La Consolation de la philosophie

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Boèce

LA CONSOLATION PHILOSOPHIQUE.


(traduction de Louis Judicis de Mirandol, Paris 1861)


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Sommaire

[modifier] LIVRE PREMIER

Le bonheur, qui jadis inspirait mes accents,

A fait place aux sombres alarmes;

C'est une Muse en deuil qui me dicte ces chants,

Aujourd'hui trempés de mes larmes.

Oui, les Muses, du moins, m'ont escorté sans peur

Dans la voie ou mon âme succombe;

Gloire de mon printemps, d'une dernière fleur

Elles parfumeront ma tombe.

Hélas ! Avant le temps, le malheur m'a fait vieux;

le chagrin, les soucis arides

Sur ma tête en un jour ont blanchi mes cheveux,

Et la dans ma chair creusé des rides.

Bienvenue est la Mort quand, sans presser le pas,

Elle nous délivre à notre heure;

Hélas! elle est aveugle, et ne s'informe pas

Si sa victime rit ou pleure.

Au temps où tous mes vœux étaient comblés, la Mort

Effleura mon front sans scrupule;

Trahi par la Fortune, accablé par le Sort,

Quand je l'implore, elle recule.

Vous vantiez mon bonheur : vous savez à présent,

Mes amis, s'il était fragile!

Un coup de foudre éclate, et le voilà gisant

Ce fier colosse aux pieds d'argile.

Tandis que je roulais silencieusement ces pensées en moi-même, et que je consignais sur mes tablettes cette plainte douloureuse, j'aperçus planant au-dessus de ma tête une femme d'un aspect singulièrement vénérable. Ses yeux brillaient d'un éclat surhumain, et les vives couleurs qui animaient ses joues annonçaient une vi­gueur respectée par le ternes; et cependant elle était si pleine d'années qu'il était impossible de lit croire con­temporaine de notre âge. Sa stature était un problème. Tantôt elle se rapetissait à la taille moyenne de l'homme; tantôt elle paraissait toucher le ciel du front, et quand elle levait la tête plus haut encore, elle l'enfonçait dans le ciel même et se dérobait aux regards de ceux qui la contemplaient d'en bas.

Ses vêtements étaient formés d'une étoffe très-déliée, merveilleusement travaillée et d'une matière indestruc­tible; j'appris plus tard d'elle-même qu'elle l'avait tissée de ses propres mains. Le temps, quelque peu d'incur'e aidant, en avait assombri les couleurs, comme il ternit l'éclat des vieilles peintures. Sur le bord inférieur de sa robe était brodé un II; sur le bord supérieur un 0 (theta). Entre ces deux lettres on voyait tracées, en forme de degrés, des lignes qui s'échelonnaient du premier caractère au second. Plus d'un brutal avait déchiré ce vêtement', et de ces lambeaux, chacun s'était approprié le plus qu'il avait pu. Enfin, dans sa main droite, elle tenait des livres, dans la gauche un sceptre. Elle n'eut pas plus tôt aperçu les Muses de la poésie, assises à mon chevet et. dictant des expressions à ma douleur, que sortant pour un moment de son calme habituel, et lançant des regards enflammés de colère : «  Qui donc, dit-elle, a permis à ces filles de théâtre d'approcher de ce malade? Ne sait-on pas qu'elles ne possèdent aucun baume pour endormir ses souffrances? qu'elles les nourriraient plutôt par leurs doucereux poisons? Ce sont elles, en effet, qui étouffent sous les stériles épines (les passions les opulentes mois­sons de la sagesse. Elles peuvent accoutumer l'âme hu-a douleur : elles ne l'en délivrent pas. « Encore si vous débauchiez un profane, comme c'est votre habitude, je m'inquiéterais peu de votre artificieux manége; vous ne me raviriez pas du moins le fruit de mes travaux. Mais quoi! Celui-ci? un homme nourri des doctrines d'Élée et de l'Académies? Allons 1 retirez-vous, Sirènes! Arrière vos séductions meurtrières! Ce sont mes Muses, à moi, qui soigneront et guériront ce malheureux'.» Ainsi admonesté, le chœur harmonieux baissa ses re­gards humiliés et, le front rouge de honte, franchit tris­tement le seuil.

Pour moi, mes yeux étaient tellement obscurcis par les larmes que je ne pouvais distinguer qui était cette femme qui commandait avec tant d'empire. Frappé de stupeur, les yeux fixés à terre, dans l'attente de ce qu'elle allait faire encore, je gardais le silence. Alors elle, s'ap­prochant davantage, s'assit au pied de mon lit, et voyant mon visage abattu par le chagrin et tristement penché vers le sol, elle me reprocha dans ces vers le trouble de mon âme Ift Oh ! quelles ombres funèbres, Quelles épaisses ténèbres Obscurcissent votre esprit, Quand les vapeurs de la terre Lui dérobant la lumière, C'est l’orgueil qui le conduit i Est-ce bien là ce génie Dont la science hardie Sondait les replis des cieux:' disque rose, La lune froide et morose ne pouvaient tromper srs veux.

Mobile dans soli orbite la planète en vain gravite : Il avait surpris ses lois;

11 aurait pu dire encore Comment l’,Aquilon sonore Des mers soulève le poids;

11 Comment le flambeau du monde, au matin, surgit de l'oncle Pour s'y replonger le soir; Comment Avril se couronne De fleurs, et comment l'Automne Ruisselle sous le pressoir. Des secrets de la nature Cet interprète parjure, Comme un esclave dompté, Le cou ployé, l'oeil stupide, Sur cette terre sordide Fixe un regard hébété. IV «  Mais il s'agit., dit-elle, de le guérir, non de le plaindre. » Alors me couvant en quelque sorte de ses regards : «  Est-ce bien toi, dit-elle, toi qui, jadis abreuvé de mon lait, nourri de mon pain, avais puisé dans ce régime une vigueur d'âme toute virile? Certes, je t'avais fourni des armes bien trempées ; leur solidité t'eût pro­tégé et rendu invincible, si tu ne les avais jetées à tes pieds. Me reconnais-tu? Pourquoi ce silence? Est-ce la honte, est-ce l'abattement qui te ferme la bouche? Tant mieux si c'est la honte! Mais non, ton abattement n'est que trop visible. » Et comme elle s'aperçut que, si je ne répondais pas, c'est que ma langue paralysée ne pouvait articuler une parole, elle posa légèrement sa main sur ma poitrine : « Le danger n'est pas grand, dit-elle; c'est un cas de léthargie, la maladie ordinaire des esprits hal-

13 lucinés. Il a pour un moment oublié ce qu 'il était ; la mémoire lui reviendra facilement; mais il faut d'abord qu'il me reconnaisse. Pour l'y aider, commençons par dessiller ses yeux qu'obscurcit le brouillard des choses humaines. » Elle dit, et d'un pli de sa robe elle essuya mes paupières inondées de larmes. Soudain mes yeux, rendus à leur vigueur première, Se rouvrirent à la lumière. Ainsi quand le Corus précurseur de l'éclair Change en eau les vapeurs de l'air. Le soleil se dérobe, une nuit sans étoiles Sur la nature étend ses voiles. l)e ses antres glacés que Borée, à son tour, S'élance et ramène le jour, Phébus brille, et répand sur la terre ravie Des torrents de flamme et de vie. VI Ainsi se dissipèrent les nuages de ma tristesse. Je levai précipitamment les yeux et je me recueillis pour me rappeler les traits de celle qui me prodiguait ses soins. Je ne l'eus pas plus tôt attentivement examinée, duc je reconnus ma nourrice , dont le toit m'avait

15 abrité clés mon adolescence : la Philosophie. « Quel motif, m'écriai-je, te fait descendre du ciel, ô toi, la mère de toutes les vertus, et t'amène dans la so­litude de mon exil ? Veux-tu donc, toi aussi, t'exposer avec moi à la persécution et aux accusations calom­nieuses ? - Pouvais-je t'abandonner, répondit-elle, toi , rnon élève , et ne pas réclamer ma part du rude fardeau sous lequel on t'accable, en haine de mon nom ? Quelle honte si la Philosophie désertait la cause d'un innocent ! Quoi ! je craindrais la calomnie ! Est-ce un malheur si nouveau que j'en doive fris­sonner de peur? Crois-tu donc qu'avant toi la sagesse n'ait jamais été persécutée par le vice? Dans les temps reculés, avant l'avénement de mon Platon, n'ai-je pas dû, plus d'une fois, tenir tête aux assauts de la sottise Et du vivant même de ce grand homme, est-ce que So­n maître, n'a pas, avec mon aide, glorieuse­ment triomphé d'une injuste mort? Plus tard, la séquelle d'Épicure; celle du Portique, une foule d'autres encore, se disputèrent à l'envi son héritage'. Je réclamai, je ré­sistai : ils me saisirent moi-même comme un lot du bu­tin ; c'est alors qu'ils déchirèrent la robe que j'avais tissée de mes mains, et que, s'imaginant me posséder tout en­tière, parce qu'ils m'avaient arraché ces haillons, ils se dispersèrent. Les voyant affublés de quelques lambeaux de mes habits, les ignorants les prirent pour des gens de ma maison. C'est ainsi que plusieurs d'entre eux fu­rent transformés en sages par la sottise d'une multitude profane. « Je veux bien que l'exil d'Anaxagore', la ciguë de Socrate, la torture subie par Zénon, ces crimes commis hors de ton pays te soient restés inconnus ; mais les Canïus, mais les Sénèque, mais les Soranius'`=, ont vécu dans un temps assez rapproché, et leur nom est assez célèbre pour due tu puisses avoir entendu par-

. 17 ler d'eux. Eh bien! sais-tu ce qui les perdit? C'est que, imbus de ma morale, on les voyait s'écarter en tout des pratiques des méchants. Cesse donc de t'étonner, si dans cet océan de la vie nous sommes de toutes parts assaillis par les tempêtes, nous qui nous proposons avant toute chose de déplaire aux scélérats. « Leur armée est nombreuse, il est vrai, mais elle n'est pas redoutable, parce qu'elle n'a pas de chef et qu'elle se laisse égarer par la passion, çà et là, sans règle et sans plan arrêté. Que si, par hasard, elle s'avance en meilleur ordre et se dispose au combat, notre chef à nous retire ses troupes dans la citadelle, et l'ennemi ne peut que perdre sa peine à piller quelques bagages inutiles. Du haut de nos remparts, nous le voyons en riant se partager un butin sans valeur, et, à l'abri de toutes ces fureurs désordonnées, nous jouissons de notre sécurité derrière nos retranchements inaccessibles aux approches de la sottise. » VII Donne à ta vie une règle certaine; Mets sous tes pieds les arrêts du Destin; De la Fortune ose affronter la haine; A ses faveurs oppose ton dédain. Ton âme alors bravera la tempête, Les vents, la foudre éclatant sur le faîte1)es tours de marbre et des palais croulants', Et le Vésuve, alors que son cratère Bouillonne, éclate, et vomit sur la terre Des flots de lave arrachés de ses flancs.

19 Quoi ! des tyrans te font trembler! Courage Bannis la crainte et l'espoir de ton cœur, Impunément tu riras de leur rage Leur impuissance égale leur fureur. Mais l'orgueilleux que l'ambition tente, 1,efférniné que la mort épouvante, Voilà celui qui vend sa liberté! De ses deux mains il a forgé sa chaîne; Sans bouclier, sous le joug il se traîne, Fier• de sa honte et de sa lâcheté. VIII « Comprends-tu ces vérités, dit-elle, et pénètrent-elles jusqu'à ton cœur ? Ou es-tu comme l'’âne dvant la lyre ? Pourquoi ces gémissements ? pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage? Parle et mets à nu toute ton âme. Tu ne peux attendre de soulagement du médecin qu'en .lui découvrant ta blessure. » Je rassemblai tout mon courage et je répondis u Qu'est-il besoin de t'instruire des rigueurs dont la For­tune m'accable ? Ne sont-elles pas assez visibles ? L'aspect seul de ces lieux n'est-il pas assez éloquent ? Est-ce là cette bibliothèque, ce sanctuaire de ma maison, que toi. même avais choisi comme un sûr asile, et où si souvent nous avons discouru ensemble de la science des choses di­vines et humaines? Étais-je aussi défait de corps et de visage, lorsque je sondais avec toi les secrets de la nature, lorsque, le compas à la main, tu m'initiais aux révolutions des astres, lorsque tu donnais pour règle à ores pensées et à rna conduite la haute raison qui gouverne le ciel?

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« Est-ce là le prix de ma déférence à tes instructions ? C'est toi pourtant qui as proclamé cette maxime par la bouche de Platon : qu'heureuses seraient les répu­bliques si elles étaient gouvernées par les sages, ou si ceux qui les gouvernent s'appliquaient à l'étude de la sagesse 'c. Tu as ajouté, toujours par la bouche de ce grand homme, que la raison qui devait déterminer les sages à prendre eu main les affaires", c'est que, si la conduite des cités était abandonnée aux méchants et aux pervers, il en résulterait un grand dommage et un grand péril pour les gens de bien. C'est sur cette autorité que je m'appuyais lorsque j'ai tenté d'appli­quer à l'administration publique les principes que tu m'avais enseignés dates les loisirs de ma retraite. Tu sais, et Dieu, qui te met clans le eeeur des sages, m'est témoin avec toi que nul autre mobile ne m'a poussé aux charges publiques, que ma sollicitude pour tous les gens de bien.

« Voilà la cause de mon divorce irréconciliable et de mes luttes avec les méchants ; voilà pourquoi, dans l'in­dépendance de ma conscience, j'ai toujours, pour sou­tenir le bon droit, méprisé la haine des puissants. Que de fois n'ai-je pas reçu et paré le choc de Conigaste se ruant sur le patrimoine des faibles! Que de fois n'ai-je pas arrêté Triguilla", l'intendant du domaine royal, dans quelque déprédation, ou entreprise, ou déjà consommée ? Que de fois, lorsque des malheureux gémissaient sous les avanies sans nombre que leur infligeait impunément l'avidité des Barbares, ne les ai-je pas, à mes risques et périls, protégés de mon autorité ? Jamais personne n'a pu me faire déserter le bon droit au profit de la fraude. Quand les habitants des provinces voyaient leur fortune en proie aussi bien aux rapines des particuliers qu'aux exactions du fisc, je souffrais de leurs maux autant qu’ eux-mêmes.

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« Dans une année d'affreuse disette, par une cruelle et inexplicable mesure, un édit de coemption avait été rendu qui devait ruiner la Campanie clans l'intérêt du bien public, je ne reculai pas devant un conflit avec le Préfet du prétoire; je plaidai au tribunal du Roi, j'ob­tins gain de cause, et l'édit ne fut pas exécuté.

