilleuse idée ! Mr. Worthing, je voudrais simplement vous poser une question. Où est votre frère Constant ? Nous sommes toutes les deux fiancées à lui, il est donc important pour nous de savoir où il se trouve.

Jack. (lentement, avec hésitation) Gwendolen… Cecily… Il est très pénible pour moi de devoir dire la vérité. C’est la première fois de ma vie que je suis confronté à une situation si difficile, et je n’ai pas la moindre expérience dans ce domaine. Cependant, il faut que je vous avoue franchement que je n’ai aucun frère du nom de Constant. Je n’ai pas de frère du tout. Je n’en ai jamais eu de ma vie, et je n’ai pas la moindre intention d’en avoir un à l’avenir.

Cecily. (surprise) Pas de frère du tout ?

Jack. (enjoué) Non, aucun !

Gwendolen. Et vous n’avez jamais eu de frère d’aucune sorte ?

Jack. Non, jamais, d’aucune sorte que ce soit.

Gwendolen. Je crois qu’il est clair, Cecily, qu’aucune d’entre nous n’est fiancée à qui que ce soit.

Cecily. Ce n’est pas le genre de situation à laquelle une jeune fille aime être soudainement confrontée.

Gwendolen. Allons dans le jardin. Il n’oseront pas nous suivre jusque là.

Elles se retirent dans le jardin, l’air méprisant.

Jack. Tu m’as embarqué dans une satanée galère ! (Algernon s’assoit et se verse du thé. Il semble plutôt indifférent) À quoi voulais-tu jouer, que diable, en te venant ici te faire passer pour mon frère ? C’est tout à fait monstrueux !

Algernon. (mangeant un muffin) À quoi voulais-tu jouer, que diable, en prétendant avoir un frère ? C’était absolument scandaleux ! (il mange un autre muffin)

Jack. Je t’avais dit de t’en aller à quatre heures moins le quart ! J’avais commandé un fiacre pour toi ! Pourquoi diable ne l’as-tu pas pris ?

Algernon. Je n’avais pas encore pris mon thé.

Jack. Et c’est ce genre de situation horrible que tu appelles le Bunburisme ?

Algernon. Oui, et c’est un exemple de Bunburisme parfaitement merveilleux. Le plus merveilleux que j’aie connu de ma vie.

Jack. Eh bien, tu n’as aucun droit de bunburiser ici.

Algernon. C’est absurde. On a le droit de bunburiser partout où on le désire. N’importe quel Bunburiste sérieux le sait.

Jack. Un Bunburiste sérieux ! Bonté divine !

Algernon. Il faut bien être sérieux dans un domaine en particulier, si l’on veut s’amuser un peu, dans la vie. Il se trouve que je suis sérieux en Bunburisme. Toi, en revanche, ce que tu prends au sérieux me paraît être un profond mystère. Tout, j’imagine. Tu es d’un naturel si futile.

Jack. La seule consolation qu’il me reste dans toute cette pitoyable affaire est que ton ami Bunbury est parti en fumée. Tu ne pourras plus t’éclipser à la campagne aussi souvent que tu le voudras, Algy.

Algernon. Ton frère ne se porte pas mieux, je crois, mon cher Jack ? Tu ne pourras plus t’en aller à Londres, comme tu en avais pris la détestable habitude. Ce n’est pas une mauvaise chose, d’ailleurs.

Jack. Ta conduite envers Miss Cardew est inqualifiable, tu as abusé de la confiance d’une jeune fille douce, simple et innocente ! Sans parler du fait qu’elle soit ma pupille !

Algernon. Je ne vois aucune excuse justifiant ta conduite fallacieuse envers une jeune fille aussi brillante, subtile et expérimentée que Miss Fairfax ! Pour ne rien dire du fait qu’elle soit ma cousine !

Jack. Je voulais simplement me marier à Gwendolen ! Je suis amoureux d’elle.

Algernon. Eh bien, je voulais simplement me marier à Cecily. Je l’adore.

Jack. Je ne te laisserai certainement aucune chance d’épouser Miss Cardew.

Algernon. Mon cher, la probabilité que tu épouses Miss Fairfax est encore plus faible.

Jack. Cela ne te concerne en rien.

Algernon. Si cela me concernait, je n’en parlerai pas. C’est très vulgaire de parler de ses propres affaires. Seuls les financiers font cela, et encore, seulement pendant les dîners officiels.

Jack. Comment peux-tu rester assis ici, à manger calmement des muffins, quand nous sommes dans une situation si horrible ? Cela me dépasse. Tu as l’air complètement insensible.

Algernon. Je ne peux pas manger des muffins en m’agitant. Le beurre coulerait sûrement sur mes manches. On ne devrait manger des muffins qu’avec le plus grand calme. C’est la seule manière valable de les manger.

Jack. Manger des muffins, de quelque manière que ce soit, est la preuve d’une extrême insensibilité, étant donné les circonstances actuelles.

Algernon. Quand j’ai des ennuis, manger est la seule chose qui me console. N’importe lequel de mes proches pourra te dire que, que quand j’ai vraiment de gros ennuis, je refuse tout, excepté la nourriture et la boisson. En ce moment, je mange des muffins parce que je suis malheureux. De plus, j’aime beaucoup les muffins. (Il se lève)

Jack. Ce n’est pas une raison pour les engloutir de cette façon ! (il lui prend le plateau de muffins)

Algernon. (tendant le gâteau) Je préfèrerais que tu manges plutôt le gâteau. Je n’aime pas ça.

Jack. Bonté divine ! Je suppose que j’ai encore le droit de manger mes propres muffins dans ma propre maison !

Algernon. Mais tu viens de dire que manger des muffins est une preuve d’insensibilité.

Jack. J’ai dit que c’était parfaitement insensible de ta part, étant donné les circonstances. C’est très différent.

Algernon. Peut-être. Mais ce sont les mêmes muffins. (il s’empare de ceux de Jack)

Jack. Algy, je donnerais n’importe quoi pour que tu t’en ailles.

Algernon. Tu ne peux tout de même pas me demander de partir sans avoir dîné. C’est absurde. Je ne prends jamais congé sans avoir dîné. Personne ne ferait une chose pareille, sauf les végétariens et des gens de cette sorte. De plus, je viens juste de prendre mes dispositions avec le révérend Chasuble pour être baptisé sous le nom de Constant à six heures moins le quart.

