La Critique au XVIIIe siècle - Fréron

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Revue des Deux Mondes tome 20, 1877
Jules Soury

Un critique au XVIIIe siècle


On lit toujours l’abbé Desfontaines, mais on parle de Fréron, on écrit des livres pour et contre lui, et la bataille qui se livre autour de ce nom est presque aussi vive qu’il y a un siècle, quand l’Écossaise fut jouée au théâtre-Français. Il n’en faut plus douter : Fréron est immortel. Il n’y a pas que les poètes, les historiens, les savans de génie qui entrent au temple de mémoire : l’événement a prouvé que les critiques y ont aussi leur place. On peut disputer sans fin sur les mérites et les défauts de Fréron ; il n’importe. Puisqu’il est encore attaqué par les uns, défendu par les autres, il existe.

Je voudrais essayer de montrer, comme je la vois, la figure ironique et fine du célèbre critique français. Tout, d’abord il faut triompher de la puissance invétérée de mille associations d’idées toutes faites que nous avons puisées dans les livres et dans la tradition. Au fond de nos consciences, nous portons tous un portrait de Fréron, portrait d’une assez fastidieuse uniformité : Fréron est l’ennemi de Voltaire, de D’Alembert, de Diderot, le délateur des encyclopédistes, le censeur vénal et bas des plus beaux génies du XVIIIe siècle ; c’est l’ange de ténèbres qui lutte avec les dieux de lumière ; jésuite ou ex-jésuite, comme son maître l’abbé Desfontaines, Fréron est l’incarnation du fatal génie de la société de Jésus en guerre avec l’esprit moderne.

Ce portrait est-il véritable ? est-il seulement vraisemblable ? Au dernier siècle, dans le feu des batailles épiques pour la tradition ou pour la révolution, on pouvait croire encore que tous les bons étaient d’un côté, tous les méchans de l’autre. Depuis, nous avons lu Sainte-Beuve, et nous avons appris à nous défier de ces jugemens d’une simplicité naïve. Les hommes ne sont jamais ni absolument bons ni tout à fait mauvais. La nature humaine, pétrie de bien et de mal, est un composé de grandeur et de bassesse, de bon sens et de déraison, à peu près partout et toujours le même, et la dernière besogne dont se chargerait un critique serait assurément de discerner les bons d’avec les méchans. Il a trop médité, avec Pascal, ces mots profonds : summum Jus, summa injuria. Notre équité, fruit mûr et exquis du scepticisme, nous met également en garde contre la faveur et le dénigrement.

Nous vivons en un siècle où il est fort de mode de réhabiliter les gens ; mais le panégyrique appelle la satire, et tandis que les uns ont accordé libéralement à Fréron toutes les vertus, les autres l’ont traité de coquin et de maraud presque aussi haut que le seigneur de Ferney. Il y a eu un très grand abus d’épithètes. Il fallait laisser parler les faits. Pour qui les sait, l’éloge et le blâme ne signifient plus grand’chose. En tout cas, celui-là ne croit pas plus à la scélératesse de Fréron qu’à l’esprit de Mme de Pompadour.


I

Fréron ne fut pas un enfant précoce. Il passa ses premières années dans une vieille ville de Basse-Bretagne, à Quimper, où son père possédait une échoppe de joaillier, rue Obscure. Cette ruelle sombre, dont les masures projetaient de chaque côté les pignons sur la voie, si bien qu’il faisait presque nuit à midi, une arrière-boutique humide et une petite basse-cour, voilà les premiers lieux et les premiers objets qui frappèrent l’imagination du futur critique et qui, jusqu’à dix ou douze ans peut-être, composèrent pour lui l’univers. Fréron a toujours eu l’esprit lent et le travail difficile. Ce qu’il avait une fois mis dans sa tête y acquérait la solidité du granit de son sol breton, mais il n’était pas facile d’y faire entrer quelque chose. Pour ses parens, Fréron était un enfant arriéré, une manière de petit idiot inoffensif à qui l’on confiait la garde des dindons. Tel il nous apparaît en effet, sur son petit fauteuil, une verge à la main, dans la basse-cour de son père [1]. Fréron rappelait souvent ce trait de son enfance.

Il semble bien que, comme il arrive, l’intelligence de Fréron se développa avec d’autant plus de puissance qu’elle avait été moins précoce, car on ne peut douter qu’il n’ait fait d’excellentes humanités. Il commença ses études à Quimper et fit sa rhétorique à Paris sous le père Brumoy et le père Bougeant. Un oncle qu’il avait aux environs de la rue Saint-Jacques lui donna un asile dans sa maison ; puis il entra au noviciat des jésuites de la rue du Pot-de-Fer. Fréron fut bientôt nommé régent au collège Louis-le-Grand ; . il professa deux ans et demi [2]. On ne sait pour quelle cause il sortit de la société de Jésus ; il n’avait pas vingt ans lorsqu’il quitta l’institut. Voltaire parle de « fredaines, » mais il paraît bien que tout le crime du jeune régent était d’avoir été reconnu au théâtre-Français sous des habits laïques. Quoi qu’il en soit, Fréron entra dans le monde avec le petit collet et sous le nom d’abbé. Il collabora d’abord aux Observations sur les écrits modernes et aux Jugemens de l’abbé Desfontaines, le meilleur guide, à tout prendre qu’un jeune homme désireux de faire de la critique pût suivre alors. On lui payait vingt-quatre livres la feuille d’impression : c’était toute sa ressource pour vivre.

Puis l’abbé Fréron devint le chevalier Fréron. Il porta, l’épée, l’habit à larges basques et le chapeau sous le bras. Il fréquentait les tripots et trichait volontiers au jeu comme le chevalier des Grieux ou le premier grec venu [3]. Bref, Fréron fut quelque temps un petit-maître d’une élégance accomplie. Il avait ce qu’on appelait une noble figure, bien encadrée dans une forte perruque à trois rouleaux poudrés et posés sur de larges épaules. Dans les portraits de Cochin, tous de profil, le front est étroit et violemment déprimé par places, le nez très aquilin et carré à son extrémité, la bouche à la fois spirituelle et sensuelle, le regard intelligent, quoiqu’on peu voilé. La tête est droite, dans l’attitude doctorale qui convient à un Aristarque, mais sans raideur, sans nul air de défi. Certes, il y a du pédagogue dans cette figure, du régent de collège, du pédant, si l’on veut ; ce qui domine pourtant, c’est la solidité, la rectitude, un sens étroit, mais droit et judicieux. Nulle vie intense n’allume cet œil vague ; les traits sont gros et noyés dans la graisse. Si un sourire ironique et contenu, d’une imperceptible finesse, semble voltiger sur la lèvre supérieure du critique, l’inférieure avance d’une manière déplaisante et donne au bas de la physionomie une vulgarité presque bestiale. Il est impossible de rencontrer de plus solides mâchoires, un appareil de mastication plus formidable. La bonne chère et le vin, voilà les passions maîtresses de cette forte et solide nature, qui s’alourdit d’assez bonne heure. Fréron avait le tempérament aussi dur que la tête. Il eût dû vivre un siècle ; mais des excès de toute espèce, un état en quelque sorte permanent d’indigestion et de congestion, et d’horribles attaques de goutte le tuèrent avant soixante ans. Il avait apporté de « sa province, » comme il disait, certain goût de grosse ivresse ; seulement, à Paris, ce n’était plus du cidre qu’il buvait, ainsi qu’aux pardons de Bretagne ; l’abbé Desfontaines, qui était un bon et vrai Normand, semble lui avoir aussi donné le goût de la crasse vie plantureuse de sa patrie. Bref, dans cet Aristarque modèle, si fin et si judicieux à ses heures, peut-être alors aussi digne qu’un autre d’être le vengeur du goût, des mœurs et de la religion outragés par les philosophes, il y avait une brute cynique, débridée, qui se cabrait et ruait lorsqu’un sang enflammé coulait à torrens dans ses veines et l’aveuglait de lueurs rouges.

Le rouge, telle était, ce semble, la couleur préférée de Fréron. Il portait volontiers un habit d’écarlate. Piron, qui a fort connu le critique, fait même à ce sujet un récit très piquant et qui montre à merveille ce que c’était que Fréron, Le critique et le poète étaient à table chez M. S… Piron tira de sa poche une jolie tabatière formée de deux morceaux de porcelaine de Saxe et montée en or. On fut curieux de la voir de près, et, de main en main, elle parvint à Fréron, qui la loua si fort que Piron se crut obligé de lui dire qu’elle était bien à son service. « il ne fit point le sot, l’accepta très obligeamment et la serra, puis parla d’autre chose. » Le procédé ne fut pas du goût de tous les convives. Melot, (bibliothécaire des manuscrits, qui se trouvait placé à côté de Fréron, enleva la boîte de la poche du critique et, secondé de toute la ronde, força Piron de la reprendre. Mais, au sortir de chez M. S…, dès que Piron se trouva seul aux tuileries avec l’ami Fréron, il le supplia de si bonne grâce d’accepter la tabatière que celui-ci la prit une seconde fois. Rentré chez lui, Piron raconta l’aventure à sa femme. Elle le savait plus attaché qu’il ne le voulait paraître à cette bagatelle, à cause de la main dont il la tenait ; elle court chez Prault, alors le libraire de Fréron, et lui remet huit louis, s’il veut négocier le rachat de la tabatière auprès du critique. Quand Prault put le joindre, trois ou quatre jours après, il le trouva en bel habit d’écarlate. Il était trop tard ; Fréron avait vendu la tabatière au valet de chambre du duc de Valentinois, curieux des moindres bagatelles élégantes.

Piron, qui avait rédigé de sa main ce récit inédit [4] à la fin d’un recueil de trente-deux épigrammes dirigées contre Fréron, s’est surtout proposé d’’établir que le convive de M. S… n’était pas un voleur, ainsi que Le Brun, piqué au vif par les critiques de Fréron, l’avait écrit dans une brochure. Sans doute Piron voyait bien quelque indécence dans le sans-gêne de l’Aristarque ; mais ce qui le fâchait, c’est que, le jour même où celui-ci endossait le magnifique habit écarlate qu’avait payé la tabatière, il publiait un article contre la Louisiade de son bienfaiteur ! Dévaliser les gens et les louer ensuite pour obtenir son pardon, c’est ce qu’on voit trop souvent ; mais critiquer les poètes qui nous offrent des tabatières de porcelaine de Saxe et nous habillent d’écarlate, n’est-ce pas montrer au monde qu’on a l’âme haute et fière d’un juge incorruptible et d’un véritable censeur littéraire ?