« Paulin , homme consulaire, allait devenir la proie des chiens du palais; déjà ils sollicitaient ses biens et les dévoraient en espérance ; je l'arrachai dle leurs gueules béantes. « Albinus, un autre consulaire, avait été décrété d'ac­cusation; il était condamné d'avance; pour le soustraire au supplice, le bravai la haine de Cyprien`, son délateur. Te semble-t-il que j'aie amassé contre moi assez de co­lères ? A la vérité, je devais me croire d'autant plus en sûreté auprès des autres, que, du côté des courtisans,ma passion pour la justice ne m'avait ménagé aucune chance de salut. « Or, quels sont ceux qui m'ont dénoncé et abattu sous leurs coups ? Un Basile, chassé jadis de la maison du Roi, et réduit à m'accuser pour payer ses dettes. Quant à Opilion et à Caudentius, leurs brigandages sans nombre et de toute sorte les avaient fait bannir par arrêt du prince; ils refusèrent d'obéir, et cherchèrent un asile dans un temple ; le Roi, l'ayant appris, ordonna que si, dans le délai d'un jour, ils n'avaient pas quitté Ravenne, ils seraient marqués au front, puis expulsés de la ville. Pouvait-on les traiter plus durement,? Eh bien ! ces misérables m'ayant dénoncé, le jour même, leur accusation fut admise. Quoi donc? ma conduite avait-elle mérité un pareil affront ? ou la condamnation qui avait frappé mes délateurs les avait-elle transformés en honnêtes gens ? Ainsi la Fortune n'a pas eu honte, je ne dis pas de l'innocence de l'accusé, mais de l'infamie des accusa­teurs 1


25 «  Veux-tu savoir en somme de quel crime on m'accuse? Ou dit que j'ai voulu sauver le Sénat. Comment? En em­pêchant un délateur de produire certaines pièces qui de­vaient servir de base à une accusation de lèse-majesté contre cet Ordre. Maintenant, que me conseilles-tu, ma chère maîtresse ? Nierai-je le fait, pour ne pas te faire honte? mais je l'ai voulu, et le cas échéant, je le vou­drais encore. L'avouerai-je? ce serait tirer mes accusateurs d’embarras. Avoir souhaité le salut du Sénat, puis-je accorder que ce soit un crime ? Il est vrai que, par les décrets qu'il a rendus contre moi, il a tout fait pour que c'en soit un. Mais il ne dépend pas de la sottise et de l'inconséquence de changer la valeur des choses, et je ne sache pas de décret de Socrate qui me permette ou de cacher la vérité, ou d'accorder ce que je sais être un mensonge. « Quoi qu'il en soit, je soumets la question à ton juge­ment et à celui des sages. Afin d'éclairer la postérité sur cette affaire, j'en ai scrupuleusement consigné tout le détail dans ma mémoire et par écrit. Quant à ces lettres supposées dans lesquelles, selon l'accusation, j'aurais fait des vœux pour le rétablissement de la liberté romaine, à quoi bon en parler,? J'aurais pu en démontrer la fausseté au moyen d'une preuve, la plus décisive en toute occa­sion, l'aveu même de mes accusateurs. Cette faculté m'a été refusée. Et par le fait, quelle liberté pouvons-nous espérer encore? Plût au ciel qu'un tel espoir fût possible! J'au­rais fait la même réponse que Canius : accusé par Caïus César, fils de Germanicus, d'avoir été dans le secret d'une conspiration tramée contre lui : « Si je l'avais connue, u dit-il, tu n'en aurais rien su.» Dans cette conjoncture, le chagrin n'a pas si bien émoussé mon esprit, que je puisse trouver étrange de voir des misérables tourner leur rage contre la vertu; mais que leurs plans aient si bien réussi, c'est ce qui me confond de surprise. Le désir de nuire

27 est peut-être une faiblesse de notre nature; mais chie le premier scélérat venu puisse impunément persécuter l’innocence, et cela à la face de Dieu, voilà qui tient véri­tablement. du prodige. C'est pourquoi un de tes familiers demandait, et avec raison : «  Si Dieu existe, d'où vient le mal? et d’où vient le bien, s'il n'existe pas"? » Soit, pourtant; j'admets que des brigands, altérés du sang de tous les gens de bien et du Sénat tout entier, aient voulu me perdre, moi qu'ils ont toujours vu armé pour la dé­fense des bons citoyens et du Sénat. Mais qu'ai-je fait pour que les Sénateurs me poursuivent de la même haine? Tu te souviens, je pense, toi qui as toujours dirigé mes paroles et nies actions, tu te souviens, dis-je, de ce qui s'est passé à Vérone. Le Roi, qui avait juré la perte du Sénat, voulait impliquer l'Ordre entier dans l'accusation de lèse-majesté intentée à Albinus : avec quelle insouciance du danger n'ai-je pas soutenu son einnocence'! Tu sais que je ne dis que la vérité, et que ce n'est pas ma coutume de chanter mes louanges. Le témoignage secret de la conscience perd quelque chose de son prix quand on se vante d'une belle action et qu'on s'en paye avec de la gloire. Mais tu vois à quoi .n 'a servi mon innocence. Au lieu de recevoir la récompense d'une vertu qui est bien mienne, je porte la peine d'un crime que je n'ai pas commis. «  Et quand est-il arrivé que, sur l'aveu même d'un coupable, il se soit trouvé des juges si unanimes à con­damner que pas un d'eux n'ait incliné vers l'indulgence, soit par pitié pour la faiblesse naturelle à l'homme, soit à la pensée de l'instabilité de la Fortune, également à crain­dre pour tous les mortels? Si l'on m'avait accuse: d'avoir médité l’ncendie des temples, le meurtre sacrilège de leurs ministres, l'extermination de tous les gens de bien, encore m'eût-on cité en personne, et n'eussé-je été condamné que sur mon aveu ou sur des preuves. El: c'est en mon absence,

29 à près de cinq cent mille pas du lieu de ma résidence, sans avoir été entendu, que, pour cause d'attachement excessif aux intérêts du Sénat, je suis frappé d'un arrêt de mort et de confiscation. Oh! qu'il mériterait bien, ce Sénat, que personne ne pût être convaincu d'un pa­reil crime ! Crime glorieux pourtant, au jugement même des délateurs, car ils ne crurent pas inutile de le ren­forcer d'un autre forfait, et ils m'accusèrent calomnieu­sement d'avoir, dans un intérêt d'ambition, souillé ma conscience d'un sacrilège. Tu sais pourtant, ô toi qui habites au fond de mon âme, quel mépris tu m'avais inspiré pour toutes les choses humaines. Ce n'est pas sous tes yeux que j'aurais pu commettre un sacrilège; car chaque jour tu murmurais à mon oreille et à mon esprit ce précepte de Pythagore : Prends Dieu pour quide ! Et comment imaginer que j'aurais invoqué le se­cours des esprits les plus abjects, moi que tu acheminais vers ce degré de perfection, d'être semblable à Dieu' ? De plus la bonne discipline de ma maison, l'honneur intègre des amis qui m'entouraient, le nom sans tache de mon beau-père Symmaque, de cet homme aussi vénérable que tu l'es toi-même, me protègent contre tout soupçon d'un pareil crime. Mais, ô honte! c'est à cause de toi que ces misérables m'en croient capable; et il semble que je doive être adonné aux arts magiques, parce que je suis pénétré de ta doctrine et de ta mo­rale. Ainsi, ce n'est pas assez que je n'aie bénéficié en rien du respect qui t'est dû, il faut encore qu'en me persécutant la malveillance te déchire. Mais ce qui met le comble à mes maux, c'est que la plupart des hommes jugent des choses, non d'après leur mérite, mais d'après l'événement, et qu'à leur sens, il n'y a d'entreprises rai­sonnables que. celles qu'a couronnées le succès. Aussi ar­rive-t-il que l'estime des autres est le premier bien qui abandonne les malheureux.

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Quant aux bruits qui courent maintenant dans le publïc, quant aux opinions multiples et contradictoires dont je fournis le sujet, je dédaigne de m'en occuper. Je dirai seulement que le plus lourd fardeau dont la Fortune puisse accabler les malheureux, c'est la pensée qu'il suf­fit qu’on leur impute quelque crime, pour que leur châ­timent paraisse juste. Mais moi pourtant, chassé de tous mes biens, dépouillé de mes dignités, flétri dans mon honneur, ce sont les services que j'ai rendus qui m'ont valu un arrêt de mort. Aussi je crois voir déjà les im­mondes officines des scélérats déborder de joie et d'allé­gresse ; les monstres les plus pervers se préparer clans l'ombre à de nouvelles dénonciations ; les gens de bien consternés, terrassés par la peur d'une disgrâce sem­blable à la mienne; le rebut de l'espèce humaine excité à la pensée du crime par l'impunité, à l'exécution par la récompense, tandis que les innocents, privés de toute garantie, n'ont pas même le droit de se défendre. Aussi m'écrié je sans scrupule

IX Créateur du monde aux clartés splendides Du haut de ton trône éternel ta voix Fait rouler les cieux, tourbillons rapides; Les astres domptés subissent tes lois. Opposant son disque aux feux de son frère, La Lune en son plein brille et resplendit ; L’humble étoile alors voile sa lumière, Plus près de Phébus, le croissant pâlit.

33 Le jour disparaît, et la nuit allume Dans l'éther glacé le brillant Vesper ; L'aurore à son tour, dissipant la brume, Devant le, Soleil fait fuir Lucifer. Selon que nos champs dorment sous la neige, Ou qu'en nos vergers mûrissent les fruits, `l'a main prévoyante, ô Seigneur, ahrége Les heures du jour ou le cours des nuits. Borée ou Zéphyr, chaleur ou froidure, Ton souffle puissant règle les saisons, Et les grains chétifs semés sous 1'Arcture, L'ardent Sirius les change en moissons. Docile à tes lois, toute la nature Marche d'un pas sûr vers un but certain L'homme seul, Seigneur, erre a l'aventure, jouet du hasard et de ton dédain'. Hélas ! c'est ainsi; selon son caprice Le sort inconstant menace ou sourit; L'assassin puissant échappe au supplice, lâchement frappé l’innocent périt. Ne voyons-nous pas le crime et le vice, La couronne au front, trôner en haut lieu; Et sous leur sandale, ô sainte justice Fouler sans pudeur les élus de Dieu? Dans l'ombre et l'oubli la vertu proscrite Cherche son salut ; le crime pervers Couvre sa laideur d’un masque hypocrite, Et, le front levé, brave l'univers.

35 Mais qu'un jour le peuple, innombrable foule, Mlesure ces rois qu'il croyait si grands, honteux de sa peur, à son tour il foule Sous son pied vainqueur ses pâles tyrans. Toi qui fais sortir l’effet de la cause, De la terre en pleurs bannis le hasard; Dans le monde l'homme est bien quelque chose, Seigneur ! à ses maux accorde un regard! Le sort fait à l'homme une rude guerre; Détourne de nous ses coups furieux, Et que ta sagesse impose à 1a terre L'inflexible loi qui régit les cieux ! «  X quand ma douleur se fut soulagée tout d'un trait par ce fracas de lamentations, elle, le visage tranquille, et sans paraître 1e moins du monde émue de mes plaintes « Il m'a suffi, dit-elle, de voir ta tristesse et tes larmes pour connaître que tu étais malheureux et exilé. :Mais dans quelles lointaines régions est le lieu de ton exil, si ton discours ne me l’avait appris, je ne l'aurais pas deviné. Pourtant, tu n'as pas été banni de ta patrie; tu t'es égaré hors de ses limites; ou si tu veux en avoir été banni, tu ne l'as été que par toi-même. Il n'est puissance au monde, en effet, qui eût pu t'infliger un pareil traitement. Rappelle-toi quelle patrie a été ton berceau . Elle n'est pas, comme l'ancienne république d'Athènes, soumise au gouvernement de la multitude.

37 Là, il n'y a qu’un maître et qu'un. roi. Et ce roi, c'est l'accroissement du nombre de ses sujets, non leur expul­sion, qui le rend heureux. Obéir à son frein, déférer à sa justice, voilà la souveraine liberté. Ignores-tu donc cette antique loi de ta cité, qui déclare que nul de ceux qui l'ont une fois choisie pour séjour ne peut en être banni ? 11 n'est pas à craindre, en effet, que l'homme qui s'enferme librement derrière les fossés et les remparts d'une telle ville, s'expose à s'en faire bannir. Renonce-t-il à l'habiter? c'est qu'il n'en est plus digne. « Aussi est-ce moins l'aspect de ce lieu que celui de ton visage, qui me touche. Et ce n'est pas tant ta biblio­thèque aux lambris éclatants de verre et d'ivoire, que ton âme, dont je regrette le séjour; car j'y avais placé jadis, non pas des livres, mais ce qui donne de la valeur aux livres, c'est-à-dire les maximes consignées dans mes écrits. « Je conviens qu'en parlant des services que tu as ren­dus à la cause commune, tu n'as rien dit que de vrai ; que même, si l'on considère le grand nombre de tes belles actions, tu as été modeste. Pour les torts qui te sont imputés, glorieux ou supposés, ce que tu en as cité est connu de tout le monde. Sur les crimes et les fourberies des délateurs, tu as pensé avec raison qu'il fallait légèrement glisser, la foule ayant pris soin de célébrer tout au long, et mieux que tu ne pourrais le faire, de si nobles exploits. Tu t'es ensuite violemment emporté contre l'iniquité du Sénat. Puis tu t'es affligé des incriminations dont je suis l'objet. Tu as déploré le dommage apporté à ta réputation. Après cela, ton indignation a pris feu contre la Fortune, et tu t'es plaint de ce qu'elle ne récompense pas la vertu selon son mérite. Enfin, par la voix de ta Muse courroucée, tu as émis le vœu que la paix qui gouverne le ciel devînt aussi la loi de la terre. Malheureusement ton

39 âme a subi le choc de bien des émotions, et la souffrance, la colère, le chagrin, te sollicitent en sens contraire. Dans cette disposition d'esprit, des remèdes énergiques ne sauraient te convenir. C'est pourquoi je te soumettrai d'abord à un traitement plus doux; par de délicates frictions j'amollirai cette tumeur qui s'est endurcie sous l'influence de tant d'agitations, et je la préparerai ainsi à l'action d'un médicament plus efficace. Quand de sa corrosive haleine Le Cancer desséchant la plaine Brûle le grain dans les guérets, Le pauvre colon dont Cérès A trahi les vœux et la peine Récolte son pain sur le chêne. Quand sur les monts hêtre et sapin Tombent brisés parla tempête,Biien fou qui dans le bois voisin S'en va cueillir la violette. Veux-tu vendanger ton raisin ? Dès qu'Avril de fleurs se couronne, Sur le cep qui pleure et bourgeonne Garde-toi de porter la main. Prends patience! Attends l'automne, Et dans ta cave, à pleine tonne, Bacchus fera couler le vin. A chaque saison son prodige !