Jack. Mon cher, plus vite tu abandonneras ces idées ridicules, mieux tu t’en porteras. J’ai moi-même pris des dispositions avec le révérend pour être baptisé à cinq heures et demie, et, naturellement, je prendrai le nom de Constant. C’est ce que souhaite Gwendolen. Nous ne pouvons pas être tous les deux baptisés Constant, c’est absurde. De plus, j’ai parfaitement le droit d’être baptisé si j’en ai envie. Il n’y a aucune preuve que j’aie jamais été baptisé, je pense même que c’est très improbable ; le révérend Chasuble le pense aussi. C’est loin d’être ton cas. Tu as déjà été baptisé.

Algernon. Oui, mais cela fait des années.

Jack. Peut-être, mais tu as déjà été baptisé. C’est tout ce qui compte.

Algernon. Exactement. Je suis donc sûr que ma constitution peut le supporter ; toi, en revanche, puisque tu ne sais pas si cela t’est déjà arrivé, tu ne devrais pas prendre un tel risque maintenant. Cela pourrait te rendre très malade. Tu ne peux tout de même pas déjà oublié qu’une personne très proche de toi a failli succomber récemment d’un gros refroidissement à Paris.

Jack. Certes. Mais tu as dit toi-même que ce n’était pas héréditaire.

Algernon. C’était encore le cas, en effet – mais ça ne l’est plus, à présent. Il est vrai que la science fait des progrès fulgurants, de nos jours.

Jack. Puis-je te demander, Algy, ce que tu as l’intention de faire, à la fin ?

Algernon. Rien du tout. C’est ce que j’essaye de faire depuis déjà dix minutes, mais tu fais tout ce que tu peux pour me détourner de cette tâche importante.

Jack. Je devrais sortir dans le jardin pour retrouver Gwendolen. Je suis sûr qu’elle m’attend.

Algernon. Je me doute, d’après son attitude glaciale, que Cecily m’attend. C’est pourquoi je n’irai certainement pas la retrouver dans le jardin. Quand un homme fait exactement ce qu’une femme attend de lui, elle ne le tient pas en très haute estime. On devrait toujours faire ce à quoi une femme ne s’attend pas, de la même manière qu’on devrait toujours lui dire ce qu’elle ne comprend pas. C’est la seule façon de parvenir à un accord parfait.

Jack. Oh, quelle absurdité. Tu ne dis jamais que des absurdités !

Algernon. Il est beaucoup plus intelligent de dire des choses absurdes que d’en écouter, mon cher ; c’est également beaucoup plus rare, quoi qu’en dise le public.

Jack. Je ne t’écoute pas. Je suis incapable de t’écouter.

Algernon. Oh, voilà qui n’est que fausse modestie de ta part. Tu sais parfaitement que tu pourrais m’écouter, si tu essayais. Tu te sous-estimes toujours, ce qui est tout à fait stupide : de nos jours, la vanité est devenue monnaie courante. Jack, tu es encore en train de manger des muffins ! Je voudrais bien que tu arrêtes. Il n’en reste plus que deux. (il reprend le plat) Je t’ai déjà dit que j’aimais particulièrement les muffins.

Jack. Mais je déteste ce gâteau.

Algernon. Pourquoi diable le fais-tu servir à tes hôtes, alors ? Tu as des idées insensées en matière d’hospitalité !

Jack. (irrité) Ce n’est pas la question ! Nous ne parlons pas de cela. (Il traverse la scène) Algy, tu es vraiment exaspérant ! Quelque soit la conversation, tu ne va jamais au cœur du sujet !

Algernon. Non, j’ai le cœur trop sensible.

Jack. Bonté divine ! Quelle affectation ! J’ai horreur de l’affectation.

Algernon. Eh bien, mon cher, si tu n’aimes pas l’affectation, je ne vois vraiment pas ce qui peut te plaire. De plus, ce n’est pas de l’affectation. Tout ce qui touche au cœur me fait mal, et je déteste la douleur physique, quelle qu’elle soit.

Jack. (Il lui lance un regard furieux ; il marche de long en large, puis s’arrête devant la table) Algy ! Je t’ai déjà dit de t’en aller. Je ne veux plus de toi ici. Pourquoi ne pars-tu pas ?

Algernon. Je n’ai pas encore tout à fait fini mon thé. De plus, il reste un dernier muffin. Il s’empare du dernier muffin. Jack gémit et s’effondre dans une chaise, le visage entre les mains.




ACTE IV


Scène : la même. Jack et Algernon ont gardé la même position qu’à la fin de l’acte III ; Gwendolen et Cecily entrent, derrière eux.

Gwendolen. Ils ne nous ont pas suivi dans le jardin, ce qu’aurait fait n’importe qui à leur place ; il me semble donc qu’ils ont encore un certain sens de l’honneur.

Cecily. Ils ont mangé des muffins. C’est un signe de repentance.

Gwendolen. (après une pause) Ils ne semblent pas faire attention à nous. Ne pourrais-tu pas tousser ?

Cecily. Mais je ne suis pas enrouée.

Gwendolen. Ils nous regardent. Quelle impudence !

Cecily. Ils approchent. C’est terriblement effronté de leur part.

Gwendolen. Gardons un silence plein de dignité.

Cecily. Certainement. Il n’y a rien d’autre à faire pour l’instant.

(Jack et Algernon sifflent un air populaire affreux venant d’une opérette à la mode)

Gwendolen. Ce silence plein de dignité semble produire un effet des plus déplaisants.

Cecily. Des plus détestables.

Gwendolen. Mais nous ne parlerons certainement pas les premières.

Cecily. En aucun cas.

Gwendolen. Mr. Worthing, j’ai une requête très particulière à vous faire. Beaucoup de choses dépendent de votre réponse.

Cecily. Gwendolen, ton bon sens est inestimable. Mr. Moncrieff, voulez-vous bien répondre à une de mes questions ? Pourquoi avez-vous feint d’être le frère de mon tuteur ?

Algernon. Pour avoir une chance de vous rencontrer.

Cecily. (à Gwendolen) Cela semble être une explication satisfaisante, tu ne penses pas ?

Gwendolen. Oui, si tu parviens à la croire.

Cecily. Je n’en crois pas un mot ; mais cela ne change rien à la merveilleuse beauté d’une telle réponse.

Gwendolen. C’est vrai. Dans un sujet aussi grave, ce n’est pas la sincérité, mais la tournure qui compte. Mr. Worthing, quelle est votre explication pour avoir prétendu que vous aviez un frère ? Était-ce afin d’avoir l’occasion de venir me voir à Londres le plus souvent possible ?

Jack. Comment pouvez-vous en douter, Miss Fairfax ?

Gwendolen. J’en doute très sérieusement, Mr. Worthing. Mais je vais tout de même passer outre ; ce n’est pas le moment de faire preuve de scepticisme allemand. (Elle s’approche de Cecily) Leurs explications me semblent plutôt satisfaisantes, surtout celle de Mr. Worthing. Elles me semblent empreintes d’une grande verité.