L’année où meurt l’abbé Desfontaines, Fréron prend son essor et s’essaie à voler de ses propres ailes. Ainsi que l’a tant répété Voltaire (non sans quelque variante), Fréron est né, il est sorti du « cadavre de Desfontaines. » En 1745, il publie ses premières feuilles périodiques de critique littéraire sous ce titre : Lettres de Mme la comtesse de*** sur quelques écrits modernes. Fréron n’avait rien d’une comtesse, on doit en convenir, et ses airs éventés de petit-maître n’ont jamais dû tromper personne. Comme le prouve l’exemple de Desforges-Maillard, la mode était à ces innocentes mystifications. Il ne parut que dix-neuf Lettres : la feuille de Fréron fut supprimée, et l’auteur enfermé au donjon de Vincennes. Je ne crois pas qu’il l’ait fait exprès ; en tout cas, c’était bien jouer pour commencer. On verra bientôt qu’à cette époque, où les journalistes étaient sous la main de la police, il suffisait d’un mot, d’une simple allusion satirique à un personnage un peu connu (Fréron avait parlé de l’abbé de Bernis), pour faire suspendre ou supprimer un journal et envoyer les écrivains dans quelque prison d’état. Fréron a visité tour à tour presque tous les châteaux de cette espèce destinés aux beaux esprits, depuis le For-l’Évêque jusqu’à la Bastille. Mais c’est ici qu’éclate la bonté de son caractère : tant qu’il fut jeune, et aussi longtemps que la goutte ne le tortura pas trop, il prit très bien la chose et ne protesta point contre les tyrans. Il faut ajouter qu’il sentait moins ses maux que d’autres. Dès sa première détention au château de Vincennes, Fréron prit l’habitude de s’étourdir dès le matin sur son malheur, « ce qui lui faisait, disait-il, supporter patiemment le reste de la journée [5]. »

Aller à Vincennes était bien pour un jeune critique : trouver des protecteurs et surtout des protectrices pour l’avenir était mieux. Fréron n’y manqua pas. On devine de quel côté il se tourna. Sans être un grand saint, Fréron était un bon chrétien. Il croyait tous les mystères et tous les dogmes de sa religion avec la simplicité ingénue d’un homme qui n’y avait jamais réfléchi. La nature d’ailleurs n’avait point fait de lui un métaphysicien. Il est impossible de moins penser sur les matières abstraites. Que peut bien avoir fait Fréron de ses facultés rationnelles ? On en découvrirait difficilement la trace dans toute son œuvre. En vrai régent de collège, il haïssait d’instinct les philosophes qui n’avaient point pris leurs degrés en Sorbonne, et, plus encore que les philosophes, il détestait cette philosophie nouvelle qui, avec les idées et les mœurs, transformait la littérature. Ainsi Fréron ne pensait guère ; il ne réfléchissait jamais : c’était, je le répète, un excellent chrétien. Ajoutez que le critique était déjà marié et père de famille. Les protecteurs d’un si solide défenseur de la morale, de la religion et du goût étaient tout désignés : il suffit à Fréron d’adresser quelque supplique à Stanislas par le canal d’un secrétaire pour que le roi de Pologne, sa fille, la bonne reine Marie Leczinska, le dauphin, la dauphine, Mesdames de France et tout le haut clergé étendissent les mains sur le gazetier bien pensant. Désormais cet épicurien bas-breton, qu’Horace eût souvent trouvé de mauvaise compagnie, surtout après boire, est couvert du bouclier de la religion.

La vie de Fréron, d’apparence si sage et si bien ordonnée, n’était peut-être pas fort édifiante ; mais, outre que les petits scandales domestiques du journaliste n’arrivaient point à la connaissance de la reine, on sait que les dévots ne tiennent guère qu’à la pureté de la foi, laquelle fut toujours entière chez Fréron. Il n’était pas plus mal marié que Jean-Jacques ou Diderot ; mais il ne l’était pas moins. Il avait épousé, dans un premier mariage, une nièce qu’il rencontra chez sa sœur : elle faisait l’office de servante, balayait la rue devant la boutique de cette sœur, qui, dit-on, était fripière à l’enseigne du Riche Laboureur. Fréron demeurait chez sa sœur et payait 1,200 livres pour son entretien. Ennuyé des mauvais traitemens qu’il voyait la tante infliger chaque jour à la nièce, Fréron emmena la jeune fille dans une chambre garnie de la rue de Bussi ; puis il acheta des meubles, et, devenu père, il épousa par dispense sa jeune parente. Cela n’empêcha pas Stanislas, qui avait fait entrer Fréron dans son académie de Nancy, d’être le parrain de son fils. Tous les ans, le critique allait à Versailles présenter ce fils au roi de Pologne : l’enfant tendait à son protecteur un compliment en mauvais vers que Fréron avait composés pour la circonstance.

L’air de la cour, qu’il prit souvent, n’a jamais fait de Fréron un gentilhomme. Le pédant de collège perçait sous le courtisan. De bonne heure opulent et prodigue de son or, il contestait avec ses créanciers, lésinait et finalement s’entêtait dans son refus de les payer. Les dévots plaident volontiers ; il n’y avait presque pas de semaine qu’on n’appelât aux audiences du Châtelet quelque procès de Fréron. Nous possédons justement les pièces d’un procès [6] qui jette un jour étrange sur les relations de Fréron avec sa famille.

Le 1er juin 1754, à neuf heures du matin, Fréron comparaissait au Châtelet de Paris, devant un magistrat qui lui faisait subir un long interrogatoire à la requête du sieur Edme Gauthier, marchand de vin. Fréron, alors âgé de trente-cinq ans, était déjà membre des académies d’Angers, de Montauban et de Nancy ; il venait de fonder l’Année littéraire ; il habitait dans la rue de Seine un appartement somptueux, où il avait dépensé pour plus de 30,000 livres en dorures. Que réclamait Edme Gauthier ? 54 livres 12 sous, prix de quelques paniers de vin fournis en 1746 pour un repas de baptême où Fréron avait été parrain. L’enfant baptisé ce jour-là était celui de la propre sœur de l’illustre critique. Ce procès burlesque, qui avait fait du bruit parmi les gens de lettres, excita la verve de quelques contemporains. L’abbé de La Porte raconte qu’un nommé F. Olivier, lequel écrivait volontiers pour les cabaretiers, et dont la littérature se ressentait des lieux où fréquentait l’auteur, rédigea un mémoire très piquant et fort ingénieux pour Edme Gauthier contre Fréron. « Cet écrivain, » dit l’abbé, qui connaissait bien Fréron, dont il avait été pendant tant d’années le collaborateur, « cet écrivain fut prié de tenir l’enfant de sa sœur sur les fonts de baptême. Il fit venir du cabaret, à crédit, le vin du repas qui devait suivre la cérémonie. Il en but trop, selon sa coutume, s’enivra, injuria les convives et se brouilla avec l’accouchée, prétendant que c’était à elle de payer le vin. Le marchand ne veut connaître que celui qui l’a fait venir et en exige le paiement [7]. » voilà la version du cabaretier, la voilà telle que l’a reproduite l’abbé de La Porte d’après le mémoire de J. Olivier, six ans après l’audience du Châtelet, quatorze ans depuis le commencement de la guerre.

Voici maintenant ce que répondait Fréron. Il reconnaissait avoir tenu avec la demoiselle Gauthier, femme du cabaretier, sur les fonts de baptême de la paroisse Saint-André-des-Arts, au mois de mars 1744, l’enfant du sieur Duché, son beau-frère, et de sa sœur, Il demeurait alors chez ce beau-frère, rue Christine, tout près de la rue Dauphine, où était l’échoppe de Gauthier. Il est même mis à la charge de Fréron d’avoir reçu deux bouteilles pour essai, d’y avoir goûté et trouvé le vin bon. A l’audience, le gazetier ne se souvient plus de rien ; il se borne à répandre qu’étant en pension chez son beau-frère « il a bu du vin sans savoir par qui le sieur Duché se le faisait fournir. » Mais un point sur lequel le commissaire-enquesteur du Châtelet insiste avec complaisance est celui-ci. Pourquoi Fréron écrivait-il au cabaretier, il y a deux mois : « Je suis fâché que vous soyez la dupe de mon beau-frère et de ma sœur ; si j’avais à me louer d’eux, je paierais encore cette dette. » Qu’est-ce à dire ? C’est donc parce que Fréron croit avoir à se plaindre des siens qu’il refuse de payer ? Fréron distingue ce qu’on paie à titre de débiteur ou à titre de bienfaiteur, mais l’élève des jésuites se trouble un peu ici et perd sa superbe assurance.

Laissons ce procès, dont nous ignorons l’issue. Il n’y pas de raison d’ailleurs pour qu’il ait jamais pris fin. Il est plus intéressant de savoir ce qu’était ce Duché, beau-frère de Fréron, et de connaître les bienfaits que celui-ci lui reproche si amèrement. Nous sommes servis à souhait par le hasard qui a conservé, à titre de document juridique, [8], la lettre dont il vient d’être question à l’audience du Châtelet, lettre adressée par Fréron à son beau-frère, mais par l’intermédiaire du cabaretier. Duché, maître de musique, qui demeurait, alors rue de la Comédie-Française, avait le premier donné l’exemple de cette façon peu civile de correspondre entre beaux-frères. Les lettres, étant à cachet volant, le cabaretier gardait les originaux comme pièces à l’appui et n’envoyait que les copies. Le 6 mars 1754, Mme Gauthier, remit à Fréron l’insolente épître de Duché. Le critique bondit sous l’outrage et, écrivit en réponse une des plus furieuses lettres qui se puisse lire en bon français ; elle était ainsi datée : A Paris, ce jeudi matin, le lendemain de la lettre fausse, impudente et stupide du sieur Duché. Je n’en citerai, que l’exorde et la péroraison :

« Il faut que vous soyez bien effronté, bien consommé dans l’imposture, pour m’oser dire que je dois quelque chose à Mme Gauthier ; mais cela ne m’étonne pas de votre part ; vous êtes un ingrat et vous l’avez toujours été. Votre frère, le cordonnier, me le dit encore l’autre jour dans une maison où je dînais et où il apporta des souliers. Il n’y a sorte de biens qu’il ne vous ait fait, et vous l’avez payé de l’ingratitude la plus noire. Dieu sait aussi (et les hommes un peu), ce qu’il pense et ce qu’il dit de vous. Avez-vous oublié, malheureux, ce que vous êtes, — que vous n’aviez ni habits, ni linge, ni bas, ni souliers, quand mon aimable sœur s’est amourachée de vous ? votre mémoire ne vous rappelle-t-elle plus que vous m’avez usé plus de deux douzaines de chemises, plus de vingt paires de bas, et que votre grand chagrin était de ne pouvoir mettre mes souliers, parce que la nature vous avait doué d’un pied trop énorme ? »

Voilà le ton. Le dernier trait, et les mots : « Dieu sait (et les hommes un peu), etc., » permettent encore de reconnaître l’écrivain ironique et gai sous le beau-frère en colère. A cette époque, la mère de Fréron vivait encore, car il se plaint que sa sœur lui ait écrit qu’il possédait 10,000 livres de rente. Il ne nie point d’ailleurs que ce soit la vérité. « Vous me coûtez, vous et votre femme, écrivait-il à Duché, plus de 12,000 francs. Je paie pour vous les 1,044 livres de Mme Didier, que vous avez reçues et mangées ; je paie 100 écus de pain au boulanger ; je paie 1,200 francs à M. Martin, dont il y en a 600 au moins pour ma noire sœur. J’ai payé des cafetiers, des rôtisseurs, des tailleurs de cors, que sais-je ? j’ai presque oublié mes bienfaits aussi bien que vous. Je vous ai laissé mes meubles, qui valaient 1,000 écus au moins. Je vous ai nourri, chauffé, etc., pendant trois ans. Vous étiez un pauvre petit maître de musique qui ne gagnait pas dix francs par mois. Je vous ai trouvé des écoliers, je vous ai mis à même de gagner votre vie… Ma bibliothèque, qui valait 800 francs, mes habits, qui en valaient 2,000, tout cela a été vendu, car vous avez tous deux la fureur de vendre, et il y a apparence que vous avez vendu jusqu’à votre honneur. Vous avez bien fait de vous y prendre de bonne heure, car à présent vous n’en trouveriez rien. »

Fréron a voulu rendre évidemment insulte pour insulte, il a voulu prendre le ton et le fouet du justicier, il a désiré d’être dur jusqu’à la cruauté, et il l’a été. Mais quoi ! cet homme, qui refusait opiniâtrement de payer pour son beau-frère une vieille créance de 54 livres 12 sous, donnait en une année plus de 12,000 francs à sa « noire sœur » et au petit maître de musique qu’elle avait épousé ; il soldait les anciennes dettes et payait les nouvelles, celles de tous les jours, du boulanger et du rôtisseur ; il était venu en aide aux siens, il les avait nourris, chauffés, vêtus ; il leur avait largement et généreusement abandonné ses meubles, ses habits, ses livres. Que veut-on de plus ? Le voilà jugé. C’est dans une lettre irritée, furieuse, toute frémissante encore d’une grosse colère bretonne, et où l’homme a visiblement fait effort pour être méchant, qu’il paraît au contraire comme le plus tendre et le meilleur des frères, le plus dévoué et le plus généreux des humains ! Je veux que ces vertus soient simples, peut-être communes dans la condition de Fréron et des siens ; mais Fréron n’a jamais prétendu au martyre, il ne s’est point annoncé au monde comme un apôtre de l’humanité : c’était un simple bourgeois, un journaliste, un critique. On vient de voir que c’était peut-être un honnête homme, et même un bonhomme.