41 A chaque jour sa fonction ! ainsi Dieu l'ordonne et l'exige ; I1 ne souffre pas qu'on corrige Les lois de la création. Déranger leur vaste harmonie, C:'est introduire dans la vie Le trouble et la destruction. « Et d'abord permets-moi de t'adresser quelques ques­tions. Après avoir examiné et sondé l'état de ton âme, je saurai mieux quel genre de traitement il faut t'appliquer. - Interroge-moi comme tu l'entendras, dis je, je te répondrai. - Penses-tu, reprit-elle, que ce monde marche sans but et à l'aventure, ou es-tu persuadé qu'il est gouverné selon les lois de la raison ? - Certes, répondis-j e, je n'ai garde de croire que le hasard préside à des mouvements si bien réglés. Je sais au contraire que le Créateur veille sur son œuvre, et me préserve le ciel de douter jamais de cette vérité! - En effet, di-­elle, car tout à l'heure tu as exprimé en vers la même conviction. Tu déplorais que les hommes fussent exclus de la sollicitude divine; mais tu ne mettais pas en doute que le reste de la création ne fût gouverné avec intelli­gence. .Aussi ne puis-je assez m'étonner que, soutenu par des pensées aussi saines, tu sois pourtant si malade. Mais pénétrons plus avant. Je soupçonne ici quelque lacune. Dis-moi, puisque tu ne contestes pas que c'est Dieu qui règle le monde, sais-tu aussi par quelles lois il le règle? - Je comprends à peine, répondis-je, le sens (le

43 ta question. Comment pourrais-je v répondre? - Ne disais-je pas bien, reprit-elle, qu'il y a là une lacune qui, pareille à la brèche béante d'un retranchement, a livré l'accès de ton âme à la maladie qui la trouble? Mais dis-­moi encore. Te rappelles-tu quelle est la fin des êtres, et vers quel but tend toute la nature ? - Je le savais, ré­pondis-je, mais le chagrin a émoussé ma mémoire. - Tu sais du moins d'où procède toute chose ?- Je le sais, » Et j'ajoutai que c'est de Dieu. «  Et comment peut-il se faire que, connaissant le principe des choses, tu ignores quelle en est la fin ? Au reste, ce sont là les effets ordinaires des passions. Elles ont assez de force pour ébranler un homme, mais non pour le déraciner et s'en emparer entièrement. Mais je voudrais encore que tu ré­pondisses à ceci : Te souviens-tu que tu es homme ?­Et comment, dis-je, ne m'en souviendrais-je pas ? -- En ce cas, pourrais-tu définir ce que c'est que l'homme ? - Tu me demandes apparemment si je sais que je suis un être vivant, doué de raison, et sujet à la mort ? Je le sais, et je conviens que je suis tout cela. » Mais elle : « Ne sais-tu pas que tu es encore autre chose ? - Non. -- Il suffit, dit­elle. Je connais maintenant une nouvelle cause, la prin­cipale, (lu mal dont tu souffres : ce que tu es toi-même, tu ne le sais plus. Aussi, j'ai trouvé, sans doute possible, avec la cause de ta maladie, le moyen de te rendre la santé. C'est parce que l'oubli de ton être a troublé ton jugement, que tu te plains de ton exil et de la confiscation de tes biens. C'est parce que tu ignores la fin des choses, que tu attribues aux méchants et aux pervers la puis­sance, et le bonheur. C'est parce que tu as oublié les lois qui gouvernent le monde, que les évolutions de la fortune te paraissent indépendantes de toute règle. Voilà des causes redoutables, je ne dis pas seulement de maladie, mais de mort. Mais rends grâces au dispensateur de 1a santé de ce que tu n'as pas été tout à fait abandonné par

45 la nature. Je tiens déjà un des éléments de ta guérison , le plus efficace de tous : c'est l'idée juste que tu te fais du gouvernement du monde, en ne l'attribuant pas à l'a­veugle hasard, mais à l'intelligence divine. Donc, ne crains plus rien. De cette imperceptible étincelle va bientôt jaillir à tes yeux une flamme vivifiante. Mais comme il n'est pas temps encore de recourir à des re­mèdes plus violents, et comme l'esprit humain est ainsi fait qu'une vérité ne peut en sortir sans qu'une erreur n'y entre avec tout un cortége d'hallucinations qui trou­blent sa lucidité, je vais essayer de diminuer les tiennes par quelques légères fomentations. Les illusions menson­gères qui t'aveuglent une fois dissipées, à son éclat. même tu reconnaîtras la véritable lumière. X Qu'un nuage sombre Etende son ombre Sur un ciel serein ,Cachés sous ce voile, Les feux de l'étoile S'allument en vain. Quand des mers profondes L'Auster furieux Soulève les oncles, Les flots radieux Dont la transparence Avait l'apparence Et l'éclat des cieux, Sous un noir mélange

47 De sable et de fange Éteignent leurs feux. Qu'avec violence Un torrent s'élance Du sommet des monts, Le rocher qu'il roule S'arrête et refoule Les flots vagabonds. Pour que ton oeil voie De la Vérité La sainte beauté, Pour suivre sa voie Avec fermeté, Renonce à la joie, Bannis de ton cœur L'espoir et la peur; Brave la douleur Mortels, quand votre âme Aime, espère ou craint, sa divine flamme Vacille et s'éteint. »

[modifier] LIVRE DEUXIEME

Après ces paroles, elle se tut, et lorsqu'elle eut ré­veillé mon attention par ce court moment de silence, elle reprit en ces termes : « Si j'ai bien compris la cause et le sujet de ton chagrin, c'est ton attachement à ta for­tune première et le regret de l'avoir perdue qui te con­sument. C'est son changement, ou du moins ce que tu considères comme tel, qui a troublé à ce point l'état de ton ârne. Je connais tous les prestiges à l'usage de cette habile magicienne, et ses caresses décevantes pour ceux dont elle veut faire ses dupes, jusqu'au moment où elle les plonge dans le, désespoir en les abandonnant à l'im­proviste. Que si tu veux te rappeler son caractère, ses habitudes et ses façons d'agir, tu reconnaîtras que ce qu'elle t'a donné ou retiré n'était rien moins que pré­cieux. Il ne me sera pas difficile, je pense, de rappeler ces vérités à ta mémoire.

53 «  Au temps même où tu jouissais de sa présence et de ses faveurs, tu la gourmandais souvent par des apostro­phes viriles; et tu la harcelais à coups de sentences em­pruntées à més oracles. Mais une révolution subite ne se produit jamais dans les choses sans jeter quelque per­turbation dans les esprits. C'est ainsi que pendant un temps, toi aussi tu as failli à ta sérénité habituelle. Mais le moment est venu dle te faire savourer un doux et déli­cieux breuvage qui, pénétrant jusqu'au fond de tes orga­nes, préparera les voies à des philtres plus héroïques. Vienne donc avec sa persuasive éloquence la Rhétorique, qui ne se maintient dans le droit chemin qu'en suivant docilement mes instructions, et qu'à ses côtés, la Mu­sique, cette charmante esclave née dans ma maison, fasse entendre des accords tantôt graves, tantôt légers.

« Qu'est-ce donc, ô homme, qui t'a plongé dans la tristesse et le deuil ? Tu as vu quelque chose de nou­veau et d'extraordinaire, sans doute. Quoi! tu t'ima­gines que la Fortune a changé à ton égard? lNon pas. De tout temps elle a eu ces procédés et ce caractère. Il est plus vrai de dire que dans ses rapports avec toi, c'est à son inconstance qu'elle est restée fidèle. Telle elle est au­jourd'hui, telle elle était naguère lorsqu'elle te cajolait et qu'elle te fascinait par le mirage d'une félicité trompeuse.

Tu connais â présent sous son double visage cette aveugle divinité. Déguisée encore pour nombre d'autres, elle s'est révélée à toi tout entière. Si tu approuves ses procédés, accepte-les tels qu'ils sont et ne te plains pas. Si sa perfidie te fait horreur, repousse avec mépris ses pernicieuses caresses. Ce qui te cause aujourd'hui tant d'affliction devrait être pour toi un motif de tranquillité. Tu es enfin débarrassé d'une compagne que personne ne peut être sûr de conserver près de soi. De bonne foi, peux-tu attacher beaucoup de prix à une félicité que tu dois perdre? Peux-tu l'aimer beaucoup, cette Fortune

55 présente aujourd'hui, absente demain peut-être, et qui, en fuyant, ne te laissera que le désespoir? Si personne ne peut la retenir à son gré, si le malheur arrive quand elle s'en va, qu'est-ce donc que cette divinité volage, si­non l'avant-coureur de quelque calamité prochaine Il ne suffit pas, en effet, de ne regarder que la situation qu'on a sous les yeux ; la sagesse veut qu'on envisage la fin de toute chose. Or, à voir la Fortune courir si faci­lement d'un extrême à l'autre, ses menaces ne sont pas plus à craindre que ses faveurs à souhaiter.

« Enfin, il faut te résoudre à supporter avec résigna­tion tout ce qui peut t'arriver dans les domaines de la Fortune, une fois que tu as courbé la tête sous son joug. Prétendre retenir ou congédier à ton gré le tyran que tu t'es volontairement donné, ne serait-ce pas excéder ton droit et empirer par ton impatience une condition que tu ne peux changer? Si tu confiais ta voile aux vents, tu suivrais l'impulsion non de ta volonté, mais de leur souf­fle. Si tu confiais des graines à la terre, tu aurais à ba­lancer les bonnes années par les mauvaises, Tu as accepté la domination de la Fortune, elle est ta maîtresse, sou­mets-toi donc à ses caprices. Quoi ! tu prétends arrêter la rapide évolution de sa roue? O le plus insensé des hommes! Que la Fortune s'arrête un moment, elle ne mmérite plus son nom..

57 Sous sa fantasque main tout s'agite et varie L'ouragan est moins prompt; avec moins de furie L'Euripe bondit sur l'écueil;

Aux rois, terreur du monde, elle arrache leur foudre, Relève les vaincus prosternés dans la poudre Et flatte un moment leur orgueil.

Le mal qu'elle a causé, pour elle est plein de charmes; Elle est sourde aux sanglots, elle se rit des larmes; Tels sont ses plaisirs et ses jeux;

Pour attester sa fonce, il faut que l'homme pleure , et son plus grand triomphe est de faire en une heure d’un misérable d'un heureux.

Mais je voudrais discuter un peu avec toi comme pourrait le faire la Fortune. Vois si sa cause n'est pas juste. « D’où vient, ô homme, que tu t'obstines à m'accuser et a me poursuivre de tes plaintes?Quel tort t'ai je fait?Quels biens possédais-tu que je t'aie enlevés? Choisis un arbitre, celui que tu voudras, et voyons à qui appartiennent en somme les richesses et les honneurs. Si tu peux prouver que quelque mortel y ait un droit légitime, je

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t'accorderai sans hésiter que ce que tu réclames était bien r à toi. Le jour où la nature t'a tiré du sein de ta mère, je t'ai reçu nu et dlans l'indigence dle toutes choses; et si  aujourd'hui tu te montres si disposé à la révolte, c'est  que je t'ai élevé avec une indulgence et une tendresse excessives. Enfin, autant qu'il dépendait de moi, je t'ai entouré d'opulence et de splendeur. Maintenant il me  plaît de retirer ma main : rends-moi grâces pour avoir joui de biens qui ne t'appartenaient pas ; tu n'as pas le droit de te plaindre comme si tu avais perdu les tiens propres. Pourquoi donc gémis-tu ? Je ne t'ai fait aucun  dommage. Richesses, honneurs et autres choses semblables, tout cela est de mon domaine. Ce sont des esclaves « qui me reconnaissent pour leur souveraine; ils arrivent  avec moi , avec moi ils se retirent. Je l'affirme sans crainte : si les biens dont tu déplores la perte avaient été à toi, tu ne les aurais pas perdus.

« Est-ce que, seule au monde, je ne pourrai userd(le mon droit? Le Ciel peut faire luire des jours sereins, et les couvrir ensuite des ténèbres de la nuit. L'Année peut tantôt couronner le front de la Terre de fleurs etdle « fruits, tantôt l'ensevelir sous les pluies et les frimas. Il est permis à la Mer d'aplanir aujourd'hui sa nappe souriante et demain de hérisser ses flots au souffle des tempêtes. Et moi dont le caractère répugne à la constance, j'y serais enchaînée par l'insatiable cupidité des hommes Le changement, voilà ma nature, voilà le jeu éternel que je joue. Ma roue tourbillonne sous ma main. Élever en haut ce qui est en bas, jeter en bas ce qui est en haut,« voilà mon plaisir. Monte, si le cœur t'en dit, mais à con­dition qu'aussitôt que la règle de mon jeu le voudra, tu descendras sans te plaindre. Est-ce que tu ne connaissais pas mon caractère? Est-ce que tu ne savais pas l'histoire du roi de Lydie Crésus ? D'abord il s'était rendu« redoutable à Cyrus ; mais atteint bientôt par le malheur,

61 « il allait périr dans les flammes d'un bûcher, quand, par la faveur du Ciel, un orage lui sauva la vie. Est-ce que tu as oublié Paul-Émile, payant à l'infortune du roi Persée, son prisonnier, le pieux tribut de ses larmes. Et les lamentations des tragédies ! déplorent-elles autre chose que les coups aveugles portés par la Fortune à la félicité des rois? N'as-tu pas appris, clans ton enfance, l'histoire des deux tonneaux remplis, l'un de maux, l'autre de biens, et placés à l'entrée du séjour de Jupi ter Qu'as-tu à dire si c'est clans le tonneau des biens que tu as puisé le plus largement ? si je ne t'ai pas en tiëretnent abandonné? si mon inconstance même peut te faire espérer un meilleur sort ?Quoi qu'il en soit, ne« te laisse pas consumer par le chagrin, et puisque tu vis u dans un royaume où la loi est la même pour tous, ne ré clame pas de privilége. 1V Du bon l'lutus la main inépuisable Leur versât-elle autant de biens Que l'Océan roule de grains de sable, butant qu'aux champs aériens, Lorsque la nuit a déployé ses voiles, Sur le fond obscurci des cieux On voit briller de rayons et d'étoiles; Les hommes toujours soucieux N'en gémiraient pas moins de leur détresse. En vain Dieu, touché de leurs cris, Les comblerait d'honneurs et de richesse Bien possédé n'a plus de prix.

63 Regorgeant d'or voyez l'âpre avarice Sa gueule encor s'ouvre et rugit ? Quel frein pourrait de cet ignoble vice dompter le féroce appétit ? Enseveli clans ta vaste opulence, Portes-tu plus loin tes souhaits Va, tu mourras, riche, dans l'indigence Si tu te crois pauvre, tu l'es. V « Si, pour sa justification, la Fortune te tenait un pareil langage, tu n'aurais certainement rien à lui ré­pondre. Ou si tu peux alléguer quelque bonne raison à l'appui de ta plainte, parle, je t'en donne congé. » Alors moi : « Je conviens, dis-je, que tes paroles sont spécieuses, et comme imprégnées du doux miel de la Rhéto­rique et de la Musique; aussi longtemps qu'on les en­tend , on est sous le charme. Mais pour un malheureux le sentiment de son malheur est plus pénétrant encore. Aussi, dès que cette harmonie a cessé de résonner à mon oreille, le chagrin que nourrit mon cœur reprend le dessus. - Cela est vrai, dit-elle. Aussi bien, ces expé­dients n'ont pas pour but de te guérir : la douleur est trop vive encore pour supporter le remède : il s'agit seu­lement de l'engourdir. Quant aux agents assez actifs pour pénétrer jusqu'au siége du mal, lorsqu'il en sera temps, j'y aurai recours. Cependant, il ne faut pas que tu te fasses mal à propos misérable. As-tu donc oublié tous tes bonheurs , leur nombre et leur nature ? Je ne dirai rien de la protection qu'après la mort de ton père tu

trouvas auprès des personnages les plus éminents, ni de ton admission dans la famille des princes de la cité, aux­quels tu appartenais déjà par le genre de parenté le plus précieux de tous, puisque tu leur étais cher avant de de­venir leur allié. Qui donc ne t'a pas proclamé le plus fortuné des hommes, ayant pour parents d'adoption des personnages si illustres, pour épouse une femme si vertueuse, et (heureux Hasard!) pour enfants, des fils ? Je passe sous silence (ce sont des avantages com­muns à d'autres) les dignités qui ont honoré ton ado­lescence après avoir été refusées à des vieillards : j'ai hâte d'arriver aux faits exceptionnels qui ont mis le comble à ta félicité. Si les biens de cette vie peuvent être comptés pour quelque chose quand il s'agit de bon­heur, les malheurs, si grands qu'ils soient, qui ont assailli la tienne, peuvent-ils effacer de ton souvenir le jour où tu as vu tes deux fils, consuls en même. temps, sortir de ta maison, escortés par le sénat et salués ries acclamations du peuple ? lorsque toi-même, au milieu du sénat qu'ils présidaient du haut de leurs sièges eu­ ;as prononcé le panégyrique du Roi et conquis la palme du génie et de l'éloquence: lorsque dans le Cirque regorgeant de spectateurs, assis entre tes deux consuls, tu as dépassé l'attente de la foule par tes lar­gesses triomphales : J'imagine que tu n'as pas ménagé les compliments à la Fortune lorsqu'elle te traitait ainsi en enfant gâté et qu'elle te comblait de ses caresses et de ses grâces. Tu lui as arraché une faveur qu'elle n'a­vait, avant toi, accordée à personne dans une condition privée. Eh bien ! veux-tu régler tes comptes avec la Fortune ? Aujourd'hui, pour la première fois, elle t'ef­fleure d'un regard jaloux. Or, si tu considères le nombre et la nature de tes joies ou de tes peines, tu ne pourras nier qu'aujourd'hui encore tu ne sois heureux. Que si tu ne te regardes pas comme tel, parce que !es avantages

67 dont naguère tu croyais jouir ont disparu, tu n'as pas sujet de te croire misérable, puisque les prétendus maux qui t'attristent aujourd'hui disparaîtront à leur tour. Est-ce donc pour la première fois et comme un étranger novice que tu assistes à cette comédie de la vie ? Quelle stabilité peux-tu attribuer aux choses humaines, lorsque souvent il ne faut qu'une heure pour enlever l'homme lui-même? Et puis, à supposer que l'on puisse compter, quoique rarement, sur la constance du hasard, toujours est-il que le dernier jour de la vie est en quelque sorte la mort de la Fortune, même fidèle. Qu'importe donc que la séparation commence par ta mort ou par sa fuite? VI Du haut de son char de lumière, Quand Phébus ouvrant sa carrière Commence à colorer les cieux, L'humble étoile sous sa paupière Voile ses yeux. Au souffle de Zéphyre éclose, Au mois de mai voyez la rose Étaler ses fraîches couleurs; Vienne l'Auster froid et morose Adieu les fleurs Des mers souvent l'humide plaine Brille au soleil calme et sereine; Mais l'Aquilon, fils du Gloaos, Souvent de sa fougueuse haleine Trouble les flots.