Cecily. Je suis plus que satisfaite des explications de Mr. Moncrieff. Sa voix, à elle seule, inspire une totale confiance.

Gwendolen. Tu crois que nous devrions leur pardonner, alors ?

Cecily. Oui. Enfin, non.

Gwendolen. C’est vrai ! J’oubliais. Les principes qui sont en jeu ne sauraient être bafoués. Laquelle d’entre nous se chargera de le leur dire ? Ce n’est pas une tâche agréable.

Cecily. Ne pourrions-nous pas le dire toutes les deux en même temps ?

Gwendolen. Excellente idée ! Je parle toujours en même temps que les autres. Veux-tu que je te donne la mesure ?

Cecily. Certainement. (Gwendolen bat la mesure de son doigt levé)

Gwendolen et Cecily. (ensemble) Vos prénoms constituent toujours un obstacle insurmontable. C’est tout !

Jack et Algernon. (ensemble) Nos prénoms ! C’est tout ? Mais nous allons être baptisés cet après-midi.

Gwendolen. (à Jack) Vous avez l’intention de faire une chose si terrible juste pour moi ?

Jack. Oui !

Cecily. (à Algernon) Vous seriez prêt à affronter cette épreuve effroyable juste pour moi ?

Algernon. Oui ! Gwendolen. Que nous faisons mal de toujours parler de l’égalité des sexes ! Pour ce qui est de se sacrifier, les hommes sont infiniment supérieurs à nous.

Jack. C’est vrai. (Jack et Algernon battent des mains)

Cecily. Ils font parfois preuve d’un courage physique dont les femmes seraient incapables.

Gwendolen. (à Jack) Mon chéri !

Algernon. (à Cecily) Ma chérie ! (câlin collectif)

Merriman entre. En apercevant la scène, il tousse bruyamment.

Merriman. Hum ! Hum ! Lady Bracknell.

Jack. Bonté divine !

Lady Bracknell entre. Les couples se séparent, alarmés. Merriman sort.

Lady Bracknell. Gwendolen ! Qu’est- ce que tout cela signifie ?

Gwendolen. Tout simplement que je suis fiancée à Mr. Worthing, maman.

Lady Bracknell. Viens là et assieds-toi. Assieds-toi immédiatement. L’hésitation, de quelque nature qu’elle soit, est toujours signe de dégénérescence mentale chez les personnes jeunes, et de faiblesse physique chez les plus âgées. (Elle se tourne vers Jack) Dès l’instant où j’ai appris, monsieur, par les indiscrétions de sa femme de chambre, dont j’ai acquis la confiance grâce à quelques petites pièces, que ma fille s’était enfuie chez vous, je l’ai suivie immédiatement en prenant un train de marchandises. Son malheureux père, je suis heureuse de le dire, croit fermement qu’elle assiste à une conférence universitaire exceptionnellement longue, sur l’influence qu’exercent des revenus réguliers sur la pensée. Je n’ai pas cru bon de le détromper. En vérité, je ne l’ai jamais détrompé sur quoi que ce soit. Cela n’aurait pas été bien de ma part. Bien entendu, vous comprendrez que toute forme de communication entre vous et ma fille doit cesser immédiatement. Je suis extrêmement ferme sur ce point, comme sur tous les autres, d’ailleurs.

Jack. Je suis fiancé à Gwendolen, Lady Bracknell !

Lady Bracknell. Vous n’êtes rien du tout de ce genre-là, monsieur. À présent, en ce qui concerne Algernon… Algernon !

Algernon. Oui, tante Augusta ?

Lady Bracknell. Est-ce dans cette maison que ton pauvre ami Bunbury réside ?

Algernon. (bégayant) Euh, non ! Bunbury n’habite pas ici. Bunbury habite sans doute très loin, maintenant. À vrai dire, ce pauvre Bunbury est mort.

Lady Bracknell. Il est mort ! Et quand cette mort est-elle survenue ? Elle a dû être très soudaine.

Algernon. (distraitement) Oh ! Je l’ai tué… je veux dire, il s’est éteint dans l’après-midi.

Lady Bracknell. Et de quoi est-il mort ?

Gwendolen. Bunbury ? Eh bien, d’une certaine manière, il est parti en fumée.

Lady Bracknell. En fumée ! A-t-il été victime d’un attentat révolutionnaire ? Je ne savais pas qu’il était impliqué dans une mouvance socialiste. Si c’était le cas, cette maladie justifiait une pareille punition.

Algernon. Non, chère tante Augusta, je veux dire qu’il a été éventé ! Ses médecins ont compris que Bunbury ne pouvait plus vivre – donc Bunbury est mort.

Lady Bracknell. Il semblait avoir une grande confiance dans l’opinion de ses médecins. Cependant, je suis heureuse qu’il se soit enfin décidé sur une ligne de conduite à tenir, et ce, sur un avis médical respectable. À présent que nous sommes enfin débarrassés de ce Mr. Bunbury, puis-je vous demander, Mr. Worthing, qui est cette jeune personne que mon neveu Algernon tient par la main, d’une façon tout à fait déplacée ?

Jack. Cette jeune dame est Miss Cecily Cardew, ma pupille. (Lady Bracknell s’incline froidement en direction de Cecily)

Algernon. Je suis fiancé à Cecily, tante Augusta.

Lady Bracknell. Je te demande pardon ?

Cecily. Mr. Moncrieff et moi sommes fiancés, Lady Bracknell.

Lady Bracknell. (avec un frisson, elle se dirige vers le sofa et s’y assoit) J’ignore si c’est l’air du Hertfordshire, particulièrement stimulant, qui est en cause, mais il me semble que que le nombre de fiançailles qui s’y forment est anormalement supérieur à la moyenne statistique. Je ne crois pas qu’une enquête préalable de ma part serait malvenue. Mr. Worthing, puis-je savoir si Miss Cardew a le moindre rapport avec les chemins de fer de Londres ? Je n’ai pas pour habitude de réclamer cette information ; jusqu’à hier, j’ignorais qu’il existait des personnes ayant un terminus pour toute famille. (Jack prend un air furieux, mais se contient)

Jack. (d’une voix froide et calme) Miss Cardew est la petite-fille de feu sir Thomas Cardew, qui demeurait au 149, Belgrave Square, à Londres ; Gervase Park, à Dorking, dans le Surrey ; et à Sporran, dans le comté de Fife, en Écosse.

Lady Bracknell. Tout cela semble encourageant. Le fait d’avoir trois adresses inspire la plus grande confiance, même chez les commerçants. Mais quelles preuves pourrais-je avoir de leur authenticité ?