II

Il reste à rappeler la lutte du critique avec les plus illustres écrivains du dernier siècle, lutte provoquée, acceptée et soutenue par lui jusqu’à la dernière heure, et dans laquelle il rencontra des adversaires plus redoutables que le sieur Duché et son cabaretier. Dès 1749, époque où Fréron inaugura une nouvelle revue critique de littérature, les Lettres sur quelques écrits de ce temps, Voltaire mande au comte d’Argental : « Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à Desfontaines ? Pourquoi souffrir Raffiat après Cartouche ? Est-ce que Bicêtre est plein [9] ? » Il semblerait que Fréron eût osé adresser quelque critique au grand écrivain. Le cas ne serait point pendable, mais il n’en est rien. Fréron, qui déjà n’avait pas trouvé de son goût Denys le tyran, « avait déchiré d’un bout à l’autre » l’Aristomène de Marmontel. Or Marmontel était le protégé de Voltaire, un disciple du maître. Ainsi, non-seulement Fréron avait succédé à Desfontaines, il n’admirait pas suffisamment le génie dramatique de Marmontel. C’étaient là, aux yeux de Voltaire, deux crimes irrémissibles, quoiqu’au fond il fût sans doute du même avis que le critique.

Mais si Fréron s’attaquait à Voltaire, au dieu lui-même, et non plus à ses saints ? Il l’osa. Le tome VIe des Lettres sur quelques écrits de ce temps [10], de 1752, s’ouvre par ce portrait :

« S’il y avait parmi nous, monsieur, un auteur qui aimât passionnément la gloire, et qui se trompât souvent sur les moyens de l’acquérir ; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses démarches ; quelquefois heureux à peindre les grandes passions, toujours occupé de petites ; qui sans cesse recommandât l’union et l’égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ne souffrît pas plus que le turc qu’aucun de ses frères partageât son trône ; dont la plume ne respirât que la candeur et la probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la bonne foi ; qui changeât de dogme selon les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris, dévot en Austrasie, tolérant en Allemagne : si, dis-je, la patrie avait produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu’en faveur de ses talens on ferait grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur. »

Tout le monde reconnut Voltaire. Certes, ce portrait est un des plus fins, des plus vrais et des plus littéraires que l’on connaisse. Il y a beaucoup d’art et un très grand bonheur dans le choix et la place des mots de cette longue période, si légère d’allure. Toutes les épigrammes sont finement aiguisées et portent comme des traits lancés d’une main assurée. L’ironie, délicate et enjouée, fait peu de cruelles blessures ; elle en fait pourtant quelques-unes, il faut en convenir, mais si discrètement ! Ceux qui ne connaissent pas Fréron, ou, ce qui revient au même, ne le jugent que sur la réputation qu’on lui a faite, s’attendent toujours à rencontrer un gazetier impudent, grossier, mal élevé, au verbe haut, à la voix rogue et dure ; ils s’imaginent que Fréron avait volontiers l’insulte à la bouche, et qu’il se vengeait du dédain et de la haine des libres penseurs en les injuriant. C’est trop juger les écrivains catholiques du dernier siècle par quelques-uns de ceux du nôtre.

Si Fréron n’était pas un humaniste, il avait du moins fait de bonnes humanités. Ses excellens maîtres, les pères jésuites de ce temps-là, lui avaient inspiré l’amour de nos grands classiques ; il avait le culte de Boileau. et de Racine ; il possédait les traditions du goût et du génie littéraire de notre nation ; il respectait trop la langue française pour l’avilir par un parler bas et vulgaire ; à l’école de Despréaux et de Desfontaines, il apprit à estimer l’office de la critique, et, sans parler de mission ni d’apostolat, il sut toujours garder le respect de soi-même. On ne le prendra pas à traiter de Mandrins ceux qui l’appellent Cartouche. Dans les conjonctures des plus graves pour lui, quand ses adversaires sont sur le point de triompher, qu’ils ont la faveur du ministre ou l’oreille de la favorite, quand ses feuilles peuvent être supprimées d’un moment à l’autre et qu’il ignore chaque soir s’il ne se réveillera pas le lendemain dans quelque prison d’état, Fréron écrit sur les ouvrages de ses plus mortels ennemis de ce ton uni et calme d’homme du monde, avec cette politesse de lettré et cette pointe d’ironie souvent imperceptible qui font du portrait de Voltaire une des meilleures pages de la littérature française au XVIIIe siècle.

Voltaire ne pouvait être de ce sentiment. Il entra en fureur, et de Berlin, où il se trouvait alors, il mit en mouvement Mme Denis et fît agir à Paris tous ses amis auprès de Malesherbes, le directeur de la librairie. Il voulait qu’on ôtât à Fréron « le droit qu’il s’était arrogé de vendre les poisons de la boutique de l’abbé Desfontaines. » En d’autres termes et à défaut d’une lettre de cachet pour faire enfermer Fréron, il demandait qu’on brisât la plume de l’audacieux gazetier. Les amis de Voltaire étaient déjà puissans : ils arrachèrent A Malesherbes l’ordre de suspendre les Lettres sur quelques écrits. Mais ce qui prouve que tous les gens d’esprit n’étaient point avec l’homme de France qui en avait le plus, c’est cette épigramme :

La larme à l’œil, la nièce d’Arouet
Se complaignait au surveillant Malsherbe,
Que l’écrivain, neveu du grand Malherbe [11]
Sur notre épique osât lever le fouet.
— Souffrirez-vous, disait-elle à l’édile,
Que chaque mois ce critique enragé
Sur mon pauvre oncle a tout propos distile
Le fiel piquant dont son cœur est gorgé ?
— Mais, dit le chef de notre librairie,
Notre Aristarque a peint de fantaisie
Ce monstre en l’air que vous réalisez.
— Ce monstre en l’air ? votre erreur est extrême,
Répond la nièce ; eh ! monseigneur, lisez ;
Ce monstre-là, c’est mon oncle lui-même !

S’il faut en croire certain pamphlet du temps, c’est à Voltaire lui-même que Fréron aurait dû de pouvoir reprendre la plume. Voltaire en effet se vanta d’avoir « demandé sa grâce à M. de Malesherbes [12]. » Rien ne paraît plus vraisemblable pour qui connaît Voltaire. Il n’est point d’esprit sublime qui n’ait été plus souvent troublé et obscurci par les fumées d’un tempérament presque toujours semblable à un volcan en éruption ; mais, à la première éclaircie, la raison et le cœur de ce grand homme reprenaient le dessus, dominaient le tumulte des passions déchaînées et découvraient la justice à la pure lumière de l’amour.

Les Lettres de Fréron reparurent au bout de quelques mois. Le critique connaissait trop bien Voltaire pour croire à une longue trêve. J’estime même qu’il eût été fâché de le voir amender ses défauts, pardonner les offenses et aimer ses ennemis, car le portrait qu’il avait fait n’eût plus été ressemblant. Fréron ne désarma pas ; il attaqua même, toujours avec une grande modération dans la forme, mais avec plus de fermeté et de résolution que par le passé. Les jésuites, le roi de Pologne Stanislas, la petite cour du dauphin et de Mesdames, le poussèrent dans une voie fausse et qui n’était pas la sienne. Le siècle devenait philosophe, c’est-à-dire incroyant, déiste ou athée ; le libre examen ébranlait les fondemens du trône et de l’autel ; dans les salons comme dans les cafés, au Palais-Royal et dans Versailles même, on s’occupait bien plus de métaphysique et de théories économiques que de petits vers et de tragédies. L’Encyclopédie, c’est-à-dire la science, avait détrôné la littérature. Dans les livres comme dans les lettres, il n’était plus question que de philosophes et d’encyclopédistes. Voilà l’ennemi qu’on avait signalé au critique.

Fréron eût préféré d’autres adversaires. Ainsi que les gens de goût de l’ancienne école, il se piquait d’ignorer les sciences. La philosophie était pour lui une discipline d’école. Il lui semblait aussi indécent de parler de telles choses devant les personnes du monde que de physique ou de médecine. Quand on discutait devant lui de l’origine de l’univers, des êtres et des sociétés, il demeurait stupide. Il pensait en lui-même que ceux qui prenaient à cœur de résoudre de pareils problèmes pourraient bien être fous à lier. La solution, Fréron l’avait trouvée dès ses plus jeunes ans, lorsqu’il étudiait au noviciat de la rue du Pot-de-Fer. Depuis il avait grandi et oublié son rudiment. L’étrange manie qu’avaient les gens de vouloir refaire le catéchisme ! Il y a un peu d’ahurissement dans l’attitude de Fréron devant Diderot, D’Alembert et les autres encyclopédistes. Il en convient lui-même : « Je vois évidemment, écrivait Fréron dès 1760, qu’une nouvelle manière de penser et d’exister s’est emparée de toutes les têtes françaises, et que les idées que j’ai eues jusqu’à présent sont d’une absurdité à me faire regarder comme un imbécile, un ostrogoth, un être digne de mépris, ou tout au moins de commisération [13]. » C’est bien cela, et Fréron ne savait pas si bien dire ; mais voilà précisément ce qui le fâchait.

A l’égard des encyclopédistes et des philosophes, sa critique est des plus simples : il les trouve obscurs et ne peut les entendre. Il laisse le fond de leurs écrits et ne s’attache qu’à la forme ; mais l’ordonnance et l’économie du discours lui paraissent aussi incompréhensibles que la matière. Contraint de plier son esprit à ce dur labeur, il semble qu’on le voit et l’entend soupirer, poser et reprendre le livre, lire, relire vingt fois la même phrase sans pouvoir s’en tirer, et finalement s’endormir sur quelque in-folio de l’Encyclopédie. Le réveil est terrible : c’est celui d’un magister qui se sent pris en faute devant ses écoliers et qui à tort et à travers distribue des pensums et des punitions. Prenons, par exemple, le discours de réception de D’Alembert à l’Académie française. Le philosophe avait remarqué, à propos de Descartes et de Newton, si éloquens lorsqu’ils parlent de Dieu, du temps et de l’espace, que « ce qui nous élève l’esprit ou l’âme est la matière propre de l’éloquence. » L’ancien régent de collège se réveille ici et croit se retrouver sur son terrain : il s’agit de définir l’éloquence. Fréron objecte à D’Alembert que « le propre de l’éloquence est non pas d’élever l’esprit ou l’âme, mais de persuader et de toucher, de convaincre l’esprit et d’émouvoir le cœur. Que ne s’en tient-on, continue-t-il, aux anciennes définitions de l’éloquence, qui sont très bonnes, sans en aller chercher de neuves qui ne sont pas justes ! » voilà ce que c’est que d’avoir conservé ses cahiers de rhétorique ! Dans cet article, comme en son compte-rendu des Pensées sur l’interprétation de la nature, de Diderot, Fréron ne manque pas de reprocher au philosophe « un peu d’entortillage et d’obscurité. » La faute en est surtout à l’étude de la philosophie, qui commence à prévaloir sur la belle littérature. Or « l’amour de la philosophie poussé à l’excès, répétait le critique, nuit aux beaux-arts et au bon goût. » Qui se trompe de Fréron ou des philosophes ? D’Alembert voit une cause d’élévation pour l’âme humaine dans « le contraste entre le peu d’espace que nous occupons dans l’univers et l’étendue immense que nos réflexions osent parcourir en s’élançant, pour ainsi dire, du centre étroit où nous sommes placés. » Cette pensée, qui est très belle et très claire, n’a que le tort de rappeler une des pensées les plus sublimes et les plus justement célèbres de Pascal. Fréron, qui n’avait sans doute pas lu Pascal chez les jésuites, n’a pas l’air de connaître le passage classique dont nous parlons. Il se trouve encore arrêté par « l’obscurité » du texte et avoue que ses lumières naturelles ne la sauraient percer. « Je n’entends pas trop, dit-il, la pensée de l’auteur, lorsqu’il dit que ce qui nous anéantit nous élève, que ce qui nous rapetisse nous rend grands. »