. 69 Puisque tout n'est qu'inquiétude, Changement et vicissitude, Dc~Gez-vous du lendemain, Et dites avec certitude Rien n'est certain. » VII Je pris alors la parole : « Les faits que tu viens de rappeler sont vravs, ô mère de toutes les vertus, et je ne puis nier le rapide enchaînement de mes pros­pérités. Plais c'est précisément ce souvenir qui me dé­vore. C:ar, parmi toutes les disgrâces de la fortune, le plus cruel malheur est d'avoir été heureux ». - Mais, répondit-elle, parce que tu expies une erreur de ton jugement , ce n'est pas une raison pour que tu t'en prennes aux choses elles-mêmes. En effet, si tu attaches quelque prix à un vain mot, c'est-à-dire au bonheur qui dépend du hasard, examinons ensemble le nombre et la valeur inestimable des biens dont tu es encore abondamment pourvu. Et si, de tous les trésors que tu possédais jadis, la faveur divine t'a, jusqu'à ce jour, conservé les plus précieux intacts et sans dommage, nanti du plus clair de ton bien, pourras-tu, sans injus­tice, te plaindre de ton sort? Or, il existe encore, plein de force et de santé, ce glorieux ornement du genre hu­main,ton beau-père Symmaque, et, ce que tu payerais volontiers de ta vie, cet homme, en qui se résument toute sagesse et toute vertu, est sans inquiétude pour lui-­même en gémissant de tes malheurs. Elle existe encore, ton épouse, ce modèle achevé de modestie et de

chaste pudeur, cette femme dont toutes les qualités peu­vent s'exprimer par ce mot : elle ressemble à son père. Elle existe, dis-je, et c'est pour toi seulement, tant ce monde lui est odieux, qu'elle consent à vivre; et, je suis tentée d'en convenir moi-même, le seul sujet d'affliction qui puisse altérer ton bonheur, c'est qu'en songeant à toi, elle se consume dans les larmes et dans la douleur. Que dirai-je de tes fils, personnages consulaires, chez qui l'on voit déjà briller, autant qu'il se peut dans un âge ans si tendre, le génie de leur père et de leur aïeul?Et, comme le principal souci de cette vie mortelle, c'est celui de la conserver, que tu serais heureux, si tu con­naissais ton bonheur, toi qui, à cette heure encore, possèdes des trésors qui, de l'aveu de tous, ont plus de prix que la vie! Sèche donc tes larmes. La Fortune n'a pas encore pris tous les tiens en aversion, et tu n'as pas trop souffert de la tempête, puisque tes ancres tiennent encore solidement et qu'elles te conservent, avec la consolation du présent, l'espoir de l'avenir. - Oh! qu'elles conti­nuent à tenir, m'écriai-je ,, je le demande au ciel : tant qu'elles me conserveront ces biens, quoi qu'il advienne, je surnagerai. Néanmoins, tu vois combien je suis déchu de ma gloire. » Mais elle : « J'ai déjà gagné un point, dit-­elle, si dans ta condition tout ne te semble pas également malheureux. Mais ta mollesse me révolte. Ton bonheur n'est pas complet : faut-il pour cela te désoler et te plaindre avec tant d'amertume? Où est l'homme en possession d'une félicité si accomplie, qu'à certains égards il n'ait sujet de chercher noise à la Fortune? C'est chose précaire que la prospérité d'ici-bas : jamais elle ne se donne tout entière et elle a toujours un terme. L'un regorge de richesses, mais rougit de sa naissance. L'autre est d'une noblesse qui le signale aux yeux de tous, mais il est à l'étroit dans un pauvre patrimoine et préférerait n'être connu de personne. Celui-ci, noble et

73 riche, vit dans le célibat et s'en afflige. Celui-là a fait un heureux mariage; mais, privé d'héritiers de son rang, il nourrit sa fortune pour un étranger. Cet autre a le bonheur d'être père, mais les désordres de son fils ou de sa fille le plongent clans le deuil et les larmes. De là provient que personne ne s'accommode sans peine des con­ditions de sa fortune. Chacune a son inconvénient : avant l'épreuve on l'ignore; après, on s'en irrite. Ajoute à cela que la délicatesse s'accroît en proportion du bonheur, et que si tout ne lui réussit pas à souhait, l'homme que l'adversité n'a jamais éprouvé s'affaisse au moindre choc tant il faut peu de chose pour enlever aux plus heureux toute leur félicité. « Combien de gens, à ton avis, se croiraient ravis au ciel s'il leur échéait une part , si mince qu'elle fût, des débris de ton opulence? Ce pays même que tu ap­pelles un lieu d'exil, pour ceux qui l'habitent est une patrie. Tant il est vrai qu'il n'y a de misérable que ce que l'on croit tel ; et qu'au contraire tout est bonheur pour qui sait se résigner. Mais est-il un homme si heureux qui, pour peu que l'impatience le gagne, ne veuille changer son état? Combien de sortes d'amertumes pour altérer la douceur de la félicité humaine, puisque, de quelques jouissances qu'elle soit la source, dès qu'elle veut partir, aucun effort rie la petit fixer ! « 1l est donc clair que les choses humaines ne peuvent procurer qu'un bonheur bien misérable, puisque les Mmes résignées s'en dégoûtent à la longue, et que les esprits inquiets ne s'en accommodent jamais de tout point. Pourquoi donc, ô mortels, cherchez-vous le bonheur au dehors, quand c'est en vous-mêmes qu'il réside?L’,'erreur et l'ignorance vous aveuglent. Je te ferai voir en peu de mots en quoi consiste la souveraine béatitude. Connais-tu rien qui te soit plus précieux que toi-même? Rien, diras-tu. Donc, si tu arrives à te

75 posséder toi-même, tu posséderas un bien que tu ne vou­dras jamais perdre, et que la fortune ne pourra jamais te ravir. Et, pour te convaincre que tous ces avantages for­tuits ne peuvent pas constituer la béatitude, fais-toi ce raisonnement : Si la béatitude est le souverain bien aux yeux de tout être douédle raison, et si l'on ne peut ap­peler souverain bien ce qui nous peut être ravi, puisqu'à cette condition seulement se reconnaît sa supériorité, il est manifeste que la possession de la béatitude est incompa­tible avec l'instabilité de la Fortune. Il y a plus. L'homme qui s'abandonne à cette félicité précaire, sait ou ne sait pas qu'elle est sujette au changement. S'il ne le sait pas, quel bonheur peut-il trouver dans une ignorance aveugle? S'il le sait, il doit craindre nécessairement de perdre ce dont la perte possible est pour lui hors de doute; et, par conséquent, craignant toujours, il ne peut être heureux. Mais peut-être que, cette perte une fois subie, il ne s'en mettrait pas en peine? Toujours serait-il que c'est un bien maigre bonheur que celui dont on supporterait la perte sans regret. Pour toi, comme je sais que tu es convaincu et que tu tiens pour démontré par un grand nombre de preuves que l'âme humaine n'est pas mortelle; comme il est clair, d'ailleurs, que le bonheur fortuit du corps trouve son terme dans la mort, tu ne peux douter que, si la mort peut enlever le bonheur, tout le genre humain ne doive, par le fait même de la mort, s'abîmer dans la misère. Or, nous savons qu'un grand nombre d'hommes ont recherché la jouissance de la béatitude', non-seu­lement par le sacrifice de leur vie, mais au prix des tour­ments et des supplices; comment donc la vie, tandis qu'elle dure, peut-elle rendre les hommes heureux, si son extinction ne les rend pas misérables?

Vlll Si tu veux édifier Un réduit indestructible, Capable de défier L'Eurus au souffle terrible Et l'Océan furieux, Ne construis pas ton asile Sur une plage mobile, Ni sur un mont sourcilleux. L'Eurus au sommet du mont Fait rage et souffle sans cesse; Plus perfide, le limon Sous le moindre poids s'affaisse Loin de l'attrayant danger De la nue ou te la grève, Que ton humble toit s'élève Sur un modeste rocher. Sans péril pour ton repos Les vents, la foudre et l'orage Pourront soulever les flots l;t broyer le roc sauvage Sous les remparts fortunés De ton abri tutélaire Tu braveras ia colère Des éléments déchaînés.

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« Mais puisque le baume de mes raisonnements a déjà pénétré dans ton âme, je pense que le moment est venu de recourir à des moyens un peu plus énergiques. Dis-moi, lors même que les dons de la Fortune ne seraient ni fragiles ni temporaires, qu'y a-t-il en eux qui puisse de­venir entièrement vôtre, ou dont un examen attentif ne doive diminuer la valeur? Est-ce par rapport à vous, ou en vertu de leur nature propre, que les richesses sont pré­cieuses ? De toutes celles que l'on connaît, lesquelles faut-il préférer? l'or? des monceaux d'écus? Mais c'est en se dis­séminant, non en s'accumulant, qu'ils montrent leur éclat, puisque l'avarice engendre la haine, et la libéralité la gloire. D'autre part, nul ne peut conserver ce qu'il a trans­féré à un autre. Je conclus de là que l'argent commence à prendre du prix, lorsque, passant en d'autres mains, il cesse d'appartenir à celui qui en a fait largesse. Ajou­tons que, si quelqu'un pouvait accaparer tout l'or qui circule sur la terre, le reste des hommes serait réduit à l'indigence. Le son de la voix peut, sans diminuer de vo­lume, remplir également les oreilles d'une foule d'audi­teurs; mais vos richesses, à moins de se fractionner, ne peuvent passer entre les mains de plusieurs. Cela étant, elles doivent nécessairement appauvrir ceux qu'elles abandonnent: O les tristes et misérables trésors, puis­qu'ils ne peuvent être possédés en totalité par plusieurs, et qu'ils ne sauraient devenir la propriété d'un seul sans appauvrir tous les autres!

u L'éelat des pierreries fascine vos yeux? Mais, en ad-

81 mettant due cet éclat ait quelque valeur en soi, il est propre aux pierreries, non à l'homme. Aussi, que les hommes l'admirent, c'est ce que j'admire grandement moi-même. Qu'y a-t-il, en effet, dans une substance dé­pourvue de vie, de mouvement et d'organes, qui puisse à bon droit paraître beau à une créature vivante et rai­sonnable? Ces objets sont, à la vérité, l'ouvrage du Créateur, et, dans leur espèce, ils offrent quelques traits d'une beauté inférieure; mais le rang qu'ils occupent est tellement au-dessous du vôtre, qu'ils ne méritent nulle­ment votre admiration. Est-ce que la beauté des champs vous ravit? Pourquoi non? c'est une belle partie d'un magnifique ouvrage. C'est à ce titre que nous nous plai­sons à contempler la surface d'une mer paisible; c'est à ce titre que nous admirons le ciel, les étoiles, le soleil et la lune. Et qu'as-tu de commun avec toutes ces choses? Oserais-tu t'enorgueillir de leur splendeur? est-ce que ton corps se couvre de fleurs au printemps? Est-ce ta propre fécondité qui gonfle les fruits de l'été? Pourquoi te laisser emporter â des joies frivoles? Pour­quoi t'attacher aux choses du dehors comme si elles t'appartenaient en propre ? Ta fortune ne rendra jamais tien ce que la nature n'a pas mis en toi. Sans aucun doute, les productions de la terre sont destinées à nourrir les êtres vivants. Mais si tu bornes tes désirs à la satis­faction des besoins de la nature, tu n'as que faire des prodigalités de la fortune. De peu de chose, et à peu de frais, la nature se contente; une fois rassasiée, le su­perflu dont tu la forcerais de se gorger lui deviendrait fastidieux ou nuisible. « Peut-être qu'à ton avis il est beau de se pavaner sous des vêtements somptueux? Si leur aspect flatte le regard, c'est l'étoffe ou le talent de l'ouvrier que j'admire. Est­ce dans un long cortège de serviteurs que tu places ta

83 félicité ? S'ils sont dépravés, je ne vois là qu'un fléau pour ta maison et une bande d'ennemis armés contre leur maître; s'ils sont honnêtes gens, de quel droit com­prends-tu la probité d'autrui dans le bilan de tes ri­chesses? D'après cela, il est évident, que, de tous les biens que tu t'attribues, il n'en est pas un qui, au bout du compte, t'appartienne. Et s'ils n'ont en réalité rien de beau ni de désirable, pourquoi t'affliger de les perdre ou te réjouir de les conserver? Que s'ils sont beaux naturel­lement, en quoi cela te regarde-t-il? Par eux-mêmes, et distraits de ta fortune, ils plairaient tout autant. Car s'ils ont du prix, ce n'est pas parce qu'ils sont venus ac­croître tes richesses ; c'est plutôt parce que tu leur en supposais, que tu as voulu en grossir tes trésors. « Au demeurant, quel est le but de tout ce bruyant étalage? Apparemment de chasser la pauvreté par l'abon­dance. Or, c'est tout le contraire qui arrive. Ce n'est qu'à grand renfort d'étais qu'on peut soutenir une si lourde masse d'objets précieux. La vérité, c'est que les besoins s'accroissent en proportion des richesses, et qu'au contraire ils se réduisent à peu de chose pour l'homme qui les règle sur les exigences de la nature, et non sur l'insatiabilité de ses désirs. Vous ne trouvez donc en vous aucun bien qui vous soit propre, que vous demandez ainsi vos richesses aux objets extérieurs et étrangers à votre nature? Par quel renversement des choses, un être vivant, presque un dieu, puisqu'il est doué de raison, s'imagine-t-il qu'il n'a d'autre éclat que celui qu'il doit à la possession de quelques hochets ina­nimés ? « Le reste des créatures est satisfait de ce qu'il possède s mais vous, que votre raison assimile à Dieu, ce sont les objets les plus bas que vous choisissez pour orner votre nature si relevée! Et vous ne sentez pas quelle injure vous faites à votre créateur! Il a voulu que sur

. 85 la terre l'homme tînt le premier rang parmi tous les êtres, et vous, vous ravalez votre dignité au-dessous des créatures les plus infimes. Car s'il est vrai qu'un bien ait plus de prix que celui qui le possède, comme vous faites consister les vôtres dans les plus vils objets, d'après votre estimation même, ces objets vous priment en valeur. Et, par le fait, l'estimation est exacte. Car telle est la condition de l'homme , que s'il est supérieur au reste des créatures lorsqu'il a conscience de lui-même, il tombe plus bas que la brute lorsqu'il cesse (le se con­naître. Chez les animaux, cette ignorance de soi-même est une conséquence de leur nature; chez l'homme, c'est un effet de sa dégradation. «  Que votre erreur est donc grande, vous qui pensez que l'on peut s'embellir au moyen d'une parure étrangère ! C'est tout simplement impossible. En effet, quand un objet doit son éclat à des ornements d'emprunt, ce sont ces orne­ments qu'on admire. Quant à l'objet qu'ils recouvrent et' dérobent aux regards, il n'en conserve pas moins toute sa laideur. De plus, je ne puis accorder que ce qui peut nuire à qui le possède soit un bien. Est-ce due je mens? Non, diras-tu. Or, les richesses ont souvent nui à ceux qui les possédaient, par cette raison que les scélérats les plus per­vers, et conséquemment les plus avides du bien d'autrui, se croient seuls dignes de posséder tout ce qu'il y a au monde d'or et de pierres précieuses. Toi donc, qui trem­bles et redoutes aujourd'hui l'épieu et le glaive", si tu étais entré sans bagages clans ce sentier de la vie, tu chanterais au nez du voleur. Étrange félicité que celle qui vient des richesses de la terre, si on ne peut l'ac­quérir qu'aux dépens de sa sécurité!