Jack. J’ai soigneusement conservé les annuaires mondains de l’époque. Vous pouvez les consulter si vous le souhaitez.`

Lady Bracknell. (d’un air grave) J’ai déjà constaté des erreurs fort étranges dans ce genre de publication.

Jack. Les avoués de Miss Cardew sont maîtres Markby, Markby et Markby, exerçant au 149, Lincoln’s Inn Fields, à Londres. Je suis certain qu’ils seront ravis de vous donner les explications les plus détaillées de sa situation. Leurs horaires de travail sont de dix heures du matin à quatre heures de l’après-midi.

Lady Bracknell. Markby, Markby et Markby ? Ils sont très reconnus dans cette profession. J’ai même entendu dire que l’un de ces messieurs Markby prend part à de grands dîners officiels. Tout cela me convient parfaitement.

Jack. (très irrité) Que c’est aimable à vous, Lady Bracknell ! J’ai également en ma possession les certificats de naissance, de baptême, de coqueluche, de recensement, de vaccination, de rougeole et de communion de Miss Cardew. Je dispose de ces documents en anglais et en allemand.

Lady Bracknell. Ah ! Elle a eu une vie bien remplie, à ce que je vois. Peut-être même un peu trop tumultueuse pour une si jeune fille. En ce qui me concerne, je n’approuve pas beaucoup les expériences trop précoces. (Elle regarde sa montre et se lève) Gwendolen ! Nous allons partir, l’heure tourne. Il n’y a pas un moment à perdre. Mr. Worthing, puis-je vous demander, par simple formalité, si Miss Cardew dispose d’une certaine fortune ?

Jack. Oh ! Environ cent trente mille livres très bien placées. C’est tout. Au revoir, Lady Bracknell. J’ai été ravi de vous voir. Lady Bracknell. (Elle se rassoit) Un instant, Mr. Worthing. Cent trente mille livres ! Et bien placés ! Miss Cardew me paraît être une jeune femme des plus attirantes, à présent que je la regarde attentivement. Très peu de jeunes femmes, de nos jours, présentent d’aussi rares qualités ; les seules qui puissent vraiment durer, et se perfectionner encore avec le temps. Nous vivons, je le déplore, à une époque superficielle. (à Cecily) Venez ici, très chère. (Cecily s’avance) Charmante enfant ! Votre robe est beaucoup trop simple, et vos cheveux semblent être dans l’état même où la nature les a disposés ; mais nous pouvons changer tout cela. Une femme de chambre française, aidée de sa grande expérience pour cette sorte de chose, pourra faire de vrais miracles pour arranger cela en fort peu de temps. Je me souviens en avoir recommandée une à la jeune Lady Lancing ; au bout de trois mois de ce traitement, même son propre mari ne la reconnaissait plus.

Jack. Et au bout de six mois, plus personne ne lui adressait la parole.

Lady Bracknell. (Elle lance un regard furieux à Jack, qui le soutient ; puis elle se penche, avec un sourire étudié, sur Cecily) Voulez-vous bien vous tourner, chère enfant ? (Cecily fait un tour sur elle-même) Non, c’est votre profil qui m’intéresse. (Cecily se met de profil) Oui, c’est exactement ce que je pensais. On voit clairement vos aptitudes aristocratiques dans votre profil. Le manque de profil, ainsi que le manque de principes, sont les deux principaux points faibles de notre époque. Levez un peu le menton, ma chère. Un bon style dépend grandement de la manière dont on redresse le menton. Il doit toujours être très haut, de nos jours. Algernon !

Algernon. Oui, tante Augusta ?

Lady Bracknell. Il y a des aptitudes aristocratiques dans son profil.

Algernon. Cecily est la plus douce, la plus adorable, la plus charmante jeune fille du monde. Je me moque totalement de ses aptitudes aristocratiques.

Lady Bracknell. Cesse de parler légèrement de la bonne société, Algernon. Seuls ceux qui ne peuvent pas y entrer font cela. (à Cecily) Ma chère enfant, vous devez savoir qu’Algernon n’a rien d’autre à vous offrir que ses nombreuses dettes. Mais les mariages intéressés ne sont pas une bonne chose. Moi-même, quand j’ai épousé Lord Bracknell, je n’avais pas un sou. Mais je n’ai jamais considéré cela comme un obstacle à notre union. Eh bien, dans de pareilles circonstances, il ne me reste plus qu’à donner mon consentement.

Algernon. Merci, tante Augusta !

Lady Bracknell. Cecily, vous pouvez m’embrasser ! Cecily. (l’embrassant) Merci, Lady Bracknell !

Lady Bracknell. Vous pouvez également m’appeler tante Augusta.

Cecily. Merci, tante Augusta.

Lady Bracknell. Pour être franche, je n’approuve pas beaucoup les longues fiançailles. Elles donnent l’occasion d’en savoir beaucoup trop sur la personne que l’on épouse, ce qui n’est jamais une bonne idée.

Jack. Je suis navré de vous interrompre, Lady Bracknell, mais ces fiançailles sont tout à fait hors de propos. Je suis le tuteur de Miss Cardew, et elle ne peut pas se marier sans mon consentement tant qu’elle n’a pas atteint l’âge légal. Et je refuse radicalement de donner mon consentement.

Lady Bracknell. Et pour quelle raison, je vous prie ? Algernon est, de toute évidence, un excellent parti. Il ne possède peut être rien, mais il se comporte comme s’il avait tout. Que peut-on désirer de plus ?

Jack. Cela me fait beaucoup de peine de devoir vous parler franchement, Lady Bracknell, mais j’ai les plus sérieux doutes sur la morale de votre neveu. Je le soupçonne d’être hypocrite.

Lady Bracknell. Hypocrite ! Mon neveu Algernon ? C’est impossible ! Il sort d’Oxford !

Jack. J’ai bien peur qu’il ne puisse y avoir de doute à ce sujet. Cet après-midi, profitant de mon absence momentanée due à un voyage à Londres essentiel pour moi pour des raisons sentimentales, il s’est fait introduire chez moi frauduleusement en se faisant passer pour mon frère. Sous cette fausse identité, il a bu, comme vient de m’en informer mon majordome, une bouteille entière de Perrier-Jouet brut, de 89 ; c’est un champagne que je me réservais exclusivement. Il n’a pas arrêté là son œuvre de duperie : il est parvenu, dans le cours de l’après-midi, à attirer, par des motifs illégitimes, les faveurs de mon unique pupille. Par la suite, il est resté pour le thé, en engloutissant jusqu’au dernier muffin. Et ce qui rend sa conduite encore plus scandaleuse, c’est qu’il savait parfaitement que je n’ai pas de frère, que je n’ai jamais eu le moindre frère, et que je compte bien ne jamais avoir de frère. Je le lui avais dit le plus distinctement du monde hier après-midi.