Il y voyait plus clair quand il avait à examiner quelque ouvrage purement littéraire sorti de la plume d’un philosophe. Le goût très fin et très classique de Fréron était surtout blessé par le pathos, le ton déclamatoire et lyrique qui domine en tant de pages, d’ailleurs fort éloquentes, de Diderot et de Rousseau. On est trop enclin à juger, par ces écrivains célèbres, de la nature véritable du style au XVIIIe siècle. Montesquieu, Voltaire, Grimm, D’Alembert, Mme du Deffant, n’ont rien de cette emphase sentimentale qui n’offense pas moins notre goût que celui de Fréron. Le critique représentait donc la pure tradition des lettres françaises lorsqu’il écrivait, dans son examen du Discours sur l’origine et les fondemens de l’inégalité parmi les hommes : « Après un exorde diffus, où M. Rousseau se suppose modestement dans le Lycée d’Athènes, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges, et le genre humain pour auditeur, il élève la voix et, de ce ton qu’affecte ridiculement et en toute occasion une certaine bande anséatique de prétendus philosophes, il s’écrie : O homme, écoute, voici ton histoire [14]. » Qui n’en dirait autant de l’exorde emphatique des Pensées de Diderot sur l’interprétation de la nature : « Jeune homme, prends et lis ! »

Mais, à l’époque où il écrivait, Fréron devait user de tant de prudence et de ménagement envers les amis des maîtresses du roi et les puissans maîtres de l’opinion, qu’il y perdait beaucoup de ses avantages. On avouera en effet que ce n’est pas précisément par le génie épique ou dramatique que les encyclopédistes se recommandent de la postérité. Aussi, dès que l’un d’eux publiait un poème ou une tragédie, Fréron taillait sa meilleure plume et s’apprêtait à lui dire la vérité. Justement, en 1757, Diderot donna au public une grosse tragédie en cinq actes et en prose, un drame larmoyant, le Fils naturel, que Fréron trouve « détestable » et considère comme un attentat « contre le bon sens et le bon goût. » voilà sa pensée vraie, non pas telle qu’il l’eût ; exprimée dans ses feuilles, car il répugnait à se servir digressions aussi fortes, mais telle qu’il la révélait à Malesherbes dans une lettre particulière [15].

On avait déjà imprimé seize pages de la critique du Fils naturel ; Fréron avait lu l’article à mesure qu’il le faisait, et le public attendait, lorsqu’il apprit que M. de Malesherbes voulait le réconcilier avec Diderot ! Ce jour-là Fréron dut croire que le chef de la librairie était aussi devenu fou. Il proteste à M. de Malesherbes qu’il est trop jaloux de lui plaire pour avoir un instant balancé sur le parti qu’il avait à prendre : « Il suffit que vous désiriez que nous vivions en bonne intelligence, M. Diderot et moi, pour que je m’y prête de bonne grâce. » Mais il ne peut croire que, de la part des encyclopédistes, ce désir de rapprochement soit sincère. Il soupçonne un piège et se flatte même d’avoir éventé le complot : Diderot vise à l’Académie ; on ne pouvait empêcher Fréron de parler du Fils naturel, « le seul ouvrage que Diderot ait écrit du genre de l’Académie ; » qu’ont fait les encyclopédistes ? Ils ont imaginé de le rendre l’ami de passage de Diderot, uniquement pour que sa comédie ne fût point tournée en ridicule, « bien déterminés, ajoute Fréron, après qu’ils auront obtenu ce qu’ils veulent pour le moment, à rire de ma simplicité d’avoir donné dans ce piège. » Et Fréron énumère à M. de Malesherbes toutes les raisons qu’il a de se plaindre de ces philosophes qui l’ont fait mettre à la Bastille, qui lui ferment toutes les voies aux récompenses littéraires, qu’il « croit mériter aussi bien qu’eux pour le moins, » et qui le flétrissent dans le monde par mille infâmes calomnies. Si l’on pensait qu’il a fait les premières avances, on lui prêterait une lâcheté à laquelle il ne s’abaissera jamais. « Je ne crains, s’écrie fièrement le critique, je ne crains ni M. Diderot ni aucun de ces messieurs [16]. »

Ce qui faisait reculer Fréron devant la pensée d’un rapprochement avec Diderot et ses amis, c’était bien moins l’hérésie religieuse ou politique que l’hérésie littéraire. « Diderot et les siens, disait Fréron à M. de Malesherbes, sont des novateurs très dangereux en matière de littérature et de goût, pour ne parler que de ces sujets, les seuls qui soient de ma compétence ; c’est sur eux principalement que doivent tomber les traits de la critique. » Peut-être n’eût-il pas tenu un langage aussi peu chrétien, aussi dégagé des intérêts supérieurs de la foi et des bonnes mœurs, devant la reine ou le dauphin de France, — mais c’est qu’alors il eût été moins sincère. Nous touchons ici au fond de sa pensée : comme tous les purs lettrés, il s’inquiétait peu de la qualité des doctrines et ne considérait que la façon dont les choses étaient dites. Or l’auteur du Fils naturel, qui était déjà le père d’un gros livre érudit et ennuyeux au gré de Fréron, l’Encyclopédie, venait d’exposer sur le théâtre de Corneille et de Racine une sorte de monstre sans nom, en dépit de La Chaussée, un drame bourgeois, une comédie larmoyante, dont Boileau eût purgé la scène française ! On juge de sa douleur quand, son article écrit, — un article auquel il avait travaillé « plus de huit jours, » — il crut voir se dresser tout à coup à ses côtés, souriant et lui tendant la main, le détestable auteur d’une pièce plus détestable encore ! La fortune lui épargna cette honte et ce chagrin. Diderot et Fréron ne se réconcilièrent point. Seulement le critique, par égard pour M. de Malesherbes, consentit à se taire quelques mois sur le Fils naturel. Quand on n’en parla plus, il publia son examen. Il le fit avec une modération et une discrétion qu’il faut bien reconnaître, et qui ne sont plus guère dans nos mœurs. « Je suis bien sûr, disait-il en parlant du Fils naturel, de ne point blesser, dans l’examen que j’en vais faire, les égards que mérite M. Diderot. Je suis certain encore, d’après tout ce qu’on m’a dit de son caractère et de sa façon de penser, qu’il est moins fait qu’un autre pour s’indigner avec hauteur d’une critique juste, honnête et polie. »

Dans ces derniers mots, Fréron fait allusion à la susceptibilité de Voltaire ou peut-être de D’Alembert. Sainte-Beuve, dans un article sur Malesherbes, a cité une lettre où ce savant demande « justice » au chef de la librairie d’une note dans laquelle Fréron a osé citer un de ses ouvrages. L’outrage était sanglant en effet et criait vengeance. D’Alembert paraît ici et ailleurs encore [17] comme un de ces apôtres de la liberté qui seraient les pires tyrans de l’humanité s’il leur était jamais donné de la gouverner. En attendant, ces amis du droit et de la justice persécutent leur famille (quand ils en ont une), dénoncent leurs adversaires à l’autorité et trouvent tout naturel d’envoyer leurs censeurs à la Bastille. Voici cette lettre de D’Alembert, « qui, dit Sainte-Beuve, voulant toute liberté et toute licence pour lui, n’en souffrait aucune chez les autres : »

« Monsieur,

« Mes amis [18] me forcent à rompre le silence que j’étais résolu de garder sur la dernière feuille de Fréron. L’auteur des Cacouacs [19], en attaquant l’Encyclopédie en général et quelques-uns des auteurs en particulier, avait jugé à propos de ne rien dire nommément contre moi ; il a plu à Fréron de ne pas suivre cet exemple. Dans un endroit des Cacouacs, il est parlé de la géométrie : Fréron, en rapportant cet endroit, a ajouté une note dans laquelle il cite un de mes ouvrages, pour faire connaître que l’auteur a voulu me désigner en cet endroit, quoique la phrase qu’il rapporte ne se trouve dans aucun de mes ouvrages. Mes amis m’ont représenté, monsieur, que les accusations de l’auteur des Cacouacs étaient trop graves et trop atroces pour que je dusse souffrir d’y être impliqué nommément ; je prends donc la liberté de vous porter mes plaintes du commentaire que Fréron a fait à mon sujet, et de vous en demander justice. »

Malesherbes, qui était l’ami des philosophes, mais qui l’était encore plus de l’équité et de la tolérance littéraire, refusa de punir Fréron. C’était un des principes les plus fermes de ce sage en matière de presse, que la critique littéraire devait être permise, et que l’examen d’un livre dans lequel l’auteur n’est jugé que d’après son œuvre est critique littéraire. Il fit pourtant quelques remontrances à Fréron, qui répondit, au jugement de Sainte-Beuve, « avec toute sorte d’esprit et de justesse [20]. »

« Monsieur,

« Il m’est impossible de vous envoyer la note des articles encyclopédiques où je suis directement ou indirectement attaqué. Je n’ai jamais lu toute l’Encyclopédie ni ne la lirai jamais, à moins que je ne commette quelque grand crime, et que je ne sois condamné au supplice de la lire. D’ailleurs ces messieurs me font venir à propos de botte dans les articles les plus indifférens et où je ne soupçonnerais jamais qu’il fût question de moi. On m’a dit qu’à l’article Cependant, par exemple, il y avait deux traits, l’un contre Dieu, l’autre contre moi ; mais l’article où ils se sont le plus déchaînés sur mon compte, c’est l’article Critique ; il y en a mille autres que je ne me rappelle pas et mille autres que je n’ai pas lus. »

Puis Fréron recommence la kyrielle de ses récriminations contre les encyclopédistes qui l’ont fait mettre à la Bastille, qui se sont efforcés de lui ôter la protection du roi de Pologne, qui ont pensé le faire chasser de l’académie de Nancy, qui ont écrit mille horreurs sur son compte à la cour de Lunéville, etc. Ce qui est piquant, c’est qu’à cette date (27 janvier 1758), il y avait quatre ans que le roi de Prusse avait agréé Fréron pour être de l’académie de Berlin. « Lorsque Diderot et D’Alembert le surent, prétend l’illustre critique, ils signifièrent à M. de Maupertuis qu’ils renverraient leurs patentes si j’étais reçu. » Il faut avouer que Fréron avait de justes sujets de n’aimer pas les encyclopédistes. En tout cas, il était dans son droit : il avait le beau rôle ; mais vers la fin de sa lettre à Malesherbes il s’exalte trop lui-même et s’échappe à écrire :

« Ils ont beau écrivailler, s’exalter réciproquement, faire les enthousiastes, mettre dans leur parti des femmes et des petits-maîtres, ils ne seront jamais que d’insolens médiocres. Je crois que je m’y connais un peu, monsieur ; je sais ce qu’ils valent, et je sens ce que je vaux. Qu’ils écrivent contre moi tant qu’ils voudront, je suis bien sûr qu’avec un seul trait je ferai plus de tort à leur petite existence littéraire qu’ils ne pourront me nuire avec des pages entières de l’Encyclopédie. Ils le sentent eux-mêmes, et c’est parce que leur plume ne sert pas bien leur haine qu’ils ont recours à d’autres moyens pour se venger. A cet égard, ils auront toujours l’avantage sur moi. J’ignore l’art des intrigues sourdes et des basses manœuvres. »

C’est presque du délire ; mais le toréador serait mal venu à se plaindre de la fureur du taureau qu’il excite. Fréron d’ailleurs se livre ici à tout son ressentiment dans l’intimité, dans le secret d’une lettre confidentielle. Sa colère apaisée, la tête refroidie, il va reprendre sa plume de critique et discuter, souvent avec une mordante ironie, mais du meilleur ton, les qualités et les défauts littéraires des livres de Voltaire, de D’Alembert et de Diderot. On n’en peut dire autant de ceux-ci. A la distance où nous sommes de cette époque, et avec nos préjugés, nous avons peine à comprendre l’acharnement qu’ont mis ces grands hommes à poursuivre Fréron per fas nefasque. C’est qu’il n’y a pas de grands hommes pour les contemporains, il n’y en a que pour la postérité. L’idée que nous nous faisons du grand homme est aussi erronée que celle qu’on avait autrefois du génie ou dé la sainteté. Il n’est rien de tel pour dissiper les préjugés à cet égard que de lire la Correspondance de Voltaire. Je nomme Voltaire, parce que c’est le plus beau génie de notre XVIIIe siècle, l’esprit le plus vif et le plus lumineux de tous les siècles. Ce n’était pourtant qu’un homme, — c’est-à-dire un être pétri de vertus et de vices, d’astuce et de franchise, de vanité et d’humilité, de malice et de bonté, d’avarice et de générosité, d’hypocrisie et de sincérité, tour à tour d’une cruauté et d’une tendresse que rien n’égale, digne ou rampant selon l’occasion, apôtre qui par momens laisse percer les griffes du tigre, Protée rompu à toutes les métamorphoses, réunissant en soi tous les contrastes comme la nature elle-même, et, comme elle aussi, au-dessus de tous les petits jugemens étroits, relatifs et bornés d’une morale mesquine.