87 De l'âge d'or, ô félicité pure ! L'homme ignorant votre luxe fatal Vivait de fruits qu'une avide culture N'arrachait pas encore au sol natal. Avait-il faim ? dans la forêt prochaine, Après un jour d'abstinence, le chêne Lui fournissait un facile régal. Le miel jamais dans sa coupe rustique N’avait au vin mêlé ses doux poisons; Jamais de Tyr la pourpre magnifique N'avait de l'Inde imprégné les toisons. Dans le torrent il puisait son breuvage ; Un large pin lui prêtait son ombrage, Il s'endormait sur un lit de gazons. Aucun vaisseau sur une mer profonde N'avait encor sillonné son chemin ; Aucun traitant aux limites du monde N'avait porté l'or et l'amour du gain, Jamais au bruit des haineuses fanfares N'étincelait entre des mains barbares IJn glaive affreux, rouge de sang humain. Et pourquoi donc le démon des batailles Eût-il soufflé sur ce peuple naissant Quel est le prix de tant de funérailles? Pur vivre heureux faut-il verser le sang?

89 Ah! plût au ciel que le siècle où nous sommes Pût revenir aux mœurs des premiers hommes, Et fût comme eux de tout meurtre innocent ! Mais l'avarice a desséché les âmes! Tout se flétrit à son souffle mortel L'Etna jamais n'a vomi plus de flammes. Ce fut un fou dangereux et cruel Qui s'avisa d'arracher à l'abîme La perle et l'or, ces complices du crime, Dans les enfers relégués par le Ciel: « Que dirai-je des dignités et de la puissance, que, clans vôtre ignorance de la véritable dignité et de la véri­table puissance, vous élevez jusqu'au ciel ? Si elles échoient à un scélérat, duels incendies, quelles éruptions de l'Etna, quels déluges peuvent égaler leurs ravages? Tu t'en sou­viens sans cloute, à cause de l'arrogance des consuls, vos ancêtres voulurent abolir le pouvoir consulaire, qui avait inauguré leur liberté ". Déjà, à cause de l'arrogance des rois, ils avaient supprimé dans Rome jusqu'au nom de roi. Et si par aventure, bien rarement, il faut le dire, les dignités sont conférées à des gens de bien, quel titre peut les recommander, sinon la moralité de ceux qui en sont revêtus? D'où il faut conclure que ce n'est pas la vertu qui tire son éclat des dignités, mais que ce sont les dignités qui empruntent le leur à la vertu. « Après tout, en quoi consiste cette puissance humaine,

91 si désirable et si éclatante à vos yeux ? Vous ne regardez donc pas, ô vils animaux, à qui vous croyez comman­der ? Si tu voyais une souris s'arroger l'autorité et la puissance sur toutes les autres souris, quels éclats de rire ne pousserais-tu pas ? Or, si tu songes à votre corps, que trouveras-tu de plus faible que l'homme, puisque souvent la piqûre d'une mouche chétive ou l'introduction d'un ver dans quelque organe suffit pour lui donner la mort ? Et quel pouvoir un homme peut-il exercer sur un autre homme, si l'on excepte le corps", et ce qui est moins que le corps, je veux dire les biens? Pourra-t-on jamais commander à une âme libre? Est-il possible d'é­branler la résolution d'un esprit ferme et dle troubler sa sérénité ? Un tyran s'était imaginé que par la violence des supplices il contraindrait certain homme libre à dénoncer les complices d'une conspiration tramée contre lui; mais l'autre se coupa la langue avec les dents et la cracha au vi­sage du farouche tyran. Ainsi, ces tortures que le tyran regardait comme un instrument de cruauté, furent pour le sage une occasion de vertu. Est-il d'ailleurs un traitement qu'un homme puisse infliger à un autre sans être exposé à le subir à son tour? D'après la tradition, Busiris, qui avait coutume d'immoler ses hôtes, fut mis à mort par Hercule son hôte. Régulus avait jeté dans les fers un grand nombre de Carthaginois pris à la guerre; mais bientôt lui-même tendit les mains aux fers de ceux qu'il avait vaincus. Quelle puissance accordes-tu donc à un homme qui ne saurait faire que, tout ce qu'il peut contre un autre, un autre ne le puisse contre lui? « Mais il y a plus : si les dignités et la puissance possé­daient naturellement et en propre quelque chose de bon, elles ne tomberaient jamais en partage aux méchants. II n'est pas de règle en effet que les contraires se recherchent. La nature répugne à une pareille alliance. Or, comme il est incontestable que d'ordinaire les dignités sont entre

93 les mains des méchants, il est évident aussi que par elles­mêmes elles ne sont pas des biens, puisqu'elles peuvent se combiner avec ce qu'il y a de pire. Il faut conclure de même et à plus forte raison à l'égard de tous les dons de la Fortune, puisque c'est sur les plus malhonnêtes gens qu'ils se répandent avec le plus de profusion. Et à ce sujet , voyez encore : personne ne doute du courage de l'homme qui a fait publiquement preuve de bravoure, et celui qui s'est distingué à la course passe sans conteste pour un bon coureur. Par la même raison, la musique fait les musiciens, la médecine les médecins, la rhéto­rique les rhéteurs. Toute cause agit conformément à sa nature, et, loin de confondre ses effets avec ceux des causes contraires, élimine par sa propre énergie tout ce qui lui est antipathique. Or, ni les richesses ne peuvent assouvir l'insatiabilité de l'avarice, ni la puissance assu­rer la possession de soi-même à l'homme que de hon­teuses passions retiennent dans des liens indissolubles; j'ajoute qué les honneurs conférés aux pervers, non-­seulement ne font pas qu'ils en soient dignes, mais tra­hissent plutôt et font éclater au grand jour leur indi­gnité. Pourquoi cela? C'est qu'on se plaît à donner abusivement aux choses des noms qui ne leur convien­nent nullement et que la réalité dément bientôt. C'est ainsi que ni ces richesses, ni cette puissance, ni ces di­gnités, ne méritent leurs noms.En résumé, on peut en dire autant de tous les biens de la fortune, puisqu'il est manifeste qu'ils n'ont rien de désirable, rien de bon naturellement; qu'ils n'échoient pas toujours aux hon­nêtes gens, et qu'ils ne rendent pas meilleurs ceux qlui les possèdent.

95 On le connaît le César assassin Qui, bourreau du Sénat romain, Brûla la ville, empoisonna son frère, Et sans pâlirr, dans le sang de sa mière Trempa sa parricide main. Elle était là, nue, un poignard au flanc Lui, d'un air calme et nonchalant La contemplait, et, l'oeil vide de larmes, En connaisseur il critiquait les charmes De ce corps livide et sanglant. Eh bien ! ce monstre, effroi de l'univers, Régnait sur les peuples divers Que le soleil éclaire dans sa course; On l'adorait des champs glacés de l'Ourse Aux sables brûlants des déserts. A ces hauteurs, est-ce que la raison Calma la rage de Néron ? Malheur à vous, ô peuples qu'on opprime, Lorsque le fer aiguisé par le crime Achève l'œuvre du poison!

97 Je pris alors la parole et lui dis : « 'Tu sais que je n'ai jamais été dominé par une ambition vulgaire, et que si j'ai recherché l'occasion d'agir, c'était afin que ma vertu ne vieillît pas dans une obscure oisiveté. »n Mais elle : «  En effet, le seul motif capable de séduire des âmes d'une nature supérieure, à la vérité, mais qui n'ont pas encore atteint à l'extrême perfection de la vertu, c'est l'amour de la gloire et de la renommée que procurent de grands services rendus à l'État. Mais examine avec moi combien un pareil mobile est petit et dépourvu de poids. La masse arrondie de la terre, comme tu l'as vu par les démons­trations des astronomes, comparée à l'étendue du ciel, ne peut être considérée que comme un point; c'est-à-dire que si on la compare à la grandeur du globe céleste, elle ne tient, à proprement parler, aucune place dans l'es­pace. Or, de cette partie déjà si exiguë du monde, le quart tout au plus, comme Ptolémée te l'a appris et prouve, est habité par des animaux à nous connus. Maintenant, si par la pensée tu supprimes de ce quart tout l'espace occupé par les mers et par les marais, ainsi que les vastes régions vouées à la soif, à peine restera-t-il une petite place pour l'habitation des hommes. Et c'est dans ce point imperceptible d'un point qu'isolés et em­prisonnés comme vous l'êtes, vous songez à propager le bruit et la gloire de votre nom! La grande, la magni­fique chose en effet que la gloire, resserrée et comme étranglée dans de si étroites limites ! Ajoute à cela que

. 99 dlans l'enceinte si bornée de ce pauvre réduit habitent nombre de nations séparées les unes des autres par le langage, par les mœurs, par toutes les habitudes de la vie, et que la difficulté des routes, la diversité des idiomes, la rareté des communications, mettent obstacle à ce que la renommée, je ne dis pas d'un homme, mais des cités même, puisse se répandre au loin. Du temps de Cicéron, comme il le dit expressément quelque part, le nom de la république romaine n'avait pas encore franchi le mont Caucase; et pourtant elle était alors dans toute sa force, et déjà elle s'était rendue redoutable aux Parthes et aux autre: peuples de ces régions. Comprends-tu mainte­nant combien est bornée, combien est étouffée la gloire que vous avez tant à cœur de propager et d'étendre ? Où s'est arrêtée la renommée du peuple romain, comment pourrait pénétrer le nom d'un citoyen de Rome? Que dire encore si les mœurs et les institutions des peuples sont à ce point différentes, que ce qui est un titre de gloire chez les uns, soit, au jugement des autres, un crime digne dlu dernier supplice? Il suit de là que l'homme amoureux de la renommée ne trouve aucun profit à répandre son nom chez un grand nombre de peuples. Donc chacun de­vra se contenter de la gloire qu'il aura acquise parmi les siens, et ainsi les frontières d'une seule nation emprison­nreront cette immortalité si bruyante. Mais encore, combien d'hommes, illustres de leur vi­vant, qu'a dévorés l'oubli, faute d'écrits qui racontent leur gloire ! Et d'ailleurs, à quoi bon les écrits, puis qu'ils sont condamnés ainsi que leurs auteurs à se perdre un jour dans l'obscurité des siècles? Vous vous croyez assurés de l'immortalité en pensant que votre nom vivra dans l'avenir? Mais si tu réfléchis à la durée infinie de l'éternité, continent peux-tu te réjouir de la longévité de ton nom? l'espace d'un moment et le cours de dix mille années peuvent être mis en regard, car chacune de ces

101 deux fractions de temps a sa durée déterminée, et si le moment lui-même n'est presque rien, encore est-ce une quantité appréciable. Mais ce nombre de dix mille an­nées, multiplié autant de fois qu'on le voudra, ne peut pas même être mis en comparaison avec une durée qui ne doit jamais finir. Car si l'on peut comparer les choses finies entre elles, il n'y a pas de rapprochement possible entre ce qui est fini et ce qui ne l'est point. Il suit de là que la durée d'un nom, prolongée aussi longtemps qu'on voudra, si on réfléchit au gouffre iné­puisable de l'éternité, paraîtra, non pas mesquine, mais absolument nulle. Et cependant les applaudissements du peuple, de vaines rumeurs, voilà le but unique de vos belles actions, et sans nul souci de l'approbation bien autrement précieuse de la conscience et de la vertu, c'est aux misérables discours de la foule que vous demandez votre récompense. Apprends comment cette ridicule va­nité fut un jour l'objet d'une plaisante raillerie. Un qui­dam, ayant insolemment apostrophé un personnage qui, beaucoup moins pour s'obliger à la vertu que pour satis­faire une vaine gloriole, s'était, sans aucun droit, affublé du nom de philosophe, avait ajouté qu'on verrait bien s'il était philosophe à la douceur et à la patience qu'il opposerait aux injures. Le faux sage fit pendant quelque temps bonne contenance, puis, comme tout fier des ou­trages qu'il avait reçus : « A cette heure, dit-il, recon­nais-tu que je suis philosophe?» Alors l'autre le mordant plus serré : « Je l'aurais reconnu, dit-il, si tu avais con­tinué à te taire» « Au demeurant, qu'importe aux hommes d'élite (car il s'agit d'eux uniquement) qui recherchent la gloire par la vertu, que leur importe, dis-je, si la renommée s'oc­cupe d'eux lorsque leur corps a été dissous par la mort? Si en effet (ce que nos principes défendent de croire) les hommes meurent tout entiers, la gloire n'est plus

103 rien, puisque celui à qui on l'attribuait n'est plus rien lui-même. Si au contraire une ârne, pure et sans re­proche, est affranchie enfin de ses liens terrestres, et s'élance libre vers le firmament, ne méprisera-t-elle pas toutes les choses de la terre, elle qui, dans les délices du riel, se réjouit d'en être délivrée? Des héros immortels tu veux suivre la trace! La gloire est le premier des biens ! Soit ! compare la terre et son étroit espace Aux vastes champs aériens Le nom le plus fameux, du céleste royaume A-t-il jamais franchi le seuil? Il m'emplit même pas votre globe, - un atome! C'est peu de bruit pour tant d'orgueil Trop de fierté sied mal à la misère humaine En vain indigné de tes fers Tu frémis sous le joug, il faut porter ta chaîne ! Je veux que par tout l'univers Ton nom retentissant vole de bouche en bouche, Que les plus éclatants honneurs Illustrent ta maison : dans son dédain farouche La mort se rit n de vos grandeurs. Sa main nivelle tout, et le même naufrage Attend le pâtre et le héros. Noble Fabricius, qui sait sur quel rivage Reposent aujourd'hui tes os? Et Brutus, et Caton, que devient leur mémoire? Quelques lignes d'un sens douteux, Un nom sur une pierre.... est-ce donc là la gloire ?