Cecily. Mais, mon cher oncle Jack, c’est toi, qui, depuis un an, prétends avoir un frère. Tu en parlais sans cesse. Algy a simplement soutenu ta version des faits. C’était très noble de sa part.

Jack. Je suis désolé de te dire, Cecily, que tu es un peu trop jeune pour comprendre quelque chose à ces épineux sujets. Inventer quelque chose, à partir de rien, est l’œuvre d’un génie ; et, à une époque aussi commerciale que la nôtre, c’est la preuve d’un courage physique très méritoire. Presque aucun de nos écrivains modernes n’oserait inventer quoi que ce soit. Ils ne sauraient même pas comment faire. En revanche, soutenir une thèse fausse est une action des plus lâches. Évidemment, les journaux font cela tous les jours. Mais ce n’est pas ainsi que doit se comporter un gentleman. Un gentleman ne soutient jamais rien.

Algernon. (furieux) Jack, enfin, pour l’amour du ciel !

Lady Bracknell. Hum ! Mr. Worthing, après mûre réflexion, j’ai décidé de ne pas donner trop d’importance à la conduite de mon neveu.

Jack. Voilà qui montre bien votre générosité, Lady Bracknell. Mais ma décision est irrévocable. Je ne donne pas mon consentement.

Lady Bracknell. (à Cecily) Venez ici, mon enfant. (Cecily s’avance) Quel âge avez vous ?

Cecily. Eh bien, je n’ai en réalité que dix-huit ans, mais je prétends toujours en avoir vingt quand je suis invitée à une soirée. Lady Bracknell. Vous avez bien raison d’effectuer quelques modifications officielles. Une femme ne devrait jamais donner son âge de façon trop exacte. Cela fait mesquin. (l’air méditatif) Voyons, vous avez dix huit ans, vous prétendez en avoir vingt… eh bien, il ne reste plus très longtemps avant que ce tutorat soit caduc. Je pense donc que le consentement de votre tuteur n’est pas une chose si importante qu’elle peut le paraître.

Jack. Je vous prie de m’excuser, Lady Bracknell, de vous interrompre à nouveau, mais je crois de mon devoir de vous informer que les termes du testament du grand-père de Miss Cardew stipulent clairement que l’âge légal de son émancipation est trente-cinq ans.

Lady Bracknell. Cela ne me paraît pas être une objection trop sérieuse. Une femme de trente-cinq ans est très attirante. La bonne société de Londres est pleine de femmes de très haut rang, qui ont trente-cinq ans depuis des années. Lady Dumbleton en est un exemple parfait. D’après ce que je sais, elle a trente-cinq ans depuis son quarantième anniversaire, il y a des années de cela. Je ne vois pas pourquoi notre petite Cecily ne pourrait pas être encore plus séduisante à cet âge-là qu’elle ne l’est actuellement. Elle sera d’autant plus riche de nouvelles expériences.

Cecily. (à Jack) Tu es absolument sûr que je ne peux pas me marier sans ton consentement avant d’avoir trente-cinq ans ? Jack. C’est la sage décision que ton grand-père a prise, Cecily. Il a, sans aucun doute, prévu le genre de difficultés qui viendraient à se poser.

Cecily. Si c’est le cas, grand-père avait vraiment une imagination hors du commun. Algy… croyez-vous que vous pourrez m’attendre, jusqu’à mes trente-cinq ans ? Ne répondez pas trop vite. C’est une question très sérieuse, et notre bonheur futur dépend beaucoup de cette réponse.

Algernon. Bien sûr que je pourrai vous attendre, Cecily. Comment pouvez-vous me demander cela ? Je pourrais passer ma vie entière à vous attendre.

Cecily. Oui, je l’ai senti instinctivement. Mais moi, je ne pourrai pas attendre tout ce temps. J’ai horreur d’attendre quelqu’un, ne serait-ce que cinq minutes. Cela me met toujours de mauvaise humeur. Bien sûr, je ne suis pas très ponctuelle moi-même, mais j’attends des autres qu’ils le soient. Et attendre, même pour être mariée, me paraît inimaginable.

Algernon. Dans ce cas, qu’allons-nous faire, Cecily ?

Cecily. Je ne sais pas, Mr. Moncrieff.

Lady Bracknell. Mon cher Mr. Worthing, puisque Mademoiselle Cecily est certaine de ne pouvoir attendre jusqu’à ses trente-cinq ans – ce qui, à mes yeux, témoigne d’une nature quelque peu impatiente – je vous prie de bien vouloir reconsidérer votre décision.

Jack. Mais, chère Lady Bracknell, la situation est entre vos mains. Dès que vous consentirez à mon mariage avec Gwendolen, je donnerai avec enthousiasme à votre neveu la permission de s’allier à ma pupille.

Lady Bracknell. (se levant et se redressant) Vous êtes sans doute conscient que votre proposition est tout à fait inacceptable !

Jack. Dans ce cas, nous sommes tous condamnés à une vie de célibat passionné.

Lady Bracknell. Ce n’est certainement pas le destin que je réserve à Gwendolen. Algernon, bien sûr, est libre de son choix. (Elle consulte sa montre) Viens, ma chérie (Gwendolen se lève), nous avons déjà manqué cinq trains, si ce n’est pas six. En manquer un de plus risque de nous exposer à des commentaires déplacés.

Le révérend Chasuble entre.

Chasuble. Tout est prêt pour les baptêmes.

Lady Bracknell. Les baptêmes, monsieur ! N’est-ce pas quelque peu prématuré ?

Chasuble. (regardant autour de lui, un peu perdu, puis désignant Jack et Algernon) Ces deux gentlemen ont manifesté le souhait d’être baptisés immédiatement.

Lady Bracknell. À leur âge ? Quelle idée grotesque et impie ! Algernon, je t’interdis de te faire baptiser. Je ne tolèrerai pas de pareils excès. Lord Bracknell serait très indigné de voir la façon dont tu gaspilles ton temps et ton argent.

Chasuble. Dois-je comprendre qu’il n’y aura finalement pas de baptême cet après-midi ?