Contre Fréron, Voltaire s’est tout permis, sans scrupules, sans remords. « Il semble que cet homme, a-t-il dit en parlant du critique, soit le cadavre d’un coupable qu’on abandonne au scalpel des chirurgiens. » Deux ans après la lettre de Fréron à Malesherbes que nous venons de citer, on voit paraître coup sur coup la satire du Pauvre Diable, où Fréron, une trentaine de vers durant, est fouetté jusqu’au sang ; l’Écossaise, où le critique est mis au pilori en plein théâtre-Français ; les Anecdotes sur Fréron, que la Correspondance de Grimm elle-même appelle un « tas d’ordures détestables ; » enfin le XVIIIe chant de la Pucelle, où Voltaire a mis ses ennemis en capilotade, où il nous les montre, Fréron en tête, enchaînés deux à deux, traversant la forêt d’Orléans : ils sont en route pour Marseille, où ils rameront sur les galères de l’état. Voltaire a dit et écrit cent fois que Fréron avait été aux galères ; il a dû finir par le croire.

L’Écossaise fut représentée le 26 juillet 1760. On connaît le sujet et la fortune de cette comédie larmoyante, une des plus médiocres de Voltaire. La toile se lève sur un café de Londres ; dans un coin, auprès d’une table sur laquelle il y a une écritoire, Frelon [21] lit la gazette » Il est là comme chez lui. ; il donne audience aux auteurs et rédige ses feuilles en causant de la pièce nouvelle avec les habitués du café. Il sèche d’envie. On donne des places aux gens de lettres, des pensions aux officiers, des récompenses à des inventeurs de machines. A lui, rien. « Cependant, s’écrie-t-il, je rends service à l’état ; j’écris plus de feuilles que personne, je fais enchérir le papier… Je voudrais me venger de tous ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal. Si je puis parvenir à en faire, ma fortune est faite. » Et il fait comme il dit. Il sert la jalousie d’une mégère, surprend les secrets d’une famille, dénonce les gens à la police, joue le rôle d’un espion, d’un bravo, d’un vil entremetteur. Dès la seconde scène, un personnage s’étonne qu’on ne l’ait pas encore montré en public, « le cou décoré d’un collier de fer de quatre pouces de hauteur. »

On le voit, ce n’est pas la satire d’un critique que Voltaire a mise sur la scène. C’est un homme, Fréron, qu’il a voulu exposer au pilori. Or, cet homme, nous le connaissons. Malesherbes lui écrit avec bonté et le défend contre l’intolérance, et l’injustice de ses adversaires ; le duc de Choiseul l’emploie, et le protège ; le roi de Pologne, le dauphin, Mesdames, lui donnent maintes preuves de leur estime ; la reine enfin, Marie Leczinska, jette un moment les yeux sur Fréron pour en faire son secrétaire des commandemens. Entre cet homme-là, que nous voyons passer fier et le sourire aux livres dans les galeries du palais de Versailles, — et la risible marionnette, taillée à coups de serpe, qui se démène et gesticule sur le théâtre au milieu d’une troupe d’autres fantoccini, — le contraste est trop grand, et toute illusion dramatique s’évanouit devant tant d’invraisemblance. Palissot, la même année, avait donné l’exemple de ces tristes personnalités en mettant sur la scène, dans sa comédie des Philosophes, Diderot, D’Alembert et Jean-Jacques Rousseau, Mais Palissot a écrit une bonne pièce, quoiqu’un peu froide, pleine de vers bien venus, légers et spirituels. L’Écossaise, que Voltaire se vante d’avoir « barbouillée en moins de huit jours, » n’est qu’une pochade dans le genre anglais. Si l’on excepte Fabrice, le maître du café, et Polly, la suivante de Lindane, tous les autres personnages sont dignes des tréteaux de la foire.

Je conçois ; que Fréron, qui avait le courage de son état, n’ait pas craint de venir à la première représentation de l’Écossaise. Ce n’est certes point à son déshonneur qu’il assista ce jour-là. Un plus grand que lui venait de s’abaisser, de descendre à la platitude des farces du boulevard. On dit que Fréron s’amusa fort, encore qu’il fût outré dans le fond ; mais, la pièce finie, il fallait la juger. Fréron était en verve ; il fit œuvre de maître ouvrier. La copie terminée fut envoyée au censeur ; on la renvoya au critique couverte de ratures, et l’on sait sur quelles parties portent d’ordinaire les corrections des censeurs. Fréron passa par une de ces crises qu’ont traversées presque tous ceux qui font métier d’écrire pour le public. Il fut indigné, hors de lui ; à son tour il demanda justice, écrivit lettres sur lettres à Malesherbes.

« C’est bien la moindre des choses, disait Fréron, que je réponde par une gaieté à cet homme qui m’appelle fripon, coquin, impudent… J’ai recours à votre équité, monsieur ; on imprime tous les jours à Paris cent horreurs ; je me flatte que vous voudrez bien me permettre un badinage, Le travail de mon Année littéraire ne me permet pas de faire de petites brochures détachées ; mon ouvrage m’occupe tout entier… Mes feuilles sont mon théâtre, mon champ de bataille ; c’est là où j’attends mes ennemis et où je dois repousser leurs coups…

« Quoi ! il sera permis à ce malheureux Voltaire de vomir la calomnie, il sera permis à cet infâme abbé de La Porte de me déchirer dans ses feuilles, il sera permis à ce tartuffe de Diderot, à ce bas flatteur Grimm, d’aller au parterre de la Comédie, le jour de la première représentation de l’Écossaise, exciter leur cabale et leur donner le signal de l’applaudissement, et je ne pourrai jeter sur mes vils ennemis un ridicule léger ! » (31 juillet 1760.)

A la fin Malesherbes céda. Il comprit, comme il l’écrivait au censeur, que « le pauvre Fréron était dans une crise qui exigeait quelque indulgence. » La haute équité du directeur de la librairie nous a ainsi conservé un des meilleurs articles de journal qui se puisse lire en notre langue : je veux parler de la Relation d’une grande bataille [22]. Fréron, qui n’a jamais eu plus d’esprit, je dis du meilleur, du plus brillant et du plus fin [23], que dans ces pages, a caractérisé sous des noms légèrement travestis les principaux chefs de l’armée philosophique qui, à la première de l’Écossaise, envahit le parterre de la Comédie-Française.

L’avant-garde était conduite par une espèce de savetier, appelé Blaise, qui faisait le diable à quatre, c’est-à-dire par Sedaine, auteur des opéras-comiques connus sous ces titres. Le redoutable Dortidius (Diderot) était au centre de l’armée : « Son visage était brûlant, ses regards furieux, sa tête échevelée, tous ses sens agités comme ils le sont, lorsque, dominé par son divin enthousiasme, il rend ses oracles sur le trépied philosophique. » Là, au centre de l’armée, était l’élite des troupes, tous ceux qui travaillent à ce grand dictionnaire dont la suspension fait gémir l’Europe [24], les typographes qui l’ont imprimé, les libraires qui le vendent et les garçons de boutique. A l’aile droite se tient le prophète de Boëhmisbroda ou Grimm ; la gauche a pour chef le pesant La Morlière. Un corps de réserve, formé de laquais et de savoyards en redingote, recevait l’ordre d’un « petit prestolet » (l’abbé de La Porte), que Fréron déchire avec tout l’entrain d’un ancien collaborateur.

Après chaque acte, le général Dortidius dépêche un courrier aux graves sénateurs de la république des philosophes, à tacite et à théophraste, c’est-à-dire à D’Alembert et à Duclos, qui n’avaient point voulu exposer dans la mêlée leurs augustes personnes et attendaient, tourmentés d’une noble inquiétude, dans le jardin des tuileries. L’aide-de-camp chargé du message était Mercure, « Mercure exilé de l’Olympe et privé de ses fonctions périodiques » (entendez Marmontel à qui l’on venait de retirer le brevet du Mercure). Bientôt l’armée victorieuse déboucha par le pont Royal au bruit des trompettes et des clairons (le nom de la grande actrice, de l’amie de Vol taire et de Marmontel, ne pouvait manquer à la fête !). Le sénat philosophique fut entouré des vainqueurs couverts de sueur et de poussière, qui criaient : victoire ! victoire ! Dortidius raconte la bataille, « d’un style sublime, mais inintelligible. » Après commence la distribution des récompenses aux guerriers qui se sont le plus distingués : les sénateurs tendent la main à l’un, sourient agréablement à l’autre, promettent à celui-ci un exemplaire de leurs œuvres, à quelques-uns des places de courtier dans l’Encyclopédie, à tous des billets pour aller encore à l’Écossaise gratis. Le soir il y a banquet, feu d’artifice, concert de musique italienne, intermèdes bouffons, illuminations à la façade de tous les hôtels des philosophes et bal philosophique qui dure jusqu’au matin. En se retirant, les sénateurs ordonnent qu’on ait à s’assembler aux tuileries, sur les six heures du soir, pour chanter un Te Voltarium.


III

Voltaire ne rit pas longtemps. Ce n’était pas son compte que Fréron s’amusât à l’Écossaise. Il ne connut qu’assez tard à Ferney la nouvelle de la première représentation. Quelques jours après, il écrivait à Mme Du Deffant, en la raillant sur son goût pour les feuilles de Fréron : « On dit que l’Écossaise, en automne, amène la chute des feuilles [25]. » Le mot était joli, mais il n’était pas d’un prophète. Jamais les feuilles de Fréron ne furent plus lues, et l’on voit que ce n’était pas seulement par les dévots. D’Alembert témoigne aussi qu’il a été plus d’une fois témoin du goût très vif de Mme Du Deffant pour les articles de Fréron : elle en citait surtout avec éloge les méchancetés qui regardaient Voltaire. « Est-il possible, écrivait l’auteur de la Henriade à Marmontel, qu’il y ait encore quelqu’un qui reçoive Fréron chez lui ? Ce chien, fessé dans la rue, peut-il trouver d’autre asile que celui qu’il s’est bâti avec ses feuilles ? » Or il était vrai que l’on continuait à recevoir Fréron dans la plus haute société et chez les ministres ; le critique allait souvent à Versailles pour faire sa cour à la reine, à la dauphine et à Mesdames, qui l’honoraient de leur bonté. Le duc de Choiseul, qui protégeait décidément le journaliste, s’était adressé à lui pour répondre à une ode de Frédéric contre le roi. Enfin, loin de rentrer sous terre, ce gazetier maudit venait, toujours en se jouant, et par manière de badinage, de porter un coup terrible au patriarche.