105

Eh ? que me fait un nom pompeux,

Si l'homme, une fois mort, n'est que cendre et fumée? Sous votre épitaphe étendus, Pour grand que soit l'éclat de votre renommée, trous restez pourtant inconnus. Mais des mortels fameux peut-être que la vie Par delà le tombeau s'étend? Qu'importe? puisqu'il faut qu'un jour on vous oublie, Un second trépas vous attend. 1V Cependant, comme tu pourrais me reprocher de faire à la Fortune une guerre à outrance, je veux bien avouer que de temps à autre cette perfide divinité rend quelques services aux hommes; c'est lorsqu'elle se montre telle qu'elle est, et qu'elle découvre son visage naturel. Peut-­être ne me comprends-tu pas encore. Ce que je vais dire est si extraordinaire, que je puis à peine trouver des mots pour expliquer ma pensée. Je soutiens que la mauvaise fortune est plus profitable aux hommes que la bonne. Celle-ci, en effet, n'a que l'apparence du bonheur, et quand elle paraît sourire, elle ment : l'autre, au con­traire, est toujours sincère, lorsque par ses caprices elle prouve son instabilité. L'une trompe, l'autre instruit; l'une, par l'appât des biens trompeurs qu'elle leur procure, asservit les âmes : en leur faisant connaître la fragilité du bonheur, l'autre les affranchit. C'est pourquoi la pre­mière paraît fantasque, capricieuse, ne sachant jamais ce qu'elle veut : la seconde est sobre, prête à l'action, et rendue avisée par les leçons mêmes qu'elle donne. Enfin,

107 par ses caresses, la bonne fortune éloigne les hommes du vrai bonheur : la mauvaise d'ordinaire les y ramène et les y traîne avec le croc. D'ailleurs (et comptes-tu cela pour un mince avantage?) n'est-ce pas cette terrible déesse qui, par ses rigueurs même, te découvre les senti­ments de ceux qui t'aiment véritablement; sépare tes compagnons fidèles des amis douteux; et, en se retirant, emmène les siens , tandis que les tiens te restent ? Au temps où tu te croyais riche et heureux, de quel prix n'eusses-tu pas payé un pareil service ? Cesse donc, même aujourd'hui, de regretter les biens que tu as perdus, puisque tu as trouvé le plus précieux de tous les trésors, des amis. Si le monde toujours varie Sans éprouver de changements, Si la lutte des éléments N'en peut détruire l'harmonie; Si le char doré de Phébus Dans la pourpre du soir se baigne, Afin qu'à son tour Phébé règne Sur les Nuits, filles d'Hespérus; Si la falaise du rivage S'arrête an bord du gouffre amer, Et si le courroux de la mer expire impuissant sur la plage ;

109 Mortels, c'est que depuis le jour Où l'Éternel créa le monde, Le firmament, la terre et l'onde Sont les esclaves de l'amour. Que sa vigilance sommeille, Entre les éléments divers Dont se compose l'univers Aussitôt la guerre s'éveille. Du jeu savant de mille lois Résultaient l'ordre et l'harmonie La masse, une fois désunie, Croulerait sous son propre poids. L'amour ! c'est l'amour qui supprime I,es haines, les divisions, Et qui maintient les nations Dans les liens d'un pacte intime. L'amour! il enseigne aux époux La chasteté dans la tendresse ; Il prend, pour charmer la jeunesse, De l'amitié le nom si doux. Sainte union! touchantes flammes ! Mortels, que vous seriez heureux, Si l'amour, ce maître des cieux, Régnait aussi bien dans vos âmes!


[modifier] LIVRE TROISIEME

Elle avait fini de chanter que je l'écoutais encore avidement, et que je demeurais immobile, l'oreille ten­due au charme de cette mélodie. Puis, quelques instants après : « O toi, lui dis-je, souveraine consolatrice des âmes découragées, quel soulagement ne dois-je pas, tant à la gravité de tes maximes qu'à la douceur de tes chants! Oui, dès ce moment je me sens assez fort pour braver les coups de la Fortune. Aussi, ces moyens de guérison que tu disais un peu trop violents pour moï , non-seulement je ne les redoute plus, mais dans mon vif désir de t'entendre, je les implore avec in­stance. » Elle alors : « Je m'en suis doutée, dit-elle, à la muette attention avec laquelle tu dévorais mes pa­roles. J'attendais que ton âme fût dans cette disposi­tion, ou plutôt, c'est moi qui l'y ai mise. Car si le breu­vage qu'il me reste à te présenter, au premier contact

115 brûle les lèvres, quand on l'a bu, on n'en sent plus que la douceur. Mais si déjà, comme tu le dis, tu désires m'entendre, de quelle impatience ne serais-tu pas dévoré, si tu savais où j'ai dessein de te conduire ? -O)ù donc? Demandai-je. - A la véritable félicité, dit-elle. Ton âme l'entrevoit comme à travers un rêve, mais tes yeux sont tellement fascinés par ses appa­rences, que tu ne peux la contempler elle-même. -Parle, repris-je alors, et montre-moi sans plus de retard cette véritable félicité. - Je le ferai volontiers pour l'a­mour de toi, répondit-elle. Mais d'abord, j'essayerai de montrer et de déterminer les éléments de bonheur qui te sont mieux connus : cette revue une fois faite, tu pour ras, eu tournant les yeux du côté opposé, reconnaître l’image de la véritable béatitude.


Avant d'ensemencer un terrain en jachère,Il faut porter la serpe au milieu des buissons, Extirper la fougère, arracher les chardons; A ce prix seul Cérès peut féconder la terre . Le miel paraît plus doux après l'absinthe amère; Et lorsque le Notus inondant les sillons A cessé de rouler ses bruyants tourbillons, Du ciel rasséréné plus pure est la lumière. Du brillant Lucifer l'étoile à peine luit Que Phébus, accourant sur les pas de la Nuit, Dans les cieux empourprés lance son attelage;

117 Comme lui chasse l'ombre! Assez longtemps l'erreur T'a courbé sous le joug; renonce à l'esclavage La liberté peut seule assurer le bonheur. Alors le regard fixe, et comme retirée dans le sanc­tuaire de ses pensées, elle commença en ces termes : « Tous les hommes, si divers que soient les soucis qui les travaillent, s'efforcent d'arriver, par des routes diffé­rentes, il est vrai, à un seul et même but : la béatitude. J'entends par là ce bien suprême, au delà duquel, une fois qu'on le possède, il n'y a plus rien à désirer. Il re­présente donc la somme de tous les biens et les résume tous ; s'il lui en manquait un seul, il ne serait plus le sou­verain bien, puisqu'en dehors de lui, il y aurait encore matière à désir. Il est donc évident que la béatitude est 1a perfection du bonheur résultant de la réunion de tous les biens. C'est là le but, comme je l'ai dit, que par di­vers chemins tous les mortels s'efforcent d'atteindre. En effet, par un instinct naturel, tous les hommes aspirent an vrai bonheur; mais ils sont entraînés vers les faux biens par l'erreur qui les fourvoie. Les uns, s'imaginant que le souverain bien consiste à ne manquer de rien, s'évertuent à entasser des trésors; d'autres, persuadés qu'il réside dans ce que les hommes honorent le plus, recherchent les dignités pour s'attirer la vénération de leurs concitoyens. II en est qui placent le souverain bien dans la souveraine puissance ; ceux-là veulent rè­gner eux-mêmes, ou s'efforcent de s'accrocher à ceux qui règnent. Ceux qui le voient dans la célébrité se hâtent

119 de rendre leur nom glorieux dans les arts de la paix ou dans ceux de la guerre. Le plus grand nombre pourtant le rapporte à la joie et au plaisir, et lui donne pour der­nier terme l'ivresse de la volupté. Pour certains, ces avantages se transforment indifféremment en moyens et en but. Ainsi on voit des- hommes désirer la ri­chesse en vue de la puissance et de la volupté, et d'au­tres rechercher la puissance en vue de la richesse ou de la gloire. C'est donc à l'acquisition de ces biens et de tous ceux qui leur ressemblent que tendent les vœux et les actions des hommes. Il en est ainsi des hauts emplois et de la popularité, parce qu'on croit y gagner une cer­taine illustration; ainsi du mariage et de la paternité, qu'on recherche pour la satisfaction qu'on en espère.. Quant aux amis, ce trésor, le plus sacré de tous, doit être mis au compte, non de la fortune, mais de la vertu. Pour tout le reste, on ne le prend que comme instruments de puissance ou de plaisir. Il est clair encore que les avan­tages du corps se rapportent à ceux que je viens d'énu­mérer. La force etune haute taille semblent promettre la puissance; la beauté et la légèreté, la renommée; la santé , le plaisir. Bien évidemment ces divers avantages ne sont désirés qu'en vue de la béatitude. Car c'est dans l'objet de ses préférences que chacun fait consister le souverain bien. Mais, d'après notre définition, le sou­verain bien est la mêrne chose que la béatitude. Donc, pour chacun, la béatitude consiste dans la condition qu'il préfère à toutes les autres. Ainsi, tu as en quelque sorte sous les yeux, les diverses formes de la félicité humaine, c'est-à-dire la richesse, les honneurs, la puissance, la gloire et la volupté. « C'est pour, s'être arrêté à ces seuls points de vue, qu'Epicure, très-conséquent d'ailleurs avec lui-même, a mis le souverain bien dans la volupté, parce qu'en effet tous ces avantages semblent n'avoir, pou robjet que de procurer

121 des jouissances à l'âme. Pour en revenir aux préoccupa­tions de l’homme, tout obscurcis que soient ses souvenirs, il veut pourtant rentrer clans le souverain bonheur ; mais comme un passant aviné, il ne reconnaît plus le chemin de sa maison. Et par le fait, crois-tu qu'ils soient dans l'erreur, ceux qui travaillent à ne manquer de rien? Assurément la meilleure condition pour jouir de la béa­titude serait un état où l'on posséderait tous les biens en abondance, où l'on ne manquerait de rien, où, par conséquent, on se suffirait à soi-même. Se trompent-ils encore ceux qui considèrent ce qui est excellent comme l'objet le plus digne de vénération et de respect ? Non, sans doute. Car ce ne peut être une chose vile et mépri­sable que ce souverain bonheur auquel presque tous les mortels s'efforcent d'atteindre. Est-ce qu'au nombre des biens il ne faut pas compter la puissance? Quoi donc! la faiblesse et l'impuissance seraient-elles le partage de ce qui prime incontestablement toutes choses? Ne faut-il faire nulle estime de la gloire? Mais ces deux qualités sont inséparables : ce qui est excellent est nécessairement aussi très-glorieux. Après cela, que la béatitude soit exempte de soucis, de tristesse, de peines et d'afflictions, à quoi bon le dire, puisque dans les choses mêmes les moins importantes, ce que nous voulons, c'est le plaisir de les posséder et d'en jouir? Or ce sont là les avantages que les hommes veulent s'assurer; et s'ils désirent les richesses, les honneurs, 1a domination, la gloire et les plaisirs, c'est qu'ils croient se procurer par là la satisfac­tion de leurs besoins, la considération, la puissance, la célébrité et la joie. C'est le bonheur évidemment que les hommes recherchent par des voies si différentes; en quoi se manifeste clairement l'énergie invincible de la nature, puisque, si diverses, si contradictoires due soient leurs idées, ils s'accordent néanmoins à poursuivre un même but : le bonheur.

123 Je veux te chanter, puissante nature! Guidé par ta main, tout marche à son but ; Par des lois d'airain ta prudence assure Du monde asservi l'ordre et le salut. Le lion punique, indolent esclave, Dans ses fers dorés s'engraisse et s'endort; Un maître insolent l'insulte et le brave II lèche en tremblant le, fouet qui le mord. Mais qu'un sang vermeil, enivrant breuvage, Empourpre sa gueule, irrite ses sens, Longtemps assoupi, son instinct sauvage Se réveille et tonne en rauques accents. Il brise sa chaîne, il bondit, il vole, Altéré de meurtre et de sang humain ; Pour son coup d'essai, sa fureur immole L'homme qui le tint rampant sous sa main. L,'oiseau babillard, au fond du bocage, Jette à tous les vents sa folle chanson ; Captif il se tait : la plus belle cage, pour lui qui vécut libre, est une prison. En vain d'un geôlier la main caressante lui verse un nectar parfumé de miel;

125 Un zèle hypocrite en vain lui présente Les fruits les plus beaux qu'ait mûris le ciel ; Mais qu'en sautillant derrière ses grilles Le pauvre captif aperçoive un jour Les grands bois touffus, les vertes charmilles Qui retentissaient (le ses chants d'amour Graines et fruits d'or, de dépit il souille, IL disperse tout ; et sa douce voix En accents plaintifs renaît, et gazouille Des bois le silence et l'ombre des bois. L'ormeau terrassé sous un bras robuste Courbe jusqu'au sol ses rameaux noueux; L'effort cesse-t-il, du flexible arbuste Le front se redresse et cherche les cieux. Aux mers du couchant, sous l'ardente nue, Phébus, chaque soir, achève sou cours; Mais par une route à l'homme inconnue Son char éclatant revient tous les jours. L'être incessamment remonte â sa source, Otez cette loi, tout marche au hasard. La vie est un cercle : au bout de la course Dieu posa pour but le point de départ.


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vous aussi, mortels dégénérés, vous conservez, bien faible il est vrai et pareil à un rêve, le souvenir de votre origine; et votre pensée, si peu clairvoyance qu'elle soit, entrevoit confusément la béatitude, celte véritable fin de l'homme; de là vient due tout à la fois un instinct naturel vous guide vers le souverain bien, et que nombre d'erreurs vous en écartent. Examine, en effet, si les moyens par les­quels les hommes se flattent d'arriver à la béatitude sont capables de les conduire au but. Si l'argent, les honneurs et le reste peuvent procurer un bonheur qui ne laisse rien it désirer, je l'avouerai moi-même, il est des hommes que la possession de ces biens peut rendre heureux. Mais si ces avantages ne peuvent tenir ce qu'ils promettent, s'il y manque plusieurs conditions essentielles, n'est-il pas évident qu'ils ne présentent qu'une fausse image de la béatitude? Je le demande à toi tout le premier, à toi qui naguère regorgeais de richesses. Au milieu de tous ces trésors, est-ce que ton âme n'a jamais été troublée par le ressentiment de quelque injure'? - Certes, ré­pondis-je, je n'ai jamais joui d'une telle sérénité que j'aie été un seul jour exempt de tout chagrin; du moins, je ne m'en souviens pas. -- Ta peine ne venait-elle pas de l'absence de quelque chose due tu aurais voulu voir près de toi, ou de la présence de quelque autre chose dont tu eusses voulu être débarrassé? – C’est cela ,dis-je ;

-Donc tu désirais la présence de l'une de ces choses et l'absence de l'autre. - J'en conviens. -- Mais, reprit-elle, un désir, c'est un besoin. -

129 Assurément, répondis-je. - Et l'homme qui éprouve un besoin, se suffit-il de tout point à lui-même? -- En aucune façon. - Tu reconnais donc que tu n'avais pas ta suffisance au milieu de cet encombrement de tré­sors?- Pourquoi le nierais-je? répondis-je. - Donc la richesse ne peut faire qu'un homme n'ait besoin de rien et se suffise à lui-même; c'est pourtant ce qu'elle paraissait promettre. Une autre considération très importante, à mon avis, c'est que l'argent n'a pas cette vertu de ne pouvoir être enlevé de force à ceux qui le possèdent. - Je l'avoue, dis-je. - Et comment ne l'avouerais-tu pas, lorsque chaque jour le plus fort dépouille le plus faible, sans que celui-ci puisse l'em­pêcher? D'où naissent les procès, sinon des répétitions exercées par ceux qui ont été, en dépit de leur volonté, spoliés de leur argent, ou par, force ou par ruse? - C'est vrai, répondis-je. - Chacun aura donc besoin, reprit-elle, d'une protection empruntée au dehors, qui lui assure la possession de son argent? - Qui peut le nier? dis-je.- Or, on n'aurait pas besoin de cette pro­tection, si l'on ne possédait pas d'argent quie l'on pût per­dre. - Cela est hors de doute. -- Donc les choses sont interverties, puisque le riche, que l'on supposait être en état de se suffire à lui-même, a besoin au contraire de l'assistance d'autrui. Et par quel expédient affran­chira-t-on la richesse de tout besoin? Est-ce que les riches ne peuvent avoir faire? Est-ce qu'ils ne peuvent avoir soif ? Est-ce que les membres des gens à écus sont insensibles au froid de l'hiver? Mais ils possèdent, diras-­tu, le moyen d'apaiser leur faim, de repousser la soif et le froid. Soit; la richesse en ce cas rendra le besoin plus supportable, mais elle ne le supprimera pas tout à fait. En effet, si le besoin. gouffre toujours béant, et qui demande toujours, est assouvi par la richesse, encore faut-­il que l'on éprouve toujours quelque besoin que l'on puisse9