Jack. Étant donné les circonstances actuelles, je ne crois pas que cela nous serait très utile, à l’un comme à l’autre, mon révérend. Chasuble. Je suis très peiné d’entendre cela, Mr. Worthing. On croirait au discours hérétique d’un anabaptiste, discours que j’ai méticuleusement réfutés dans quatre de mes sermons inédits. La régénération spirituelle produite par le baptême ne doit pas être prise à la légère. En réalité, selon les pères de l’Église, le baptême est réellement une nouvelle naissance. En ce qui concerne les adultes, cependant, le baptême forcé, sauf pour les tribus de sauvages, n’est hélas pas conforme aux lois religieuses. Je retourne donc dans mon église. Un de mes paroissiens vient de m’apprendre que Miss Prism m’attend depuis une heure et demie dans la sacristie.

Lady Bracknell. (sursautant) Miss Prism ! Ai-je bien entendu mentionner une Miss Prism ?

Chasuble. Oui, Lady Bracknell. Je vais d’ailleurs la rejoindre.

Lady Bracknell. Permettez-moi, je vous prie, de vous retenir un instant. Cette affaire pourrait être d’une importance capitale pour Lord Bracknell et moi. Cette Miss Prism est-elle une femme d’un aspect peu avenant, qui a un vague rapport avec l’éducation ?

Chasuble. (indigné) Elle est très cultivée, et est l’image même de la respectabilité.

Lady Bracknell. De toute évidence, il s’agit bien de la même personne. Puis-je vous demander quelle position elle occupe dans votre maison ?

Chasuble. (sévèrement) Je suis célibataire, Lady Bracknell.

Jack. (s’interposant) Il se trouve, Lady Bracknell, que Miss Prism est l’estimable gouvernante de Cecily depuis trois ans.

Lady Bracknell. Malgré tout le bien que j’entends dire d’elle, il me faut absolument la voir. S’il vous plaît, envoyez-la chercher. Chasuble. (regardant au-dehors) La voilà qui arrive, elle est tout près d’ici.

Miss Prism entre précipitamment.

Miss Prism. On m’a dit que vous m’attendiez dans la sacristie, cher révérend. Je vous y ai attendu une heure trois quarts. (Elle aperçoit Lady Bracknell, qui lui lance un regard glacial ; Miss Prism devient pâle et défaille. Elle regarde autour d’elle avec angoisse, comme si elle voulait s’enfuir)

Lady Bracknell. (d’un ton sévère, comme pour un procès) Prism ! (Miss Prism s’approche humblement) Prism ! Où est le bébé ? (Consternation générale. Le révérend sursaute et recule, effrayé. Algernon et Jack semblent plutôt inquiets de préserver Cecily d’un scandale) Il y a vingt-huit ans, Prism, vous avez quitté la demeure de Lord Bracknell, au 104, Upper Grosvenor Street, en ayant sous votre responsabilité un landau qui contenait un bébé de sexe masculin. Vous n’êtes jamais revenue. Quelques semaines plus tard, grâce aux investigations de la police, le landau a été découvert, en pleine nuit, dans un sombre quartier de Bayswater. Il contenait seulement le manuscrit d’une saga en trois volumes caractérisée par sa niaiserie exceptionnellement ridicule. (Miss Prism a un involontaire sursaut d’indignation) Mais le bébé n’était pas là. (Tous regardent Miss Prism) Prism ! Où est ce bébé ? (une pause)

Miss Prism. Lady Bracknell, j’avoue, à ma grande honte, que je n’en sais rien. Je voudrais tant le savoir ! Voici simplement les faits. Le matin du jour auquel vous avez fait allusion, et qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, j’ai préparé, comme d’habitude, le landau du bébé pour sa promenade quotidienne. J’avais également avec moi une sorte de vieux sac de voyage spacieux, dans lequel j’avais l’intention de placer le manuscrit d’une œuvre de fiction que j’avais soigneusement écrite à mes heures perdues. Mais, dans un moment de distraction que je ne me suis jamais pardonné, j’ai déposé le manuscrit dans le couffin, et placé le bébé dans le sac de voyage.

Jack. (qui écoutait très attentivement) Et où avez-vous déposé ce sac de voyage ?

Miss Prism. Ah, ne me demandez plus rien, Mr. Worthing !

Jack. Miss Prism, ceci est d’une importance capitale pour moi. J’ai besoin de savoir où vous avez déposé le sac de voyage qui contenait cet enfant.

Miss Prism. Je l’ai laissé à la consigne d’une grande gare ferroviaire, à Londres.

Jack. À quelle gare exactement ?

Miss Prism. La gare Victoria. Sur la ligne de Brighton. (Elle s’effondre sur une chaise)

Lady Bracknell. (regardant Jack) J’espère sincèrement que rien d’improbable ne va se produire. L’improbable est toujours de mauvais goût, ou, du moins, de goût douteux.

Jack. Je dois aller dans ma chambre un instant.

Chasuble. Cette nouvelle semble vous bouleverser, Mr. Worthing. J’espère que votre indisposition sera très passagère.

Jack. Je serai de retour dans quelques instants, cher révérend. Gwendolen ! Attendez-moi !

Gwendolen. Si vous n’êtes pas absent trop longtemps, je pourrai vous attendre ici toute ma vie.

Jack sort, très agité.

Chasuble. Que signifie tout ceci, Lady Bracknell ?

Lady Bracknell. Je n’ose pas même l’imaginer, mon révérend. Je n’ai nullement besoin de vous dire que, dans les familles de haut rang, les étranges coïncidences ne devraient jamais se produire. Ce n’est pas très bien vu. (On entend des bruits à l’étage, comme si quelqu’un jetait des malles par terre. Tous regardent le plafond)

Cecily. Oncle Jack paraît étrangement agité.

Chasuble. Votre tuteur est d’un naturel si émotif.

Lady Bracknell. Ce tumulte est extrêmement désagréable. C’est comme s’il se disputait avec ses propres meubles. J’ai horreur des disputes de toutes sortes. Elles sont toujours vulgaires, et souvent justifiées.

Chasuble. (regardant le plafond) Le bruit a cessé, à présent. (le bruit reprend de plus belle)

Lady Bracknell. J’aimerais qu’il parvienne rapidement à se décider.

Gwendolen. Cette attente est insoutenable. J’espère qu’elle va durer longtemps.

Jack entre, portant un grand sac de voyage en cuir noir.

Jack. (se précipitant vers Miss Prism) Était-ce ce sac-là, Miss Prism ? Regardez-le attentivement avant de répondre. Le bonheur de plusieurs personnes dépend de votre réponse.