Voici à quelle occasion. Au commencement de l’année 1760, Fréron avait sollicité des comédiens français une représentation d’une des pièces de Corneille en faveur d’un héritier obscur de ce grand nom, dont toute la ressource était un emploi de 50 francs par mois. Cet homme avait une fille unique âgée de seize ans qu’il mit en pension à l’abbaye de Saint-Antoine, grâce au produit de la représentation de Rodogune. Mais, la pension n’ayant plus été payée, la jeune fille fut recueillie chez Titon du Tillet, en attendant que l’occasion se présentât de lui faire un sort honnête. C’est dans cette maison que la connut le poète Le Brun. Il en écrivit à Voltaire, qui s’empressa d’appeler auprès de lui la petite-nièce (et non la petite-fille, comme le répète volontiers Voltaire) du grand Corneille. Il est impossible de déployer plus de bonne grâce, de montrer plus de cœur et de sensibilité qu’en fit paraître Voltaire. Cette jeune fille, il ne la traita pas seulement en galant homme, il l’entoura de soins délicats et veilla sur elle avec une sollicitude et une tendresse de père ; mais enfin il n’était pas fâché d’avoir recueilli chez lui la petite-nièce de Corneille. Ce que Fréron avait fait pour le descendant du poète disparaissait dans l’éclat du sacrifice qu’offrait le patriarche aux mânes du grand tragique. En outre il faisait pièce aux jésuites, aux dévots, aux ministres, à l’Académie, à cette France ingrate, oublieuse de ses plus beaux génies.

Le Brun adressa une ode à Voltaire, l’Ombre du grand Corneille, où les éloges se montaient à un ton vraiment pindarique. Malheureusement il règne en toute cette ode un désordre de pensées et une incohérence de langage non moins pindariques, Fréron consacra une Lettre de son Année littéraire de 1760 à l’examen de cette pièce lyrique, qui parut en brochure, avec des lettres de Le Brun et les réponses de Voltaire en faveur de la petite-nièce de Corneille. Je ne citerai qu’une remarque critique de Fréron pour montrer l’utilité de l’office qu’il a si vaillamment rempli : « Le poète veut peindre la triste situation de Mlle Corneille [26] ; il dit entre autres choses :

Et d’un astre d’airain l’inflexible vengeance
Lui versant l’indigence
Trempa ses jours amers dans l’urne des malheurs.

« L’inflexible vengeance d’un astre d’airain qui verse l’indigence et qui trempe les jours amers de Mlle Corneille dans l’urne des malheurs ! Si ce n’est pas là du beau, c’est du moins du neuf ; mais admirez avec moi, monsieur, l’admirable combinaison de toutes ces idées. Un astre d’airain ! Cet astre ne doit pas être fort lumineux ; d’ailleurs, si cet astre est d’airain, il ne doit rien verser, etc. »

Je ne sais si beaucoup de poésies lyriques résisteraient à une critique aussi exigeante et raisonnable. Je veux le croire ; mais ce qui n’est point douteux, c’est que l’ode de Le Brun était détestable. Il fallait le dire, et il y avait à cela quelque courage, puisque Voltaire louait publiquement, dans une lettre imprimée, les vers de ce poète, qu’il décriait en secret : « Je vous ferais attendre ma réponse quatre mois au moins (il est vrai que l’ode avait trente-trois strophes !), si je prétendais la faire en aussi beaux vers que les vôtres. » Ce sont là de ces complimens obligés qui ne tirent pas à conséquence. En réalité, Voltaire était de l’avis de Fréron. Au cours d’une lettre à Mme d’Argental, il avoue que « l’ode est bien longue » et « qu’il y a de terribles impropriétés de style. » M. Le Brun est son ami, donc Fréron est « un infâme, » un « chien enragé qu’en bonne police on devrait étouffer, etc. » Sacer esto.

Voltaire désirait très fort de lire la critique de Fréron sur l’ode de Le Brun [27]. Il la demande sans cesse et presse tous ses amis de Paris de la lui envoyer. « N’aurai-je point la feuille contre M. Le Brun, contre Mlle Corneille et contre moi ? » Il ne la reçut que le 30 janvier, et ce fut Le Brun qui la lui fit tenir. Voici ce qu’il y lut :

« Vous ne sauriez croire, monsieur, le bruit que fait dans le monde cette générosité de M. de Voltaire. On en a parlé dans les gazettes, dans les journaux, dans tous les papiers publics, et je suis persuadé que ces annonces fastueuses font beaucoup de peine à ce poète modeste, qui sait que le principal mérite des actions louables est d’être tenues secrètes. Il semble d’ailleurs par cet éclat que M. de Voltaire n’est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur, et que c’est la chose la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sensibilité sur une jeune infortunée ; mais il y a près d’un an qu’il fait le même bien au sieur L’Écluse, ancien acteur de l’Opéra-Comique, qu’il loge chez lui, qu’il nourrît, en un mot qu’il traite en frère. Il faut avouer qu’en sortant du couvent Mlle Corneille va tomber en bonnes mains. »

Tout cela, il faut en convenir, est touché à point et de ce tour qui fait tout passer. Si c’avait été un autre que Fréron, si ç’avait été Voltaire lui-même, par exemple, qui eût écrit contre un adversaire cette page d’une ironie si vive et d’une médisance si achevée, le patriarche l’eût trouvée de bonne guerre ; mais il n’est plus question de littérature. Cette fois Fréron mérite bien « le carcan. » Voltaire bondit de joie à l’idée que son ennemi est enfin dans ses mains. Un libelle diffamatoire ! Il n’a que quatre lignes ; mais n’importe. Fréron s’est attiré une affaire qui va le conduire devant le lieutenant criminel. Voltaire le croit ; c’est chose assurée. Vite, une procuration du père de Marie Corneille, une autre procuration du sieur L’Écluse, le dentiste persécuté, calomnié, qui tantôt est bien un ancien acteur de l’Opéra-Comique, et tantôt n’est plus que le cousin de celui qui a monté sur le théâtre de la foire [28]. Voltaire est si préoccupé qu’il présente L’Écluse à Le Brun dans ces deux personnages, et cela à deux jours de distance [29] ! Voltaire se promet d’intervenir au procès. On va écrire au chancelier et faire agir tous les ministres, le parlement, le comte de Saint-Florentin, le prince de Conti, le lieutenant de police Sartine, etc. Voici déjà un éloquent certificat de Mme Denis, cette « respectable veuve d’un gentilhomme mort au service du roi, » que Fréron (qui s’en serait douté ?) a désignée comme une danseuse de corde ! La nièce de Voltaire, cette grosse personne qui se piquait de littérature, comme on sait, a rédigé d’un bout à l’autre une éloquente protestation. Cela commence ainsi : « Je me joins au cri de la nation contre un homme qui la déshonore, » et finit par ces paroles mémorables : « Si cette insolence n’était pas réprimée, il n’y aurait plus de familles en sûreté ! »

Quelle comédie ! Elle ne pouvait finir d’une façon tragique. Malesherbes protégeait « le monstre. » A Paris, rien ne bougeait. La Tournelle criminelle tenait ses trois audiences par semaine, on exposait en place de Grève force misérables condamnés au carcan, le fer rouge du bourreau marquait de fleurs de lis des troupeaux de galériens ; mais il n’y avait pas d’apparence que Fréron fût au nombre de ces malheureux. Bientôt Voltaire lui-même désespère d’obtenir justice. « Plus j’y fais réflexion, écrit-il au poète Le Brun (19 février 1761), plus je suis sûr, monsieur, que nous ne trouverons personne à Paris qui prenne intérêt à Mlle Corneille et à son nom. » C’est une chose « honteuse » que M. de Malesherbes soutienne Fréron ; mais il le protège, il faut s’y résigner. Dans les premiers jours d’avril, Voltaire n’exige plus qu’une « rétractation, » un simple « désaveu » de la part de Fréron. Le critique ne rétracta rien et n’avait rien à rétracter. Voltaire avait bien choisi son heure, en vérité ! En ce moment, il répandait, par milliers d’exemplaires, un pamphlet des plus injurieux contre Fréron, ces Anecdotes sur Fréron écrites par un homme de lettres à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme. J’ai déjà dit que Grimm lui-même appelle ce plat libelle « un tas d’ordures. » Voltaire, qui en rougissait un peu, l’attribuait tantôt à Thieriot, tantôt à La Harpe [30]. Son impuissante colère contre le gazetier tournait en aigreur contre Malesherbes. Dans la rancune comme dans la haine, il lui arrive souvent de perdre toute mesure. Il osait écrire que, s’il hésitait à lui rendre justice, le chef de la librairie « partagerait l’infamie de Fréron, » et que, si le nom de Fréron était celui du dernier des hommes, le nom de Malesherbes serait à coup sûr l’avant-dernier [31].

Quelques années plus tard, après la réhabilitation de Calas, le feu de la discorde se ralluma. Fréron, avec une malice vraiment diabolique, s’amusa du ton et des prétentions de Voltaire en cette affaire. Il remarqua finement que le patriarche était de cette famille de justiciers (elle existe encore) qui croient toujours à la vertu des accusés, jamais à celle des juges ! Certes Fréron est enchanté, avec toute l’Europe, que les Calas soient réhabilités. Il parle même, toujours avec l’Europe, de la bonté et de la naïveté des sentimens de Voltaire, mais il n’y croit guère. Qu’est-ce que le patriarche a vu dans cette affaire ? Un sujet tragique. « voilà d’abord sa tête poétique qui s’échauffe ; qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas tant un sentiment d’humanité que celui de ranimer son existence et de faire parler de lui qui l’a transporté dans cette occasion [32]. »

On imagine la fureur de Voltaire quand ces lignes furent mises sous ses yeux. A quelles extrémités ne se serait-il point porté contre Fréron, s’il avait seulement eu le crédit du plus mince courtisan de Versailles ! Peut-être est-il bon que les hommes de génie, ces mortels irritables, soient d’ordinaire impuissans et désarmés. S’ils trouvent jamais la fameuse formule qui doit leur livrer le secret de l’univers et les élever au rang des dieux, c’en sera fait de la critique et surtout des critiques. Mais non ; Voltaire n’eût point écrasé Fréron, dont malgré tout il estimait le jugement littéraire. On connaît d’ailleurs sa célèbre boutade contre Jean-Jacques. Fréron jugeait bien Voltaire quand il se persuadait que, s’il lui fût arrivé quelque accident fâcheux, le patriarche lui eût donné le couvert ; « bien plus, il n’en dirait rien, à condition toutefois que le journaliste s’engagerait à ne plus outrager dans sa personne le génie, la raison, les lumières, le bon goût, la vertu, les talens, etc. »

Cette ironie, pour être cruelle, en est-elle moins légère et de cette finesse aiguisée qui rappelle l’aimable persiflage de Lucien ? Qui donc, au dernier siècle, a mieux connu Voltaire ? qui l’a pénétré plus avant [33] ? Ce n’est pas que Fréron fût un psychologue accompli. Il avait trop peu réfléchi : il est superficiel et n’a aucune idée des mystères de l’âme humaine ; mais il a des instincts presque infaillibles : il chasse de race. On peut trouver qu’il incline trop à chercher dans des vues intéressées le principe de nos actions. Je le veux bien, mais à la condition qu’on nous démontre qu’il a tort. La conduite de Voltaire dans l’affaire de Calas n’était pas inspirée par des motifs aussi simples que Fréron se le figurait : il était pourtant plus près que personne de la vérité, et cela par une sorte d’intuition inconsciente.


