La Belle Vieille
La bibliothèque libre.
La belle vieille
- Cloris, que dans mon cœur j'ai si longtemps servie
- Et que ma passion montre à tout l'univers,
- Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie,
- Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ?
- N'oppose plus ton deuil au bonheur où j'aspire.
- Ton visage est-il fait pour demeurer voilé ?
- Sors de ta nuit funèbre, et permet que j'admire
- Les divines clartés des yeux qui m'ont brûlé.
- (...)
- Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête :
- Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,
- Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête
- Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.
- C'est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née,
- C'est de leurs premiers traits que je fus abattu;
- Mais tant que tu brûlas du flambeau d'hyménée,
- Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.
- Je sais de quel respect il faut que je t'honore,
- Et mes ressentiments ne l'ont point violé;
- Si quelquefois j'ai dit le soin qui me dévore,
- C'est à des confidents qui n'ont jamais parlé.
- Pour adoucir l'aigreur des peines que j'endure,
- Je me plains aux rochers, et demande conseil
- A ces vieilles forêts, dont l'épaisse verdure
- Fait de si belles nuits en dépit du soleil.
- L'âme pleine d'amour et de mélancolie,
- Et couché sur des fleurs ou sous des orangers,
- J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie
- Et fait dire ton nom aux échos étrangers.
- Ce fleuve impérieux à qui tout fit hommage,
- Et dont Neptune même endura le mépris,
- A su qu'en mon esprit j'adorais ton image
- Au lieu de chercher Rome en ses vastes débris.
- Cloris, la passion que mon cœur t'a jurée
- Ne trouve point d'exemple aux siècles les plus vieux;
- Amour et la nature admirent la durée
- Du feu de mes désirs et du feu de tes yeux.
- La beauté qui te suit depuis ton premier âge
- Au déclin de tes jours ne te veut pas laisser,
- Et le temps, orgueilleux d'avoir fait ton visage,
- En conserve l'éclat et craint de l'effacer.
- Regarde sans frayeur la fin de toutes choses,
- Consulte le miroir avec des yeux contents :
- On ne voit point tomber ni tes lis, ni tes roses,
- Et l'hiver de ta vie est ton second printemps.
- (...)
strophes 1-2 et 6-14