Miss Prism. (calmement) Je pense qu’il s’agit bien du mien. Oui, voilà la petite entaille qu’il a reçue lorsqu’un omnibus s’est renversé, au temps heureux de ma jeunesse. Et voici la tache sur la doublure que l’explosion d’une bouteille d’eau gazeuse a provoquée. Enfin, sur le verrou, se trouvent mes initiales. J’avais oublié que, dans un exceptionnel moment d’extravagance, je les avais fait graver là. Ce sac est incontestablement le mien. Je suis ravie qu’il me soit rendu de manière si inattendue. J’ai beaucoup souffert de son absence, toutes ces années.

Jack. (sur un ton pathétique) Miss Prism, ce qui vous est rendu est bien plus précieux que ce sac. J’étais le bébé que vous avez placé à l’intérieur.

Miss Prism. (stupéfaite) Vous ?

Jack. (la serrant dans ses bras) Oui… maman !

Miss Prism. (reculant, dans un mouvement d’indignation stupéfaite) Mr. Worthing ! Je ne suis pas mariée !

Jack. Pas mariée ! Je ne peux nier que c’est une nouvelle contrariante. Mais après tout, qui a le droit de jeter la pierre à quelqu’un qui a tant souffert ? La repentance ne peut-elle pas racheter un acte inconsidéré ? Pourquoi la loi serait-elle indulgente envers les hommes et non envers les femmes ? Mère, je te pardonne ! (il tente encore de la serrer dans ses bras)

Miss Prism. (de plus en plus indignée) Mr. Worthing, vous vous trompez. Je n’ai jamais été mère. Cette simple suggestion, si elle n’avait pas pour témoins un si grand nombre de personnes, serait des plus indélicates. (Elle montre Lady Bracknell) Voici la personne qui peut vous apprendre qui vous êtes vraiment. (Elle se retire sur l’arrière-scène)

Jack. (après une pause) Lady Bracknell, j’ai horreur d’être indiscret, mais auriez-vous la bonté de me dire qui je suis ?

Lady Bracknell. Je crains que ce que je vais vous apprendre ne vous plaise pas beaucoup. Vous êtes le fils de ma pauvre sœur, Mrs. Moncrieff. Par conséquent, vous êtes le frère aîné d’Algernon.

Jack. Le frère aîné d’Algy ! Finalement, j’ai bel et bien un frère, alors ! J’ai toujours su que j’avais un frère ! Cecily, comment as-tu pu douter que j’avais un frère ! (il prend Algernon par le bras) Révérend Chasuble, je vous présente mon malheureux frère. Miss Prism, mon malheureux frère. Algy, espèce de vaurien, tu me traiteras avec plus de respect, à l’avenir. Tu ne t’es jamais conduit comme un frère de toute ta vie.

Algernon. Eh bien, pas jusqu’à aujourd’hui, en tous cas, je l’admets. (Ils se serrent la main) J’ai pourtant fait de mon mieux, même si je manquais de pratique.

Gwendolen. (à Jack) Mon chéri !

Lady Bracknell. Étant donné les étranges et imprévisibles circonstances, vous pouvez embrasser votre tante Augusta.

Jack. (restant où il est) Je suis éperdu de bonheur. (Il embrasse Gwendolen. Algernon profite de l’occasion pour embrasser Cecily)

Gwendolen. J’espère que c’est la dernière fois que tu dis une chose pareille.

Jack. Bien sûr, ma chérie.

Miss Prism. (s’avançant, après avoir toussé légèrement) Mr. Worthing… Je veux dire, Mr. Moncrieff… Après ce qui vient de se produire, il est de mon devoir de renoncer à mes fonctions au sein de cette maison. Je ne sais comment m’excuser de tous les désagréments survenus durant votre enfance parce que je vous avais placé dans ce sac de voyage par distraction.

Jack. N’y pensez pas, Miss Prism. Ne pensez à rien de tout cela. Je suis sûr que rester dans votre sac de voyage a été un moment très agréable pour moi, malgré l’entaille de l’omnibus des jours heureux de votre jeunesse. Quant à votre démission, c’est une suggestion tout à fait absurde.

Miss Prism. Il est de mon devoir de m’en aller. Je n’ai plus rien à apprendre à cette chère Cecily. Pour ce qui est du chemin difficile menant au mariage, j’ai bien peur que ma douce et ingénieuse élève n’en sache beaucoup plus que moi.

Chasuble. Un instant – Laetitia !

Miss Prism. Révérend Chasuble !

Chasuble. Laetitia, je suis parvenu à la conclusion que l’Église Primitive avait tort sur certains points. Des interprétations erronées ont perverti le texte originel. Je sollicite donc l’honneur de votre main.

Miss Prism. Frederick, en cet instant, les mots me manquent pour exprimer mes sentiments. Mais je vous montrerai, ce soir, les trois volumes de mon journal intime. Vous pourrez y lire, de la façon la plus détaillée, tous les sentiments que je nourris pour vous depuis les derniers dix-huit mois.

Merriman entre.

Merriman. Le cocher de Lady Bracknell dit qu’il ne peut pas attendre plus longtemps.

Lady Bracknell. (se levant) C’est vrai, il faut que je rentre à Londres ! (Elle consulte sa montre) Je constate que j’ai déjà manqué neuf trains. Il n’en reste plus qu’un.

Merriman sort, Lady Bracknell se dirige vers la porte.

Lady Bracknell. Prism, d’après ce que vous venez de dire au révérend Chasuble, je m’aperçois avec regret que vous n’avez pas renoncé à votre passion pour les fictions en trois volumes. Si vous comptez vraiment vous engager dans un mariage, ce qui, à votre âge, je me dois de vous le dire, me paraît contredire les desseins de la Providence, j’espère que vous serez plus attentive pour votre mari que vous ne l’avez été pour l’enfant qui était sous votre responsabilité ; et que vous n’abandonnerez pas ce pauvre révérend sur une ligne de chemin de fer, enfermé dans un sac de voyage ou dans un contenant de tout autre type. (Miss Prism baisse la tête, honteuse) Révérend Chasuble, je vous adresse sincèrement mes meilleurs vœux ; et, si le baptême, comme vous l’avez dit, est une sorte de nouvelle naissance, je vous conseille de baptiser Miss Prism au plus vite. Naître à nouveau serait sans doute un grand avantage pour elle. Bien entendu, je ne sais pas si un tel procédé aurait l’approbation de l’Église primitive. Mais, à mon avis, il est peu probable qu’elle ait rencontré des problèmes si épineux. (se tournant vers Cecily et lui tapotant la joue) Ma douce enfant ! J’espère vous accueillir à Upper Grosvenor Square d’ici peu.

Cecily. Merci, tante Augusta !

Lady Bracknell. Viens, Gwendolen.

Gwendolen. Mon cher… mais, au fait, mon cher qui ? Quel est votre prénom, maintenant que vous êtes quelqu’un d’autre ?