IV

Fréron, qui avait perdu sa première femme en 1762 [34], songea à se remarier. Il se rappela qu’il avait en Bretagne, dans la famille des Royon, à laquelle il était allié par sa mère, une jeune et aimable cousine qui pourrait élever ses deux enfans et tenir sa maison. Anna ou Annétic Royou, comme il l’appelle, n’avait que seize ans ; elle était fille du procureur fiscal de la baronnie de Pont-l’Abbé, petite ville maritime à quelques lieues de Quimper-Corentin. Il y avait loin en ce temps-là de Paris aux côtes de l’Armorique, Fréron annonçait chaque semaine sa prochaine arrivée à Pont-l’Abbé, mais, dans le temps où il se disposait à partir, les affaires (quelquefois aussi d’horribles coliques d’entrailles) semblaient se donner le mot pour le retenir dans la capitale.

Ainsi, en juillet 1766, Fréron était tout occupé de corriger un mémoire important que le duc de Choiseul lui avait fait porter. Ces « occupations extraordinaires » lui rapportaient autant et quelquefois plus que son travail périodique [35], comme il le mande lui-même à M. de Kerliézec, beau-frère de M. Royou : « Mon voyage de Bretagne de l’année dernière et ma maladie, lui écrivait-il, m’ont fait perdre plus de trois cents louis d’or. » On lit en effet dans la Correspondance de Grimm [36] que Fréron avait été recueillir en Basse-Bretagne la succession d’une nièce. Cet héritage passait pour être assez considérable, « vu le trafic lucratif que la défunte faisait de ses charmes dans les ports les plus fréquentés de la province. » Néanmoins Fréron regrettait la perte de ses trois cents louis d’or. Et cela se conçoit lorsqu’on songe qu’il avait à Paris une maison montée sur le plus grand pied, avec laquais, chaise de poste et maison de campagne. Il est vrai qu’il eut pendant quelques années un revenu d’environ 40,000 livres de rente. Il demeurait toujours dans cet appartement de la rue de Seine où il avait dépensé pour plus de 30,000 livres en dorures [37]. Il y tenait table ouverte, comme un fermier-général, et donnait dans un luxe ruineux. « C’était une profusion, un désordre, un gaspillage incroyable : il est vrai que rien n’était si gai que ces soupers, dit un contemporain [38]. J’ai vu quelqu’un qui a été longtemps un convive assidu de ces orgies, et qui avoue que c’est le temps le plus heureux de sa vie. En effet, tous étant gens de beaucoup d’esprit, un sot n’aurait pu se plaire en pareille compagnie, et les femmes même qui y étaient admises et en faisaient l’âme devaient nécessairement avoir une tournure analogue à celle de la société. » Je dois dire que sur le dernier point on ne sait rien. Ce qu’on sait mieux, c’est le tour de licence que prenaient parfois les amusemens de cette société. On peut lire dans l’Espion anglais le récit d’une mystification (au sens étymologique du mot) un peu écœurante que Fréron et son monde firent subir au petit Poinsinet, comme on appelait le cousin du traducteur d’Anacréon. Je sais bien qu’il s’agissait de Poinsinet, le plus vain et le plus naïf des petits auteurs du siècle. Mais la farce rabelaisienne dans laquelle Fréron joua ce jour-là le principal rôle n’était guère plus alors qu’aujourd’hui dans le goût de la bonne compagnie. Le samedi 23 août 1766, Fréron s’échappe enfin de Paris, se jette dans un chaise de poste à deux places, son domestique à côté de lui et Thérèse entre eux deux, passe par Quimper, où il arrive le jeudi 28, vers cinq heures du soir, pour prendre une cousine, la met dans sa voiture en même temps que le domestique monte à cheval et court devant les trois chevaux de la chaise, et arrive enfin à Pont-l’Abbé. La noce eut lieu dans les premiers jours de septembre. Dès le 10 de ce mois, Fréron est à Quimper avec sa jeune femme. Le père et la mère du critique étaient certainement morts, car il n’est point question d’eux. Le pauvre joaillier et sa femme n’ont pas même un souvenir de leur enfant. Cependant Fréron possédait toujours cette maison de la rue Obscure où s’étaient passées ses premières années. Il la louait et sans doute la visita. Il décrit dans le plus grand détail l’accueil vraiment très bon, très empressé et très brillant que lui firent ses compatriotes. Ce ne sont, durant huit jours, que grandes mangeries, fêtes, dîners, soupers, où assiste tout Quimper, chez l’évêque, chez le procureur du roi, au collège des jésuites.

Fréron est enchanté de sa femme : elle réussit très bien dans le monde ; elle a le maintien le plus honnête et le plus aimable. Mais sait-on ce qui dans son Annétic lui plaît par-dessus tout, ce qui paraît même l’avoir agréablement surpris, comme s’il n’y comptait pas ? Le voici : « Je suis encore bien content d’elle par rapport au manger ; elle s’est modérée dans tous ces grands repas, et n’a pas eu jusqu’à présent la plus légère incommodité. » On sent que Fréron admire une si haute vertu et désespère d’atteindre à tant de perfection. Au reste, il n’y a plus lieu d’être surpris des « coliques d’entrailles » qui le torturaient sans doute à Quimper comme à Paris, lorsqu’on sait ce qu’il mangeait entre les repas sans nombre qu’on lui faisait faire dans sa ville natale. Il représente naïvement à sa belle-mère qu’elle lui a envoyé de Pont-l’Abbé des crêpes qui n’étaient pas bonnes : il les avait trouvées trop épaisses, trop grasses et pas assez sucrées. « Nous vous serons bien obligés, écrit-il, si vous voulez bien nous en envoyer vingt-quatre douzaines et recommander à la crêpière qu’elles soient meilleures ! » Fréron retourna à Pont-l’Abbé, puis revint à Paris.

Tous ces faits, qui sont de la plus grande exactitude, puisqu’ils sont tirés des lettres mêmes de Fréron, publiées par M. Du Chatellier, mettent à néant les calomnies insensées de l’avocat Royou contre Fréron, son beau-frère. Il fallait être aussi aveuglé par la haine que l’était Voltaire pour accueillir sérieusement le mémoire que cet homme lui envoya de Londres au commencement de l’année 1770. On y voit Fréron, trois jours après son mariage, dissiper à Brest avec des bateleuses les 20,000 livres de dot d’Annétic. Il revient à Pont-l’Abbé dans un assez fâcheux état et implore de son beau-père quelques écus pour se rendre à Paris ; mais il n’était pas à Alençon que déjà sa bourse était vide. Il dut faire « le reste de la route jusqu’à Paris comme les capucins, et ne donna pour toute voiture à sa femme qu’une place sur un peu de paille dans le panier de la voiture publique ! » Plaintes de l’infortunée Annétic. Arrivée du frère à Paris pour s’informer si sa sœur était aussi cruellement traitée qu’elle le marquait. Noire trahison de Fréron qui, sachant que son beau-frère a été compromis dans l’affaire de La Chalotais, obtient une lettre de cachet pour le faire enfermer et vient l’arrêter lui-même, escorté d’un commissaire. Le seigneur de Ferney, qui, comme il le répétait sans cesse, ne pouvait s’accoutumer à voir « un Fréron protégé, » et qui trouvait d’ailleurs fort mauvais que ce gazetier n’eût pas encore été pendu [39], éprouva une vive joie à la lecture de cet incroyable factum d’avocat. Il le communiqua sur-le-champ à D’Alembert et à quelques autres, afin d’avoir l’avis de Duclos avant de rien faire. Duclos s’informa d’abord auprès de diverses personnes de Bretagne qui étaient à Paris : toutes lui assurèrent que ce Royou était, à la vérité, un homme de beaucoup d’esprit, « mais un très mauvais sujet [40]. » On écrivit en Bretagne pour avoir plus de détails. Dans l’intervalle, D’Alembert et Duclos exhortaient Voltaire à aller, comme on dit, bride en main. Le 27 avril, Duclos avait terminé son enquête, et Voltaire savait à quoi s’en tenir sur le compte de Royou : il n’en parla plus.

Ce mémoire, s’il est bien authentique, est un de ces coups de tête, véritables accès de délire, qui ne sont pas rares dans la vie de Corentin Royou. Je dois ajouter que ce personnage épousa la fille de Fréron en 1791. Le fils du critique, Stanislas Fréron, l’ami de Camille Desmoulins, qui fut député à la convention, qui vota la mort de Louis XVI, qui terrorisa Marseille et Toulon et alla mourir obscurément à Saint-Domingue, à la suite de Pauline Bonaparte, était une sorte de fou du même genre. On pourrait citer vingt actions qui témoignent d’une dégénérescence intellectuelle et morale fort avancée chez les Royou et chez le dernier des Fréron.

L’illustre critique commençait lui-même à se survivre. Ses feuilles, qui avaient eu longtemps un cours prodigieux à Paris et dans les provinces, étaient déjà moins lues. Les numéros de l’Année littéraire paraissaient moins régulièrement encore qu’autrefois. Le public criait à la négligence, devenait exigeant, se plaignait. La lenteur d’esprit bien connue du critique n’était peut-être pas la seule cause de ces retards. En tout cas, Fréron révélait à ses lecteurs un secret bien curieux dans les premières pages de l’Année littéraire de 1772. Il prétend que, désespérés de ne pouvoir faire supprimer son journal, les philosophes avaient formé le projet de le faire tomber. Voici comment. Il avait été convenu, entre Fréron et le chef de la librairie, que le critique ne connaîtrait pas le nom de son censeur. Fréron remettait ses articles à une personne chargée de les porter au censeur. Pendant plusieurs années, l’Aristarque s’applaudit de cet arrangement ; mais, l’officieux médiateur s’étant démis de son emploi, un autre prit sa place. « J’ignorais, dit Fréron, qu’il fût l’ami de mes ennemis ; ils lui firent part d’un moyen neuf et admirable qu’ils avaient imaginé pour dégoûter le public de mon ouvrage : c’était de me renvoyer tous les articles un peu saillans sans les faire voir au censeur, en me marquant que ce dernier leur refusait son approbation. » Ainsi toutes les fois que Fréron s’avisait de s’égayer aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, le nouveau facteur lui rapportait ses extraits en lui confiant d’un air touché que le censeur ne voulait pas en entendre parler. Fréron rassembla tous les articles qu’on avait impitoyablement proscrits ; il les porta au chef de la librairie en le suppliant de lui faire rendre justice. Le censeur protesta que jamais il n’avait vu ces articles, et qu’il n’y trouvait rien de répréhensible. Cette histoire paraîtra sans doute bien extraordinaire ; elle n’est pas invraisemblable. Les philosophes avaient plus d’un Damilaville dans l’administration, et surtout au département de la librairie. Plus on approche de la révolution, plus la secte des philosophes, si j’ose dire, se répand et s’organise en silence à la manière d’une autre compagnie de Jésus. Le but était le même au fond : il s’agissait d’instruire et de convertir. Il serait facile d’indiquer dans l’une comme dans l’autre société des profès, des coadjuteurs, des scolastiques, des novices et même des facteurs, s’il fallait en croire Fréron. Ce qui donne du poids à son témoignage, c’est que ses révélations ont passé sous les yeux du censeur avant que d’être publiées, et qu’elles mettaient directement en cause le directeur de la librairie.