131 assouvir. Je n'ajouterai pas que la nature se contente d'un rien et que l'avarice n'a jamais assez. C'est pour­quoi la richesse ne peut supprimer les besoins, si elle encrée même de son fait, comment croire qu'elle puisse procurer la suffisance? V Pourquoi donc, avare stupide, Dans un gouffre déjà plein d'or Entasser trésor sur trésor? A quoi bon ce collier splendide Où la perle d'Ophir reluit? Dans tes champs, que cent bœufs sillonnent, Vivant, la crainte te poursuit Mort, tes richesses t'abandonnent. Mais les dignités donnent à qui elles échoient de la considération et de l'honneur. Quoi donc! est-ce que, les magistratures ont la propriété de faire pousser les vertus dans l’âme de ceux qui en sont revêtus, et d'en ex­tirper les vices? Non, certes; d'ordinaire, elles ne suppriment pas, elles mettent plutôt en lumière la corruption des mœurs, d'où vient que nous nous indignons de les

133 voir si souvent aux mains des scélérats; et c'est pourquoi Catulle, sans égard pour la chaise curule où siégeait Nonius, donne à ce personnage le nom de Scrofule, Ne vois-tu pas combien les dignités ajoutent à l'ignominie des méchants? Leur infamie, eu effet, frapperait moins les yeux, si les honneurs ne la produisaient pas au grand jour. Et toi-même, est-ce que les dangers de toute sorte auxquels tu t'exposais ont jamais pu t'obliger à consi­dérer comme ton collègue un Décoratus, en qui tu avais reconnu l'âme d'un misérable bouffon et d'un délateur ? Nous ne pouvons, en effet, juger dignes de respect, à cause de leurs honneurs, des hommes que nous jugeons indignes de ces honneurs mêmes. Lorsqu'au contraire tu remar­ques un homme recommandable par sa sagesse, est-ce que tu peux nier qu'il soit cligne de respect, digne même de la sagesse qui est en lui ? Nullement. La vertu, en effet, possède une dignité qui lui est propre, et qu'elle commu­nique sur-le-champ à ses fidèles. Or, comme les honneurs que confère le peuple n'ont pas cette propriété, i1 est clair que par eux-mêmes ils sont dépourvus de dignité et d'éclat. A ce propos, il y a une remarque encore plus importante à faire : c'est que, si un homme est d'autant plus abject qu'il est méprisé par plus de gens, les dignités, dès lors qu'elles ne rendent pas res­pectables ceux qu'elles exposent à plus de regards, ne font qu'aggraver l'opprobre des méchants. Mais ce n'est pas sans en pâtir elles-mêmes; car les méchants rendent la pareille aux dignités, en leur communiquant la conta­gion de leur infamie. Maintenant, pour te convaincre que la véritable considération n'a rien de commun avec ces vains honneurs, je suppose qu'un personnage, plu­sieurs fois honoré du consulat, soit conduit par le hasard chez des nations barbares; les charges qu'il a exercées lui vaudront-elles le respect de ces barbares? Or, si c'é­tait là un effet naturel des dignités, cet effet se produi-

~ 135 rait constamment sur tous les points de la terre : de même que le feu, partout et toujours, conserve sa chaleur. Mais, comme cette vertu ne leur est pas propre, et qu'elles ne la tiennent que de l'opinion erronée des hommes, elles s'évanouissent aussitôt qu'elles se montrent à des gens qui ne les considè­rent pas comme des honneurs. Voilà pour les peuples étrangers ; mais chez les nations même où on les a vues s'établir, est-ce qu'elles durent toujours? La préture, magistrature autrefois si puissante, n'est plus aujour­d'hui qu'un vain nom, et un fardeau ruineux pour qui a 1e cens de sénateur. Celui qui pourvoyait à l'approvision­nement du peuple, fut longtemps regardé comme un personnage considérable ; qu'y a-t-il aujourd'hui de plus abject due cette charge? C'est que, comme je l'ai déjà dit, ce qui n'a par soi-même aucun éclat, tantôt brille et tantôt s'éclipse au gré de l'opinion. Donc, si les dignités ne donnent pas la considération, si plutôt elles se salissent au contact des méchants, si les révolutions des temps peuvent leur ôter leur splendeur, et l'opinion des peuples leur prix, comment croire qu'elles possèdent par elles-mêmes quelque beauté qui vaille un désir, et, à plus forte raison, qu'elles puissent en communiquer aux hommes? VIII Fier d'étaler aux yeux un luxe éblouissant, Sous la pourpre Néron se crayait plus qu'un homme; Mais le monde indigné le haïssait, et Rome Payait ce luxe de son sang,

137 insulteur du sénat, aux Pères vénérables Il jetait anneaux d'or, consulats et licteurs; Qui bourrait sans rougir se parer des honneurs Que décernent des misérables ? « La royauté du moins et la faveur des rois peuvent-elles donner 1a puissance?-Je ne dis pas non, quand leur bon­heur dure jusqu'à la fin de leur vie; mais l'antiquité et notre siècle même fournissent cent exemples de rois dont la féli­cité s'est changée en catastrophes. O la rare puissance qui n'est pas assez puissante pour se conserver elle-même! « Que si l'autorité royale donne le bonheur, ne faut-il pas admettre que, dès qu'elle s'affaiblit, ce bonheur di­minue, et que l'infortune commence ? Mais si loin que s'étende la domination de chaque roi, la plus grande partie des nations se trouve nécessairement en dehors de son empire. Or, là où s'arrête la puissance qui donne le bonheur, se glisse l'impuissance qui fait le malheur par conséquent, clans la part faite aux rois, c'est fatale­ment la misère qui domine. Un tyran qui avait fait l'épreuve des dangers de sa condition, représentait les terreurs de la royauté par l'image effrayante d'un glaive suspendu au-dessus de sa tête. Qu'est-ce donc qu'un pou­voir qui ne peut se soustraire aux morsures des soucis, ni éviter les dards acérés de la crainte? Certes, les rois eux-mêmes voudraient vivre sans inquiétude, mais ils ne le peuvent pas; et ils sont fiers de leur pouvoir! Le crois-tu puissant l'homme qui veut au delà de ce qu'il peut; qui ne marche qu'entouré de satellites; qui craint

139 plus encore qu'il n'effraye;; l'homme enfin dont le pou­voir ne se manifeste qu'autant que ses serviteurs le veu­lent bien ? «  A quoi bon m'étendre sur les favoris des rois, après avoir démontré que la royauté elle-même est si pleine de faiblesse? Le maître, dans la prospérité, ne les épargne pas toujours, et souvent ils sont entraînés dans sa chute. Néron ne laissa à Sénèque, son familier et son précep­teur, que le choix de son supplice. Papinien , après de longues années de crédit à la cour, fut livré par Antonin au glaive des soldats. Encore, tous deux avaient-ils voulu renoncer à leur puissance. Sénèque même avait insisté auprès de Néron pour se retirer en lui abandonnant ses richesses. Mais le fardeau qu'ils portaient devait les écraser, et ni l'un ni l'autre ne put faire ce qu'il voulait. Quelle est donc cette puissance que redoutent ceux qui la possèdent, qui ne garantit pas du péril ceux qui la re­cherchent, et qu'on ne peut fuir qund on veut s'en dé­faire ? Trouverez-vous du moins quelque assistance au­près de ces amis que donne, non pas le mérite, mais la fortune? Non. L'homme que votre bonheur a fait votre ami, votre malheur vous le rendra hostile, Or, est-il un fléau plus redoutable qu'un ennemi qu'on loge dans sa maison Savoir se vaincre et maîtriser son âme', Aux voluptés renoncer sans regrets, Des passions briser le joug infâme Je reconnais la puissance à ces traits. Je veux que l'Inde adore tes décrets,

141 Qu'au bout du monde habité, Thulé même Tremble à ta voix; si la crainte au teint blême, Si le soupçon sans cesse renaissant Creusent ton front sous l'or du diadème, Tout ton pouvoir ne te rend pas puissant. gI « Et la gloire ! que souvent elle est mensongère et hon­teuse! De là cette exclamation si bien fondée du poëte tragique s Combien de vils mortels, ô courtisane ! ô Gloire ! Dont les noms, grâce à toi, déshonorent l'histoire! Nombre de misérables, en effet, ont arraché un grand nom à l'engouement aveugle du vulgaire; peut-on rien imaginer de plus honteux? Des éloges accordés à faux, doivent faire rougir ceux qui les reçoivent. S'ils sont la récompense du mérite, que peuvent-ils ajouter à l'opinion que le sage a de lui-même? Ce n'est pas, en effet, sur l'approbation du vulgaire qu'il fonde son bon­heur, mais sur le témoignage sincère de sa conscience. Que si l'on trouve beau de propager sa renommée, pour être conséquent il faut reconnaître qu'il est honteux de ne pas l'étendre. Mais comme, ainsi que je l'ai déjà remarqué, il n'est pas possible que le nom d'un homme ne soit pas ignoré du plus grand nombre des nations, il suit de là que la gloire que tu décernes à un individu lui fait défaut dans la plus grande partie de la terre. Au surplus, je n'ac­corde pas la moindre attention à la faveur du vulgaire, laquelle d'ordinaire n'est ni judicieuse ni constante.

143 Qui ne voit aussi combien est vide, combien est frivole ce qu'on appelle la noblesse ? La rapportez-vous à l'illus­tration du nom ! Elle est le fait d'autrui. Qu'est-ce, en effet, que la noblesse, sinon une distinction qui a sa source dans les belles actions des ancêtres, D'autre part, si l'il­lustration s'acquiert par la louange, ceux-là seuls sont illustres dont on fait l'éloge. Conséquemment, à défaut d'illustration qui te soit propre, ce n'est pas celle d'autrui qui t'en donnera. Pour finir, s'il y a quelque chose de bon dans Ia noblesse, à mon avis, c'est uniquement l'obliga­tion qu'elle devrait imposer aux nobles de ne pas dégénérer de la vertu de leurs ancêtres.

Enfants de l'empyrée exilés sur la terre, Mortels, vous êtes tous les fils du même père; Ce père tout-puissant De l’Etre et de la Vie est la source commune; C'est à lui que Phébus doit ses feux, et la Lune Son lumineux croissant. A la terre il donna les hommes; les étoiles De la nuit, à sa voix, dissipèrent les voiles; Quand son souffle divin S'enferma dans vos corps formés a son image, De sa propre noblesse il transmit l’héritage A. tout le genre humain. Si de tous les mortels le ciel est la patrie, Pourquoi donc nous vanter la pompeuse série

145 De vos nobles aïeux Celui-là seul déroge et ment à sa noblesse, Qui pour les voluptés de la terre délaisse Son berceau glorieux. XIII « Que dirai-je des plaisirs des sens, dont la poursuite est toujours accompagnée d'inquiétude et la satiété de remords? De cruelles maladies, des souffrances intolé­rables, tristes fruits du libertinage, voilà tout ce qu'ils rapportent aux malheureux qui s'y livrent. Au fond, quelle sorte d'agrément peut-on y trouver ? Je l'ignore. Mais que les voluptés aient toujours une fin déplorable, c'est ce dont chacun peut se convaincre en se rappelant ses excès. Que si les hommes peuvent être heureux par la volupté, il n'y a pas de raison pour dénier le même bonheur aux brutes, dont l'instinct vise uniquement à l'assouvissement des appétits. sensuels. Les joies du ma­riage et de la paternité seraient assurément dignes d'un honnête homme; malheureusement, on l'a dit avec trop de vérité, certain personnage a trouvé des bourreaux dans ses fils. Je n'ai pas besoin de te dire tous les soucis que donnent les enfants dans toutes les conditions pos­sibles; tu l'as éprouvé naguère; tu en souffres encore aujourd'hui. En cela, je pense avec mon Euripide" qu'un homme privé d'enfants trouve son bonheur dans son in fortune. XIV Toute volupté meurtrit Et flétrit Les fous dont elle est l'idole; Ainsi l'abeille au chasseur Ravisseur Livre sa blonde alvéole, Puis plonge un dard assassin Dans le sein Du téméraire, et s'envole. XV « 11 est donc hors cle cloute que ces divers chemins, loin de se diriger vers la béatitude, s'en écartent, et qu'ils ne peuvent conduire au but qu'en les suivant on se flattait d'atteindre. Et encore, que d'épines! que de mauvais pas ! Je vais te le prouver en peu de mots. Voyons : travailleras-tu à amasser des trésors ? tu en dépouilleras ceux qui les possèdent. Ambitionneras-tu l'éclat des dignités ? il te faudra supplier ceux qui en disposent , et toi (lui vises à éclipser les autres, tu de­vras t'humilier et t'avilir par la prière. Désires-tu la puissance ? Exposé aux embûches de tes sujets, tu vi­vras au milieu des périls. Cours-tu après la gloire ? La

149 route est rude, difficile; mille terreurs t'y suivent. Tu passes ta vie dans les plaisirs? Mais quel dédain, quel mépris n'a-t-on pas pour l'esclave de ce qu'il y a de plus vil et de plus fragile au monde, le corps? Et ceux qui se prévalent des avantages du corps, combien est faible, combien est précaire la supériorité qui les rend si con­fiants ! Surpasserez-vous jamais les éléphants en grosseur, les taureaux en force ? Devancerez-vous les tigres à la course? Voyez l'étendue du ciel, sa solidité, la rapidité de ses évolutions, et cessez enfin de donner votre ad­miration à des choses qui la méritent si peu. Ce sont là pourtant les moindres merveilles du ciel; ce qu'il faut surtout admirer, c'est l'intelligence qui le gouverne. Quant à l'éclat de la beauté, comme il passe vite ! comme il dure peu ! moins éphémères sont les fleurs du prin­temps. Si les hommes, comme dit Aristote ", avaient les yeux de Lyncée, et que leurs regards pussent percer tous les obstacles, est-ce qu'à l'aspect des viscères qu'il ren­ferme, le corps même d'Alcibiade, si charmant à la surface, ne semblerait pas d'une hideuse laideur ? Ta beauté n'est donc qu'apparente ; ce n'est pas à la nature que tu la dois, mais à la faiblesse des yeux qui te regardent. Mais surfaites tant qu'il vous plaira les avantages du corps; toujours est-il que cet objet de votre admiration peut en trois jours être détruit par le feu, si peu vif pourtant, de la fièvre. On petit conclure de tout cela que des choses incapables de donner ce qu'elles promettent, et qui ne résument pas en elles L'universalité des biens, ne peuvent, par aucune route certaine, nous conduire à la béatitude, ni nous la procurer par elles-mêmes.