Jack. Bonté divine ! J’avais complètement oublié cela. Votre décision concernant mon prénom est-elle donc irrévocable ?

Gwendolen. Je ne change jamais, sauf de sentiments.

Cecily. Tu es tellement noble, Gwendolen !

Jack. Eh bien, il est temps d’éclaircir ce mystère une bonne fois pour toutes. Tante Augusta, un moment. Quand Miss Prism m’a déposé dans ce sac de voyage, avais-je déjà été baptisé ? S’il vous plaît, réfléchissez-y posément. Tant de choses reposent sur votre réponse ! Lady Bracknell. (posément) Tout le luxe que l’on peut offrir à un enfant, incluant le baptême, vous a été prodigué par vos tendres et généreux parents. Jack. Alors j’ai été baptisé ! Voilà qui est réglé. À présent, quel nom de baptême ai-je reçu ? Je suis prêt à entendre le pire.

Lady Bracknell. (après une pause) Eh bien, comme vous étiez le frère aîné, vous avez, naturellement, reçu le prénom de votre père.

Jack. (irrité) Sans doute, mais quel était le prénom de mon père ? Ne prenez pas les choses si posément, tante Augusta. Ceci est une terrible épreuve et tout repose sur vous. Comment s’appelait mon père ?

Lady Bracknell. (l’air méditatif) Je ne parviens pas à m’en souvenir, pour l’instant. Votre pauvre mère l’appelait toujours « Général ». Je me rappelle fort bien de cela. À vrai dire, je ne crois pas qu’elle aurait osé l’appeler par son prénom, même s’il est certain qu’il en avait un. Il était quelque peu violent, mais n’était cependant en rien excentrique. C’était l’effet du climat des Indes, du mariage, de l’indigestion, enfin, toutes sortes de choses. Il était intraitable sur les détails du quotidien ; beaucoup trop, comme je le disais toujours à ma pauvre soeur.

Jack. Algy ! Tu te souviens tout de même du prénom de ton père ?

Algernon. Je ne lui ai jamais adressé la parole, mon cher. Il est mort avant mon premier anniversaire.

Jack. Je suppose que son nom figure dans les annuaires militaires de l’époque, n’est-ce pas, tante Augusta ?

Lady Bracknell. Le général était un homme pacifique, excepté dans sa vie domestique ; cependant, il est certain qu’il doit être répertorié dans plusieurs documents militaires officiels.

Jack. (Il se précipite vers la bibliothèque et s’empare de plusieurs livres) Voici les annuaires militaires des quarante dernières années. (Il les distribue rapidement) En voici un pour vous, mon révérend – Miss Prism, deux pour vous – Cecily, un autre. Faites-m’en un compte-rendu. Algernon, s’il te reste le moindre instinct filial, cherche le prénom de notre père dans ce livre d’histoire de l’Angleterre. Tante Augusta, je vous supplie de vous servir de votre intelligence virile pour éclaircir ce mystère. Gwendolen – non, cela te fatiguerait trop. Laisse ces recherches ennuyeuses à des naturels moins philosophiques que le tien.

Gwendolen. (héroïque) Donne m’en six volumes, de n’importe quelle période !

Jack. Quelle noblesse ! En voici une douzaine. (Il apporte une pile d’annuaires militaires, les examine lui-même, et les lui prend des mains quand elle essaye de les consulter) Non, laisse-moi faire. Permets-moi de t’aider, ma chérie. Je vais trouver plus vite. Ne t’inquiète pas, mon amour.

Chasuble. À quelle gare, Mr. Moncrieff, souhaitez-vous aller ?

Jack. (s’interrompant, désespéré) À quelle gare ! Pourquoi diable parlez-vous de gare ? Je veux simplement connaître le prénom de mon père !

Chasuble. Mais vous m’avez donné un plan ferroviaire ! (Il le regarde) Il date de 1869, apparemment. C’est un document d’un intérêt indéniable pour un antiquaire ; mais je ne crois pas qu’il traite spécialement des prénoms des Généraux.

Cecily. Je suis vraiment désolée, oncle Jack, mais il n’est pas du tout question de généraux dans « L’histoire de notre temps ». Pourtant, c’est la meilleure édition.

Miss Prism. Quant à moi, Mr. Moncrieff, vous m’avez donné deux catalogues des listes de prix de la coopérative des fonctionnaires. Je ne trouve de Généraux nulle part. Ils ne semblent pas être soumis à la loi de l’offre et de la demande.

Lady Bracknell. Ce traité, « Les œillets verts », me paraît être un livre de jardinage consacré aux fleurs exotiques. Il ne fait aucune allusion au moindre Général.

Jack. (très irrité) Bonté divine ! Et toi, Algy, quelle autre absurdité es-tu en train de lire ? L’annuaire militaire ? Eh bien, je suppose au moins que tu t’es rendu compte que c’était le bon livre. Mais tu ne l’as pas du tout ouvert à la bonne page. De plus, tu le regardes avec une fixité surprenante. Voyons, les Généraux… Malam – quels horribles noms ils ont tous – Markby, Migsby, Mobbs, Moncrieff… Moncrieff ! Lieutenant en 1840, puis Capitaine, Lieutenant-Colonel, Colonel, Général en 1860. Ses prénoms sont… Constant John. (Il pose doucement le livre et parle très calmement) Je t’avais dit, Gwendolen, que je m’appelais Constant, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est Constant, après tout. C’est évidemment Constant.

Lady Bracknell. C’est vrai, je me rappelle à présent que le Général s’appelait Constant. Je savais bien que j’avais une bonne raison de ne pas aimer ce nom. Viens, Gwendolen. (Elle sort)

Gwendolen. Constant ! Mon Constant ! Je sentais, depuis le début, que tu ne pouvais pas porter un autre nom !

Jack. Gwendolen, c’est une épreuve terrible pour un homme que de se rendre compte, pour la première fois de sa vie, qu’il a toujours dit la vérité. Pourras-tu me pardonner ?

Gwendolen. Bien sûr, car je sais que tu vas sûrement changer !

Jack. Ma chérie !

Chasuble. (à Miss Prism) Laetitia ! (Il l’embrasse) Enfin !

Miss Prism. (enthousiaste) Frederick !

Algernon. Cecily ! (Il l’embrasse) Enfin !

Jack. Gwendolen ! (Il l’embrasse) Enfin !

Lady Bracknell entre.

Lady Bracknell. J’ai manqué le dernier train ! Mon cher neveu, il me semble que vous faites preuve d’une certaine frivolité.

Jack. Au contraire, tante Augusta, je viens juste de comprendre, pour la première fois de ma vie, la vitale Importance d’être Constant.