Peut-être aussi, avec la vieillesse qui s’approchait et les longues souffrances d’un état valétudinaire, Fréron ressentait-il plus vivement les humiliations, les avanies auxquelles il était chaque jour exposé comme le premier folliculaire venu. On se représente difficilement ce qu’était, il y a un siècle, la condition sociale d’un critique, d’un précurseur de Sainte-Beuve. Ce n’est pas seulement Voltaire qui, dès qu’on ne loue point les mauvaises tragédies de ses amis, estime que la critique littéraire est « un procédé lâche et méchant que les magistrats devraient réprimer. » Si Fréron ne partage pas l’enthousiasme du public pour le vengeur de Calas, Grimm écrit que « cette bassesse mériterait une punition exemplaire. » Fréron pense-t-il que Fontenelle a été un « corrupteur de tous les genres dans l’art d’écrire, » il se rencontre une Mme T…, une puissante amie du philosophe, pour menacer le journaliste d’une lettre de cachet [41]. De même, si Walpole n’est pas traité dans les feuilles de l’Année littéraire au gré de Mme Du Deffant, la « belle philosophe » signale sur-le-champ cette « impertinente licence » au duc de Choiseul. Il s’agit de « faire dire un mot » à Fréron par M. de Sartine [42], en d’autres termes, de l’envoyer en prison. La duchesse de Choiseul abonde dans le sens de sa bonne amie ; mais elle n’y met pas tant de façons : « Je vous demande, écria-elle au duc, de faire mettre M. Fréron au cachot pour lui apprendre à écrire, et je crois que vous ferez bien de vous en faire un mérite auprès de l’ambassadeur d’Angleterre. » Notez que Walpole ne voulait pas du tout être vengé ; cette affaire le fâchait. Il reconnaissait qu’il avait commencé et qu’il était injuste d’empêcher les autres de prendre avec lui la même liberté. Mais c’était un Anglais, un « ami de la liberté de l’imprimerie » qui parlait à des Françaises une langue inconnue. Le duc de Choiseul dut condescendre à la volonté de ces nobles caillettes et faillit se rendre ridicule en servant leurs mesquines susceptibilités. Il avoue à Mme Du Deffant qu’il ne voyait guère de reproche à faire au critique, mais comme en France la galanterie ne perd jamais ses droits, il parle de « corrections secrètes » pour Fréron et pour le censeur. Après les marquises, les actrices. Ce ne fut pas trop de là double égide du roi de Pologne et de la reine de France pour sauver deux fois l’infortuné critique des fureurs de la Clairon. On souffre à lire la lettre si humble qu’il dut écrire au maréchal de Richelieu pour « se justifier de l’horrible imputation qu’on a faite « d’un article de ses feuilles, » où l’on prétendait qu’il avait voulu désigner Mlle Clairon. « Je prends avec confiance la liberté de réclamer de nouveau votre justice et votre bonté, disait Fréron en terminant, pour faire cesser l’inquiétude affreuse que l’ordre du roi ajoute à mes maux [43]. » Mais il était trop malade ; l’exécution fut suspendue. La reine intervint, et le critique n’expia point dans un cachot « l’horrible imputation » d’avoir laissé échapper peut-être une maligne allusion à Mlle Clairon.

Une pareille existence n’était pas sans amertume. Si, comme on l’a vu et comme l’a écrit Palissot, Fréron avait reçu de la nature, avec beaucoup d’esprit, un caractère facile et gai et des mœurs très douces, il faut admirer que les hommes n’aient pas détruit chez lui cette belle égalité d’humeur, cette rare et forte complexion, et prouvé une fois de plus, dans la personne d’un adversaire de Rousseau, la vérité des théories sociales du philosophe genevois ; mais la santé du critique, depuis longtemps dérangée par des excès de table, était gravement atteinte. Dès 1773, le bruit avait couru que Fréron était mort. On se figure l’allégresse de Voltaire à cette nouvelle : il fait toujours bon survivre aux gens que l’on déteste ; c’est la seule vengeance que nous laisse la constitution de notre société civilisée. Fréron pourtant ne mourut que trois ans plus tard, dans les premiers jours du mois de mars de l’année 1776. Le roi Stanislas, la reine Marie Leczinska, le dauphin, la dauphine, presque tous ceux qui lui avaient fait du bien n’étaient plus. Le crédit des encyclopédistes et de la cabale de Voltaire grandissait chaque jour, et déjà la philosophie gouvernait le royaume. Il parait que la suppression de l’Année littéraire avait été décidée en haut lieu pour 1776. Fréron reçut cette nouvelle à la Comédie. Il avait copieusement dîné, à son ordinaire ; il suffoqua, chancela et tomba, on peut le dire, à son poste de critique, devant cette arène de la scène française où il avait été juge de tant de luttes glorieuses pour l’esprit humain. Il râlait quand on l’emporta de la Comédie. Pendant ce temps, Mme Fréron était à Versailles, aux genoux de Mesdames de France ; elle priait, suppliait ces princesses de ne pas souffrir qu’on ordonnât la suppression des feuilles de son mari. Elle triompha de l’insensibilité et de l’égoïsme de ces vieilles filles ; elle lès toucha, les intéressa ; l’Année littéraire était sauvée. En effet, ce recueil a continué de paraître durant de longues années encore ; mais celui qui l’avait fondé n’y devait plus écrire. Quand Mme Fréron revint à Paris, le laborieux critique était déjà délivré de l’existence et entré dans la paix éternelle.


JULES SOURY.


  1. L’Espion anglais, III, 178.
  2. Anecdotes sur Fréron (Voltaire).
  3. Il parait bien, comme l’affirme l’auteur des Anecdotes, que Fréron est « l’homme de lettres » dont parle l’abbé de La Porte dans l’Observateur littéraire, 1758, II, 319-20.
  4. Œuvres inédites de Piron, publiées sur les manuscrits autographes originaux, avec introduction et notes, par M. Honoré Bonhomme, p. 195 et suiv.
  5. L’Espion anglais, ibid, p. 165.
  6. Revue rétrospective, 2e série, X, p. 452 et suiv.
  7. L’Observateur littéraire, 1760, I, 177.
  8. Revue rétrospective, 2e série, X, 449 et suiv.
  9. Correspondance générale, 24 Juillet 1749.
  10. L’article est consacré aux Mémoires sur la vie de mademoiselle de Lenclos, par Bret. Cet article de Fréron me parait un petit chef-d’œuvre, très bien fait pour donner une idée juste de la nature de son talent, d’une ironie fine et aimable.
  11. Fréron descendait par les femmes du poète Malherbe.
  12. Correspondance générale, 22 juillet 1752.
  13. L’Année littéraire, 1760, III.
  14. L’Année littéraire, 1755, VII, 37.
  15. Cette lettre inédite, très belle, et très curieuse, vient d’être publiée et commontée par M. Etienne Charavay, avec le savoir exact et minutieux, le tact achevé et délicat dont cet archiviste est coutumier. Voyez Diderot et Fréron, documens sur les rivalités littéraires au dix-huitième siècle. Paris, Lemerre 1875.
  16. En répondant à une lettre de La Condamine (vers 1754 ?), Fréron disait déjà : «… Et vous verrez qu’un Breton n’est point fait pour sacrifier à un vil intérêt ses sentimens et ses amis. » Mémoires et correspondances historiques et littéraires inédits, publiés par M. Charles Nisard (Paris 1858), p. 140.
  17. Voyez, dans l’Espion anglais, le plaisant démêlé qu’eut D’Alembert, en 1755, avec le père Tolomas, régent de rhétorique au collège de Lyon, et la lettre, d’une vanité si ridicule, qu’il écrivit à la Société royale de Lyon.
  18. Sainte-Beuve ajoute ici entre parenthèses : « Les amis servent toujours à merveille en ces occasions-là, »
  19. Plaisanterie de Moreau contre les encyclopédistes.
  20. Sainte-Beuve n’avait publié qu’une partie de la réponse de Fréron. M. Etienne Charavay a donné la lettre tout entière dans l’excellent opuscule déjà cité.
  21. A la représentation, d’après la volonté de Voltaire (Correspondance, 25 mai 1760), au lieu de Frelon on prononça le mot anglais wasp, « frelon, » « guêpe. » Le critique avait, dit-il, prié les comédiens de conserver le nom de Frelon, et même de mettre celui de Fréron, « s’ils croyaient que cela pût contribuer au succès de la pièce. »
  22. L’Année littéraire, 1860, V, 209 et suiv.
  23. Je le dis après Sainte-Beuve, qui, quoiqu’il n’ait jamais écrit d’étude sur Fréron et qu’il paraisse même partager plus d’un préjugé vulgaire à l’endroit de ce critique, n’a pas laissé de le louer et de lui donner le beau rôle en toute cette affaire de l’Écossaise. Voyez Causeries du Lundi, II, 108-9.
  24. Cette phrase malheureuse est de Voltaire.
  25. Correspondance, 6 auguste 1760.
  26. Ode et lettres à M. de Voltaire en faveur de la famille du grand Corneille et la réponse de M. de Voltaire. Genève et Paris, Duchesne, 1760. Réimprimé à la suite de la seconde partie de la Wasprie, Berne, 1761.
  27. Le Brun, sur de l’impunité (Il était secrétaire des commandemens du prince de Conti), se déchaîna avec une incroyable violence contre Fréron dans deux gros pamphlets aujourd’hui oubliés : la Wasprie ou l’Ami Warp (en deux (parties, Berne, 1761) et l’Ane littéraire, ou les Aneries de maître Aliboron dit Fréron, (1761). La Wasprie, que j’ai lue d’un bout à l’autre dans l’espoir d’y découvrir quelques traits de mœurs ou de caractère concernant Fréron, n’est qu’une longue invective, un torrent d’injures grossières où le critique est appelé filou, bipède, chiffonnier littéraire, cuistre hybernois, etc., le tout enjolivé d’innombrables citations grecques et latines à l’effet de prouver que les poètes d’Athènes et de Rome ont tous dit avant Le Brun ce que Fréron s’est permis d’appeler du galimatias double.
  28. Les pièces de l’Opéra-Comique étaient représentées sur deux théâtres situés, l’un dans le cul-de-sac des Quatre-Vents, faubourg Saint-Germain, à côté de la foire, et l’autre dans le préau de la foire Saint-Laurent, du côté du faubourg Saint-Martin : ils n’étaient ouverts que pendant le cours de ces deux foires.
  29. Correspondance, 30 janvier (cf. 16 janvier) et 2 février 1761.
  30. Elles doivent avoir été, sous une première forme, l’œuvre de l’abbé de La Porte.
  31. Correspondance, 6 avril 1761.
  32. L’Année littéraire, 1765, III, 156.
  33. Il faut surtout lire le portrait de Voltaire qui parut dans l’Année littéraire de 1760.
  34. Voyez la curieuse lettre de condoléance de Piron à Fréron, qui lui avait envoyé un billet d’enterrement, et la réponse du critique au poète. Œuvres inédites de Piron, p. 200.
  35. L’Année littéraire paraissait tous les dix jours, c’est-à-dire le 10, le 20 et le dernier jour de chaque mois, par cahier de trois feuilles d’impression ou de 32 pages ; il y avait tous les trois mois un double cahier, soit, au bout de l’année, 40 cahiers ou huit volumes complets. La liste des collaborateurs de Fréron est fort longue. Outre l’abbé de La Porte, on cite l’abbé Du Port du Tertre, Palissot, de Caux, Louis, d’Arnaud de Baculard, Bret, Bergier, Patte, Poinsinet, Le Roi, etc.
  36. A la date du 1er octobre 1765.
  37. Fréron était locataire du sieur Le Lièvre, apothicaire distillateur du roi, et inventeur de ce Baume de vie, qu’il a vingt fois célébré en vers et en prose dans son Année littéraire. Voyez 1755, V, 25 ; 1756, II, 67 ; IV, 262, etc. Il ne se peut rien imaginer de plus burlesque que ces annonces du Baume de vie, qui guérissait tous les maux comme certains remèdes, mais qui était moins inoffensif quand, à l’exemple de Fréron, on en prenait avec excès.
  38. L’Espion aglais, III, 168.
  39. Correspondance, 16 juillet 1770, 11 auguste 1770 et passim.
  40. Correspondance avec D’Alembert, 12 avril 1770.
  41. Piron, Œuvres inédites, p. 202.
  42. Correspondance de la marquise Du Deffant, 27 décembre 1766.
  43. Correspondance extraite des archives de la Comédie-Française, dans la Revue rétrospective, 2e sér., X, 143 et soir.