XYI C'est l'ignorance, hélas ! mortels présomptueux, Qui vous aveugle et vous fourvoie. Cueillez-vous des rubis sur le cep tortueux ? De l'or sur l'arbre qui verdoie? Sur le sommet des monts qui de vous tend ses rets Pour pêcher l'exquise murène ? Chassez-vous le chevreuil, cet hôte des forêts, Au fond du golfe de Tyrrhène ? Vous avez pénétré les secrets de la mer; Vous plongez dans ses noirs abîmes; Vous savez quels récifs, au fond du gouffre amer, Abritent les perles opimes; Sur quels bords luit la pourpre aux éclatants reflets; Quels poissons nourrit chaque plage Hérissons épineux, délicats surmulets, Ces mets si vantés de notre âge. Mais le souverain bien, ô mortels aveuglés, Se dérobe â votre misère Il réside au delà des pôles étoilés, Et vous le cherchez sur la terre !

152 Insensés ? Que le Ciel, ardent à vous punir, Exauce ce vœu de mon âme Sans trêve, sans repos, poursuivez le plaisir, Les honneurs et le luxe infâme 1 Puis, a bout de courage, et ployant les genoux, De vos félicités coupables Quand vous reconnaîtrez le néant, puissiez-vous Voir, trop tard, les biens véritables"! XVII «  Mais en voilà assez sur ce sujet. Si, grâce à mes leçons, tu es en état de distinguer clairement sous son masque la fausse félicité, le moment est venu de te montrer la véritable » -- Je vois bien, dis-je, ,que les richesses ne peuvent mettre à l'abri du besoin, que la royauté ne donne pas la puissance, ni les dignités la considéra­tion, ni la gloire la célébrité, ni les voluptés le vrai plaisir. - Mais en vois-tu la raison ? - Je crois l'entre­voir, comme on entrevoit le jour par une étroite ouver­ture; mais je voudrais en être plus assuré, l'apprenant de ta bouche. - Elle est très-facile à comprendre : c'est que les hommes séparent par ignorance ce qui de soi est simple, indivisible, et substituent ainsi le mensonge à la vérité, l'imparfait au parfait. Penses-tu qu'un homme, à qui rien ne manquerait, ne posséderait qu'une puis­sance incomplète ?- Non, certainement, répondis-je. -­Tu as raison ; car si, parmi les choses qu'il possède, il en était une seule qui laissât à désirer, de ce côté, il aurait nécessairement besoin de l'assistance d'autrui.

155 Assurément, dis je. -- Donc, se suffire à soi-même et être puissant n'est qu'une seule et même chose. -- Je le pense aussi.- Un semblable état te paraît-il à dédaigner? N'est-ce pas, au contraire, le plus digne de respect ? - Il n'y a pas à cet égard de doute possible. -- Eh bien à la faculté de se suffire à soi-même et à la puissance ajoutons la considération, et regardons ces trois qualités comme n'en faisant qu'une. - J'y consens, car il faut bien convenir de la vérité. - Quoi donc, reprit-elle, ce nouvel état te paraît-il voué au mépris, à l'obscurité, et non pas plutôt à la célébrité la plus éclatante? Re­marque que si, comme tu en es convenu, il représente l'absence de tout besoin, la puissance suprême et la con­sidération absolue, la célébrité, à laquelle il n'aurait pu atteindre, ne saurait lui manquer sans qu'il parût, par cela seul, méprisable à certains égards. - Je ne puis nier, dis le, que la célébrité soit une des conditions d'un pareil état.- D'où je conclus que la célébrité ne diffère en rien des trois qualités dont il a été question. -- La conclusion est juste. -- Mais un état où l'on ne man­querait de rien, où l'on pourrait tout par ses propres forces, où l'on serait illustre et considéré, ne procu­rerait-il pas encore la joie la plus pure ? - Je ne puis même imaginer d'où pourrait s'y glisser le moindre sujet de chagrin. - Il faut donc reconnaître qu'on y joui­rait d'une joie parfaite; c'est une conséquence nécessaire de ce qui précède. Mais une autre conséquence tout aussi rigoureuse, c'est que la faculté de se suffire, la puissance, la renommée, la considération et le plaisir, si différents que soient ces noms, ne constituent qu'une seule et même chose. - On ne peut le nier, dis-je. - Donc, c'est la sottise des hommes qui divise ce qui est un et simple de sa nature ; et de là vient qu'en s'efforçant d'acquérir une partie d'un tout qui n'a pas de parties, ils n'obtiennent ni cette partie, puisqu'elle n'existe pas, ni le tout, puis-

f ? 157 qu'ils n'y visent point. -Comment cela! demandai-je. ---- Le voici, dit-elle. L'homme qui court après la ri­chesse pour éviter la pauvreté, ne se met pas en peine de la puissance; il se résigne au mépris et à l'obscurité; il se prive même souvent des plaisirs les plus innocents, dans la crainte de perdre l'argent qu'il a entassé. Mau­vais moyen; il ne peut se dire affranchi de tout besoin l'homme qui se voit privé de toute action sur les autres, dévoré par l'inquiétude, accablé sous le mépris, enseveli dans l'obscurité. D'autre part, l'homme qui ne désire que la puissance, prodigue ses trésors, dédaigne les voluptés, et ne fait nul cas des honneurs et de la gloire que la puissance ne rehausse pas. Mais tu vois aussi à combien d'avantages il renonce. Il arrive, en effet, que souvent il manque du nécessaire ou que les soucis ne, lui laissent aucun repos; et comme il ne peut se soustraire à ces inconvénients, il perd ce qu'il désirait par-dessus tout, la puissance. La même observation s'applique aux hon­neurs, à la gloire, aux voluptés. Car ces biens divers ne formant qu'un tout indivisible, l'homme qui en poursuit quelqu'un à l'exclusion des autres, ne peut même atteindre le seul qu'il désire. - Mais quoi! de­mandai-je, si quelqu'un voulait acquérir tous ces biens à la fois ?... -- Celui-là viserait à la souveraine béati­tude ; mais la trouverait-il dans des choses qui, je l'ai démontré, sont -incapables de donner ce qu'elles pro­mettent ? - Non, dis-je. -- Ce n'est donc pas dans les choses qui, prises isolément, semblent renfermer tous les biens désirables, qu'il faut chercher la béatitude. - J'en conviens, répondis-je, et l'on ne peut rien dire de plus vrai. -- Tu connais maintenant, reprit-elle, les de­hors de la fausse félicité et ses causes. Tourne mainte­nant dans le sens opposé les yeux de ton esprit, et aussitôt, comme je te l'ai promis, tu découvriras le véritable bonheur. -- Certes, répondis-je, un aveugle même l'aper-

i ~9 159 cevrait; tu me l'as montré tout à l'heure en me dévoi­lant les causes de la fausse félicité. Si je ne me trompe, en effet, le véritable et parfait bonheur est celui qui pro­cure la suffisance de toutes choses, la puissance, la con­sidération, la célébrité et la joie. Et la preuve que j'ai compris toute ta pensée, c'est que chacun de ces biens équivalant à tous, le bonheur qu'il peut réellement don­ner équivaut, je le reconnais sans hésiter, à la suprême béatitude. - O mon cher disciple ! que tu es heureux de penser ainsi, pourvu toutefois que tu ajoutes ceci.... - Quoi? demandai-je. - Crois-tu que les biens péris­sables de ce bas-monde puissent procurer un état de ce genre? - Je ne le pense pas, répondis-je, et tu as assez bien démontré le contraire pour que toute nouvelle preuve soit superflue. -- Ces avantages ne donnent donc à l'homme que les apparences du vrai bonheur, ou tout au plus certains biens toujours im­parfaits, mais ils ne peuvent lui procurer la véritable et parfaite félicité. - J'en conviens, dis-je. - Eh bien puisque à présent tu sais distinguer le vrai bonheur de celui qui n'en a que l'apparence, il te reste à ap­prendre à quelle source tu peux puiser ce vrai bon­heur.- C'est précisément là, dis-je, ce que depuis long­temps je désire si vivement savoir. - En ce cas, si, comme le veut mon cher Platon dans son Timée, il faut, même dans les circonstances les moins importantes, im­plorer l'assistance divine, que devons-nous faire, à ton avis, pour nous rendre dignes de découvrir la source de ce véritable bonheur? -11 faut, répondis-je, invoquer le père de toutes choses; c'est un devoir de rigueur au dé­but de toute entreprise. --- C'est bien penser, » dit-elle, et aussitôt elle chanta de la sorte

161 XVIII Père, nous adorons ta sagesse profonde i'ar d'immuables lois tu gouvernes le monde! Créateur de la terre et du ciel, à ta voix Le temps surpris marcha pour la première fois. L'univers roule autour de ton trône immobile; Etrangère à l'envie égoïste et stérile, Ta bonté seule, au sein de ton vaste repos, T'inspira le projet d'ordonner le chaos. T'u pensas! tu voulus! tu portais en toi-même Le type souverain de la beauté suprême. C'es.t d'après ce modèle éternel et divin Que le monde naissant se forma sous ta main ; De détails accomplis merveilleux assemblage, Il était ta pensée : il devint ton image. Les éléments soumis s'accordent sous ta loi L'humide avec le sec, le chaud avec le froid ; Le feu ne revient pas à la voûte éthérée; Et par son propre poids la terre équilibrée Repose sans danger sur l'abîme béant. Pourtant à l'univers, si voisin du néant, La vie encor manquait. Tu lui donnas une âme, Une et triple à la fois, dont la brûlante flamme, De l'inerte machine échauffant les ressorts, Dans l'espace infini fît mouvoir tous les corps. Cette âme, se scindant en deux moitiés, s'élance, Et d'un double circuit ceint l'étendue immense. Tournant sur elle-même, elle revient toujours A son point de départ; et, dans son double cours,

1633 J)e l'espace explorant les retraites profondes,EIle entraîne en fuyant les soleils et les mondes. De ce foyer fécond se détachent sans fin D'autres aines qu'attend un plus humble destin. Tu leur donnas des corps ; soudain, subtils génies, Elles peuplent des cieux les splendeurs infinies, Ou vers ce globe obscur abaissant leur essor, Subissent des humains et la forme et le sort, .Jusqu'au jour où, du haut des voûtes étoilées, Tu rappelles à toi leurs phalanges ailées ~'. O Père ! ô Créateur ! permets à notre amour De contempler de près ton auguste séjour! Du bonheur souverain source toujours nouvelle, Qu'aux yeux de notre esprit ta gloire se révèle ! De ce globe fangeux dissipe les vapeurs ! Dévoile à nos regards l'éclat de tes splendeurs De ta sërénité la vertu participe, Te voir est notre fin, Dieu suprême, principe De l'univers créé! Type éternel du beau! De l'homme chancelant soutien, guide et flambeau! XIX «  Puis donc que tu sais distinguer le bonheur parfait d'avec le bonheur imparfait, il ne s’agit plus, je pense, que de te montrer où réside cette perfection du bonheur. Mais, avant tout, il faut rechercher si quelque bien, semblable à celui que tu as défini tout à l'heure, peut exister dans la nature; autrement nous pourrions pren­dre pour la vérité quelque chimère de cotre imagina­tion. Mais on ne peut nier qu'un bien de cette espéce

165 existe et qu'il soit comme la source d'où découlent tous les autres, En effet, tout ce que l'on dit être imparfait n'est jugé tel que relativement à la perfection qui y manque. D'où il suit qie si, en quelque genre que ce soit, un objet paraît imparfait, il faut nécessairement qu'il y prit un objet parfait dans le même genre. Et en effet, si l'on n'admet pas l'idée de perfection, d'où viendrait l'idée d'imperfection? c'est ce qu'on ne peut même imaginer. Il est clair encore que la nature ne commence pas par créer des êtres incomplets et in­achevés; elle débute par des ouvrages parfaits, irrépro­chables; et pour produire des ébauches , il faut qu'elle soit vieillie et épuisée. Donc, si, comme je l'ai prouvé il n'y a qu'un instant, il existe un certain bonheur fra­gile et imparfait, on ne peut douter qu'il n'y en ait un parfait et solide. - La conclusion, dis-je , est ri­goureuse et inattaquable. -- Voyons maintenant où réside cette parfaite félicité. Que Dieu, le premier de tous les êtres, soit bon, c'est ce qu'atteste l'assenti­ment unanime des hommes, En effet , si l'on ne peut rien imaginer de meilleur que Dieu , peut-on douter que ce qui est meilleur que tout le reste, ne soit bon par soi-même ? Mais de plus , la raison démontre , et cela d'une manière invincible, que la bonté de Dieu est de telle sorte qu'elle est identique au bien absolu. Car, s'il en était autrement, Dieu ne serait pas le premier de tous les êtres ; il y aurait en effet au-des­sus de lui un être en possession du bien absolu, an­térieur à lui par conséquent, puisqu'il est clair que, les êtres parfaits ont précédé ceux qui ne le sont point. C'est pourquoi, pour ne pas argumenter à perte de vue, il faut reconnaître que le Dieu souverain résume en lui la plénitude et la perfection du bien. Niais nous avons établi que le souverain bien n'est autre chose que la vraie béatitude. Il faut donc reconnaître aussi que la

167 vraie béatitude réside dans le Dieu suprême.-J'admets cela, dis-je; il est absolument impossible d'y contredlire. - Vois maintenant, je te prie, à quelle sainte et irréfutable conclusion tu arrives, en admettant avec moi que le Dieu souverain résume en lui le souverain bien. -~ Comment donc ? répondis-je. - Garde-toi bien de supposer, ou que le créateur de toutes choses a reçu du dehors le souverain bien, qu'il résume manifestement en lui , ou qu'il le possède virtuellement, mais de telle sorte que Dieu et la béatitude , c'est-à-dire le pos­sesseur et la chose possédée, forment deux substances distinctes. En effet, si, dans ton opinion, Dieu avait recu ce don du dehors, tu aurais le droit de conclure la supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit. Ur, nous reconnaissons, comme nous le devons, que Dieu est placé infiniment au-dessus de tout ce qui existe. Que si ce bien suprême se trouve virtuellement en lui, mais à l'état de substance distincte, le Dieu dont nous parlons étant le créateur de toutes choses , quel se­rait l'auteur d'une combinaison si étrange? L'imagine qui pourra. Enfin, un objet différent d'un autre objet ne peut-être celui-là même dont on reconnaît qu'il diffère. Donc ce qui, par essence, diffère du souve­rain bien, ne peut pas être le souverain bien; or, on ne peut penser de la sorte à l'égard de Dieu, puisqu'il est constant qu'au-dessus de Dieu il n'y a rien. Aucune substance, en effet, ne peut être meilleure que son prin­cipe; c'est pourquoi l'on peut conclure avec toute cer­titude que l'être dont procèdent toutes choses est aussi, par essence, le souverain bien. -Parfaitement raisonné,

- Mais le souverain bien est la même chose que la béatitude; c'est un point accordé. - En effet, dis-j e. - Donc, reprit-elle, il faut nécessairement re­connaître que Dieu est la béatitude même. - Je ne puis contester ni ces prémisses ni la conséquence que

169 tu en tires. - Voyons, dit-elle, si l'on ne pourrait prouver plus solidement encore la même proposition, par cet argument que deux souverains biens, qui différeraient l'un dle l'autre, ne pourraient coexister. n effet, de deux biens différents, il est clair due l'un ne peut être la même chose que l'autre; donc tous deux sont incomplets, puisque chacun est dépourvu de ce qlui constitue l'autre. Mais ce qui est incomplet ne pos­sède pas l'absolu, c'est clair; donc des biens qui se­raient absolus ne pourraient pas différer de nature. Or, nous avons admis que la béatitude et la divinité sont la même chose que le souverain bien; par conséquent, la suprême béatitude est la même chose que la suprême divinité. -On ne saurait, cils-je, arriver à une conclu­sion plus juste, plus solidement raisonnée, ni plus digne de Dieu.. - J’irai plus loin, d